‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 7 sur 88 · VII. — M. Bardoux · texte numérisé non relu

VII. — M. Bardoux

Nous le connaissions déjà beaucoup dans nos bureaux de la rue de Valois. Il avait d'abord été le rapporteur du budget entier de notre Ministère ; puis il avait abandonne la section des Beaux- Arts à son ami le comte d'Osmoy. Il n'en avait pas moins assez fréquemment recommandé les intérêts de son musée de Clermont-Fcrrand. Nature très sympathique et estimée, intelligence fine, cultivée, déliée et enthousiaste, il avait la conversation attrayante et bon enfant. Ses cheveux longs rejetés en arrière, sa face rasée, jeune, pâle et mouvante, lui donnaient un air moitié séminariste, moitié acteur de province. Très aimable et constamment désireux de plaire, il avait mérité ce mot assez cruel de M. Dufaure, lequel l'avait eu pour Sous-Secrétaire d'Etat de la justice : « Bardoux, il préfère tout le monde. » Cabasson qui l'avait connu à Clermont, alors que luimême, pendant la guerre, y dessinait des billets pour la banque d'Algérie, me disait qu'il était la coqueluche de la ville, et il y avait de quoi, tant cet homme était porté à être serviable à tous. Le nombre est incalculable de ses collègues de la Chambre, qui, lui Ministre, crurent être sûrs d'être appelés par lui comme Sous-Secrétaire d'Etat de son Ministère. Il était prometteur, c'est vrai, mais aussi sa bonne volonté très sincère ne s'épargnait pas à l'action et à la peine. Quand il fut installé rue de Grenelle, la crainte de blesser qui que ce fût et la passion de se faire des amis, le rendit insupportable à tous les agents de ses différents services qui avaient à traiter avec lui les questions les plus graves et les plus urgentes ; il dépensait, sans désemparer, toutes ses forces, toute sa salive et tous ses instants, de neuf heures du matin à six heures du soir, à donner des audiences aux premiers venus, et cela dura ainsi, sans qu'il s'en fût corrigé, jusqu'à la dernière journée de ses hautes fonctions. Vous jugez du chaos qui devait se faire dans cet esprit mobile, bienveillant, tiraillé en tous les sens par les suggestions les plus contraires. Et quand travaillait-il ? La nuit, jusqu'à deux heures du matin. Alors qu'il aspirait à ce Ministère de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, qui fut son but constant et dont il avait soigneusement étudié les ressorts en qualité de rapporteur du budget, il me disait volontiers en se frottant les mains : « Quand je serai Ministre, vous verrez, nous ferons de grandes choses. » Et de fait il avait l'appétit du grand, il se sentait plus alerte, plus parisien que la plupart de ses collègues provinciaux qu'il voyait Ministres et dont il regardait en ricanant les agissements patauds et vulgaires : « Tous de Niort, tous de Domfront, » répétait-il volontiers. Il

iS SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

avait garde en lui quelque reste de l'ancien étudiant, voire une pointe du bohème poétique de son temps, et naguère encore il avait fréquenté des lettrés de renom, Mnc Sand et Flaubert et certains ateliers. Son goût pour la musique et l'Opéra était extrême, et il ne cessa de patronner chaleureusement M. Halanzicr, auquel il fit donner, un tout petit peu plus tôt que je n'aurais voulu, la croix d'officier de la Légion d'honneur. La jurisprudence qui était sa science, et l'instrument très légitime de son ambition, il la cultivait par le grand côté, en philosophe, et il aimait à l'appliquer à des matières de noble ponce ; ainsi, durant son Ministère, manifcsta-t-il, comme précédemment M. Jules Simon, un penchant particulier pour son département des cultes. Quant à son Ministère des Arts, il suffisait que la direction lui proposât une mesure quelque peu brillante et généreuse, telle qu'un ensemble de décorations par nos peintres et sculpteurs des monuments publics de la France, ou bien une série de commandes pour raviver l'art quasi éteint de nos lithographes, ou bien la décoration du grand escalier du Luxembourg par des panneaux de paysages à exécuter aux Gobclins et à Beauvais, pour être sûr d'un accueil favorable. Le jurisconsulte qui était toujours en lui se complaisait à tourner et retourner le projet de loi pour la préservation des monuments, qu'il déposait un jour sur le bureau de la Chambre, et que sa prudence en retirait aussitôt pour le caresser encore.

Le lendemain du jour oU M. Bardoux avait pris possession de son fauteuil, je crus avoir un droit de familiarité suffisant pour aller le trouver en son cabinet et lui dire que je ne pensais pas, de bonne foi, qu'il lui fût possible de me conserver a la direction, étant donné le rapide entraînement des choses politiques ; que je sentais que je pouvais lui être un embarras de chaque jour et que j'étais prêt, au premier signe, à me retirer dans mon refuge prévu du Luxembourg, où j'attendrais, plus en paix, l'heure réglementaire de ma retraite. Il me laissa entrevoir, à demi-mot, qu'il avait lieu d'appréhender, en effet, de vives compétitions et de fortes manœuvres contre mon maintien au Palais- Royal. Il ne voulait pas d'ailleurs entendre pour l'instant, parler de ma démission , et s'engageait à me soutenir, quand l'heure viendrait, au conseil des ministres. Je sus bientôt que l'heure n'avait pas tardé à venir et que, malgré que quelques noms eussent été prononcés, entre autres celui de M. Blazc de Bury, par un de mes précédents ministres (M. Waddington), et que M. Dufaurc se souvint avec amitié de mon prédécesseur, M. Bardoux avait honnêtement et chaleureusement défendu son directeur, et que la grande majorité et notamment M. de Freycinet, s'était sans ambages prononcée pour moi.

MES MINISTRES

Il y avait là du mérite à M. Bardoux, car déjà, et personne n'en doutait, son cœur était ailleurs; les fins courtisans félicitaient déjà dans les antichambres le candidat futur, que dés longtemps, et même avant d'être au pouvoir, M. Bardoux, m'ont dit depuis les bonnes langues, appelait dans l'intimité son cher directeur des Beaux-Arts. J'ajouterai qu'alors que les choses se brouillèrent à ce point par les attaques acharnées, quotidiennes, mesquines, systématiques des journaux, que la lutte me devint odieuse et insupportable, M. Bardoux ne me poussa nullement par les épaules et laissa tranquillement faire mon impatience. Je ne cessai jamais jusqu'au dernier jour de le trouver bienveillant et doux. En cela, encore, il y avait effort généreux contre sa nature, car je n'ai jamais vu homme plus préoccupé des agressions et des faveurs de la presse, et plus inquiet, dés le principe, de ne pas l'avoir tout entière dans sa main. Peut-être eût-il pu faire pour moi, à cette heure écœurante, dans ce monde où il n'était pas si étranger qu'il lui plaisait de le paraitre, un peu de ce qu'on comprit qu'il faisait quelques semaines après, pour couvrir mon successeur. Mais il ne faut pas demander aux hommes au delà de ce qu'ils peuvent donner. Il y aurait ingratitude à moi à ne pas répéter qu'il m'adoucit sous toutes les formes les derniers instants pénibles, en me reforçant jusqu'à la dernière minute de conserver mon poste (M. Gambctta était du reste de cet avis, me répétait M. Bardoux, que je pouvais y rester jusqu'à la fin de l'année), en approuvant, signant et publiant à l'Officiel mon rapport sur l'organisation de l'enseignement du dessin dans les écoles primaires et secondaires, et les projets d'arrêtés contenant les programmes de cet enseignement, affaire qu'il savait me tenir par-dessus tout à cœur,— enfin, en me consultant même sur le choix de mon successeur. Mon avis, sur ce choix, ne pouvait être douteux, et il s'accordait d'avance et pleinement avec le sien. J'avais dans la nomination de M. Guillaume la précieuse garantie que les plus gros projets édifiés par moi ne seraient pas brutalement démolis.

Je dirai, quand viendra l'heure de passer en revue, dans ces libres souvenirs, les directeurs et administrateurs des Beaux-Arts que j'ai pratiqués, ce que je pense de cette intelligence de haut vol, souple, flexible, rapide et prudente, ondoyante, pénétrante, ingénieuse, abondante, que je crois avoir connue aussi intimement que personne, et aussi de ses points défaillants; et nul ne s'étonnera de la séduction extrême qu'a exercée sur M. Bardoux, comme sur tous les ministres d'ailleurs qui l'ont précède' et suivi, et auprès desquels il s'est constamment ménagé, cet artiste, d'une éducation si distinguée, d'une instruction si raffinée, d'une parole si discrète et correcte à la façon des diplomates, d'une philosophie

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et d'une théorie toujours si hautes, jamais banales, mais parfois un peu nuageuses, et prêtes à se développer sur les côtes divers d'une question; à bon droit préoccupé des courants nouveaux de la jeune école et porté d'instinct aux spéculations pédagogiques, avec cela sculpteur de grand renom, d'un art très réfléchi, très délicat et très pondéré, et saturé des eaux vives des plus pures traditions, ayant donné preuve durant sa longue administration de l'école des Beaux-Arts d'un esprit de sagesse, de modération, de prévoyance, qui avait fait de cette institution nationale une maison modèle pour l'univers entier. Pour qui ne voulait pas rompre avec toute tradition, M. Guillaume était en vérité le seul candidat possible, et le penchant très naturel et très enthousiaste qu'avait pour lui M. Bardoux, n'était pas, en bonne conscience, une raison pour l'écarter du poste dont lui seul apparaissait digne par les titres de son passé. Je n'ai, pour ma part, qu'un reproche à faire à tous les deux : tous les deux perdirent un temps précieux à se préparer très lentement à un avenir dont ni l'un ni l'autre n'étaient sûrs; l'un, en dépensant son année entière, sous prétexte de se renseigner, à donner audience à des mendiants, à des intrigants ou à des indifférents; l'autre, les six mois qu'il avait à durer, en faisant la toilette de ses fonctions et de son cabinet, en veillant à ce qu'on recouvrit à neuf et à ce qu'on exhaussât un peu, pour y paraître davantage, le fauteuil sur lequel il allait s'asseoir. Hélas! hélas! par le temps qui court, qui n'est ni aux lents ni aux circonspects, et où les mois et les jours sont comptés à l'avance pour chacun, il ne faut songer qu'à agir lestement et dès la première heure et, si l'on a quelque chose dans son sac, à le vider à la diable et sans hésitation, et le moins maladroitement qu'on peut. Une fonction aujourd'hui est une tente dont on secoue la poussière dans l'intervalle de deux batailles. J'ai vivement regretté leurs lenteurs et leur temps perdu pour ce ministre et pour ce directeur, car c'étaient deux natures très intéressantes, très fines l'une et l'autre et très déliées, très capables de bien conduire, et par de bons chemins, une affaire étudiée à loisir, et l'un n'eût pas fait défaut à l'autre et l'eût soutenu de sa plus tendre confiance. On doit croire que leur expérience était complète quand ils ont quitte honnêtement la place, et qu'ils étaient enfin prêts à agir. Il serait curieux dans une période à venir, — car bien que l'un ait momentanément perdu l'etrier, et qu'il soit rarissime que deux fois on rentre dans la fonction de l'autre, ce ne sont pas des hommes finis, — qu'on leur permit de reprendre leur carrière juste au point où ils l'ont laissée, et de montrer ce qu'ils portaient en eux. Ce serait une épreuve à recommencer.

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