‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 2)Chapitre 26 sur 33 · I.E CHANT DES DRAPEAUX · texte numérisé non relu

I.E CHANT DES DRAPEAUX

« Le très curieux chant populaire que nous donnons aujourd'hui aux lecteurs du Voltaire, a pour origine un enjeu.

« Dans notre salle de rédaction, il y a quelques jours, on causait de cette grande fête nationale du 14 juillet, quinze août de la République, qui doit être, celte année, et sera celle de la concorde et de l'apaisement des partis. On se demandait pourquoi notre durable enthousiasme pour la prise de la Bastille n'avait pas encore suscité son nouveau Rouget de Liste ou son nouveau JMéhul el si la Liberté ne clamerait pas enfin cet hymne populaire moderne dont le Tyrtée se fait trop attendre.

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« — Janiius, disiiicnl cctix-ci, nous ir.uiroiis celle Marseillaise de la jinix que Lamartine liii-ni("^me a manqu('>c en /|S.

<< — Parée qu'on aime la l»épubii(]ue sans y eioire, disaient les autres.

« VA (juelqnes-uns criaient à la j)émirie de liardes, simplement.

« Le reproche piqua au vif deux de nos collaborateurs, bardes eux-mêmes, qui se concertèrent \m moment et disparurent sans mot dire. Une heure après ils rentrèrent, requirent le silence et entonnèrent à l'unisson, l'un baryton, Tautrc ténor, ce «Chant des Drapeaux » dont nous oiTrons la primeur à nos fidèles lecteurs et abonnés.

<< — C'est du Pierre Dupont, fut le jugement unanime de la rédaction qui, dès le deuxième couplet, reprenait en clueur le chant, rythmé connue une marche, et en acclamait les auteuis.

« Ajoutons que le « Chant des Drapeaux « sera exécuté à rorchesire par deux cents choristes, en gala populaire, au ThéAtre du ChAteau-d'Eau, le quatorze juillet, gratuitement, par les soins du ]'ollaire. »

IJeaucoup moins réclamicre et plils amusante peul-èlre, voici quelle ('lait la vérilt' vraie sur cellityrtéenne. Le directeur du \'oUaire, ce Jules Laflitte, que je vous ai portraituré, homme cocasse et frénétique, s'était, à la suite du succès de VJ/omme masqué, pris pour mon écriture d'une [)assion implacable, voire persécutrice. Il n'en voulait plus (pie de mon encre, II avait fallu, bon gré mal gré, que je prisse non seulement la férule des beaux-arts, mais encore celle de la critique dramati(jue que Zola ve-

liait d'abandonner, et si je l'avais voulu, il m'aurait flanqué à la politique, où je n'entendais goutte. C'était beaucoup de besogne pour une seule plume, mais alors j'étais jeune et solide et j'avais de chères bouches à nourrir.

Un matin je vis arriver mon Jules Laffille. Il était très embêté. Tous les journaux annonçaient un « clou » pour le i^ juillet et il venait me demander une idée pour le Voltaire. En fait d'idées de clous, j'avais épuisé toute ma serrurerie à la Vie moderne, et ma Ijoîle était vide. Il allait s'en retourner bredouille et sans honneur, lorsque, dans ma petite rue solitaire, un orgue de Barbarie se mit à moudre l'insupportable-l/a/'se///a/.se. — Ah! fis-je, qui nous délivrera de cette scie nationale ! Depuis le temps que le sang impur abreuve nos sillons, ils doivent en être saturés jusqu'à l'épandage. Tenez, Laffitle, offrez cent mille francs et un abonnement d'un an au Voltaire au Rouget, à l'Abbé ou au Leconte de Lisle, qui nous remplacera l'hymne à Barbaroux de cet orgue de barbarie. Le voilà le clou de l'idée avec l'idée du clou, je vous la donne.

— Et je la prends, fut sa réponse, moins les cent mille francs, bien entendu, mais il les gagnera luimême par l'immense succès de sa chanson. — Qui, il? — Le poète musicien. — En fait de poète musicien, depuis Orphée, je ne sais que Richard Wagner qui cumule. Cherchez. — J'y vais.

Et il y alla, comme il allait à tout, en Guzman, avaleur d'obstacles.

Deux heures après il me télégraphiait : — « Ai le poète, Jean Richepin. A tantôt. »

Il faut avouer qu'il avait la main iieureuse, et que

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d'un seul coup il boutait sur le bon baide. Lauleiir de la Chanann des fîiwu.r, s'il n'iHail pas encore maître de loule sa renommée éclalanle, marcliail àelledt'jà par grandes enjambées, lanc('* d'ailleurs par cette excellente Justice, dont le sens du vrai talent est immorlellemenl infaillible. Entre temps Hichepin collaborait au Voltaire, car il faut bien le dire, toute l'élite des Lettres y collaborait, à ce diable de \'ollaire, et ce fou de Jules Laffilte a mené là trois ou quatre ans la ronde des Muses.

A sa prière donc, le touranien lui avait improvisé sur un coin de table l'hymne demandé par la France, lasse d'admirer tout le temps le haut relief de Hude. Il avait adopté pour thème la distribution des nouveaux drapeaux qui devait être, elle aus-si, le clou de la fêle pidjlique et il l'avait traité avec celte verbalité sonore qui lui est propre. Ses vers chantaient tout seuls.

Aux champs pleins de joyeux échos Flambent. les vives étincelles Des hluets, des coquelicots, Des papillons aux blanches ailes.

Ces fleurs des blés, ces papillons (Jue la nature fait éclore Semblent dans les rangs des sillons Planter le drapeau tricolore.

Comme le poète n'a pas recueilli Iode dans son œuvre, je ne m'accorde pas le droit d'en publier moi-même les cinq couplets et je laisse aux « curieux » le plaisir de la retrouver dans les collections du Voltaire.

Itien de plus lyricjue, que d'associer le travail éternel de la Nature à la glorification de la République,

et de rendre les trois couleurs du drapeau à la flore de messidor. Pindare eut signé la broderie de coquelicots, de bluets et de papillons blancs dont Richepin parait l'élendard de Marianne la Troisième. Mais la musique ?

A défaut de Camille Saint-Saëns, notre collaborateur, qui, selon son pli d'ailes, voltigeait déjà de ville en ville, Laffitte aurait pu la demander au poète lui-même, car il tient l'archet de sa lyre, et je ne sais pourquoi ni l'un ni l'autre ne s'avisa de résoudre ainsi le problème. Toujours est-il que, la conque obsédée parle rythme intérieur des strophes que le directeur m'avait convulsivement apportées, je me mis k les « marcher » autour de mon jardin et que l'air pindarique m'en vint comme de lui-même au pas de la déambulation.

Je vous donne ma parole d'honneur que je ne suis pas un Beethoven. Je vous le dirais. Les flatteries que ce farceur de Massenet m'adresse dans les dédicaces de ses partitions et où il me donne du : cher confrère, me laissent aussi modeste devant la fugue que terrifié par le contrepoint, et quant aux clefs d'ut, j'en décède ! Si, dans quelques-uns de mes ouvrages, je me suis diverti à des versions musicales des chansons que l'on y rencontre, c'est que, pareil en cela à de meilleurs jongleurs que moi, les paroles de mes sirventes ne me naissent guère sans leur mélodie connexe. Mais je me hâte de dire que leur publication est toujours surveillée par des amis, indulgents ensemble et sévères, que la savante Euterpe endoctrine. Si Raoul Gunsbourg croit me faire la pige là-dessus, il se trompe. Dieu est pour tout le monde, et, dans mes chansons d'Enguerrande, Raoul

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Pui»no fui son prophrte. Mais revenons an « Chant des Drapeaux ».

Adonc lorsque Jules LaffiUeenl ouï, de ses vieilles, les sons niarirs aux mois que l'hyinne m'avail inspirés, son admiration s'exprima par des petits cris à la créole, — ilélaildelaCuiadeloupe — soulignés d'une béance auprès de laquelle celle de la famille Dielrich, à Strasbour*i^, autour de Hougcl de Lisle n'est plus ([u'un éGarquillement vulgaire. Il se saisit de ma composition el s'enfuit sans se retourner. Je l'avais fixée d'une écriture malliahile, sur du papier écolier dont j'avais trace les portées avec le crayon el la règle, et harmonisée, comme pour la guitare à usage de main droite seulement, ('/était tout ce que je savais faire.

Personne n'ignore que Pierre Duponln'allailméme pas si loin que moi en technique musicale el (pie c'est Ernest Reyer qui, de auditu, lui écrivait ses chansons pour les éditeurs. En l'absence de Saint- Saëns, il y avait au Voltaire un théoricien nommé Roux, qui était, je crois, le mari de Mme Bruncl- Lafleur, et rédigeait les comptes rendus des concerts. C'était un bémolisle consommé. Laffiltelavait mandé en toute hôte el lui avait remis mon monstre musicographique. Il s'était déclaré incapable de le " traduire » sans l'entendre de la bouche même de l'auteur, afin de savoir au moins ce qu'il avait vf)ulu faire. Il va sans dire que je me prêtai ù l'humiliation, comptant sur le prestige de cette voix de ténor dont Théophile Ciaulicr m'avail conseillé, à mon mariage, d'exploiter le diamant au juste dam de l'ingrate littérature.

Après avoir rallié Georges Charpentier et Jules

Laffitle lui-même, je me rendis donc chez cet excellent Roux, rue Richer, où par chance et décret des dieux, Gaston Salvayre, pendu par les mains à un piano terrible, était en train de lui disputer sa vie. — Voilà, fit Roux, en lui plaçant sous les yeux le palimpseste. Te charges-tu de t'y reconnaître? C'est pour le i\ juillet, un clou du Voltaire, ici présent.

Et Salvayre dit : — Gomme chant, ce n'est pas mal, outrageusement du moins, mais pour ce qui est de l'harmonisation, c'est à renverser un seconde fois la Bastille ! — Jaloux ! lança Laffitte. — Et je chantai, d'abord debout et face à l'Érard mugissant puis en marquant le pas autour du salon, comme un régiment de Détaille. Laffitte me suivait en brandissant le simulacre de cent drapeaux en faisceau et Zizi, derrière lui, râlait, aux rimes, des gutturalilés de serpent d'église.

— Diable ! fit Salvayre, il y a quelque chose. Donnez-moi ça et annoncez demain le ^ Ghant des drapeaux » au Voltaire.

Ge fut sur sa mise au point que le morceau fut donné, doctement « chérubinisé », si Ghérubini est le maître de la doctrine. Le plus étonné fut Jean Richepin,je le présume, de voir, en développant son numéro, à quel Méhul l'associait le génie directorial de notre Jules Laffitte, qui, pour comble de civisme, avait magnifiquement dédié le tout, vers et musique à Léon Gambetta. — Etaliez donc !

Telle est l'histoire de ce clou, la vraie, s'entend, car celle du boniment n'était faite que pour tromper le monde et elle sent trop sa grosse caisse pour que je la laisse s'accréditer dans les âges futurs et la

postérité frémissante. Rendons à Snlviiyrc co cpii est à Salvayre, dit le Juste des Évangiles.

Ce qu'il y eut de plus di'ôle. après le succès toutefois, de l'hymne, c'est que, revenu à de meilleurs sentiments, roxccllcut Roux, exalté ù son tour parla foi de notre ouistiti de directeur, fit, selon le programme, exécuter le « Chant des Drapeaux » au Théâtre du CliAteau-d'Eau, le i', .Juillet, j)ar les deux cents choristes jirouiis. Il leur battit môme du bûton la mesure, cpii n'était pas de moi. J'avais frété un carrosse tricolore, bluets, papillons blancs, coquelicots, pour emmener les miens c^ ce jour de gloire qui, hélas ! ne devait point arriver, car la foule était telle sur la place de la République qu'il nous fut impossible d'atteindre authéAtre et (jue les sergots me renvoyèrent, gens sages, à mes chères études, au nom sacré de la Circulation.

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