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CHAPITRE IV

Ce matin, 26 novembre 1888, enterrement de Frédéric Buon.

O ingrate engeance humaine! où est l'homme en France qui ait obligé plus d'artistes dans leurs menus intérêts de chaque jour, qui se soit montré plus constamment, — comment dirai-je? — leur frère de charité? Et combien assistaient tout à l'heure, dans la pauvre église de N.-D. de Plaisance, à son service funèbre? Pas un par pure amitié, ou du moins pas un notable, — deux par devoir : Bailly comme président de la Société des artistes français, Bouguereau comme président de l'Association Taylor. Puis Vigneron, commissaire des Salons annuels, où Buon le précéda durant trente années; une demi-douzaine de gardiens des Champs-Elysées; une vingtaine de voisins; à droite son fils; à gauche, derrière ses deux filles navrées, le groupe de leurs jeunes élèves; — et voilà tout. — On me dit qu'à ses derniers moments, Buon a recommandé à sa pauvre femme de « ne déranger personne ». Cela ressemble bien en effet à son humeur, ennemie du bruit inutile et banal; mais comment, depuis tant de semaines qu'il était enfermé chez lui par un mal si grave, une pneumonie entée sur une affection du cœur, les artistes ne se sont-ils pas mieux inquiétés de son absence?

Entre les habitants de la grand'ville, personne ne fut jamais moins de Paris ni plus de sa province, et depuis plus de quarante ans qu'il avait quitté son pays du Maine, il n'était pas plus parisien que le premier jour. Cela se reconnaissait à sa mine, à sa mise, à son accent, à sa démarche. Sa tête austère et chagrine, pâle et rasée, ses yeux enfoncés et point caressants, étaient d'un révolutionnaire de l'ancien temps; sa tenue n'avait rien d'un élégant mondain, mais d'un homme de loi de province qui aurait sucé avec le lait l'horreur des tyrans

et la haine des courtisans. M. de Nieuwerkerke, né royaliste, garda longtemps contre Buon une prévention instinctive, parfois cruelle et injuste, la prévention du blanc contre le bleu, du chien contre le chat. Il est certain que Nieuwerkerke avait pressenti juste et que d'apparence, et par ses habitudes et par son éducation, et du fund du cœur, Buon était un bleu, un vrai bleu du Bas-Maine. La faute n'en était pas à lui; dans notre siècle trop divisé, chacun, le plus souvent, chasse selon sa race; et la famille Buon était de celles qui fournissaient de longue date leurs plus actifs et plus influents électeurs aux députés opposants de la Sarthe : Trouvé-Chauvel, Elias Regnault, Hauréau, Ledru-Rollin. Par cette porte, sans doute, il était entré dans les bureaux du ministère de la Guerre, jusqu'au jour où il fut attaché, en 1849, à l'exposition des Beaux-Arts, dans le palais des Tuileries.

Derrière cette enveloppe sévère, quelle nature profondément humaine, et juste, et compatissante, et simple, et accommodante, naïve quoique avec la finesse paysanne, et probe et (comment dire?) vertueuse à l'ancienne mode, ne trouvaiton pas en lui, dès qu'on l'avait pratiqué! Je ne me sais pas d'amisqui n'aient été les siens. M. de Nieuwerkerke lui-même avait reconnu à la longue les qualités droites et solides de cet admirable employé, si bien qu'en 1867, au moment où je quittais, pour quelques jours, le service de l'exposition, par suite de ma querelle avec Tournois, le surintendant ne chercha pas ailleurs un autre lieutenant pour me remplacer; — et Nieuwerkerke eût bien ri de sa propre défiance si plus tard, après la Commune, rencontrant Buon, soit chez A. Arago, soit dans le cabinet de Tauzia, il eût entendu la confession politique nouvelle «le celui qui jadis n'admettait d'autre littérature que celle de Jean-Jacques, — car il était capable de déclamer par cœur, l'Emile, et le Vicaire savoyard, et le Contrat social, — et, conséquent en cela avec lui-même, ne proclamait de plus généreuse et de plus puissante et de plus pratique éloquence que celle de Ju'eS Favre et de Delescluze. La Commune, en un jour, avait fait le miracle de s°uf' fier sur tout cela : devant les ruines accumulées par ces esprits maudits et leurs idées fatales, le profondément honnête homme qu'était Buon, et tout d'"ne pièce dans ses systèmes, s'était pris d'une haine implacable, — il ne détestait pas à demi, — pour les révolutions et les révolutionnaires; il s'était réveillé le plus enragé des réactionnaires politiques et religieux. En quoi il ét£»it mieu* dans sa vraie nature, qui était fort hiérarchique, ordonnée, même absol ve ; p«,nt tant partisan des nouveautés, que j'avais souvent peine à lui faire admettre, bien que celles de notre commun service ne fussent certes pas des plus audacieuses ni des plus subversives.

Mais quel ferme, et net, et clair, et précieux lieutenant c'était que ce »uonl En janvier i852, M. de Nieuwerkerke m'avait confié le département des expositions annuelles. Le directeur général me donnait là le titre de la charge; en réalité ce

fut Buon qui, du jour au lendemain, m'en apporta la clef. Le matin même de mon entrée en fonction, il était venu chez moi, quai Conti, se mettre à ma disposition; en quelques heures je fus au courant des rouages, personnel et matériel, qui avaient, sous les ordres de Séchan, servi aux Salons de 1849 ct 5o-3i. Je n'étais point tout à fait un novice, puisqu'au Louvre déjà j'avais pris part aux travaux des Salons de 47 ct 48. Mais une chose est la besogne du soldat, autre chose la responsabilité du capitaine, et il me fallait connaître les instruments que j'avais en main. Ce fut vite fait avec l'expérience acquise par Buon aux Tuileries et au Palais-Royal. Je renforçai par Clément de Ris et Darcel, les points faibles du haut personnel (placement et catalogue) ; je remis à Buon luimême la gestion du matériel et du gardiennage ; ct sans faire tort aux anciens employés, bridant seulement avec douceur les gênants, — grâce à la bonne confiance de M. de Nieuwerkerkc ct à l'activité très débrouillarde de l'architecte Chabrol, tout alla à merveille. — Les années qui suivirent, — surtout quand vinrent les accablantes expositions universelles de i853 ct 67, — ne firent que développer le besoin que j'avais de Buon, et multiplier les services qu'il rendait à l'administration et à ce monde des artistes, lesquels s'étaient, avec justice, attachés à sa bonhomie d'un abord toujours facile, complaisante aux petits pour le moins autant qu'aux grands, serviablc sans façon, et d'humeur point si triste, malgré son aspect parfois grave et maladif.

Lui-même se sentait porté de préférence, par sympathie d'instinct campagnard, vers les paysagistes, c'est-à-dire vers les cœurs simples et les amoureux de la nature : Coignard (nous allions, à travers la forêt de Fontainebleau, visiter ensemble à Marlotte, la maison rustique ct les étables où il élevait ses modèles, ses vaches, son âne, ses moutons et ses poules), Desjobert, Alex. Couder, Français, Busson, Thiollet, Hanotcau ct Harpignics, dont son plus grand bonheur était d'attiser à tout propos les amusantes et inoffensives rivalités,—son protégé si bon enfant, Philippe, le pensionnaire de Mclun, Berthon le peintre d'Auvergne, — les deux Alsaciens, d'humeur si différente, qu'il rencontrait chez les Braquenié, le protestant et mélancolique Vetter, et le fin ct joyeux Jundt, inimitable quand il se grimait tour à tour en Napoléon III et en Victor-Emmanuel, et qui devait mourir de mort si brusque et si violente. Mais le meilleur du cœur de Buon était pour ses compatriotes du Maine. Bien qu'il eût étudié au collège d'Angers, c'est son vrai pays, Le Mans, le vert bocage du Maine qui étaient demeurés sa passion ct vers lesquels il retournait toujours. Nos amitiés de province ont, semble-t-il, un épiderme moral plus pur ct plus velouté ; il est resté, dirait-on, autour de leur souvenir, comme une fleur de printemps. Dès qu'il apprenait que son compère Dugasseau, le conservateur du musée du Mans, l'un des conservateurs les plus insoucieux de France, Dugas- >L-au le fainéant, mettant si rarement à profit renseignement qu'il avait pris

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jadis dans l'atelier de M. Ingres, et sachant si peu, avec tout l'esprit naturel qu'il avait, se faire honneur de sa fonction, quand Dugasseau devait venir à Paris pour y porter l'un de ses tableaux à l'exposition, ou simplement pour flâner au Salon, c'était fête pour Buon. Et quelle sollicitude n'avait-il pas pour l'admission et le bon placement dans nos galeries des scènes vendéennes de Lucien de Latouche et les modestes tableautins de sa gracieuse fille, — et pour les tableaux de chasse et de vie aristocratique de Clcrmont-Galcrande ; et les paysages de M«" Cuirblanc, et les fleurs de M»« Hortensius Saint-Albin. Je ne crois pas faire injure à sa mémoire en pensant que la naissance de L. Coignard à Mayenne, et les peintures de Desjobert aux bords de la Sarthe et dans les environs de La Flèche ne furent pas pour rien dans l'affection fraternelle qu'avait conçue Buon pour ces deux très habiles peintres que je nommais tout à l'heure. Il n'est pas, durant vingt ans, un maire de la ville du Mans qui, connaissant, par tradition, le côté sans résistance de Buon, son amour tendre pour sa ville et sa province, ne se soit cru en droit de venir le solliciter en faveur du musée du Mans ; pas un tableau ancien ou nouveau qui ait pris le chemin de ce musée sans la chaude entremise de ce fidèle et toujours attentif patriote; à coup sûr, le Maine perd en lui le plus dévoué de ses enfants. — J'ai dit qu'il était né bleu ; il avait toujours gardé une certaine piété pour les antiques habitudes villageoises; il adorait les vieux mobiliers et étoffes et ustensiles et vaisselles de nos chaumières de l'Ouest, et Dieu sait combien de fois il est revenu à la charge, pour que j'organisasse à Paris un musée de costumes et de meubles des anciennes provinces de France. J'en émis bien l'idée à Paris, de ce musée ethnographique de nos provinces, l'idée fixe de Buon, lors de la distribution des récompenses à l'Union centrale des arts en 1876, et je proposais d'en décorer quelques salles du palais de Saint-Germain ; mais Buon ne se rendait pas compte de l'inerte résistance administrative qui rend plus difficile à un directeur des Beaux-Arts de rassembler en un coin de château royal, les costumes, les coiffures, les vestes, jupes et fichus, les rouets et les écuelles de Bretagne, de Basse- Normandie, d'Auvergne et des Pyrénées, que de réunir en une aile du Trocadcro, par le zèle de quelques voyageurs, les vêtements, armes, meubles familiers des nations les plus extravagantes, en un mot, tout ce qui pourrait suffire pour écrire l'histoire complète des coutumes et des mœurs, depuis le Groenland jusqu'aux sauvages de l'Océanie.

Buon d'ailleurs n'était point difficile sur la qualité d'art des objets dont il rêvait la collection. La religion qu'il garda si longtemps pour les idées systématiques de Jean-Jacques, le portait, même en art, vers la préférence de l'utile, et dans un tableau ce qu'il observait avant tout, c'était l'élévation et la noblesse du sujet. Les sujets vicieux ou crapuleux, trop fréquents dans nos expositions, lui faisaient horreur; son puritanisme naturel, frotté des préceptes de

Rousseau et de Diderot (souvenez-vous des préoccupations éternelles de Diderot à l'endroit des sujets en peinture), reparaissait là dans toute son énergie. Il n'admettait pas que l'État, appelant à cette fête annuelle toutes les familles françaises, leur offrit un spectacle capable d'offenser les regards des enfants et la pudeur des femmes; il était de ces Spartiates convaincus que l'art doit servir tout d'abord à l'éducation du peuple et à l'exaltation des cœurs.

On a pu voir, en retrouvant son nom à mainte page de ces Souvenirs, ce qu'avait été Buon dans le service des expositions. Sauf une certaine vague direction supérieure et d'ensemble, que je me réservais sur la gestion des Salons, reliés, par mon intermédiaire, aux ordres décisifs du directeur général des Musées, devenu bientôt surintendant, sauf mes relations administratives avec les jurys des artistes, et mon inspection incessante et sans morgue du placement dont je prenais ma part personnelle, Buon était tout dans la maison : exactitude, bon choix, discipline des gardiens ; préparation des budgets du Salon, des traités avec les fournisseurs et imprimeurs, surveillance de l'enregistrement des ouvrages déposés par les artistes et apprêts des travaux du jury dans leurs relations avec le catalogue ; répartition des cartes aux exposants, à la presse et à tous les ayants droit ; relevés sur registres des réclamations des peintres et sculpteurs contre les placements fâcheux; le coup d'épaule, lui aussi, à l'arrangement des galeries; — il était tout, vous dis-je, et sans bruit il suffisait à tout; homme d'ordre par excellence, comptable strict, éloigné de toute avidité exagérée de traitement et de titres par l'extrême simplicité de ses Habitudes de famille ; sans parler des doléances souvent désespérées de tous les artistes sur les refus des jurys, sur les prétendues injustices des récompenses, sur les acquisitions ; il était le maître Jacques de ces solennités annuelles; il était surtout, et beaucoup plus que moi, le grand confident des misères et des vanités des pauvres déshérités. Et il fut cela pendant trente ans, jusqu'en 1869 avec moi; de 72 à 79 comme mon successeur. Sa croix et son titre d'inspecteur des Beaux- Arts, il les avait bien gagnés. Mais voilà que sur un beau caprice de M. Turquet, enchanté de complaire à de tortueuses intrigues qui voulaient faire vide une place aux bureaux de la rue de Valois, et qui guettaient depuis deux ans l'heure possible de la retraite pour cet admirable serviteur, encore plein de vigueur et dont l'expérience pouvait lui être si utile, à lui Turquet, dans la passe difficile que traversait alors sa direction en lutte aiguë avec les artistes, Buon fut congédié brusquement de son poste, et déporté à l'Ile des Cygnes, où il eut la garde du dépôt des marbres. J'ai dit, à propos de l'histoire de l'association des artistes français, la réponse tartufienne qu'en plein Parlement, fit Turquet à l'interpellation de Robert Mitchel, où le nom de Buon se trouva incidemment mêle, o Si M. Buon, commissaire dclcguù aux exposition.», était mis

à la retraite, c'était pour assurer à sa vieillesse et à sa famille un abri plus tranquille dans ce de'pôt des marbres .»

Encore ne voulut-on pas l'endurer là, tant la soif des places à créer sévissait dans cette malheureuse administration des Beaux-Arts, et Buon dut céder son dernier gîte au représentant d'une revue d'art dont on se flattait à tort de s'assurer l'appui plus indépendant. Ils ne se tinrent tout de bon pour satisfaits qu'à l'heure où ils eurent biffé définitivement le nom de Buon du registre de leur personnel. Mais lui, pour remplir utilement le vide de ses journées de choses intéressant son ancienne clientèle de peintres, de sculpteurs et de graveurs vivants, se laissa mêler aux comités de l'association des artistes, l' Association Taylor, dont tous les membres le connaissaient pour avoir été ses obligés; il se retrouvait ainsi dans un monde qui était le sien, et où ses renseignements sur les vraies misères méritaient tout crédit, et il ne s'épargnait pas pour écarter de cette oeuvre utile les ambitieux intrus qui, même là, dans ces groupes de bonnes gens charitables, ne rougissent pas de chercher un escabeau pour hausser leur influence. C'est là, dans cette vieille Association Taylor, dont la présidence était si heureusement échue à Bouguereau, — que sut mettre la main sur Buon la nouvelle société, celle de fraîche création, la Société des artistes français, le jour où elle s'avisa de vouloir faire aussi, dans ses superbes bénéfices, la part des pauvres, la part des confrères maltraités par le destin dans ta lutte si rude et inégale de tant de peintres et de statuaires contre la malechance des commandes et les hasards de la renommée. Buon rentrait là de plain pied sur son ancien terrain, dans sa maison d'habitude depuis trente ans, quoique avec des attributions particulièrement circonscrites et délicates, puisque cette société n'était autre, sous un nom nouveau, que l'administration, devenue libre par l'insurrection des artistes contre Turquet, de ces expositions annuelles au service desquelles il avait dépensé sa vie. Là encore il se retrouvait l'homme de la charité, l'homme des secours discrets à la détresse cachée et honteuse d'elle-même, et qu'il avait à découvrir et à consoler dans les froides mansardes. A cette noble mission il fut fidèle jusqu'à la mort, puisque c'est en la remplissant avec une imprudence interdite à notre âge, qu'il gagna, sur l'impériale d'un tramway, le refroidissement qui devait l'emporter en quelques semaines. — Que tous ses amis soient fiers, autant que je le suis, de la vie toute de simplicité et de bienfaisance sans effort, de cet honnête Buon. Elle doit peser, aux yeux de Dieu et des hommes, autant que les carrières les plus brillantes, vouées aux œuvres les plus applaudies de l'art et de l'intelligence. Si vous êtes, comme moi, féru du vrai sentiment de l'égalité humaine dans son essence supérieure, vous tiendrez la généreuse et tenace activité de Buon pour équivalente aux ingéniosités créatrices de la plupart de ses protégés du pinceau et de 1 ebauchoir; vous ne nierez pas qu'il fut, par la solidité de son caractère, la droiture de son bon sens, U

fine observation de son esprit, supérieur à nombre des plus notables auxquels il avait affaire ; son avantage sur nous, c'est que dans les artistes il voyait avant tout des hommes et les pesait, estimait et servait en conséquence. Pour moi, je déclare qu'il a honoré grandement notre monde administratif des Beaux-Arts.

Dans ce monde administratif, mieux vaut, pour la morale, que les artistes vivent de nous que nous d'eux, et qu'ils demeurent nos obligés ; mieux vaut que notre réputation soit supérieure à notre fonction, le désintéressement et la bonne volonté étant tout notre porte-respect; entre eux et nous, dans le partage des lots, qu'ils gardent la ceinture dorée, s'ils l'ont méritée par leurs talents, et nous la bonne renommée ; la bonne renommée, elle restera la richesse du pauvre Buon, la seule qu'il aura laissée à son fils et à ses filles.

Mais la plus régulière de nos occupations, pour Buon comme pour moi, ce fut, dix années durant, notre rencontre de chaque jour au Louvre dans le cabinet de Tauzia. J'ai dit longuement ce qu'était ce cabinet, les belles œuvres qui le traversaient, l'une chassant l'autre, et y appelait les amateurs, mis en appétit d'en avoir l'avant-goût, et les braves gens de toute sorte qui fréquentaient la, auprès de cet homme vrai et sincère, et comme on y commentait au jour le jour et je puis dire à la gauloise, les événements éclos du matin, et de tous les mondes, du politique et du galant, avant tout naturellement ceux du monde des arts. Assis des premiers au coin du feu, Buon et moi, nous voyions défiler toute la procession des visiteurs, et notre venue là était tellement exacte, que si deux jours se passaient sans qu'on nous vit paraître, l'inquiétude amicale s'en mêlait et l'on venait s'assurer au logis s'il n'y avait point pour un manquement si grave raison de sérieuse maladie. Quand nous étions seuls, nous repassions nos historiettes passées ; nous déblatérions en philosophes et sans trop d'amertume contre les sottises et les impuissances du présent, et contre les causes ou les menaces des ennuis dont nous nous sentions entourés. Puis le coup de dent donné, nous revenions à bâtons rompus, vers les souvenirs de bon temps, et l'on en mettait les gros personnages sur la sellette. Je me suis souvent répété, à part moi, que ce Buon, s'il voulait l'écrire, comme il nous le parlait là, avec sa façon de conter bonhomme et narquoise, nous laisserait un dictionnaire bien amusant des petits et des grands artistes contemporains, et des collectionneurs et des critiques et écrivains d'art qui avaient passé par son cabinet au cours des expositions. Il avait la mémoire farcie d'une foule d'anecdotes plaisantes sur chacun d'eux et sur les tics de leurs personnes, et sur leurs jalousies réciproques, et sur leurs prétentions vaniteuses, et sur leurs jugements ridicules et passionnés à propos des ouvrages les plus célèbres. Et le répertoire s'en pouvait d'autant mieux étendre que Buon et moi, nous nous étions faits par l'usage une mémoire spéciale, celle des places occupées aux divers Salons par les peintures et les sculptures, et que je me rappelle encore aujourd'hui le panneau et la

hauteur où étaient suspendus, en 1847, premier Salon auquel j'ai pris part au Louvre, le premier tableau de Gérôme, le Combat de coqs, le premier tableau remarqué de J.-Fr. Millet, l'Œdipe détaché de l'arbre, et le cadre du premier dessin de Mazerolles, la Vieille et les deux Servantes, et dès 1840, les trente dessins à la plume de Pcnguilly Lharidon sur les scènes du Roman comique.

Dix ans, je le répète, nous avons vécu de la sorte dans cette étroite confidence quotidienne, comme on vivrait entre camarades de collège. Et nous n'avions pas assez des heures de bureau : il fut un temps où nous avions organisé, à dates fixes, avec Alfred Anigo qui partageait notre amitié cordiale pour Buon et Clément de Ris, des dîners à cinq, des dîners pleins de rires, au cabaret du Père Tranquille, dans un coin du quartier des Halles. Avant de grimper l'escalier du petit salon, nous achetions nous-mêmes, sur l'étal, les coquillages singuliers chers à notre Bordelais, et lui-même s'assurait, auprès de sa bonne grosse fournisseuse d'habitude, de la qualité et de la fraîcheur de la marée. Ah ! Arago nous en racontait de drôles dans le cabinet du Père Tranquille 1 Le président de la République lui-même n'eût pas été mieux servi.

Depuis deux ou trois années pourtant, nous étions de loin en loin inquiétés par certaines atteintes subies par la santé de Tauzia ; il n'était plus aussi sûr de sa vigueur qu'autrefois, et plus de deux ans avant sa fin nous avions été fort secoués par une crise terrible qui nous avait retenus, durant de longues semaines, auprès de son lit. Il se remettait cependant et nos appréhensions se relâchaient, et notre tous les jours du Louvre reprenait son ancien train. A l'ordinaire, Buon ne s'accordait, durant l'été, que d'assez courtes vacances pour s'échapper, scion les années, soit vers Honfleur, soit vers le Maine. Aussi, même dans la belle saison, Tauzia et lui continuaient-ils à se voir tous les jours, et dans sa lettre du 7 juillet, le premier me disait que Buon, la veille, « avait déjeuné avec lui, et n'allait pas trop mal. » Mais le 12, Tauzia était pris de ce refroidissement glacial qui allait l'emporter en moins d'une semaine, et Buon commençait auprès de lui, avec Bonnat et Ephrussi, cette veillée d'amis qui ne devaient consentir à partager leurs soins qu'avec le neveu et la nièce de notre pauvre camarade. Le 19. il m'annonçait « avec une grande tristesse, la fatale nouvelle : notre ami est mort. » Et le 23 juillet : « deux ou trois jours avant le moment fatal, nous espérions beaucoup, car d'après les personnes qui entouraient notre ami et même d'après l'avis du médecin, il se trouvait beaucoup mieux, mais toutes nos espérances se sont écroulées le lendemain... Il a eu tous les soins et toutes les consolations possibles... J'ai appris la triste nouvelle à la plupart de ses amis, à M. Delarue, à M. de Lajarte, à M. de Réau, à Arago qui est désolé... Nous perdons tous deux beaucoup en lui, car son amitié était solide, et nous pouvions parler ensemble de toute une période d'hommes et de choses... Son souvenir ne nous quittera pas de sitôt... me voilà tout desoriente maintenant... » D'autres

passages encore dans sa lettre du 1" août : « Je ne puis me consoler de la mort de notre ami. C'est par la comparaison que l'on sent mieux la supériorité de son esprit et de son caractère. Je le voyais tous les jours, et je l'ai soigné dans ses derniers moments (1)... Lui, vous et moi, nous nous comprenions, et nous pouvions dire tout ce qui nous passait par la tête ; nous avons perdu une partie de nous-mêmes... » Il disait vrai : une partie de nous-mêmes; mauvais âge que le nôtre pour une pareille perte, celle d'une intimité de chaque jour. Certainement il en fut atteint plus qu'il ne le pensait, car, par cette rupture d'habitudes quotidiennes, où il se remontait en des souvenirs de son bon temps, sa santé dès longtemps ébranlée n'eut plus de réaction contre son humeur assez naturellement chagrine, et elle céda à la première imprudence. Quatre mois après la mort de notre Tauzia, huit jours après que, rentrant dans Paris, et étonné de son long silence, je l'avais trouvé dans son lit, bien toussaillant, mais non pas le visage trop défait, ni surtout, me semblait-il, hors de toute espérance de guérison prochaine, mon pauvre Buon mourait le 24 novembre, dans les bras de son excellente femme qui, jour et nuit, l'avait veillé deux mois durant. Il était l'aine

de ces trois demeurants d'un autre âge administratif des Beaux-Arts, qu'on appelait les trois anabaptistes ; il avait soixante-dix ans.

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