‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 67 sur 88 · M. DE MORNY · texte numérisé non relu

M. DE MORNY

J'aurais voulu les voir auprès de lui ces Catons de notre République, qui l'ont a distance si rudement malmené; lui le plus séduisant par son abord et ses manières, le plus parfaitement poli, le plus élégant, le mieux élevé des gentilshommes de

son temps, il les eût pris du premier coup, ne plus ne moins que leurs devanciers, les républicains de l'Empire, par cette fascinante courtoisie, cette suprême distinction, cette riante et familière causerie rejetant loin de là toute hauteur, par lesquelles il s'attachait comme naturellement à vous charmer, et auxquelles rien ne résistait. J'en ai vu un exemple bien plaisant, quand il était président du jury de peinture, dans ses rapports avec Desjobert. Pendant les opérations du jury, vint à passer sur le chevalet un petit paysage normand de Desjobert qui obtint au vol parmi ses confrères un très vif succès. M. de Morny, qui était très attentif à ces sortes d'ovations spontanées, espérant y trouver l'occasion de grossir à bon marché sa galerie, d'œuvres d'artistes peu renommés encore, mais à qui l'avenir était promis, me chargea de demander à Desjobert de lui reserver ce tableau. Par malheur, la toile était vendue, mais le paysagiste proposait d'en peindre une autre qui ne serait pas de qualité moindre. Il se mit au chevalet, et ne tarda pas à porter l'œuvre nouvelle à M. de Morny. Mais celui-ci, qui n'était pas très sûr de son propre goût, et qui n'avait plus pour l'entraîner l'applaudissement de ses collègues du jury, ne se montrait point pleinement satisfait, et il fallut recommencer trois fois l'épreuve sur des tableautins différents ; bref, on ne fît pas affaire et la chose en resta là. Mais Morny, dans ces tâtonnements bien faits pour mettre hors de lui l'artiste le moins endurant, et l'un des plus gajçons d'esprit que j'aie connus, et de l'esprit le plus mordant, l'avait si gracieusement câliné et embobiné, que Desjobert, républicain déclaré, et d'humeur et de famille, car il était neveu d'il, de Latouche, nous avouait naïvement,qu'il voudrait que quelque malchance arrivât à cet Empire dont Morny était le second personnage, pour avoir occasion de lui donner asile à lui en un coin de son atelier.

Ce que c'est que la noble contrainte de la bonne éducation : pendant que M. de Nieuwerkerkc était à tout propos traité de haut par ce malappris de M.Kould, M. de Morny ne se fût jamais cru permis d'introduire dans l'Exposition aux heures réservées, cet autre gentilhomme d'ancienne cour, et de si grande mine, M. de Flahaut, auquel il touchait, disait-on, de si près, sans en demander autorisation expresse à M. de Nicuwerkerke.

Quant à sa présidence du jury, c'était pour lui un jeu auquel il semblait se plaire infiniment, et qu'il conduisait avec un entrain et une autorité leste et un peu cavalière, qui était bien prés parfois d'indisposer ses confrères, auxquels il désignait trop les tableaux du bout de sa canne. Il les menait par moments avec la même légèreté qu'il eut mené ses préfets, et d'aucuns de loin en loin s'en laissaient voir mortifiés, mais il rattrapait cette vivacité instinctive par des gentillesses personnelles qui remettaient leurs relations en bon état; et puis ce jury acquérait d'un tel président un crédit fort précieux aux artistes. C'est M. de Morny qui s'avisa, en i85y. d'organiser une loterie au profit des exposants, et

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qui, deux ans durant, fut l'âme de cette loterie. Il mit gaillardement tous 1er. préfets en branle et Dieu sait le zèle que son nom en tira; surtout la premier j année où l'entraînement fut extraordinaire et les bénéfices admirables, qui vinrent en aide à bien des talents méritoires et soulagèrent bien des gênes. Il s'était adjoint pour la conduite de cette loterie, M. Ad. Moreau, l'agent de change (11, très aimable homme et très actif et bien connu de tous nos grands peintres par sa galerie riche en chefs-d'œuvre contemporains, spécialement de Decamps, de Delacroix et de Troyon, qu'il faisait reproduire par les plus habiles lithographes ; son fils après lui a conservé ce noble goût. L'excellent M. Moreau prit tellement à cœur le succès delà loterie que voyant, la seconde année, l'entreprise faiblir, blçssé par je ne sais quelle plaisanterie saugrenue qui, par antiphrase, mettait en doute son ardeur, très agité et nerveux qu'il était de nature, il fut frappé du jour au lendemain d'une attaque qui l'emporta en l'autre monde, et les loteries du Salon disparurent avec lui.

Les tableaux acquis par M. de Morny sur le produit des billets étaient exposés dans l'une des salles du Palais des Champs-Elysées, et c'est là que j'ai entendu l'un des mots les plus cruels et les plus cyniques que j'aie ouïs de ma vie. Je venais de solliciter de M. de Morny sur les fonds restant de ces acquisitions, quelques centaines de francs pour un fort méchant petit tableau que nous appellions entre nous, « le Cheval à deux têtes »; il représentait dans un pâturage doux chevaux dont l'un appuyait sa tête sur l'encolure de l'autre. Il s'agissait par cet achat bien modique, de venir en aide à une détresse navrante : la femme et les deux petits garçons d'un pauvre peintre, nouvellement nommé professeur de dessin en Vendée, n'avaient pas le moyen de rejoindre leur chef de famille et enduraient la faim dans un cinquième étage sans feu. M. de Morny. qui avait souri devant le tableau, ne sourit point devant la misère, et se prêta, sans l'ombre d'hésitation, à l'achat de ce triste lot. Mais à trois pas de là se trouvait une grande dame, que l'on traînait dans un fauteuil roulant. Elle voulut savoir de quoi l'on avait ri tout d'abord. Je lui racontai de mon mieux l'histoire lamentable de ce pauvre ménage, des enfants piétinant en février dans une chambrette carrelée de la rue Tara nne et se dégourdissant les doigts à la vapeur de leur maigre soupe. Tout d'un coup de sa voix la plus aigre, faisant honte à M. de Morny de sa complaisance, elle se tourna vers moi et me dit : « Pourquoi ces gens-là ont-ils des enfants? Les riches s'en passent bien. »

Quelle qu'ait été la réputation détestable faite inévitablement à M. de Morny par les rancunes de la politique et surtout par sa passion incurable des affaires, qu'il ne cachait pas assez et pour qui tout était prétexte, j'avouerai à ma honte

(1) Les autres membres de la commission étaient MM. le duc de Cambacércs, le marquis Maison, E. Schneider, vice-président de la Chambre, tous amateurs, de compétence bien constatée par l'importance de leurs collections particulières.

que je n'ai jamais eu qu'à me louer de son aménité courtoise et de son accueil familier en toutes les occasions, et elles furent fréquentes, — où le soin des Salons de 52 et de 53 et de l'Exposition universelle de 55, et les damnées loteries de 59 et 61, m'appelèrent soit en son pavillon de l'avenue des Champs-Elysées, soit au palais du Président de la Chambre, et je confesse ra'être fort complu dans la très agréable fréquentation des tableaux de sa galerie. Les députés, de son temps, ne pesaient pas lourd au Palais-Bourbon, en balance d'une visite d'artiste ou d'amateur : et c'est Morny qui, étonné et charmé d'avoir, parmi ses représentants du peuple, un aussi brave peintre que le paysagiste Ch. Le Roux, bien que celui-ci ne fût plus à l'apogée de son talent, tint à honneur de lui faire aménager dans les combles du palais, un superbe atelier qu'eût envié Th. Rousseau son maître. Morny, en fin gourmet de la haute vie, s'était dit de bonne heure que la plus brillante enseigne de toute maison vraiment aristocratique de la vieille Europe était une collection de tableaux, et cette collection il avait voulu l'avoir, et, pour en réunir chez lui les plus précieux morceaux, il avait pris conseil des plus délicats collectionneurs ses amis, ou des experts les plus raffinés; c'est ainsi qu'il s'était adresse tantôt aux sûrs avis de M. Reiset, tantôt aux très habiles négociations des Stevens. Son goût le portant de préférence vers les merveilles des maîtres hollandais et vers nos plus gracieux Français, on vit entrer dans le salon et les cabinets de ce luxueux petit pavillon, que tout Paris appelait « la niche à Fidèle », les chefs-d'œuvre que l'on sait : le Portrait du doreur de Rembrandt, le Portrait de femme de Vandcr Helst, la Visite à l'accouchée de Metsu, le Cavalier et la jeune femme jouant aux cartes près d'une fenêtre, de P. de Hoogh, les Moulins d'Hobbema, YAllce de bouleaux de Hackaert, et les Ruysdacl et lesWynants, et le très intéressant Congrès de Munster de Terburg ; Canaletti et Guardi, et Y Infante de Vclasqucz, et le Rendez-vous de chasse, et Y Amour paisible de Wattcau, et la Petite fille de Chardin, et la Pelotonneuse de Greuzc, et Y Innocence de Prudhon, jusqu'au Singe peintre de Decamps, et à la Halte et au Jeune homme lisant de Meissonier. Il alla jusqu'à vouloir posséder les Demoiselles de village de Courbet.

M. de Morny était si justement fier de ses tableaux, qu'il ne put se défendre, lors de sa fameuse ambassade à Saint-Pétersbourg, d'y emporter ses meilleurs pour en parer son installation de gala ; puis quand il fut président de la chambre, il lui fallut, dans le palais nouveau, une galerie spéciale pour les installer dignement en lumière merveilleusement ménagée, et ils étaient le suprême attrait de ces fêtes à spectacle où le maître faisait jouer ses vaudevilles, au milieu des plus gaies mascarades, avec l'Epine et Crémicux pour collaborateurs et officiers d'ordonnance. Cette galerie avait pris une telle importance dans le Palais de la Présidence, que les tableaux appartenant à M. de Morny une fois retirés, il fallut, en 1806, les remplacer d'urgence par une cinquantaine d'autres toiles, et non pas

des médiocres, que j'eus charge de choisir dans le trop plein du musée du Luxembourg; ce fut pour moi comme une petite succursale de ce musée et je dus en rédiger un catalogue de quelques pages. On se rappelle comment finit la collection célèbre de M. de Morny : sa vente inaugura pompeusement l'Hôtel des Commissaircs-Priseurs, que l'on venait de construire rue Drouot, le même que nous fréquentons encore aujourd'hui, où tant de journées pleines d'émotions charmantes se sont passées pour nous, et où sont venus se disperser tant de cabinets aussi renommés que le sien.

MAURICE COTTIER

Le nom de Maurice Cotticr sera inscrit un jour, et il l'est déjà, parmi ceux des bienfaiteurs du Louvre. Il a légué par testament à notre Musée national, en en laissant, cela va sans dire, la jouissance ù sa chère femme, le plus important et le plus célèbre des tableaux de Decamps,la Bataille desCimbres, et du même les Murs de Rome; l'admirable Hamlet au fossoyeur (Poor Yorick), de Delacroix, et aussi ses Tigres, et un portrait de femme de VcrsprUnck. Mais dans le vaste salon-galerie de son hôtel de la rue de la Baume, je me souviens, en outre, d'autres excellents Dccamps : le Singe au miroir et l'Ane, et le Relais Je chiens, la Mort de Valentin de Delacroix, une tête d'apôtre d'Ingres, le Roi de Thulé de SchefTcr, le Rembrandt de Gérôme, le Polichinelle de Mcissonier, le portrait du vieux gardien du Louvre Fuzelier par David, les Bords du Nil de Marilhat, les Vaches sous bois de Troyon, et des meilleurs de Cabat et de Français.

Cette très belle collection de nos plus fameux modernes, mêlés de quelques morceaux choisis des maîtres rares de la Hollande, le fit appeler de bonne heure, dès 1S66, par M. de Nicuwcrkcrke, dans les jurys de peinture de nos expositions; et c'est là que j'ai commencé ù le connaître plus familièrement, et depuis lors il ne nous a plus quittés. Comme c'était une nature très droite, et de bonne volonté, et très conciliante, et très sympathique à ses confrères des Salons, je l'avais désigné, en 1874, pour la commission supérieure des Beaux-Arts, et il continua à faire partie du Conseil supérieur, où son bon sens savait très bien apprécier les difficultés administratives. Il avait encore un autre titre à entrer dans nos commissions : après la mort du pauvre Galichon, lui Cotticr et son neveu Edouard André, et Hoschedé avaient acquis la propriété de la Galette des Beaux-Arts; puis ce dernier ayant cédé sa part d'actions, Cottier, et André

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étaient restés les seuls maîtres «Je ce très important recueil, et ainsi Cottier, dans les hautes commissions ministérielles, représentait la presse d'art qui y devait occuper une place légitime. On ne pouvait attendre de ces deux possesseurs de la Galette, un peu distraits par les élégances mondaines, la même préoccupation exclusive, minutieuse et passionnée, la foi profonde en son recueil qui avaient absorbé toutes les pensées et toute l'activité de Galichon et en avaient fait un incomparable directeur de revue. Mais cependant Cottier s'occupait avec habileté et attention de la direction de la Galette, et je me le rappelle encore, au commencement de 1880, entrant à cheval dans la cour de mon affreuse maison de la rue de l'Eperon, bien étonnée d'une pareille visite, pour m'y demander de me charger du Salon de cette année- là; et quand l'année suivante je lui eus indiqué Buisson pour le Salon de 1881, il engagea avec lui une correspondance instante et n'eut cesse qu'il n'eût amené de la Bastide d'Anjou à Paris cet ami qu'il avait connu au Conseil supérieur et dans les jurys, et qui devait écrire pour lui le plus remarquable Salon que la Gajetle ait certainement jamais imprimé. Il sut d'ailleurs le remercier et lui faire galamment fête, en organisant à son intention l'une des plus gaies et des plus charmantes réunions d'amis dont j'aie gardé mémoire.

Cottier était un grand gentleman, de haute taille et de belle mine, nu long nez rappelant ceux de la maison de Navarre, et dans les bals des Tuileries, il avait su briller sous le costume des Valois. Malgré le faux air grave et quasi mélancolique dont il masquait si bien son fond de jovialité juvénile, on n'eût guère songé à deviner dès l'abord l'austérité de ses origines protestantes et financières. 11 s'était tourné de bonne heure vers le goût et une certaine pratique des arts, et avait poussé cette pratique quasi plus loin qu'un amateur ordinaire. Il peignait habilement le portrait, et dessinait adroitement la charge, témoin celle très juste de pied en cap, et profondément ressemblante, de Fromentin tenant la sonnette du jury et dont il m'avait donné un exemplaire. Là bas. à Tours, près duquel était son château de Cangé, et son fameux cru de Saint-Avertin, on n'organisait pas une exposition d'art ou de curiosité sans qu'il n'en fût le conseiller et le boute-en-train. Sa vie était assurément l'une des plus fortunées, et des plus brillantes, et des mieux ordonnées, et des plus enviables, et des plus dégagées de soucis que pût rêver un honnête homme : mais le cceur de cet heureux homme était très tendre et l'habitude même du bonheur le rendait plus sensible aux atteintes; il ne put résister aux coups cruels qui le frappèrent. Ce corps à larges épaules qui nous semblait si robuste, fut, en deux saisons, ébranlé à fond, et puis terrassé, vers la fin de 1881, à l'âge de cinquante-neuf ans, par l'incurable chagrin de deux enfants perdus.

Cependant le vrai portrait de Cottier ne veut pas que nous restions sur de si rudes souvenirs. Maurice Cottier, avec son air de bonne grâce tranquille,

était de cette petite troupe de gais rieurs sans malice, exquis conteurs de farces, dont Alfred Arago fut le chef et le parangon, et qui aimaient à se donner la réplique dans des dîners de joyeuse compagnie ; ayant fait un art, et un art admirable, de la charge ù fou rire dont les peintres se régalent dans leurs ateliers; mais cette charge, elle était très savamment composée, polie, poussée à un point de drôlerie fantastique où Henry Monnier ne les eût pu dépasser. Il fallait entendre Y Eloge du baron Dubouchon et le Montreur de bêtes de Cottier, ou Y Henri IV de Ph. Rousseau; et les jours où ces chefs-d'œuvre de balivernes se débitaient dans le cabinet d'Arago, elles étaient entrecoupées par des mots d'un sel et d'une folie inénarrables, de ses amis Falaizc, Edouard Dclesscrt et Mosscllmann. Heureux ceux à ce moment qui avaient la rate solide !

Quel dommage que cet Alfred Arago n'ait jamais consenti à mettre sur le papier ces mille et mille calembredaines, plus abracadabrantes l'une que l'autre, qu'il a imaginées chaque matin de sa vie durant trente ans, et qui lui saillaient de l'esprit et qu'il accommodait et affinait au cours de ses promenades solitaires le long des vertes terrasses des Tuileries ou sous les galeries de la rue de Rivoli! Elles ont fait au jour le jour la fortune des petits reporters du Figaro. Mais quel recueil inouï, quel prodigieux ana, bien autrement désopilant que tous ceux du xvu« et xviu8 siècle, il eût pu nous laisser en les écrivant luimême, au lieu de les jeter par les fenêtres, dans notre mémoire à tous qui n'avons pas su les mieux garder. Il y avait là de quoi défrayer d'un rire sans fin toutes les générations de nos arrière-neveux durant deux siècles. Il est vrai que l'air aurait manqué à la chanson, et elle y aurait peut-être perdu la moitié de sa valeur.

J'ai là sous la main YÉloge du baron Dubouchon, de Cottier, et bien que la gravité de L'Artiste en puisse être quelque peu compromise, je ne résiste pas à l'envie de transcrire ici ce morceau académique ; mais ce que je ne puis y ajouter, hélas ! c'est le ton, c'est la mimique, c'est la grimace flegmatique et transformée que savaient donner à leur débit ces comédiens consommés, tout en gardant au fond leur distinction d'origine. «

Éloge du docteur Dubouchon prononcé à f Académie de médecine en 1869

Messieurs,

L'Académie de médecine obéit à un usage que l'Antiquité nous a transmis, en venant consacrer à la mémoire d'un de ses membres un éloge public. Notre collègue regretté était né en 1774. C'était, Messieurs, le plus jeune d'entre

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nous. La mort l'a moissonne ! Courbons la tête devant ses insondables arrêts et sachons dire avec le poète philosophe : Levius fit palientiâ quidquid corrigere est nef as.

Claude-Aristidc-Jean-Maric-Prospcr Dubouchon, docteur en médecine, professeur d'entomologie nu Collège de France, officier de la Légion d'honneur, chevalier du dauphin de Portugal et de la grue d'or de Bavière, naquit à Pont-à- Mousson (Meurthe). Sa mère, femme d'un grand sens et chez laquelle la vertu n'excluait pas des qualite's plus solides, voulut donner à son fils une éducation sérieuse et forte; mais Claude, dédaignant les jeux habituels de son âge, ne trouvait de plaisir que dans l'étude. Que de fois nous l'avons entendu s'écrier à l'automne de sa vie : « Jours de mon enfance, que vous êtes loin de moi! • Dès l'âge de sept ans il remportait un neuvième accessit dans un concours qui avait pour sujet : De ritu molluscorum. Plus tard, en 1793 (date pleine d'enseignements, Messieurs), alors que des hordes avinées parcouraient nos carrefours en demandant chaque jour des victimes nouvelles, notre jeune étudiant, insensible à ces inutiles désordres, s'occupait de ses travaux modestes. Il corrigeait, a cette époque, les épreuves du 1 if volume d'un de ses ouvrages, son meilleur peutêtre : La monographie du hanneton bigame. L'éloge d'un pareil livre n'est plus a faire,il est aujourd'hui dans toutes les mains. Cependant l'effervescence révolutionnaire ayant conduit un jour l'émeute jusque sous les fenêtres de notre laborieux ami, une balle vint à percer les carreaux de sa pauvre chambrette ; quitter sa table de travail, saisir un morceau de papier, l'ajuster au moyen de deux pains à cacheter sur l'orifice encore béant du dégât populaire, fut, pour Claude, l'affaire d'un moment C'est ainsi qu'il savait effacer les traces de nos guerres civiles. Il retournait ensuite à ses livres. La fenêtre ainsi réparée (il demeurait au faubourg Antoine, comme on disait en ces temps troublés) resta en cet état jusqu'en 1839. Ah ! Messieurs, n'a-t-on pas le droit de dire que de pareils traits honorent autant ceux qui les admirent que ceux qui en sont l'objet! Arrivé au comble des honneurs, Dubouchon aimait ù raconter cet incident charmant de sa jeunesse ; il le faisait avec bonhomie et gaieté.

Cependant sous une main ferme et glorieuse, la France volait à des destinées nouvelles. Le premier consul qui savait juger les hommes, nommait Dubouchon chirurgien honoraire des hôpitaux de nos colonies. Pourquoi ne le dirionsnous pas? Il sut rendre dans ce poste ingrat, quoique difficile, les services les plus signalés.

Mais nous sommes en 1811! L'impératrice Marie-Louise gît à Saint-ClouJ sur un lit de douleur; la science vient de se déclarer impuissante! Qu'on amène Dubouchon, dit l'arbitre du monde : Dubouchon accourt, il pâlit — il se trouve en face d'un des cas les plus rares de la science génératrice, un engorgement spontané du caséas bilatéral ! Que se passa-t-il dans cette cham •

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bre auguste? Nul ne le sait. Soudain une porte s'ouvre ! L'Empereur tient élevé au-dessus de sa tête un jeune enfant dont personne jusqu'alors n'avait contemplé les traits. Messieurs, dit-il aux grands dignitaires qui encombraient avec anxiété le vestibule du palais, je vous présente le Roi de Rome. Puis se tournant vers notre ami : Baron Dubouchon, la France vous remercie 1

Comblé de faveurs, le savant gravissait enfin les degrés de cette Académie, à peine âgé de soixante-dix-neuf ans. Qu'on me permette, Messieurs, un dernier trait de celui qui fut plus qu'un homme illustre, car il fut un homme de bien. Vers la lin de sa vie, il faisait chaque jour une promenade solitaire dans le jardin du Luxembourg. Un soir d'été, un jeune enfant jouant ù quelques pas du grand bassin, sous les yeux de sa mère, l'appela et lui dit : — Mère, regarde donc cette oie, qu'elle est belle 1 — Ce n'est point une oie, dit le savant avec bonté, en se retournant, cher enfant, c'est un cygne l — Un signe de quoi ? reprit l'enfant. — Un cygne d'eau, appuya notre vénéré collègue. — Il va donc pleuvoir, maman? en conclut le jeune élève. Ah 1 Messieurs, cette leçon d'histoire naturelle ne devait pas être perdue plus tard, ni pour la mère ni pour l'enfant.

J'avais besoin de ce souvenir riant avant d'accomplir la dernière partie de ma tâche.

Dubouchon qui avait su conserver jusqu'au bout sa chaire d'entomologie, se rendait le ao décembre dernier au Collège de France. Mais hélas ! il y a, vous ne l'ignorez pas, une mode pour la science comme pour les arts futiles ; ce jour-là l'auditoire du cours était réduit à une seule personne. Dubouchon l'examine, c'est un vieillard qui, sans se soucier de l'enseignement qui tombera tout à l'heure de la chaire, ne semble préoccupé que de retirer du poJle une pomme de terre qu'il vient d'y faire cuire sous la cendre. Ce fut un coup cruel 1 Dubouchon rentra et s'éteignit dans les bras de Joséphine, sa bonne fidèle, dont le nom est désormais inséparable du sien ; il a quitté ce monde, serein comme toujours, et dans la plénitude de ses facultés. Il laisse dans le nôtre, un vide qui ne sera pas comblé, car c'est pour de tels hommes, Messieurs, que semble avoir été fait ce vers du poète antique : Intcgritate seniliter ossa marient.

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