CHAPITRE III
LE VICOMTE BOTH DE TAUZIA
oA oui 1888.
Cette fois, mes amis, nous voilà bien battus de l’aile du corbeau; nous avons perdu celui d’entre nous qui valait le mieux, et savait le mieux, par sa bonne grâce et sa solidité naturelles, s’attacher sans retour ceux qui l’avaient hanté. De celui-là on ne peut dire qu’il ait cherché des amis, encore moins qu’il ait courtisé les puissants : il avait horreur du bruit et de l’intrigue; c’était un stoïque à sa façon que cet aimable compagnon à la libre parole, fine fleur de probité, de droiture simple, de délicatesse et d’honneur, agrémentée de cette avenance gaie et riante, particulière à ceux de son pays de Bordeaux. Sa force était dans sa franchise et sa fierté native ; son charme dans les manières courtoises, dans les sentiments relevés qu’il tenait de son éducation de famille, et qui le maintinrent toujours noblement, quoique avec une fortune des plus étroites, au niveau de familiarité et d’égalité parfaites, presque de protection fraternelle, avec les plus grandsaioms de sa riche province auxquels l’unissaient ses relations d’enfance.
Laissez-moi, pour mon propre soulagement, laissez-moi vous en parler à l’aise. Aussi bien, dire adieu à Tauzia, c’est pour moi dire adieu à notre vieux palais du
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Louvre et parcourir une dernière fois avec lui, comme il nous arrivait si souvent à la fin du jour, après la foule partie, ses galeries et ses corridors. — Certes, le Louvre ne mourra pas avec nous. Bien d’autres ge'nérations viendront de conservateurs et de conservateurs-adjoints, qui, pour satisfaire un public enclin à d’autres vise'es d’art, s’ingénieront à modifier les traditions anciennes et s’inciteront à imaginer des applications nouvelles de la curiosité humaine et de l’érudition. C’est pourquoi, s’il est vrai que la période de M. de Nieuwerkerke ait fait preuve dans l’administration de nos musées, d’une certaine unité, je voudrais, après avoir raconté jadis ce que furent ses deux premiers conservateurs de la peinture, Villot et Reiset, montrer sans trop de hâte et au hasard de la plume et sans compter mes mots, ce que fut Tauzia, le dernier fruit de cette direction.
En 1 85 5, nous préparions l’Exposition Universelle des Beaux-Arts, au bout de l’avenue Montaigne; les jours se précipitaient, la besogne était lourde et compliquée : j’avais à parer à la fois au placement de la peinture et de la sculpture françaises. L’un des attachés à cette exposition dont le personnel avait été, comme d’ordinaire, rassemblé de ci et de là, fort au hasard, s’en vint un jour à moi, me demandant de vouloir bien l’utiliser, car M. de Mercey ne lui avait pas assigné de tâche assez définie. C’était un jeune homme, aux allures simples et de bonne compagnie, très attirant de prime abord, quoique fort réservé, et que je fus enchanté d’embrigader avec moi pour le classement de nos sculptures. Nature fine, élégante et distinguée, de ceux qui sont nés pour commander sans cris ni agitation, bon œil déjà tout préparé d’instinct à sa corvée, en quelques jours il fit notre conquête à tous. C’est de là que date son intimité avec Alfred Arago, qui était chargé des relations de cette exposition avec les commissaires étrangers, pendant que m’incombaient les aménagements de notre école nationale. Je ne tardai pas à savoir que c’était par l’intervention de M. de Nieuwerkerke que Tauzia était entré dans la bizarre cohue qui fonctionnait là. Il était fils d’un ardent royaliste, adjoint à la mairie de Bordeaux, l’un des promoteurs du mouvement de 1814, et à qui cette ville avait donné mission de porter, en Angleterre, au roi Louis XVIII, les clefs delà cité fidèle : Madame la Duchesse d’Angoulême, l’héroïne de Bordeaux en 1 8 1 5, qui depuis lors n’avait cessé de s’intéresser à la famille de Tauzia, l’avait, dans les dernières années de sa vie, recommandé à la famille d’Armaillé ; Louis d’Armaille', déjà lié avec Léonce de Tauzia, avait en même temps qu’un autre ami, Delarue, fait connaître à Mmc la Comtesse d’Armaillé la mère, le grand désir du jeune homme d’être attaché aux Musées. Luimême en avait fait la demande officielle dès x 852, et le cardinal Donnet l’avait apostillée en 1 8 53 . Mme d’Armaillé, parente de Nieuwerkerke, avaitprié le directeur général de caser au Louvre son protégé bordelais. M. de Nieuwerkerke avait pro^mis sa bonne volonté, mais en attendant qu’il trouvât le moment favorable pour sa propre maison, il avait obtenu de Mercey qu’il enrôlât à l’avenue Montaigne
son futur employé; c’est de cette façon que Tauzia, le compagnon déplaisirs des fils les mieux nés de l’aristocratie de Guyenne et de Périgord, se voyait brusquement, et quasi sans se douter du mélange, le confrère fort dépaysé d’un parent du roi de Lahore, du docteur Tronsin-Dumersan, le futur confident de M. Thiers, voire de gens de pire acabit; mais enfin à travers ces broussailles, il était, parles expositions, comme Clément de Ris et Darcel, sur le grand chemin du Louvre: il ne fallait plus que prendre patience. Nieuwerkerke ne pouvait d’ailleurs qu’être bien disposé envers le descendant d’une famille qui, comme la sienne, était originaire de Hollande, et s’était, comme la sienne, fixée en France au commencement du xvm« siècle, après avoir fourni à son pays l’un de ses grands personnages, Pierre Both, le premiergouverneur de Batavia et des Indes Néerlandaises (1610- 1614). On voyait dans la galerie de lord Northwick, un portrait célèbre de P. Both, par Alb. Cuyp. Il y était représenté avec sa femme et un nègre qui tient un parasol; au fond sur la mer, une flotte hollandaise. — Mais comment notre vicomte Both de Tauzia était-il venu à se prendre de goût pour les choses d’art qui devaient remplir et passionner sa vie ? Il nous parlait toujours en riant de ses études dans les ateliers de Catrufo et de Tourneux. J’ai interrogé sur ses années de jeunesse la mémoire de son plus fidèle camarade de ce temps-là, L. Delarue, dont le brave cœur, très digne et très haut, a toujours battu à l'unisson du sien. Je n’en sais qu’un autre pour lequel il gardât un égal attachement d’ancienne date, c’était Th. de Lajarte, le musicien érudit que nous connaissons tous, et puis aussi Chabouillet, du cabinet des médailles, que je trouve en décembre 1 85 1 , demandant à Nieuwerkerke la permission d’amener son ami de Tauzia, aux fameuses soirées du Louvre. J’entendais aussi revenir souvent, dans leurs causeries avec Delarue, les noms de deux autres camarades, Amédée Hennequin, que ses amis perdirent en i85g; celui-ci était fils de l’ancien et très éloquent député légitimiste, et je l’avais rencontré une fois avec Tauzia, juste assez pour apprécier son « âme élevée, délicate et timide » ; l’autre était Destouches, mort en Algérie en 1886 et à qui Gustave Moreau et Delarue avaient fait leurs adieux quelques mois avant. — Pour en revenir à la famille de notre Tauzia, cette famille qui lui avait mis aux veines toutes les délicatesses et la fermeté de son cœur, et à laquelle, avec la plus noble discrétion et le plus absolu désintéressement, il dévoua sa vie entière, — son père renonça naturellement, en i83o, lors du départ de ses princes, aux fonctions que lui avait confiées la Restauration, et mourut quelques années après, ne laissant à sa veuve e t à ses deux enfants que les ressources les plus modestes. « C’était un homme d’allures, de sentiments et de goûts distingués, et son fils a bien des fois regretté plus tard la dispersion de la belle bibliothèque paternelle, très littérairement composée. » Il habitait, dès i83o, cette maison au n» 2 de la rue Jean-Goujon, qui pouvait passer alors pour la fin de Paris, car les collégiens de mon âge que l’on menait, quelques années après, prendre leurs ébats dans ce coin mal planté et boueux des
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Champs-Elysées, ne voyaient dans ce quartier désert qu’une bordure d’habitations de bien simple apparence, rien qui pût jamais faire prévoir les magnificences d’aujourd’hui. C’est cependant en cette maison qu’aura vécu près de soixante ans, rare bail dans la vie de notre siècle, la famille de notre ami, et qu’ils y auront vécu dans la plus digne et la plus respectable des retraites. « Vous avez connu la mère, me rappelait encore Delarue, femme d’une simplicité évangélique, pleine d’amour et de dévouement pour ses enfants et petits-enfants. — Vous avez aussi connu la sœur, pleine d’affabilité et de droiture, et c’était vraiment quelque chose de consolateur et de rafraîchissant que l’affection entière, dévouée, sans phrases, de ces trois êtres. — Quant à son beau-frère, le commandant d’étatmajor Lefebvre de Rumfort, c’était un homme instruit, modeste, d’un mérite solide, quelquefois méconnu et qui périt, le seul de son corps, à l’assaut de Sébastopol. » M. de Rumfort avait été lié jadis avec le peintre Pils, et c’est pourquoi Tauzia conserva toujours pour cet habile artiste, le meilleur des hommes, une amitié particulière. — « Tout en gardant son domicile à Paris, la famille faisait de fréquents séjours à Parempuyre (près de Blanquefort), et la première jeunesse de notre ami se passa à Bordeaux, où il fit ses études avec cette facilité méridionale qui n’a rien de pédantesque. Quand il vint à Paris, avec la vague intention de s’y faire une carrière, il crut devoir aller chez Tourneux, et je ne crois pas qu’il y ait couvert beaucoup de toiles. — A cette époque, ajoute Delarue, j’étais membre honoraire d’un atelier libre, dont le titulaire était le fils du compositeur Catrufo. C’était un homme qui avait eu plus que des promesses de talent, mais que l'abus du plaisir avait rendu versatile, paradoxal et assez semblable, quant au fond, au comédien La Rancune du Roman comique, bref très dangereux pour des jeunes gens. 11 avait un ami, M. de Langalerie, mort conservateur du musée d’Orléans. Langalerie introduisit Tauzia, son cousin, chez Catrufo, et Tauzia fut plus sensible aux agréments de la compagnie qu’aux démonstrations intermittentes du professeur. 11 n’avait point perdu son accent méridional. La bonne grâce de son caractère et sa générosité de camarade lui gagnèrent, sans désemparer, le suffrage de tous. Ses rapports étaient d’ailleurs d’une entière sûreté, n’avaient rien de banal et ne s’établissaient de sa part qu’à bon escient. » — Cette bonne grâce, cette générosité, cette sûreté de rapports, ne s’établissant que sans banalité et à bon escient, ce qu’en un mot il avait apporté de Parempuyre et de Bordeaux dans les ateliers romantiques de Tourneux et de Catrufo, où il avait pu d’ailleurs se familiariser avec les noms les plus populaires de nos artistes contemporains, il les gardera toute sa vie, et notre Tauzia, avec « sa facilité aimable dans les juvenilia », avec ses délicatesses chatouilleuses d’honneur et de probité, est déjà là tout entier. Mais, Dieu merci, il put encore exercer et façonner son goût à une autre école, et sur un tout autre ordre d'objets d’art. Il était, je l’ai dit, l’intime compagnon du comte L. d’Armaillé. Celui-ci, l’un des
plus fins et des plus expérimentés connaisseurs que son monde ait fournis à la haute curiosité, n’avait point son rival, si ce n’est peut-être du Sommerard, pour dépister et conquérir de belles armes, de beaux bronzes, de superbes candélabres, de brillantes étoffes, des meubles et ustensiles de mobilier incomparables, coffres et bahuts, cadres et miroirs, particulièrement du xvie au xvme siècle. Il avait le génie de l’échange, dès que son goût s’était lassé et qu’il rencontrait mieux à son caprice chez ses fournisseurs ou les amateurs voisins. On peut dire que, par le renouvellement perpétuel de son cabinet, toutes les belles choses de la curiosité et les plus précieuses qui ont eu cours chez les plus magnifiques collectionneurs de meubles, depuis i85o jusqu’en 1875, avaient passé par les mains de ce chercheur passionné et inconstant, et dont l’œil était si sur. 11 reconnaissait avec un flair singulier, comme Longpérier pour les antiques, les trucs et les réparations des faussaires et des restaurateurs, et savait rencontrer dans les coins les plus ignorés de Paris, les ouvriers les plus habiles à monter et remettre en état ses trouvailles sur les socles de plus belles matières. Tauzia, initié par lui, avait pris goût à cette chasse au bibelot de bon goût, et la première fois que je fus conduit par notre ami dans son petit appartement de la rue J. -Goujon, je fus étonné d’y voir sur ses murs et ses meubles, mêlés à des souvenirs de famille, nombre d’objets de petite importance, c’est vrai, — ses ressources ne lui permettaient pas mieux, — mais choisis dans tous les genres de la curiosité, chinoiseries, terres cuites, menus bronzes ou biscuits du xvme siècle, avec un discernement qui montrait la finesse native du chercheur. Bientôt, quand se transformera l’objet de ses études et de ses prédilections, il apportera aux peintures et aux dessins, avec ses yeux d’une force si pénétrante, le même don de trier le bon d’avec le médiocre, et d’indiquer les parties restaurées ou vraiment pures dans les œuvres les plus vantées des maîtres.
Il va sans dire que M. de Nieuwerkerke ne me refusa pas d’introduire Tauzia dans le personnel de l’exposition de 1857, alors que, pour les salons annuels, nous prenions possession du palais des Champs-Elysées. Son apprentissage était fait par l’exposition de 1 8 5 5, et naturellement je le chargeai du placement des sculptures. Ne connaissait-il pas déjà, par i855,tout ce monde particulier des sculpteurs, les grands et les petits, les méritants et les malcommodes ? Il sut très bien s’entendre avec eux et leurs exigences, décora à merveille cette nef immense du jardin, où les statues s’encadraient pour la première fois dans les massifs d’arbustes et de verdure et les fleurs exposées par la Société d’horticulture ; et il fut désormais, gaiement, allègrement, jusqu’en 1869, l’homme de la sculpture. J’entends encore Artaud, notre garçon de bureau, entre-bâillant la porte de la cabine où nous prenions, loin des visiteurs importuns, ces joyeux déjeuners dont j’ai parlé à propos de Clément de Ris, et disant discrètement à Tauzia, avec son sourire équivoque de guide des étrangers dans les grands
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hôtels : « La Vénus que M. le vicomte attendait est arrivée. » Parfois il suppléait, à la peinture, les secrétaires du jury d’admission, et c'est alors qu’il commença à établir, avec les peintres les plus intelligents de notre école, des relations qui devinrent plus intimes encore et tout à fait familières, quand, quelques années plus tard, il me parut juste et convenable de l’appeler, lui le conservateur des peintures du Louvre, parmi les membres de ce jury, où il comptait déjà tant d’amis et qui firent toujours fête à sa bonne humeur, bien qu’il gouaillât volontiers leur indulgence, et ne se fit pas faute, avec sa franchise primesautière et son tempérament de tradition, de railler les contempteurs du dessin, et les plus extravagants entre les jeunes maîtres du «plein air».
C’est le i5 juillet 1 858, que Tauzia fut enfin nommé expéditionnaire au Louvre, et au Louvre il appartint durant trente ans et quatre jours. Il n’eut son titre d’attaché aux dessins que le ie'- janvier 1 86 r ; mais il n’avait pas attendu jusquelà pour commencer auprès de M. Reiset cet apprentissage intime, familier, qui devait plus tard en faire le seul digne de succéder à son maître. Le disciple attentif et délié, avait le goût fin, l’esprit tout préparé à s’attacher aux œuvres des plus pures époques, la mémoire des yeux excellente ; ils s’entendaient à demi-mot, et c’était plaisir de voir comme l’enseignement de l’un entrait dans l’autre, mais lumineusement, sans routine, et par libre persuasion, sans lui rien faire perdre de sa propre initiative. Je n’en veux pour exemple que le volume fameux des dessins de Léonard. Il est certain que M. Reiset s’était senti bien souvent fort gêné dans son instinct par l’attribution traditionnelle de toutes ces études à Léonard. Ce fut toutefois l’élève qui le premier en vint à signaler au maître les raisons empruntées à je ne sais quels détails de médailles et de blason, et qui lui faisaient restituer la plupart des dessins du volume Vallardi au Pisanello, ne laissant à Léonard qu’un nombre limité de morceaux exquis, — et ce fut là une jolie trouvaille. — Pendant quinze ans, ont-ils assez, de compagnie, M. Reiset et Tauzia, feuilleté et refeuilleté ces trente-six mille dessins du Louvre, qui tous avaient passé déjà à trois reprises successives par les mains de M. Reiset, particulièrement ce coin à surprises et mystères qui provoquait entre eux tant d’hypothèses et de discussions, tant de rappels de souvenirs d’œuvres vues par delà les monts; — je veux parler des primitifs de l’école italienne.
M. de Nieuxverkerke, voyant comme se développait au Louvre cet apprenti conservateur, eut le bon esprit de favoriser Tauzia de quelques missions d’études, qui lui permirent de visiter l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et la Hollande, et de fouiller à diverses reprises l’Italie dans tous ses coins, dans ses grandes et ses petites villes; je ne parle pas de notre voyage en Espagne avec M. Heiset. En Italie, avec son bon abord et son entrain naturels, il se mit en relation avec tous les conservateurs, et les amateurs et les marchands les plus habiles et les mieux renseignés de Milan, de Venise, de Florence et de Rome,
et ce sont eux qui plus tard le servirent si affablement dans ses négociations pour l’achat et l’entrée en France des tableaux et des fresques dont eux-mêmes lui avaient révélé les bons nids. Personne ne savait mieux, tout en gardant sa tenue porte-respect, leur parler leur langage et deviner leurs détours, et se familiariser avec leur entourage et leurs cachoteries de compères, et de combien on pouvait en rabattre avec eux; et quand ils venaient à Paris, leur première visite était pour le cabinet de l’aimable homme dont ils savaient la compétence déliée, et il les tenait en haleine pour une acquisition future. Dans ses premières allées et venues à travers l’Italie, il n’avait tout d’abord fréquenté leurs magasins que pour y faire trouvaille, en quelque coin, d’une miniature de haut goût ou d’un joli fragment de panneau ou de bas-relief de son cher xve siècle, pour sa propre collectionnette (i). Mais ce qu’il rapportait en abondance de telles missions, c’étaient des carnets chargés de notes, vrai grimoire à pattes de mouche, dans lequel lui seul se pouvait reconnaître, mais qu’il reconsulta volontiers toute sa vie, car il n’y avait consigné que les observations les plus nettes et les plus précises sur les descriptions et les signatures des tableaux, fresques ou dessins des maîtres, et entre autres tout ce qu’il fallait pour une excellente étude sur les grands miniaturistes italiens du xv* siècle. Nous en avons tous griffonné de la sorte au cours de nos tournées, et le destin de ces pauvres carnets est de périr inutiles avec nous en laissant indéchiffrables le meilleur de nos souvenirs, les projets de nos meilleurs travaux. Mais ceux-ci étaient plus précieux que les nôtres, et il les faudra regretter davantage, car ils
(i) Par une certaine dignité particulière au respect de son nom, qui n'aimait pas le marchandage, et par dévouement absolu pour les siens, il avait de bonne heure renoncé à se faire à lui-même une famille. Tout ce qu’il avait et put acquérir, il le consacra à sa sœur, puis à son neveu et à sa nièce qu’il aimait tendrement et sur lesquels il ne cessa de veiller, non comme un oncle, mais comme un frère aîné. Vint un jour où dans leur intérêt il crut devoir se séparer de la charmante collection qu’il s’était faite peu à peu et à petits deniers, au cours de ses voyages d’Italie et chez nos marchands de curiosités de Paris. Ce cabinet de la rue Jean-Goujon, d’où la vue, par delà les massifs des Champs-Elysées, par delà le palais des expositions où il s’était avec nous agité si longtemps, s’étendait vers les Tuileries et les verdures des quais et du Palais-Bourbon, et s’en allait vers les flèches de Sainte-Clotilde et de la Sainte-Chapelle et les tours de Notre-Dame et de Saint-Sulpice et la coupole du Panthéon, ce cabinet aux fenêtres fleuries, il en avait couvert les murailles d’un choix d'œuvres qu’eussent enviées les plus riches amateurs; je ne me rappelle à distance qu’un fragment en stuc de la chaire de Prato, un groupe d’enfants par le Donatello, une superbe fresque italienne du commencement du xvi° siècle, figure assise d’enfant écrivant, des panneaux de cassone de l’école de Florence ou de Ferrare, une énergique petite figure de Saint de Crivelli, des morceaux charmants de l’école de Sienne, un admirable dessin de Pollajuolo, d’adorables petites fresques de Luini, de beaux bronzés florentins, et surtout des pages extrêmement fines et brillantes des miniaturistes les plus habiles de l’Italie et de la France en leur plus belle époque. C'était devenu un trésor dépassant la mesure de ce qu’il se croyait permis de réserver pour le plaisir de ses yeux; son ami d’Armaillé en négocia l’acquisition auprès de sir Richard Wallace; celui-ci en fit expédier à Londres les caisses que l’on crut perdues pendant la traversée, et Yriarte, chargé de cataloguer les collections de sir Richard, doit bien connaître ce joli assemblage formé par un homme de goût.
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racontaient toute l’Italie, et tous les secrets des plus fameuses galeries, et bibliothèques à manuscrits et cabinets de dessins de l’Europe. Toutefois, au retour de chacune de ses missions, Tauzia ne manquait pas de re'diger à l’adresse du directeur général des musées, un rapport contenant le plus gros et le plus intéressant de ses remarques, et ses rapports étaient, selon l'usage, classés dans les archives du Louvre. Quand, en 1877, je fondai, à la direction des Beaux- Arts, le Bulletin des Beaux-Arts, j’eus l’idée d’y publier les meilleurs rapports de nos missionnaires du Louvre, et tout d’abord je songeai à ceux de Tauzia. Mais aussitôt il se récria avec horreur, déclarant que ses rapports n’étaient nullement faits pour cette publicité, et qu’ils étaient trop incomplets, et qu’il aurait tout à y revoir, et devant la répugnance de l’homme pour la lettre imprimée, il me fallut bien renoncer à mon beau projet.
La première affaire d’importance que M. de Nieuwerkerke confia à l’adresse et aux bonnes façons de gentleman de Tauzia, car ici les secondes étaient pour le moins aussi nécessaires que la première, ce fut d’aller à Milan, en 1867, conclure la négociation entamée par le Louvre, à propos des fresques de Luini, avec les héritiers du duc Antonio Litta Visconti Arese. Tauzia s’en tira tout à son honneur, régla à souhait et au gré de la famille les arrangements pécuniaires, surveilla avec un soin parfait les très délicats emballages et le transport de cette lourde cargaison, et put enfin les remettre à Paris entre les mains du surintendant et de M. Reiset;ils en décorèrent la petite salle, soigneusement aménagée à cette intention par Lefuel, et où nous les voyons encore; c’était une manière d’introduction que devaient présenter là les fresques, d’un caractère plus robuste et un peu fruste, au choix des merveilles du Louvre, réunies dans le Grand Salon. Dix ans plus tard, Tauzia lui-même a pu en donner la description, très brève selon sa manière, dans sa Notice des tableaux des Ecoles d’Italie et d’ Espagne ; mais il s’èst bien gardé de dire la part qu’il avait eue à leur introduction dans le Louvre.
L’étude et l’amour de l’Italie ont tenu tant de place dans la vie de Tauzia, que je me demande si, sans tenir compte des dates, je ne dois point raconter ici, avant l'heure de sa pleine initiative comme conservateur des peintures, ce qui fut, douze ans plus tard, la suite de cette première acquisition de fresques, et le plus beau titre d’honneur peut-être du passage de Tauzia par le Louvre.
La négociation des Luini de Milan et l’heureuse conclusion qu’il avait su lui donner en conduisant bien saines et bien sauves les fresques à Paris, exerça, à n’en pouvoir douter, une réelle influence sur les acquisitions auxquelles dut songer Tauzia nommé conservateur des peintures du Louvre. Il avait pu s’assurer dès longtemps par ses entretiens avec Baslini, avec Bardini et les autres marchands si industrieux et si rusés diplomates de l’Italie, qu’il devenait de jour en jour plus impossible de trouver du haut en bas de la Péninsule et de faire sortir
de leurs galeries historiques des tableaux pouvant tenir dignement leur place à côté des merveilles acquises de Jabach par Louis XIV ou amenées dans notre musée national par les conquêtes d’Italie. D'ailleurs, parmi les œuvres de la plus grande époque, celles en qui les artistes avaient mis le plus gros de leur génie et qui avaient le plus puissamment consacré leur gloire, ce n’étaient pas les tableaux portatifs répartis aujourd’hui dans les cabinets princiers de l’Europe, mais les fresques monumentales auxquelles s’étaient échauffés les peintres les plus renommés de la Renaissance, et qui étaient demeurées fixées aux chapelles délabrées des monastères ou aux murs ruinés des palais de leurs protecteurs. Tout Florence, tout Rome, tout Sienne, Assise, Pérouse et toute l’Ombrie, Milan et tout le Milanais étaient là pour le dire. Et voilà que l’enlevage de ces fresques était devenu un art italien, dont les procédés s’étaient faits usuels et d’une pratique quasi courante et sûre entre les mains de certains habiles ouvriers de la Toscane. Ils détachaient de la muraille des décorations entières, comme on venait de le voir par la fresque de la Magliana.
Ch. Ephrussi a raconté dans la Galette des Beaux-Arts (février 1881), comment, vers la fin de 1879, M. Barbet de Jouy étant directeur des Musées, et M. de Ronchaud étant secrétaire général de la direction des Beaux-Arts,
« M. de Tauzia , conservateur des peintures du Musée, fut chargé de nouer des relations entre la direction du Louvre et les principaux marchands d’Italie, et de signaler parmi les morceaux qui seraient à céder, ceux qui lui paraîtraient dignes de nos collections. Après un pèlerinage de deux mois à travers l’Italie, M. de Tauzia, revenu à Paris, adressa au ministre un rapport concluant à l’acquisition de la fresque de Fra Angelico (une Crucifixion ), et du portrait de Ghirlandajo, qu’il avait remarqué chez M. Bardini, le marchand bien connu de Florence. Sur l’examen des photographies rapportées par M. de Tauzia, l’achat fut décidé. 11 fallait, pour mener la chose à bonne fin, à la fois de la hâte et du mystère; on savait, en effet, que les deux œuvres étaient convoitées par des amateurs rivaux, et que du côté de Berlin on ne les perdait pas de vue.
« L’approche de la vente San Donato à Florence fournissait à M. de Tauzia une occasion toute naturelle de retourner au delà des Alpes. Il sut assurer au Louvre les deux morceaux, quarante-huit heures avant l’arrivée des conservateurs du Musée de Berlin, envoyés pour les acheter, et non sans avoir à braver des colères que provoqua en Italie la nouvelle de son heureuse acquisition. Journaux et public s’émurent de cette double perte; il s'éleva presque un orage, à ce propos, au sein du conseil municipal de Padoue ; mais le marché était en règle, et Fra Angelico et Ghirlandajo partirent pour Paris ; l’ambassadeur de France à Rome avait dû intervenir pour lever les dernières difficultés. » Et Ephrussi décrit et analyse cette fresque admirable du Christ en croix, ayant a ses pieds la Vierge, saint Dominique et saint Jean, que Fra Angelico avait peinte pour le
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réfectoire du couvent des Dominicains à Fiesole, et que nous voyons aujourd’hui sur le palier de l’escalier du Louvre qui conduit aux salles françaises et à la galerie des Sept-Mètres. Ch. Ephrussi décrit de même le portrait par le Ghirlandajo, du vieux magistrat florentin que l’on suppose de la famille Ridolfi, acquis du même coup de maître, et pour lequel j’aurais craint les railleries du public parisien, à cause de ce « nez énorme, affreusement bourgeonné », si l’expression ineffable de tendresse qui tend vers l’aïeul aimé les bras et les caresses de son petit enfant, et unit à l’enfant le sourire du vieillard, n’en faisait un chef-d’œuvre merveilleux d’art et de sentiment.
Dès l’année suivante, en mai 1882, Ch. Ephrussi étudiait dans la même Galette, deux nouvelles fresques acquises par Tauzia en la même ville de Florence (mars 1 88 r ) , et qui portent le nom de Luca Signorelli. Elles ont été placées sur le même palier du Louvre que la fresque du Fra Beato. Elles avaient été retrouvées sous le badigeon, dans une villa appartenant aujourd’hui au chevalier Pomponio Lemmi, entre Florence et Fiesole, et que posséda jadis la famille Tornabuoni, alliée aux Medicis et aux Albizzi. Toutes deux avaient été peintes, en i486, à l’occasion du mariage de Lorenzo Tornabuoni avec Giovanna Albizzi, cette même Giovanna, d’une grâce si séduisante, que devait presque aussitôt introduire le Ghirlandajo dans la fresque de la Visitation à Sainte-Marie Nouvelle; et dans les deux allégories charmantes du Signorelli on retrouvait les portraits du fiancé et de la fiancée. Ephrussi, rappelant l’acquisition, en 1 863 (c’est-à-dire à une date où Tauzia était déjà attaché au Louvre et pouvait y prendre part aux conseils de M. Reiset), de trois morceaux de fresques de Luini, provenant de la villa Pelucca près Monza, puis des six compositions de la succession Litta Visconti, venues chez nous par son entremise, et enfin de ses trois pièces capitales du Fra Beato et du Signorelli, observait que « le Louvre est aujourd’hui, si l’on excepte la collection Brera de Milan et la galerie de Pérouse, le seul musée d’Europe possesseur de peintures à fresques; et que l’introduction de ces Signorelli couronnait dignement sa carrière de conservateur des peintures avant que ses fonctions fussent limitées au département des dessins et de la chalcographie. » Quand plus tard les peintures furent de nouveau remises entre ses mains, il pensait encore à reprendre la série de cet ordre d’acquisitions qu’il jugeait désormais seules dignes du Louvre; mais, hélas! il ne se sentait plus suffisamment excité à de pareils voyages et à des négociations de longue haleine; et c’est grand dommage en vérité, car, avec deux ou trois fresques encore, une salle du Louvre eût pu être remplie, consacrée spécialement à cette manifestation supérieure du plus grand art, et à laquelle on eût dû attacher justement le nom de celui qui, en ses meilleures années, avait poursuivi la réunion de ces œuvres magistrales.
Barbet de Jouy a conservé avec soin quelques lettres particulières que Tauzia
lui adressait d’Italie dans les derniers jours de 79 et les premiers de 80, parallèlement aux rapports officiels qu’il lui devait comme à l’administrateur des musées. De ces lettres je voudrais, à l’appui du récit d’Ephrussi, extraire les passages qui donneront l’idée des intelligentes relations dont j'ai parlé plus haut, etqueTauzia avait su se créer parmi les amateurs les plus renommés et les marchands de l’Italie, et du profitable usage qu’il en pouvait tirer dans l’intérêt du Louvre et dont le Louvre a tout intérêt à maintenir, si possible, la tradition ; mais il y faut certaines façons et la main hardie, légère et sûre. Le 6 octobre 1879, il écrivait de Gênes à Barbet : «... Les marchands français, anglais et italiens se sont donné rendez-vous ici pour la vente Mylius ; au milieu de ces séries d’objets de toute sorte, beaucoup trop nombreux, se trouvent quelques objets remarquables : deux peintures de second ordre m’ont néanmoins intéressé, l’une de F. Zaganelli de Cotignola, l’autre de Macrino d’Alba, maître piémontais. Quoique ces deux peintres manquent au Louvre, je ne vous en propose pas l’acquisition, puisque à Milan et à Venise, d’après les renseignements qui m’ont été fournis, il sera possible de rencontrer ce qui doit convenir au Louvre. Baslini, le grand marchand de l’Italie, m’a dit être en marché pour les tableaux du palais Scotti, et il s’il n’a pas d’engagement avec la National Gallery, nous serions à même de faire une belle acquisition; je connais de longue date les tableaux du duc Scotti, le Cesare da Sesto, le Borgognone, le Luini, etc. ; à cause de la promesse que m’a faite Baslini, je prolongerai mon séjour à Milan jusqu’au 20 novembre. C’est par lui que je pourrai arriver à quelque chose, et il est retenu ici pour toute la durée de la vente Mylius. Gagliardi de Florence, que vous connaissez sans doute, ne demande pas mieux que de m’être utile pour une acquisition dans son pays. — Dreyfus reviendra à Gènes, lorsque les sculptures seront mises en vente, et il aura peut-être la chance de rapporter à Paris deux ou trois marbres du Cinque Gento, et quelques bronzes. — ... J’ai appris avec chagrin la mise à la retraite de Buon, car je ne suppose pas qu’il ait demandé à se retirer. . . »
De Venise, le 29 novembre 1879 : «... Heureusement je retrouve ici le soleil de Milan et je vais en profiter pour visiter quelques collections particulières, suivant les indications que m’a fournies mon ami le vice-consul de France, Du Parc, que vous connaissez de longue date. — Vous saurez d’ici à quelques jours ce qui est en vente à Venise, et je ne vous parlerai, bien entendu, que des œuvres remarquables. M. Morelli m’a donné l’adresse d’un avocat de Vicence, possesseur d’un beau tableau de l’école vénitienne; malgré tous mes efforts, je n’ai pu parvenir à rencontrer cet avocat. Malgré le froid, et sans tenir compte de l’absence des cheminées dans la plupart des auberges, j’ai revu Bergame, Brescia, Vérone et Vicence avant de débarquer à Venise. — - Ephrussi a eu l’amabilité de m’annoncer par un télégramme l’élection de notre ami ; cette nouvelle m’a réjoui. »
De Venise, le 8 décembre 1879: «... Je quitte Venise et son linceul de neige
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demain matin sans faute. Il faut gagner Florence au plus tôt, et tâcher d'y rencontrer ce que j’ai vainement cherché ici. Les marchands ne possèdent rien, c’està-dire n’ont pas un objet digne de notre muse'e. Je pourrais vous signaler un Tiepolo, d’une charmante facture, mais les figures sont tellement maniérées, surtout pour une Assomption, qu’il ne peut en être question. La Vierge est tout simplement une petite poupée, en robe bleue ; les saints ne valent guère mieux; mais tout cela n’est pas exempt de charme, à cause de la variété des couleurs et de l’agencement des draperies. — - Le prince Giovannelli vient d’acquérir le petit Giorgione de la galerie Mantresi, et quoique nous n’ayons rien à désirer de ce maître dont nous possédons le Concert champêtre , je crois que ce tableau Manfresi aurait été le bienvenu. On me dit que peut-être le prince Giovannelli s’en dessaisirait, mais c’est peu probable, car il jouit d’une quarantaine de millions, et n’a acquis le tableau que pour empêcher le musée de Berlin de l’enlever à l’Italie. Du Parc, qui est l’ami de la maison, prendra des renseignements à ce sujet et nous les transmettra. — Les journaux de France ne me laissent pas ignorer que vous êtes maltraités à Paris par la neige et le froid, et ce que vous m’écrivez de la fermeture de la galerie confirme bien leur dire., .. . Malgré tout, je ne puis passer à Padoue sans y faire une halte ; je verrai à Bologne mon vieil ami M. Gualandi, qui servait autrefois de cicerone au directeur de la National Gallery ; je suis sûr que malgré son âge, M. Gualandi se mettra à ma disposition pour m’indiquer ce qu’il y a à vendre à Bologne. Vous pouvez en toute certitude m’adresser vos lettres, d’ici à trois ou quatre jours, à Florence, hôtel de Rome, Piazza Santa Maria Novella. Je verrai en arrivant le tableau signalé par M. Piot. On m’a également parlé d’un Botticelli, etc., etc. — Vous êtes donc en fête depuis la nomination de Ch... Vous me parlez d’un dîner chez notre directeur (M. Reiset), et j’en conclus que l’état de sa santé n’est pas aggravé. . . (Mardi matin, 9 décembre.) Avant de partir pour Bologne, j’ai tenu à aller de grand matin transmettre votre commission à mademoiselle Santa Barbara; je lui avais déjà présenté mes devoirs; ce matin, elle était plus belle que jamais... »
De Florence, 17 décembre 1879 : «.., Vous me chargez d’une nouvelle commission auprès d’une madone de Luca; eh bien, sachez, monsieur, que je l’ai déjà vue. Je mentirais si je vous disais que je lui ai transmis tous mes compliments ainsi que je l’ai fait à Santa Barbara ; mais je connaissais de longue date votre prédilection, et en la revoyant j’ai naturellement pensé à vous ; tout à l’heure, en allant déjeuner, je ne vous oublierai pas auprès d’elle. — Hier toute ma journée a été consacrée à la recherche du beau tableau, et je crois l’avoir trouvé chez Bardini; au reste, c’est le secret de Polichinelle, car tout Florence sait qu’il a acquis l’une des deux fresques du petit oratoire voisin de S. Domenico de Fiesole; puis j’ai encore vu la collection Panciaticho, puis Conti, etc., etc. — Vous me dites, mon cher ami, combien l’accumulation des neiges vous préoccupe pour le musée; en
Italie, c’est le moindre de leurs soucis ; pour rien au monde les indigènes ne prendraient un balai. — C’est à Bologne que j’ai le plus souffert du froid; je croyais y avoir trouvé une très belle œuvre de Dosso, mais j’ai eu beau monter sur une console, le temps était si sombre que j’ai dû renoncer à la constatation de l’état du tableau; c’est un grand Saint Jean dans l’ile de Pathmos, ressemblant à celui qui est assis au bas du trône dans le retable de Ferrare, et vous devez vous en souvenir. Nous avons dans tous les cas M. Gualandi à notre disposition, et il nous tiendra au courant de ce qui peut nous intéresser... — Deux lettres de M. de Nieuwerkerke m’attendaient ici, et il répond ce matin à celle que je lui ai adressée dimanche, sitôt arrivé à Florence. Les oreilles vous tinteront d’ici à deux ou trois jours. — Je sais le Miracle de St Marc par cœur; c’est un chef-d’œuvre incomparable, non seulement de couleur, mais d’expression et de dessin. — Le baron de Garriod, l’anglais Spence, Gagliardi, mes anciennes connaissances, me pilotent à qui mieux mieux; je verrai aujourd’hui le Pier délia Francesca dont vous me parlez. Je compte écrire à Baslini au sujet du portrait de Morone, et je m’arrêterai, en allant à Rome, chez M. Evelino Waddington, grand ami du comte Passerini, gendre de M. de Garriod. On me parle d’un admirable portrait de Foppa qui est entre les mains de Castellani. — Quand vous connaîtrez le dessus du panier, c’est à vous qu’il appartiendra de choisir... »
De Florence, le 24 décembre 1879 : «.... Nous avons longuement causé de vous, dans la charmante villa que vous connaissez, et je n’ai pas besoin de vous dire de quelle façon j’y ai été accueilli. Je n’occupais pas votre chambre, car on change d’appartements suivant les saisons, même dans la petite succursale. M. de Nieuwerkerke m’a gardé deux jours, et malgré le froid, car tout est gelé dans l’Italie, nous avons bien visité Lucques. — Ma lettre vous a informé des tentatives que j’ai faites en vue de vous indiquer un vrai et beau tableau : les galeries de Florence sont absolument épuisées, et ce qui reste à la disposition du public ne répond pas à nos désirs. — La fresque de F. Angelico est vraiment une œuvre qui conviendrait au Louvre malgré l’austérité du sujet et ljimperfection de quelques. parties. Vous savez comme moi que F. Beato est surtout incomparable dans ses peintures de petites dimensions. Ce qui m’inquiéterait le plus, ce serait l’accueil fait à une semblable acquisition, si on ne trouvait pas en même temps un tableau même de second ordre, mais d’une exécution plus brillante; c’est à cause de cela que j’aurais voulu vous proposer le portrait de Morone et même celui de Ribera. — Je pars tout à l’heure pour Sienne, j’y verrai la galerie De Gori, signalée à Ephrussi par le prince Odescalchi. Je reviens ici et je compte trouver un mot de vous. Alors je saurai si je dois poursuivre jusqu’à Rome et y voir les tableaux Castellani, ou rentrer par Milan, pour y rechercher encore, puisque les propriétaires ont quitté la campagne et sont revenus en ville, quelque belle peinture du xvie siècle. — Vous connaissiez peut-être le portrait de l’homme au nez;
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mais j’ai cru devoir vous en parler, non pour vous engager à en faire l’acquisition, mais parce que, en dépit des tubercules qui en font l’ornement, c’est vraiment une chose très remarquable... — M. de Nieuwerkerke est tout joyeux de l’e'lection de Ch...., et quand je lui ai dit que notre ami demeurait rue de l’Éperon, toute la société a voulu me prouver qu’il n’existait pas de rue de ce vocable dans tout Paris, et que je confondais sans doute quelque ville de province avec la capitale. — Nous avons admiré le Délia Robbia de Lucques; nous avons parlé de votre favorite du Marché et j’ai eu le plaisir de la voir hier... »
De Florence, 29 décembre 1879 : «.... Je me mets en route pour Pérouse demain, et je m’y arrêterai un ou deux jours pour voir les fresques signalées par M. E. Waddington, et je ne resterai à Rome que le temps indispensable pour rencontrer M. Castellani, et jeter un coup d’œil rapide sur les chefs-d’œuvre du Vatican, de Borghèse et Doria. Je ne tarderai donc pas à vous rejoindre, mais je crois qu’il me sera impossible d’être à la fin de la semaine à Paris; je renonce, bien entendu, à mon arrêt à Avignon. Ce matin encore j’ai visité deux ou trois palais, et j’ai eu le regret de trouver en pitoyable état une admirable composition peinte à fresque par Perugin ; mais l’opération de l’enlevage a été si mal pratiquée, qu’il est impossible d’y songer pour le Louvre. Je vous parlerai de mes impressions relativement à F. Angelico et aux autres peintures que je vous ai signalées... — Baslini a échoué dans sa tentative pour le Morone et également pour un portrait de Moretto. «
De Rome, 6 janvier 1880: «... M. Evelino Waddington, entouré de ses collègues de la Commission municipale, du syndic de Pérouse, etc., m’a reçu avec les honneurs qui ne sont pas dus à mon rang; le fond de l’affaire, c’est que ces messieurs veulent céder au Louvre, et non à bon marché, deux tableaux qui ne leur conviennent pas. Je vous raconterai cela plus au long. — Vous me demandez des détails sur l’affaire des plats de Castelgondolfo ; voici comment l’affaire quia causé tant de remue-ménage, s’est passée. On a offert à un dignitaire de la Cour pontificale une 'somme assez élevée de cette collection de trente faïences, parmi lesquelles une de la plus grande beauté. Le Pape a voulu voir par lui-même avant de laisser conclure le marché, et quelques-uns des sujets représentés sur les plats lui paraissant trop libres, il a donné son acquiescement. L’acheteur a vendu immédiatement, avec bénéfice, bien entendu, la collection au duc de la Verdura, député sicilien, qui s’est empressé d’en annoncer la vente aux enchères. Alors grand scandale dans la presse italienne, saisie des plats par la justice, et enfin transaction. Le pape a repris les faïences qui seront exposées prochainement dans la Bibliothèque, mais il a été obligé de payer le surplus de la vente au duc, de sorte que cette opération destinée à faire entrer quelques mille francs dans la caisse pontificale, lui en coûtera une dizaine. — Je suis arrivé avant-hier soir ici, et ma première visite hier matin a été pour M. Castellani. Le tableau me sera
montré tout à l’heure, et d’après ce que Ton m’en a dit, j’espère trouver enfin le rara avis... »
Enfin, de Rome, 9 janvier 1880: «... Je suivrai ma lettre de très près, car je pars demain et je compte vous retrouver, avec grand plaisir, mardi matin, ou mercredi matin au plus tard, si le temps devenait plus froid près de Turin.. . J’ai quitté tout à l’heure M. Castellani, qui devait me remettre une photographie du portrait, mais l’épreuve était détestable, je ne m’en charge pas. — Mon séjour à Rome n’aura pas été long et j’ai perdu la journée de l'Epiphanie, car tout est fermé ici pour cette solennité, à l’exception des églises; aussi j’ai entendu prêcher les petits enfants à l’Ara Cœli. — A bientôt, mon cher ami, nous causerons longuement de mon long voyage, et croyez-moi toujours votre bien affectionné, Tauzia. »
Combien je regrette de ne plus retrouver sous ma main, ni mon carnet ni mes lettres écrites d’Espagne, au printemps de 1870. Et pourtant quel délicieux mois d’avril nous avons passé par delà les Pyrénées, Tauzia et moi ! Tant vaut le compagnon, tant vaut le voyage. Je l’avais déjà bien éprouvé quand j’avais visité l’Italie, une première fois avec mon pauvre Ernest Lafontan, une seconde fois avec Barbet de Jouy et Jules Buisson, la Belgique en 1846, avec Buisson, l’Égypte avec Fromentin, Berchère et Tournemine, Guillaume et Gérome. Cette fois il s’agissait d’étudier, sous le bon œil de notre maître, M. Reiset, ce fameux musée de Madrid que lui-même ne connaissait pas. Nous vîmes le musée de Madrid, mais, Dieu merci, nous vîmes aussi l'Espagne. Le musée de Madrid, nous y courions dès le matin, M. Reiset et Tauzia pour s’y repaître des Fra Beato et des Memling, des Raphaël, des Titien, des Rubens, des Velasquez, qui sont là en qualité incomparable, et moi, quand j’avais tourné avec eux parmi ces merveilles supérieures, je me rabattais sur ma marotte, c’està-dire que je notais, toile à toile, tout ce qui y portait un nom d’artiste français ; et il n’en manque pas de ces peintures françaises, sans parler des superbes Poussin et des Claude, et de ce tant curieux tableau de Lenain qui authentifie notre procession religieuse du Louvre; mais surtout les portraitistes français y abondent depuis l’époque d’Anne d’Autriche et de Marie-Thérèse jusqu’à celle de Philippe V et des autres princes et princesses qui prennent femme ou mari à la cour de France, les Champaigne, les Beaubrun, les Mignard, les Nocret, les Rigaud, les de Troy, les Gobert, les Flouasse et les Ranc et les Carie et les Michel Vanloo et tous ont travaillé là de leur plus beau pinceau, pour satisfaire l’orgueil de famille de nos rois et de nos reines. Nos après-midi se passaient soit encore dans cet inépuisable musée royal, soit à parcourir le musée del Fomento, soit l’Académie de Saint-Ferdinand, soit l’Armeria real, soit en flâneries au Prado, à l’heure des coquettes mantilles, ou à Notre-Dame d’Atocha. Il faut dire que dès le premier jour, les rencontres inattendues ne nous avaient pas manqué. Nous
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n’étions pas encore arrivés au milieu de la galerie du musée royal, le matin de notre première visite, qu’un artiste quittait son chevalet et venait à nous; c’était le graveur Laguillermie que j’avais connu jadis dans l’atelier de son maître Flameng, et qui, camarade d'Henri Régnault à la villa Médicis, avait, comme lui, quitté Rome pour venir étudier, peindre et graver en Espagne, où il achevait sa planche importante d’après la Reddition de Breda, de Velasquez. Et presque chaque soir Laguillermie, se faisant notre obligeant compagnon, nous guidait dans ce Madrid qu’il connaissait dans tous ses coins, mieux que pas un Madrilène, et nous menait dans les plus curieux cabarets, prendre notre aguardiente en regardant danser les gitanes les plus populaires, et écouter leurs chansons sur des airs qui me rappelaient, comme si je les eusse entendus la veille, les chants arabes de l’Égypte. Cette illusion de la musique et de la danse arabe, elle me suivait partout, et je me souviens qu’un jour, comme nous sortions de l’Armeria real, ayant entendu dans une petite rue voisine, un chant monotone et plaintif, je courus de ce côté, croyant y voir une fellah, c’était une vieille qui jouait avec un enfant, et le berçait d’un air qu’avaient à coup sûr chevroté les Abencérages ; et, de même dans un faubourg de Séville, quelques jours plus tard, nous voyions dans une salle de musique, qu’on appelait la salle d’Apollon, danser la danse du ventre par une belle fille, aux yeux riants et brillants, qui s’en tirait avec autant de souplesse, sous son costume d’Andalouse, que pas une aimée du Caire.
Mais, même avant Laguillermie, un autre visage de connaissance nous était apparu, celui du comte Nils de Barck. Il nous avaitaperçus juste au moment où nous débarquions du chemin de fer à notre hôtel, au coin de la Puerta del Sol. Une heure après, nous avions sa carte et lui -même venait nous offrir ses bons offices pour nous ouvrir les collections privées des palais aristocratiques qui lui étaient familières. Le Louvre connaît aujourd’hui le nom de M. de Barck, par ce délicieux petit portrait de sa femme, bijou exquis du plus frais et du plus fin pinceau d’Henri Régnault; mais notre musée de France avait déjà eu affaire à lui. M. de Barck, gentilhomme suédois, avait, jadis, mis la main, dans son pays,' sur un vrai trésor, un lot d’admirables dessins des plus grands maîtres, rapportés de France à Stockholm par le comte de Tessin au xviue siècle, et parmi lesquels M. Reiset avait acquis la belle tête aux trois crayons de Marie de Médicis par Rubens, et un autre dessin capital du même Rubens, la copie du Ccmbat de Cavaliers, d’après Léonard de Vinci. D’autres dessins, dans des moments difficiles, avaient été cédés de même, soit à M. Thibaudeau, soit à d’autres amateurs; et puis il était advenu que ce M. de Barck, beau cavalier, lié dès avant son arrivée en France, avec le prince Louis, bientôt empereur, qu’il àyait fréquenté en Angleterre, avait connu dans l’intimité de l’Élysée et des Tuileries, puis épousé Mme Ludovic de Cénival, veuve d’un de mes anciens
camarades de collège et mon compatriote des environs d’Argentan. Il va sans dire que je me gardai de lui rappeler ces souvenirs de son premier mariage, lorsqu’elle nous fit l’honneur de nous inviter à diner, et pendant ce repas il ne fut question que de l’entrain séduisant, de la verve capricieuse, du goût passionné de musique et des fougues endiablées qu’Henri Régnault apportait dans leur maison, avant son départ pour le Maroc, et surtout de l'aventure étrange qui avait fait d’eux les instruments de la rentrée de Prim en Espagne, sous les habits du piqueur de leur équipage, avant la Révolution de 1868. Prim semblait avoir récompensé généreusement ce signalé service ; mais depuis lors il s’était sans doute refroidi, car ils flairaient le vent et paraissaient chercher fortune du côté d’autres protecteurs. Us ne tarissaient pas sur cet amusant casse-cou de maréchal Milans del Bosck que l’on voit à la suite du général Prim, dans cet éclatant portrait historique, peint d’emportement par H. Régnault, avec une furie révolutionnaire et qui représente Prim arrivant devant Madrid, le 8 octobre, avec ses bandes d’insurgés (1). Mme de Barck portait à ravir la mantille espagnole qu’elle ne quittait guère et qui seyait si bien à ses cheveux noirs, à ses beaux yeux et à son teint blanc; Régnault nous a bien traduit tout cela et sa jolie tournure, dans son petit cadre; et le soir, après ce diner, pendant qu’elle nous chantait un air de bravoure de sa composition, nous entendions passer sous ses fenêtres, sur la place de la Puerto del Sol, la musique d’un régiment qui jouait l'air français de «Mourir pour la patrie », cet air fameux du chevalier de Maison- Rouge, aux accents duquel s’était faite notre Révolution de février 1848; c’est qu’Alexandre Dumas venait de faire un voyage à Madrid, et pour lui faire honneur, les musiques de garnison de la ville avaient appris et répétaient incessamment par les rues cet air qui étonnait et amusait nos oreilles. — Nous n’avions plus, depuis notre retour d’Espagne, entendu parler du comte ni de la comtesse de Barck, quand, six ou
(1) Ce grand tableau, comme improvisé et qui amena de gros tiraillements entre le peintre et son héros, fut exposé au Salon de 1869. La reine Isabelle, trahie par les deux généraux qu’elle avait jadis le plus comblés de ses bonnes grâces et de ses bienfaits, s’était réfugiée à Paris. Elle vint, avec sa famille et son cortège de dames d’honneur, visiter notre exposition, et mon devoir était de l’accompagner. Le danger de cette entrevue de la Reine et du portrait de Prim, en présence des curiosités de la foule indiscrète qui encombrait le Salon, m’était de suite sauté à l’esprit, et je commençai par entraîner le groupe royal du côté du Palais des Champs-Elysées, le plus éloigné de la cruelle peinture. Mais le côté droit du palais ayant été parcouru et expliqué toile à toile, il fallut bien retraverser le grand Salon central et se diriger vers les galeries à gauche. Je me penchai à l’oreille de la dame d’honneur qui suivait de plus près Sa Majesté, et lui glissai en deux mots à demi-voix que le portrait de Prim se trouvait dans la salle voisine. et que la Reine devant ce tableau serait bien observée par les curieux qui s’empressaient derrière elle. La Reine se retourna subitement demandant ce que nous chuchotons là. La dame d'honneur le lui expliqua en espagnol. — « Où est-il? je veux le voir », repartit, en souriant, la Reine, et elle marcha résolument vers la salle que je voulais éviter. Elle s’arrêta un bon moment, sans broncher, devant cette diablesse de peinture qui m’avait tant inquiété, et puis se retournant vers moi, elle me dit de sa voix la plus tranquille : « Pourquoi lui a-t-on donné cet air hagard? il était mieux que cela. 0
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sept années plus tard, M. de Barck me fit l’honneur de venir me trouver dans mon cabinet du Palais-Royal. Il me parut avoir renoncé désormais à ce pays qui lui avait été jadis si favorable ; il semblait n’avoir plus d’autre passe-temps que de peindre des éventails. Des éventails, un art bien espagnol, voilà tout ce qu'il rapportait de l’autre côté des monts.
Qui pouvait être plus surpris que nous d’apprendre que de ce magnifique musée de Madrid était devenu directeur, de par la révolution de 68, le doux et poli Antonio Gisbert, que nous avions, presque tous les ans, vu et revu aux expositions de Paris, où s’était faite, par des toiles considérables, sa réputation de peintre d’histoire, et que je venais déjà de retrouver, dans notre navigation sur le Nil, parmi les invités du vice-roi? Il fut pour nous la courtoisie même, et nous ouvrit les salles les plus secondaires de son palais. C’est sans doute par la protection de Serrano, dont il nous montra un grand portrait en pied, qu’il achevait comme pendant au portrait de la belle maréchale Serrano, que Gisbert remplaçait là Federigo de Madrazo. Les Madrazo, comme on sait, étaient de père en fils, peintres de la cour d’Espagne, et conservateurs des collections royales; leur éducation d’artistes s’était faite en France, et Frédéric avait toujours entretenu les meilleures relations avec notre pays qui ne tarda pas à se l’attacher comme membre correspondant de l'Institut, et où il avait, à lui seul, représenté dignement l’Espagne, à l’Exposition universelle de 1 85 5 . M. Reiset le connaissait ; notre visite fut reçue avec l'aménité exquise de l’homme du monde heureux de causer de l’art qu'il aimait avec un confrère de goût si pénétrant, et sa fille faisait avec la grâce la plus charmante et la plus simple les honneurs de la maison de son père. Ma manie des dessins m’avait fait espérer de rencontrer chez M. Madrazo quelques beaux échantillons des maîtres espagnols. Mais, sauf ceux de Goya, les dessins de peintres espagnols sont plus rares encore en Espagne qu’en France. M. Madrazo était fier de trois dessins portant le nom de Raphaël et dont le plus certain a été depuis lors acquis par Alph. Thibaudeau ; il en attribuait un autre, s’il m’en souvient, à Velasquez. Et je ne fus pas plus heureux quand nous accomplîmes avec M. Reiset, notre pèlerinage vers le sombre et sinistre Escurial, aux cloîtres glacés, aux végétations rabougries, à la noire chapelle d’une nudité si majestueuse, avec ses groupes fantômes de Charles- Quint et de Philippe II, et d’où nous rapportâmes une impression ineffaçable et terrible. Dans sa riche bibliothèque, j’avais demandé à feuilleter un certain nombre de volumes d’anciens dessins. Tout cela était d’une médiocrité désolante; rien de nos Français, cela va sans dire, mais rien non plus des quelques grands artistes qui ont fait la gloire de l’Espagne. Tauzia y revint seul plus tard, à cet Escurial, après mon départ, mais ce fut pour y étudier à loisir les très beaux volumes à miniatures qu’il y avait rapidement feuilletés lors de cette première visite.
M. Reiset ne nous avait point toujours suivis dans nos excursions un peu fatigantes, et c’est ainsi que nous vimes seuls les ruines audacieuses et colorées de Tolède, auxquelles on va à travers ces plaines dénudées de Castille, où l’œil cherche en vain un seul arbre, dans ces espaces ras et bleus, qu’a si justement peints Velasquez, dans les fonds de ses tableaux. En rentrant de l’une de ces courtes expéditions, nous avions trouvé notre hôtel mis en branle par une joyeuse bande d’amis qui étaient aussi des nôtres, sept ou huit peintres, parmi lesquels Vibert, Berne-Bellecour, Louis Leloir, et je ne sais si Détaillé n’était pas de la compagnie. Ils revenaient d’Afrique et rentraient à Paris par Grenade et Madrid. Ils menaient gaiement et rondement leur voyage, comme bien vous pensez: dans la même journée, ils couraient dès le matin à un combat de coqs, l’après-midi à j un combat de taureaux. Le combat de taureaux, cela ne disait plus rien à Tauzia, depuis le jour où nous avions assisté à une première course. Il avait eu le cœur tellement soulevé par le spectacle de l’horrible détripement de ces pauvres chevaux, qu’à peine avais-je eu le temps, pour empêcher la nausée, de lui passer une orange qu’une marchande venait de me jeter au vol ; et à une autre course à Séville, il m’avait fallu de grands efforts pour l’entraîner au cirque ; il se troui vait beaucoup mieux, et il avait raison, dans les jardins de l’Alcazar. Au sortir de la course de Madrid, la montre de M. Reiset lui avait été volée, au milieu des poussées de la foule tumultueuse, par un affreux petit bandit, une montre à laquelle M. Reiset tenait beaucoup. Il la retrouva pourtant, à notre grand étonnement, au bout de quelques jours, par les soins de la police ; mais ce ne fut pas sans les scènes les plus dignes de Gii Blas et de Gusman d’Alfarache, et les insinuations les moins désintéressées et les plus tenaces, on eût dit les plus autorisées, des agents qui s’étaient employés à la recherche ; ils se plaignaient naïvement de la maigre paye qu’ils touchaient de leur métier. Avec tout cela, nous nous étions pris d’affection pour ce peuple espagnol, grave, un peu lourd, point bruyant, fier, sobre et honnête, le peuple à cigarettes, pas très artiste au fond, puisqu’à en juger par ce que nous avions vu depuis le rude Burgos jusqu a la riante Séville, tout sonart, sauf Velasquez, lui vint, peinture et sculpture, des Flamands du xve et du xviie siècle et aussi de l’Italie; mais il semblait qu’il fit bon vivre avec ces gens à pauvres manteaux, et pendant que nous étions là, depuis dix-huit mois qu’ils se trouvaient en pleine anarchie, et malgré la mauvaise renommée de leurs pronunciamientos, une paix parfaite régnait, comme par habitude, dans leurs rues et, vous le voyez, on y retrouvait ses montres, ce qui n’est point d’usage courant dans les capitales les plus civilisées. Et quel merveilleux pays que cette Andalousie, par delà les montagnes grises et les routes poussiéreuses de la Manche, quand M. Reiset nous ayant quittés pour retourner vers Paris, nous fîmes en plein midi, un peu moulus que nous étions par le cailloutis des ruelles de Cordoue, dont la cathédrale aux sombres colonnades nous avait enfiévrés, la
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découverte des rues de Séville, de Séville l’orientale, avec leurs grandes toiles tendues d’un toit à l’autre contre les ardeurs du soleil, exactement comme je venais, quatre mois avant, de les voir en Égypte, et les coquets balcons vitrés ou plutôt les mescharebiehs amoureux à chaque angle de blanche maison, et des fleurs partout, des fleurs aux balcons verts de chaque étage, des fleurs rouges ou blanches sur chaque noire chevelure de jeune ou de vieille, et la cathédrale flamboyante et mystérieuse à la fois, et la cour intérieure de chaque logis bourgeois avec sa fontaine jaillissante et son encombrement verdoyant d'orangers et de lauriers roses, et les bords ombragés du Guadalquivir, baignés du soleil du soir et où nous croisions près de leur palais de San Telmo les filles du duc de Montpensier, montant à cheval avec leur père, et le faubourg de Traini tout grouillant de brunes gitanes, et le Musée et la Charité tout pleins de l’œuvre et de l’école de Murillo; et l’éblouissant Alcazar, chef-d’œuvre dernier, en plein Philippe II, de la décoration arabe! Ce fut là l’enivrement final de notre voyage. Nous rentrions l’un après l’autre à Paris, où quatre mois après, nous attendaient des émotions d’autre nature et qui devaient, Tauzia et moi, nous séparer toute une année ; — et quelle année !
Le 29 août 1870, le conseil des ministres, présidé par l’Impératrice, « décidait qu’on retirerait des musées impériaux, pour les mettre en lieu sûr, les tableaux les plus précieux ». Le 3o août, le maréchal Vaillant signifiait cet ordre au surintendant des Beaux-Arts. Ce jour même, M. de Nieuwerkerke faisait choix de Tauzia pour lui confier le transfert à Brest et la garde dans l’arsenal de cette ville, tant que durerait la guerre, des plus précieux tableaux de nos musées, que l’on voulait soustraire aux périls d’un bombardement trop bien prévu. C’était là, entre toutes, une honorable mission. Dès le matin du ier septembre, Tauzia partait en emmenant avec lui le premier convoi, lequel fut immédiatement suivi de ceux que lui conduisaient, chacun des jours suivants, Tournemine, puis moi, puis d’Eschavannes. J’ai dit ailleurs mes cruelles émotions pendant ce voyage, et quelle journée du 4 septembre Tauzia et moi avions passée dans les rues de Brest, et comment le soir nous apprenions, par les hurlements de la populace, l’effondrement de l’Empire et la proclamation de la République. Tauzia resta là, fixé à ce poste, toute une année, ne recevant pas plus de nouvelles du Louvre, pendant ce long siège de Paris, que n’en recevait d’ailleurs Soulié à Versailles, voyant passer et repasser par les rues de Brest des personnages agités comme Beulé et tant d’autres, préparant déjàleurfortune politique, ou bien le hasard lui faisait rencontrer la femme et la fille de notre pauvre ami Clément de Ris qui, là-bas, à Paris, se lamentait avec angoisses sur elles.
Certes à Paris nous n’oubliions pas notre Tauzia, et je me souviens que dans le jour néfaste où les Allemands occupèrent les Champs-Élysées et s’avancèrent
jusqu’au Louvre, je traversai, plein de de'goût, le pont de la Concorde, pour m’assurer de mes yeux que son appartement de la rue Jean-Goujon, et les souvenirs pre'cieux qu’il y avait rassemblés, n’avaient point souffert de cette poignante invasion, par le séjour de quelque reître malotru.
Le Journal officiel de la Commune ne manqua pas d’annoncer dans son numéro du 26 floréal, an 79, que Tauzia, comme ses autres confrères du Louvre « nommés par l’ancienne administration », était « relevé de ses fonctions »; vous jugez qu’il ne s’en troubla guère; et la fédération des artistes était trop loin pour lui donner un successeur. Le pauvre exilé ne devait être relevé de son poste d’honneur que le jour où M. Reiset, étant venu en personne reconnaître à Brest ses chères caisses, reprit avec elles et avec son fidèle attaché, le chemin du Louvre ; ils rentrèrent le 7 septembre, un an et sept jours après le départ de T auzia.
Mais celui-ci n’y retrouva plus l’homme qui lui avait confié la mission, et lui aurait su gré de la façon dont il l’avait représenté là-bas. Six jours après que le surintendant avait expédié Tauzia à Brest, lui-même quittait son Louvre et Paris, cherchant un autre port pour atteindre l’Angleterre. — Toutefois la récompense que Tauzia avait si bien méritée pour cette rude faction, loin de sa famille et loin de ses amis, ne se fit pas attendre ; elle arriva à son insu, comme de telles récompenses devraient toujours arriver, à l’heure juste et dans la forme la plus digne. Notre vieux et cher confrère Daudet avait toutes démarches faites pour prendre sa retraite. Néanmoins il voulut patienter jusqu’au retour de son ami Tauzia. Dès que celui-ci reparut au Louvre, Daudet lui céda la place qu’il ne voulait remettre à nul autre. Le 12 septembre 1871, cinq jours après sa rentrée, Tauzia était nommé conservateur-adjoint de la peinture et des dessins. — J’avais été, douze ou treize ans plutôt, l’occasion de la création de ce titre. M. Fould s’était avisé, un beau jour, que le service des expositions ne motivait pas, par ses longues vacances, la continuité du traitement d’ur.e année à l’autre. Il ne voulait pas comprendre que la corvée extraordinaire des six mois employés au Salon annuel, légitimait le salaire de campagne, c’est-àdire devait compter double. M. de Nieuwerkerke me rappela dare dare du fond de la Normandie pour me poser la question assez effarante du ministre. Celui-ci d’ailleurs, me fut-il dit, ne me voulait pas mal de mort, mais il exigeait un titre qui expliquât un traitement permanent. 11 me vint par bonheur à l’esprit que la conservation de la peinture, l’une des plus compliquées de travaux, était la seule à ce moment qui n’eût point de conservateur-adjoint. M. de Nieuwerkerke et M. Fould acceptèrent l’idée, et la place fut créée, qui depuis n’a plus été vacante, car elle avait vraiment sa raison d’être.
Les années qui suivirent 71 furent intéressantes pour nous, par nos relations avec nombre de députés ruraux, amenés de leurs provinces par les élections
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de l'Assemble'e constituante. C’e'tait en somme la fine fleur de ce qui lui restait de bonne race que la France nous avait envoyée là, et notre pays n’a plus revu et ne reverra de sitôt assemble'e pareille, tous honnêtes gens, tous hommes de savoir ou de courage, et dès le premier jour, hélas ! tous dupés. Par les bruits courants que Clément de Ris nous apportait des parages de l’amiral son beaufrère, par ce qui revenait à Tauzia des causeries de salon des d'Armaillé, et des Rainneville, nous n’étions point des plus mal renseignés sur les racontars parlementaires, voire sur les coulisses amusantes de ce nouveau monde politique, qui, malgré sa probité trop naïve, ne fut pas sans esprit ni sans grâce, et il nous arrivait, comme à tout le monde, notre lot des cancans de la préfecture de Versailles, des dangereuses singeries du premier magistrat de la République et des mesquines ladreries de sa maison. Ces commérages nous coupaient gaiement nos peu graves soucis du Louvre et du Luxembourg, car si à ce moment l’administration du Louvre, trop découverte par les tiraillements de son conservatoire, marchait un peu à la débandade, les artistes n’avaient point tant à se plaindre du réveil de l’empressement public vers leurs ateliers, vers les expositions et les ventes de belles collections. M. Thiers, là-bas à Versailles, retenait Buisson près de lui, des soirées entières, pour jaser ou plutôt pour l’entendre jaser d’art et de la philosophie de la peinture en ses écoles diverses ; Ch. Blanc était encore mieux son homme, car celui-ci était plus complaisant que celui-là à son verbiage bourgeois. Beulé, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, devenait ministre de l’intérieur après le 24 mai, pour un brillant discours sur l’opéra; les directeurs et protecteurs de Musées de province, les Clapier de Marseille, les La Sicotière d’Alençon, Vinols du Puy, Calemard de Lafayette, ancien rédacteur de l’Artiste, foisonnaient dans l’assemblée, où des amateurs de belles œuvres modernes, comme Lambert de Sainte-Croix et Jos. de Rainneville, pouvaient, sur bons renseignements, défendre les intérêts des peintres et des sculpteurs. Quand on feuillette aujourd’hui le Musée des Souverains , cette étonnante galerie des constituants d’alors, dessinés d’une maîtresse plume si pénétrante par notre ami le député de l’Aude, on reconnaît, même dans la gauche, des têtes de politiciens militants, Gambetta, Schœlcher, Eug. Pelletan, Ed. Charton, Corbon, Arago, Langlois, Waddington, qui pouvaient encore démêler à leurs heures d’impartialité, soit par leur propre goût, soit par leurs affinités de famille, ce que c’était que l’art en France et l’intérêt national dont il était digne. En somme, nous nous plaignions alors de l’indifférence et de l’ignorance de la Chambre ; et nous étions bien ingrats, car oncques ne s’est retrouvé, dans les assemblées suivantes, un groupe aussi nombreux de gens de bonne volonté en telles délicates matières, et il ne nous est plus resté que quelques cerveaux à l’évent, s’échauffant par-ci par-là à contre bon sens, dans leur parti pris étroit, fanatique et saugrenu, de jour en jour plus âpre et plus passionné.
Tauzia n’aimait pas le monde ; il e'tait ennemi de toute gêne et de toute fréquentation banale. Ce n’est pas quand Clément de Ris et moi avions tant de peine jadis à lui faire payer sa dette aux gracieuses invitations de la bonne Princesse, qu’il se serait empressé en courtisan, après 71, dans les salons des nouveaux puissants, et je ne sache pas qu’aucun Président ni Ministre puisse se vanter d’avoir vu sa courbette dans les soirées officielles. Se jugeant, avec raison, par ses sentiments, ses manières, au niveau des plus hauts, il ne se troublait devant aucun, et personne ne lui en imposait.
Les a parte dans les coins d’après-diners politiques, lui montraient tant de médiocrités incolores et fades et impuissantes, qu’il s’en garait comme de la peste, et dans le salon Rainneville, où pourtant il aimait à se rencontrer avec des figures à lui sympathiques, comme les Blin de Bourdon, les Carrayon Latour, les Ravignan, il ne trouvait de vrai égayement qu’à écouter les propos gaulois de ce colosse massif de Batbie, qu’on appelait l’éléphant subtil, et qui fut un temps notre ministre des Beaux-Arts. La seule maison où il fréquentât avec plaisir et régulièrement et avec un attachement profond, était celle des d’Armaillé où il se sentait comme en famille, et d’où lui venait la première visite au moindre mauvais signe. Mais au temps dont je parle, les sorties du soir ne l’effrayaient pas encore, et, par obligations polies, il fallait bien parfois quitter son cher coin du feu. Chez son ami de Re'au, l’ancien capitaine d’artillerie de la campagne d’Italie, mi-Limousin, mi-Bordelais, il rencontrait les parents de celui-ci, M. de Cazenove de Pradines, et le général baron de Polhes qu’il retrouvait plus tard à Rome et pour lequel il s’était pris d’affection. Chez les d’Armaillé, il avait connu les de Broglie et les Ségur, et les Greffulhe et le prince d’Arenberg. D’Armaillé l’avait même par deux fois entrainé à Broglie ; mais la vie de château politique, avec ses éloquents regards en arrière vers un passé récent et ses graves prophéties, ne lui disait rien; les courses à travers champs faisaient bien mieux son affaire. Il avait toutefois une certaine disposition à jouir mieux qu’un autre de la belle tenue d’une vieille maison. Ce sauvage de bonne mine etde bon air, et à jolie tête etd’élegante tournure, soigneux d’ailleurs de sa personne, aimait d’instinct l’aristocratie, ses modes, ses hôtels, ses équipages, dont ses yeux droits, d’une portée étonnante, reconnaissaient à distance les livrées et les armoiries, et nul, je l’ai dit, n’était plus au courant des cancans du haut monde, qu’il jugeait avec son verbe salé. Tauzia, avec l’agrément facile et la grâce avenante des gens de son pays, avec le même penchant naturel vers la bonne vie riante, et point bégueule et point empesée, Tauzia était de ceux qui, au fond du cœur et sans bruit, gardent intacte et ferme, et hors portée des discussions des sceptiques, la foi religieuse et politique transmise noblement dans leurs familles de génération en génération, dans le même for de conscience où s’y transmet le sentiment de l’honneur. Il ne faisait point profession à grands cris de ses opinions personnelles, et se rendait
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compte aussi bien qu’un autre des fautes commises et des occasions perdues,; mais quand vint l’heure de singulière angoisse où disparut brusquement par la mort l’illusion de soixante ans des légitimistes, il put croire, ainsi que beaucoup de son âge, que l’histoire de France venait de s’arrêter, comme s’arrête une horloge dont le grand ressort est brise', et qu’il n’allait pour longtemps rester, sur les tre'teaux de notre pays, qu’une grotesque mascarade, bonne tout au plus à amuser de ses parades, dans un spectacle de'sormais de'sinte'resse' et sans espérance, les rieurs sensés de son espèce. Et de fait, depuis ce jour, je ne l'ai jamais vu se mêler de politique que pour en conspuer les vilains masques, et aussi pour railler les innocents, qui cherchaient à pressentir les solutions de l’avenir.
Quand en janvier 1874, à peine arrivé au Palais-Royal, je proposai à M. de Fourtou la réorganisation de la direction des Musées, je crus sage de lui indiquer, comme directeur, le plus ancien en date des Conservateurs. C'était le seul moyen d’éviter au Ministre les réclamations, les grises mines, les arrièrepensées des autres conservateurs, et à la maison des discordes nouvelles. M. Reiset était là depuis iS ans, il savait mieux que personne par où cette maison pouvait pécher surtout en ses dernières années, et sa nomination était une garantie pour tous contre les passe-droits futurs. Pour remplir la place vacante dans sa conservation, je proposai naturellement au Ministre de confier le poste de conservateur des peintures et dessins à M. de Tauzia, conservateur-adjoint de ces mêmes peintures, et voilà comment, par décret du 25 janvier, Tauzia prenait possession du titre et du cabinet de son maître M. Reiset. De ce jour, j’étais tranquille sur le Louvre; car M. Reiset, qu’un autre choix aurait fort troublé, attaché qu’il était du fond des entrailles à son département de la peinture et des dessins, pouvait s’en reposer en paix sur son cher élève, qui ne prendrait nulle résolution d’importance sans se concerter étroitement et respectueusement avec lui. Et c’est ainsi en effet que les choses se passèrent, tant que M. Reiset demeura au Louvre. — Le jour où celui-ci remit à Barbet de Jouy la direction des Musées, Tauzia n’eut point à s’inquiéter; il était sûr de même amitié et de même confiance ; un peu plus d’attention toutefois, pour ne point étonner son ami par la trop libre exécution de mouvements ou de classements de cadres, conçus d’accord avec son prédécesseur. C’est sous la direction de Barbet que Tauzia fit Tune de ses tournées par la haute Italie, d'où il écrivit les lettres familières dont nous avons donné ci-dessus quelques extraits. Il y avait planté les jalons de certaines négociations; mais, les écœurantes tracasseries administratives, excitées en arrière par d’impatients et sournois appétits, ne tardèrent pas à harasser les nerfs de Barbet de Jouy, et c’est avec son successeur que Tauzia devait faire aboutir ces belles acquisitions des fresques italiennes qui lui ont fait tant d’honneur.
Mais notre musée ne saurait oublier qu’il doit encore à Tauzia d’autres enrichissements. Le jour où il était devenu l’homme du Louvre, il avait mis en
réserve ses préférences italiennes du xve siècle, et n'avait songé qu’à combler dans nos galeries les lacunes des diverses écoles. Comme c’était une manie de se plaindre parmi nos amateurs que l’école anglaise ne fût point convenablement représentée au Louvre, il partait pour Londres, en mai 1 88 1 , et rapportait de la vente Raie, à défaut d’un Reynolds d’une conservation suffisante, un excellent portrait par Lawrence de lord Whitworth, le négociateur de la paix d’Amiens. Puis venait le très fin tableau de Jean Ste.n, la « Mauvaise compagnie». — La direction des Beaux-Arts lui envoyait deux paysages de Rousseau, dont l’un particulièrement admirable; M. Gatteaux léguait son bijou exquis du Mariage1 mystique de sainte Catherine par Memling, — Maurice Cottier sa Bataille des Cimbres de Decamps et ses Delacroix ; les dons pleuvaient trop souvent inégaux, mais le vent était aux dons et aux legs, et le département des dessins se trouvait très privilégié. Madame Timbal, exécutant un vœu de son mari, offrait au Louvre l’adorable première pensée de La belle jardinière de Raphaël, l'un des plus précieux du maître, en même temps que Tauzia acquérait un autre dessin inestimable de la jeunesse de Raphaël, la Vierge tenant l’enfant Jésus et assise sur un trône, entre St Sébastien et St Roch. Timbal qui était un acheteur hésitant, bien qu’il aimât les choses de haut goût, avait acquis jadis ce délicieux dessin, pressé par l’admiration de M. Reiset, et avant que ne s'ouvrît à Paris la vente de la collection Vallardi. — Le testament de M. Gatteaux apportait encore au conservateur des dessins, en avril 1 88 1 , un lot considérable de i 5 5 dessins, riche en Michel-Ange, en Albert Durer, en Primatice, en italiens de tous les bons siècles, riche surtout en études de son vieil ami M. Ingres, pour le Romulus , pour les vitraux de Dreux, pour Y Homère, pour Y Age d'or, etc., mais les plus précieux morceaux étaient les portraits de famille qu'il tenait de l’intimité du grand Maître.
C’est le 22 octobre 1 88 1 , que survint dans la carrière de Tauzia, le pénible et Cruel incident, qui, pour créer une fonction de plus, scinda, pendant plus de quatre années, à son détriment, la conservation de la peinture et des dessins. Triste combinaison offensante pour qui n’avait point mérité cet affront, ressenti très vivement et très justement par lui; d’autant que Ronchaud, se laissant aller jusque-là, et sans y être sollicité, aux plus familières confidences, où les confrères de Tauzia n’étaient pas toujours ménagés, ne pouvait se plaindre que celui-ci eût trop mal servi sa direction. Et Ronchaud, entre nous, n eut point tant d’agrément de cette vilaine aventure, puisqu’il fut conduit à défaire ce qu’il avait fait et à blesser, en le lâchant sans vergogne, l’ami, l’ancien collègue de l’inspection des Beaux-Arts, qu’il avait cru devoir introduire par un mauvais chemin dans sa nouvelle maison. — La nature ferme et droite de Tauzia, trempée plys solidement encore par cet isolement du Louvre où l’on vivait. Dieu merci, loin des menues intrigues de la bureaucratie, ne s’accommodait ni
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des biaisants ni des trop complaisants. Sa fierté loyale, peu mêlée à ce monde où i-1 faut parfois faire la part des tiraillements d’humanité et des appétits d’ambition et de pain quotidien, avait en horreur particulière les caractères faux et louches qui se plaisent dans ces sournoiseries et s'y démènent cauteleusement. Sa bonne éducation le faisait bon camarade et bon supérieur, mais respectant les autres, il voulait être respecté. Fidèle avec constance et délicatement attentif à ses amis et à ceux qui l’avaient obligé, il n’admettait point l’ingratitude, encore moins les manoeuvres basses, et gardait longue mémoire de ce qui pouvait, en ce sens, atteindre ses amis ou lui-même. — Devant ce coup qui lui était porté là si à l’improviste, et qui le mettait en défiance pour l’avenir, il eut le bon esprit de choisir, entre les deux conservations, celle des dessins, comme mieux à l’abri de toute nouvelle attaque extérieure. Mais, de ce jour, bornant à l’inévitable ses relations avec le directeur dont l'entourage l’offusquait et dont il avait toujours d’instinct, malgré l’attrait de sa causerie, suspecté la franchise, — et nous étions tous, autour de lui, un peu payés pour cela, — il s’enferma rigoureusement et froidement dans sa fonction diminuée. Le département de la peinture ne lui fut plus de rien. Il se fit stoïquement une loi de ne s’en occuper en aucun cas et s’abstenait même avec bon goût d’en parler, ne songeant désormais qu’à grossir notre collection nationale des dessins. A la fin de 1880, il avait acquis l’un des crayons les plus renommés de M. Ingres, la Famille Laj^erini; en 83, à la vente Lehmann, il acquérait le délicieux portrait de Mlle Boinnard, et des « études de bras pour la figure d’Antiochus dans le tableau de la Stratonice ». Il lui en vint bien d’autres par le don de la collection Coutan. Ce merveilleux legs Coutan, que nous devons, sur parole seule et en vertu de traditions verbales, et sans une intention écrite, sans l’ombre de testament, au désintéressement absolu et admirable des héritiers, femme, neveux et arrière neveux de l’ami courtois des plus habiles peintres de son temps, fut annoncé au Ministre par une lettre de Mme Milliet, datée d’Antibes le 12 avril 1 883 . Tauzia partit aussitôt pour la Provence, chargé par Ronchaud de porter à la famille Milliet- Hauguet-Schubert, les remerciements du musée, puis « d’examiner, selon l’invitation des généreux donateurs, quels objets de la collection conviendraient particulièrement au Louvre. » Et son examen devait comprendre à la fois les tableaux et les dessins. Cette collection Coutan, dont les vrais amateurs de Paris n’avaient jamais perdu le souvenir, et vers laquelle il avait toujours fallu se reporter dès qu’il s’agissait de l’œuvre de M. Ingres, on savait qu’elle était depuis longues années, conservée dans la villa Lucienne à Antibes, et c’est là que Tauzia fit son choix avec la discrétion d’un galant homme, et le discernement du connaisseur qui, chargé des intérêts du Louvre, ne devait, ^parmi tant de choses excellentes, n’omettre rien d’à jamais regrettable. Cette fleur du panier, deux mois plus tard, nous en jouissions à Paris. Les tableaux, c'était le
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célèbre Bonaparte au pont d'Arcole de Gros, c’étaient deux esquisses de Prud’hon. l’une des Chapelles Sixtines d’Ingres, quatre Géricault, deux Borrnington. Quant aux dessins, outre une charmante miniature de M. Coutan par Augustin, c’était encore bien autre fortune : de Prud’hon, Y Andromaque et Pyrrhus, et le Premier baiser de l'amour ; et juste ciel! quelle moisson de dessins d’Ingres : Y Apothéose d’Homère , le Romulus vainqueur d'Acron, la Stratonice, le Tu Mar cellus eris, le Cardinal Bibiena offrant sa nièce en mariage à Raphaël , le Raphaël et la Fornarine , la Mort de Léonard de Vinci, le Songe d’Ossian, YOdalisque de la galerie Pourtalès, le portrait de Mme Devauçay, le J.-C. don nant les clefs à St Pierre, et enfin ce prodigieux bijou de la Famille Forestier. — Je ne parle pas des quatre aquarelles de Géricault, des deux paysages de Bonrpngton, des deux aquarelles de Charlet, des trois Decamps, des deux Delaroche. 11 est puéril à moi d’énumérer l’un après l’autre tous ces dessins ; mais que l’on songe quelle délicieuse matière de bavardes causeries c’était pour nous alors, quand il nous était donné de tourner et retourner de telles acquisitions à mesure qu’elles se présentaient.
L’un des derniers legs de dessins que Tauzia ait reçus pour le Louvre, fut, en avril 87, celui de M. Ch. Bellanger : un petit portrait à la plume de Prud’hon par lui-même, et le portrait à la pierre noire rehaussé de blanc, de M!le Mayer. M. Bellanger n’était pas un inconnu pour Tauzia. qui trente ans plutôt était .allé se présenter à lui de ma part, chargé d’une singulière mission. C’était le temps où j’avais entrepris, pour la Revue universelle des arts, une série d’études sur les « artistes étrangers en France » ; après Sergell était venu Roslin, et quand mon siège était fait sur ce dernier (août et septembre i85C), voilà que je venais d'apprendre que les papiers de famille du peintre suédois se trouvaient déposés parles descendants entre les mains de M. Ch. Bellanger, amateur et possesseur bien connu des plus belles miniatures de Hall et de Fragonard, et l’homme de Paris qui possédait le plus de portraits de la famille Roslin, soit par Hall, soit par Perrin, soit par Mme Roslin, soit par Roslin lui-même, et que j’avais déjà admirés chez lui. M. Bellanger voulut bien seconder ma curiosité et me mit entre les mains un manuscrit inestimable pourun biographe de Roslin, des « Mémoires historiques ou histoire abrégée et faits intéressants de la vie de M. Roslin »,par l’un de ses gendres, M.Barmont. Mais qu’allaient dire les lecteurs de la Revue universelle de l’insipide et démesurée phraséologie de M. Barmont? Tauzia était l’homme des documents brefs et nets. Entre les expositions, il n’était pas encore attaché au Louvre et ne lui devait pas son temps. Je lui demandai, me trouvant tiraillé d’autre part, de me rendre le grave service de me réduire en quelques pages la volumineuse et trop expansive apologie du peintre par son gendre. Il le fit avec sa précision ordinaire, et n’omit pas une date, pas un portrait, pas un déplacement qui pût être de quelque utilité pour la pleine connaissance de l’ar-
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liste. Il eut, au cours de ce patient dépouillement, l’occasion de retourner maintes fois chez M. Bellanger, dont il appre'ciait la civilité courtoise, et quand, de mon côté, je publiai dans la Revue universelle (tome V, mai i S5 7), le résumé qui avait donné tant de souci à mon ami, il me parut trop juste de faire connaître au lecteur ce que lui et moi devions à M. de Tauzia, pour la corvée de ce précieux supplément. C’est, je crois bien, la première fois que le nom de Tauzia ait occupé la presse, et j’ai tout lieu de penser que ce silence de la renommée n’avait point jusque-la troublé son sommeil, — ni alors, ni jamais.
Ne pensons plus hélas ! à ces beaux lots venus gratuitement au Louvre et rappelons à la hâte les deux cents dessins de Carpeaux offerts par le prince Stirbey, les préparations d’Augustin offertes par le journal l’Art, qui avait déjà donné un groupe de peintures anglaises, les deux aquarelles de Géricault, offertes par M. Lehoux, un ami du peintre, et père lui-même de ce P. Lehoux qui obtint, le premier, mon « prix du Salon »,
Tout cela, je le répète, c’était des dons et des legs. Trois occasions s’offrirent au conservateur des dessins de montrer ce qu’il savait happer au vol, malgré la misère de nos budgets, quand une bonne rencontre se présentait à lui. En avril 1882, Tauzia put acquérir de M. le chanoine Gallet, à Versailles, trente charmants feuillets de Liotard, dessinés aux trois crayons, à la mode de Watteau. Plusieurs portent la date de 1 ySS, qui est celle de son vovage dans le Levant, d’où ce fantasque rapporta le surnom du « peintre turc », et aussi ce fameux bonnet arménien sous lequel il s’est peint aux Offices : curieux et fins portraits de consuls et de pachas; mais les plus grasses de ces jolies sanguines et par où il se rapproche le plus de nos meilleurs Français de ce temps-là, ce sont des études de femmes ou jeunes filles dans leurs élégants costumes populaires de Constantinople, de Smyrne, de Paros ou de Chio. — Quelques mois après, Tauzia mettait la main sur un autre lot, d’une négociation plus délicate et plus difficile : il s’agissait des Dumonstier du baron de Schwiter, et M. de Schwiter savait mieux que personne le prix et la valeur historique de ses dessins, bien qu’il les eût jadis acquis à bon compte, chez un fripier de Nancy, à vingt sous pièce. Mais pour nous l’intérêt était grand de développer au Louvre la série de ces « crayons », art si particulièrement français, et dont M. Reiset avait rempli avec tant de goût l’une des salles de son musée, quand il n’avait encore sous la main que quelques feuilles de l’ancien fonds royal et quelques autres acquises de M. Niel, par qui fut remis en faveur ce procédé spécial fin, léger et charmant de la portraiture française, reflétant cent ans de notre histoire, depuis les Janet jusqu’au dernier des Dumonstier. Tauzia nous offrit là d’un seul coup, du meilleur temps de Daniel Dumonstier, les figures les plus curieuses du commencement du xvue siècle : la duchesse de Longueville, en sa plus souriante jeunesse, (le crayon du duc de Longueville appartenait déjà au Louvre pour avoir été
cédé par le baron Schiviter à son ami Sauvageot), Marie de Gonzague, reine de Pologne, la duchesse de la Trémoille, la marquise de Sablé, Mme de Puisieux, le maréchal de la Force, le fameux comte de Bouteville, le duc de Sully, Mlle de Sully, et deThou, et Duvergier de Hauranne, et le maréchal d’ Ancre, et Fra Paolo Sarpi, et l’évêque d’Albi, et le prince de Phalsbourg, et tout ce qui avait fait figure et avait traversé l’atelier de l'artiste au moment où la Vnode des crayons français battait son plein. — Quand Tauzia rentré dans la plénitude de ses fonctions, mais déjà plus atteint qu’il ne croyait au fond de sa santé, songeait aux acquisitions les plus prochaines qu’il pourrait tenter pour le Louvre, sa pensée s’arrêtait volontiers sur le tableau célèbre de Jean Cousin l'Eva prima Pandora. 11 tournait autour de cette idée, ne sachant par où entamer la négociation que l’on disait assez difficile par les exigences outrées du possesseur ; mais l’œuvre, par sa notoriété dans l’histoire de l’école française, lui semblait digne d’être introduite au Louvre. Il eut tout au moins, dans ses derniers mois, le plaisir de saluer l’entrée dans notre musée de l’œuvre exquise et vraiment Corrégienne de Prud’hon, l’Enlèvement de Psyché par Zépliire , don magnifique de Mme la duchesse de Sommariva. M. de Sommariva avait acquis cette merveille au salon de 1808. — Puis aussi, le maître tableau de Dumont le Romain, représentant la famille de la nourrice de Louis XV, peinture qu’il connaissait de vieille date, et qui pouvait, par son éclat et son importance, aider à relever la triste moyenne de notre salle du xvme siècle. — Enfin il plaça lui même, à l’extrémité de la seconde galerie française, les Romains de la décadence de Couture, que le Luxembourg venait de renvoyer au Louvre.
Je gardais pour la bonne bouche ce volume de 82 dessins par Jacopo Bellini, qui s’en vint en juillet 1884, du fond d’un château de la Guyenne, faire pendant au Louvre au fameux volume des dessins de Léonard et de Pisanello, acquis en iS56 de la maison Vallardi. L’acquisition de cette inestimable série de compositions du père de Gentile et de Giovanni Bellini et du beau-père de Mantegna, fit grand bruit dans le monde des amateurs, et l’on s’empressa de toutes parts à la feuilleter et à l’étudier. Ronchaud, sollicité parles Braun de leur laisser photographier la série des Bellini, et préoccupé d’imiter les Allemands dans leurs publications du musée de Berlin, insista auprès de Tauzia pour qu’il lui écrivit le texte historique et descriptif des 82 dessins qui serait joint aux photographies et dont les Braun paieraient les frais, mais jamais Tauzia n’y voulut consentir; ses travaux appartenaient au Louvre ; il n’entendrait jamais se faire l’homme d’une maison de photographes. Et en effet sa description des Bellini, il en a fermement réservé la primeur à son dernier catalogue, où la prendra qui voudra. — Ah! dame, il ne fallait pas demander à Tauzia de favoriser au Louvre ce qu’on pourrait y appeler les idées nouvelles. S’est-il assez moqué de l’école du Louvre et de la prétention de ses fondateurs d’y faire enseigner le goût et la pénétration
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des chefs-d’œuvre à des apprentis conservateurs, au moyen de belles phrases redondantes et inutiles, et d’une compétence que pour d’aucuns il préjugeait douteuse, renvoyant d’ailleurs, soit à la bibliothèque nationale, soit au collège de France, les cours de pure archéologie. — Quant à l'idée sans cesse renouvelée des catalogues populaires et de la démocratisation des musées, elle lui répugnait visiblement, comme rabaissant son Louvre, et il ne voulut jamais s’y prêter de sa personne. — Si nous causions entre nous de la glorification des arts décoratifs, et du grand bruit tapageur qu’on en a mené, et de la sorte de prédominance qu’on leur a donnée dans l’éducation du goût public, il riait sans miséricorde de ce qu’il regardait comme la turlutaine enfantine de notre temps et nous eût volontiers traités d'inférieurs ou de dépravés exploités par des politiques. Que voulez-vous? les plus intelligents peuvent manquer d’un sens, et pourtant celui-ci appréciait mieux que personne un beau meuble ou un beau bronze, une belle plaquette ou une belle médaille; le mal c’est qu’il n’y voyait que le beau, sans égard pour l’esthéticien ou le journaliste qui l’exploitent. — Mais ce qui avait, par-dessus tout, le don de l’horripiler, et sa désolation était de chaque jour et à tout propos, c’était de voir les photographes installés en maîtres dans le Louvre; pour lui c’étaient les marchands dans le temple. Il n’admettait pas que le Directeur pût lier par des traités le bon air et la liberté de la maison et laissât se glisser dans les galeries l’apparence du mercantilisme. Il était d’une école et d’une génération, pénétrées jusqu’aux moelles d’un certain respect maniaque qui n’eût jamais permis une telle profanation de ce temple. Je me souviens comme il me reçut le jour oû je lui racontai que M. de Ronchaud m’ayant fait l’honneur de me consulter sur le projet de traité déjà formulé, d’accord avec la maison Braun, j’avais cru devoir lui conseiller de garantir du moins l’intérêt du Louvre en exigeant que les clichés de chaque œuvre reproduite appartinssent de droit à bref délai aux musées nationaux, pour y constituer un fonds parallèle et complémentaire à notre chalcographie. — Ne vous vantez pas de votre belle idée, me répondit Tauzia d’une humeur de dogue. Le Directeur l’a adoptée; mais son parti était tellement pris qu’il s’est laissé duper comme à plaisir. Savez-vous à quelle date les photographes ont fait renvoyer la remise de leurs clichés? à trente ans, et dans trente ans que vaudra un cliché actuel, quand leurs procédés se renouvellent chaque jour? Et pendant ce temps, les voilà maîtres chez nous, maîtres de nos tableaux, maîtres de nos dessins, maîtres de nos gardiens. Ils déshonorent le Louvre. — Il était inconsolable. Le Louvre, le Louvre, le public ne se doute guère du fanatisme qu’il inspire à ceux qui ont eu l’honneur, durant quelques années, d’être ses serviteurs. Je me souviens que jadis, pendant nos très courtes vacances, dès que nous nous en sentions éloignés de quelques heures, il nous semblait qu’il devait s’y passer les accidents les plus graves, et qu’au retour nous y trouverions toute la maison renversée; à notre rentrée, il fallait bien nous
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avouer que rien n’avait bouge' dans l’immuable palais : ce n’est pas nous qui manquions au Louvre, c’est le Louvre qui nous manquait. Quand Barbet de Jouy sortit du Louvre, il se jura de n’y remettre jamais les pieds; mais il ne put se défendre de se loger de l’autre côté de la Seine, juste en face de son cher palais; son premier regard du matin était pour le Louvre, son dernier salut du soir encore pour lui; il pouvait croire qu’en cas de nouvelle alarme, il serait encore le premier à courir au secours de ces galeries qui lui appartenaient bien quelque peu. — Tauzia de même, pendant trente ans, n’a guère perdu le Louvre de vue, tant sa présence y fut, sans effort, exacte et quotidienne, tant il s’était abandonné tout entier à la maison, et à ce qui l’y pouvait réclamer, tant il se consacra jalousement à elle par ses études, et ses classements de tableaux et de dessins, et ses travaux de catalogues. Il appartenait au Louvre, il ne se souciait que du Louvre; le reste semblait ne le regarder point ; cette régularité était pour lui comme une sorte de point d’honneur. Il n’y vit jamais l’occasion de se faire valoir lui-même autour de sa fonction. Par delà de ce qu’il estimait avec raison devoir par probité à son titre, il repoussait avec de beaux cris et de beaux rires, toute offre d'élucubration qui eût pu mettre, hors du musée, son savoir et son nom en évidence. Ce n’est pas lui qu’on eût vu se livrant, au détriment du Louvre, à une publication de gloriole personnelle; il eût été le dernier à accepter de se dépenser en articles de journaux ou de revues. Quant à nos pauvres sociétés savantes, des grandes et des petites, s’en est-il hélas! assez moqué? Décidément les choses de vanité n’étaient point son lot.
La vanité de Tauzia, c’est un bourgeon qui décidément avait toujours manqué à son épiderme, et qu’on ne put jamais y faire fleurir. A voir de quel œil il regardait nos petites agitations et ambitions du monde administratif, il semblait qu’elles lui parussent indignes d’un homme comme il faut. Et ce qu’on appelait en 48 les hochets de la vanité ne le touchaient pas autrement. Dès juillet 1868, M. de Nieuwerkerke l’avait proposé pour la Légion d’honneur; le surintendant était revenu, depuis, deux ou trois fois à la charge, sans plus de succès, auprès du maréchal, débordé sans doute par les solliciteurs. Ce n’est que près de dix ans après, en décembre 1877, que je pus obtenir pour lui cette croix si bien méritée et qui, par mon estime pour l’homme, m’avait fait tant de plaisir; encore avait-il fallu recourir à la réserve de l’excellent Grand Chancelier, le général Vinoy, de qui d’Armaillé avait été l’officier d’ordonnance Le général me savait gré de ce que j’avais fait pour la décoration du Palais de la Grande Chancellerie, et plus d’une fois il vint en aide à ma détresse quand il s’agissait de croix pour les peintres que j’avais employés à ces travaux. Cette lois encore, bien que je n’eusse rien à prétendre sur le fonds de la Légion d’honneur, il céda quand je lui énumérai les titres de l’homme, qui se trouvait par bonne chance, ami de son ami. Tauzia avait été tellement obsédé des proposi-
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tions inutiles du surintendant, qu’il n’en voulait plus entendre parler; et je fis bien de taire mes de'marches jusqu’après la signature du Pre'sident, car je crois bien qu’il m’eût signifie' de ne plus me mêler de telle affaire, où il ne vit qu’une bonne accolade à e'changer avec un ami. Mais quand je m’avisai de lui envoyer les palmes d’acade'mie, que je ne pouvais m’empêcher de lui faire expédier pour l’appareiller à ses confrères et à mes chefs de bureau ou des services extérieurs, je crois. Dieu me damne, qu’il me fit l’affront d’en donner le ruban au pauvre Michelot, le monteur des dessins du Louvre en ce temps-là. — On lui a de même subrepticement glissé dans ses derniers mois une croix autrichienne, et il en faisait gorges chaudes. Bien que je me pique de n’avoir pas été trop friand de décorations, durant ma carrière administrative, où il faut user en certains cas pareils d’une certaine résistance, je dois avouer que je n’ai pas encore été de cette force-là.
M. Reiset n’avait pas eu à apprendre à Tauzia la noble et harmonieuse symétrie de tableaux qu’il faut pour la décoration d’une salle et comment on compose un panneau. L’élève, depuis qu’il avait passé par les expositions, aurait presque pu, pour la rapidité de la conception et de la mise en branle, en remontrer au maître qui, pourtant, n’était pas facile à se satisfaire lui-même avec son œil méticuleux et son goût raffiné des belles ordonnances. En tout cas Tauzia lui porta bon aide, partout où il y eut, durant quinze ans, un cadre à placer dans l’installation des salles françaises et de la galerie Lacaze, et la galerie des Sept-Mètres, et les salles des dessins, et les remaniements de la Grande Galerie; car M. Reiset dans ses remue-ménages, n’aimant point à travailler seul, ne savait se passer de son lieutenant ; on peut dire que les salles de M. Reiset furent des chefs-d’œuvre d’arrangement, et par estime de la besogne bien faite autant que par respect pour son maître, Tauzia, devenu conservateur, se garda toujours d’y toucher le moins possible. Cependant il y fut parfois obligé, le jour par exemple, où il dut prendre le parti de rentrer dans la galerie française du xvn® siècle, les Batailles d’Alexandre de Le Brun, restées longtemps dans le pavillon Denon. Certes la disposition première, trouvée pour cette salle par M. Reiset, était déjà superbe, et les points principaux n’en ont point bougé. C’était dès lors une glorification admirable de notre école française en son époque la plus saine et la plus florissante, la plus vraiment maîtresse, avec son jeu alterné de Poussin, de Claude, de Lesueur, entremêlés de Le Nain, de Valentin, de S. Vouet, de Le Brun, de Séb. Bourdon, de Jouvenet et d’H. Rigaud. Mais l’introduction de ces Batailles d’Alexandre avec leur tonalité rousse et sombre et leur grande allure monumentale, et je ne sais quels autres menus mouvements dans le groupement des toiles, ont donné à cette salle une unité, une cohésion et une vigueur, qui y font éclater, mieux encore que dans l’étonnante salle des Sept-Cheminées, et avec des titres plus sérieux, l’apothéose du génie français.
Quand Tauzia eut à remanier l’autre galerie voisine, celle du xvme siècle, il se trouva fort empêché. Nous-mêmes, quand nous traversons aujourd’hui cette galerie, notre cœur ne se soulève-t-il pas quelque peu? Est-ce donc là tout ce que Louis XV et la Pompadour et M. de Marigny ont recueilli de plus excellent dans les salons d’un siècle pour représenter leur époque? Il y avait là autrefois un tableau qui à lui seul était un art et un bouquet de peinture, et voilà que Y Embarquement pour Cylhère est parti pour le salon Carré. Le reste n’est que misère et néant; il m'est avis que si je voulais trouver au Louvre le xvme siècle, je m’en irais chercher du côté de la galerie Lacaze. Je ne sais si à la place de Tauzia, ne me voyant dans les mains qu’un joli petit Boucher, un amusant Vanloo, trois ou quatre Chardin, autant de Greuze et d’Oudry, et deux ou trois coquets portraits, je n’aurais pas demandé à condamner cette vaste salle, pour cause d’indignité nationale, jusqu’à ce qu’on m’eût fourni des œuvres capables d’y faire illusion à l’Europe sur la vanité de cette période fameuse dans l’histoire du goût français. Et encore pourquoi n’aurions nous pas le courage de crier de suite tout haut et tout franc :
« Assez, assez du xvme siècle; assez de cette faisanderie. Le xvme siècle nous a amollis, il nous a gâtés, il nous a pourris, et finalement il nouî a tués. J’entends qu’il a amolli et pourri ceux de son temps, et qu’il a suffi à quelques amateurs d’en reglisser le ferment dans notre goût, dans notre art national, pour nous gâter et nous décomposer à notre tour. Ah ! qu’ils avaient raison, David et la forte légion de ses élèves de le honnir, de le maudire et de le proscrire avec haine et sans pitié et du plus haut de leur dédain ; et qu’il est vraiment temps de nous débarbouiller à notre tour de cette farine, de cette poudPe de riz empoisonnée ! l’occasion est excellente. La démonstration crie de soi. Elle est venue d’un hasard bien simple, d’un remaniement de tableaux au Louvre, de la réouverture d’une galerie. Comment, c’est-là ce xvmc siècle, que les Goncourt et les Marcille et les Walferdin, et tous nos amateurs depuis trente ans, ceux dans lesquels nous avions le plus de confiance, nous ont représenté comme la seule école française, comme la date d’apogée du vrai génie français! Le voilà donc, dans sa galerie faisant suite à celle du xvnc siècle, du siècle vigoureux, aux robustes épaules, l’époque où, d’un bout à l’autre, tous les maîtres, même les tendres, furent des mâles. Le voilà, s’appuyant maintenant sur cette autre galerie monumentale, celle du xixe siècle, où les nobles génies qui s’appellent David, Prud’hon, Ingres, Delacroix, même les Gros et les Gérard et les Corot, et les Rousseau, sont là pour lui morifrëFce que c’est que la poésie et la grandeur et le respect de l’art. Ah! pauvre xvme siècle, quelle mine piteuse et méritée tu fais entre ces deux fières séries! »
Mais peut-être cette amère et trop juste impression tient-elle en partie à la façon dont on a compris, dès l’origine, la représentation au Louvre du
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xvme siècle. Jamais on n'eût dû songer à le montrer dans une nef démesure'e, aux voussures toutes nues, sous la forme d’insipides et fades tableaux abade'miques, qu’il n’a jamais été dans son génie de concevoir ni de peindre, et dont pour son malheur il a eu l’ambition et la manie. Le xvme siècle, il sait du bout de la brosse esquisser un panneau; mais ce panneau fût-il de Boucher ou de Natoire, il faut le laisser fixé au mur où on l’a chantourné au milieu des rinceaux dorés, et où il fait corps avec les glaces et les tapisseries aux tons doux, et les meubles rocailles, et les longs rideaux aux draperies flottaptes; au Louvre, dans les vagues espaces d’une sèche et sévère galerie, jamais. Renvoyez les Desportes et les Oudry aux pavillons de chasse de nos anciens rois; renfermez dans notre musée une vingtaine de petites toiles en deux chambrettes coquettes et basses, et vous aurez sauvé, pour ce que nous possédons du xvme siècle et à son honneur, tout ce qu’on en doit sauver. Si je vous avais ainsi parlé, Tauzia, m'auriez-vous fortement contredit?
Par contre, elle appartient bien en propre à Tauzia, cette ancienne grande salle des États, jadis aménagée par Lefuel pour l’ouverture des chambres au temps de l’empire, et transformée récemment par l’architecte Guillaume en un hall immense destiné aux tableaux des peintres les plus illustres de notre siècle, depuis David jusqu’au pauvre H. Régnault. Il y avait assez longtemps qu’on se lamentait sur l’exil, dangereux, ajoutait-on, au second étage du Louvre, de ces maîtresses toiles revenues du Luxembourg, dont elles firent, de mon temps, l’honneur, et qu’on ne savait par quel escalier atteindre à la suite du musée de marine. On avait bien autrefois pensé à dérouler sur les hautes parois de la salle des États, les grandes toiles des Mais de Notre-Dame, déposées au Louvre par Viollet-le-Duc lors de la restauration des chapelles de la Cathédrale, et qui formaient, en effet, à elles seules tout un chapitre fort intéressant de l’histoire de la peinture française. On y renonça avec raison, le jour où l’on sentit que, malgré son immensité, la salle suffirait à peine à contenir les chefs-d’œuvre les plus populaires du dernier demi-siècle; et Tauzia rentrant de l’une de ses vacances de santé, pendant lesquelles il raffermissait pour un temps ses forces au milieu de ses chers rosiers de Parempuyre, improvisa rapidement et quasi sans hésiter, ce magnifique arrangement que nous jyoyons aujourd’hui, et dont il avait sans doute ruminé quelque chose là-bas en tournant dans ses plates-bandes fleuries. Mais aussi quels matériaux superbes : pour faire face au Ciel d’Homère de M. Ingres, les Croisés à Constantinople de Delacroix; pour s’équilibrer auprès des deux portes, donnant, l’une sur la grande galerie, l’autre sur la salle des portraits d’artistes, le Massacre de Chio, du même Delacroix, en pendant de la Naissance d’Henri IV de Deveria, et la Mort d’Élisabeth de Delaroche, en pendant du Raphaël au Vatican d’Horace Vernet; sur l’un des pans coupés la Barque du Dante surmontée du Christ
donnant les clefs à saint Pierre , et la Barque de Don Juan sous la Judith ; sur les pans coupes de l’autre bout les deux Le'opold Robert; enfin sur les deux grandes murailles, s’alternant et encadre's par les meilleurs paysages de Corot, de P. Huet, d’Aligny, de Marilhat, de Th. Rousseau, de Troyon, de Courbet, les merveilles que chacun sait : la Baigneuse et le Cheruhini et Roger et Angélique, et les portraits de M. Ingres, la Joséphine de Prud’hon, le Bonaparte à Arcole de Gros, Mme Régnault de Saint-Jean d’Angély de Ge'rard, la Barrière de Clichy d’Hor. Vernet, et la Chasse à Ville-d’Avray de Carie son père, le Salon de 1824 de Heim, les Femmes Souliotes et le Saint Augustin de Scheffer, les Femmes d'Alger et la Noce juive de Delacroix, le Prim et la Mme de Barck d’Henri Régnault, et j’en oublie et d’excellents.
On retrouve dans les hauteurs de cette salle monumentale quelques tableaux de David (Les Horaces et Les fils de Brutus), d’autres de Gérard et de Gros, le Christ en croix de Prud’hon, le Vœu à la Madone de Schnetz, la Prise de Jérusalem de Heim, qui reportent naturellement la pensée vers cette autre salle des Sept-Cheminées, si glorieuse pour le commencement de notre siècle, et l’on se demande s’il n’est pas heureux que ces deux salons d’un si grand aspect et dont l’un est la stricte continuation historique de l’autre, se trouvent sépares dans le Louvre par quelque distance. Le salon des Sept-Cheminées offre dans l’ensemble de ses fortes œuvres, même en celles qui cherchent la grâce, un tel caractère d’unité grandiose, austère, mâle, héroïque, convaincue et comme inflexible en ses principes d’étude et de haute ambition morale, que la salle des Etats s’en trouverait peut-être diminuée par un trop proche voisinage. Ce n’est pas qu’on ne puisse reconnaître en celle-ci des dons de plus séduisante variété, de poésie plus intime et peut-être plus élancée vers des régions plus hautes, une distinction plus raffinée dans la recherche du sentiment et aussi de la pratique, palette plus éclatante et dessin plus subtil, puis encore quelque chose de nouveau et qui n’est point dans l’autre, et qui s’appelle Corot, Delaberge, P. Huet et Rousseau. Mais pourtant on se prend à regretter je ne sais quoi, comme un affaissement dans la santé robuste de notre génie, et l’on songe malgré soi au mot de Gambetta : les temps héroïques sont passés !
Les fonctions d’un conservateur ont trois parts qui s’engrènent : acquérir, exposer, cataloguer; et cataloguer n’e'tait point, dans son métier, ce qui plaisait le plus à Tauzia ; mais il était homme de devoir, et nul n’a été plus exact à fournir au public l’explication des œuvres qu’il avait placées sous ses yeux.
Dès' qu’il est nommé conservateur, en 74, il fait transporter au palais de Compiègne et dispose dans les salles de ce palais, qui venaient d’être mises à sa disposition par le ministre des Beaux-Arts, cent quatre-vingt-neuf tableaux des diverses écoles, dont cent vingt-deux français, parmi lesquels toute la série des Don Quichotte par Coypel et Natoire; et aussitôt il en écrit les fiches et en
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livre le catalogue. C’est, que je sache, la première oeuvre littéraire de cet homme qui n’écrit point par vanité. Plus tard, il remplira de même une galerie de Fontainebleau d'une série assez nombreuse de peintures diverses, et par intérêt pour le jeune attaché de sa conservation, il lui confiera le soin de rédiger ce catalogue nouveau. Dans ce lot de Fontainebleau, Tauzia, s’il m’en souvient, a fait entrer le plus qu'il a pu de ces tableaux secondaires des maîtresses écoles, pouvant intéresser la série chronologique du Louvre, et qu’il craint de voir disséminer sans retour par les sollicitations exigeantes des politiques qui s’adressent toujours impitoyablement aux fameux greniers du Louvre.
Autre besogne et de plus grave importance. Il fallut bien aborder la grosse question et très chatouilleuse de la refonte générale des catalogues de la peinture au Louvre. Ils en étaient restés, depuis 1864, à la dernière édition du travail de Villot. Nombre de tableaux nouveaux avaient été acquis au cours de ces douze années; ceux du musée Napoléon III (collection Campana) avaient été fondus dans les galeries italiennes; d’autres avaient été retirés de la grande galerie pour aller décorer les anciennes résidences. Un numérotage général était devenu indispensable; et les biographies elles-mêmes des artistes, oeuvre propre et remarquable de Villot, avaient à subir bien des corrections, par suite des documents retrouvés depuis lors à Florence et dans toutes les archives ; les temps avaient marché; l’érudition moderne avait complété ses fouilles obstinées; on n’en était plus aux dates et aux attributions fondées sur les témoignages de Vasari et de Lanzi , ou des historiens anecdotiers du xvnie siècle; il fallait bien s’en référer maintenant aux trouvailles concentrées dans la Nouvelle Histoire de la peinture en Italie de Crowe et Cavalcaselle et dans le Cicerone en Italie de Burckardt, annoté par Von Zahn, D1' Bode, Otto Mundler et Frizzoni. Tauzia lui-même le reconnaissait tout haut. Il pensa toutefois qu’il serait inutile et de mauvais goût de s’approprier purement, en y changeant quelques dates, les laborieuses notices de son prédécesseur. Le travail de Villot avait acquis, avec justice, par l’excellence de son cadre, une autorité européenne; Tauzia entreprit non de le refaire, mais de le compléter; il ouvrit son livret par un « résumé historique de la formation des diverses écoles de peinture en Italie », après quoi il jugea suffisant de formuler en tête de l’œuvre de chaque maître, — avec une biographie très succinte et rectifiée, s’il y avait lieu, — la caractéristique du talent du peintre et d’énumérer les principaux et incontestables ouvrages qui avaient fait sa renommée, et que les curieux pouvaient retrouver dans les monuments publics et les musées de sa patrie et de l’Europe. Faire bref et exact, et dans des livrets plus portatifs, si possible, c’était à quoi il visait, et deux années lui suffirent pour l’exécution de cette « première partie », la Notice des écoles d’Italie et d'Espagne. Elle était finie en 76; elle fut livrée au public dès le commencement de 77. Et
aussitôt le conservateur pensa à s’attaquer à la partie flamande, hollandaise et allemande.
Mais là, plus encore que dans la partie italienne, qui lui était d’ailleurs plus familière, les documents nouveaux foisonnaient, redressant et complétant le texte de Villot, et il fallait à Tauzia le loisir de les rassembler et de les éclaircir. Entre temps, il crut devoir ne point laisser chômer son bien-aimé département des dessins, qui réclamait bien aussi un supplément au catalogue de M. Reiset, et voilà Tauzia publiant en 1879, sa première « notice supplémentaire des dessins, cartons, etc., exposés depuis 1869, dans les salles du premier étage, au Musée national du Louvre ». — « Je n’ai pas cru, déclarait-il tout d’abord, parlant des deux volumes de M. Reiset , qu’il m’appartint de modifier un ouvrage aussi parfait que le sien, en y intercalant un supplément de quatre cents dessins; aussi leur ai-je consacré un catalogue spécial. » — Parmi ces quatre cents dessins, où figuraient quantité de feuilles admirables de Prud’hon, d’Ingres, de Delacroix, et les séries si intéressantes des portraits de M. Heim, et un beau don d’écoles diverses offert par M. Gatteaux, le plus grand nombre se composait de dessins d’ornement, remplissant les meubles à écrans de deux salles, et qui étaient vivement réclamés par la curiosité, très favorisée dans ces derniers temps, des dessinateurs ornemanistes ; et Tauzia qui les avait empruntés à notre vieux fonds du Louvre, ne manquait pas, pour la paix de sa conscience, d’apprendre à ses lecteurs que « la description technique de ces études et de ces projets d’architecture lui avait été facilitée par le concours de M. A. Armand, dont les amateurs connaissent tous la compétence et le goût. »
J’ai raconté, en parlant de M. de la Salle, la respectueuse et fidèle affection qui conduisait souvent chez lui Tauzia, et quelle part notre ami avait prise aux dernières dispositions du généreux amateur, le jour où celui-ci nous dictait l’inventaire des trois cents dessins qu’il voulait donner au Louvre, enfin de quels soins pieux il fit preuve pour l’exposition et le catalogue de ce legs magnifique. Ce catalogue fut publié en août 1881; et il est l’un de ceux où Tauzia, malgré sa sobriété ordinaire, ait introduit le plus de recherches et de dissertations personnelles. C'est là que l’on trouve son étude très développée et nourrie sur les dessins du Pisanello, une autre sur Ercole Grandi, celle qu’il reprendra et amplifiera plus tard sur Jacopo Bellini, et d’autres plus succinctes et très précieuses sur Mariotto Albertinelli, Fra Beato, Gozzoli, Lorenzetti, Andrea Mantegna, Pollajuollo, sujet d’une autre étude très étendue dans son dernier catalogue, celui de 88; et je ne parle pas de toutes ses notes aux dessins du Poussin; et la tentation avait été grande pour lui de trouver place dans le catalogue de M. de la Salle, à propos de la description des trois dessins de Rubens d’après des -peintres italiens, pour un chapitre à coup sûr intéressant, sur les très nombreux dessins de ce grand maitre, crayonnés d’après les œuvres
LE VICOMTE BOTH DE TAUZIA
les plus fameuses qu'il rencontrait en Italie, ou même originaux d’anciens artistes italiens retouchés librement par lui.
Tauzia n’avait prévu que trop sûrement le tort inévitable que devait faire aux I donations futures l’installation dans deux corridors mesquins et étroits du magnifique legs de M. de La Salle. Il garda toujours rancune au Directeur des | Musées de n’avoir pas su lui attribuer une salle plus digne et plus abordable. Je retrouve encore un écho de cet amer regret dans la lettre, la dernière que j’aie reçue de lui, et qu’il m’adressait à Royat, le 7 juillet 88, douze jours avant sa mort : « Voici une nouvelle qui est faite pour vous intéresser, mon cher ami; M. Armand qui est mort, comme vous le savez, avait, dit- on, l’intention de laisser au Louvre sa collection de dessins. Aussi a-t-on été fort étonné dans la maison, à l’exception de votre serviteur, que le testament ne soufflât pas mot du Louvre. C’est Valton qui est légataire universel..., il a tous les objets d’art, à l’exception des photographies qui viennent à la Bibliothèque; la Société de gravure a un legs... Dreyfus hérite d’un très beau bronze du xve siècle. Je ne connais pas tous les détails, n’ayant pas encore vu Valton. — Tout ce que je sais, c’est que M. Armand avait été très froissé de l'emplacement qu’on avait choisi pour la collection de La Salle; de plus, les projets de disséminer les tableaux Lacaze (il veut parler de ce déplorable rêve de Castagnary de cueillir dans toutes les salles les tableaux français du Louvre, pour les substituer, dans la grande Galerie, aux chefs-d’œuvre italiens et flamands), l’avaient aussi choqué. Est-ce à cela qu’il faut attribuer cette mauvaise humeur pour le Louvre ?... »
1881; Tauzia était en règle avec le département des dessins ; il allait reprendre sa tâche du catalogue de la peinture flamande, hollandaise et allemande, et en avait déjà rassemblé un assez beau dossier. Ce fut justement l'heure que choisit Ronchaud, pour scinder en deux la conservation de la peinture et des dessins, et offrir l’une des deux parts à son ancien collègue de l’inspection des Beaux- Arts, Anat. Gruyer. J’ai dit comment Tauzia, mortifié à bon droit par un tel procédé et mis en légitime défiance pour la sécurité de son avenir, insista pour se tenir coi dans la garde des dessins, et comment la peinture échut à Gruyer. Aussitôt les paquets de fiches flamandes et allemandes sur lesquelles Tauzia commençait déjà à consulter les souvenirs de voyage de ses amis, en contrôle de ses propres carnets, embryon d’un travail qu’on le jugeait indigne de poursuivre, disparurent, sans un mot et comme par enchantement, au fond du tiroir de celui qu’on venait de blesser si cruellement et au si grand dam du Louvre et depuis lors, je l’avoue, je n’en ai plus oncques entendu parler.
On a vu plus haut quelles acquisitions occupèrent pour le conservateur des dessins, les années qui suivirent, et quel soin un peu hautain et assez motivé il prit de se tenir désormais à l’écart des affaires qui jadis relevaient de lui.
Si au conservatoire, dont il évitait tant qu’il pouvait les séances, il entendait forcément parler de la peinture, il restait obstinément muet sur ce chapitre et se réservait pour son cabinet et la spécialité où on l’avait enfermé. Tauzia n’était pas né fonctionnaire, il était bien trop indépendant pour cela, et la passion de l’ordre dans les paperasses et les discussions administratives ne furent jamais son fait. Son tact excellait dans l’arrangement bien équilibré d'une salle ou d’une galerie, mais il avait horreur de la plume et des classements méthodiques de bureau. Il fut, par son goût délicat, et la pénétration de ses yeux, et la mémoire excellente des choses vues et notées, au cours de ses voyages, dans les collections publiques et privées, et par sa continuation profitable des traditions et des leçons de M. Reiset, l’un des meilleurs conservateurs qu’aura connus le Louvre, et l’un des mieux accrédités, pour la sûreté et 3a netteté de ses jugements, auprès des amateurs français et étrangers empressés a le consulter. Dans les réunions du conservatoire, il s’emportait parfois, en quelques mots bourrus, car Dieu sait s’il avait l’exécration des parleurs prolixes, contre les propositions d’achat des œuvres médiocres, jugées par lui indignes du Louvre. Il n’admettait pas qu’une médiocrité se vînt inutilement mêler à l’ancien choix admirable de nos collections, fût-elle curieuse par l’un de ces petits côtés qui amusent la manie des bibelotiers d’aujourd’hui. Quand, pour le département si large à lui confié, il ne rencontrait pas d’œuvre qui satisfit pleinement les conditions d’art et de beauté et la haute idée qu’il avait du génie des maîtres, et de la place que cette œuvre devait tenir entre les autres morceaux de ces mêmes maîtres dans notre galerie, jamais il ne se fût prêté à demander à ses collègues une part, si minime qu’elle fût, du budget des musées, furieux d’ailleurs à part lui, de voir s’en aller en broutilles les miettes de ce pauvre budget.
Se trompe fort qui s’imagine que l’on puisse arriver sans études à ce point d’autorité qu’avait conquis Tauzia dans ses dernières années. Bon pour les petits associés d’agent de change, de passer au sortir de la Bourse, par l'hôtel Drouot, comme ils faisaient vers la fin de l’Empire, pour s’y faire adjuger de confiance un tableautin d’artiste renommé; mais le véritable amateur a de plus sérieuses précautions à prendre contre l’ignorance des autres et contre lui-même. Il y faut taute une éducation spéciale, outre le goût inné, qui est un don rare de nature, réclamant une culture quotidienne, voir, encore revoir, se souvenir, comparer, se souvenir perpétuellement et comparer sans cesse. Les esprits distingués peuvent posséder à leur insu le sentiment du beau et ne le développer que plus tard par un certain usage. Les privilégiés sont ceux dans lesquels il éclate de bonne heure et qui rencontrent tôt leur jouissance dans son application discrète et raffinée. Tauzia fut de ceux-ci, savourant les œuvres d’art par l’organe qui leur est propre, c’est-à-dire par les yeux, et non point par les bellés paroles et les
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phrases pompeusement écrites qui n’en sont que les juges à faux. Il s’e'tait longtemps délecté égoïstement, comme tous les vrais connaisseurs, dans la seule vue des belles œuvres, se rendant compte, par son flair personnel, de l’écartement qu’on devait faire des médiocres. Puis le moment était venu où il avait senti qu’une autre instruction lui était nécessaire, celle des dissertations tiraillées qu’avait pu faire naître entre les plus sûrs experts de notre siècle, l’histoire de ces chefs-d’œuvre et l’histoire aussi de leurs artistes; et comme il était homme de bonne volonté, il s’était, tout grand garçon qu’il fût, remis courageusement à l’école : il parlait aisément l’italien, surtout depuis ses premiers voyages par delà des monts; il avait rappris l’anglais qu’il lisait couramment ; et s’acharnait même à se débrouiller dans l’allemand, tout au moins les mots indispensables pour reconnaître dans leurs catalogues ou leurs dictionnaires historiques, une date de naissance d’une date de mort, et le nom d’un maître d’un nom d’élève. Ainsi se trouvait-il en mesure de suivre attentivement les publications de Florence, de Milan, de Venise ou de Bologne et celles de Londres et de Berlin, et toute cette littérature foisonnant depuis trente ans de documents nouveaux, de rééditions annotées, de monographies savantes, dont il connaissait presque tous les auteurs. Il s’était entre autres lié avec Morelli, et faisait grand cas de l’ingéniosité de ses hypothèses, par ce que Morelli était un peu de même école que lui, ne parlant que de ce qu’il avait vu; et pourtant Tauzia en vint parfois à blâmer l’excès de ses hypothèses et surtout le ton impérieux et dur avec lequel le sénateur italien les défendait et les voulait imposer à ses contradicteurs.
Un mouvement de presse, provoqué par certaines restaurations (ces restaurations sont toujours le fatal écueil des conservateurs; il est vrai que Tauzia professant sur ce chapitre les mêmes prudentes réserves que M. Reiset, n’avait pas fourni prise, aux critiques), remit, le 3o janvier 1886, les choses en l’état où elles étaient avant le 22 octobre 81, c'est-à-dire que fut rendue à Tauzia la conservation de la peinture réunie à celle des dessins Mais hélas ! sans qu’il s’en doutât encore, sa santé était déjà à tout jamais perdue. Ce qui n’aida pas à la refaire, ce fut la combinaison administrative, imaginée à ce moment sans pudeur ni dissimulation, pour assurer au nouveau conservateur adjoint de ce département la future succession du conservateur, que l’on déclarait hautement vouloir conduire, sans répit et tambour battant, à sa minute réglementaire de retraite. Tauzia n’avait jamais songé à échapper à cette exécution administrative, qu’il pressentait trop naïvement souhaitée par le même directeur qui jadis lui avait scindé ses fonctions, et ne les lui rendait aujourd’hui que pour en fixer le terme. Ces mises à la retraite, guettées dans les bureaux avec une impudence cynique et dont les dates étaient précisées plusieurs années à l’avance, par l’impatience d’affamés sans vergogne, sans se préoccuper jamais des ménagements dus à
certains titres, ni de la valeur encore verte des hommes désignés à l’évincement, ni des services qu’ils pouvaient rendre encore au pays dans le poste qu’ils honoraient par leur expérience, et où parfois, comme en ce cas, ils n’étaient pas remplaçâmes, sont devenues une tradition courante dans l’administration française dont elles ont abaissé le niveau, et particulièrement dans l’administration des Beauxarts. Tauzia n'était pas homme à se débattre platement contre ce parti pris, en fai» sant valoir, comme un pleutre mendiant, les considérations de gêne trop réelles ou allait le réduire, et les siens avec lui, cet étranglement pécuniaire sur le tard de sa vie ; mais du procédé bassement faux, mielleusement hypocrite de Ronchaud lui forçant la main par le dégoût, il conçut une colère sourde et permanente, qui pesa désormais sur son humeur et la fit plus aigrie et plus rétive à certains rapports que la vilaine avanie de 1 88 1 . Une révolution, quasi insensible tout d’abord, s’étaitproduite danssa santé depuis trois ou quatre années : sa taille autrefoisdégagée et alerte, prenait peu à peu un embonpoint qui ne lui était pas naturel; les bronchites d’automne et de printemps devenaient plus fréquentes et parfois menaçantes; certaines vagues oppressions l’alourdissaient; il ne marchait plus qu’à contre-cœur, lui jadis si actif; une ou deux crises même inquiétèrent ses amis, mais impossible d'obtenir de lui qu’il se soignât avec suite et bon sens. Il prenait plaisir à s’adresser à de vieux médecins plus infirmes que lui, tels que le bon docteur St Germain, l’ami de M. de la Salle, de M. Gatteaux et de M. Armand, et il choisissait pour l’ausculter son voisin d’appartement, l’excellent docteur Debr..., appelé en un jour de crise terrible, et qui l’avait soigné avec un dévouement paternel, mais que sa surdité complète avait contraint d’abandonner dès longtemps l’hospice d’Orléans dont il était l’honneur. Le plus sensé de ses conseillers était le curé de Pioussay, dont les consultations sont fameuses dans tout ie Midi, et auprès duquel il s'arrêtait une heure dans ses échappées vers Parempuyre ; les ordonnances du curé de Pioussay n’étaient point pour inquiéter Tauzia, dont sa clairvoyance avait sans doute reconnu la maladie, et qu’il traitait avec les calmants et les réconfortants les plus simples et les moins dangereux. — En 1 885, nous nous donnâmes rendez-vous au Mont-Dore, où nous rencontrions Cabanel, et y passâmes, en bons couche-tôt, dans le meilleur sanssouci et dans l’horreur des excursions, les quelques semaines de cure exigée, et consciencieusemeet pratiquée ; mais les années suivantes ne nous y revirent plus. Que pouvaient d’ailleurs les Pyrénées et l’Auvergne contre le mal compliqué et mystérieux qu’on lui dissimulait sous des noms moins terribles !
Très fatigué par la moindre marche que les médecins lui conseillaient quand même, anéanti parfois jusqu’aux sueurs froides, et au quasi évanouissement, par sa perpétuelle oppression de poitrine, ou plutôt par le dérèglement de son cœur, quand il arrivait aux dernières marches de ces escaliers gigantesques du Louvre, par lesquels il gagnait son cabinet, il reprenait de loin en loin quelque force par
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un bout de vacance passé soit à Parempuyre dans la saison de ses rosiers, soit à Arcachon dont il avait pris en grand goût le sable sec, l’air demi-salé et parfumé par l’odeur des pins. Alors, il dépensait gaillardement, comme je l’ai dit, ce qu’il rapportait de là dans un arrangement de salle nouvelle, telle que la grande salle des Etats, ou dans les recherches qu’il lui fallait finir pour son dernier catalogue. Ce catalogue, il y tenait, parce qu’il y avait fait entrer toutes les observations dès longtemps accumulées par lui sur les quelques maîtres qui avaient excité sa curiosité et dont il avait bien fouillé les recoins singuliers. Et c'est dans ce catalogue en effet qu’il a le mieux donné la mesure de son fin et profond savoir; c'est dans ce mince livret, plus bourré de vraie et de juste et déliée érudition que les plus gros livres des dissertateurs étrangers, des docteurs d’Allemagne et d’Italie, que vous trouverez le dernier mot à dire sur Jac. Bellini, sur le Bambaja et ses projets du monument de Gaston de Foix, sur le Pollajuolo, sur Cesare da Sesto, et le Tribolo, et Timoteo Viti, et Stefano da Zevio, et le Pisanello, et le Dosso Dossi, et le Raffaellino del Garbo, et la Vierge avec saint Sébastien et saint Roch de Raphaël, et les dix-neuf crayons de Dumonstier et les trente sanguines de Liotard, sur M. Ingres et ses vingt-quatre dessins.
Ephrussi a pu dire avec raison que les « nombreux petits carnets de Tauzia, couverts de notes d’une minuscule écriture, indéchiffrable pour tout autre que pour lui, avaient été une source inépuisable de renseignements inédits, de rectifications toujours motivées, de comparaisons judicieuses. Et de là sont sortis ces rapports lumineux et ces catalogues pleins de documents indiscutables. Pas de verbiage, pas de littérature inutile, rien qui tendit à rehausser le mérite de la découverte, à parer l’inédit ou le nouveau, ou à dissimuler les ignorances forcées de la critique la plus savante. Les notices dont il a enrichi ses catalogues resteront les modèles du genre, et même à l’étranger elles sont regardées comme ayant toute l’autorité d’arrêts définitifs... Les dessins, car c’était là son champ de bataille favori, comme il savait les acheter aux bons endroits, les encadrer dignement, les mettre en belle lumière et les faire valoir de toutes façons ! Grâce à cette fréquentation assidue des dessins, à cette intimité étroite avec les premières pensées des grands maîtres, en les surprenant au moment de l’inspiration naissante, en saisissant le trait initial et l’écriture même de chaque main, en suivant pas à pas le crayon ou la plume à travers leurs évolutions changeantes (et quelle meilleure école pourrait-on imaginer ? ), Tauzia était arrivé à cette merveilleuse faculté de discernement et de divination qui faisait de lui l’arbitre suprême en certaines questions. »
Interrompu à contre cœur par l’arrangement du salon de portraits d’artistes dont il n’avait pu digérer l’idée et qu’il mena si grand train, malgré tout et malgré lui-même, avec tant d’habileté, dès qu’on lui eut remis les cadres dont il se refusait à faire la battue, il laissait à Lafenestre le soin du livret de ces portraits
et retournait en hâte à son catalogue de dessins. Pour donner à ce travail tout le poids et la conscience qu’il y voulait, il faisait appel à l’adresse paléographique d’Emile Molinier, qui lui transcrivait la table du volume de Jac. Bellini, rédigée au xve siècle en vénitien, après que Tauzia avait obtenu de Villefosse son collègue, la description des monuments antiques qui se trouvent sur nombre de ces dessins de Bellini; il mit en branle tous ses amis, Ephrussi, pour ses allemands, moi pour ses français; il fallut que chacun déchiffrât son grimoire; il avait hâte de voir ses épreuves corrigées, et la correction d’épreuves avait de tout temps été son cauchemar. Ephrussi et Molinier se firent ses correcteurs et aussi ses rédacteurs de tables, ses donneurs de bons à tirer. Il ne tenait plus en place; la villa Minerve l’attendait là-bas; il voulait partir, il partait pour Arcachon; il en revint au bout de deux mois, quelque peu soulagé, semblait-il, et toujours confiant dans les ordonnances de son cher curé de Pioussay; et je ne le revis qu’une heure, le jour où moi-même traversais Paris me rendant à Royat, et je ne devais plus jamais le revoir.
Le bon Dieu a fait à certaines gens le précieux don d’attirer à eux leurs voisins par la bonhomie de leur accueil et l’agrément sans façon de leur causerie. Tauzia était de ces heureux, et même quand il n’était encore que simple attaché au Louvre, c’est avec lui qu’on allait dans le cabinet d’Eug. Daudet, et surtout quand il eut succédé à Daudet comme conservateur adjoint des peintures et dessins, jaser des cancans courants de la ville et du musée et de l’hôtel Drouot, avant d’aller poursuivre l’entretien en termes un peu plus graves autour du bureau de M. Reiset. — Plus tard, quand il fut conservateur en titre, la vaste pièce que venait de lui céder M. Reiset pour occuper ailleurs l’appartement directorial, ce cabinet tout entouré des armoires à dessins, et des casiers aux registres d’inventaires, devint le bon endroit de rendez-vous de ses amis anciens et nouveaux; et, ma foi, il dut faire sans effort la part du feu, et, chaque jour, de deux heures à cinq heures, il ne fut plus question de besogne suivie dans cette salle de travail, où tournant le dos aux tables chargées de dictionnaires d’art et de tous les énormes volumes à figures des galeries européennes, le conservateur ne s’appartenait plus à lui-même, mais au gai bavardage de ses visiteurs. Quelques lignes d’Ephrussi nous y font revivre, comme si nous y étions encore, sur le canapé rouge, brûlant nos semelles au coin de la cheminée, « dans ce cabinet discrètement orné de quelques belles reproductions d’œuvres italiennes du xve siècle, parmi les livres de critique d’art en toutes langues, quand il était assis devant ce bureau surchargé de fiches, de notes, de carnets, de catalogues; c’est là qu’il fallait le voir, inactif et flâneur en apparence, mais toujours occupé de son cher métier, préparant une belle notice, méditant un classement nouveau, comparant mentalement tel dessin et tel autre, dissimulant son activité et son savoir comme d’aucuns leur paresse et
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leur ignorance, d’une droiture inflexible, d’une rare sincérité de sentiments, ennemi des compromis et des faiblesses, fuyant la re'clame et le bruit, sauvage à l’e'gard des étrangers ou des importuns, il ne se donnait qu’à ses quelques amis, mais sans réserve, avec un charmant abandon, enjoué et cordial, causeur spirituel et fin, toujours modeste et n’ayant de l’érudit que la science. . . Que de bonnes heures n’avons-nous point passées dans ces familières et instructives causeries où tout était admis, sauf le pédantisme ! que d’utiles choses on y apprenait sans presque s’en douter! que de voyages sans fatigues, en ces bons fauteuils du Louvre, à travers tous les musées d’Europe . » — Il est certain que si on a loué avec raison Tauzia d’être le conservateur du Louvre le plus exact à fournir au public les livrets nécessaires au service de son département, cet homme qui aurait eu en horreur de se montrer en posture de rédacteur laborieux, n’a jamais laissé voir à ses plus intimes la préoccupation d’une tâche à accomplir; aux heures graves de la fonction, quand l’un de ses catalogues était sur le chantier, il en écrivait les fiches, le matin, soit chez lui, soit au Louvre, poursuivant scrupuleusement et avec sa ténacité tranquille et flâneuse, ses recherches et ses griffonnages, — sans un ordre très exemplaire, vous m’entendez bien, — à travers les carnets et les séries de guides et de livrets étrangers dont vient de parler Ephrussi, éparpillés sur son bureau et les tablettes envivonnantes, et dont son fidèle Proust, l’adroit monteur des dessins du Louvre, interpellé à toute minute, avait mieux le secret que lui-même, faisant appel, sur le moindre doute, à l’érudition de ses confrères; — mais ses visiteurs quotidiens n’y ont jamais perdu une minute de leur libre jabotage.
J’en suis témoin, et je m’en accuse, moi qui lui ai volé le plus de s.es heures dans les dix dernières années de sa vie; car depuis le jour où je cessai de monter les escaliers du Palais-Royal, je n’ai guère, durant sept mois chaque an, passé une journée sans prendre comme inconsciemment le chemin de ce cabinet du Louvre où m’attendait ce tue-temps de causerie, devenu, pour Buon et pour moi, le plus impérieux de nos besoins. Notre pauvre Clément de Ris y avait été longtemps et tant que sa santé le lui permit, presque aussi fidèle que nous-mêmes, à ce rendez-vous, où nous rabâchions les souvenirs joyeux des années écoulées au service des expositions et du vieux Louvre, dont le personnel commençait à se raréfier. Daudet, notre vieux camarade, l’ancien bras droit de Villot, y venait aussi dans le cabinet de son successeur, avant de se retirer à la campagne dans les environs de Melun. Se rencontraient dans ce bon endroit, non seulement ses vieux amis que j’ai dits, d’Armaillé, L. Delarue, Chabouillet, de Réau, et ses compatriotes bordelais ou périgourdins, de Canolles, de Savignac, de Gallard, de Verneilh, de Fayolle, qui fut un temps l’attaché zélé à sa conservation; et aussi Emm. Bocher qui comblait Parempuyre des collections de ses rosiers de Biarritz, de Fresne, Eud. Marcille, Armand, Valton,
et Darcel et Villefosse, Em. Michel, et de Champeaux qu’il estimait fort pour le bon esprit de leurs travaux, et Lajolais qu’il affectionnait pour son ardeur et son franc parler et son infatigable bonne volonté, et, les jours d’institut, Bonnat, Elie Delaunay, Baudry, et le prince Aug. d’Arenberg et Ch. Ephrussi et Gust. Dreyfus. — Jules Buisson, le dessinateur du Musée des Souverains, et son collègue du jury des salons, s’était pris pour Tauzia d’une affection sincère ; il connaissait, quand il passait par Paris, le chemin de son cabinet; aussi m’écrivait-il en apprenant sa mort : « A qui, après ses enfants d’adoption, cette mort sera-t-elle aussi sensible qu’à toi? C’est le refuge de tes souvenirs du Louvre qui t’échappe, le but quotidien de ton revoyage en ce pays qui gagnait tant à être vôtre. C’était une et presque la seule des provinces qu’ils n’aient pas encore envahie, où la présomptueuse et ignorante et cabotine rép. n’avait pas encore remplacé la courtoisie, la tradition, le savoir vrai et modeste, le charme d’une sorte de famille de gourmets, de délicats, de dilettantes du Louvre... » Ses relations avec Dreyfus et Ephrussi dataient, s’il m’en souvient, de l’exposition de dessins anciens à l’école des Beaux-arts, en 1879. Ils étaient venus prendre conseil auprès de lui pour l’organisation de cette exposition, et il leur fut toujours reconnaissant des aètives démarches qu’ils firent peu après pour écarter de Clément de Ris le cruel danger dont il fut menacé un moment dans sa conservation du musée de Versailles. Et leur amitié pour Clément et pour les siens demeura constante jusques par delà sa fin, et j’ajouterai touchante, car ce fut Ch. Ephrussi, un israélite, qui, à l’heure suprême, s’en alla chercher un prêtre pour assister les derniers moments de notre pauvre ami ; cela je ne le saurais oublier ; et le même Ch. Ephrussi assistait, lui sixième, à la cérémonie chrétienne de la levée du corps de Tauzia partant pour Parempuyre ; tout cela est d’un cœur point banal, haut et tendre à la fois.
C’est qu’en effet, une fois attachés à Tauzia, Ephrussi et Dreyfus lui restèrent toujours fidèles, attentifs et dévoués jusqu’au dernier jour; si toute nouveauté survenant dans le cabinet de Tauzia intéressait leur ardeur à connaître les belles choses et leur bonne volonté d’agir, s’ils prenaient plaisir à se retremper là entre leurs utiles expositions de portraits anciens et leurs visites aux ateliers d’artistes, moi je leur saurai toujours gré de leur préoccupation de couvrir de leur mieux Tauzia contre les attaques possibles de la presse, dans un monde de gouvernants et de critiques, dont il ne s’était jamais soucié et qui passait, à tort ou à raison, pour ne se soucier que médiocrement de lui rendre justice. J’imagine, en outre, que ce fut par eux qu’il se lia plus étroitement avec Bonnat, bien que le peintre et le conservateur du Louvre eussent déjà dû se fréquenter quelque peu dans les jurys des Salons. Mais de cette époque date une intimité qui tint une très large place dans la vie de notre ami. J’ai dit, à propos de M. de la Salle, comment Bonnat avait été pris par la délicieuse et terrible manie
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des dessins, et lui-même, dans une re'ponse qu’il faisait à mes questions, l’a raconte' gaiement à nos lecteurs. Cela commence, comme toujours, par deux jolies feuilles de papier, l’une de Watteau, l’autre de Rembrandt, qu'il doit à l’amitié de M. de la Salle, et cela finit par l’une des collections les plus considérables et les plus choisies, la plus choisie à coup sûr, avec celle du duc d’Aumale, que puisse aujourd’hui montrer à l'étranger un amateur français. Mais qui a aidé Bonnat à ce choix? qui lui a contrôlé, l’un après l’autre, ces dessins ? qui a, à certains moments, calmé sa fringale, laquelle se serait jetée gloutonnement sur des propositions outrées ou inquiétantes? qui lui a, le plus souvent, indiqué les bons coins ? qui a appris le chemin de sa maison à des marchands ou à des héritiers de collections étrangères, désireux d’un bon client ? C’est Tauzia, encore Tauzia, toujours Tauzia, Tauzia jamais complaisant aux folles tentations de son ami, et qui le tarabuste à la moindre faiblesse, et met son veto sur ce qu’il juge indigne du noyau déjà formé. Car lui-même y met son plaisir et son orgueil, dans la pureté de cette collection dont il rêve d’écrire le catalogue. Elle ne se grossira plus guère, d'ailleurs, car en elle sont venus se fondre les plus précieux morceaux des ventes les plus célèbres faites en Europe depuis dix ans, et de telles ventes sont de plus en plus rares, et bientôt plus rien ne se rencontrera qui puisse exciter l’appétit d’un vrai curieux. Tout est ou sera dans les musées, et déjà il faut être Bayonne ou plutôt Bonnat pour disputer à Berlin une tête d’Erasme par Albert Durer. — Tauzia et Bonnat sont voisins, de la rue Jean-Goujon à la rue Bassano, ils sont constamment sur la route l’un de l’autre. — Ces deux natures franches et parlant net étaient faites pour s’entendre; et quand ils ne se rencontrent pas, Bonnat grimpe lestement les escaliers du Louvre, ne fût-ce que pour voir quelles montures Proust, le monteur des dessins du musée, imagine pour ses Michel-Ange ou ses Léonard. Tauzia en est venu à s’intéresser passionnément aux peintures de Bonnat, lui qui se livre si peu aux ateliers contemporains; il suit, figure à figure, l’avancement du martyre de saint Denis destiné au Panthéon; il s’échauffe ou s’inquiète pour les portraits qui se succèdent sur le chevalet de l’artiste, lequel un beau jour se donne le plaisir de peindre la tête de son compère (i), et ce n’est point la toile la moins solide et la moins vigou-
(i) Ce portrait par Bonnat était le cadre de famille; c’est celui qui doit rester pour l’orgueil légitime des siens, et le bon souvenir de ses amis; c’est le Tauzia de la meilleure date, le Tauzia de la pleine maturité de savoir et d’autorité. Moi, j’en ai bien un autre de moindre dimension et surtout de moindre talent. Il me l’avait donné, voilà une vingtaine d’années, et je l’ai emporté dans le Perche avec mes autres reliques d’amis. C’est un échantillon sans façon et assez faiblot du pinceau de son maître Tourneux, et il nous montre le jeune habitué de cet atelier d’amateurs, en blouse grise ou plutôt en bourgeron d’apprenti, sa plantureuse barbe châtain, point trop écourtée, se détachant sur le col rabattu à la mode du temps, le teint frais, l’œil riant, et des cheveux semicourts plus abondants qu’il ne les eut plus tard. On n’y voit point cette fameuse chemise
reuse qu’il ait brossée parmi ses portraits d’amis. Bordeaux a vu cette énergique étude à l’une de ses expositions et Tauzia l’a léguée au Musée de sa ville, en même temps qu’un très beau dessin du même Bonnat d’après le portrait du Masaccio.
Tauzia avait consacré, de toute éternité, ses dimanches à visiter ses anciens amis retenus au coin du feu. Le dimanche 8 juillet, le lendemain du jour où il m’écrivait à Royat, ne me parlant que du testament de M. Armand, du « grand branlebas prochain au Louvre pour l’inauguration du monument Gambetta et de la fermeture ce jour-là du musée, pour éviter les accidents », puis du « temps le plus déplorable qui se pût imaginer, partout le même, sa nièce lui écrivant de Parempuyre que les roses étaient noyées, sans compter les fruits, etc. », — cette température qui quelques jours après allait le frapper de mort, — mais dans toute sa lettre pas un mot de sa santé ; — donc le 8 juillet, il était venu voir M. Reiset, « ne se plaignant pas, causant de choses et d’autres pendant une heure », et le quittait pour aller chez Alfred Arago. « Sa parole était libre, son allure entière sentait la force », m’écrivait M. Reiset, — et voilà que quelques jours après, on courait aviser en toute hâte Bonnat, son proche voisin, qu’une nouvelle crise, plus violente encore que celle de l’autre année, venait de saisir tout à coup le malheureux ; Ephrussi était prévenu presque aussitôt; Buon arrivait à son tour, et ils se partagèrent la veillée du malade qu'épuisaient des étouffements incessants. Des illusions, Bonnat n’en pouvait avoir, car la veille du départ pour Arcachon, il avait descendu l’escalier de Tauzia avec son nouveau médecin qui ne lui avait pas caché l’état très, très menaçant et certainement incurable de notre ami; Bonnat et Ephrussi appelèrent les docteurs Bergeron et Worms qui s’entendirent sur le traitement à suivre avec le médecin dont les soins étaient très attentifs; mais en même temps on mandait par télégramme le neveu et la nièce de Tauzia; les pauvres désolés purent du moins entourer de leurs soins ses dernières journées, et même il se produisit un jour de fol espoir qui ne devait pas avoir de lendemain. Il reconnaissait encore ses visiteurs et, bien que la parole ne pût guère sortir, il pressait la main de ceux qui lui étaient le plus chers. Le prêtre vint, qui fut reçu sans étonnement, car il était l’un des vicaires de la paroisse où Tauzia faisait dire chaque an la messe commémorative de sa mère. Enfin, après ces quelques jours de râles affreux et de congestions terribles, il s’éteignit le io juillet 1 888, à huit heures et demie du soir, sans souffrance, sans angoisse; il n’avait que soixante-cinq ans; il était né très robuste, il aurait pu nous rester de longues années encore. Je ne pourrai
rayée qui, dans l’atelier de Catrufo, le fera surnommer le Zèbre. C’est chez Tourneux qu’il avait étudié en compagnie de Cluseret, du « général » Cluseret, dont il se rappelait plus tard joyeusement avoir été le digne condisciple, à peu près également doués tous deux, au même degré sans doute que Clément de Ris élève de Lapito.
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Si
jamais me défendre de ressentir amèrement les injustices et les ennuis qui en ont avancé la fin.
Il est mort en chrétien, comme il avait vu mourir sa mère chrétienne. Cette mère adorée avait désiré reposer, non à Paris, mais dans le cimetière de Parempuyre, et lui-même l’y avait conduite; il a voulu de même dormir en paix, à côté de sa mère, à l’ombre de son église d’enfance, décorée de quelques tableaux obtenus, sous la Restauration, delà reconnaissance royale. Il tenait tant à sortir de ce Paris, qu’il en a fait l’objet le plus pressant de ses dernières volontés : en sortir et en sortir de suite, et tout droit de sa maison à Parempuyre, sans passer par les banalités, si odieuses pour lui, des regrets douteux et des discours officiels.
Le prêtre a donné l’absoute dans l’appartement même du mort, en présence de deux ou trois intimes, à ce cercueil qui avait hâte de se reposer près du logis de famille. Les paysans de son village qu'il aimait à retrouver là-bas, aux heures de ses courtes vacances, et quelques amis de Bordeaux sont venus rejoindre son neveu et sa nièce pour recevoir et enterrer pieusement ses restes à côté de ceux qui l’avaient précédé là; à Paris, une messe a été dite dans l’église qui avait toujours été la paroisse de sa famille; et là se sont rendus, avec la discrétion qu’il voulait en toute chose, ceux-là seulement dont il prisait l'estime. Je me dis parfois que le plus grand sujet d’orgueil de toute ma vie a été la qualité d’âmes, simples, droites et honnêtes, de ceux dont l’amitié a réjoui ma jeunesse et jusqu’à mon arrière-saison. Tauzia a pu, lui aussi, ressentir cet orgueil; car ses amis de jeunesse et d’âge mur, il les avait choisis à la qualité de leur cœur, et cela s’est bien vu, le 26 juillet 1888, à cette me'sse de Saint-Pierre de Chaillot; on n’aperçut là que des visages sincèrement émus et recueillis, car ils savaient tous ce que valait celui qui les avait quittés; ils se souvenaient, dans ce religieux et suprême rendez-vous, que Tauzia fut avant tout un homme, un gentilhomme de corps et d’âme, et que rien de bas n’eut jamais sa complaisance. Il avait appliqué à une carrière, où ne sont requis que des instincts de goût et d’intelligence spéciale bien vite acquis par sa délicatesse de nature, les qualités et la conduite du plus galant homme; les gens faux, les maniérés, les infatués lui répugnaient également, fausseté et platitude marchant volontiers de compagnie. Lui, Dieu merci, se tenait droit, dans la bonne attitude simple, ample et sûre de ce qu’on appelait jadis un honnête homme, singulièrement grandi par la notable diminution de la mesure moyenne; et c’est toujours un plaisir sain et fortifiant pour les yeux humains, et qui nous touche infailliblement, de voir non dans les occasions rares de l’héroïsme, mais dans les conditions ordinaires de la vie, un brave homme sachant, sans effort et par tempéramment natif, au milieu de la courbature générale, se tenir droit et debout, haut la tête et haut le cœur.
Le logis paternel de Parempuyre, où il renvoyait peu à peu ses paperasses et ses livres d’amis, et où il accumulait avec passion chaque année autour de ses gazons, des centaines et des centaines encore de ses rosiers adorés, sera gardé pieusement par son neveu et sa nièce comme le rendez-vous de famille. Avec la même piété, son neveu et sa nièce ont voulu conserver dans l’état où sa mort l’avait laissé, ce modeste appartement de Paris, qui, chose invraisemblable, avait été habité par les siens et par lui depuis près de soixante années. Noble exemple du sentiment de famille survivant dans notre temps, où d’autres le renient sans vergogne et sans piété et en secouent l’idée, ne voulant plus songer qu’il y ait honneur et fierté à perpétuer dans ce bas monde, si impuissant désormais à la durée, la trace et le respect du logis des ancêtres. — Et quand quelques amis, fidèles à la mémoire du pauvre Tauzia, voudront s’en raffraîchir la salubre influence auprès des enfants de son affection, ils retrouveront dans les deux pièces de ce bon petit appartement de garçon où Ton s’installait si à l’aise, quelques-uns des cadres accrochés aux mêmes clous où lui-même les avait suspendus, plus au large qu’autrefois, c’est vrai, mais ces cadres montreront encore des œuvres dignes de son goût : ce qu’on y voyait, en ses dernières années, c’était un admirable frottis de Vierge de Mantegna à lui donnée par M. Reiset; c’était une superbe étude de l’Enfant Jésus pour le vœu de Louis XIII de M. Ingres, et qu’il tenait de M. de la Salle; c’étaient trois des meilleurs dessins de Bonnat crayonnés en Italie, et du même une charmante ébauche de tête de fillette italienne ; c’étaient quatre mythologies esquissées à la détrempe par la Sodoma; c’était un exquis tableautin de l’école florentine, une vierge du xive siècle, chez lui apportée un matin par M. de Beurnonville ; c’était un croquis et une petite terre cuite de Y Eve de son ami Paul Dubois, lequel se faisait un plaisir de donner ses conseils au neveu de Tauzia; et puis c’étaient les quelques meubles et portraits de famille et une vue à l’aquarelle de leur Parempuyre, de la main de son beau-frère. — Quand je reverrai tout cela, je croirai le rencontrer encore au coin de son feu, durant l’une de ces crises qui, en ces derniers temps, le retenaient de loin en loin à la maison, bien qu’il ne fût ni douillet, ni soigneux de sa santé, jadis si résistante, et qu’il n’avait jamais su gouverner ; mais les Champs-Elysées étaient glacés; mais les congestions étaient devenues les plus fortes, et il profitait de ces cruels repos pour griffonner affreusement sur son petit bureau, les fiches des dernières notes dont il ait enrichi ses derniers catalogues.
Oui, je retrouverai son vieux fauteuil hospitalier; mais d’ici là, ô terrible égoïsme humain qui ne sait renoncer ni aux visages amis qu’il ne reverra plus, ni aux habitudes quotidiennes des causeries insouciantes et confiantes, je sens, à la recherche de ce qu’a dit et fait celui-là, ma plume plus hésitante, plus divaguante encore, et moins alerte. Que dirait-il, mon pauvre Tauzia, lui qui n’aimait ni les longs discours, ni les longs écrits, s’il me voyait noircissant tant de feuillets
FREDERIC B U O N
autour de son nom ? Il penserait que ceux-là l’ont mieux servi selon son goût, qui l’ont raconte' en quatre pages et non en quarante; mais que voulez-vous? La vieillesse arrive, qui se plaît à mâchonner ses souvenirs. Il me semble qu’ayant perdu le compagnon aimable et solide de mon arrière-jeunesse, et avec lequel je redescendais tout doucement le chemin, car l’âge et ses misères nous gagnaient ensemble et côte à côte, il me semble que tout à coup je suis devenu plus vieux.