CHAPITRE IV
C'est vraiment une rare espèce d'hommes, et d'une graine tout à fait supérieure, que celle des collectionneurs. 11 n'en est guères que je n'aie connus parmi ceux qui ont été l'honneur de notre temps, et je puis dire que tous ont été des modèles de bonhomie, de courtoisie, de douceur, d'urbanité, de noblesse, d'élévation d'esprit, de générosité et de tranquillité d'âme, de dignité dans la vie. C'est pour eux bien plus que pour les artistes et le reste delà nation que, suivant le commun proverbe, les arts adoucissent les mœurs. J'en appelle à tous ceux qui ont eu le bonheur de fréquenter les braves gens qui s'appelaient MM. Lacazc, His de la Salle, de Baudicour, Robert Dumesnil, E. Gattcaux, J. Niel, Sauvageot, M;» Maison, André Pottier, Maurice Cottier, Mahérault, Valferdin, et leurs survivants Fréd. Rciset, Eud. Marcillc, Jul. Gréau, A. Armand, de Goncourt; même les enragés de politique, comme Benjamin Fillon, quand on les rappelle sur le terrain des arts, se retrouvent tout à coup tendres, aimables, humains, impartiaux, désarmés de haine et d'envie.
Où et comment les ai-je rencontrés? un peu partout, chez eux au milieu de leurs trésors, à Paris, en province, dans les ventes publiques, dans les musées, dans les arrière-boutiques des marchands de tableaux, de dessins, de curiosités, dans les cabinets des conservateurs du Louvre, dans les jurys de nos expositions. Le propre des amateurs c'est leur furetage et leur vagabondage, et je ne sais quel instinct riant de confrérie qui les rapproche. C'est à qui ouvrira le plus galamment à un collègue, fût-ce au plus humble, son cabinet ou ses portefeuilles, et lut fera déguster, non sans vanité, mais toujours sincèrement, ses trouvailles et ses jouissances. Ils étaient rares encore au xvue siècle; le xvnr» siècle en a connu beaucoup, à la cour, h la ville, dans la finance et la magistrature, dans les ateliers d'artistes. Le xix" siècle en aura compté un très grand nombre, et l'espèce s'en est, en quelque sorte, démocratisée. Mais j'ai peur qu'au xxe siècle cette heureuse classe sociale ne disparaisse entièrement, car au train dont vont les choses, toute œuvre d'art de quelque valeur et digne d'être recueillie par un honnête homme, se sera fondue dans les collections publiques, nationales ou municipales, et il ne restera traînant que les balayures. Et ainsi le public sera devenu
le seul amateur. Mais il est rare que le public ait la passion des belles choses. Or sans passion la collection n'existe pas ; la curiosité sera morte, le culte des belles choses aussi.