‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 39 sur 55 · SOLVKMUS I) UN ENFANT l)K PAHIS · texte numérisé non relu

SOLVKMUS I) UN ENFANT l)K PAHIS

ciiiviv el d'acier gravés d'arabesques : quelles cannes, rt p;Ue VerditM'.

La mienne fui laile sur mesure : je veux dire (jue le tourneur prit la mesure de mon coude à la lerre, alin ({u'elle me reslAl à jamais propre el personnelle et fût ma canne !

Muni d'un tel chef-d'œuvre, on peut monter à la ville haute, où se dresse le seul monument intéressant de Corte, la maison de Paoli ; et j'y monte. Avant d "y parvenir, par une rue à larges escaliers dallés propices aux unes et aux mulets, et non loin d'une jolie fontaine en pyramide où chante dans une vasque circulaire l'hymne cristallin des eaux limpides, je me fais indiquer le cercle corlésien.

Le cercle de Corte fait trembler les soixante-six pièves el les six diocèses de l'île.

La malice de ses membres est proverbiale ici, et elle perpétue, dil-on, les traditions sarcastiques de ce .Minuto Grosso cpii fut le boulïon de Paoli.

Je n'avais lu nulle paît que Paoli eût un fou, comme François l''^ et je lai appris à Coite pour la première fois.

Ce fou, pareil à tous les fous, et notamment à celui du fabuliste, vendait de la sagesse. Il en vendait à Paoli par mode de [)roverbes et de maximes, et tel le bon Sancho Panra à Don Quichotte.

Les proverbes, c'est le bon sens en dragées.

Minuto Grosso en était confiseur.

Il fit partie des conseils de la dictature, et au milieu des délibérations il jetait l'amande dans la mélasse, soit le petit mot pour rire. Minuto Grosso — en français le Fin (iros — est l'aïeul intellectuel et le patron que le cercle terrible de Corte revendique.

Il était bossu, ce qui est nécessaire pour avoir de l'esprit. Je n'en sais pas davantage sur ce Triboulet corse, dont le patriotisme d'ailleurs ne le cédait à celui d'aucun de ses compatriotes.

Le « palazzo di Corte », ou maison Paoli, est un monument à deux destinations, qui contient à la fois l'école et la prison de ville. Ajoutez-y, s'il vous plaît, le musée.

Dans la partie affectée à la prison, et qui est la base de l'édifice, je vis, le jour où je m'y rendais, un spectacle assez étrange. Un malheureux alcoolique ramassé la veille au soir dans le ruisseau, s'était accroché par les mains et les pieds aux barreaux d'un soupirail, et d'une voix effroyable, centuplée par la sonorité des rues, il hurlait frénétiquement : « A boire ! » Toute la ville en était remuée.

Impossible de le faire taire. Hérissé, convulsé, livide, il demandait de « l'eau » depuis près de i4 heures. On apercevait de la rue des bras de gardiens qui lui tiraient les jambes et tentaient de le dégrafer du grillage. Jamais rien de plus terrible ne m'est apparu sur la terre que ce supplicié douloureux en proie à une torture inouïe, et posant, sans s'en douter, une figure splendide des cercles dantesques.

On lui avait pitoyablement tendu des gourdes, mais il n'avait pu les saisir. Il ne les voyait pas. 11 hurlait, suspendu comme un singe à sa cage, et sans doute, dans les steppes tremblants du delirium, il voyait passer devant lui des nappes d'eau délicieuses, fraîches et claires, qui clapotaient entre les rives.

Des enfants montaient à l'école.

Cette prison de Corte est, du reste, maudite et vQuée aux dieux infernaux par tous les Corses.

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Son insalultiilr (^oiifino à l'assassinai.

Di'jà Hlaïupii, l'écononiisle, avait, an cours des enqnèlcri indnslrielles qu'il conduisil dans nos départements, déclaré en i8'|0 qu'il tenait cette prison de Corte pour « un outrage à l'humanité ». La déclaration fil du bruit en ce temps-là ; mais l'état est le même, ou à peu près.

Si le rez-de-chaussée, demeure des gardiens, est lellemeul humide que pour eux la position est déjà intenable, que dire des caves et, plus bas, des caveaux, où l'on enferme les prisonniers?

Ils sont, les trois quarts du temps, inondés. « Les plus robustes, médisait, d'une image saisissante, un citoyen de la ville, y « moisissent » en six mois ! » La cruaulé raffinée et orientale du conseil des Dix, à Venise, n'a jamais réduit les criminels à une telle misère, et la mort par pourriture est un supplice qu'on n'inflige qu'à Corte.

Si ce collège-musée n'était que musée, on aurait mauvaise grâce à se plaindre, car personne n'a jamais mis les pieds, depuis la mort du cardinal Fesch, dans les salles où s'enfument les tableaux de son legs. Je suis peut-être le seul voyageur qui ail demandé à voir ces toiles.

Mais ce collège-musée est aussi collège, et les enfants de la ville vont y profiter d'un autre legs que Paoli Cl pour l'instruction de ses compatriotes. Désireux, en etlel, de les soustraire à l'influence du cler"-é italien, il laissa par testament une somme importante au municipe cortinais et destinée à entretenir l'université libérale à quatre chaires qu'il avait fondée dans la ville en i'C}\. Celte université n'a point prospéré, et le combat a cessé faute de combat-

lants. Mais elle est remplacée par une école secondaire, que suivent cent vingt élèves; et si ces enfants jouissent du privilège d'être élevés au milieu d'un certain nombre de croules italiennes, on ne voit pas la nécessité de les en punir en les exposant deux fois par jour aux menaces de la fièvre typhoïde.

S'il est d'ailleurs curieux, et il l'est, ce palais à tout faire, de Corte, c'est pour les souvenirs historiques qu'il évoque, souvenirs chers, et à bon droit, à ses citoyens. Car, en vérité, des peintures dont il est moins orné qu'encombré, je ne sais que vous dire. On ne les entretient même plus pour la forme. Elles tombent, elles aussi, en pure déliquescence. Elles s'écroûtent, et d'énormes écailles de pâte colorée pendent de la trame sur les cadres. Il y a cependant des pièces, sinon belles, du moins importantes, de diverses écoles d'Italie et des maîtres de second ordre. Mais comment en juger? (lomraent les voir seulement? L'ombre tombe à grands plis dans les salles, et des toiles d'araignée séculaires interposent leurs vélums poussiéreux entre Fœil du spectateur et les toiles lézardées et noires.

Pauvre Joseph Fesch ! s'il pouvait voir quel cas on fait en Corse de sa collection ! Ah ! mais non, ils ne sont pas artistes, tes cousins, mon cardinal 1 Ah ! sapristi !

La chambre de Paoli, que le recteur de l'école nous fit obligeamment visiter, est la bibliothèque. Elle contient des manuscrits de grand intérêt, paraît-il, et tous les papiers relatifs à la guerre d'indépendance et émanés du conseil des k Neuf ». Le dictateur, pour se garer des attentats, avait fait doubler sa fenêtre avec des volets de liège de trois pouces

25r. SOUVliNlHS 1) UN KM \NT DE PAKIS

d'épaisseur. Ils y sont onrorr. C.erlcs, il connaissait le oaraclère île son peuple. On conte d'ailleurs f|u"cn sus de l'escorte de vinj^l-([uatre hommes (pii le veillait jour et nuit, il i^ardail auprès de lui en' permanence de forts molosses aux crocs formidables, et qui ne connaissaient que lui et son fou.

Les colonnes, les fameuses colonnes du trône que les « Neuf » stupéfaits virent un jour subitement dressé dans la salle du conseil, sont également conservées. Le bon recteur sourit en nous les montrant. Il cherche dans nos regards si nous sommes avisés de cette histoire étrange du trône, que nombre de Corses nient furieusement, quoiqu'elle soit très vraisemblable.

L'idée de se faire élire roi de Corse, a dû passer par la tète de Paoli. Elle était rationnelle en somme, et tout à fait conforme au goût d'autonomie que les insulaires ont toujours eu, qu'ils ont encore, selon moi. Ouand on prend <1c l'indépendance, on n'en saurait trop prendre. Napoléon lui-même avoue, dans le Mémorial, qu'après l'abdication de Fontainebleau il songea à se retirer dans l'île natale >< avec ses cinquante mille Corses », et d'en demander aux alliés le gouvernement et le sceptre héréditaire. Cela eût mieux valu peut-être <pje de remettre son épéeà l'Angleterre. Ile pour île, Cyrnos valait pour lui Sainte-Hélène. Les Corses, soyez-en sûrs, n'eussent eu que de l'enthousiasme pour la combinaison.

Quoi qu'il en soit, Paoli lit aussi ce rêve. Un jour les Neuf trouvèreni, dans la chambre des délibérations, un trône surgi comme par hasard à la place où le général s'asseyait d'habitude. Ils se regardèrent et sortirent. C'était un four. V^o\\ le comprit et ne

recommença plus. Minuto Grosso dut lui en dire de vertes, et l'orig-ine des volet's de liège vient de là probablement.

Le bon recteur de l'école me confie à l'oreille qu'il avait traité, dans ses loisirs, cette curieuse scène, tout à fait shakespearienne, en vers, et qu'il l'avait envoyée au Figaro pour le Supplément. Il n'en a point eu de nouvelles. Je lui promets d'en parler à M. Périvier, et j'échappe ainsi à la lecture qu'il me menaçait aimablement de m'en faire.

LA SCAL\ 1)1 SANTA IIKiilNA

Pour visiter ces gorges magnifitjues, il s'agissait (le faire un crochet aventureux, de renoncer aux drlices (lu nouveau chemin de fci- qui relie Corte à Fiaslia et dont la gare crénelée (elle est crénelée, miséricorde 1) nous appelait par ses sifflements civilisés, et de nous engager onfm, aprî^s certain |)Oul du Diable, dans un déhlé farouche plein de légendes et riche en embuscades, par un chemin muletier longeant le précipice, au bout dufpiel était le mont Cinto.

Ce mont Cinto est le pic le plus voisin des étoiles qu'ait la Corse. Il |)erfore le ciel diiu trou de 2.710 mètres de profondeur, et notis avions pour chef d'expédition un homme qui ne badine ni ne tergiverse avec de pareilles attractious. Il fut donc, résolu que nous ferions ce coude.

Des provisions de bouche, mesurées pour trois ours, s'empilèrent dans des paniers que chargèrent nos calèches.

Le seul village de caractère que l'on rencontre avant le Pont du Diable est Soveria ; mais il vaut

que l'on s'y arrête. Quel profil hautain sur la montagne !

Je serais bien étonné qu'il n'eût pas donné son homme à la Corse et que rien d'énergique ne fût sorti de ce nid d'aigle. Il ne me surprend pas d'apprendre en effet que Soveria est le bourg natal de l'un des plus rudes grognards de l'épopée impériale, le général Cervoni, tué à quarante et un ans à la bataille d'Eckmûhl.

Ce général est le héros d'une histoire assez amusante. C'était lui que Napoléon avait chargé d'aller au Vatican signifier à l'héritier de saint Pierre sa dépossession définitive du cher pouvoir temporel. La mission n'était pas des plus agréables. Cervoni s'en acquitta avec une brusquerie si soldatesque que le malheureux Pie VII en resta épouvanté. Le général était de l'école littéraire et diplomatique de Cambronne.

Quelques années plus tard, quand le pape s'en vint à Paris pour le sacre impérial, Cervoni eut son tour à la suite des autres officiers, pour saluer le pontife, et il le fit d'une voix de stentor, avec l'accent quasi italien qui est le corse. Pie VII avait gardé un vague souvenir de cette voix-là. Elle lui rappelait quelque chose d'embêtant dans sa carrière. Il dressa la tète, regarda le général, et le complimenta de parler la langue harmonieuse du « si ».

« Vous êtes Italien ? demanda-t-il.

— Presque, sainl-père, tonna Cervoni.

— Eh ! eh ! sourit le pape en s'avaucant pour le bénir.

— Oui, je suis Corse.

— Ah ! ah ! ah ! »

2G0 SOL VE.MUS I) LN ENFANT HE PAEdS

El Pie VII recula, liinide.

« C'est moi, Ccrvoni ! I !... dit le soldat on adoucissant son cuivre.

— Cervoni? Diavolo!... »

Kl le vieillard piit lilléralemenl la fuilo.

Le père du i;énéral. Tome Cervoni, avail été luimême un militaire réputé; il avait pii.s part à la guerre de l'indépendance corse sous Paoli. C'était un de ses capitaines. St'lant fâché, je ne sais à quel sujet, avec le dictateur, il se retira à Soveria, chez sa mère, femme d'une vertu magnifique et d'un ])a- Iriùtisme passionné.

Lorsqu'un jour on a|)prit dans le village que Paoli venait d'être surpris par Matra, son ennemi, refoulé dans un couvent auquel on avait mis le feu et qu'il allait y périr. Or Paoli, c'était la patrie incarn/('>e. Nulle injure ne pouvait empêcher un bon Corse d'en convenir et de le reconnaître.

« Va! » dit la mère en lui apportant sa carahine.

Tome cependant hésitait, étant vindicatif comme tous ses compatriotes, et ne sachant pas pardonner.

La vieille ouvrit imjiérieusement la porte :

« Val » lit-elle une deuxiènie fois.

Sans doute la cause de l'ininiilié élail grave, car le capitaine ne se décidait [tointà obéir :

— .Non, mère, disait-il.

— Soit donc maudit le lait dont je t'ai allaité! proféra la montagnarde, en une malédiction eschylienne qui est demeurée [)roverbiale dans l'île.

« Va ! >> fit-elle encore.

Très pâle. Tome Cervoni se leva, prit son fusil, réunit quarante hommes dans les environs et alla délivrer Paoli au couvent de Bozzio. Il tua même

de sa main le traître Matra, partisan des Génois. Et, ceci fait, il revint à Soveria sans avoir voulu serrer la main au héros national, ni même le voir.

Il rentra dans sa maison, déposa son arme dans un coin, et s'asseyant dans Tàtre :

« Mère, vous êtes obéie, dit-il.

— Bien, tit-elle, voici la polenta du soir. »

Paoli fut obligé de venir lui-même à Soveria remercier son libérateur. Tout le caractère corse est dans cette histoire, très populaire chez les insulaires, et qui attend son poète.

Je ne demanderais pas dix ans pour que le défilé de Santa-Regina, en Corse — s'il était connu — devint aussi célèbre que n'importe quels cols de la Suisse ou des Pyrénées les plus chantés par les guides et les touristes, car il est de toute beauté.

Nous pouvons dire que nous l'avons à peu près découvert. Je n'ai pas vu du moins qu'il ait été exploré par d'autres excursionnistes, et s'il l'a été, ils n'ont pas rendu justice à ses magnificences.

Cette rampe débute par une corniche montant par de larges lacets à l'escalade de la montagne. Encore un remarquable travail d'art, dont le seul défaut est de s'arrêter court, étant inachevé, et d'aboutir au vide.

Le Golo coule sur la gauche, et à mesure qu'on l'abandonne pour s'élever vers le pays des aigles, il gronde de plus en plus et plus sévèrement et gémit par les voix déchirantes de ses cascades.

Au point d'interruption de la corniche, près d'une petite auberge en bois où l'on peut remplir sa gourde d'eau-de-vie et casser une croûte, il faut renoncera la douce véhiculation des calèches. C'est le

2\\2 SOLVEN'IRS D UN EM ANT DK l'AHIS

tour de r(''quiliilioii. Do brnvos iiiulcls linlinnalmlanls nous alloiulonl, lonl liarnacli(''s, el ils se cliarii^piil (le nous hisser, «l'un pie»! infaillible, sur les plans les plus verticaux.

Où est le eliemin ?

Pour moi, je n'en vois pas du loul.

Lorsqu'on ne voit pas de chemin et nulle pari dans une montagne, cela s'appelle, en alpinisme, ■( roule muletière ».

^'a pour roule muletière. Mais oîi est-elle?

\'incenl Bonnaud me montre quelque chose qui dégouline, là, en face. Je ne distini^ue que des cailloux, descellés sans doute par des tillralions el roulant les uns sur les autres. Ils crépitent comme grêle. C'est ça ! — Broumm !...

Ces étonnantes murailles de granit (jue niosaïqucnl ies porphyres et les marbres et que les forêts de pins lariccio veloutent d'une mousse gigantesque, dessinent des coupes et des profds d'une variété, d'une richesse de formes, d'un caractère si grandiose, <ju'on en demeure bouche bée et confondu.

Par instant, loisque le col se resserre et ouvre sur nos léles une nef immense de cathédrale, des rochers voisins, ravinés par les pluies, complètent l'illusion par des apparences d'orgues, el tout au fond, en perspective, un tabernacle se dresse sur un maître-autel avec ses candélabres de quartz.

Vingt pas plus loin, ce sont des simulacres de Babylones pétrifiées où rien ne manque, ni les remparts, ni les tours, ni les monuments, et (|ui paraissent avoir été laissés là, sur un plateau désormais inaccessible, par quelque retrait des mers.

D'aulres fois on croit distinguer des <lonjnns

aériens, masses régulières, entassements scientifiques de blocs carrés et pareils à ces forteresses où la féodalité enfermait ses villes.

A ce tableau succède celui d'un petit Vésuve en éruption, bavant de tous lescôtésdes laves de plomb liquide qui sont les chutes d'eau des sources naissantes. Puis, au tournant entre les mélèzes, comme un miroir de Vénus égaré sur gazon, un lac miroite.

La route dite « muletière », soit l'espèce de glissade raboteuse et croulante où nos mulets tournent suspendus, circule sous les rocs surplombants et longe le précipice. C'est effrayant, cet escalier de Piranèse où d'heureux lézards chauffent au soleil leurs fins corps de crocodiles, pareils à des agrafes d'émeraude ! Jamais je n'ai vu autant de lézards qu'en Corse, ni d'aussi jolis. Mais, hélas ! qu'ils ont peur de l'homme !

A gauche, baignée dans l'ombre violâtre d'où surgissent quelques aiguilles roses, la scala di Santa- Regina se masse ténébreusement et s'enfouit, pleine de mystères.

A droite, elle flambe.

Les clameurs dvi Golo tantôt nous quittent et tantôt nous reprennent et rien n'est comparable enfin à Tespèce d'angoisse délicieuse qui nous étreint pendant celte ascension perpendiculaire, plus abrupte cent fois que le chemin du paradis.

Le plus beau cliemin pour aller de Corle à Baslia esl le chemin des écoliers, c'esl-à-dire le plus long, celui qui passe par la Caslagniccia, ou pays de la cIiAtaigne.

Donc, la nuit tombant, et malgré leur fatigue, nos intrépides petits chevaux se remirent en route, et l'escalade commença par une montée terrible; infini et somnifère, ce chemin do Morosaglia ! Entre les montagnes qui le bordent, l'ombre tendait ses voiles de plus en plus opaques, et je ne sais pourquoi il me semblait que notre voilurier n'était pas Irancpiillc. Il marchait, le fouet à la main, à côté de la portière de la voilure, et de temps à autre ses regards anxieux s'enfonçaient dans les ténèbres.

La lune tout à coup s'élança d'un pic comme un obus du mortier, monta silencieusement et éclaira le paysage. Et nous entrâmes dans l'inconcevable !

Des créles, des pics, des arêtes, des aiguilles, des blocs, des trous, des massifs d'alpes fanlasmagori(|ues, pareils aux flols pétrifiés d'une mer de planète éteinte, inondés de clarté électrique, apparurent.

Puis tout s'éclipsa, l'astre s"élant masqué.

Et tout reparut encore : le Potondo bleuâtre, le Spolasca rosâtre, TAsco jaunâtre, le Cinto blanchâtre, d'autres cimes encore, baignaient dans une rosée de lumière pâle, transparente, et les vallées semblaient des coflrets de pierreries entre-bâillés, où les ombres, nettes et tranchées, formaient les couvercles.

Quel spectacle ! Il s'évanouit.

Et la lune se démasqua plus loin. Et l'inondation de fluide prismatique reprit son niveau entre les rives débordées des monts.

Cet enchantement dura une heure. Une heure cette mascarade de Diane Hécate en coquetterie de bal d'opéra, ce jeu de cache-cache prodigieux, qui réveillait les oiseaux dans leurs nids et ébrouait les chauves-souris sur nos têtes ! S'il y a quelque part, dans l'immensité, un astre de saphir, tels sont ses sites et ses panoramas, et l'imagination n'en rêve point d'autres.

Mais la route tourna et l^assombrissement se fil. Nous pénétrâmes dans un maquis sombre, où les ténèbres étaient d'ébène. Le falot denotre calèche éclairait seul d'une lueur d'abat-jour mobile la rampe de plus en plus rude, dépourvue de parapets et lisérée de précipices que nous gravissions éblouis.

Subitement la voiture reçut une secousse, et l'un de nous, adossé à la capote, sentit un corps qui venait de s'accrochera l'arrière etavait bondi sur nos malles. Il donna alerte au voiturier. ?sous allions être attaqués et dévalisés peut-être comme une simple diligence.

~i( Ne bougez pas I cria l'énergique automédon, un

26() SOUVEMU.S 1) UN EM'A.M DE l'AHIS

petit homme nerveux et robuste; il u'y a pas de voleurs en Corse 1 »

Et en deux enjambées il fui derrière la voilure. Nous entendîmes un dialogue bref, en dialecte corse, suivi de quelques coups de fouet claquants, puis une fuite de bêle dans le maquis, et le voiturier revint en secouant la lèle :

« Je vous l'avais bien dit, lit-il d'un loi) de mépris indélinissable, c'est un Lucquois 1 »

Et il montra sa cliambrière.

« Pas d'autre arme pour ces gens-là. Mais les Corses ne volent pas ! »

Et il remonta sur son siège. Une demi-heure après nous entrions dans Morosaglia. 11 était neuf heures et demie du soir, et nous crevions de faim et de sommeil.

Morosaglia.

Morosaglia, qu'on appelle aussi Rostino, est quel- (pie chose comme la Mecque de la Corse, car c'est là que son prophète, le père île la Patrie, Pascal Paoli. est né, en avril 1724.

Vaste village, composé de plusieurs hameaux semés sur les versants, cette commune s'épand de tous cotés dans un bois de chAtaigniers, mais elle s'arrondit en somme autour de l'église centrale qui domine de sa tourelle carrée, et tel un berger appuyé sur sa houlette, les troupeaux épars de ses maisons giises.

Nous n'y fûmes point ma reçus, non 1 nous n'y fûmes point reçus du tout. Car à neuf heures et demie Morosaglia est couchée. Ses habitants ont, paraît- il, vingt Taisons pour une de ne pas ouvrir leurs portes après le coucher du soleil, et sur ces vingt raisons il y en a dix-neuf d'excellentes. J'ai pu juger, d'après

DE COnTE A UASTIA 267

<iuelques récils assez romantiques, ouïs sur les lieux mêmes, que dans celte commune la bonne heure de la vendetta est l'heure nocturne. Quelqu'un frappe, vous tirez la barre, et vlan ! vous vous trouvez avoir deux balles dans la tète. De là vient que les Rosliniens sont couche tôt.

Un épicier compatissant nous avait donné une lettre de présentation pour un sien parent, hôte habituel de tous les touristes de passage à Morosaglia. A minuit et demi nous étions encore sur la route, cette lettre à la main, ne sachant comment la faire tenir au destinataire, dont la maison hermétiquement close nous opposait le bloc invulnérable de son cube.

Heureusement que le clair de lune était magnitique, celte nuit-là I Mais quelle faim. Seigneur, et quelle fatigue !

Après diverses tentatives infructueuses à divers marteaux de portes, nous allions nous résigner à dormir dans nos voilures mêmes, lorsque l'idée vint à l'un de nous de rendre visite à la gendarmerie et de nous faire délivrer par elle ce brevet d'honnêtes gens qu'on refusait de nous reconnaître, à cause de l'heure avancée.

La gendarmerie n'étaitpas chez elle. Nous la découvrîmes dans un gracieux cabaret, où nous lui ofTrîmes un petit verre. Je dois proclamer qu'elle le refusa, et qu'après inspection minutieuse de nos personnes innocentes et de nos allures éreinlées, elle se chargea de nous introduire chez notre hôte.

Nous la suivîmes en la bénissant. Parvenus devant le cube rébarbatif, elle siffla d'une certaine manière, appela par trois fois l'hôte par son petit nom, et la porte béa, entin.

268 SOUVENIUS I) UN ENFANT DE PAIUS

Certes ! il l'iail bien une heure du malin; mais vous allez voir ce que c'est que riiospilaiilé corse quand elle esl rassurée : en un «juart d'heure tous les membres de la famille étaient non seulement rhabillésmais endimanchés. Tous les lits étaient refaits à notre intention et i?arnis de draps blancs, et un souper fabuleux nous était servi dans le salon illuminé de tous ses candélabres.

Jamais je n'ai mangé de pareil appétit!

Jamais je n'ai dormi d'un tel sommeil !

Et la triste Morosaglia se revêt pour moi d'un souvenir enchanté, où la gendarmerie même a des ailes.

Celui des hameaux de la commune où l'on montre et visite encore la maison natale de Pascal Piaoli a pournom la Stretla. Dans quel état d'abandon les Corses la laissent 1 Mais son délabrement même la poétise d'une austérité qui a son charme morne

En somme, c'est la maison d'un vaincu, de l'un de ces vaincus de la liberté q\ii son! les plus tristes sur la terre. Si j'étais Corse, elle me ferait pleurer, cette ruine, que le temps achève et qui s'émiette dans les vallons. Car celui qui naquit là voulait son pays autonome, et il n'est (lue français.

Est-ce là ce que veut dirtî la désolation de l'habitacle solitaire, et faut-il y entendre la voix éloquente des choses dont parlent les philosophes?

Aussi nue à l'intérieur qu'elle est, à l'extérieur, ravagée, sans un meuble, sans un livre, sans un souvenir, et telle encore que la vit, elle aussi, Gregorovius en 1862, soit n'ayant pas une vitre à ses fenêtres, la maison de Paoli à Morosaglia ma laissé l'impression d'une tombe abandonnée de nos ci-

melières. Le temps du lierre est le temps de l'oubli.

Du reste le libérateur n'a point laissé de famille. Il ne s'était point marié, et son frère Clément était moine. Ce grand nom de Paoli n'est plus porté en Corse.

Sait-on cependant qu'un romanesque et chaste amour anima le cœur de Pascal, sans nuire à celui qui l'exaltait pour sa patrie? Il est probable, du reste, qu'il confondait ses deux passions en une seule et les idéalisa l'une en l'autre. La Béatrix de ce Dante guerrier était une nonne, de noble souche corse, qui prit d'ailleurs elle-même une part assez active à la guerre de l'indépendance.

Quant à Clément, le moine, c'est au couvent de Morosaglia (aujourd'hui école Paoli) qu'il faut chercher la trace de cet homme, au moins aussi extraordinaire que son cadet. Clément Paoli, soldat terrible et pieux, rappelle ces évêques grands seigneurs du moyen âge qui se jetaient dans les mêlées, un crucifix d'une main et une masse d'armes de l'autre. On conte que toutes les fois qu'il abattait un ennemi, la pensée de la désolation qu'allait laisser sa mort aux êtres chers lui arrachait un cri compatissant. « Pauvre mère I » s'écriait-il. Et il lâchait le coup infaillible.

On m'a montré dans le cloître des franciscains la cellule où Clément mourut en 1793, sous la bure du tiers ordre. Je l'ai quittée assez vite, car il me semblait ouïr les lamentations des « pauvres mères ». Il est vrai que je ne suis ni pieux ni moine.

C'est de ce couvent même que le général Pascal Paoli dirigea la fameuse bataille de Ponte-Nuovo, où. la Corse perdit son indépendance.

:27u soLvi:.Mns d un iïmam di; i'akis

Ponlc-Nuovo ne se Irouvo pas sui" la roule de la Castagniccia, mais bien sur celle de BasLia, la roule des professeurs. Ce village est au bord du Golo, dans une |)laiiie marécageuse, (pii jKiraîl, avoir (Hr el sera encore, s'il y a lieu, le champ de bataille ordinaire de la Corse. Une cilad(îlle, convertie en gendarmerie, commande le ponl (pie de ponls!);'i cincj arches de la possession dinjutd dé[)end le soi I des Irois villes Ajaccio, Corte, Haslia, el par conséquent la prise de l'île. C'est donc à Ponle-Nuovoque bat le pouls politique de la (^-orse. Il n'y a rien à en dire davantage.

Les pauvres Corses y furent battus le 9 mai de l'an 1769 par le comte de Vaux, i\m les mil en déroute, et de ce jour date le bonheur qu'ils ont de ne plus être Cénois. La bataille de Poide-Nuovo a naturalisé Bonaparte, lequel, sans la défaite de Paoli, iiaurait peul-éti"e jamais été empereur des Français. Il vint au monde, en cfTet, le i5 août de la même année, soit quatre-vingt-seize jours après la tuerie qui nous le donna, hélas ! pour d'autres tueries plus a lire uses encore. « Pauvres mères! »

A présent, tenons-nous bien, et pas d'étourdissemenls! Ilurrah ! au grandissime galop, <pie dis-je, à tour de bras, nous descendons par une rampe en lire-bouchon dans la contrée de l'arbre à pain corse, la célèlirc Casiagniccia !

Les frondaisons s'épaississeni, les faîles se rapprochent et se nouent en dômes, le jour se tamise, une fraîcheur exquise nous baigne, et de tous côtés des susurrements de sources, des babils de chutes d'eau s'unissent au brouhaha de la forèl et au tumulte doux des branchages.

La première impression que domie la Caslagniccia esl celle d'un parc impérial et splendide, où les allées sont dessinées par un Le Nôtre, fou de grandeur, et taillées à larges coups de serpe dans une nature vierge. Il y a du Versailles et du Saint-Cloud dans ce jardin en labyrinthe, plein de rocailles et de cascades bruissantes, mais du Versailles reparti à létat sauvage, du Saint-Cloud reconquis par la solitude, et rendu aux lianes colossales et aux mousses antédiluviennes.

On dit d'ailleurs entre géologues que la Caslagniccia est rÉlysée de la botanique : j'ajoute un Elysée où l'on se promène en calèche.

Rien ne peut suggérer une idée de ces châtaigniers justement historiques, puisqu'ils nourrirent seuls pendant plusieurs années les armées sobres et fanatiques de Paoli. Leurs colonnades massives bordent la route d'arcades verdoyantes et profilent à perte de vue les charmilles sans fin, au bout desquelles une cascade luit comme un dressoir d'argenterie.

L'un de nous, étant descendu un instant de voiturepour ramasser quelques châtaignes sous les arbres, poussa de loin un tel cri de surprise que nous courûmes à lui, inquiets. « Venez voir ! » criait-il.

Et nous vîmes. Dans l'intérieur d'un tronc formidable, une chambre entière sculptée à même Tarière. La table, les deux escabeaux, une petite armoire, tout s'y trouvait. 11 y avait la cuiller et la fourchette dans l'armoire, et, sous la table, une paire de sabots!...

Comme les Corses donnent quelquefois en dot des châtaigniers complets à leurs filles, celui-ci devenait

272 souvi::Mits I) l:n kni'ant m: paris

un apport sérieux, el il fui recomni d'un accord unanime (juc, si la fdle élail jolie, le parti était considérable pour un bandit pauvre.

Le premier village où nous fîmes halte est Piedicroce-d'Orezza ou plutôt le couvent (jui le commande.

C'est l'un des trois couvents illustres de la pK'sislance; les deux autres sont celui de Morosaii^lia et celui d'Alesani. Le couvent de Piedicroce n'oiVre pas extérieurement un grand intérêt. C'est un édifice carré, long, d'aspect roman, surmonté d'un campanile à quatre entablements et sans ilèche. Mais l'intérieur est une ruine d'un aspect rare et singulier, et je n'ai rien vu dans mes voyages qui m'ait autant fait regretter de ne pas être Pieter Neefs, à défaut d'un Pieter de Hooghc. Un efl'el de clair-obscur surcet étonnant eirondrement de chapelles, d'autels, de colonnes, sculptées, de statues décapitées, d'ornements et de gravats d'art, on aurait le plus beau motif de peinture imaginable. On en a l'ail une caserne de gendarmerie !

Piedicroce ne dilï'ére des autres villages de l'île que par une propreté indiscutable et toute à son avantage. On ne se heurte pas dans ses rues à ces énormes cochons noirs, d'adieurs si amusants (pie l'on est forcé d'enjamber, dans le Niolo, pour passer et suivre son chemin. 1/aiilicrgc où nous descendîmes est fort bien tenue, convenablement a[)provisionnée, et nous d'iules le plaisir d'y causer avec un percepteur aimable et lettré, qui charma notre veille par de bonnes histoires de bandits.

Une entre autres, dont les Bellacoscia qu'on ne gobe guère ici) assument la res|)onsabilité. Un mal-

heureux curé du cauton, ayant eu l'imprudence de fulminer en chaire contre ces rois de la montagne, se vit un soir enlevé par les deux frères et traîné de cime en cime jusqu'à la Pintica. Là, il jura de ne plus les « éreinler », et même de faire amende honorable à leur sujet le dimanche suivant devant ses ouailles. Ils le ramenèrent le samedi toujours de cime en cime, à son église, y entendirent le lendemain la messe et la rétractation, prirent une prune à l'eau-de-vie au presbytère et décampènent. « Si non e vero, bene Irovato, caro mio perceptor. »

A trois kilomètres du bourg jaillissent les eaux ferrugineuses et gazeuses d'Orezza, dont la célébrité est européenne, et justement, selon moi. La source est située au fond du vallon, et l'on y descend à pied de même qu'on en remonte. Pas une voiture pour les malades. C'est absurde, car la station thermale y est toute indiquée, dans un paysage magnifique. Il est vrai que les eaux appartiennent à l'État, qui y envoie quelques soldatsatteints de fièvres au Tonkin. Les plus épuisés sont sur pied'en quinze jours, car la puissance thérapeutique de cette source est quasi miraculeuse. J'en ai bu un verre, dans la vasque rougie de l'établissement, et j'ai eu la sensation immédiate de la Jouvence. C'est de l'orezza que Méphisto a versé à Faust.

Le monde malade viendrait ici de tous les coins de l'univers se retremper et s'activer le sang, si l'accès <le la fontaine enchantée était seulement possible, et si on trouvait à se loger dans les environs. Mais l'incurie des intéressés n'est comparable qu'à la résignation fataliste des habitants. « Il faut passer la mer ! » disent-ils. Et ils se contentent d'en consom-

l'74 SOUVENIRS I) IN ENFANT DE t'AItlS

mer eux-mêmes, Ignl qu'ils peuvent, pour leurs Irois sous le litre, de celle eau régénératrice <nii les fait vivre cent ans et les remplit Je force el d'allégresse.

A Piedipartino, dans l'Orezza, l'armurier à (|iii j'achetai un stylet corse, ra'ayant entendu parler du « vert d'Orezza », marbre fameux, que Charles Gariiier a employé pour le nouvel Opéra, el dont on admire des colonnes entières à la Villa-Médicis, s'olTril à nous en procurer.

u N'enez », dit-il en prenant un marteau.

A un quart d'heure de là sur la roule, il s arrêta devant des blocs abandonnés el gisants au coin d'un pont, el il on détacha à coups redoublés quelques parcelles. « Voilai fit-il. C'en est ! »

Et c'en était. Rien de plus précieux que ces jolis granits gris, lardés de pistaches, (|ui sont aujourd'hui la gloire de ma collection minéralogitjue. Ouand on pense qu'on les trouve en surah>ondance sur les chemins el qu'il n'y aurait qu'à en prendre ! Quelle maison on aurait avec cela, ô mon Charles Garniei-, maison d'éraeraude et de malachite ! Si jamais je suis riche !...

C'est en revenant de Piedipartino, chargés de nos premières pierres, que nous pas.sûmes dans un village dont le curé ne disait plus la messe.

Les pauvres paroissiens, end irtianchésel leurs livres à la main, étaient rassemblés autour de l'église, mornes, la télé basse, dans le plus profond silence. La cloche n'avait point sonné l'olîice. Les portes éUiienl closes. Qu'(''lait-il donc arrivé .'

Oh ! rien. Les gendarmes étaient simplement venus le matin arrêter le curé dans son lit, sous inculpation de vendetta .'...

DE CORTE A liASTIA 275

Pour aller rejoindre à Folelli la grande roule nationale qui dessert toute la côte orientale de Tîle et met en communication Bonifacio et Baslia, on descend de la Castagniccia le long du Fium'Altopar une route si belle et tellement mauvaise, qu'on ne sait s'il faut attribuer à l'admiration ou à la douleur les cris que les voyageurs y poussent.

Or, comme cette voie golgothique est précisément celle par où les malades abordent aux eaux d'Orezza, on comprend que les docteurs hésitent souvent à les y envoyer. Ils ne peuvent y arriver que décarcassés, s'ils y arrivent. On risquerait moins sa vie à descendre à Folelli par le lit même du torrent que par la route « carrossable ■> — disent les guides — qui le longe. Nous avons croulé pendant vingt-deux kilomètres, parallèlement avec une rivière croassante, qui semblait nous présager sinistrement tous les accidents que l'on rêve, et, le tonneau de Régulus est doux comme montagne russe auprès de ce que nous endurâmes aux reins, aux côtes, à la tête, aux genoux et partout, dans la calèche la mieux suspendue de la Corse.

Mais quelle contrée dramatique et superbe que cette Casinca, et quel beau Phlégéton que ce Fium' Alto ! Si jamais je retourne en Corse, je me promets de revoir ces gorges sauvages, abondantes en sites héroïques, et où un peintre d'histoire trouverait cent motifs pour un « débrouillement du chaos »; — seulement je les parcourrai à pied.

Folelli n'est rien qu'une auberge, mais c'est une excellente auberge, où l'on déjeune comme il faut déjeuner. Je suppose d'ailleurs qu'on y dîne de même.

:.'7i; souvLMus d un em-am de pauis

Le temps nous manqua pour nous en assurer, comme aussi l'alli-ail du paysage, assez vague à cel embranchemenl. C/esl à l'olclli, en ctlcl, que l'on ([uille la Corse noire, la Corse incivilisre donl le farouclie Tium'Allo jelle le suprême appel pittoresque, pour entrer dans une Corse italienne mari'*cat^euse el plaie.

Nous voici sur celle cùle orientale au compte de laquelle on a tanl écrit qu'il n'y a vraiment pins rien de nouveau à en dire : une énorme plaine de cent cinquante mille hectares, délrempce par les eaux, torréliéc par le soleil, où règne la malaria, et que les insulaires eux-mêmes ne Iraversenl que le mouchoir à la bouche, au grand galop de leurs chevaux. C'est le royaume de la fièvre.

Ce marais pontin est si malsain que, de l'aveu d'un auteur corse même, un linge blanc, laissé le soir exposé à l'air, est relevé le lendemain matin rouge de rouille.

D'effroyables stagnations morbides formées par l'exlravasemenl des estuaires de torrents ulcèrent ces bords de l'île el conliibucnl à accréditer les légendes qui la donnent pour inhabitable. Les étants d Trbino, de Dian<', del Sale, el celui de Biguglia, devant lequel nous allons passer tout à l'heure, ne sont plus, au coucher du soleil, que des foyers de peste paludéenne. Jamais le mistral purificateur ne les évente. Aussi quelle solitude !

Il semble qu'il serait aisé de reconquérir sur la morl celle immense langue de lerre corse et d'en tourner la putréfaction féconde à bénéfice pour l'agriculture. La nature indique d'elle-même le remède par les végétations luxuriantes dont elle couvre

ses vases. Les moindres plantes y affectent des développements tropicaux, les herbes sont d'une force et d'une épaisseur incroyables. C'est la flore des colonies.

En certains lieux, déjà sommairement cultivés, on fait par an quatre récolles de luzerne. En d'autres, le blé devient gros comme celui d'Egypte. Partout l'eucalyptus réussit, prospère et fait forêt en trois années. Ce limon, roulé par le Golo ou le Tavignano, c'est de l'or en barre, et les Romains l'avaient bien deviné qui eurent là, c'est certain, deux comptoirs, Aleria et Mariana, dans ce grenier d'abondance inépuisable.

Ils avaient compris qu'il suffisait d'endiguer et de canaliser les eaux folles des fontes de neige et les débordements printaniers des fleuves de la côte. Est-il donc si difficile de reprendre leurs travaux salutaires et d'en suivre les plans d'après les ruines qui nous en restent encore?

Le dessèchement des palus fétides ne se fera que par l'initiative privée, ainsi que tout se fait, et les Corses n'en ont pas. Ils vivent et meurent les yeux fixés sur le gouvernement. Si l'île était anglaise, ainsi que l'avait rêvé désespérément le pauvre Paoli, la côte orientale, canalisée, assainie, coupée de routes et plantée, serait pour John Bull une Mitidja. Elle donnerait des dattes, et l'étang de Diane abriterait des vaisseaux de fort tonnage, avec, autour, une jolie ville maritime.

A la hauteur de Gervione, sur la droite et près de la mer, les touristes en mal de baccalauréat rentre vont généralement visiter les ruines de Mariana, cité romaine fondée par Marius, et dont il ne reste que...

27S SOlVKNinS D UN ENFANT MK PAHIS

l'cinplacemenl. Ils on roviciinoiil avec des fleurs latines aux lèvres el un peu dôçus.

Comme ils ont rt^alemenl fait pôlerina^e, nn jour avanl, aux ruines d'Aleria, autre eolonie romaine fondée par Sylla, et dont il ne reste que... le souvenir, ils établissent, au retour, de beaux parallèles outre les fondateurs, el leur conversation est tout à lait instructive.

Notre ami Vincent Bonnaud ne se donne pas tant de mal pour rivaliser avec Fènelon et Montes<|uiou dans ces exercices littéraires. 11 déclare carrément que, pour lui, Marins et Sylla étaient des Corses!

El comme nous nous récrions timidement contre colle opinion effroyable el d'une partialité révoltante :

« Leur histoire le prouve ! déclare-l-il. Ce n'est ([u'une longiu^ vendetta romaine, leur histoire ! Jo vous détio de dire non ! Lisez Tite-Live ! »

Et nous voilà collés, car il a raison. L'inimitié t\f Marius et de Sylla «levait faire quelque chose on Corse ! Kilo a lait Aleria et Mariana.

Mariana cependant ne pouvait nous laisser froi<i, à cause delà très jolie éi.;'lise qui s'y est conservée el qu'on appelle la Canonica. C'est une des plus pré cieuses pièces d'art de la Corse.

Je ne suis pas assez bon architecte pour vous la décnre lechni»iuement, mais la (?.anonica m'a paru être du onzième sii'x^le el relever du style byzantin. Elle a une triple nef soutenue par des colormes doriques; mais les chapelles sont fi^olhiques, assurément, el la façade, ornée de chasses et de griffons, est pi.sane. A'oilà. Je ne vous en (lirai pasdavantaj^e, el pour cause, sur celte cathédrale des marécages.

L'étang de Biguglia est le plus vaste de ces palus insalubres. Il précède de huit kîlomètres l'entrée de Bastia, à qui il sert de vivier. Il est probable que dès le temps de la colonisation romaine, ses poissons exquis fournissaient la table de ces gourmets dont parle Juvéaal dans sa satire cinquième :

Mulus erit domino quem raisit Corsica.

Aujourd'hui ce sont les Bastiais qui les mangent, ces mulets corses de haut goût. Et quand ils manquent au marché, on les remplace par quelque pâté de canard sauvage tué par les chasseurs au milieu des joncs et des lentisques de l'étang.

RASTIA

Si l'on ne savait pas que la Corse a été f>-énoiso, on le devinerait rien (ju à voir Bastia.

Bastia, c'est une Gênes en réduction. Même situation sur la mer, mOme encadrement, même p(»rl, mC'mes rues et même caractère de ville, il n'y mancjue que les palais splendides et outrecuidants de la via Garibaldi et les lions symboliques dévalant sui" les escaliers des j)orli(jues.

Ces palais sont remplacés, sur la Traverse, rue principale de la ville, et place Saint-Nicolas siirtout, par de grandes maisons modernes, liaussmanniformes, sans art et sans style, à moins que celui de cette architecture ensoit un, le style NapoléonTrois! Lepluspur alignement y préside et l'absence de couleur y règne.

Autour du port seulement, le quartier ((ui entoure les quais etquel'église deSaint-Jean-Baptisleappelle A la prière, est amusant à parcourir. Il grouille raisonnablement sur les dalles de marbre qui revêtent la chaussée, et sous quelques portes romaines des étalages de fruits, de poissons et de légumes accrochent de la lumière.

C'est là que je vivrais si je devais vivre à Bastia. J'élirais sans doute domicile aux environs du marché aux châtaignes, où il y a de si curieux gritîons de bronze et qu'anime le bavardage des commères autour d'une fontaine. L'odeur historique de la vieille cité corse n'est respirable que là, du moins pour des narines ethnographiques.

Quant à la terriblement majestueuse place Saint- Nicolas, où l'on contemple, foudroyé, la statue de Napoléon dont je vous ai parlé plus haut, je ne veux pas m'attirer une vendetta bastiaise, mais, sapristi ! quelle place, et quelle statue ! Il est vrai que, si elle n'était pas si grande, les pieds du Napoléon déborderaient du socle sur la mer ! D'après la conception du brave statuaire, si la postérité s'y fie et y réfère, comme on dit de Gharlemagne « l'empereur à la barbe fleurie », on pourra appeler Napoléon « l'empereur aux grands pieds ». Ils durent tenir, s'ils étaient ainsi, tout le pont d'Arcole. Enfin j'ai vu mieux en fait de proportions académiques, je vous en donne ma parole d'honneur 1

Pour la place en elle-même, il y souffle un tel vent, le libeccio, qu'on s'y croirait en Avignon. Gomment le petit théâtre de bois, baraque informe qui rorne, y résiste, c'est ce que je n'ai pu comprendre. On doit la lester de tragédies. C'^tte grange a encore une fois éveillé en moi le souvenir mélancolique du pauvre poète Albert Glatigny, qui y joua du Scribe. Glatigny était « troisième utilité et souffleur » d'une troupe ambulante, et c'est en se rendant de Bastia à Ajaccio qu'il fut pris pour Jud et emprisonné à Bocognano.

Pourquoi ne pas le dire? Je me suis assis sur un banc devant cette ■< roulotte » échouée là comme

282 SOUVENIRS 1) UN ENFANT DE l'ARIS

une épave, et, \r do^ luiirné ;iii >.a|>oléon des pédicures, je me pi'is à rêver aux dures années ek aux gais conipafi;-nons d'apprentissage liltéraire. L'évocation fut si forte, sur celte place Saint-Nicolas, qu'il me sembla à un certain moment pei'cevoir el reronnaître derrière les planches la voix de ( llaligny d(''flamanl la [)rose douloureuse.

Avez-vous essayé quelquefois de vous rappeler le timbre de la voix des amis qui sont morts ? Le souvenir d'une voix, c'est ce qu'il y a de plus irressuscitable. L'expression, la physionomie, l'allure, le geste familier, ces choses-là vous laissent leur caractère; mais la voix? D'autant qu'il n'y a pas deux voix qui se ressemblent. Si la phonation est une science, elle est la plus vague et la plus incertaine de toutes. Peut-être viendra-t-il un temps où, grâce aux découvertes d'Edison, on pourra conserver dans le métal des plaques le timbre vocal des êtres aimés. Et ce sera vraiment le plus doux des miracles, attendu que la voix seule est capable de donner l'impression de la présence. Le portrait peint ou sculpté n'enpr(»cure que l'illusion. Quand la voix sera ILxée, l'oubli .sera vaincu. Le plus isdb' mourra <M)toiir<'' du bruil des siens 1 1 ;.

Mais revenons au j)orL 11 est moins un |>ort (ju'une cale, el son goulet est si étroit iju'il doit être fort difficile d'entrée. Lorsque le susdit libeccio- pousse le navire, j'imagine, sans m y connaître ('mormémenl. que ce navire enfile ce gouh'l avec autant d'aisance qu'un fil une aiguille qui remue. Si le capitaine vise mal, tout est à recommencer.

(1) Écrit en ltt87.

Le hasard, qui est parfois le meilleur des cicérones, voulut qu'entre plusieurs hôtels, également excellents, nous descendissions à l'hôLel de France, lequel est — révérence parler ! — l'hôtel « républicain » de la ville. Comme nous avions pour chef d'expédition un prince de la famille Bonaparte, ce choix désola les établissements rivaux et scandalisa les groupes politiques.

Dieu sait pourtant sil avait été involontaire, pas un de nous ne pouvant se douter qu'il y eût manifestation d'opinion active ou réactive à se loger à gauche ou à droite dans la rue de la Traverse ! Mais en Corse on ne badine pas avec ces bêtises-là ! Entre nous, on forait mieux d'aller travailler.

« Lorsque vous arriverez à Bastia, nous avait drt un voyageur d'expérience, ne quittez pas votre voiture, laissez aller, et regardez à droite et à gauche les portes qui défileront devant vous. Dès que vous verrez sur le seuil de l'une d'elles un homme coiffé du haut de forme et habillé de la flûte des soirées, vulgo queue-de-morue, arrêtez-vous et entrez sous cette porte. Elle est la bonne. On y mange des murènes des étangs de Biguglia ! a

Et le voyageur d'expérience avait ajouté : -

« Vous ne pouvez pas vous y tromper. Ce haut de forme et cette queue-de-morue sont les seuls qui soient en Corse ! ... »

Fidèles au programme, nous criâmes donc : Stop 1 à notre cocher dès que nous aperçûmes, ainsi qu'il était écrit, le « soyeux » indicateur qui répondait au signalement; et c'est ainsi que nous devînmes les hôtes du digne M. SlafTe !

Le digne M. Stafl'e était une des cuiiosités de Bas-

lia. Il y a représenté priitlaiil Ironie ans le goiU du conlinenl (*l l*aris. 11 fui le Corse en habit noir! — Jamais il ne quilla cet habit symbolique, et oncciues il ne coilTa autre coilTe (|ue le g-ibus sublime (ju'on lustre et rafraîchit pour cinquante centimes. Inutile d'ajouter, bien entendu, qu'il n'eut foi quen la cravate blanche, et que ses souliers furent, jusqu'au dernier jour, vernis.

C'était un grand vieillard sec, allègre, rasé de frais, qui vivait pour et par la correction absolue, sauf qu'il passait sa journée assis dans la rue sur une chaise, devant sa porte, à attendre les voyageurs. Riche, notable et influent, populaire et conseiller muni(Mpal. il ne dédaignait pas de servir à table les hôtes de (jualilé que la Providence lui envoyait, et, le repas fini, il s'asseyait avec eux à la table, faisait monter ses liqueurs de choix et ses cigares, et il leur parlait... de Paris !

Il était de ceux pour qui Paris est le nombril de la terre. Il soupirait en disant : « Le boulevard ». Je n'ai point rencontré de mortel plus sincère dans sa croyance aux viveurs de nuit. Pauvre M. StalVe ! Puis(ju'il est parti de ce monde où sont les divines Folies-Bergère, que le bel uniforme démocratique qu'il y porta lui soit là-haut, devant le Juge, une circonstance atténuante I II n'en aura pas eu besoin si Dieu met dans les justes balances la bonne tenue de son hùlel de France, la propreté de ses chambres, la douceur de ses lits, la richesse de ses caves, le confort et la politesse et le céleste plat de murènes de la Biguglia aux échalotes! L'ensemble de ses vertus vaut une assomption en paradis complète, cravate blanche comprise !

On n'aime guère la peinture à Baslia. ni même les peintres. Je n'en veux pour preuve que l'état réellement scandaleux oi^i la municipalité laisse, à l'hôlel de ville, les toiles léguées par le cardinal Fesch. Je vous avoue que je suis sorti outré de ce monument.

Oue ces toiles soient toutes bonnes, non certes, et il y en a même d'exécrables, mais qu'on laisse ainsi pourrir sur les murailles une collection dont Tensemble constitue encore un fonds de renseignements sur la peinture italienne de second ordre, voilà qui arrache au plus calme des imprécations. C'est pire ici qu'à Corte même, et j'ai vu dans le poste de police une dizaine de natures mortes trouées comme un crible par les colichemardes des sergents de ville.

J'avais, du reste, le matin même, été, pour ainsi dire, préparé à ma stupeur indignée du « Musée » de Bastia par un événement significatif. Désireux de profiter du temps frais et lumineux pour rapporter de la ville quelque souvenir coloré, disons franchement une aquarelle, j'étais allé, en compagnie de M. Escard, m'installer au bout du môle avec mon petit attirail d'amateur.

De ce point, en effet, la vue était charmante et formait tableau. Le « maschio » ou donjon quadrilatéral de la vieille citadelle, avec ses hautes murailles d'ocre rouge, sous lesquelles les verdures .du jardin public dessinaient leurs allées en terrasses, un joli château d'eau à gradins, les outremers changeants des eaux profondes du port, au fond les montagnes violettes, au premier plan une petite corvette bleu d'ardoise, tout cela sollicitait les pinceaux, et d'un plus habile que votre serviteur.

28G SOLYliMUS I) UN KM A NT l>i; l'AniS

.lo n'élais pas assis sur le pliant depuis dix inimités que le gardien du intMe, lionnne de douane. \ inl à nous, el ce dialogue sengagea, morose :

« Qu'est-ce que vous faites là?

— Vous le voyez, de la peinture.

— Qui êtes- vous?

— Un peintre apparemment.

— Où est votre livret? Silence.) Si vous êtes peintre, vous devez avoir un livret. Montrez-le.

— Il y a peintres et peintres ! intervint M. Escard.

— (Ju'esl-ce que ça représente, votre machine ?

— Mais, expliquai-je en rougissant, le donjon, les fortifications et le jardin, du moins autant que possible. Du reste je ne vends pas cher 1

— Ilum ! » fit le douanier.

Et je vis passer nettement dans ses yeux le soupçon de l'espion prussien 1

« ("a y est! dis-je à M. Escard. No\is allons être lapidés ! >>

L'homme du môle esquissa un geste violent.

Et il courut à la Marine. Déjà les galopins du port se groupaient, agités et méfiants, autour de nous, et sur les ponts de bateaux une rumeur menaçante se propageait.

« Vite, dis-je à Escard, allez clier(h<M- du lenfort. Cette scie de l'espion prussien est toute-puissant(; sur les masses, et le danger est d'autant plus grand qu'il est plus béte. »

Je poursuivis mon aquarelle pour me donner une contenance, el j'affectai même d'allumer une pipe; mais je n'étais pas sans inquiétude. Le port était en brouhaha véritable. Le douanier revint avec d'autres douaniers, suivis d'une foule considérable. Ils me

demandèrent mes papiers. Je donnai mon portefeuille, et, sur leur ordre, j'allais plier bagage pour les suivre, lorsqu'un haut de forme populaire terminé par une illustre queue de-morue apparut, écarta les curieux et me sauva.

C'était l'excellent M. Stafïe, avisé par M. Escard.

Il connaissait Paris, lui, le digne hôtelier, il savait I Il se porta garant, et nous emmena.

Ils en étaient là, à Bastia, en 1887 !

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