‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 21 sur 88 · M. CAVÉ · texte numérisé non relu

M. CAVÉ

Quand j'ai 'connu M. Cavé, que son livre des Soirà'S de Neuilly avait fait, sous Louis- Philippe , chef de l'Administration des beaux-arts au ministère de l'Intérieur, il n'était plus rien, malgré sa vigueur encore solide, que l'ami fort écouté, assurait-on , de son compatriote rouennais, M. Senard, ministre de l'Intérieur sous Cavaignac. Cela veut dire qu'on était en 1848 et que Ch. Blanc et Jeanron gouvernaient Beaux-Arts et Musées. De tous les événements du monde des arts auxquels il avait été mêlé durant quinze ans, un seul avait alors le privilège d'émouvoir M. Cavé, c'était la façon brutale dont on l'avait expulsé de son poste, quand le 24 février, le jour môme do l'émeute triomphante, le sculpteur Garraud s'était présenté à son bureau et lui avait signifié qu'il eût à f..... son camp, et tout de suite; et il avait fallu obéir à Garraud. Tous ceux qui l'ont connu s'accordent à dire que c'était un

homme fort spirituel et fort intelligent, que M. Cavé, très apprécié d'Eugène Delacroix et de tous les artistes supérieurs, qu'il savait appliquer à des travaux dignes d'eux ; mais pour les artistes de seconde portée, et ceux-là sont les plus nombreux et les plus circonvenants, il ne songeait pas à mettre assez de mitaines aux moments de ses audiences; ses mots, parfois, étaient durs, et il s'était fait des ennemis enragés qui, à la mauvaise heure, le payèrent sans pitié de la même monnaie. Ce n'était pas la mode, en ce temps-là, d'être tendre aux artistes- et quand de la rue de Grenelle ils allaient au Louvre, chez M. de Caiileux, ils tombaient de Charybde en Scylla. Je me souviens toujours, quand j'entra dans l'Administration des Musées, en 1846, combien j'étais étonné et mortifié pour ces pauvres gens de l'accueil rude et impoli qui leur était fait en nos bureaux, et j'admirais leur endurance. En ce sens, les peintres et les sculpteurs gagnèrent beaucoup à la révolution de février; on commença dès lors à les respecter et à les tenir pour ce qu'ils valaient, et leur immixtion à la gérance des Salons par les jurys d'admission et de récompenses n'y fut pas inutile. Et puis c'étaient deux artistes ou écrivains d'art, Ch. Blanc et Jeanron, qui venaient d'être mis à la tête des deux principaux services, et ils devaient à leurs confrères, dont ils dépendaient quelque peu par l'opinion, des ménagements dont MM. de Caiileux et Cavé, s'appuyant directement sur le roi et sur le ministre de l'intérieur, se croyaient malheureusement trop affranchis à l'égard de leurs administrés. D'ailleurs chacun sait, qu'au moins pour parler de Ch. Blanc, ses formes étaient fort douces et agréables et n'avaient rien d'orgueilleux. Je n'ai pas besoin de dire que Garraud, la bête noire de M. Cavé, et plus gueularJ, comme on dit aujourd'hui, que méchant, n'avait fait que passer par les bureaux de l'Administration des beaux-arts, où de toute façon il était impossible; il avait, trois ou quatre jours après sa terrible entrée rue de Grenelle, cédé I: fauteuil à Ch. Blanc, lequel était amené là, comme on pense bien, par le crédit de son frère, membre très important du Gouvernement Provisoire. Et sur Ch. Blanc je ne reviendrai pas.

M. DE GUIZARD

Les malins, en 1852, prétendaient que quand on demandait à ce bon M. de Guizard comment il était devenu directeur des Beaux-Arts : — C'est bien naturel , répondait-il , ma femme fait un peu de peinture et ma fille joue du piano. — Eh bien! c'est triste à dire, mais les vraies raisons n'en valaient même pas celle-là. M. de Guizard avait été nommé directeur parce que M. Guizot et M. de Rémusat, et les autres rédacteurs du Globe, de i^}0, devenus fort en crédit par la réunion de la rue de Poitiers, s'étaient souvenus de leur ancien collaborateur et avaient voulu le mettre hors de gêne. Le nom de Charles Blanc n'était plus en faveur à cause de son frère; sa place de direc-

teur des Beaux-Arts avait semblé bonne à prendre, et on l'avait donnée à l'ancien journaliste comme on lui eut donné un bureau de tabac. Voilà le cas que même des hommes d'État considérables faisaient alors et ont souvent fait depuis de l'Administration des arts en France. M. de Guizard était d'ailleurs un fort brave homme, affable et doux qui, sentant son incompétence, ne fit ni bien ni mal, et apportait même une certaine fermeté dans le règlement des querelles entre les artistes et ses bureaux à propos des questions d'exposition. Il était bègue, mais l'émotion agissait singulièrement sur lui ; je l'entendis un jour défendre son budget à la Chambre et fus bien étonné de voir que l'abordage de la tribune lui avait du coup supprimé son bégaiement. Il garda deux ans la place, puis la céda à M. Romieu que le besoin de caser convenablement l'auteur du Spectre rouge, à la suite du coup d'État, amena avec des titres plus drolatiques encore, si possible, à la direction des Beaux- Arts.

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