M. LOUIS LACAZE
Chaque jour, quand je traverse au Louvre la grande salle des séances royales, remplie magnifiquement de cette multitude de morceaux merveilleux qu’on appelle la collection Lacaze et offerte en don princier à la nation par cet amateur généreux, je me souviens de l’homme dont le petit portrait par lui-mëme est là, isolé sur un large panneau, regardant les conquêtes de sa vie heureuse et si abondante en trouvailles triomphantes. Ce portrait est ressemblant; c’est bien là son agréable mine, son bon visage rond, son œil attentif, son mouvement de sourcils, sa bouche bienveillante et un moment close, mais qui grille de parler; même l’excellent homme, il s’est un peu endimanché, pour un teneur de palette, contre son habitude. C’est bien lui, mais il n’est pas tout là. Il était encore mieux lui-même dans ces deux installations, de la rue Neuve-des-Mathurins et de la rue du Cherche-Midi, où tous ceux qui de notre temps ont aimé les tableaux, ont connu tour à tour sa collection, et vu cet homme affable, ce brillant et chaleureux causeur, au milieu de ses cadres accrochés ou empilés et qui étaient plus maîtres que lui de sa galerie ou de son appartement. On eût dit que ce passionné n’existât point par lui-même, mais par eux. Il avait mis en eux sa vanité personnelle et sa coquetterie, comme il y avait mis le noble emploi de sa richesse. Point de meuble dans son logement qui accaparât la place des toiles; lui-même, pour ne pas distraire les yeux sans doute, était vêtu, nous nous en souvenons tous, avec une simplicité qui touchait à la négligence. Je crois bien que M. Dufaure, lui et moi, avons été les derniers à porter autour du cou l’épaisse et antique cravate noire. 11 ne quittait en aucune saison sa longue redingote noire, et ses chapeaux hauts n’étaient jamais à la dernière mode. Mais à tout cela l’on ne songeait guères quand on rencontrait ce gracieux bienveillant, ce connaisseur enthousiaste de tous les beaux coloristes, ce parleur plein de feu, qui se plaisait à vous expliquer dans un langage ardent, fortement imagé, voire parfois un peu subtil, son admiration pour les maîtres à brillante ou chaude palette, et ceux-là avaient ses préférences. On a dit, et je le crois, tant l'un cherchait volontiers l’autre, que les jugements de Paul de Saint-Victor devaient beaucoup aux conversations impétueuses et pénétrantes et primesautières de M. Lacaze, ses jugements sur les maîtres anciens et aussi sur les modernes. Je
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les ai rencontrés en effet plus d’une fois ensemble au Salon, et M. Lacaze était homme à goûter la belle coloration des pages de Saint-Victor. Celui-ci, de son côté, avec son penchant d'instinct vers les peintres éclatants et son horreur de la sécheresse, ne pouvait que gagner à consulter les yeux sains et francs, le discernement inné de M. Lacaze qui versait du même côté que lui. Saint-Victor, par lui-même, n’avait pas le goût impeccable, cela s’est trop vu aux quelques tableaux anciens qu’il avait acquis pour en décorer son propre logis. M. Lacaze qui, lui non plus, n’aimait pas les maîtres sans ragoût, ne se trompait jamais sur la qualité de ces maîtres-là, et sa galerie, en ce sens, n’a pas une note douteuse. On y trouve des morceaux de petite importance, mais la qualité y est toujours ; il n’y a jamais erreur de l’œil. Quel service il a rendu au Louvre, outre la magnificence de son legs, en offrant enfin à notre Musée national le moyen de montrer à l’Europe et au monde ce qu’a été notre école française à son époque de brillante propagande et de crédit universel, c'est-à-dire depuis Rigaud et Largillière jusqu’à Chardin et Fragonard ! Le Louvre si riche en Poussin, en Lesueur, en Claude, était archi-pauvre par delà; les pièces pour le grand procès du xvme siècle nous manquaient. Nous n’avions qu’un Watteau pour représenter ce grand nom.
Il fallait aller chercher Lemoyne au plafond de Versailles, quand M. Lacaze avait chez lui le maître morceau d 'Hercule et Omphale. Après nous avoir fortement ravitaillés en Champaigne, en Lenain, en Rigaud, en de Troy, il nous apportait, avec l’étonnant et capital Gilles de Watteau, toute une gerbe adorable des œuvres de cet enchanteur. Et ses Lancret, et ses Pater, et ses Nattier, ses Largillière, il a su les trouver d’une espèce si choisie, d’une palette si éclatante et d’une telle importance, qu’ils sont toute une révélation sur ce grand portraitiste et en font comme notre Van Dyck français. Ses Boucher à lui n’ont rien de fade, et ses ésquisses sont tout esprit. Ses Chardin (je ne parle pas du merveilleux portrait de femme à la brochure, cette perle exquise qu’on a bien été obligé de retirer à ce nom, sans qu’on en sache plus sûrement l’auteur), ses Chardin sontils assez délicats, harmonieux et solides, ses têtes de Greuze assez grassement peintes, ses Fragonard assez libres et assez mousseux ? Car le goût de M. Lacaze était l’antipode du grossier. S’il adorait la nature et se régalait des vigoureux et des lumineux qui l’ont le plus énergiquement traduite, le Pied-bot de Ribera, les deux Baigneuses de Rembrandt, la Bohémienne de Hais, la Marie de Médicis de Rubens, Y Infante de Velasquez, et tous ces Teniers et Ostade et tous ces Flamands et Hollandais dont il raffolait, il lui fallait toujours ce fonds de poésie, de vie généreuse et de beauté qui luit dans toute vraie œuvre d’art. Les savants endormis n’étaient point son affaire. M. Reiset a dit de lui en termes heureux : « Cet amateur passionné pensait que Watteau se soutenait à côté de Rubens ; il trouvait que Velasquez s’accordait parfaitement avec Rembrandt ou avec Hais. »
Nul n’excellait comme lui à trouver la perle dans le fumier. On sait à quel prix modeste il acquit, dans une boutique borgne, le Gilles dont personne ne voulait; et je lui ai vu acheter, dans cette vente si confuse et si mêle'e, après tout si intéressante, du géne'ral Despinoy, pour une méchante somme de six ou sept francs, un portrait d’homme du Tintoret, dont il avait su démêler le mérite au milieu de ce capharnaüm.
• Les natures mortes de Chardin foisonnaient dans sa collection, et ce n’était pas sans cause : elles servaient à son enseignement privé. Je me souviens que quand, pour la première fois, je visitai, rue des Mathurins, ce grand bâtiment si heureusement posé dans un riant jardin, et où les tableaux de M. Lacaze s’empilaient déjà dans une galerie, où j’étais tout étonné de ne pas trouver une chaise, il entre-bâilla la porte d’un cabinet tout bourré, bondé de cadres, lui aussi, et dans un coin duquel se dressait un méchant lit, un lit d’étudiant; la couchette de l’homme qui, pour grossir le magot de ses tableaux, déjeunait d’un saucisson à l’ail et d’une tasse de café noir et dinait à 40 sous ; et au bout de la galerie il nous fit entrer un moment dans une manière de cuisine, où étaient posées l’une sur l’autre des toiles d’une certaine taille, représentant des sujets de nature morte. C’étaient ses passe-temps, c’étaient ses œuvres à lui, et elles n’étaient point trop maladroites, et il n’en tirait pas vanité, pour avoir, aux années de sa jeunesse, traversé l’atelier de Girodet.
A le voir suivant consciencieusement les expositions des ventes à l’Hôtel Drouot, on eût dit qu’il n’avait d’autres soucis que ceux des peintures ; mais point. Savezvous où on le rencontrait aussi souvent? aux cours du Collège de France et de la Sorbonne. Il les suivait assiduement ; car cet homme, qui a trouvé l’honneur de son nom dans la passion du collectionneur, avait donné à la science et spécialement à la médecine, la première moitié de sa vie, et il l’avait donnée, lui riche, lui d’une famille très influente dans le monde politique, avec le même entrain, ennemi de toute aise et de tout luxe, avec la même foi, studieuse, agissante, obstinée, courageuse, qu’il en donnera plus tard l’autre moitié à la noble folie des arts. Qui donc racontait qu’en i832, au plus fort du choléra, quand on cherchait à calmer la terreur publique, en essayant de prouver la non-contagion de l’horrible peste, lui, Louis Lacaze s’était couché dans le lit d’un mourant cholérique. Ce brave des braves était en tout point la simplicité même, très humain, très droit, très charitable et en même temps que son fameux legs au Louvre qui représentait des millions et des millions, il léguait des rentes considérables à l’Académie des sciences et à l’école de médecine pour combattre ces deux affreuses maladies, désolation des mères, la phtisie et la fièvre typhoïde. Mais la verve entière et le cœur chaleureux de sa jeunesse, il ne les avait pas moins gardés tout enflammés pour ce qui fut la glorieuse manie de son âge mûr.
Depuis l’exposition universelle de 1 S5 5 , tant qu’il y a eu des amateurs appelés
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par l’administration dans les jurys de nos Salons, M. Louis Lacaze a été de ceuxlà. Il était le membre le plus exact de la section de peinture, et aussi le plus indulgent. Son bon cœur, pitoyable à tout effort des pauvres exposants, ne savait pas leur fermer la porte du Salon. Son indulgence était proverbiale parmi ses confrères, et vous trouverez dans les cartons du Louvre un portrait demi-charge, qu’y a glissé Tauzia et que ce brave Pils avait dessiné d’après M. Lacaze à l’aquarelle, durant l’une des séances du jury. Il était vu, debout, de trois quarts perdus, mais impossible de ne pas le reconnaître, avec sa longue redingote et ses souspieds, la main très haut levée. Cette main levée c’était le signe de l’admission, de l’éternelle admission. Ne pensant qu’aux misères et aux désespoirs, il jugeait qu’il y en avait toujours assez d’autres sans lui pour décourager les vrais impuissants. Il faut toujours revenir à la bonté pour louer le plus dignement les gens, et quand celui-ci vous abordait, la main ouverte, avec son bon sourire, et ses yeux demi-clignotants après avoir jeté bas son pince-nez, et entamait une causerie verveuse à laquelle il était toujours prêt sur telle belle acquisition pour le Louvre de son ami Reiset, on se sentait tout ragaillardi par cette pensée que rien ne vaut mieux, rien n’est plus sûr à admirer dans ce bas monde qu’un brave homme et qu’un beau tableau.
Et quelle belle mort ! on était à la veille de l’année maudite, dont les mauvais vents ne soufflaient pas encore. Il avait 70 ans, bien que, plein de verdeur, il ne les parût guères ; mais l’àge allait venir l’agacer dans son activité. Il avait fait son testament, et sûr de la sollicitude de ses vieux amis du Louvre, il savait que ses chers tableaux, empilés dans sa rue du Cherche-Midi sur dix rangs de profondeur, ne sortiraient de là que pour éclater-là bas, au plein cœur du Palais des palais, dans le plus bel ordre et la lumière la mieux ménagée que ceux qu’il comblait d’un tel don, s’appliqueraient de toute leur âme à chercher et trouver. Un jour, le 22 septembre 1869, un jour qu’il faisait les honneurs de ses merveilles à deux amateurs, en s’animant, selon sa nature, dans l’exaltation des œuvres et des maîtres qui avaient fait les délices de sa vie, « tout à coup, a raconté M. C. Gavard, tout à coup sa parole s’arrête ; il s’affaisse, tout est fini ».