IV. — M. Waddington
Quitter M. Wallon pour M. Waddington, je dois confesser que, sauf la toujours vague appréhension de l'inconnu, et de l'heure du passage, et des préventions possibles, ce fut un soulagement pour tous. Celui-là au moins était un gouvernant et un gentleman. Il était vigoureux d'aspect, quasi trapu quoique de taille moyenne, barbe et cheveux drus et chatains,les yeux enfoncés dans une figure pleine, grand fumeur, ne craignant point le grand air et les exercices du corps, rien de pédant quoiqu'il soit archéologue et numismate distingué, membre, comme M. Wallon, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Son éducation avait été toute anglaise, plus Saxon, en somme, de race et de tempérament que Français. Il aimait les chevaux, et je crois bien qu'il est Je seul grand-maître de l'Université que l'on ait vu si souvent sortir à cheval du ministère de l'Instruction publique pour aller prendre l'air au bois. Loyauté était sa devise : dans les rapports sociaux et d'amitié, nul n'a jamais dit qu'il ne la pratiquât pas fermement et ceux de ses camarades que j'ai connus lui étaient fort dévoués. Cependant il m'est revenu
i2 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.
plus tard qu'il était très capable de regarder, sans broncher, tomber à l'eau un ancien collaborateur, dès que celui-ci n'eût plus été dans sa main ; il paraît que c'est peccadille dans la vie d'ambition. Comme ministre des beaux-ans, il est l'un des seuls de mon temps qui ait fait figure et qui ait eu compétence. Ami de M. de Vogué, il avait visité l'Orient et les monuments de ses grands déserts, il avait étudié les fresques de la Toscane et de l'Italie du Nord. Cette étude profita fort, en 1876, à la défense des peintures du Panthéon, lors du discours, le meilleur peut-être comme forme et élévation, de sa carrière ministérielle,qu'il dut prononcer en réponse aux attaques violentes deMM.Bouchet et Madier de Montjau. Je lui garderai toujours une vive reconnaissance de cette réponse brillante et habile, d'autant plus méritoire et généreuse et « loyale » de sa part qu'elle venait d'un protestant convaincu, et qui ne fut ému, en pareille occasion, que par l'intérêt de l'art et des artistes engagés. Il avait la main ferme et l'esprit clair, point tout à fait dégagé de rancunes. Plus d'une fois la politique l'obligea, bon gré malgré, à des petites concessions fâcheuses aux exigences tatillonnes et tracassiéres des commissaires du budget. Au demeurant, c'était un laborieux bien ordonné, ne s'embrouillant point dans les dossiers, qu'il signait tranquillement, le soir, dans son petit hôtel de la rue Dumont- Durvillc, car il était l'un des rares ministres qui aient eu le bon esprit de se réserver un recueillement possible en demeurant dans leur logis d'habitude. C'est sous lui qu'eut lieu cette inauguration solennelle de la nouvelle manufacture de Sèvres, marquée par l'épisode bizarre de la première rencontre du maréchal et de M. Gambetta, figurant là comme président de la commission du budget et que le ministre présenta brusquement au président de la République, lequel s'en laissa voir un peu interdit. La représentation de cette cérémonie fut confiée, sur ma demande, à M. Edm. Hédouin, qui peu après la refusa, et elle passa à Gauchcrcl, lequel n'a jamais mené à fin ni l'eau-forte ni même le dessin. Décidément je n'ai pas eu de chance dans ces commandes d'estampes de solennités nationales. La cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de 1878, confiée à M. Edm. Hédouin, en échange de celle-ci, n'a pas eu meilleur destin. Puisque je viens de parler de l'inauguration de Sèvres, je dois ajouter, a l'honneur de M. Waddington, qu'à l'occasion de ma respectueuse allocution à Mgr l'évêque de Versailles, qui mit en si grotesque fureur les journaux anti-catholiques, lesquels, ni plus ni moins, demandaient tous ma tete, le ministre, un moment embarrassé par ces cris, ne me gourmanda cependant qu'avec une grande modération. Sous M. Waddington commencèrent les premiers travaux prépa-
MES MINISTRES
ratoires de cette Exposition universelle, source pour moi de tant d'ennuis et de déboires, et où, dès l'origine, la bonne volonté de mon ministre et celle de M. Teisserenc de Bort, ministre du commerce, homme de bonnes formes et d'esprit distingué, plus tard celle de MM. Brunet et de Meaux, eurent tant de peine à obtenir des commissaires du Champ-de-Mars, ingénieurs avant tout, les plus minces égards, que leur propre plan leur imposait, pour les Beaux-Arts qui en formaient le centre et le cœur. Tout là, du premier au dernier jour, se disputa pied à pied, sou à sou, tout s'y passa en batailles et chicanes continuelles, en réclamations hargneuses et désagréables, en guettant une êclaircie favorable entre les éternels et si inutiles beaux discours du commissaire général. — C'est également au consentement de M. Waddington qu'est due la réunion annuelle des sociétés des beaux-arts de la province à la Sorbonne dans le même concours que les sociétés savantes de nos départements ; et ce fut lui encore qui, après les larges distributions aux musées de province, de tableaux et sculptures anciens et modernes, opérées sous M. de Fourtou et M. de Cumont, et par lesquelles j'avais cru devoir vider les magasins de l'Etat que d'excellents ouvrages encombraient sans profit, autorisa cette répartition de 3oo.ooo estampes, morceaux de musique et cartes de géographie, amoncelés inutilement dans notre dépôt légal, et qui inonda les écoles de dessin, les musées, les écoles primaires et les écoles militaires, et dont sut profiter, pour sa part, la bibliothèque de l'Opéra. Il est vrai que, comme nous n'aimions rien laisser perdre, l'Opéra, de son côté, nous avait abandonné les modèles en plâtre des motifs décoratifs de son ornementation, et que ces modèles, eux aussi, furent répartis par lots entre bon nombre d'établissements scolaires. — En somme, M. Waddington s'intéressa de bon coeur aux écoles: à celle des Beaux-Arts de Paris où, le 7 juin 1876, il inaugura et ouvrit au public le musée des études; aux écoles de Lyon et de Dijon; — à l'inventaire des richesses d'art, dont il estimait la pensée et gourmandait les lenteurs d'exécution ; — à la commission des monuments historiques et au projet de loi pour là préservation des monuments.
Dans son cabinet, il écoutait bien, prévoyant posément, avec le sangfroid de sa race anglaise et la facile bonhomie de l'homme bien élevé, les objections de presse ou de tribune. Il fallait toutefois manœuvrer dans ces audiences rapides, avec une certaine prudence, pour ne point blesser l'autorité un peu chatouilleuse du maître, qui du reste n'avait rien de mesquin. Il avait, et je lui ai entendu manifester hautement, une confiance absolue en ses directeurs, et c'étaient en effet des hommes d'une
expérience et d'une sûreté admirables que MM. Boutan, Mourier, Dumesnil, de WatteviHe, Tardif, de Boissieu,Guizot ; et sur lesquels tout ministre soucieux du respect traditionnel des droits acquis, a pu se reposer aveuglement jusqu'au jour de la rénovation radicale du cabinet Ferry. Ce qu'il était dans son cabinet de la rue de Grenelle, M. Waddington l'était partout, aussi bien à la commission du budget qu'à la tribune de l' Assemblée, ne cherchant jamais le brillant, mais la discussion simple, solide et familière; là encore c'était un homme de procédés anglais, et je dois dire que cette manière de débatteur d'affaires, toute contraire à la mode française, me séduisait beaucoup. Elle n'a rien valu, je le confesse, pour accroître dans le Parlement français et au dehors la faveur de M. Waddington ; et cependant si les républicains veulent à la longue se faire prendre au sérieux par les parlements étrangers, il faudra qu'ils renoncent aux grandes phrases et aux périodes boursouflées et creuses de la tribune de 91. — En résumé, pour nous, simples serviteurs pratiques de l'administration française, M. de Fourtou et M. Waddington ont été deux ministres.