‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 15 sur 55 · PREFACE DE « L.\ NUIT BERGAMASOL'E · texte numérisé non relu

PREFACE DE « L.\ NUIT BERGAMASOL'E

distrait en train de peser de la cassonade sur ses balances. C'est un vers comme une flatuosité est de la voix humaine.

J'avance et mets en fait que si un domestique se permettait, chez vous, de vous parler comme les marquis parlent aux duchesses dans les comédies rimées du répertoire moderne, soit par système de proportions alexandrines, entrecoupées d'un hoquet régulier d'abord et d'un bruit imilatif ensuite, vous n'hésiteriez pas à le flanquer à la porte, attendu que ce domestique serait atteint d'un tic insupportable. Le ménage le plus heureux aurait droit au divorce, s'il ne pouvait s'exprimer son amour que par cette cadence tympanisanle qui est l'hexamètre hydrocéphale et rabique. L'Inquisition a tout osé en fait de tortures, mais elle n'aurait pas osé enchaîner un hérétique à un bourreau scandant la prose tout le temps comme nos prosopoètes nous la scandent au théâtre, les misérables, pour nos plaisirs!

Certes, entre deux accusations déplorables, j'aimerais mieux encourir celle d'avoir substitué nuitamment le dôme des Invalides à la coupole de l'Institut que celle de manquer de déférence pour l'illustre école des prosopoètes comiques. Et j'entends par prosopoètes comiques ceux qui font représenter des comédies rimées, les autres n'étant que des prosateurs. La comédie en vers, au dix-neuvième siècle est un tel merle blanc que môme celle qui n'est ni comédie, ni en vers, mérite déjà l'attendrissement, et l'obtient. Quand elle se manifeste, le public crie au martyre, et la critique, intimidée, parle tout de suite de la Légion d'honneur ! La critique, en effet, est si bonne fille qu'elle s'imagine que le vers prouve

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beaucoup plus que la prose. A la peim; (prelle eu dure k l'enlendre. elle croit à uu surcroît de travail et de patience chez le rimeur, et elle est touchée de ses elTorls d'enfileui' de perles. Ce n'est fichtre ! pas moi, qui la désabuserai. J'ai trop souvent admiré que personne ne bronche, dans cet héroïque Paris, lorsque, pendant trois heures d'horloge le funèbre vers en habit noir, le vers « Second-Empire » prolonge cpileptiquement la scie monotone de .son inepte jonglerie. Ceux qui n'ont pas vu les Parisiens pendant le siège et veulent avoir une idée exacte de leur stoïcisme souriant, n'ont qu'à assister à une première de comédie en vers à Paris : c'est le même don de résistance contre la fatalité. In même énergie devant la famine, le même dédain naïf de la pluie d'obus. En province, on en a assez après le premier acte ; à Paris, on va jusqu'à l'armistice.

Mais le rôle de la critique est d'être grave — et de gober ! C'est dans sa badauderie qu'est sa force. Le proso[)oète lui impose !

Allez donc, de gaîté de cœur, professer cette doctrine (jue le propre du vers comique est de ne coûter aucun cHort, de naître joyeusement tout seul et de tomber de la cervelle du [)oète comme les noix d'un noyer qu'on gaule. Tout est plaisir dans cet art, car tout est don. Le premier qui s'amuse à une comédie en vers, c'est celui qui l'a fait. Si vous voulez un signe de reconnaissance pour distinguer le poète comique du prosateur qui rime, n'en cherchez pas

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