‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 36 sur 88 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

puissances de l'Europe, par l'Angleterre (tout au moins par l'un de ses plus richissimes amateurs), par la Russie, par l'Espagne et par la France. L'Empereur ne voulait pas être vaincu dans cette mêlée mémorable ; il fit prier M. Lacaze. qui passait avec raison pour bien connaître l'Ecole Espagnole.de revoir avec attention la fameuse Vierge de Murillo ; celui-ci ayant affirmé sans hésitation qu'a son avis le maitre n'avait jamais peint une plus belle Assomption, l'Empereur donna carte blanche au directeur général, en lui ouvrant un crédit illimité. M. de Nieuwerkerke se chargea lui-même de la conduite de l'affaire ; et il faut dire qu'elle fut menée dans le plus parfait mystère : au lieu d'envoyer à la bataille son représentant naturel, le conservateur des peintures du Louvre, il se rendit de sa personne à la salle Lebrun dans le quartier du Sentier, où devaient se pousser ce jour-là les formidables enchères. Li salle était comble et l'on s'y étouffait, et notre directeur était tout bonnement mêlé à la foule. Buisson et moi nous nous trouvions assis quelques bancs derrière lui, et je puis certifier que pas un signe ne trahissait son émotion pen.lant que montaient et montaient toujours les centaines de mille rancs. QuinJ le tableau fut adjugé à ce prix fantastique, j'allais dire insensé, et qu'on n'avait jamais vu dans aucun; vente, de 615,000 francs, un homme qu'on n'avait pas l'habitude de voir dans ces sortes de fêtes des amateurs de peintures fit passer sa carte au commissairc-priseur ; c'était M. Lepage, l'armurier bien connu de la rue Richelieu. Mais, au même moment, M. de Nieuwerkerke, se dressant de toute sa haute taille, prononça ces simples mots: «Messieurs, c'est pour le Louvre.» — Non, je n'ai de ma vie entendu tonnerre pareil d'acclamations, c'était à faire crouler la salle ; on eût dit une victoire nationale, et c'en était une en effet ; c'était si bien un triomphe d'orgueil chauvin, que les salves d'applaudissements continuant toujours même en dehors de la salle, les gens que nous rencontrâmes dans la rue du Sentier et qui n'avaient jamais vu le tableau, et peut-être ne devaient jamais le voir, après s'être enquis de la nouvelle qui mettait tant de monde en rut, nous serraient les mains d'enthousiasme et criaient plus haut que lesautres : ce fut à coup sûr l'une des belles journées de M. de Nieuwerkerke.

Les ministres, personnages qui. comme Panurge, craignent naturellement Us coups, ont eu de tout temps, Empire ou République, un faible pour les commissions qui les parent ou les couvrent. M. Walewski ne fut pas exempt de ce travers et s'imagina un beau jour d'instituer une commission pour les acquisitions. En faisaient partie, si j'ai bonne mémoire. MM. le marquis Maison, Lacaze, Marcille, Viollet le Duc, Gatteaux, et peut-être M. de la Salle. M. Reiset présentas son acceptation l'Hohbima et le Philips IV de Velasquez. Elle lit grimace pour Velasquez et ne fut plus reconvoquée. Je ne sais pas même si une autre commission, où figuraient MM. Robert Fleury, Flandrin, deux ou trois autres notoriétés, n'a pas fonctionné, une séance, elle aussi, pour veiller aux restaurations, et à cellelà M. Reiset avait proposé le Saint-Jean de Raphaël.

SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS os

tj vraie commission du Louvre, et celle-ci née de s;s entrailles et non pas créée par M. de Nieuwerkerke, nuis fermement maintenue par lui, ç'a été le Conservatoire, dont Clément de Ris, secrétaire muet, rédigeait les procès-verbaux; on y traitait en conscience de toutes les affaires intéressant les musées, et leurs acquisitions, mais on y parlait en gens pratiques, sobres de paroles, et sans viser a cette éloquence, noyante et délayante, que nous avons vue, hélas ! pratiquer depuis lors au grand dommage des questions débattues.

La grosse affaire de la surintendance fut la réforme de l'Ecole des beaux-arts, affaire pleine de querelles, d'ennuis acerbes, de mots cruels, d'attaques tellement violentes et personnelles qu'elles ébranlèrent pour l'avenir et menacèrent de ruine immédiate la haute situation que la faveur impériale venait de créer au surintendant. Et cette bourrasque dont il n'avait pas à coup siir prévu les éclats tombait sur l'homme qui, naturellement doux et calme, point « bon haïsseur », connue les aimait l'Anglais Johnson, point aventureux en administration, » était complu jus pu- la dans la tranquille amitié des artistes, et ne s'était jamais montré à eux ni agressif ni turbulent, mais plutôt patient aux attaques sourdes et biaisantes de ses ennemis. Il est vrai que, cette fois, l'affaire était gravv*, d'autant plus étonnante dans sa forme et ses conséquences qu'elle s:mhlait plus contraire à son tempérament ; c'est qu'en effet l'on peut dire qu'elle ne venait point de lui; M. de Nuuwcrk:rke endossait la, sous l'apparence d'une réforme qu'il pouvait croire utile et opportune, une rancune qui n'était point la sienne et la couvrait bravement de son autorité. — Ce que j'ai à dire de ce coup d'Etat déséquilibrera peut-être par sa longueur le présent portrait du comte de Nieuwerkerke, mais que le lecteur me pardonne, car je ne saurais où mieux parler de Cette terrible tempête qui fut dételle importance pour le surintendant.

En août iS<>3, je me trouvais à Pierrefonds, où nous avaient conduits les soins a donner à une pauvre enfant. Nous étions logés à l'hôtel où descendait d'habitude Viollet le Duc, quand il venait surveiller la magnifique restauration, qui est peut-être son plus parfait ouvrage; les ruines fameuses de ce château, ces ruines les plus romantiques de France, je les avais parcourues en septembre mil huit cent quarante-huit, et je dois avouer que, quinze ans plus tard, il m'eût été difficile Je les reconnaître. Un jour donc que Viollet avait bien voulu me montrer luimême leur merveilleux état de résurrection, en m'expliquant les inductions si profondément ingénieuses qui l'avaient guidé dans les moindres détails, nous sortîmes, le soir, après dîner et nous commençâmes à flâner le long du lac, en causant d'abord de son travail, et de la tour de Coucy sur laquelle il ne tarissait pas; et puis, du grand événement du jour, qui était la publication de la Vu dt fous de Renan. Viollet en était aux anges ; jamais ne s'était vu tel succès de lecture dans toutes les classes. Le catholicisme ne se relèverait point d'un pareil coup.

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