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CHAPITRE II

MADEMOISELLE DE FAU VEAU

La mort du dernier descendant français de Louis XIV, cause d'une émotion si profonde dans notre pays, m'a remis en mémoire un portrait de lui, qui me fut comme dicté par l'amie et la compagne d'armes de sa mère héroïque, par l'artiste privilégiée de sa famille, alors que le Prince avait vingt ans, et nous étions du même âge. Ce portrait, qui alors me semblait à moi-même un peu idéal, tracé qu'il était par des femmes dévorées par le zèle de la maison royale, "d'est demeuré, pendant les quarante ans que le comte de Chambord avait A prolonger sa mission de droit divin, d'une exactitude absolue dans les lignes invariables de sa beauté, de sa fière attitude chrétienne et de sa noblesse inflexible. MU( de Fauveau l'avait représenté sous l'ogive de saint Louis et il s'est offert à nous, en effet, après six siècles, comme la dernière incarnation de saint Louis. Mais, qu'eût fait de saint Louis en personne la France du xix' siècle ?

J'ai cru devoir conserver le chapitre en son entier, malgré ses minuties d'extrême jeunesse, à cause des détails qu'on y trouve sur certains lettrés et peintres de cette époque, lesquels visitant l'Italie, ne manquaient pas de traverser cette maison hospitalière, pleine de bienveillance et de douce eau-

ao SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX- ARTS.

série, dont la porte était marquée de l'enseigne toujours attirante du génie féminin, du courage romanesque et de la proscription.

Florence, mars et avril 1841. (Extrait d'un calepin de voyage de la vingtième année.)

Nous sommes entrés à Florence, Ernest LaJbntan et moi, le mardi soir, a mars 1841. La journée avait été belle ; celles qui suivirent furent horribles: vent, neige, pluie; nous n'osions trop sortir, mal garantis que nous étions contre une gelée si drue. Les deux premiers jours se passèrent presque entièrement auprès du feu de notre salon de l'Arno. Le mercredi soir pourtant, nous sommes allés à la Pergola, où l'on chantait Robert le Diable. Durant les entractes je ne fus guère occupé qu'à chercher des yeux dans laquelle de ces loges pouvait se trouver M"« de Fauveau. C'est elle seule, semblait-il, que nous fussions curieux d'admirer dans Florence. Je fixai, entre autres, une certaine petite dame blonde et déjà d'âge accompli; Ernest m'avait, depuis Marseille, répété les deux vers de Mery :

Il faut revoir, au fond de son vaste jardin, L'artiste aux cheveux blonds, la lemmc paladin.

Le jeudi, étant au lit, je me suis mis tout de bon aux vers que je rêvais de lui adresser dès longtemps. Je retrouve, en effet, dans mes notes écrites au mois de novembre précédent, à Ouville en Normandie, « un projet de vers à M"* de Fauveau » ; et depuis que nous étions à Florence, Ernest ne me laissait plus en repos. Ce matin-là, je ne sus trouver que deux stances. Le lendemain, j'en mis à terme quatre autres qui complétèrent l'envoi. Ce vendredi même, j'en tirais belle copie, et Ernest rédigeait le petit mot de prose. L'adresse nous fut enseignée à la légation de France. Le lendemain samedi, le paquet était déposé au Fondacci San Spirito. Ces deux dernières journées s'étaient passées à visiter les Offices. Le samedi même, M"* de Fauveau nous écrivit le billet le plus gracieux, nous priant, si la journée ne nous semblait point trop longue, d'attendre à la soirée du lendemain. Cette journée nous la dévorâmes comme nous pûmes, — à Boboli, s'il m'en souvient. Ce fameux lendemain soir, nous quittions notre hôtel de très, très bonne heure et nous étions reçus d'abord par M. Hip. de Fauveau qui commença la kyrielle de compliments, lesquels ne devaient plus finir que par M'" de Fauveau. M" de Fauveau entra quelques secondes après son fils et nous annonça qu'elles possédaient en ce moment M"' la comtesse de La Rochejacquclein, nouvellement arrivée de Venise où elle avait vu le Prince. M" de La Rochejacquelein parut à. son tour et voulut bien aussi nous féliciter, et me dire

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qu'elle se proposait de prendre copie de mon envoi à son amie. M"* de Fauveau me parla des vers charmants que M"* de La Rochejacquelein avait faits pour rembarquement du Prince. Enfin, comme j'étais au plus beau de mon rayonnement, barbottant au milieu des compliments de ces dames et de mes remerciements de modestie, M"e de Fauveau se glissa par l'une des portes, et il faut dire que ce fut elle qui me louangea le mieux à mon gré. Au bout de tout cela, comme vous pensez, je n'étais pas minceraent fier, et j'en rabats quand je relis ces pauvres vers d'album qu'il faut bien, tels quels, que je transcrive ici :

Vous êtes glorieuse entre toutes les femmes,

Vous, martyre des temps mauvais, Qui dédaignez de voir nos tristes oriflammes Balayer la poufsicre aux toits de nos palais

Aux jours réparateurs vous mettez votre attente.

Car vous êtes pleine de foi ; Vous avez dit : Qu'importe où je plante ma tente? La France n'est pas vraie où n'est pas le vrai roi.

• lorence, d'arts perdus terrible et saint trophée, rlst la ville des cœurs amoureux du passé; Votre régne est bien là, prestigieuse fée, Par qui le chêne vit et le marbre a pensé.

Souvent par les beaux jours il nous vient de Florence De pieux pèlerins qui vont disant tout bas Que vos feondes mains, avares pour la France. Ne se reposent pas ;

Que de ces Majestés que malheur a saisies

Les fronts sont préférés de vous, Et que votre ciseau taille des fantaisies

Dont Ccllini serait jaloux.

Alors qui s'achemine à travers cette ville * Et qui sent combien là tout est grand, tout est beau, Souhaite d'entrevoir la charmante Sibylle Au seuil du sanctuaire, et baiser son manteau.

Puis, l'on parla de ce que nous avions vu, de ce que nous verrions, et beaucoup d'Henri V. M"« de Fauveau était vêtue d'une robe de soie noire, dont le corsage se boutonnait au milieu à deux rangs de petits boutons de jais. Nous avons vu une robe pareille à Mme de La Rochejacquelein; c'est, croyons-nous, en souvenir de leur uniforme de Vendéennes. M1" de Fauveau porte les cheveux courts, elle les a d'un châtain superbe qu'enrichit une nuance sombre d'ardent. Elle les recouvre toujours d'une calotte de damas rouge, et quelque fois en mûme temps d'une autre de satin rouge. Par dessus ces calottes elle pose encore une espèce de Bu-

ridan, ou plutôt de Louis XI. Les petites mèches courtes qui s'échappent sur son front lui siéent à merveille. Tout son masque est de saint Louis. La face est carrée, le nez avancé, le front plein. Tout en elle porte énergie et bonté. Tout est arrêté, rien de vague. Les mains sont longues et fortes, mais blanches et belles. Ses joues sont fermes et ne tombent point. Ses paupières sont un peu plissées, mais l'œil voit bien et s'illumine bien. Toutes ses religions sont actives autant que profondes. Il ne m'a point été donné de connaître simplicité plus élevée et plus adorable, ni bonté que l'on aime de plus grand cœur. Sa fille s'étant retirée, comme tous les soirs, de très bonne heure, M"" de Fauveau nous fit voir l'album de M"* de La Rochejacquelein. J'avais été toute la soirée très occupé des cheveux de la comtesse; je voyais bien qu'ils étaient plutôt gris que blonds, mais elle nous semblait si belle et si jeune, ses aventures l'avaient si peu fatiguée, que je n'eusse osé croire à cette franche et épaisse chevelure grise dont le lendemain seulement la couleur nous fut au grand jour démontrée. Sa figure est de l'ovale Je plus pur; les mouvements de sa physionomie sont d'une malice et d'une grâce enivrantes, ses mains à rebaiser cent fois, sa voix légèrement nazillarde, comme qui raille ou qui commande. Elle s'amusa bellement toute la soirée de M. Sainte-Beuve et du cours qu'il avait fait à Genève. Ces dames avaient commencé à nous faire un catalogue un peu choisi de ce que nous ne pouvions manquer de voir avant de partir de Florence. Nous avions accusé un séjour de huit à dix jours. L'album de M"9 de La Rochejacquelein était plein d'aquarelles qui devaient être pour elle du plus charmant intérêt; c'étaient des vues d'Italie, de Suisse, de Vendée. Deux ou trois étaient signées de Bonnechose ; une était de Bellangé ; deux représentaient son château d'Ussé, en Touraine, flanqué d'une douzaine de fines tourelles, et qui est, dit-on, celui qu'habita la Dame aux belles cousines du petit Jehan de Saintré. Il me semble qu'il y avait là aussi un dessin de Sorrieu, le dessinateur des romances. Ces dames nous avaient engagés à revenir les voir et l'atelier nous avait été promis. M"" de Fauveau s'excusait par avance du désordre et du vide qu'y laissait le départ de la Judith à laquelle elle avait travaillé depuis trois ans. M1"4 de Fauveau voulut bien nous assigner la journée du surlendemain mardi et nous primes congé.

Ces dames avaient dit bien bénévolement que si je voyais le Prince, je ne pourrais m'empècher de faire les plus beaux vers du monde. Je pensai qu'on me saurait gré d'en rimer 'de méchants sans le voir, et j'y occupai mes deux matinées. J'en avais fait huit strophes; mais comme toutes se trouvaient malheureusement disloquées, et que deux ne me semblaient guère à propos, vu le peu d'amour dont ccs'dames étaient obligées à l'Empereur, et le peu de clarté de l'autre, je les supprimai. Le mardi, à deux heures, nous nous som-

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mes présentés chez MM de Fauveau. On nous a menés à l'atelier. Pour comprendre les vers de Mery, il faut savoir que l'atelier se trouve au fond d'un jardin, qui n'est rien moins que vaste, et qui se trouvait alors dans la plus désolante nudité. Au milieu seulement, il y avait un méchant plâtre qui n'eût pas suffi à faire reconnaître rfi l'habitation ni les habitants. La portière de l'atelier soulevée, nous nous trouvâmes vis-à-vis de M"* de Fauveau en costume d'atelier et de sa mère. Mm* de La Rochejacquelein était au fond en grande conversation avec le général Talon que Mme de Fauveau voulut bien nous nommer en nous présentant les uns à l'autre. M"' de Fauveau était vêtue d'un justaucorps de drap rouge, sur une jupe de velours bronze et sous un pourpoint de même velours. Elle avait, comme d'habitude, sa double calotte de soie rouge et portait tout cela d'un air assez défait. Elle voulut bien interrompre son travail pour nous montrer ce que contenaient ses deux ateliers. Elle travaillait, en ce moment, à une sainte Geneviève que M"« la duchesse de Berry lui avait demandée pour son oratoire. La sainte est représentée à mi corps dans une amande que l'artiste nous dit être le symbole de la virginité, et tenant dans ses deux mains le vaisseau de la ville de Paris qu'elle tend vers le ciel. Dans les flancs de l'amande, des fleurs de lys allongées. - Elle nous fit sortir de ce premier atelier et nous mena dans le second où elle tenait sur le chantier un buste assez grand d'Henri V pour M»6 de La Rochejacquelein. Il y en avait là un autre plus petit qui était merveilleusement beau. Les cheveux du Prince, nous disaient ces dames qui s'accordaient pour nous le donner comme étant d'une beauté achevée et idéale, — ses cheveux jaillissaient par aigrettes et comme empanachés. La raie n'est pas formée au coin de la tête; il y a là de petites mèches inarrêtées d'un effet charmant. La tète est délicate, longue, belle, d'une distinction royale; le nez aquilin, parfait, une nature fine et forte à la fois. M"* de Fauveau l'a représenté dans le manteau royal, décoré du cordon du Saint-Esprit, dans une petite chapelle gothique de l'époque de saint Louis. Dans le modèle qu'elle taille pour M"* de La Rochejacquelein, la main sort du manteau ; elle est large, bien nouée, courte un peu. La peau en serait assez fine, mais elle est fendillée et ridée par le peu de soin qu'il en prend. Pour le corps, on ne le dit pas très grand et un peu fort déjà. Ce qui le rehausse, c'est la manière superbe dont il porte la tête, toujours haute et franche, point raidie en arrière, ce qui serait arrogance, mais fièrement rejetée et un peu penchée, signe de bonté. La bonté qu'il porte en lui n'est point niaise; il sera bon, mais avec la conscience de l'être. Du reste, à voir ce buste, tant il est beau, et à écouter parler M"« de Fauveau, on se prend à douter si le roi qu'elle a fait n'est pas le roi qu'elle appelle et désire; c'est son type de roi (si beau à l'église quand il s'agenouille par terre pour prier), ferme (tenant bien ce qu'il tiendra),

ayant pour lui jeunesse, beauté, force, et le passé qu'elle vénère et l'avenir auquel elle croit. Quelques jours après, elle nous disait: « C'est vraiment une œuvre de Dieu. Si la France ne l'a pas, c'est qu'elle est condamnée ; il n'y a plus rien à attendre d'elle ni de l'Europe. » Quand le prince passa par Florence et la visita, elle lui présenta en cire la figure qu'elle pensait donner à son buste. Le prince l'approuva et voulut bien laisser mouler sa main en plâtre. On la garde très précieusement dans le premier atelier sous une petite chappe en toile ou même en velours, si je ne me trompe. En ce moment, M"' de Fauveau a trois Henri de commandés, plus la sainte Geneviève de M1" la duchesse de Berry, plus le petit portrait de M"" de La Rochejacquelein ; elle ne sait où donner de la tète. Elle passe pourtant toutes ses journées au travail et au plus rude travail. Dans ce second atelier est un modèle en plâtre de la nymphe sortant de l'eau, qui couronne la fontaine qu'on nous mena voir dans l'antichambre de leur appartement. La fontaine est formée d'un bassin, supportée par un pied fort long, chargé d'incrustations. Depuis le bas du pied jusqu'au bassin tourne une spirale qui se continue jusqu'à la nymphe, laquelle suit elle-même la ligne dans sa torsion. Sur le bord du bassin sont posés quatre oiseaux aquatiques, dont deux ont la tète cachée sous le niveau de l'eau- Ces oiseaux et tout le bas du petit monument sont de M. de Fauveau. Sa sœur nous raconta que quand il avait fini de chouanner, il était venu la rejoindre à Florence, et qu'alors ne sachant plus que faire, il s'était occupé d'architecture et un peu de sculpture, et que c'était lui maintenant qui exécutait dans les compositions de sa sœur les parties d'architecture. Ses oiseaux étaient fort réussis et tout le morceau qui était de marbre gris non poli nous sembla bien remarquable. La nymphe qui était de M"» de Fauveau, était vôtue, l'eau tombait des plis de sa robe et l'alourdissait. La robe était collée au corps et dessinait les cuisses et le sein. La nymphe d'une main, rejetait ses cheveux en arrière et regardait si le temps lui permettait de reprendre son vol; de l'autre main, elle déployait son aile, d après le mouvement qu'ont les oiseaux aquatiques, qui s'aident de la patte pour déployer leur aile. — Revenus de là à l'atelier, on nous montra la tête delà Judith qui était en route pour Paris, et aussi la tête de son Holopherne, frisée à la mode des anciens rois syriens. M'1* de Fauveau voulut bien aussi nous montrer le dessin de toute l'œuvre et nous expliquer comment Judith ayant rapporté la tète à Béthulie, l'enfonçait sur un crochet des murailles de la ville en vue du peuple et entonnait son cantique gravé sur le manteau. — Nous vîmes suspendu à l'un des murs de l'atelier le modèle en bois d'une petite figurine. On nous apprit que c'était Minos, l'un des personnages d'uie grande composition représentant tout l'épisode de Francesca de Rimini, du Dante. Tout l'ensemble en marbre noir avec incrustations.setrouvaitchezM.de

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Pourtalôs, dont on nous vanta peu l'aménité et la politesse: « Pour quelques petits succès, avait-il dit à M "«de Fauveau.il ne faut point vous croire un Michel Ange. » — Ce que nous vîmes encore dans cet atelier ce fut une main de la Judith, un petit tableau ancien que nous aperçûmes mal, et une composition surjaquelle une toile était jetée. En sortant je n'osai remettre mes vers sur le prince à Mœ* de La Rochejacquelein que je voyais toute à sa conversation avec lé général. Je priai M"* de Fauveau de vouloir bien s'en charger; elle me le promit, et ainsi finit notre seconde visite. — . Jé recopie ici les stances à Monseigneur. Quand je revis M"* de La Rochejacquelein, elle s'empressa de me dire, avec les compliments les plus aimables, qu'elle les avait, sans perdre un jour, adressés au prince.

Marchez de votre marche fiére Sur la tempête, devant tous.

Ne regardez point en arrière ; La main qu'il étendit pour Pierre, Sire, Dieu l'étendra pour vous.

Tous Ages que sa gloire embrasse Kn vous Dieu les veut contenir, Vous êtes toute votre race, Vous «tes le siècle qui passe, Sire, vous êtes l'avenir.

Alors qu'apparut le prophète Qui la terre de mort sauva, Il attendit dans la retraite Que la mort à lutter fut prête ; Quand vint le jour il se leva.

Sire, quand viendra la journée, Les femmes fortes vous suivront Et cette jeunesse enchaînée, Que Dieu pour votre destinée A comme vous marquée au front.

L'orgie injurieuse et folle

Qui roule sur nos jours blafards,

N'aura point comme à telle idole

Terni l'or de votre auréole

Ni l'éclat de vos beaux regards.

Qu'en vos deux bras la force abonde,

Aux faibles le temps est cruel ;

Pour son peuple en vous Dieu se fonde;

Vous êtes précieux au monde,

Vous êtes précieux au ciel (i).

(i) Ces stances je lésai reproduites depuis lors, à la page 5o. du tome II des Mémoiret de l 'académie de Bellesme, en les appliquant au vaillant Hclidor, mon prince idéal, fondateur de Bellesme et premier comte du Perche.

M"* de Fauveau nous avait donné une grande liste de ce que nous avions à étudier dans les églises et hors des églises de Florence. En sortant de chez elle, nous allons voir les Massaccio de l'église des Carmes. M" de Fauveau nous avait dit : Venez un de ces matins ; je vous montrerai les vers charmants de M"» de La Rochejacquelein. Je pensai que mes rimes me seraient une occasion d'en demander lecture à la comtesse elle-même. — C'est elle, nous disait M"* de Fauveau, qui a appelé Henri V Y Ange-Roi. Il me reste encore à savoir dans quelle pièce elle le nomme ainsi. Dans toutes celles qu'elle voulut bien me laisser lire deux jours après, je n'ai point rencontré ce mot.

Propos de la première soirée : Alexandre Dumas était encore à Florence ; il travaillait, assurait-on, à un drame d'Alexandre-le-Grand. Dumas portait couronne de marquis, disant que M. Dumas, son père, possédait ce titre avant la Révolution. — Quand Mery vint faire visite à Mlle de Fauveau, il s'occupait de blason avec fureur. — Il y eut une exclamation quand nous racontâmes que nous venions de voir Cabrera à Hyôres : que fait-il là-bas ? Comment est-îl fait ? — Je dis que j'avais vu Marie-Christine à Paris, où le peuple était, en vérité, bien peu respectueux pour elle. — Elle a attiré de son plein vouloir, me réponditon, bien des maux sur l'Espagne.

Mlle de Fauveau aime les chevaux et les chiens ; quand elle monte à cheval, elle préfère pourtant le bridon à la bride. Quant à Mme de La Rochejacquelein, c'est une parfaite écuyère et qui se connaît aux beaux-sangs mieux que personne. M"* de Fauveau a une grande levrette magnifique, que le prince a bien caressée à son passage, et qui a posé dans un portrait de sa maîtresse ; elle est d'ailleurs parfaitement élevée, paresseuse, dormeuse, efflanquée, faisant merveilleusement le salut du Roi, sachant se blottir au fond d'une bergère aussi càlinemcnt que pas une chatte. Dans le salon est un petit dessin de M'1" de Fauveau, exécuté pendant que ces dames étaient en prison, quelque temps après la mort en Vendée de M. de Bonncchose : l'Archange jugeur tient une balance. Au-dessus de l'Archange est la légende : Quam gravis esl inultus sanguis justi. Dans l'un des plateaux de la balance est la goutte de sang, celui de M. de Bonnechose; dans l'autre plateau, tous les procureurs du Roi des Deux-Sèvres, de la Vendée, etc. Le Dragon est un coq, l'Archange est dans une chapelle qui porte tous les écussons des prisonniers. Celui de M. de Bonnechose est en haut, soutenu par son ange qui pleure. Des deux côtés sont les écussons de M"" de La Rochejacquelein et de Mm< de Fauveau à gauche, à droite celui de M. de La Tour-du-Pin. Le dessin, ai-je dit, fut exécuté dans la prison même ; ce que nous avons vu est une lithographie sur parchemin et peinte.

Soirée du samedi 20. — Ernest avait passé toute sa journée avec un grand mal de tète, gagné la veille en allant vers les Casernes au coucher du soleil. U

s'est donc couché de bonne heure, et je suis allé seul chez ces dames. M"* de La Rochejacquelcin s'occupait à dessiner un écusson. Il a été parlé de la partie de Fiesole qui s'était faite l'avant-veille et que j'ai regrettée pour nous de toutes mes forces. On a plaint Ernest, on m'a demandé d'où lui venait son mal. Il a l'air si faible ! j'ai dit qu'il avait souffert à deux reprises de la poitrine, tout nouvellement à Marseille, et que c'était pour cela que nous venions en Italie. Il a l'air si timide ! a dit à je ne sais quel propos M"* de La Rochejacquelein. M"* de Fauveau m'a regardé et s'adressant à moi, m'a dit : moins que vous. Je lui ai répondu qu'elle avait raison, et qu'il était cent fois moins timide et moins embarrassé que moi. — Regarde donc la tétc de M. de Ch., Félicie, reprit la mère. Je l'en ai priée et conjurée. Alors, mi-enchanté, mi-effrayé, j'ai tendu la tétc qu'on m'a compassée avec les mains. M"' de Fauveau s'est fait une mesure de ses mains, et c'est par le plus ou le moins de jonction qu'elle calcule. Quand elle a eu bien pris toutes ses dimensions, et fait, en me tûtant le haut de la tétc, un signe de bien à Mme de La Rochejacquelein, clic s'est assise devant moi, s'est recueillie un tout petit peu et m'a expliqué mon être : « Les facultés de l'intelligence sont en belle proportion. Votre tète n'est point ce qu'en phrénologic on nomme une tétc simple ; elle a été altérée par une lutte opiniâtre et qui date de longtemps. Vous avez une faculté de désespérer terrible ; point de volonté. Votre front a une espèce de solution au-dessus des facultés de l'intelligence, qui leur enlève toute action. L'action vous est interdite , vous êtes tout de contemplation. La faculté de concentration est très développée : vous voyez la naissance des choses, vous en calculez toutes les chances, mais les difficultés vous arrêtent. Vous avez une distance énorme entre le voir et l'agir. Vos facultés intellectuelles sont séparées de vos facultés morales par cet horrible cercle de désespérance qui a déprimé votre front. L'inutilité des choses vous retient, — à quoi cela peut-il servir ? — Chacune de ces parties de votre front agit isolée sur vous-même, en vertu de votre faculté si prononcée de concentration, vous vous inquiétez, vous vous tourmentez. Vous serez tout en vous-même; de cette lutte doit sortir une grande disposition à lamenter. Cette organisation gênera votre bonheur, si vous n'en prenez le dessus. II faut qu'une action extérieure vous secoue violemment pour sortir de là. Il est déjà bien tard pour en sortir par vous-même. Vous avez à un très haut degré le courage passif. La foi, la théosophie prédominent en vous. En art, le sentiment du coloris, la faculté du rythme et du mètre. Point de sciences exactes, point d'esprit de répartie ni d'éloquence, la faculté de bâtir moralement, de l'invention, de l'imagination tournée contre vous, et un petit peu l'amour des pierres bâties. Un grand amour du merveilleux, de la bienveillance, de l'attachement ; peu de penchant pour les descriptions sanglantes et en général pour tout fracas. Il faudrait, pour vous refaire complet, que la volonté se

remit de niveau avec le reste et qu'une action une en fit mouvoir toutes les facultés. »

Soirée du 25 mars. — M. de Fauveau dessinait un contrescel pour M" de La Rochejacquclein. M-* de La Rochcjacquelein et M"' de Fauveau étaient occupées à regarder des sceaux. Nous avons conté qu'enfin nous avions vu la chapelle Riccardi. Alors on s'est retourné vers nous, et chacun a rappelé tout haut ce qu'il en trouvait d'admirable : les anges de l'autel en adoration, ceux à genoux plus beaux que ceux debout ; les richesses du paradis terrestre, — l'ange indiquant le ton sur le quatrième doigt d'un autre ; — dans la procession des Mages, d'abord les portraits de tous les Médicis. en tète le vieux Côme, puis Laurent, bien reconnaissablc par les portraits qu'on en peignit plus tard, tous les cousins et arrière-cousins des Médicis, et le portrait même de Bcnozzo Gozzoli qui porte son nom sur sa tète. On chasse une biche chemin faisant. Le petit roi blanc que ces dames adorent et que M"* de Fauveau trouve si bien écuyèrement posé ; les pages qui, devant lui, portent un présent et l'épée ; le roi vert, si fier, si dur, si net, si riche; — le page à pied, derrière lui, s'appuyant sur sa lance ; — le petit roi au tigre, — un page tient en laisse la tigresse; — caprices d'animaux: — paysage de montagnes blanches et de grands pins tout verts ; - dans les deux coins, entre les Mages et les anges, des bergers. P. Delarochc disait qu'il passerait sa vie à copier la chapelle Riccardi. M. le chevalier de Kériou est entré et s'est mis à causer avec M*" de La Rochejaquelein. Le vieux comte Alexandre de Laborde, toujours alerte, est venu aussi ; c'était sa seconde visite. Louis-Philippe l'a envoyé en Toscane, pour le tenir encore une fois à distance de M. Dimanche. Jamais aimable prodigue n'a eu dans son sac une provision plus drôle d'histoires sur les avares qu'il a connus dans son monde; nous en riions tous aux larmes. Quand nous sommes restés seuls, j'ai pressé M"e de Fauveau de nous dire ses réserves à l'endroit de ma tète. M"* de Fauveau a parlé de celle d'Ernest qui l'a présentée à M"* de Fauveau. Celle-ci a tourné alors sa chaise vers les nôtres et a commencé à mesurer le crâne d'Ernest: « Vous avez la compréhension très facile, voyant l'ensemble des choses, mais toujours pour le but, en toute chose voyant la fin, mais point la base. Vous voyez les surfaces. M. de Ch., le point de départ et il se préoccupe tant des moyens d'arriver, qu'il ne résout rien et n'arrive à rien. La volonté en vous est très prononcée, mais point exercée. Vous vous décidez souvent, mais point de plan de conduite ; des décisions continuelles, mais point d'action. Des idées élevées, vous aussi, mah religieuses point. Une immense confiance dans l'avenir, une justice énorme, mais sans bienveillance, — une grande sociabilité, affections motivées, mais sans calcul intéressé, besoin d'attachement, habitude dans l'attachement. Amitié

ndre ; vous avez la caution, grand courage ; point d'aversion pour le meurtre.

MADEMOISELLE DE FAUVEAU. 29

Concentration par calcul. Pas de sciences exactes ; de l'imagination ; esprit de saillie, mais point d'éloquence. Dans le dessin, un peu la ligne, beaucoup la couleur. Conservation, une curiosité prodigieuse qui penche la tète en avant.

— M. Lafontan, me disait en riant M,u de Fauveau, est votre plus grand ennemi.

« Les substancestcérébrales ont une vraie respiration qui chasse aux parois et les dilate. C'est en cherchant leur niveau qu'elles inclinent la téte à droite et à gauche. La contradiction relevé la tête par l'effet de la lutte de la volonté.

— Le chatouillement de la cervelle incline la tête et l'attire vers qui parle. — Le système phrénologique n'est point une cause mais un effet. C'est notre âme qui agit sur les substances cérébrales et les pousse vers telle ou telle faculté. Chaque faculté ne profite guère qu'aux dépens de sa voisine. Au-dessus des tendances est le libre-arbitre. — Gall n'était point un esprit inventeur ; il était sensuel et a nié qu'il le fût. Il aura ramassé l'idée de son système dans un coin de l'Allemagne, où cette idée avait déjà cours sans doute ; il avait une rare faculté d'induction et ses 35 divisions du crâne sont justes, plus justes que celles de Spurzheim et des autres. Gall niait la théosophie que Spurzheim a justement affirmée. Les Anglais et les Ecossais poussent trop loin la phrénologie.en subdivisant Spurzheim, et d'ailleurs ce système ne peut avoir de valeur qu'autant qu'il sera bâti sur une base idéaliste. — Il y a six ans que M"' de Fauveau en avait à peu près abandonné l'étude. Étant très jeune elle avait des scrupules, mais une fois appuyée sur la certitude que notre âme était la cause et n'était point l'effet, elle avait poussé ses expérimentations qui avaient souvent été merveilleuses. Dans la Franche-Comté, elle avait dit à un homme qu'il avait tendance au meurtre, et quelques semaines après, cet homme avait tué son fils avec une ancienne dague à ressort. Elle pouvait dire dans ce temps-là l'époque à laquelle s'étaient faites, dans la vie d'un homme, ses révolutions d'idées, les livres qu'il préférait ; et en effet, par la force de la volonté et du libre-arbitre, l'homme peut chasser son âme avec plus d'intensité vers telle ou telle faculté. Les révolutions cérébrales peuvent se produire en cinq années et le cerveau changer de tout au tout ; elle-même l'a éprouvé pour le sien. »

M"' de Fauveau s'est retirée presque aussitôt. M" de La Rochejacquelein nous a parlé de Naplcs : c'est avec sa fiancée qu'il faut aller à Naples. Le bruit est incommode à qui ne s'y mêle pas. La côte de Naplcs à Sorrente est aussi heureuse que la baie même de Naples. Messine, dans une position ravissante, descendant des montagnes à son beau port si profond que les vaisseaux peuvent presque toucher au quai. C'est en venant du Portugal qu'elle a vu la Sicile.

Nous étions demeurés trois jours sans faire de visite, tant nous nous étions fatigués à fouiller à nouveau l'Or San Michèle, le Baptistère, Sainte-Marie-

3o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

Nouvelle, Saint-Marc, et l'Annonciade, de notre cher André del Sarte, et Sainte-Croix, et quoi encore ? Nous reçûmes un petit mot charmant de M"* de Fauveau, qui témoignait son inquiétude de ne point nous voir et nous disait que si nous n'avions déjà disposé de notre soirée du lendemain, nous étions invités à faire partie d'une petite réunion de Français, à propos de la mi-carème, chez le marquis de la Laurentie. L'heure venue, nous nous présentâmes chez ces dames qui n'étaient point tout à fait prêtes ; mais M"" de La Rochejacquelein était là qui nous annonça l'arrivée de deux Angevins, dont l'un lui était dès longtemps connu et dont elle avait copié sur un album quelques fort jolis vers sur Y ajonc de Vendée, cher à ces dames :

Voyageur, je défends la terre,»

Qui couvre un peuple de héros.

Je me souviens que ce soir-là, M"' de La Rochejacquelein portait une écharpe de dentelle fort longue et avait mis un bonnet sur ses cheveux. Elle nous dit que ces deux jeunes gens voyageaient ensemble comme nous, que l'un était peintre, l'autre poète, que l'on doutait du reste qu'il y eût entre eux le même accord qu'entre nous. Au bout de tout cela, ces messieurs furent annoncés et la présentation faite (je regrette de n'avoir point conservé leurs noms). Ils commencèrent à conter la route de la Corniche qu'ils avaient suivie à pied, causant Génois avec ceux qu'ils rencontraient, s'arrètant rarement pour prendre des croquis, mais souvent pour voir, et parfois séjournant dans les petites bourgades. Depuis une dizaine d'heures qu'ils étaient entrés à Florence, ils s'étaient déjà orientés dans la ville et prétendaient ne pas perdre une minute. M. de Fauveau vint dire que la voiture attendait.

2 avril. — M"* de La Rochejaquelein était adorable ce soir ; elle avait une robe écossaise qui lui donnait une fraîcheur rayonnante. Elle m'a appelé auprès d'elle et m'a dit, sur la nouvelle de notre départ, qu'elle nous chargerait de remettre, à Rome, à M. Lctondal, un exemplaire de la tète du Dante, nouvellement lithographiée, d'après Giotto ; puis, qu'elle avait fait emplette, ce jour même, d'une madone de Rossellino, qui a exécuté plusieurs sculptures à San Miniato del Monte, et qui, nous a dit M"fl de Fauveau, est la plus belle qu'elle ait vue à Florence. M1" de Fauveau dessinait, pour les vitraux d'Ussé deux héraults, et M. de Fauveau nous a laissé voir une poignée de sceaux en bronze, représentant la Force, l'Honneur et la Justice, surmontées de tètes d'aigles et de béliers alternés; un fondeur coule le morceau en bronze sur la cire, et M. de Fauveau reciselle après coup. — On a parlé de la galerie de visiteurs qui passaient à Florence par le petit salon de M"* de Fauveau. Histoire d'une dame Brot qui demandait à M"e de Fauveau de lui faire un abrégé de l'histoire de Florence et de lui dire si les œufs se vendaient au quar-

MADEMOISELLE DE FAUVEAU

teron en Italie comme en France. — Autre histoire du procureur de Rouen qui avait perdu son parapluie à Empoli et qui demandait à tout le monde son faraqua, et qui fît en normand-italien une requête pour qu'on lui retrouvât son faraqua. — Mais, lui disait M"* de Fauveau, le grand-duc serait perdu à Empoli qu'on serait bien empêché de l'y retrouver. Ce qui est volé à Empoli est bien volé. — Le même procureur de Rouen était allé jusqu'à Sienne et disait : ils m'ont montré là une Vénus qu'ils l'appellent, une femme sans jambes ; je vous demande, une femme qni n'a ni bras ni jambes, et ils appellent cela une Vénus. — M"* de Fauveau concluait que les gens de Normandie étaient les êtres les plus antipathiques à l'Italie. — M"e Allart, la femme h indépendante », et qui portait un cordon rouge en sautoir, l'auteur de Setlimia, étant venue pour prêcher l'indépendance aux femmes d'Italie, avait fait sa visite à M"' de Fauveau, qui aimait beaucoup sa sincérité et son esprit vraiment très distingué. Quant à ses opinions sur la femme, elle ne les partageait pas. La femme est bien comme elle est ; sa mission n'est pas la même que celle de l'homme ; elle ne lui est pas inférieure, mais à côté. — Il a été question des peintres vivants, pour lesquels ces dames semblaient souvent peu portées d'enthousiasme. Paul Delaroche, malgré ses succès de salons, n'était point un dieu. — H. Vernet n'avait rapporté qu'une idée fausse de l'Italie, pouf l'avoir trop peu étudiée, ce qui se reconnaissait dans les tableaux qu'il y avait peints. — Ingres, après avoir travaillé dix ans A Florence dans la retraite et la gêne, en était sorti déblatérant contre la pauvre ville. — Jean Gigoux, nous conta M"' de Fauveau, était un beau jour venu à Florence avec deux de ses élèves. Ils visitaient ensemble les musées, et les élèves allaient chantant de tous côtés que tout ce qu'on leur montrait était assez pitoyable, qu'il n'y avait guère qu'un peintre au monde, à savoir Jean Gigoux. Le maître ne disait pas non, et s'en vint un matin se rappeler au souvenir de M"e de Fauveau. Pendant que, sous la Restauration, le père de Mllc de Fauveau demeurait à Besançon, où il était fonctionnaire* elle avait connu Gigoux. Il était alors chez son père à lui, maréchaWerrant de son métier, qui ne lui permettait guère de s'occuper de dessin qu'aux heures où il ne ferrait pas les chevaux. M"' de Fauveau qui, dans ce temps-là, lui mesura la cervelle, lui avait dit : Vous réussirez dans les petites compositions et les petites lithographies, mais elle ne lui supposa pas dès lors de rares dispositions pour la grande peinture et les arts élevés. Quarfd elle le vit à Florence, il lui présenta son Gil Blas, et elle fut frappée du peu qu'en réalité cela signifiait. Il lui parla d'une grande toile, qui a dû être son Antoine et Ciéop&lre. Ce qui de lui déplut surtout à Mllede Fauveau, Ce fut son outrecuidance et sa façon de se poser. — Elle nous parla aussi de Camille Rogier, qu'elle avait vu et que nous connaissions par Gavarni. Elle nous apprit que Camille Rogier n'était plus à Venise ; qu'il avait fait rencontre d'un

3a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

prince russe, qui lui payait pour l'heure les frais d'un voyage à Constantinople. Rogicr, ennuyé de son titre de faiseur de vignettes, s'était rais à la peinture sérieuse, et préparait une grande toile de costumes, de plusieurs mètres en tous sens, et devant, si j'ai bien entendu, représenter le passage de Henri III à Venise. — M,u de Fauveau témoignait le vif désir de connaître le Philibert- Emmanuel, de Marochetti. Sa mère et M"* de La Rochejacquelein s'étant mises à nier que la Jeanne d'Arc fût de la princesse Marie, M"* de Fauveau a répondu que tout au moins avait-elle pu en composer le plâtre, et que l'oeuvre ainsi n'en était pas moins sienne ; que d'ailleurs on était dans une maison où il n'était guère permis de douter qu'une femme pût tenir un marteau. — On a fini par parler de Sablé la chienne, et des chiens en général. Mm* de La Rochejacquelein a, à Tours, une petite levrette florentine, qui fait peur à voir sauter tant elle est légère. Quand nous passerons par Ussé, qui se trouve aux bords de la Loire, entre Tours et Saumur, nous devrons nous informer s'il y a quelqu'un au logis.

Hier samedi, j avril, nous avons fait notre dernière visite, nous avions voulu nous y présenter à trois heures, mais comme nous débouchions sur le Fondacci San Spirito, nous avons vu ces dames qui filaient en voiture ; ellej nous ont renvoyés au soir. En entrant, elles nous ont appelés à voir la Madone de M"«de La Rochejacquelein, qui est exposée dans une chambre et qu'on venait d'y apporter. Nous l'avons vue là les premiers. L'enfant est ravissant et la Vierge est bien belle. M"' de Fauveau aimait beaucoup deux petits anges qui volent au-dessus en priant ; celui de droite, qui croise les bras, lui plaisait surtout. L'Enfant a un mouvement de puissance superbe. Le cadre est carré, et c'est la plus grande dimension qui soit connue. Elle est aussi d'un effet énorme, quoique d'un relief réel très mince. Elle a été longtemps dans les ateliers de Bartolini, qui la donnait a tout le monde : à M. de Jassand pour obtenir que le prince visitât son atelier, — à M. de Keriou, — un peu, je crois, à M. de Laborde; — mais personne ne pouvait la faire sortir de l'atelier. On est rentré au salon, et M"" de La Rochejacquelein a dit à Ernest qu'il ferait de petits missels délicieux s'il restait à Florence ; que s'il s'y était attardé davantage, elle lui eût demandé une petite image; sur quoi, il s'est bien vite engagé à dessiner la patronne de la comtesse, qui a décliné son nom de Félicie, qu'elle a commun avec M"e de Fauveau. Sainte Félicie est une martyre du Pont. Le genre du martyre est incoiyiu. — Nous avons regretté de ne point voir, avant de partir, le portrait de M"* de La Rochejacquelein, mais nous avons été repoussés avec perte: Vous le verrez a Paris, nousa-t-on dit, et ainsi de l'œuvre nouvelle qu'elle ébauche en ce moment. M" de La Rochejacquclain nous a confié le rouleau qui renferme le portrait du Dante à remettre à M. Letondal. Dans quinze jours, M*1 de

MADEMOISELLE DK FAUVEAU.

La Rochcjacquelein repart pour la France. M"e de Fauveau lui enverra bien plus tard toute la cargaison de ses marbres. Pendant qu'elle me parlait, je ne m'occupais guère qu'à regarder ses divines mains, et ses pieds qu'elle a si jolis et si petits pour une femme à qui, disait-elle elle-même, à cause de ses aventures de guerre, on supposait nécessairement de la barbe et des mains calleuses. — J'ai tâché, pour la fin, de la mettre sur la Vendée. Elle m'a conté les ordres et les contre-ordres de cette malheureuse affaire. Les d'Autichamp ont tout empêché en prêchant la temporisation au maréchal. On ne pouvait réussir que parla surprise des cantonnements, et on les a attendus. Madame, en arrivant, écrivit un petit mot à M"1* de La Rochejacquelein, mais elle ne l'a pas vue dans toute la guerre. Elle s'était mise à sa disposition et elle faisait passer les ordres. Elle était à Saint Aubin le jour de la Pénissière, et, la nuit qui suivit, elle vit M. de Girardin dans un champ. C'est Emmanuel de Girardin qui était mort dans la journée, et il y avait trois frères à la Pénissière. La métairie elle-même appartenait à un jeune homme d'Angers ou de Nantes qui était fort indifférent à tout le mouvement. M. de Girardin, qui, depuis plus de deux mois, avait sa bande sur pied et la laissait soupçonner le moins possible, fut averti qu'on devait l'attaquer. Il choisit la Pénissière comme le lieu le plus favorable à une défense. M"» de La Rochejacquelein a donné au prince du bois brûlé de la Pénissière. — J'avais parlé à M"* de La Rochejacquelein de M. do Sombreuil que j'avais rencontré parfois à Paris chezsonvieuxcamaradeM.de Bien ville; elle-même l'avait vu tout dernièrement en Suisse et MM« de Sombreuil avait contribué à une petite loterie que la comtesse avait ouverte en faveur de Diot. — Après les événements de la Vendée, M"* de La Rochejacquelein resta plus de six mois cachée et poursuivie avec M,le de Fauveau. Le passage de M11*' de Fauveau par Paris se fit très heureusement. Pour M" de La Rochejacquelein ce fut plus difficile. A Paris même elle fut dénoncée un jour qu'elle était sortie pour aller à l'église ; mais elle échappa par bonheur et passa en Suisse, où ont pris asile plusieurs familles vendéennes en ce temps-là.

Nous nous sommes exhortés à l'espoir et nous nous sommes séparés. M'" de Fauveau s'était depuis longtemps retirée. Elle nous avait tendu sa main à presser, nous invitant à revenir le plus tôt que nous pourrions à Florence, et nous avait dit que si nous y reparaissions pour quelque temps, on chercherait à nous caser d'une manière plus commode et moins coûteuse. M»« de Fauveau nous a aussi donné congé bien gracieusement, et nous ne devons plus revoir personne. Ainsi finit l'épisode de ces tant douces soirées de Florence, qui seront certainement pour nous le meilleur souvenir de notre voyage d'Italie.

Octobre i8Bj. - La vie est ainsi faite que cette M"' de Fauveau, à laquelle s'attache ineffaçablement en ma mémoire l'un des mois les plus délicieux, les plus fervents et les plus printaniers de ma jeunesse, je ne l'ai rencontrée que deux fois depuis 42 >« première quand, en 1856, je lui amenai à Florence, ma femme, la sœur du pauvre Ernest Lafontan, accueilli par elle quinze ans plus tôt avec tant de grâce et de bonté ; — la seconde fois, à Paris, où j'eus le bonheur de l'entrevoir chez son vieil ami le baron de Coubertin. — Quant à la comtesse de la Rochejacquelcin, la veuve d'Auguste le Balafré, la fille de l'auteur d'Ourika, je ne l'ai revue qu'une fois, en 1874, à Paris, dans son hôtel de la rue de Grenelle, le jour où elle voulut bien me consulter sur les soins à donner à un tableau de Francia, qu'elle désirait faire revenir d'un château possédé par elle aux environs de Bologne.

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