‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 52 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous voici «nu 24 février i885. Je veux, pendant qu'il m'en souvient encore, raconter ce qui s'est passe' au Louvre, il y a trente-sept ans.

Le soir du 23 février, Jules Buisson et moi avions rencontré Clément de Ris et Edmond Hédouin qui se rendaient chez Boissard, à l'hôtel Pimodan, dans l'île Saint-Louis, où se débattaient les affaires du jury de la prochaine exposition. Il faut dire que le salon de 1848 était en pleine préparation : les tableaux étaient déposés depuis longtemps dans la galerie du Louvre; l'Institut, le terrible Institut avait commencé ses jugements. Les artistes, comme de coutume, voire plus que de coutume, étaient en effervescence. Villot, Boissard, Jeanron, Clément, avaient été chargés de rédiger les plans révolutionnaires de reforme absolue dont j'ai parlé à propos de ce dernier. Nous débauchâmes pourtant nos deux amis et nous voilà tous quatre, pleins de l'émotion du jour, nous dirigeant vers le quartier de l'IIôtcl-de-Villc ; nous avions constaté dans les rues d'alentour de cet Hôtel-de-Ville, un sentiment d'acquiescement aux propositions courant à cette heure-là de ministère Odilon Barrot et Thiers; puis nous remontions la rue Saint-Martin, où l'on rencontrait à chaque pas des patrouilles qui excitaient plus qu'elles ne calmaient le courant des bandes populaires. Nous arrivons au boulevard et nous entrons près du Bazar Bonne-Nouvelle dans un café, où on lisait la Patrie à haute voix, en discutant pêle-mêle et d'un ton fort échauffé les nouvelles du soir. Nous resortons sur le trottoir et voyons passer une longue patrouille de cavaliers à manteaux blancs. Le boulevard était sinistre, on rencontrait des gens qui couraient effarés, on parlait de fusillade ; c'était apparemment celle du boulevard des Capucines. Nous regagnons notre quartier Saint-Germain par la place des Petits-Pères, dont le poste, à cette heure, n'avait pas encore été envahi, et quand nous sommes rentrés chez nous, Buisson rue de Beaunc, moi rue de l'Université, à deux pas de là, j'entends par mes fenêtres sonner le tocsin dans les tours de Saint-Sulpicc.

Le lendemain matin on s'éveille fort perplexe. Je vais chez Buisson qui s'apprêtait à rejoindre sa compagnie de la garde nationale, et je me dirige vers le quai du Louvre pour entrer dans le Musée et me mettre à la disposition de M. de Caillcux; mais toutes les grilles étaient fermées, et j'appris plus tard par Eud. Soulié que lui-même n'avait pu pénétrer dans le Louvre qu'en se mêlant au piquet de gardes nationaux chargés de la garde intérieurè du Palais et dont

faisait partie ce jour-là M. Pierret, l'ami d'Eug. Delacroix. Je retraversai la Seine pour rôder dans mon quartier ; les voyous démolissaient le petit poste isolé, presque adosse à l'Institut, sur le quai Malaquais et qui n'a plus été reconstruit. Un moment après, voyant, des fenêtres de M. Lafontan, les masses de peuple armé déniant sur le quai du Louvre, je pris le pont des Saints-Pères et tombai, juste à son extrémité, devant le pavillon Lesdiguières, sur un groupe où Champfleury pérorait contre la Régence. Que voulez-vous? Nous étions si curieux de l'inconnu, et voilà que la Régence ne convenait pas à Champflcury. J'appris quelques heures plus tard qu'on avait vu mon autre ami Baudelaire se promenant dans les bandes avec une carabine sur l'épaule. Jamais les poètes et les gens de lettres ne se sont tant mêlés d'une révolution qui semblait une œuvre de fantaisie.

Laissant la colonne d'insurgés braillards continuer sa route vers les Tuileries, déjà envahies, je me jetai dans la place du Carrousel et tournai à droite vers le Louvre. Avant d'arriver à la place du Musée, je rencontrai le long des baraques en bois, Pradier en veste et pantalon de velours, coiffé d'un large chapeau, et accompagné de deux jeunes femmes, qui revenait de cher M. de Caillcux, et plus loin à gauche, débouchant de la rue des Écuries-du-Roi, des gamins qui traînaient au bout d'une corde un buste de Louis-Philippe. Enfin, entré au Louvre, je me présentai à M. de Cailleux; il avait auprès de lui Henri Gérard, le neveu du peintre et notre confrère dans l'administration, et Eudore Soulic, qui s'était Je matin glissé là, comme je l'ai dit. M. de Cailleux nous chargea aussitôt, Eudore et moi, d'aller ouvrir la porte de la galerie à laquelle frappaient à grands coups les insurgés venus des Tuileries. Ils n'étaient pas nombreux, ni bien menaçants, et dès que nous nous montrâmes ù eux, nous n'eûmes qu'à leur dire qu'il était de leur honneur de ne pas toucher aux tableaux des vieux maîtres non plus qu'aux œuvres des artistes qui encombraient le grand salon et la galerie en vue de l'exposition toute prochaine, pour qu'ils nous répondissent du respect du peuple pour les richesses de la nation. A peine deux ou trois gamins s'amusaientils à échanger leurs casquettes sales contre les casquettes galonnées de quelques gardiens du Louvre. Plus loin nous en rencontrâmes qui se faisaient traîner par leurs camarades dans le fauteuil à roulettes dont usait madame Adélaïde dans ses visites au Musée. Nous faisions inscrire de loin en loin à la craie par le gardien qui nous accompagnait, sur le parquet de la grande galerie, devant les piles de tableaux destinés au salon : Respect à la propriété nationale et au bien des Artistes, et cela suffit pour que pas une œuvre, sauf un pauvre petit méchant tableautin de l'école allemande, ne fut touchée ni endommagée. Nous pénétrâmes dans les Tuileries par la porte du fond de la galerie que nous n'avions jamais vue s'entrouvrir que pour les fils du Roi, quand ils s'aventuraient discrètement à jeter de loin en loin un coup d'œil sur les préparatifs de l'exposition. Ce

jour-là cette porte avait été forcée par le courant de l'émeute, et je ne sais comment, dans une embrasure du passage, se trouvaient posés à terre sur un plateau les reliefs d'un déjeûner destiné sans doute aux officiers de service du palais, et auxquels ils n'avaient guère songé à toucher. La cohue était effroyable dans toutes les chambres et galeries du château ; nous étant avancés jusqu'à la salle du trône, nous vîmes, au milieu des hurlements de forcenés, les draperies de ce trône, — le trône bourgeois, — qu'on mettait en lambeaux. Il y avait déjà dans cette salle des curieux de toute sorte, et nous aperçûmes même Balzac qui y avait pénétré avec un de ses amis, et c'est la dernière fois que je l'aie vu. Les émeutiers, ivres de bruit et de leur trop facile victoire, plus encore que de leur vin bleu, ne sachant que faire de leurs armes, déchargeaient leurs fusils par les fenêtres, au hasard, pour le plaisir, les uns vers le jardin, sur les statues et les cygnes des bassins, les autres vers la place du Carrousel, fourmillante d'envahisseurs, et quelques-unes de ces balles allèrent tomber ju sques dans la petite cour du Sphynx, qui formait alors l'entrée du Musée. M. de Cailleux, dès que nous fûmes rentrés près de lui, nous chargea de raccoJler quelques hommes sur la place pour en composer un poste de garde au bout de la galerie des tableaux, et ce ne fut pas chose difficile ; les premiers venus que je rencontrai traversant le Louvre le fusil sur l'épaule, au premier mot que je leur dis de la protection du Musée et sur la promesse d'être nourris et désaltérés (la cave du père Jousselin, l'économe du Musée, y passa tout entière en quelques jours), se laissaient conduire et embrigader. Jamais l'on ne vit émeutiers plus débonnaires, et d'humeur plus honnête que ceux de cette première heure de triomphe ; le lendemain, après la nuit passée dans l'orgie des Tuileries, ils étaient bien moins commodes. Je m'échappai un moment jusqu'au quai Malaquaispour y porter des nouvelles ; une brute, à coup sûr sans mal vouloir, y avait logé la balle de son fusil entre les deux fenêtres, et effrayé les pauvres jeunes filles. De là je poussai jusqu'au bout du quai Voltaire, et je fus ému par la première image vraiment révolutionnaire qui me fût apparue ce jour-là ; c'était un grand gars boucher, les manches retroussées, portant une hache sur l'épaule, et tenant par la bride le cheval d'un garde municipal sur lequel était juchée à caliberda une fille de Saint- Lazare, coiffée du casque de ce pauvre municipal certainement tombé dans la fusillade de la place du Palais- Royal. Pendant ce temps-là, un garde national, escorté d'un tambour et se hissant sur l'ombre d'une barricade, ébauchée au carrefour de la rue du Bac et de la rue de l'Université, lisait à quelques badauds une pancarte annonçant la proclamation de la République. Aussitôt la nuit tombée, je regagnai le Louvre. Les scènes les plus étranges s'y succédaient. Tantôt c'étaient de bons émeutiers qui, se souvenant d'avoir pratiqué cette rubrique en i83o, apportaient à M. de Caillcux des pendules, des coffrets vides, et divers menus meubles, sauvés par eux, disaient-ils, du sac des Tuileries, et deman-

daient au Directeur un certificat de leur acte de probité civique, qu'on leur échangeait quelques jours plus tard contre une récompense honnête ; et M. de Gûlleux multipliait, sans sourciller, ces certificats, dont il nous disait avoir délivre les pareils pour de pareils objets, dix-huit ans auparavant ; et de ces sauveteurs il y en eut une procession durant toute la nuit. — Tantôt c'était une faction organisée sous la longue galerie de bois qui, depuis le mariage du duc d'Orléans, était accolée à la grande galerie du Louvre, et pour laquelle on redoutait un incendie. C'est la première faction que je montais de ma vie, et la seule consigne qui y était donnée, outre celle bien entendu, d'écarter les incendiaires, était de ne pas se tenir en perspective derrière les guichets donnant sur la Seine, pour ne pas servir de point de mire aux passants du quai, qui seraient tentés de décharger leurs fusils sur les factionnaires. La préoccupation des incendies était le grand souci de cette terrible nuit. De grands feux étaient allumés ici et là sur la place du Carrousel pour rechauffer les insurgés ; l'un de ces feux plus flamboyant que les autres, léchait de ses énormes flammes les murs d'un poste, établi près le pavillon de Rohan. M. de Cailleux qui, de tout le jour, n'avait pas un instant quitté le Louvre et ne savait rien du dehors, m'ayant, vers le milieu de la nuit, envoyé demander des nouvelles des Princes et de son ami Dauzats, à M. Asselinc, l'ancien secrétaire du duc d'Orléans, — M. Asselinc logeait dans le bâtiment de la rue de Rivoli, qu'on appelait, quelques semaines après, la maison Sobrier, et où nous avons vu, depuis, sous l'empire, la grande aumônerie, puis la direction des Bâtiments civils, — je traversai ces navrants feux de bivouac de l'émeute, dont les fumées tourbillonnaient dans toute la place, et je voyais le long palais des Tuileries tout embrasé de lumières comme par une fête infernale, et des flammèches aux mille étincelles s'échappaient de toutes les cheminées, et deux de ces cheminées étaient en plein incendie. — Quand j'eus rassuré M. de Cailleux sur le départ des Princes et sur Dauzats, je remontai dans la galerie et là, à cette porte dont j'ai déjà parlé, qui communiquait avec les Tuileries, c'étaient d'autres émotions, les unes étranges, les autres abominables. On avait vu arriver, on ne sait comment, un homme saoul comme une grive, armé d'un fusil chargé jusqu'à la gueule ; il y avait successivement fourré jusqu'à douze balles, et il voulait encore en ajouter d'autres, en le brandissant à grands gestes autour de lui. Il prétendait venir de Neuilly sans s'être arrêté; il avait à l'arrière de la tête une longue blessure en estafilade, par laquelle le sang coulait abondamment et dont il ne se doutait pas dans son exaltation. On le voulut désarmer de ce terrible fusil qui à coup sûr allait éclater au premier mouvement de l'ivrogne, et tuer ou blesser ses voisins; mais il n'en voulait point entendre parler, et il fallut le prendre par la soif qui le dévorait; on l'acheva avec deux bouteilles du vin du père Jousselin, et l'on n'eut son arme que quand la brute se fut écroulée comme morte sur le parquet. Pour commander ce poste scabreux

de l'extrémité de la galerie, on avait eu la bonne chance de mettre la main sur un élève de l'École polytechnique : son uniforme avait le don, ce jour-là, de méduser l'émeute. Ce qui n'empêcha que, vers les deux heures du matin, un autre ivrogne s 'étant présenté, venant des Tuileries, pour sortir par la galerie, chargé d'un paquet douteux, le factionnaire le voulut arrêter, et comme il insistait, le garde croisa la baïonnette. L'autre, comme un furieux, tira son sabre et le plongea net dans le ventre du factionnaire. — • Tout cela ne nous disait rien de bon pour l'heure où ces milliers de sauvages, en delirium tremens, qui avaient dans une nuit vidé les caves des Tuileries, se baugeant avec leurs femelles de Saint-Lazare sur les lits des Princesses, brisant tout, pillant tout, embrenant tout, chercheraient une issue pour sortir du Palais, et se porter en masse, annonçait-on, vers le château de Vincenncs. Le pauvre Louvre, si le tourbillon de cette multitude furibonde et inconsciente prenait le chemin de sa galerie, pouvait voir anéantir en une heure ses plus merveilleux chefs-d'œuvre, et que faire? et qui pourrait le défendre? Nous eûmes l'idée d'aller battre le rappel chez les artistes les plus proches, et de les supplier d'arriver au plus vite avec ceux de leurs confrères qu'ils pourraient raccoler, pour s'interposer avec nous, entre les hordes populaires et les plus pures richesses de la nation. Me voilà, dès la pointe du jour, traversant le Pont des Arts, et courant à la Monnaie pour y réveiller tout d'abord mon ancien camarade de collège, Albert Barre, élève de P. Delaroche, et dont son père fit plus tard un excellent graveur de la Monnaie ; — puis de là chez Buisson, rue de Beaune; puis ensemble chez Hédouin qui se chargea d'aller quérir Célcstin Nanteuil et les Gourlicr et lesLeleux.il faut dire qu'à cette heure les quais étaient déserts ; les Tuileries seules grouillaient, et devant leur guichet passaient tranquillement, sans être inquiétées, deux grosses charrettes chargées de farines. Après ma tournée faite, je regagnai le Louvre, et les artistes presque aussitôt commencèrent à arriver et à se joindre à nous. Par bonheur, nous en fûmes quittes pour nos frais de prévoyance, car l'heure étant sonnée de la prétendue marche vers Vincennes, les Tuileries se vidèrent tumultueusement par la cour du Palais, et aucune bagarre ne troubla la sécurité de notre cher Louvre. Mais les artistes étaient venus ; ils étaient venus en grand nombre, se faisant signe les uns aux autres, et ils y restèrent. Le corps de garde fut fixé au rez-de-chaussée de la cour du Sphynx, sous l'escalier de Percier et Fontaine, dans ce petit renfoncement où, quelques semaines avant, nous enregistrions les tableaux destinés à la prochaine exposition. Qui saurait dire ce qui s'est débité là, au milieu de la fumée des pipes et des cigarettes, de coq-à-l'3ne et de charges d'atelier, et de folles billevesées sur l'art, et de discussions passionnées sur l'organisation des artistes, à propos du Salon, dont l'examen par le jury de l'Institut venait d'être si brusquement interrompu et ne devait plus être repris. Et quand la fumée était trop épaisse, on montait dans les galeries et les discussions recommençaient.

J'en ai déjà dit deux mots à propos du Salon de 1880: 0 Ziegler, — le gros Zicglcr, — paraissait dans la grande galerie et voulait faire l'inventaire des Musées en trois jours; Couture criait : «A l'Hôtel-de-Ville 1 » et courait embrasser Lamartine. » — Et cela dura des jours et puis des jours; car les artistes, une fois sortis de leurs ateliers, et n'ayant plus, par les préoccupations publiques, de goût à leur pinceau, revenaient volontiers à ce petit club du Louvre où ils se plaisaient à débattre le sort de leur confrérie, débat qu'ils allaient bientôt continuer à l'école des Beaux-Arts, et dans les étranges réunions de Valentino, de l'Institut et du Palais-Bourbon. Il m'est resté de ce corps de garde du Louvre un petit papier que je m'amuse à transcrire ici pour la curiosité de sa signature : < Veuillez remettre à M. Duvignau un reçu pour un fusil qu'il a apporté hier soir. — Le i*r mars 1848. — Cëlestin Nanteuil, chef de poste (1). » — On se souvient que les journées qui suivirent le 24 février, furent des jours tristes, désagréables, de tempête molle et de bourrasque. Soulié et moi, déjà quelque peu fatigués de ces tournoiements inutiles des artistes dans le Louvre, des propositions à contre bon sens des Ziegler et des braillerics des Couture, et

(1) Puisque me voilà mettant la main dans le sac aux autographes, j'en veux encore tirer celui-ci, d'une signature amie et non moins inattendue. J'avais fait la sottise, le i5 mai 48, d'aller chercher un fusil à la mairie et de m 'embrigader dans la compagnie des gardes nationaux de mon quartier, qu'on enferma, pour tout exploit, dans le jardin du Luxembourg; nous faillîmes y mourir de faim. Cela me dégoûta à ce point du métier, que — faut-il l'avouer : — je fus pendant cinq ans un garde national incorrigible, un déplorable réfractairc; les condamnations du conseil de discipline pleuvaient sur moi, les meilleures excuses n'y pouvaient rien. Et quels juges pourtant! l'un est mort aux galères, ou les avait méritées. J'ai connu à plusieurs reprises les horreurs de l'hôtel des Haricots; si bien qu'à l'un de ces pénibles voyages, ayant été incarcéré dans le cabanon dit des Artistes, demeuré célèbre par les fusinages de Dcvcria, de Decamps, etc., j'y trouvai, entre autres croquis d'Espagne, mon profil dessiné par Buisson, lequel, par parenthèse, y avait transporté et fort avancé son tableau de la fontaine d'Ocafia. Le traître avait écrit en espagnot ces paroles prophétiques : a Portrait d'un qui ne tardera pas Avenir ici.» — 11 avait dit vrai, et je passai deux jours avec leurs nuits à tracer sûr le plâtre, hélas! trop effaçable, des couplets vengeurs contre mon commandant Dar... J'en eusse dû crayonner, une autre fois, de plus vengeurs encore contre ce Du Sommerard, signataire de l'ordre d'écrou ci-dessous, le même Du Sommerard, je suppose, qui devait être un jour l'un de mes plus chers collègues et confrères, après avoir été l'un des plus brillants, des plus fringants et des plus zélés cavaliers de la Garde nationale : « Je certifie que le sieur De Chcnnevièrcs (Charles-Philippe), demeurant quai Conti, i5 (17), — 18* bataillon, 8* compagnie, condamné à subir 24 heures de prison, par décision du conseil de discipline dudit bataillon, en date du 26 juillet 1832, est entré à la maison d'arrêt et de discipline de la Garde nationale de Paris, le 17 septembre i852, ù 9 heures et demie du matin, et qu'il y est resté jusqu'au t8 septembre i83a à g heures et demie du matin. — A Paris, le 18 septembre i85i.i — Pendant les préparatifs de l'exposition de i853, j'allais être contraint de nouveau à me constituer prisonnier, au grand dam de ma réputation parmi les artistes, quand une bonne Princesse qui était là copiant le portrait du baron de Vicq, entendit du coin de l'oreille ma plaintive demande de congé, et se prit à rire à grands éclats; elle me renvoya avec un petit billet au général de Lawœstinc qui me raya des cadres, mais au prix de quel sermon du général! Pour lui, qui n'était pas de la Garde nationale était un mauvais citoyen. Princesse, c'est là l'un de* services inoubliables que j'aie dus à vos bontés !

de l'indiscipline trop haut parlant des gardiens, nous avions vu, à un certain moment, passer Mérimée et le comte De Laborde en garde national, qui s'en allaient dans les Tuileries chercher les tableaux les plus précieux dont ils savaient la place dans les appartements des Princes, et entre autres la Stratonke de M. Ingres. Nous suivîmes le même chemin par la porte que nous savions et parcourûmes les quelques chambres les plus proches du Louvre. Non, je n'oublierai de ma vie le dégoût qui me souleva le cœur : les raffalcs de vent tourbillonnaient par les carreaux brisés; les meubles étaient en miettes et ces miettes jonchaient le sol mêlées aux détritus de vases et de bouteilles ; les tableaux déchirés par des coups de sabres ou de baïonnettes ; les tapis et les lambris étaient trempes et pollués d'ordures de toutes sortes, et de tout cela montait au nez une infecte puanteur de bran d'ivrognes. C'était à rendre l'âme ; nous en avions assez, et nous rentrâmes comme effarés. Qu'était-ce pourtant après tout? Une nuit de fête du peuple roi.

Le 26 février, vers les 9 heures du matin, je débouchais de la cour du Louvre dans la petite place du Musée, quand j'aperçus Eud. Soulié qui s'entretenait avec un homme d'assez haute taille, à tète vigoureuse, intelligente, point distinguée, mais où l'on reconnaissait d'instinct un républicain de ce temps-là ; cheveux frisés et ébouriffés, nez carré, forte moustache, longue redingote marron au col relevé, et cravate blanche ; il tenait un fusil sur l'épaule, comme s'il eût monté la garde sur cette place. Soulié me nomma à lui; c'était Jeanron qui venait de prendre possession de la direction des Musées à lui confiée par Lcdru-Rollin. Il me demanda, par manière de conversation, ce. qui se passait dans mon quartier. Je lui répondis que je venais de traverser le pont, et que sur la rive gauche, on commençait à replacer les pavés, à nettoyer les rues et à démolir les barricades. Jeanron fit une grimace, comme s'il eût voulu dire que l'on y mettait à son goût trop d'empressement et que les barricades eussent bien pu rester là par prudence quelques jours encore. Cependant le gaillard ne perdit pas son temps et dès que M. de Cailleux lui eut fait remise de son modeste appartement, à l'entresol de la cour du Sphynx et des papiers administratifs, pour se retirer très dignement chez Henry Gérard, qui lui avait offert l'hospitalité dans l'hôtel de la rue Saint- Germain-des-Prés, qu'il tenait du grand peintre son oncle, Jeanron se trouva en quelques heures, et comme par miracle, entouré des aides qu'il attendait ou qui s'étaient convoqués eux-mêmes, et s'enfermant avec eux, entreprit d'urgence son travail d'organisation, personnel et matériel. Ce Conseil de la première heure se trouva composé tout naturellement, outre Longperier, de ceux que Jeanron avait pratiqués chez Boissardà l'hôtel Pimodan, lors des réunions pour la réforme des expositions : Villotet Clément de Ris, puis son ami Sensier, puis Soulié dont on avait besoin pour s'orienter dans la maison, et que Villot connaissait de vieille date par les Pierret, alliés de son beau-frère l'architecte Villa. Jeanron en avait

bien écarté quelques autres dont il ne se souciait pas. La garde des sculptures en bloc lut réservée à Longperier, de Laborde ayant été immédiatement évincé; Villot eut les peintures en remplacement de l'excellent M. Granct qui, il est vrai, s'était toujours mêlé trop insuffisamment de sa conserv ation ; Soulié au premier moment eut les dessins et la chalcographie, mais il ne tarda pas à céder les dessins au paysagiste Jules André, recommandé par Hauréau, vieil ami et ancien complice en républicanisme de Jeanron. Clément ne voulut rien. Les antiquités Égyptiennes ne tardèrent pas à être confiées à un très singulier personnage, aux théories plus que bizarres, Camille Duteil, solide et haut de taille, homme très doux et très désintéressé, bon enfant et disert, républicain passionné, qui se fit tuer bravement en province, en combattant le coup d'État de décembre. Le très tranquille, pauvre et honnête Th. Salmon, le peintre des gardeuses de dindons, fut plus tard utilisé pour Versailles. Sensier, l'homme de confiance de Jeanron, obtint dès le premier jour, l'importante succession du brave M. Davin, notre chef de bureau.

Deux ou trois jours après que M. de Cailleux eut quitté le Louvre, il nous fit savoir qu'il recevrait volontiers ses anciens employés du Musée, pour les remercier «prendre congé d'eux. Nous allâmes tous à l'heure dite chez H. Gérard. 0 bizarre nature humaine! Ce M. de Cailleux, la terreur et le détesté de la veille, celui que M. Dubois, le sous-conservateur des antiques, le caustique à la dent dure, nommait notre garde-chiourme; celui que l'honnête Davin, n'appelait jamais que « Monsieur », comme s'il eût été son domestique ; celui qui naguères à Henry Gérard, aujourd'hui son hôte, adressait devant les gardiens, en pleins préparatifs de l'exposition, au milieu du salon carré, les boutades les plus mal sonnantes; celui que Soulié, aux rares moments où il était appelé par lui pour * les notes sur le musée de Versailles ou les premières épreuves du nouveau catalogue de la galerie du Louvre, n'abordait jamais que pâle comme un linge, prévoyant ses cruelles rebuffades; celui qui, racontait-on, avait, au sortir du bain, reçu en caleçon Meissonier pour lui remettre sa médaille ; et de qui les employés de ses bureaux avaient si bien appris à recevoir les malheureux artistes de cet air rude, désobligeant, presque grossier, dont j'avais été si fort froissé dès le premier jour; celui qui, pour ma part, avait si durement accueilli mon entrée au Louvre ; — quand nous nous retrouvâmes devant lui pour la dernière fois, devant cet homme dont nous ne nous rappelions plus alors que le renom légitime de ferme justice, de probité, d'absolu désintéressement et qui, serviteur fidèle de son roi, le cœur tranquille et sans l'ombre d'un doute sur son devoir, sortait du Louvre si dignement, plein d'honneur et de pauvreté, après trente ans d'austère administration, nous nous sentîmes tous pris d'une émotion profonde ; nous avions les larmes aux yeux en lui serrant la main, et Soulié qui avait eu le plus à souffrir de ses rudesses, et le plus à espérer de

son départ, mais qui portait en lui-même l'âme impressionnable et tendre d'une femme, éclata en sanglots que rien ne pouvait arrêter et qui finirent en crise de nerfs. J'ai vu, depuis lors, plusieurs révolutions, et des bouleversements sans nombre de la direction des musées, mais je n'ai jamais assisté à une séparation plus émue d'un chef de service et de ses sous-fonctionnaires. Était-ce le spectacle de la grave impassibilité de l'homme devant l'écroulement de sa haute situation de la veille? Était-ce notre inexpérience de ces sortes de renversements de fortune devenus si communs depuis et quasi journaliers ? Était-ce un reste de cet esprit de famille administrative, encore vivace alors et qui s'est si fort émoussé qu'il n'en reste plus trace ? — Jamais plus nous ne revîmes M. de Cailleux. Nous savions qu'il s'était retiré dans un galetas, vivant étroitement d'une petite pension que lui faisait le Roi, et s'occupant de chimie pour laquelle il avait toujours eu du goût, témoin le certain vernis inventé jadis par lui et dont on usait au Louvre au grand chagrin de nos tableaux de maîtres. — Il venait, dans ses dernières années, sommeiller fort régulièrement à son académie des Beaux-Arts, où il fut remplacé par notre confrère Ém. Perrin. J'ai regretté depuis, quand le fils du baron Taylor voulut bien me communiquer, pour mon éloge académique de son père, un certain dossier de papiers de famille, que M. Perrin n'ait point connu la très belle série de lettres que M. Taylor recevait de son ami M. de Cailleux durant son expédition d'Egypte à la recherche de l'obélisque de Luxor. Presque toutes se rapportaient aux bouleversements de la révolution de juillet et au changement de fortune de leurs amis communs ; très respectueuses des grandeurs tombées. L'émeute qui dix-huit ans plus tard regrondera autour du Louvre ne l'a pas en i83o troublé outre mesure; peu ou point d'inquiétudes pour leur propre avenir; on sent, Dieu merci, que leur ami Atthalin sera là pour les sauvegarder dans la nouvelle * maison du Roi; l'âme reste haute, dédaigneuse et ferme, et j'ai pu déjà citer cette phrase datée du 24 octobre i83o : « Nous autres bonnes gens, qui voulons le bien pour le bien, qui nous occupons de gloire, nous vivrons gueux et mourrons misérables. 0 Souhaitons pour M. de Cailleux que le fils du baron Taylor, quand il écrira les mémoires projetés sur son père, n'oublie pas de citer tout du long, ces lettres fort intéressantes pour l'histoire du certain monde qui alors gravitait autour du Louvre, et qui font tant d'honneur à ce courageux bourru.

Jeanron avait toujours été dans le monde des artistes, un être asser particulier. D'abord c'était un peintre démocrate, et la graine, dans ce temps-là, en était rare encore. Il avait été, dès sa jeunesse, mêlé d'outrance à la politique, et à toutes les sociétés secrètes, et à toutes les conspirations, et à toutes les émeutes ; mais il était aussi de ceux, espèce assez commune, qui s'entendent très bien à sortir sains et saufs de l'arrière d'une barricade. Combattant de

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i83o, combattant de i83a,et alors il s'était dérobé aux poursuites dans la maison de Sirey, le fameux jurisconsulte, et de là son mariage. Confident et élève du Buonarroti (le dernier neveu de Michel-Ange, et l'historien et complice de Babeuf), intime ami de Godefroy Cavaignac, partant lié de près avec le général son frère, il faut lire la profession de foi qu'il publia, tout comme un autre, en avril 184S, au moment des premières élections, pour se rendre compte de la langue et des titres politiques du personnage. Le goût qu'il avait toujours eu pour les bavardages de clubs, clubs révolutionnaires ou clubs d'artistes, et où il aimait à se dépenser, avec sa forte voix un peu faubourienne, en propositions toujours osées, parfois réalisables, avait, l'on n'en doute pas, fait grand tort à sa peinture. Cependant cette peinture n'était pas la première venue : elle pouvait paraître brutale, et cherchant le vulgaire, mais elle n'était pas bête. Elle était rousse, et cuite, et rissolée, toute de pratique et de mémoire et la nature n'y était pour rien; elle visait à l'énergie, au Rembrandt, et au Caravage, plutôt encore au Salvator Rosa. Comme il était né à Boulogne, en 1810, il se disait élève de Souchon de Lille, mais plus souvent il prétendait avoir étudié sous Sigalon, et c'était une manière de se poser entre les vigoureux. Mais encore une fois, son vrai modèle était Salvator, c'est-à-dire un maître tout de rudesse et de fantaisie, dans ses conceptions, et qui a constamment joui d'une bonne renommée parmi les révolutionnaires pour son aventure de la conspiration de Naples. Il va sans dire que, dès le début, Jeanron s'était voué aux sujets d'émeutes, et dans cette première manière, le musée de Caen conserve de lui un tableau de petits voyous parisiens auprès d'une barricade, qui n'est certes pas sans valeur. Son dessin était ferme et anguleux, tout de chic, et il était l'illustrateur né de l'Histoire de dix ans, de L. Blanc. Plus tard, il aborda tous autres sujets, tnemes les bibliques, où il pouvait pasticher, selon son instinct, ses maîtres préférés. Puis on le retrouve associé à son corépublicain Léclanché, pour une traduction de Vasari, traduction fort utile d'ailleurs à l'immense majorité des amateurs français ignorants de la langue italienne ; Léclanché traduit, Jeanron recopie les petits portraits placés par Vasari en tête de ses notices ; puis il est censé fournir des notes et des commentaires pour ces notices; il n'y avait à cela qu'un embarras : Jeanron, bon bavard et esthéticien en chambre, se sentait en réalité fort étranger à l'érudition spéciale et précise qu'il fallait pour un tel travail ; mais personne ne savait plus dextrement glisser sa besogne au prochain, tout en s'en réservant l'honneur, et celle-ci il la remit à Kolloff, très au courant des recherches et de la littérature d'art allemandes; au bout de quoi, le nom de Jeanron, inscrit sur la couverture de la publication, lui donna parmi les artistes la réputation d'un docteur. C'est encore ainsi que, lors des longues discussions, à l'Hôtel Pimodan, sur l'organisation projetée des Salons, durant les semaines qui précédèrent les journées de février,

6a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Jeanron, fort mêlé par son bagout à ces grands projets révolutionnaires des peintres et des sculpteurs, avait été chargé de formuler avec Villot et Boissard les conclusions des débats ; mais il trouva moyen de repasser à Clément de Ris la rédaction du chapitre de règlement qui lui incombait. Il lui suffisait que la part prise par lui à ces débats l'eût mis bien franchement en vue parmi . les artistes, et ses vieilles relations avec Ledru-Rollin, Recurt, Flocon, Marrast et les Cavaignac aidant, la vocation de Jeanron à la direction des musées était, comme naturellement, sortie des pavés de 1848.

A peine était-il assis à son bureau de ministre de l'Intérieur, le jour même du 24 février, Ledru-Rollin avait signé l'arrêté suivant : « Tout ce qui concerne la direction des Beaux-Arts et des Musées, autrefois dans les attributions de la Liste civile, constituera une division du ministère de l'Intérieur. Le jury chargé de recevoir les tableaux aux Expositions annuelles sera nommé par élection... Le Salon de 1848 sera ouvert le 14 mars. » Et par un autre arrêté, daté du 29 février, « le citoyen ministre de l'Intérieur charge le Directeur du Musée national du Louvre d'ouvrir l'Exposifion de 1848 sous le délaide i5 jours. Tous les ouvrages envoyés cette année seront reçus sans exception. Tous les artistes sont convoqués à l'Ecole nationale des Beaux-Arts, le 5 mars 1848, à midi, pour nommer une commission de 40 membres, savoir : i5 peintres, 11 sculpteurs, 5 graveurs, 5 architectes et 4 lithographes, chargés avec le concours de l'administration du Musée national, du placement des ouvrages à exposer.» — Ainsi dès le premier jour, les deux grandes conquêtes sont faites : l'élection par les artistes du jury d'admission, et le placement des ouvrages par les délégués des exposants. Le reste viendra de soi après de longs tâtonnements. Et ici il faut rendre honneur aux artistes et au bon mouvement de leur premier suffrage. Savez-vous quelle liste éclatante sortit de ce scrutin du 5 mars, à ne parler que des peintres : Léon Cogniet, Ingres, E. Delacroix, H. Vernet, Dccamps, Robert-Fleury, Ary Scheffer, Meissonier, Corot, P. Delaroche, J. Dupré, E. Isabey, Drolling, H. Flandrin, Roqueplan ; et les supplémentaires c'étaient : Isabey père, Brascassat, Théodore Rousseau, Couture, Abel de Pujol. Que peut-on imaginer de plus large, de plus loyal, de plus impartial, et en vérité de plus grand ? Inutile de dire qu'une si noble équité, après s'être maintenue pendant deux Salons, alla s'affaiblissant, peu à peu toutefois et comme à regret II est juste d'observer que quasi tous ces illustres ou leurs équivalents nous manquent aujourd'hui ; mais avouons que, par la seule pente irrésistible du suffrage universel vers le moindre, nous avons bien changé tout cela ; et le plus bas niveau, celui auquel on viendra, n'est pas encore atteint.— Les Musées et celles des commandes qui s'y rattachaient, avaient tout d'abord, avec les Expositions, rejoint au ministère de l'Intérieur, l'ancienne division des Beaux-Arts qui y fonctionnait de vieille date, et qui des mains de Cavé, passait à celles de Ch. Blanc, après l'apparition éphémère de Gar-

raud, que j'ai racontée ailleurs. Cette réunion de tout ce qui touchait aux Beaux- Arts attribuée au ministère de l'Intérieur était à nos yeux unecombinaison illogique et déplorable, et je ne pus m'empGcher, quelques semaines plus tard , d'en expliquer mon sentiment sous forme d'une pétition « à l'assemblée nationale, sur la nécessite de transférer l'administration des Beaux-Arts du ministère de l'Intérieur à celui de l'Instruction publique (1) ». Je l'insérai dans le Corsaire du 24 mai 1848 ;

(1) Voici d'ailleurs cette pétition :

« A l'Assemblée nationale. Sur la nécessité de transférer l'administration des Beaux- Arts du ministère de l'Intérieur à celui de l'Instruction publique.

1 Citoyens représentants, l'un des premiers devoirs de vos comités sera de reviser l'organisation de l'administration publique d'après les règles pures de la raison et de la justice, tâche qui se bornera le plus souvent à ramener chaque département administratif à & pensée créatrice et constitutive, qu'il a corrompue ou transformée depuis 1792.

i C'est pourquoi je crois devoir dès aujourd'hui, vous signaler l'un des vices capitaux de l'organisation actuelle, et vous en proposer le remède motivé avec ce projet de décret :

€ L'Administration des Beaux-Arts sort des attributions du ministère de l'Intérieur, pour entrer dans celles du ministère de l'Instruction publique. 1

« En effet, les Beaux-Arts, citoyens représentants, n'eussent jamais dû être séparés de l'Instruction publique, et ma proposition s'appuie à la fois sur les éternels fondements du sens commun, et sur les traditions de la première République Française, sources précieuses d'institutions logiques.

1 Dans les premiers jours qui suivirent la Révolution de Février, quelques écrivains demandèrent qu'il fut créé un ministère spécial des Beaux-Arts; les écrivains comprenaient $ans doute instinctivement que l'administration des arts se trouvait au ministère de l'Intérieur déplacée et en souffrance, mais ne se rendaient certes pas compte des causes simples du mal.

< Ne multiplions pas sans nécessité absolue les grands rouages de l'administration supérieure. Il n'est pas plus besoin d'un ministère spécial des Beaux-Arts, qu'il n'est besoin d'un ministère spécial du travail ; il ne s'agit que de leur faire respirer à suffisance un air salubre et naturel, et de les ramener, les beaux-arts comme le travail, à leur ministère propre, en élargissant et en en affermissant les principes et les garanties.

« La haute administration était beaucoup moins divisée dans les premières années de l'ère révolutionnaire qu'elle ne l'a été depuis. Le comité d'instruction publique institué par la Convention avait sous sa dépendance et son active impulsion toutes les commissions conservatrices des monuments d'arts et de sciences. Le ministère de l'Intérieur, sous le Directoire encore et sous le Consulat, avait gardé, parmi ses attributions multiples, la direction de l'Instruction publique, et sous ce même titre il continuait ù gouverner les beaux-arts. — L'on suit tristement la variation des titres que prit de l'an V à l'an VIII de la République, la cinquième division du ministère de l'intérieur, de laquelle dépendait l'administration du Musée central des arts, car ces diverses dénominations montrent le discrédit graduel avec lequel on considéra les beaux-arts, et comment la pensée gouvernementale s'habitua peu à peu à séparer faussement l'idée des arts de celle d'instruction publique. En l'an V, la cinquième division du ministère de l'Intérieur s'intitulait Direction générale de l'instruction publique ; le directeur général était Gingucné. — Dans tette même année, le bureau qui correspondait avec le Louvre était le bureau des Mutées, bibliothèques et Conservatoires. — En l'an VI, ce bureau gardait encore son titre à peu près intact : Bureau des Musées-Bibliothèques. En Tan VII, la cinquième division était encore celle des Établissements littéraires; — mais dès cette année VII et dans l'an VIII, celui de ses bureaux dont le Louvre prenait les ordres, s'appelait bureau des beaux-arts et des Fêtes nationales, dénomination qu'il continua à porter fort longtemps.

« Certes, depuis cette époque, les beaux-arts eussent encore été trop heureux et trop honorés si on eût laissé leur pensée jointe à celle des fêtes nationales. C'était, en ce* temps surtout, un beau et large rôle qu'ils n'ont même plus joué depuis lors. Mais il y

r»4 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

et comme je reconnaissais que l'organe manquait d'autorité', je le fis tirer à part pour répandre mon idée et la faire parvenir jusqu'à sa destination. Cette prétention était d'un jeune homme, et il a fallu une heure extraordinaire de bon sens à la troisième république, et une vraie clairvoyance démocratique aux deui

avait déjà loin pour eux, comme dignité et comme gravité, d'être associés aux fêtes nationales, au lieu d'entrer en partage avec les bibliothèques et les conservatoires de sciences dans le but magnifique et vraiment orgueilleux de l'instruction publique d'alors. Car savez-vous, citoyens représentants, quelle idée la Convention se faisait de l'instruction publique, à quelle hauteur elle la considérait, et quelle en estimait les moyens: Lisez ces lignes que j'extrais de l'instruction sur la manière d'inventorier et de conserver dans toute, l'étendue de la République tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à l'enseignement, proposée par la commission temporaire des arts, et adoptée par le comité d'instruction publique de la Convention nationale (an II de la République).

t Les objets qui doivent servir à l'instruction du peuple méritent toute l'attention Jes vrais amis de la patrie; on les trouvera dans les bibliothèques, dans les Musées, dans les cabinets, dans les collections sur lesquelles la République a des droits, dans les ateliers où sont rassemblés les instruments les plus nécessaires à nos besoins, dans les palais et dans les temples que décorent les chefs-d'œuvre des arts, dans tous les lieux où des monuments retracent ce que furent les hommes et les peuples, partout enfin où les leçons du passé fortement empreintes peuvent être recueillies par notre siècle qui saura les transmettre, avec des pages nouvelles, au souvenir de la postérité. — Tous ces objets précieux qu'on tenait loin du peuple et qu'on ne lui montrait que pour le frapper d'étonnement et de respect, toutes ces richesses lui appartiennent. Désormais elles serviront à l'instruction publique ; elles serviront à former des philosophes, des magistrats éclairés, des agriculteurs instruits, des artistes au génie desquels un grand peuple ne commandera pas en vain de célébrer dignement ses succès, des professeurs qui n'enseigneront que ce qui est utile, des instituteurs enfin qui, par une méthode vigoureuse et simple, prépareront de robustes défenseurs de la République.»

c Hcurtaut Lamerville, entretenant, en l'an VII, le Conseil des Cinq-Cents de la création d'écoles des Beaux-Arts dans les départements, lui parlait à la fois au nom de deux commissions d'instruction publique et d'institutions républicaines.

• L'Empire créa pour l'instruction publique un ministère spécial; l'instruction publique valait bien cela. Mais M. de Fontancs n'envisagea l'instruction publique qu'au point de vue le plus étroit; il crut que la science des livres était tout son gouvernement, et négligea tout ce qui, en dehors de la lettre écrite, pouvait parler à l'intelligence un langage vivant e! élevé. Il ne fit donc sortir du ministère de l'Intérieur que le personnel et l'administration des Lycées et des Académies, laissant à ce ministère les Beaux-Arts et les théâtres, c'est-à-dire la moitié de son autorité et de ses ressources.

f Or, le ministère de l'Intérieur n'ayant plusdans ses attributions l'intégralité de ce grand département d'instruction publique et n'en ayant plus conservé par erreur qu'un démembrement, ne songea plus à comprendre l'esprit et les besoins de cette partie désormais secondaire et toute à part de son administration, et ne la considéra trop souvent que comme bonne à exploiter au bénéfice de ses autres divisions; de là ces donations d'objets d'art réparties a diverses époques entre des villes non en mesure du degré de lumières et d'instruction qu'elles réclamaient, mais en récompense de services civils ou militaires, glorieux ou deshonnêtes.

c De tels abus doivent être tranchés vifs par le régime républicain, et la raison qu'il doit consulter en tout, doit remettre, je l'ai dit, en son vrai lieu et dans ses justes limites chaque grande division de l'administration générale. Le ministère de l'instruction publique est appelé à un développement immense par la Révolution de Février. En lui reposent, pour bien dire, mieux qu'en tout autre les destinées durables de la nouvelle République. 11 faut donc lui rendre tout son privilège, toute son importance, toutes ses annexes logiques, toutes ses armes, toute sa puissance; et la première force à lui restituer, ce sont les beaux-Arts. Les artistes et les collections d'art ne seraient plus, de la part d'un minis-

esprits de Gambetta et de Jules Simon pour aboutir d'accord à une telle conclu-

sion saine et féconde, au lendemain même du 4 septembre. Jcanron, avec une suprême adresse, s'était dégagé de toute responsabilité

envers l'exposition des artistes. Nul cette année-là, lui étant chargé du salon, ne pouvait se dire blessé par un refus, puisque tous étaient admis, tous allaient être placés par leurs pairs. Pour l'avenir, ils seraient les électeurs de leurs juges. On sait ce que fut cette fameuse exposition de 1848, et le souvenir est resté légendaire de l'enfant dans le buisson de roses, et de la tête d'arabe et de vingt autres de pareille force. Ce fut un éclat de rire immense, et les bons tableaux de ce Salon,— et il n'en manquait pas, — furent loin d'obtenir le même succès que les grotesques. Leçon utile d'ailleurs et péremptoire pour les Salons qui devaient suivre. Mais' encore un coup Jeanron n'en souffrit pas; et s'étant tiré si habilement d'un premier pas qui pouvait lui être si scabreux, il compléta son débarras, en obtenant que les expositions ne se feraient plus au Louvre, et que ses galeries et salons n'appartiendraient plus dorénavant, et sans intervalle, qu'aux chefsd'œuvre des maîtres anciens. On se rappelle en effet que jusqu'en 1848, le grand Salon, la grande galerie, six semaines avant l'ouverture des expositions, étaient fermés au public et envahis par des charpentiers qui dressaient devant les merveilles de l'art ancien des murailles de madriers et de planches sur lesquelles on appliquait les deux mille cadres bons ou méchants de l'école vivante, et, quatre mois durant l'Europe entière était privée de l'admiration de nos plus précieuses peintures, et nos artistes de l'étude de leurs plus utiles modèles. Sans parler des dangers vraiment terribles que couraient chaque année, par les manoeuvres hâtives d'aussi rudes ouvriers, nos Raphaël, nos Titien et nos Rubens. En congédiant à jamais du Louvre, ces Salons annuels, habitués à son hospitalité depuis

tre affairé avant tout des plus hautes questions politiques de la France, l'objet d'une attention distraite et d'une protection négligente. Le ministère de l'Instruction publique, quand il aurait reconquis l'administration des Beaux-Arts, partagerait sa sollicitude entre les artistes et les savants. Les arts, qu'il s'habituerait vite à estimer comme son influence la plus brillante et la plus profitable, sauraient exiger de lui la large moitié de son intérêt et de ses travaux. — Le bon sens public et comme une sorte d'instinct n'a jamais cessé d'indiquer la nécessité de fusion des arts et de l'instruction : dans les villes de province, les Musées sont toujours logés sous le même toit que les bibliothèques.

« La vue fréquente d'objets d'art d'un goût pur et élevé agira plus vivement pour l'éducation et la moralisation du peupte que cinquante traités de morale et de science. C'est par les yeux que l'homme se prend toujours, et la jouissance des beaux tableaux l'amèneront à la digestion des bons livres et des saines pensées. Votre jugement individuel développera et multipliera en vous, citoyens représentants, les considérations que j'indique ici sommairement, et vous rendra évidente cette vérité que les beaux-arts souffrent de la position illogique qu'ils occupent au ministère de l'Intérieur, et demandent à retourner à leur gouvernement naturel et légitime, le ministère de l'Instruction publique, arec autant d'instance que l'instruction publique les réclame pour reconquérir sa véritable valeur, ses larges bases, et les grands moyens d'action par lesquels elle compte amener le peuple français à la réalisation des plus beaux réves de bonheur et de gloire.

« Ph. de Ch. »

cent cinquante ans, et en les renvoyant aux palais les plus proches, vides, pour un temps, par la Re'volution, aux Tuileries en 1849, au Palais-Royal en i85o, Jcanron rendit un immense service à la maison qui lui était confiée, et ce jour-là seulement il fut maître chez lui.

J'ai déjà raconte, dans le chapitre de M. de Nieuwerkerke, avec quel entrain, dès le lendemain du Salon de 1848, Villot, Longpérier et leurs collègues, sous la conduite de Jeanron, menèrent la réorganisation des galeries et des salles du Louvre : l'ordre chronologique établi dans le classement de chacune des grandes écoles ; le Salon carré transformé en vaste tribune, ou choix de chefs-d'œuvre de toutes ces écoles, à l'imitation de la Tribune de Florence, et ne lui cédant en rien par la qualité prodigieuse des œuvres ; le Salon des Sept-Chcrainées réservé, après sa décoration projetée, pour la réunion des toiles maîtresses et à jamais populaires de David et de ses élèves et de Frudhon et de Géricault ; — les colosses égyptiens mis en branle et s'emparant magnifiquement de la salle grandiose, où nous avions, depuis tant et tant d'années, l'habitude de voir s'empiler les plâtres et les marbres des expositions annuelles; les dessins commençant à subir un premier épluchement et une première toilette ; la chalcographie enfin révélée au public après avoir été mise sous le boisseau durant cinquante ans, si bien que les amateurs ignoraient son existence et que quelques marchands seulement savaient le chemin de son dépôt et le cachaient de leur mieux à leurs confrères, se réservant de vendre fort chèrement aux collectionneurs, les épreuves de nouveau tirage pour des épreuves de l'autre siècle. — Et dans tous les coins du Palais, ce fut même remue-ménage, même secouement de la poussière ancienne.

J'aurais le droit d'avoir quelque rancune contre ce malheureux Jeanron : il "m'a fait perdre deux années de ma vie, et non des moins alertes. Je veux parler de la création des inspecteurs de musées de province. Il me berna, profita de l'idée pour satisfaire ses amis, ou du moins les ministres et personnages d'influence dont il pouvait attendre protection, et quand le tour fut joué, pour m'ôter tout crédit à crier, il me rabattit au plus bas dans les bureaux, où je fus chargé de distribuer des cartes aux copistes; et de fait, jeune et impuissant que j'étais, je n'eus plus qu'à espérer son départ. Dans cette affaire il fut injuste, et pour si peu qu'il eût confiance dans l'idée, il devait penser que je l'eusse mieux servi que ses quatre inspecteurs ensemble ; mais au demeurant, rien dans le passé ne me rattachait à lui; de près ni de loin je ne lui étais de rien; il eut la bonhomie, quoique me sentant blessé, et mal relégué, de me laisser dans mon coin, où plus tard M. de Nieuwerkerke a pu me retrouver; j'avais eu un moment la pensée de me retirer du Louvre et de lui faire, moi tout petit, une guerre acharnée; les griefs ne m'auraient pas manqué; le baron Taylor m'en dissuada et me donna là un conseil de grande expérience. 11 me faut donc, en fin de compte, lui garder une certaine obligation à ce Jeanron, et dans ses dernières années affligées par

la terrible gêne et par la maladie, je lui prouvai de mon mieux que je comprenais ce que je lui devais, pour ne point m'avoir pousse' hors du Louvre après m'avoir dérobe et ce que devait la direction des Beaux-Arts à celui qui avait été' deux ans, et non sans réels services, directeur de nos musées nationaux. — L'inspection des musées de province, en voici l'histoire :

Dès mes premières recherches sur les peintres provinciaux, j'avais été conduit naturellement à m'occuper beaucoup des musées de la province. J'avais écrit à droite, à gauche, des études telles quelles sur les musées de Lyon, de Rouen, de Cherbourg, etc. ; mes Observations sur le Musée de Caen ne vinrent que plus tard en 1 83 1 ; mais dès 1847, immédiatement après mon premier volume des Peintres Provinciaux, j'avais conçu le projet d'une grande publication sur les musées de province ; le prospectus en avait même été imprimé à Caen, in-4^ chez F. Poisson, sous la surveillance de mon cher et vénérable ami Trébutien, avec le millésime de 1848, e* une belle lithographie par G. Bouet d'après le fameux Sposalijio de Perugin. L'on voit qu'il s'agissait tout d'abord du musée de ma région, et le titre de ce volume de début devait être : « Musées de province. Notices historiques sur le musée de Caen et sur ses principaux tableaux, accompagnées de dessins lithographiés par M. Georges Bouet... a Ce beau projet fut coupé court par la révolution de février ; mais la lithographie de Bouet fut utilisée plus tard dans la plaquette des observations sur ce même musée, en même temps que l'eau-forte que me grava Villot d'après la tentation de saint Antoine de Véronèse, dessinée par lui au cours du voyage qu'il avait fait jadis en Normandie avec Eug. Delacroix. — Je me trouvais donc l'esprit tout éveillé de ce côté, tout échauûe et déjà passablement armé et renseigné, quand la venue au Louvre d'une nouvelle direction, avec un esprit rajeuni, qui semblait disposé aux choses nouvelles, me mit en tête toute une impulsion nouvelle à donner à ces musées. Jcanron n'était pas là depuis dix jours, quand dans un grand galetas, alors inoccupé, du Louvre et qui avait servi jadis à M. Granet, pour l'un de ses ateliers préférés, à cause des grandes charpentes qui le traversaient et du jour à tabatière qui l'éclairait bizarrement, je fis transporter tout ce que les archives du Louvre contenaient de cartons bourrés de paperasses sur les musées des départements et de correspondances échangées de plus vieille date avec les municipalités et les conservateurs de ces collections. Je me pris à feuilleter tous ces documents avec mon entrain de ce temps-là, sans être distrait dans ma besogne oar d'autres visites que celles des souris qui me couraient entre les jambes et que je nourrissais des miettes de mon goûter, ni par d'autres exercices que ceux de la gymnastique que je faisais de l'une à l'autre de ces vieilles poutres monumentales. Villot dans les dernières années de l'empire, avait installé dans cette vaste cachette, située à l'angle sud-est du Louvre, son vrai cabinet de travail, et c'est là qu'il se retirait, loin des curieux, pour dessiner ou écrire les notices de ses

derniers catalogues et ses rapports administratifs. Mais les souris n'y étaient plus; autrement ses études peintes, ses portefeuilles de dessins, ses livres, ses partitions de musique et ses estampes auraient éprouvé beau ravage. — Dès que j'eus de mon mieux dépouillé mes dossiers, je rédigeai rondement et de verve mon « rapport au citoyen Ministre de l'Intérieur, sur la nécessité de placer les musées des départements sous la protection et la surveillance du directeur des musées nationaux résidant au Louvre ». — On a beaucoup, depuis, rabâché sur ce sujet des musées de province, et Clément de Ris en a écrit un bon livre, compendieux et fort utile, mais à ce moment je ne pense pas qu'on eût encore offert à l'étude des renseignements précis et de source certaine sur l'organisation première de ces musées, sur les provenances diverses des œuvres dont ils s'étaient composés à leur origine, et sur la part qu'y avait prise, avec ses règlements bien déduits, et ses réserves nettement formulées, ic gouvernement central de la République de 1794.

Dans ce premier rapport, du mois de mars 1848, après avoir défini les attributions logiques du directeur des musées nationaux, je rappelais comment c l'idée d'établir au Louvre, en galerie publique, les tableaux du cabinet du roi, avait préoccupé, sous Louis XVI, les derniers jours de l'antique monarchie. * La République acheva, au milieu des plus grandes tempêtes politiques qui aient jamais agité le monde, les apprêts de cette collection superbe; par décret du 27 juillet t7y3, elle en ouvrit avec orgueil les portes à la nation, et ne tarda pas à substituera son premier titre de Muséum français, celui de Musée central des Arts. Vous n'ignorez pas comment la fermeture des monuments religieux, l'abolition de l'académie de peinture et sculpture, l'envoi de commissaires de l;i République dans quelques départements du midi, comment surtout nos butins de conquêtes en Belgique et en Italie, produisirent dans le Louvre un encombrement merveilleux. De là, comme première succursale, un Musée Sfécial de l'École française, à Versailles, qui ne fut dissous qu'avec la République consulaire. Dans les premières années de la République, on ne s'occupa guère que de disposer sur les parois du Louvre les plus précieux chefs-d'œuvre de tous les pays. Mais en l'an VII, on trouve à la fois plusieurs pensées données à la création de musées dans les départements, et à leur dotation par le musée central. • — Et après avoir raconté les premières concessions du Louvre à la province, et particulièrement celles magnifiques de i8o3 à i8o5,et de 181 1, où 9J0 tableaux, provenant de l'ancienne collection royale, des églises de Paris et des conquêtes de nos armées en Lombardie, à Venise, à Parme, à Bologne, à Florence, à Pcrouse, et à Rome, à Anvers et à Bruxelles, jusqu'à Munich et à Vienne, furent répartis entre les vingt-deux musées de Nancy, Lille, Toulouse, Nantes, Rouen, Lyon, Strasbourg, Dijon, Maycnce, Bordeaux, Marseille, Genève, Cacn, Rennes, Bruxelles, Montpellier, Tours, Grenoble, Angers, Le Mans, Autun et Amiens, —

j'expliquais comment, « par les termes mêmes du rapport d'Heurtaut Lamerville, el du prêt conditionnel fait à la ville de Grenoble (en l'an VU), il était clair qu'il entrait dans la pensée de la République de former de tous ces musées des départements un système de rayonnement des arts dans les divers points du territoire français, système admettant évidemment unité d'impulsion, centre actif et fécondant... » Ce système avait été vicié successivement par l'insouciance du premier^ Empire saturé de trop de richesses, puis par la loi d'apanage qui, isolant le Louvre de la province, avait fait de lui la plus riche parure des diverses listes civiles de la royauté constitutionnelle. « Les musées de province, livrés à eux-mêmes par l'oubli que le musée central témoignait tacitement de ses droits, et ayant, dans leur éloignement, essayé et reconnu leur indépendance pleine et isolée, s'habituèrent peu à peu à en faire acte, et ces actes par malheur ont eu et ont encore chaque jour des conséquences irréparables. Dans les conditions présentes, tout directeur ou conservateur d'un musée dans les départements, est omnipotent pour le bien, mais surtout pour le mal de sa collection : point de contrôle, point de commission qui l'observe et le gouverne ; rien qu'une responsabilité fictive. En fait, je ne dis pas en droit, il peut restaurer, c'est-à-dire détruire ; il peut prêter aux églises, c'est-à-dire donner; il peut même vendre, prétextant à son conseil municipal, peu capable souvent de juger de la valeur véritable des choses d'art, un échange contre des tableaux nouveaux. Enfin il pourra tarder quarante ans à composer le catalogue d'une importante collection. De tous ces faits des exemples se citeraient aisément... De la création imparfaite des musées de province qu'est-il advenu? ignorance et mépris des départements pour leurs richesses d'art, désolation amère des savants européens sur tant de merveilles qu'ils ont crues perdues et détruites. Ne scmblcrait-il pas juste et naturel qu'une sollicitude légale, intelligente, modérât l'arbitraire ou activât parfois l'incurie paresseuse de quelques conservateurs, empêchât la destruction et la mise au grenier des chefs-d'œuvre de nos vieux maîtres dispersés aveuglément, sans condition de reprise en cas d'abus, entre tant de collections municipales, oublieuses et insoucic uses d'art, chicanières, avares et irresponsables...? « — Aussitôt mon rapport mis au net, Soulié le porta à Jeanron et lui en expliqua la portée, les rouages et les conclusions. Le directeur, entrevoyant le parti qu'il en pourrait tirer pour lui-même, se saisit immédiatement du cahier et me fit affirmer par Soulié qu'à coup sûr il ne manquerait pas de m'assigner un bon poste d'action dans la conduite de cette grosse et très délicate affaire. J'avouerai que sur cette parole je dormis quelques jours tranquille; mais hélas! l'illusion ne fut pas pas longue. Le 10 avril 1848, le Moniteur insérait un rapport signé de Jeanron, et qui, sauf quelques lignes appartenant à la phraséologie administrative, particulière à mon directeur, n'était que la reproduction littérale de mon travail. Et voilà qu'en conséquence de ce rapport, quatre inspecteurs des musées de province étaient

7o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

nommés : Dccaisnc, recommande par Lamartine dont il avait peint le portrait en pied, expose peu avant, le portrait à la le'vrette;— Delattre, le peintre spécial des ânes et ânons, recommande par Lcdru-Rollin ; — Dubois, peintre de marines de troisième ordre, sur la recommandation d'Elias Rcgnault et des Lasteyric; ce Dubois e'tait mal notd, je m'en souviens, auprès des gardiens du Louvre, pour avoir fcigé de l'administration (il en avait le droit), le payement d'un assez méchant tableau de lui, endommage' par le voisinage d'un poêle, lors du dépôt des ouvrages h l'un des derniers Salons; le tort de l'artiste avait été d'abuser un peu de son malheur et d'estimer sa toile mille francs; mille francs, dans ce temps-là, c'était un gros prix, et M*, de Cailleux avait fait solder à Dubois cette somme par les gardiens coupables de l'imprudence; jugez si Dubois leur était cher. — Le quatrième de ces inspecteurs était Séchan, l'habile peintre décorateur, patronné par les Bcrtin et le Journal des Débats. Pas un de ces quatre ne savait le premier mot de la besogne pour laquelle ils étaient choisis ; et ils ne s'y entêtèrent point. Il leur suffît longtemps de toucher les appointements de leur titre. Cependant deux plus avisés cherchèrent comment motiver leur fonction et ces appointements : Dubois s'accola au bureau des Beaux-Arts, et se fit son inspecteur intime auprès des artistes; il allait constater l'état des commandes dans leurs ateliers; et cette charge, en se faisant modeste personnage et très actif, et roulant de quartier en quartier dans son petit cabriolet, il la garda jusqu'à sa mort. — Séchan, artiste de grand goût et d'intelligence et de relations plus relevées, très habile tapissier comme on eût dit au siècle dernier, et comme l'avait fait la spécialité de son art, se fit confier l'organisation du Salon de i85o, la première qui s'ouvrit au Palais- Royal; il en dirigea l'aménagement et il y fit merveille. Dans tout cela, il est vrai, l'inspection a des musées de province» avait sombré; en janvier 1852, M. de Nieuwcrkerke m'en renouvela le titre ; mais le titre sans budget spécial, et jamais un crédit de cent écus ne m'a été ouvert pour aller m'assurcr de mes yeux que les musées de Strasbourg ou de Rennes, de Lille ou de Montpellier avaient un catalogue et dans quel état le conservateur municipal y conservait les chefs-d'œuvre commis à ses soins.

Mais dans le premier moment je ne m'étais point tenu pour battu. Très mortifié au fond de l'âme de la duperie que me faisait-là Jcanron, plus encore par le choix ridicule des inspecteurs auqucls il confiait l'exécution de mon projet, que pour le tour de passe-passe joué à moi-même, j'avais une telle foi dans mon idée, que je ne me rendis pas du premier coup. J'essayai pour ma malheureuse inspection des musées, un sauvetage impossible. Sans sourciller et comme de gaieté de cœur, je rédigeai un nouveau rapport, et beaucoup plus étendu et plus minutieux que le précédent, « au directeur des Musées nationaux, sur les diverses fonctions des inspecteurs, délégués par l'administration des Musées du Louvre, et sur les relations qu'ils doivent établir entre les musées des départements et

l'administration qu'ils représentent ». Ce second rapport s'appliquait à définir les attributions des quatre inspecteurs :* « Ces fonctionnaires auront d'une part à reintégrer au Louvre tous les objets d'art à lui appartenant et dispersés dans divers monuments publics et surtout dans les résidences royales : et d'autre part ils seront les agents intermédiaires de l'autorité protectrice rendue au. Musée central sur les musées des départements » ; et je commençais par transcrire, en neuf grandes pages, les points les plus intéressants de la si curieuse « instruction » publiée, dès l'an II, par la première République française, « sur la manière d'inventorier et de conserver, dans toute l'étendue de la République, tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à l'enseignement, proposée par la commission temporaire des arts et adoptée par le comité d'instruction publique de la Convention nationale ». C'était le bon morceau de la brochure, et plus loin, quand j'en venais, moi aussi, à mon projet d'instruction pour les inspecteurs délégués par la direction des Musées nationaux dans leurs rapports avec les musées des départements, je ne manquais pas de présenter mes fonctionnaires nouveaux aux conservateurs des musées de province non « comme des ennemis et des conquérants, mais loin de là, comme des auxiliaires venant les appeler à prendre part au grand travail de l'organisation des arts en France. Ils sont les émissaires d'un pouvoir tout protecteur, tout organisateur et qui ne veut fermement que faire jouir la France entière de toutes ses richesses d'art en lui en révélant le nombre et l'importance ». Puis je reprenais l'histoire des premiers envois du Musée central à la province, et les lettres h ce sujet des divers ministres de l'intérieur, Benezcth, Letourneur, François de Ncufchâtcau, Laplace, Lucien Bonaparte, aux administrateurs de ce Musée central, tantôt pour exciter, tantôt pour modérer ces prêts aux départements, ou pour faire à ces derniers d'admirables conditions d'échange, alors qu'en retour de tableaux de Tournier, d'André Lèbre, de Rivalz, de Crozat et de Subleyras, l'administration centrale offrit ù Toulouse un Perugin, un Guide, un Gucrchin, un Rubcns, un Crayer et un Champaigne ; et je traçais de mon mieux un cadre modèle, soit pour l'inventaire dema-ndé à chaque Musée provincial, soit pour le catalogue savant de ce Musée.

Inutile d'ajouter que mon second rapport n'eut pas auprès du Directeur le même succès que le premier. On n'avait point besoin d'instruction pour des inspecteurs qui ne voulaient pas être instruits et ne se souciaient pas d'inspecter. Mon travail, — j'avais eu soin d'en faire imprimer les deux parties chez Lacour, pour revendiquer hautement ma pensée et en interpréter clairement le système et les bornes, — mon travail ne servit qu'a inquiéter quelques honnêtes Musées, et même des corps savants de la province, tels que l'académie de Rouen, qui confessa au ministre son compatriote ses graves appréhensions ; je crus devoir leur répondre par la lettre suivante : « A Monsieur le Directeur de la Revue de Rouen sur les inspecteurs des Musées de province. » Ce directeur était mon cher

7a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

et savant ami, M. André Pottier, l'incomparable bibliothécaire de sa ville, l'aller ego de Sauvageot, et que tout le monde a connu par son Histoire de la faïence de Rouen :

« Cher Directeur, il me faut protester au plus vite contre les quelques lignes qui me concernent dans la Revue de Rouen. L'amitié de la Revue pour son collaborateur dévoué lui a exagéré, du tout au tout, ma minime importance dans l'administration des Musées nationaux dont je suis l'un des plus humbles employés. Puis, il faut me hâter de dire que la publication faite par moi: i» du rapport qui a servi à M. le Directeur des musées nationaux pe ur la création d'inspecteurs des musées de province ; 2° des instructions rédigées à l'usage de ces inspecteurs, dans le but de fixer les rapports des musées départementaux avec le musée central du Louvre, provient, comme la pensée même de ces travaux, de ma propre et personnelle initiative, et ne prétend nullement engager l'administration de laquelle je dépens. Je me sais bon gré de n'avoir point attendu les observations de l'Académie de Rouen, pour livrer à la presse mes deux rapports; et je puis dire que M. le Directeur des musées nationaux aurait épargné aux départements beaucoup d'effroi, à notre administration beaucoup d'accusations amères, si, parmi les modifications qu'il crut devoir faire subir à mon travail primitif, avant de le présenter en son nom au Ministre, il n'en avait point retranché la conclusion entière. Il se peut que, grâce à la triste incapacité des inspecteurs choisis par M. Lcdru-Rollin, grâce surtout aux conditions de loisir et d'appointements, que l'on a faites à ces quatre fonctionnaires, l'idée que j'ai crue autant et plus profitable aux musées des départements, qu'au musée central du Louvre, soit condamnée par M. Senard, et périsse; mais j'ai du moins à cœur de constater que depuis l'instant où elle est née, où elle s'est formulée, ma pensée n'a point varié, et qu'elle n'a pas attendu les cris plaintifs ou menaçants des musées départementaux pour reconnaître et sauvegarder leur droit de propriété. Voici, vous le savez, les conclusions de mon premier rapport :

« Il devient urgent, M. le Ministre, vu leur importance croissante, de rassembler par un fil à peine sensible, toutes ces précieuses perles éparses de nos musées de province, pour en faire, à notre patrie, un magnifique collier que les étrangers ne soupçonnent pas. Relier par une facile uniformité de règle, par une inspection désarmée de pouvoirs vexatoires, les deux cents collections publiques de nos départements, il n'y aurait eprtes point là usurpation de pouvoir; aujourd'hui surtout que les musées nationaux sont venus se remettre aux mains du ministre de l'Intérieur. Il n'y aurait que reprise d'une autorité longtemps négligée. Le juste et désormais incontestable droit de propriété des villes sur les tableaux de leur musée serait scrupuleusement reconnu et respecté; toute l'oppression du musée central se bornerait à lYxijencc de rapports annuels sur l'état de la collection qui leur est confiée, faits par les conservateurs municipaux au direc-

teur général du Louvre. Un modèle de catalogue sévèrement discuté et uniforme serait imposé à tous les musées; un inventaire général et raisonné de chaque musée départemental rédigé sous les yeux et avec l'aide d'un inspecteur délégué par le ministre de l'Intérieur, serait déposé au musée national ; enfin cet inspecteur continuerait, d'une part, à surveiller activement les intérêts de ces collections multiples, et d'autre part à faire connaître au public, par des rapports adressés au directeur du musée central, l'histoire si obscure et si inconnue de notre peinture provinciale. Quand les ruines de nos châteaux et de nos cathédrales, quand les bibliothèques départementales ont dès longtemps des inspecteurs, vous vous étonnerez vous même, M. le ministre, que les musées des départements n'en aient point. Plus les monuments des arts sont délicats et périssables, plus ils mériteraient, paraitrait-il, d'exigeantes attentions ; les livres eux-mêmes ne périssent pas si vite que les toiles par l'oubli et la négligence. Un livre se remplace par un livre pareil ; une peinture de Poussin ou de Véronèse, une sculpture de Jean Goujon, de Pugct ou de Bachelier n'ont point leur duplicata.

i Cette organisation si simple et si peu abusive, que j'ai l'honneur de vous soumettre, citoyen ministre, sera à la fois une consolation bien juste pour le Louvre, car le donateur ne peut voir sans regret la chose donnée périr par ignorance ou par mépris entre les mains du donataire; un avantage profitable pour les villes elles-mêmes, dont les étrangers viendront enfin apprécier sincèrement les richesses ; un honneur pour les conservateurs, par l'attrait et l'importance rendus à leur collection ; un bien pour les artistes qui essayent leurs premières forces dans les musées des départements, et qui ne doivent pas êtres trompés sur la valeur des modèles qu'ils suivent ; et avant tout, une gloire de plus pour notre France et sa jeune République. »

« Et mon projet d'instruction pour les inspecteurs, rédigé avant même que ces fonctionnaires ne fussent avertis, commençait ainsi :

« 11 est bien entendu, par votre rapport au ministre de l'Intérieur, citoyen directeur, que les inspecteurs, délégués par la direction des musées nationaux ne devront point se présenter aux conservateurs des musées de province comme des ennemis et des conquérants, mais loin de là, comme des auxiliaires venant les appeler à prendre part au grand travail de l'organisation des arts en France. Us sont les émissaires d'un pouvoir tout protecteur, tout organisateur, et qui ne veut fermement que faire jouir la France entière de toutes ses richesses d'art, en lui en révélant le nombre et l'importance. »

« Il est vrai, cher Directeur, que je ne me préoccupais pas seulement de protéger les musées de province contre l'usurpation centrale et intérieure, mais aussi et surtout peut-être contre l'ignorance, ou, qui pis est, contre l'indifférence de leur ville même, et par exemple, contre ces tripotages mystérieux de l'espèce

de celui que crut pressentir ou prévenir votre .Revue de Rouen, vers i835. En bonne foi, cher Directeur, les musées des départements ont moins à craindre du Louvre que d'eux-mêmes, et ils ont plus à espérer de son patronage, que le Louvre n'a à prétendre d'eux ; mais ce n'est que par l'alliance et la science réciproques qu'ils pourront acquérir leur vraie et leur plus haute importance.

« Toutes ces idées du reste, ne sont point nouvelles, pour vous, et la proposition d'une inspection pour les musées de province, et les élégies sur l'abandon de ces musées et mes plans d'organisation pour ces musées encore, tout cela était renfermé, quelques semaines avant le 24 février, dans les cartons de la Revue de Rouen, et faisait préface à des notes décousues sur les plus intéressantes peintures de votre galerie de Saint-Oucn. Ces notes, cher Directeur, je vous les renvoie, moins la malencontreuse préface qui a soulevé tant d'orages contre le Louvre et tant d'ennemis contre moi. Elles voulaient servir au prochain catalogue du musée de Rouen ; puissent-elles, par occasion, être utiles à MM. les inspecteurs délégués par le musée central, si jamais vous les voyez s'écarter de Paris jusqu'à vous.

« Quant à moi, cher Directeur, si j'avais eu le bonheur et l'honneur d'être appelé par le ministre à exécuter moi-même ma pensée, j'aurais, je vous l'avoue, entendu autrement les intérêts de mon administration supérieure, et persuade que la plus innocente innovation est de soi effrayante, je me serais hâté vers le premier essai, vers la première application. Avant que l'Académie de Rouen eût môme eu le temps de s'émouvoir, avant que son rapporteur eût eu le temps Je tailler sa plume, j'aurais voulu, avec l'aide de M. le conservateur du musce, avec le vôtre, avec celui de tous les hommes de bonne volonté de Rouen, commencer de votre galerie normande un inventaire le plus consciencieux possible; j'aurais voulu, à mon entreprise patiente, multiple, respectueuse des œuvres du génie, soigneuse des intérêts de chaque cité, glorieuse pour le Louvre et l'art national, intéresser la plume de M. Deville et l'Académie de Rouen elle-même.

« Ph. de Chennevières. »

En vérité, quand j'y songe, je ne saurais me vanter d'avoir ipporté dans mes affaires des Beaux-Arts, une imagination bien riche ni bien varice. Alors qu'en 1874, je proposais à M. de Fourtou d'approuver mon idée d'un inventaire des richesses <f art de la France, je ne faisais, après dix essais infructueux, après mes propositions aux Congrès des sociétés savantes de M. de Caumont, en tS5i et i85o, queshabiller et retourner dans sa dernière forme, celle-la définitive esperons-lc, la mise en lumière que je poursuivais depuis 1847 et 48, des richesses de nos collections provinciales, qui avaient été l'éblouissement de ma jeunesse. Tout au plus pourrais-je me targuer de la ténacité de l'indigent, qui n'a yant qu'une seule chanson la chante obstinément sur tous les airs. — Dans mon rapport au citoyen

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ministre, en 48, ne lui disais-je pas déjà en manière de conclusion : € Un inventaire gétt éral et raisonné de chaque musée départemental, rédigé sous les yeux et avec l'aide d'un inspecteur délégué par le ministre de l'Intérieur, serait déposé au musée national. » — Ainsi il a fallu que notre pays passât par la cruelle épreuve de deux Républiques, pour que mon dada d'un inventaire des richesses d'art de la France, reconnu viable par la première, fût mis en mouvement par la seconde, mouvement bien lent, il est vrai, bien ahancux, puisqu'après dix années d'efforts gigantesques de sa commission, et de ses reviseurs jamais écœurés, A. de Montaiglon, P. Mantz, J.-J. Guiffrey, et de son infatigable secrétaire H. Jouin, et d'incessantes pressions administratives sur les préfets et les conservateurs des musées, et les sociétés savantes, et sur tous les érudits de la province, la publication n'en est encore qu'à son sixième volume. Nous serions plus avancés si le formidable labeur eût commencé vingt-cinq ans plus tôt. Il est vrai que l'armée de chercheurs qui lui était nécessaire était à peine née ou s'essayait encore à ses premiers tâtonnements. Mais combien, pour la vivacité de son initiative et sa naïve ardeur à bien faire, l'aînée de ces deux Républiques fut supérieure à sa cadette 1 comparez combien celle-là a de prime abord aimé le Louvre, et combien celle-ci lui a été longtemps froide et chiche. Était-ce une rancune des splendeurs impériales du Louvre de M. de Nieuwerkerke ?

La République de 48, pourquoi n'avouerai-je pas que je l'ai aimée pendant ses premiers mois : elle était généreuse, désintéressée, sincère, héroïque, tendre aux faibles et aux pauvres, rêveuse du bien universel, religieuse, chrétienne, quasimystique, tout l'envers de celle d'aujourd'hui. Je regardais, avec des larmes plein les veux, moi naïf, Nadar défilant sous la terrasse des Tuileries, en une sorte d'uniforme vert, au milieu d'un groupe de Polonais, qui devaient après la bénédiction de l'Hôtel de Ville, partir pour délivrer la Pologne. Oui, je l'ai aimée jusqu'au mois de juin, et bien d'autres avec moi, parmi les fils de royalistes. Et puis elle nous prenait par le côté littéraire : Lamartine, Proudhon, L. Blanc, Lamennais, Thoré, Girardin, Veuillot, quels beaux polémistes! et quel régal pour un peuple qui avait déjà perdu tout sens commun 1 Les journées de juin gâtèrent tout cela, et le Louvre y eut encore son moment de perplexités. Jeanron avait consigné tout son personnel au musée, et c'est de ta fenêtre « de l'infâme Charles IX » que nous entendîmes, remués jusqu'au fond des entrailles, le premier crépitement de la fusillade, à la barricade du bas de la rue de la Harpe. Le ciel de ce côté était noir et gros d'orage; et pendant qu'éclatait vers la cité cette guerre enragée de trois jours, bouillonnant de sang et de rancunes et d'égorgements d'étage à étage, nous voyions, presque à nos pieds, sur la berge du fleuve, un pêcheur qui jetait sa ligne, et chose plus bizarre, dans les bains d'hommes attenant au pont des Arts, un baigneur, tout seul, dans son long peignoir blanc, se promenant philosophiquement le long du

bassin de sa maison flottante. Il était là, allant et venant, sans nul souci de la mêlée fratricide qui faisait battre à le rompre, le cœur de tout Paris. Les deux Hédouin et Gustave Le Vavasscur qui se trouvait alors à Paris,étaient venus nous rejoindre et passèrent avec nous ces sinistres journées, et les nuits qui ne valaient guères mieux. L'une de ces nuits en effet, que nous dormions tellement qucllcment, étendus sur les banquettes de la grande galerie, nous fûmes réveillés par l'abominable fusillade qu'échangeaient entre eux par méprise les gardes nationaux accourus de la province; nous crûmes tout d'abord à une invasion du Louvre, car la fusillade avait éclaté sous nos murs et se prolongea assez longtemps par la panique même. Mais Jeanron qui, tout en nous renfermant sans nouvelles dans le palais, s'en échappait continuellement pour passer sa vie au Ministère de l'Intérieur, où il se tenait au courant de l'état de la ville et des progrès de la bataille, nous apparut presque aussitôt, s'étant sauvé par miracle des balles perdues de ces effarés, avec l'expérience qu'il avait de la guerre des rues. Le lendemain, à la pointe du jour, nous vîmes étendus sur la paille, sous les fenêtres de notre galerie attenantes aux Tuileries, les cadavres amoncelés et sanglants de ces pauvres diables qui avaient quitté bravement leurs petites villes et leurs familles pour débarrasser Paris de la sauvagerie des communards, des partageux comme on les appelait alors, et qui guidés par de plus inexpérimentés qu'eux-mêmes sur un terrain qu'ils ne connaissaient pas, et avec des mots d'ordre mal écoutés, mal obéis, n'étaient arrivés qu'à s'exterminer les uns les autres.

Ces journées de juin, en privant Jeanron de l'appui de Lcdru-Rollin, ne diminuèrent nullement son crédit de Directeur. Il n'eut qu'à se retourner sans effort vers le général Cavaignac, et à lui mettre sous les yeux la montre qu'il tenait par testament de son père Godefroy. Puis une occasion merveilleuse s'offrit quelque mois plus tard à l'habile homme, de mettre d'un seul coup la main sur un groupe tout-puissant de protecteurs et de patrons, la fine fleur de l'Assemblée constituante. Inutile de rappeler qu'au lendemain du 24 février, le vieil architecte des Tuileries et du Louvre, l'homme de Napoléon I" et de la Restauration, l'ami de Louis-Philippe, M. Fontaine que nous rencontrions souvent encore dans ses dernières années sur le pont des Arts, traînant un peu la jambe et traçant par habitude des plans du bout de sa canne, avait été mis au rancart par le pouvoir nouveau. Son successeur, bien choisi d'ailleurs, avait été M. Duban. M. Duban, artiste d'une immense valeur, du goût le plus pur et le plus ingénieux, bien qu'incertain parfois et tâtonnant, chef incontesté, avec Labrouste, de notre jeune école d'architectes, respecté et admiré de tous avec sa belle tête au front superbe, couronné de son abondante chevelure, Duban nommé architecte du Louvre en pleine maturité de ses forces, après avoir construit les bâtiments nouveaux de l'école des Beaux-Arts et restauré le

^ de Blois, c'est-à-dire donné la double mesure de ses talents comme ^ et comme restaurateur, ne pouvait dans ce poste nouveau, responsable Splendeur du premier monument de France, demeurer inactif. Il vit 'tôt ce qu'il avait à y entreprendre, et se sentant fort de son propre crédit et du branle donné par Jcanron et ses conservateurs à un classement nouveau des musées, il sut émouvoir, d'accord avec le directeur du Louvre, les personnages de l'Assemblée nationale qui s'intéressaient aux arts. Ils étaient plus nombreux alors qu'aujourd'hui et surtout d'autre importance, quand on songe que « la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif à un crédit de deux millions demandé pour la restauration de diverses salles du Louvre, était composée de MM. Duclerc, Edmond Baume, Groslicr Desbrousses, d'Albert de Luynes, Blavoycr, Hauréau, Garnier Pagès, Donatien Marquis, Coquerel, Thiers (1), Camille Béranger, Walfcrdin, Taschcrcau, Renouvier et Ferdinand de Lastejrrie, rapporteur ». Le rapport fut lu dans la séance du 7 décembre 1848, et il en résulta en moins de trois ans la décoration monumentale du Grand Salon, celle plus heureuse peut-être encore de la salle des Sept Cheminées et la restauration admirable de la galerie d'Apollon. J'ai écrit en i85i, un petit livre sur cette galerie, sur l'histoire de ses décorations diverses, et sur les travaux de Duban, et je tenais de Duban lui-même la note de la part de chacun des artistes et artisans qu'il y avait employés. J'obtins de Delacroix (2) la belle description de son plafond célèbre, que j'insérai dans mon livret.

(1) Je me rappelle encore M. Thiers venant assister à la remise en place, dans le grand Salon, décoré par Duban, des Noces de Cana restaurées. L'opération était émouvante; le vieux Tu bœuf commandait la manœuvre avec le même silence, le même ensemble, la racme autorité qu'un amiral sur son navire; et M. Thiers en ressentit un tel contentement qu'il délia les cordons de sa bourse, et offrit à nos gardiens, avec la permission de M. de Nieuwerkcrke, de quoi boire à sa santé.

(a) Comme les lettres de Delacroix ont, depuis lors, été fort recherchées, je crois devoir donner ici le long billet qu'il joignit à sa notice, et qui était le premier que je reçusse de lui :

» Ce 17 juillet (:85i). — Monsieur, je vous envoie avec beaucoup de plaisir cette petite rédaction qui toute médiocre qaclle est, donne de mon tableau une idée beaucoup trop brillante, à supposer que je ne remplisse encore qu'une partie de mon programme. Les yeux sont plus difficiles à satisfaire que l'imagination.

« Je voulais en même temps vous demander s'il y aurait, à votre connaissance, un moyen, pour une personne qui s'est recommandée à moi, de placer, au musée par exemple, un plan très soigné et très important de Pompéia qui est le fruit de sept ou huit ans de travaux d'un architecte nommé Bibeut, qui a séjourné très longtemps sur les lieux pour l'exécuter. Des héritiers ont été sur le point de vendre la planche pour le cuivre. L'un d'eux, moins barbare, désirerait tirer parti de cette œuvre remarquable de son parent. Il m'a demandé si le musée faisait des acquisitions de ce genre. Vous pourriez être assez bon, Monsieur, pour m'écrire un mot de renseignement à cet égard. Peut-être vos relations vous donneraient-elles le moyen de m'indiquer un autre mode de placement. Ce plan est très considérable. On pourrait au besoin y joindre d'autres petits plans particuliers qui donnent les détails mais qui sont accessoires et ne sont pas nécessaires pour l'intelligence du tout. — Agréez, Monsieur, avec mes excuses pour mon

Pour Jeanron, ses relations politiques avaient été sa force; elles furent aussi fatalement sa pierre d'achoppement et sa faiblesse. Quand vint à Ledru-Rollin sa ridicule journée du Vasistas, il fallut fuir tout haletant et se dérober aux recherches. Et où se cacher sûrement, dans quel coin imprévu, et auquel nul limier ne songerait? 11 pensa au Louvre et à Jeanron, qu'il avait fait jadis directeur des musées. Jeanron agit en administrateur imprudent; il agit aussi en brave homme; il accueillit le fugitif, et lui donna dans son palais l'asile d'une nuit. Il se compromit, c'était bien et honnête; mais il compromettait en même temps la maison sacrée, dont la police des partis ne doit jamais avoir à franchir le seuil; c'était maladroit et impardonnable. Comment pouvait-il espérer qu'un tel secret resterait muet entre les cent gardiens du musée? Comment n'avait-il pas entraîné son ami dans l'atelier bien dissimulé de l'un de ses confrères? La faute était grosse et pesa désormais lourdement sur lui. La politique est implacable et Jeanron de ce jour se trouva sans merci condamné par lui-même. Ce n'était plus qu'une affaire de mois ou de semaines. D'ailleurs, je l'ai dit en d'autres pages, il avait depuis six mois une mauvaise épine au pied. En décembre 48, le prince président de la République avait, par un arrêté personnel, nommé le comte de Nieuwerkerke, directeur général des musées. M. de Nieuwerkerke, pousse par son instinct de généreuse confiance, était allé trouver Jeanron pour le préparer h un changement de situation que la politique nouvelle rendait à l'avance inévitable, et ne lui avait point fait mystère de l'arrêté du président; mais Jeanron à peine informe, avait couru chez Léon Faucher, et n'avait pas eu grand peine à monter la tête de ce ministre de l'Intérieur, dont on se rappelle l'humeur aigre et pointue. La nomination directe de M. de Nieuwerkerke était apparue à Léon Faucher comme un attentat damnable du pouvoir personnel; il en avait fait une scène au président. Celui-ci, avec son flegme ordinaire, avait déchiré l'arrêté; mais dans sa tête, à mémoire fidèle, la nomination était faite; il ne fallait qu'attendre, on attendrait; et c'est ainsi que Jeanron se vit prolongé à son poste durant toute une année.

importunité, l'assurance de ma plus haute considération — Eue. Delacroix. — On m'assure dans ce moment que l'architecte en question était un homme de beaucoup de mérite. Il est mort en quelque sorte des suites des fatigues que lui a causées son entreprise. » — Et cette première lettre était, à cinq mois de distance, suivie de cet autre billet : 1 Ce 32 décembre i85 1 . — Mon cher Monsieur, la personne qui vous remettra ce mot et qui est revenue depuis peu à Paris, est propriétaire du grand dessin et de ia planche gravée représentant les ruines de Pompéia, dont vous avez bien voulu me faire espérer que le musée pourrait faire l'acquisition. Sur cette espérance, je prends la liberté de vous adresser directement M. Desclaux et crois pouvoir cesser d'être intermédiaire entre lui et l'administration. Quelque soit la conclusion de cette petite affaire, je vous remercie toujours bien vivement de la peine que vous avez prise à son occasion. Je roc réserve d'aller vous le répéter quand ma santé qui est toute dérangée depuis le froid me permettra d'aller et de venir comme à l'ordinaire. — Recevez en attendant, cher Monsieur, mille assurances de mon bien affectueux dévouement. — Eue. Delacroix. •

Ses derniers mois de 49 n'avaient pas dû être au reste sans inquiétudes. Il arait pu sentir que grossissaient autour de lui les rancunes de son propre personnel, celle de Villot entre autres, qui, dans l'origine, lui avait été des plus utiles, et qui était ulcéré si à vif par les chicanes de revision et de signature de son premier catalogue; puis il voyait peu à peu sa maison envahie, malgré lui, par des visages nouveaux qu'il n'avait pas appelés, par des hommes aussi considérables, et aussi libres de ses attaches que M. de Rougé l'égyptologue, que M. Reiset nommé conservateur des dessins, à la recommandation de M. Ingres, tous, amis ou camarades avérés de son successeur désigné et inécartable M. de Nieuwerkerke. Enfin le jour vint où, sur un arrêté nouveau et celui-là décisif, il fallut céder la place, et Sensier et Kolloff, trop compromis par leur fidélité personnelle, et l'abus que leur maître en avait fait, sortirent seuls avec Jcanron. L'un trouva son refuge au ministère de l'Intérieur, l'autre au cabinet des estampes. Le reste n'avait pas à bouger. En dehors du Louvre, il y eut bien aussi, dans la presse, un moment d'hésitation devant le nouveau directeur. Dans les journaux d'art, et non les moins importants, on me disait à moi-même, quand je prêchais la confiance, qu'on voulait se tenir sur la réserve et attendre ses premiers actes. Mais cela ne dura point, et dès que M. de Nieuwerkerke eut ouvert son salon aux artistes, chacun y courut, et personne, selon l'usage, ne pensa plus au prédécesseur.

Je me souviens que ce qui agaçait le plus Jeanron dans son départ, c'était que Charles Blanc lui survivait. Il n'en pouvait prendre son parti. Il se sentait plus délié et plus fûté que le frère de Louis Blanc, et il avait dépensé pour se maintenir bien plus de diplomatie madrée. Quoi qu'ils fussent d'origine pareille, ils n'avaient jamais été très cousins. La direction des musées, toute indépendante qu'elle parût, et qu'elle fût bien près d'être, relevait burcaucratiquement de la direction des Beaux-Arts. C'est Ch. Blanc qui défendait à la tribune de la Chambre le budget des musées ; il le défendait très bien, et ce jour-là il en avait l'honneur. C'est lui qui commandait des tableaux pour le Luxembourg : à Dccamps, à Rousseau, à Diaz, à Mcissonier, à tout ce qui avait un nom. Il avait soulagé Jeanron des expositions ; il en avait la charge, mais il en avait le lustre; et d'autre part il endurait parfois malaisément l'agitation que se donnait Jeanron, pour le primer parmi les hommes politiques et se passer de son intervention. Il n'eut pas d'ailleurs à attendre longtemps la chute de son confrère. Ch. Blanc dut céder, lui aussi, sun fauteuil de directeur à M. de Guizard, mais ce n'avait pas été sans avoir pu s'honorer par la commande à Jeanron de son meilleur tableau; — son meilleur tableau quasi un chef-d'œuvre, le chefd'œuvre de Jeanron en tout cas. Je veux parler de ce Port abandonné d'Ambleteuse, qui fit une manière de sensation au salon de i85o-5i, salon, comme on sait, si riche en œuvres d'une valeur extraordinaire. On n'espérait point cela de

lui, et son tableau étonna ses confrères du jury avant d'étonner le public. On lui chercha dans le grand salon du Palais-Royal un panneau d'honneur, et il occupa un moment l'un des pans coupés de ce salon carré; on en avait même décroché pour le mettre en sa place, le grand paysage de Th. Rousseau, la Sortie de foret, que l'on voit aujourd'hui au Luxembourg, où le Port d'Ambleteuse se peut juger aussi. Cette faveur singulière souleva les colères furieuses des proches amis de Rousseau, et Diaz, qui n'était pas endurant, s'emporta jusqu'à lui dire dans son verbe imagé : « Tu n'es qu'un ouvrier, tu voles la place des maîtres. .y je te f... rai mon pilon dans le c... » Ce grand paysage d'une exécution large et forte, d'un ton gris et délicat, où Jeanron avait rencontré un sentiment de désolation d'une poésie presque haute, reparut avec le même succès à l'exposition universelle de i853,où M. de Nieuwerkerke sollicita et obtint pour le peintre, son prédécesseur, la croix de la Légion d'honneur. Moi-même, dans le compte rendu du salon de i85o,— que j'écrivis pour le Journal de l'Orne, de mon ami Moisson, et qui fut tiré à part sous le titre de Leicres sur fart français en i85o, — je disais à Gust. Le Vavasseur : « Tu sais, mon cher Gustave, que cet homme m'a été assez nuisible et que j'ai acquis le droit de dire librement le bien que j'en penserai. Son exposition de cette année est sincèrement remarquable. Sa vue du Port abandonné d'Ambleteuse, est une œuvre d'un grand sentiment de paysagiste et d'une étrange impression de tristesse. Ses petits tableaux de la Fuite en Égypte, rappellent avec une rare vigueur propre les maîtres napolitains et génois, et le portrait de Mm* Jeanron, est d'une fierté et d'une force de pinceau tout à fait supérieures. Mais toutes ces œuvres ne sont plus trop, si je ne me trompe, d'une palette démocratique, ou du moins sa démocratie a été bien dépassée... • Cependant je dois noter ici que cette violence abominable de langage, dont le bruit avait retenti dans les bureaux et les ateliers, ces invectives de Diaz à Jeanron, d'artiste à artiste dans le même jury, m'étaient restées en mémoire et ne furent pas pour rien dans la proposition que je fis l'année suivante à M. de Nieuwerkerke, d'introduire à nombre égal dans les jurys du salon, les amateurs et les élus des exposants. J'avais raison d'espérer que les premiers apporteraient dans ces réunions des formes de politesse et d'impartialité qui seraient utiles à la gravité de leurs travaux communs.

En somme, cette année 1 85 1 avait été excellente à Jeanron; ce fut son dernier moment d'éclat. Par son triomphe du salon, l'ancien directeur des musées faisait une rentrée des plus honorables dans son atelier d'artiste ; il paraissait en pleine maturité d'âge et d'adresse de main; sa fonction passée et même sa chute l'avaient fait plus respectable et plus respecté. Il semblait qu'il n'eût qu'à reprendre dignement son gagne-pain de jadis, et il est certain qu'il s'y appliqua. Mais d'autre part, ceux qui connaissaient Jeanron, prévoyaient que le pauvre

homme une fois hors du Louvre, pouvait retomber du jour au lendemain dans la vie besogneuse et d'expédients, qui avait été' la sienne avant 48. Il avait à nourrir une famille peu ordonnée, qui venait de goûter au bien-être, lui le premier, qui était une bonne fourchette, jusqu'à sa femme un peu peintresse, et son fils André, brave garçon innocent, malingre et qui ne tenait de 1 "éducation de son père, qu'un talent si faiblot de dessiner et de peindre, qu'il en serait mort de faim. Les tableaux de Jeanron n'avaient jamais été de ceux que se disputent les amateurs et les marchands, et depuis son fameux Port d'Ambleteuse, demeuré sa maîtresse œuvre, et dont il chercha si longtemps à retrouver le pendant, il ne semblait plus de force à rien créer de peu ou prou mémorable. La protection d'un homme généreux le sauva tout d'abord de cette première misère. Le duc de Luynes qui l'avait connu dans cette commission des grands travaux du Louvre, à la fin de 1848, et avait estimé en lui le fonctionnaire actif et déluré, qui défendait avec rondeur et finesse les intérêts de sa sainte maison, M. de Luynes, voyant à terre un pauvre hère, victime, pensait-il, d'une politique dont lui-même était l'ennemi, commanda et acheta, à diverses reprises, à Jeanron, en les payant un prix que lui seul en eût offert, des Fuites et des Repos en Êgypte et des Pécheurs du Pas-Calais, qui rendirent l'aise à la famille. Le duc de Luynes, au cœur si large et si élevé, et qui joua dans ce temps, un rôle si noble de munificence, partageait ses encouragements et ses hommages aux arts, entre les œuvres de haute lignée, telles que la Pénélope endormie de Cavelier, la Minerve chryséléphantine de Simart, les magnifiques commandes à Gleyre, à M. Ingres, à M. Dcsgoffe, pour Dampierre, restauré par Duban, — et les œuvres à l'acquisition desquelles la bienfaisance pour d'honnêtes artistes dignes d'intérêt semblait raison prédominante : je cite les tableaux de Jeanron et ceux d'Adr. Guignet. Dans ces deux cas, il était mû par une générosité digne de sa belle ame. Nous avons eu l'honneur de le voir à Dampierre, en 1834, ce grand gentilhomme à mine si honnête et tranquille, avec sa haute taille et sa tête blonde ardente, portraiturée en 1869, par Cornu, — quand nous allâmes avec Soulié et Dussieux, y chercher le manuscrit original du Journal de Dangeau, dont lui même s'ignorait possesseur, comme de la plupart des prodigieuses richesses historiques, installées dans les armoires de sa bibliothèque. Sa préférence et ses études spéciales le portaient vers la numismatique et l'archéologie, beaucoup plus que vers les arts proprement dits, et chacun sait le legs princier qu'il a fait à notre cabinet national des médailles. Mais, en 48 et 49, nommé par l'Assemblée constituante membre, puis président de nos commissions de Beaux-Arts, il avait cru de son devoir et de sa conscience de faire aux peintres et aux sculpteurs, aux affaires desquels il se trouvait mêlé, une part de largesses proportionnées à sa puissante fortune, et dans le double sens que j'ai dit, il s'était laissé guider par son brave cœur et

par les conseils bien rcnseigne's de ses collègues. — A la veille de l'exposition de 184g, Charles Blanc avait prévu dans son règlement que 0 des noms d'amateurs pourraient être compris dans les listes du jury ». — Je ne doute pas que cet article ne visât particulièrement le duc de Luynes, que Ch. Blanc et Jeanron avaient intérêt e'gal à caresser par une si simple politesse, et qui d'ailleurs assistait là au dépouillement de ce scrutin comme « pre'sident de la commission des Beaux-Arts ». — Mais les artistes, n'entendant pas à demi-mot, manquèrent en cette occasion de finesse et d'urbanité*. Ils donnèrent à « M. d'Albert de Luynes », juste ce qu'il fallait de voix pour arriver bon quatrième et dernier parmi les « supplc'mcntaires » de la peinture. M. de Luynes leur prouva à sa manière qu'il ne leur gardait pas rancune. — Pour en revenir à Jeanron et à l'heure difficile où le duc de Luynes lui était venu le premier en aide, disons à son honneur que son courage n'avait point failli. Il montrait à chaque salon, autant de tableaux qu'il était permis d'en envoyer, et comme il ne s'était pas abandonne, ses amis de la finance ne l'abandonnèrent point : les Odier, les Biesta, les Pinard, les Pereire. Et quand cette veine de crédit sembla un peu épuisée, par la faiblesse croissante et monotone de son pinceau, intervint M. de Nieuwerkerke, avec son bon cœur, qui se chargea d'assurer une rente à son prédécesseur, en lui achetant, bon an mal an, l'une de ces éternelles marines du littoral de sa province, ou des environs de Marseille, dont la dimension, le sujet, la coloration et le prix semblaient comme fixés à l'avance. Vint à vaquer, vers i863, la place de directeur du musée de Marseille; Jeanron la désira. M. de Nieuwerkerke, s'entremit chaleureusement et l'obtint pour lui. Il y avait là pour Jeanron une chance inespérée de fortune. C'était le temps où Marseille, rajeunie, agrandie et enrichie, se reconstruisait de bout en bout, sur des boulevards nouveaux, et renouvelait avec pompe tous ses monuments publics. Tout artiste se détachant de Paris pour offrir ses talents à une telle cité en travail, y eût trouvé besogne par delà ses forces et des écus par delà son espoir. Qu'était-ce si ce peintre y apportait, comme Jeanron, le prestige encore éclatant d'un ancien directeur des musées nationaux ? Le pauvre Jeanron, allangui peut-être par le commencement de la vieillesse, ou par les habitudes paresseuses des anciens ateliers, ne comprit rien à cette situation, et en laissa prendre, à sa barbe, tous les avantages par un jeune peintre du cru, élève de L. Cogniet, Magaud, infatigable, insatiable de besogne, qui de proche en proche, et de plafonds de café en panneaux de cercles religieux, et de tableaux de sainteté en décorations de préfecture, s'était juré de suffire à lui seul à toutes les belles entreprises de cette ville transformée ; nommé directeur de l'école des Beaux-Arts de Marseille, il a fini par y adjoindre la conservation du musée après le départ de Jeanron. Magaud était devenu pour sa ville ce que Th. Blanchct a^ait été pour Lyon au xvir» siècle. Pendant ce temps, Jeanron

envoyait de loin en loin un méchant tableautin aux expositions de Paris; il s'était laissé peu à peu tenir à l'écart par les Marseillais; trop négligent de lui-même, il s'était trop endormi dans la fumée de son tabac. Las et dégoûté, quand il fut rentré à Paris, même la République venue, en qui il devait tout espérer, il n'y avait plus de case possible pour ce pauvre homme, quasi aveugle : tout en lui allait s'éteignant, hélas ! jusqu'à la fierté. On lui adoucit ses dernières années ; c'était notre devoir, et nous l'avons fait. 11 mourut, s'il m'en souvient, en 1877.

Oui, certes, ses allures par trop démocratiques causèrent grand dommage au prestige de Jeanron. Il avait beau s'encravater éternellement de blanc, dès le matin; trop de tuyaux de pipes sortaient des poches de sa redingote au col retroussé. Il n'y pouvait rien le malheureux : sa nature, ses opinions l'avaient fait cela et aussi directeur des musées sous la République. Mais que voulezvous? le Louvre est le Louvre, et quand on succède au baron Denon, au comte de Forbin et à M. de Cailleux, une certaine tenue est plus impérieusement, plus fatalement nécessaire que si vous aviez choisi le poste voisin de directeur des Beaux-Arts : rue de Grenelle, on ne remue que le fatras des paperasses ; au Louvre, on manie de ses doigts les plus précieux et les plus délicats trésors du génie humain. L'autre tort de Jeanron fut de finauder de façon louche avec ses conservateurs, dont il pouvait décourager le zèle et d'encourir ainsi leur méfiance et leur désaffection. Par là il a mérité de laisser, dans les traditions de la maison, une sorte d'interrègne d oubli trop dédaigneux, entre M. de Cailleux et M. de Nieuwerkerke. Mais il faut bien pourtant faire la part, et très juste et plus que large, de ce que lui doivent vraiment le public et les amateurs. Je l'ai dit et je le répète, il débarrassa le Louvre des expositions annuelles, qui pendant quatre mois en cachaient les chefs-d'œuvre; lui étant directeur, furent entrepris et quasi terminés les magnifiques travaux de décoration du grand Salon et de la salle des Sept-Cheminées, et la restauration de la galerie d'Apollon ; furent reclassés dans la grande galerie les tableaux de toutes les écoles ; furent rédigés et imprimés par Villot, le premier des catalogues modèles de ces tableaux et par Soulié, celui de la chalcographie, tirée la pauvre chalcographie, de sa complète obscurité. Villot commença à surveiller les premiers montages de dessins à la mode de Mariette. On vit peu à peu s'ordonner les antiques et les monuments égyptiens ; et fut vraiment constituée la bibliothèque des musées, sous la conduite de KollofT, le fidèle et savant instrument de Jeanron. Et tout cela en moins de deux ans. Dans ce grand mouvement de rénovation indispensable à nos collections nationales, Jeanron avait eu la chance heureuse d'arriver le premier et à la bonne heure; quels qu'aient été ses procédés d'action, il vit clair dans ce qu'il avait à faire; il marcha de l'avant, et il en a mérité l'honneur. M. de Nieuwerkerke, donna un autre lustre

à la maison, et il y avait tout un monde entre les manières des deux hommes. Mais l'équité veut que l'on déclare ici que M. de Nieuwerkerke n'eut qu'à développer à la taille et à l'envergure qui lui étaient propres, les principes posés, dans les classifications du Louvre, par Jeanron et par ses aides, ou pour mieux dire par le bon sens des choses. Les petites chicanes et les menues injustices, de personne à personne, doivent disparaître à distance; il ne faut pas demander à un bon démagogue des raffinements d'éducation délicate. Dans les temps troublés où il parvient à s'insinuer par aventure, il se fait valoir et se défend selon ses instincts. Et c'est pourquoi, en m'étendant à l'aise sur le passage de Jeanron par le Louvre, et sur les traces fécondes qu'il y a laissées, je n'ai pas cru devoir imiter le plus glorieux poète de ma province, répondant à propos du Grand Cardinal :

Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien ; 11 m'a fait trop de bien pour en dire du mal.

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