‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 9 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rome a mis cinq cents ans pour aller d’Auguste à Augustule, et il n’est pas à croire que la France, même à rouler du train dont elle va, n’ait pas encore, avant de perdre son nom, deux ou trois siècles devant elle. Notre pays aura ses hauts et ses bas, ses bas quelquefois terribles mais elle ne saurait disparaître du jour au lendemain, et j’espère encore pour elle quelques intervalles de bon sens rassis et même certaines périodes de paix demi-brillante. Notre patrie traverse aujourd’hui l’une des pires crises mentales qui puissent éprouver une nation, elle est travaillée par toutes les pestes morales capables d’empoisonner le corps social le plus sain, et notre corps à nous est bien vieux et bien ravagé, et bien fatigué par la carrière parcourue. Qui nous dit pourtant qu’un bon coup de vent de la saison prochaine ne balaiera pas tous ces mauvais nuages, et ne nettoiera pas pour un temps notre ciel et notre air vicié ? Et si cette belle matinée devait venir après-demain, serait-ce un crime de rêver dès aujourd’hui quelle série d’arrêtés un ministre de la France régénérée pourrait se donner le régal de signer à sa première heure pour la remise en honneur de notre art national et la décoration des plus chers monuments de la patrie?

En 1877, il se trouva un ministre de bonne volonté, M. Brunet, pour approuver la création d’un Bulletin administratif des Beaux-Arts. Ce bulletin compte juste douze numéros; l’administration française aime fort la paix et le ronronnement sans querelles et ne se soucie point de travailler au trop grand jour. La direction des Beaux-Arts laissa, comme par mégarde, son Bulletin s’éteindre, et depuis lors, quoi que lui aient conseillé les rapporteurs du budget, elle s’est bien gardée de le rallumer. Ne serait-il pas intéressant d’en préparer de longue main le treizième numéro? J’y lis, pour ma part, à l’avance, tout ce qu’ont négligé de faire et de résoudre les tristes endormis qui, depuis cinq ans, gouvernent sans paraître se douter de ce qu’ils ont dans les mains, ie plus beau et le plus fécond ministère de ce pays-ci. Rien ne m’irrite comme l’inertie, dans les serviteurs d’une nation qui meurt de langueur et a tant besoin

d’être remise en éveil ; rien ne m’est odieux comme ceux qui ne songent qu’à la sauvegarde de leur petite fortune administrative, quand la fortune de la France s’en va en telle détresse.

Projets de rapports à M. le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts.

Monsieur le Ministre,

J’ai entendu de mes oreilles le puissant Lacordaire déclarer, du haut de la chaire de Notre-Dame, que l’art seul était assez grand pour occuper, après Louis XIV, le palais de Versailles. Mieux encore ces paroles eussent convenu au palais du Louvre, devenu peu à peu, depuis cent ans, le sanction sanctorum de la peinture et de la sculpture, et du génie universel. Aussi tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le commencement du siècle, ont-ils compris que le plus doux chatouillement qu’ils pussent faire à l’orgueil français, c’était d’ajouter quelque parure à ce monument devenu le cœur de la nation, à cette chose d’un prix mystérieux et sacré, dont l’incendie supposé, annoncé lors des fureurs de la Commune aux paysans de ma petite ville et aux aux bûcherons de sa forêt, les mettait en torpeur, comme le plus grand crime de lèse-patrie. Le premier mouvement des deux Empires et de la Restauration a été d’en réparer les ruines, d’en agrandir les galeries, d’en décorer pompeusement les salles. Même à la République de 1848, le Louvre doit son Grand Salon et sa salle des Sept Cheminées, et la restitution charmante de sa galerie d’Apollon. Seule, la République de 1871 n’a rien fait pour cette maison sainte et semble même l’avoir prise en dédain, trop pleine qu’elle était sans doute des splendeurs et des souvenirs du passé. Il ne faut pas qu’on puisse le penser plus longtemps, et c’est pour le Louvre que, soucieux avant tout, dans l’intérêt supérieur de l’école, de la reprise des grands travaux de peinture et de sculpture monumentales, je vous demanderai la commande des premiers travaux, la décoration des grands escaliers nouveaux, demeurés inachevés par les événements de 1870, et celle du merveilleux escalier d’Henri II, dont les murs pourraient comporter une ornementation dans le goût de la Renaissance et conduisant doucement les yeux vers les voûtes célestes de J. Goujon.

Il est certain que la reconstruction des Tuileries va ménager sur

les murailles nouvelles des travaux considérables, et vraiment dignes d’eux aux peintres renommés ayant fait leurs preuves d’entente du décor en d’autres monuments et qui s’appellent Cabanel, Delaunay, Lenepveu, Joseph Blanc, H. Lévy, Olivier Merson, etc.

Mais pour les escaliers dont je parle, trois artistes me paraissent plus spécialement désignés par leurs œuvres antérieures, à Amiens et à Marseille, à l’Opéra, et chez MM. Ed. André et Vanderbilt.

En conséquence, Monsieur le Ministre, j’ai l’honneur de proposer à Votre Excellence de confier :

i° A M. Puvis de Chavannes, la décoration de la cage immense de l’escalier monumental du Louvre;

2° A M. P. Baudry, après qu’il aura terminé les travaux à lui confiés dans le Panthéon, la décoration de l’escalier du Pavillon Mollien, faisant face à celui-là, à l’autre extrémité des galeries basses ;

3° A M. Galland, la décoration de l’escalier dit de Henri II, par des ornements entremêlés de rinceaux d’arbres à feuillages variés, selon la mode italienne du xvic siècle.

Considérant que tout Français, à quelque parti qu’il appartienne, doit se montrer respectueux de l’histoire de son pays, respectueux aussi des noms de ceux que la Providence a appelés tour à tour, même en des temps néfastes, à diriger ses destinées; et qu’il est possible de songer que la chalcographie nationale ne possède pas, au nombre de ses quatre mille planches, les portraits gravés des trois présidents de notre dernière République, je vous propose, Monsieur le Ministre, de confier : A M. François, à défaut de son vénéré maître, M. Henriquel Dupont, peu disposé peut-être à quitter, pour un travail officiel, sa Vierge d'Orléans , la gravure au burin du portrait de M. Thiers , d’après M. Bonnat; à M. Gaillard, la gravure au burin du portrait de M. le maréchal de Mac-Mahon; à M. Bertinot, la gravure au burin du portrait de M. Grévy, d’après M. Bonnat.

De même la République, — en dehors de son inauguration de l’ Hôtel-de-Ville de Paris, qui fut si maladroitement tournée en fête d’un parti, — ayant connu trois inaugurations solennelles, seules cérémonies avouables de cette République : l’inauguration de l’Opéra, celle de la manufacture de Sèvres et celle de l’Exposition universelle 1878, — on avait eu à cœur de faire conserver ces souvenirs, d’ailleurs parfaitement intéressants pour le monde des arts, par trois commandes, adressées jadis

à M. Jacquemart, que la mort seule a empêché d’exécuter sa tâche, et à MM. Edm. Hédouin et Gaucherel, qui ont toujours négligé la leur et qui échangeraient sans doute volontiers ce travail contre un autre mieux approprié à leur goût. Je vous proposerai, Monsieur le Ministre, de confier à nouveau les trois planches à l’eau-forte, destinées à la chalcographie du Louvre, pour y faire suite aux fêtes de Cochin et de Moreau, à MM. Flameng, Bracquemond et Maxime Lalanne.

L’entreprise des constructions qui vont compléter la Sorbonne doit nécessairement amener la décoration d’une vaste salle destinée aux distributions solennelles des prix, et aux grandes fêtes de l’Université. Ce jour-là, Monsieur le Ministre, je vous proposerai de faire peindre, sur l’un de ces murs nouveaux, une ancienne composition du plus illustre artiste qui ait jamais habité cet édifice, de P. -P. Prudhon, le Séjour de /’ Immortalité. Cette composition ne nous a été conservée que par un admirable dessin appartenant aujourd’hui à Msr le duc d’Aumale; mais le peintre au divin génie avait certainement rêvé de l’exécuter lui-même dans l’une des salles du monument de Richelieu.

Je vous demanderai de confier l’exécution en grand de ce petit carton de Prudhon à M. G.-L. Muller, qui, dans sa Madeleine du Salon de 1882, a montré sa préoccupation de pénétrer en leurs intimes secrets les procédés de la peinture et des glacis de Prudhon. Que si, ce dont je m’étonnerais , M. Muller jugeait indigne de lui d’accepter d’être le serviteur de la pensée d’un autre, cet autre fût-il Prudhon, je vous proposerais dans ce cas, Monsieur le Ministre, de confier cette commande à M. Mazerolles, dont la première œuvre exposée au Salon, il y a, hélas! bien des années, un dessin de la Vieille et les deux Servantes, fut un très intelligent pastiche du dessin et des types de Prudhon.

Monsieur le Ministre,

Bien qu’il soit possible de se rendre compte dès aujourd’hui de ce qu’aura gagné en honneur, en bon exemple pour l’avenir, notre art présent du xix° siècle, à la grande entreprise de décoration du Panthéon, grâce à l’effort et à l’émulation admirable des artistes qui ont été appelés à ce concours, on peut dire qu’au point de vue de l’ornementation du

monument, le Panthéon restera incomplet tant qu’au-dessus du bandeau général qui coupe les piliers auxquels sont adossées les grandes figures de marbre, l’espace vide aux yeux ne sera pas rempli par des bas-reliefs animant et réchauffant la froide muraille et diminuant la proportion entre les statues et la hauteur de ces piliers ou surmontant les portes intérieures de la basilique. Il s’agirait de vingt-six bas-reliefs de pierre, représentant des scènes de la vie de nos plus fameux saints français, de ceux, au besoin, dont ils surmonteraient la figure.

Le même sentiment d’unité qui a conduit dès le principe à confier à un même peintre l’ensemble de chaque paroi de l’édifice, m’engagerait encore à vous demander de confier au sculpteur qui a créé la statue principale, le bas-relief qui la dominerait ; et ainsi de nouveau seraient utilisés les talents de MM. Gavelier, Chapu, Mercié, Frémiet, Hiolle, Falguière, Montagny, Becquet, quitte à commander, pour ceux qui ne sont plus, le bas-relief qui leur eût été destiné, à un artiste du même atelier: par exemple, à M. J. Thomas, le bas-relief surmontant le saint Denis du regretté Perraud, qui fut, comme lui, élève de M. Dumont; à M. Marqueste, le bas-relief dominant le saint Bernard, de M. Jouffroy, son maître. Les autres bas-reliefs surmontant les portes diverses de la basilique trouveraient des sculpteurs éprouvés en MM. Crauk, Delaplanche, Carrier-Belleuse, Barrias, Degeorge, Moreau-Vauthier, Lanson, Noël, Schœnewerk, Saint-Marceaux, Bonnassieux, Aimé Millet, Christophe, Gérôme, Gautherin, A. Lenoir.

Pour couvrir à l’intérieur les quatre maîtres piliers qui soutiennent la coupole, j’imaginerais volontiers, au-dessous des penditifs un peu rudes de Gérard, de grands partis-pris de grisailles, où se reconnaîtraient en leurs graves attitudes nos plus illustres docteurs et apôtres français, porteurs de civilisation chrétienne.

De même, au-dessous de la mosaïque de l’abside, je vous proposerais de placer une répétition en grisaille, à rehauts d’or, de la superbe composition de Chenavard, les Catacombes ; ainsi serait rappelé aux artistes et au public l’un des projets de décoration du Panthéon. Entre le Chenavard et la mosaïque d’Hébert pourrait régner un beau système d’ornements, où se retrouveraient les deux figures de Saint-Pierre et de Saint- Paul, les « saints apôtres », patrons primitifs de l’église de Clotildeet de Clovis.

Toutes ces peintures et sculptures, au fur et à mesure de leur achèvement, continueraient à être gravées à l’eau-forte, comme a été gravée par A. Masson l’œuvre de Puvis de Chavannes, — de manière à former un ensemble d’estampes, dont les planches seraient destinées à la chalcogra-

phie : la peinture de H. Lévy, par Laguillermie, celle de Maillot par Milius, Jos. Blanc par Tib. de Mare, — J. P. Laurens par Teyssonnières, — Cabanel par Boilvin, etc., etc.

Quant aux trente-deux statues colossales, franchement décoratives, destinées à surmonter la haute colonnade extérieure qui fait couronne au dôme, elles seraient confiées, sous l’étroite direction de l’architecte du monument, aux grands talents qui ont nom Geoffroy de Chaumes, A. Jacquemart, Cugnot, deConny, Ch. Gauthier, Franceschi, Blanchard, Debry, Dalou, Tournois, Idrac, Oliva, Mathurin Moreau, Bayard de la Vingtrie, Bartholdi, Doublemard, Albert Lefeuvre, Injalbert, etc., etc.

Depuis assez longtemps il est parlé de l’emploi que pourrait trouver l’habileté de nos peintres et de nos sculpteurs dans la décoration des gares de chemins de fer. On a pensé à substituer cet art laïque à celui qui se consacrait jadis, et sur un mode plus élevé, à l’ornement de nos cathédrales. Bien qu’il me semble, — même admettant ce point de vue, — que la science de nos artistes pùt s’appliquer plus gravement et plus sincèrement et avec une ambition plus haute et plus digne à la décoration de nos Hôtels de Ville et de nos Palais de Justice, ainsi qu’il avait été proposé à votre prédécesseur M. Bardoux, qu’à l’embellissement de ces gares, je ne disconviens pas qu’il y aurait là un très vaste champ, et encore très beau et assez nouveau au développement de l’imagination de nos peintres. Je vous demanderai de vouloir bien m’autoriser à entrer en pourparlers, à ce sujet, avec l’une ou l’autre des grandes Compagnies, celle du Nord, par exemple, ou celle de Lyon, dont la richesse leur permettrait d’accepter la plus grosse part des frais d’une telle entreprise, et je vous signalerai à l’avance comme prête et mûre pour de semblables travaux toute une légion de peintres que leur éducation solide ou leur tempérament robuste semble avoir prédisposés à des décorations de cet ordre : MM. J. P. Laurens, Roll, Lhermitte, Bin, Ehrmann, Ranvier, Becker, Cormon, Dupain, P. Leroux, Glaize, Rixens, Lerolle, Regamey, etc., etc.

Sans parler du groupe entier de nos paysagistes, qui leur viendraient en aide, pour la représentation poétique des villes et des provinces que traversent les voies ferrées; car c’est ainsi qu’au xvn° siècle les panneaux des plus habiles paysagistes étaient mêlés dans Fontainebleau et dans l’hôtel Lambert à ceux des peintres d’histoire.

Mais, même sans s’adresser aux Compagnies de chemins de fer, ne

saurait-on dans nos monuments en trouver un où donner champ à ce qu’on appelle la peinture moderne, le Trocadéro, par exemple, qui se prêterait à être décoré par des processions de types des nations étrangères ayant visité l’Exposition universelle de 1878; tâche superbe qui se partagerait aisément entre Garolus Duran, son élève Sargent, Manet et ses élèves, et Gazin et Duez et Besnard; — et combien d’autres fins artistes à l’esprit aussi distingué que la main, ne pourrait-on pas encore, en les cherchant dans leur retraite , appliquer à de telles œuvres murales , Legros, Lehénaff, etc., etc.!

En même temps que l’État s’enorgueillit et s’enrichit par les travaux des grands artistes, il faut que les petits vivent et que ceux qui souffrent mangent, mais toujours en profitant au pays dans la mesure de leurs forces. La guerre faite en ces dernières années aux édifices religieux et aux splendeurs du culte a suspendu pour un temps les travaux de ces copistes auxquels était consacrée j’adis une médiocre part du budget pour leurs médiocres besognes, destinées à la parure des églises de province et fort appréciées alors par les députés de toute couleur.

Je vous proposerai, Monsieur le Ministre, de demandera cette classe intéressante d’humbles artistes, des copies scrupuleusement exécutées d’après les portraits des peintres et sculpteurs qui faisaient jadis partie de l’Académie royale de peinture et de sculpture, portraits qui, empruntés, sous Louis-Philippe, aux magasins du Louvre, pour la formation du musée de Versailles, se trouvent manquer aujourd’hui à la série des morceaux de réception de l’ancienne Académie que le Palais de l’Ecole des Beaux-Arts a obtenu avec raison de rassembler en ses galeries ; — en compensation de ces originaux remplacés par des copies, le musée de Versailles aurait quelque droit d’exiger l’acquisition des rares portraits anciens qui se présentent dans les ventes publiques, et surtout la continuation des commandes de portraits de personnages modernes manquant aujourd’hui aux galeries si intéressantes de son attique.

Je n’ai jamais compris, Monsieur le Ministre, comment ces pauvres copistes déshérités et comme proscrits par le temps présent, n’avaient pas été recueillis, soit par Mgr l’archevêque de Paris, soit par la société de Saint-Jean, fonctionnant sous son patronage. Il y aurait là, ce semble, matière à une sorte de petit ministère, ou plus modestement, à une direction de l’art religieux, qui se donnerait pour but de fournir les basiliques et les églises de campagne, les plus riches comme les plus

pauvres, d’ouvrages conformes à la dévotion chrétienne, et appropriés aux ressources de chaque fabrique; on centraliserait là des originaux et des copies de maîtres, sous la surveillance d’unecommission épiscopale ; cette même commission ouvrirait des concours et fixerait les programmes quand il s’agirait d’une décoration de quelque importance; et vousmême, Monsieur le Ministre, ne pourriez manquer de vous intéresser à une telle œuvre, et de lui témoigner votre faveur, au nom des principes supérieurs et absolument impartiaux de l’art, quand l’art et ses fonctionnaires se respectent.

Est et demeurera à jamais supprimée, comme affligeante pour la gloire de cette commission des monuments historiques qui a rendu de si grands services à nos édifices nationaux, et aussi pour la gloire de son président, la page de ses procès-verbaux où elle approuve à l’avance la complète démolition des ruines des Tuileries, et se lave ainsi les mains de la destruction du Pavillon central, œuvre de haut prix de Philibert Delorme, et dont la seule conservation maintiendrait le souvenir du palais le plus fameux de notre histoire.

De ce qu’un architecte, pressé par l’impérieuse et naturelle ambition d’édifier un monument nouveau de toutes pièces, désire en tracer les fondements sur un terrain déblayé au ras du sol, il n’y a pas lieu de s’étonner. Les architectes, en ce sens, ont trop souvent été impitoyables aux œuvres de leurs devanciers les plus illustres. Mais la commission des monuments historiques a été justement créée pour sauvegarder le pays du danger de telles tentations ; et, encore un coup, quel monument chez nous est plus historique que celui-là ?

Il semble donc que la commission, mue par le seul sentiment de ce qu’on pourrait appeler la grande impartialité patriotique et par le devoir de ses instructions d’origine, tout en reconnaissant que l’Etat ne pouvait [ laisser plus longtemps debout ces ruines des Tuileries, navrant témoi- | gnage de nos fureurs civiles et que n’eût pas dû voir l’étranger accouru à l’Exposition universelle de 1878, aurait pu imposer à l’architecte nouveau l’obligation de respecter le Pavillon central et de lui refaire la toiture créée par Philibert Delorme et dont les estampes anciennes nous ont conservé la forme ; elle lui eût enjoint d’ailleurs d’utiliser, pour la décoration intérieure de ce pavillon, tous les fragments d’art et matériaux précieux qu’eût mis à sa disposition la démolition du reste de l’édi-

fice, de manière à en faire le reliquaire du Palais de Catherine, de cette noble maison hantée par tant d’émotions héroïques ou tragiques durant les deux plus grands siècles de la civilisation française. En dehors du Pavillon de Delorme, l’architecte eût été libre de donner cours aux inventions de son génie personnel.

Le 3i mai i83o, le roi Charles X obtenait du vice-roi d’Egypte, par l’entremise du commissaire royal, M. le baron Taylor, la cession à la France des deux obélisques de Louqsor, et de l’une des aiguilles de Cléopâtre à Alexandrie. On sait comment l’un des deux obélisques de Thèbes fut transporté à Paris et dressé, en 1 83 6, sur la place de la Concorde, « aux applaudissements d’un peuple immense ». M. le baron Taylor, prévoyant les dépenses particulièrement lourdes que nécessiterait le déplacement de l’obélisque d’Alexandrie, en avait fait aisément son deuil, d’autant qu'il le jugeait d’intérêt inférieur; d’ailleurs, il y aurait cruauté à priver cette ville de son plus précieux ornement, l’Angleterre aujourd’hui s’étant fait attribuer l’aiguille tombée à terre, sœur jumelle de celle concédée â la France. Mais l’autre obélisque, resté debout en avant du pylône de Louqsor, celui-là nous appartient toujours, en vertu du traité de i83o; et au nom de la science, comme au nom de la splendeur de nos collections nationales, nous n’avons pas droit de renoncer à la possession, à Paris, d’un monument d’art et d’histoire aussi considérable.

C’est pourquoi j’ai l’honneur de vous proposer, Monsieur le Ministre, de reprendre les négociations accessoires relatives à l’enlèvement de cette œuvre fameuse, et de charger M. le conservateur des monuments égyptiens du Louvre de s’entendre avec l’ingénieur que vous désignera votre honorable collègue, M. le ministre des travaux publics, pour procéder au transport du second obélisque de Louqsor et l’amener au milieu de la cour carrée du Louvre, en usant des moyens éprouvés, il y a cinquante ans, par M. Lebas, et qui ont fait la gloire de cet ingénieur. Le colossal monolithe, enviable pour toute l’Europe savante, formera le centre de nos richesses nationales, et complétera le trésor des antiquités des bords du Nil, que nous ont acquises et classées dans le Louvre les deux plus grands esprits de l’Egyptologie moderne, Champollion et M. de Rougé, et leur élève regretté, le courageux Mariette.

3o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Monsieur le Ministre,

M. Antonin Proust, pendant son ministère, avait commandé à M. Falguière un projet de couronnement pour l’Arc de Triomphe de l’Etoile. Ce n’est pas la première fois qu’un projet semblable est soumis à l’approbation publique. Il vous suffira de lire,' dans Y Inventaire des richesses d’art de la France , la suite des propositions de ce genre, dont la première remonte à la création même du monument. Tous les gouvernements ont tour à tour proposé leur solution de l’énigme, et aucune jusqu’à ce jour n’a été jugée parfaitement heureuse. Peut-être n’en existe-t-il pas une qui, étant donné la mesure et le profil du colossal édifice, puisse, en effet, pleinement satisfaire le goût. Cependant, il faut en prendre son parti, et nous n’aurons la paix que quand couronnement il y aura. Encore importe-t-il de choisir; mon devoir, monsieur le ministre, m’oblige à vous exprimer à ce sujet mon avis : je vous dirai que M. Proust, en poursuivant l’idée de ce couronnement, rêvé par tous les artistes depuis trois quarts de siècle, a fait œuvre de ministre des arts, mais je m’en serais tenu pour ma part à l’exécution de la pensée de Barye. Vous savez que le projet du grand sculpteur consistait à poser sur la masse gigantesque de l’Arc de l’Etoile une aigle immense aux ailes éployées, et vous avouerez, monsieur le Ministre, malgré les précédents des chevaux de Venise et l’arc de triomphe du Carrousel, qu’il est plus naturel de voir un aigle se reposant sur un monument de cette hauteur, que de voir un char à quadrige se précipitant vers le vide , après être monté là, on ne sait trop par quel chemin. Eh puis mes yeux me disent que, pour important que soit le groupe de la France et de ses coursiers, il ne forme qu’un point trop resserré sur cette plate-forme et n’en accompagne pas assez largement la puissante ligne du faite ; — ne vous semble-t-il pas voir une pendule de bronze posée sur le milieu d’une cheminée, et à laquelle manquent ses candélabres ; — tandis que les ailes de l’oiseau impérial peuvent suivre cette ligne aussi amplement que l’exigera le jugement des yeux artistes. L’oiseau impérial, je le sais bien, tout le mal est là; mais pourtant, il faut bien que le bon sens ait voix au chapitre, et l’on ne pourra faire que l’Arc de l’Etoile ne soit monument impérial; et le couronner par une République à bonnet phrygien, autant eût valu, sous l’Empire, surmonter d’un aigle le monument expiatoire de Louis XVI. L’Empire, disons-le à son honneur, ne commit point de

ces sottises et restitua les fleurs de lys aux grilles de Versailles. Faisons de même et respectons avec une égale flerté tous les chapitres de notre histoire.

Donc, s’il vous plaît que l’Arc de l’Etoile ait son couronnement, je reviendrais volontiers au rêve de Barye, en l’étudiant à nouveau par des essais sur place pareils à eeux qu’a tentés M. Proust. Quant à l’invention de M. Falguière, je la trouve très belle, fougueuse, tumultueuse, bien révolutionnaire, comme il l’a voulue, et comme expression fidèle et convaincue de l’esprit actuel, elle fera grandement honneur à qui ordonnera son exécution. Seulement, je la voudrais en autre place, au sommet de quelque monticule artificiel du bois de Boulogne, ou de Vincennes, ou de Chaumont, ou de Montsouris, oü elle s’enleveraitsur le ciel entre deux puissants massifs de verdure; — ou bien même, pour entrer dans la pensée de l’artiste, en haut de quelque terrasse de Versailles, tournant le dos au château de 89 et des journées d’octobre, d’ou la Loi nouvelle s’élance furieusement à la conquête du monde qu’elle va bouleverser.

Pour le rédacteur du Bulletin des Beaux arts,

Ph. de Ch.

Page 1