PAUL HAUDRY
mellra tin à ces douleurs ; » mais pour nous, cela peut aussi dire : « Dieu meltra fin à ceux-ci, à ces Allemands grossiers 1... »
« Mon exposition sera faite par le comité de la Société de secours des artistes et à son profit, avec une part d'un tiers pour la caisse du volontariat d'un an, établie à l'Ecole des beaux-arls, en faveur des plus méritants et des plus pauvres parmi les élèves. Celte exposition aura lieu dans le courant de la première quinzaine d'août, et durera, je l'espère, deux mois ; je lâcherai de tirer la corde jusqu'au i5 octobre, Garnier permeltando aut non permettando). About doit faire le catalogue...
« Cher Monsielr Bebgerat,
« Votre article tient la tête jusqu'à présent sur tous ceux qu'on m'a fait lire; car, vous le savez, je me suis promis de ne pas les chercher. J'ai trop besoin de calme et de repos, maintenant que j'ai achevé mon accouchement. Vous tapez bien l'orgue, mon cher critique, mais savez- vous ce qui m'a fait le plus de plaisir : c'est la pensée que vous avez eue de parler de moi comme Français, et de reporter à notre bien-aimée France le peu de gloire qui me reviendra peut-être, sinon comme artiste, au moins comme enfant dévoué et attaché. Mon amour pour elle est un des actes de ma religion; je vous suis reconnaissant d'avoir là frappé si juste.
« Qu'importe que vous soyez un peu en deçà ou au delà de mes intentions de peintre. .J'aime mille fois mieux voir le reflet de mes peintures et de mespen
28(1 SOUVENIRS n i;n knfant di: pahis
sôf"^ clans vol 10 iina^inalion que (l<* vous préciser (J'mio inanif'rc absolue ro que j'ai voulu faire el exprimer. La répercussion (le ces images est justement une (le nos jouissances, el je me garderais i)ien (Je gAlcr le plaisir que vous me donnez. Mon fn'Te, l'Egyplien, qui lisait hier des arlicles sui- mon travail, me disail en arrivant au vàive : « A la bonne heuî-e 1 voilà un monsieur qui sait son ('-lai, el (jui}' va de main de maître. » Je laisse là les autres. Voilà, mon cher crilique, le meilleur compliment que je puisse vous faire. Je vous enverrai, demain ou ce soir, si je l'ai, le catalogue d'Aboul, et je me promets d'y joindre de ma prose d'amateur. Si vous me dites comme Alcesle : « Et qui diantre vous pousse avons faire imprimer?» je répondrai d'un grand mol qui vous désarmera, j'espc're : IWcadé.nme I C'est son usage auquel je me suis soumis (i).
« Fall Baudhy. »
« Mon Cuer Bergerat,
« Il ne me semble pas possible de vous donner les noms des personnes qui ont bien voulu quelquefois me laisser prendre un croquis de leurs visages. Je craindrais fort de faire chavirer toutes les convenances, el on ne me prêterait plus rien. Tout ce monde-là, du reste, n'est pas de Paris, el ses habitudes indiscrètes n'ont pas cours partout. Kl puis, le type portrait personnel est bien peu de chose dans une (cuvre de peinture, lorsque les personnages ne
(Il II s'agissait de l'éloge de Shnctz, proïKnicé \>:m- Diiudry l>uur son discours de réception à l'Institut.
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sonl pas historiques, comme on disait autrefois. Ces souvenirs n'ont nul intérêt pour l'avenir, si tant est que mes peintures aient un avenir! ce qui est fort douteux avec le terrible gaz qui va commencer son œuvre de destruction.
« Et puis encore, notez ceci : des visages et des ressemblances involontaires vous viennent sous les doigts, sans avoir le modèle devant les yeux. Vous savez que je n'ai rien dessiné d'après E..., et cependant la Tragédie rouge est inspirée d'elle.
« Le « divin maître » disait avec raison à Castiglione : — « Vous me demandez si j'ai de jolis modèles, non ! il y a disette de belles femmes (rarestia di belle donne). Mais j'ai peint d'après une certaine beauté idéale qui m'est revenue en mémoire (certa idea che mi venue in mente). » Les petites choses se font comme les grandes, et ce que Raphaël disait à propos de Galathée se peut dire de toutes les imaginations des artistes et des poètes...
« Maillot est un de mes amis, un très-brave garçon et un homme de grand mérite. Il a peint une chapelle à Notre-Dame, à gauche, très-remarquable, et d'autres ouvrages Irès-appréciés à l'église de Belleville et ailleurs. Faites donc un article sur la peinture décorative dans les églises; il y aurait quelque chose d'intéressant à en dire, étendant un peu votre article. Maillot vit comme ces artistes italiens de la Renaissance qui s'en allaient peindre une église, un couvent, dans un coin perdu, modestement, simplement, comme un compagnon du devoir. Ces œuvres sont maintenant, dans la décadence artistique de l'Italie, comme des fleurs sur des ruines. Faites, pour vos débuts, un article d'érudition à ce sujet, et ratta-
:Si SOL"\ i:.MltS D L.N EM'ANT DK l'AHIS
cliez-v noire clier Tliéodoïc Maillol. Mrinud le coii-
nail aussi parfailement, et vous mellru au eouranl
de son esprit el de son (■aracl<'''rc oriiJi^inal el synipa-
Ihique 1
« Pail l?\rr)KV. »
Dans ces trois lettres, l'homme se montre successivement sous ses fa<'es caractéristiques d'esthéticien et d'érudit de son art, d'ami délicat, de palriote ardent, de lettré et de cœur bienveillant el Iton; mais l'artiste se révèle, lui aussi, avec sa préoccupation de Beau idéal, cl cet appétit de periVclion (pii le classe dans la l'aniillc des maîtres. Par sa recherche. Paul Baudry n'appartient (pie fort i>eu à ce temps de r'alisme transcendant et d'objectivisme à outrance, qui bannit de sa poétique toute poésie, de sa philosop'iietoutesophie, et qui neveulserenoueri)aiancunes traditions à aucune Ecole.
Baudry est traditionaliste. — 11 admet à priori cette vérité que Baphaël, Michel-Ange, Corrège et Léonard sont des génies tout à fait recommandables; il va même jusqu'à accorder qu'ils honorent Ihumanilé, et, à l'Age heureux (aS ans) où l'on sait tout sans avoir nen appris, il poussa la faiblesse jusqu'à aller les étudier à l'omc et h Florence, et même, proh piidor ! h les ço\nev. Sans doute il ac«|uit au commerce de ces modèles une de ces éducations puissantes et complètes qui metlenl dans la main d'un artiste toutes les ressources de son métier, iinilienl à fous les mystères du l'eau et lui .synthétisent la science des siècles accumulés. Sans doute il y gagna de pénétrer intimement dans les grandes ûmes de la Renaissance, d'élargir la sienne à leur contac!, et
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de pouvoir se mesurer à des travaux gigantesques, que nul autre que lui n'evit osé aborder. Mais qu'estce que cela, n'est-ce pas, à côté de la science infuse qui distingue nos jeunes maîtres de l'avenir ? Est-ce qu'on apprend à dessiner, à composer, à concevoir et à exécuter? Est-ce que la nature ne se charge pas de tout faire? Est-ce qu'on ne naît pas grand homme?
M. Edmond About a raconté que sa première rencontre avec Baudry eut pour cadre Pompéi; je ne date la mienne que de l'Opéra en construction. Le peintre y avait alors, sous le toit même et de plainpied avec les j^^roupes de Millet et de Lequesne, un énorme atelier auquel on arrivait par un escalier de neuf étages ! Dans cet escalier fantastique, Charles Garnier a évidemment voulu lutter avec Piranèse. Ouand on commen<^-aità monter cet escalier-là, il allait recommander son àme à Dieu, car on ne savpit pas si on finirait jamais de lever alternativement les pieds. Étant donc parti de bon matin du premier degré, j'arrivai à l'atelier de Baudry vers la tombée de la nuit. Le premier mot que l'artiste me dit en m'ouvrant sa porte hospilalirre fut celui-ci : — « N'est-ce pas que ce n'est pas très-haut? » — Je le regardai avec une stupéfaction écarquillée ! — Et il ajouta : — « Moi, je les monte en sept minutes ! «
Un petit corps de bronze, avec des muscles d'acier, tel est, en eflet, le premier aspect sous lequel Baudry m'apparut. Je pensai tout de suite, en le voyant, à ces vers de Musset sur Hassan :
— On eût dit que sa mère L'avait fait tijut petit pour le faire avec soin.
et je demeurai saisi du contraste extraordinaire qu'il
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y iivail enlrc los voussures colossales auxquelles il travaillait — et leur peinire ! 11 repril sa palette, el, tout en causant avec moi, il acheva l'orleil de l'un de ses personnages décoratifs. Je le vois encore, assis à terre. coiTie d'un petit honnel de Turc en voyage, le col emmitouflé d'un caclie-nez gris, la vareuse entrouverte sur un gilet de laine, el chaussé de babouches brodées. 11 semblait gr<'lotlerde froid. Baudry a ceci de commun avec Ingres et hclacioix, qu'il est frileux comme ce dernier, et qu'il joue du violon comme l'autre. Mais, n'en déplaise aux malins, là ne se bornent point les ressemblances, et il a su leur prendrequelquechose encore, à celui-là, par exemple, son dessin et son style, et à celui-ci l'harmonie de ses tons.
Je ne sais point de quel autre maître il tient l'habitude qu'il a contractée de s'épointer sans cesse la moustache entre le pouce et l'index; mais chez lui la pensée sallesle par ce geste cher aux militaires. Tous les physionomistes, ceux surtout qui cherchent l'âme dans les traits du visage, seront toujours fiappés par celui de Haudry : tout y exprime la volonté. Le menton est carré, fendu au milieu, et s'attache par une courbe énergique à l'oreille; le nez est fort, aquilin. du type romain, el pareil à celui de r.icéron (ceci le tlaltera^; il a le front large et développé aux tempes, et les cheveux taillés courts; sous les arcades sourrilières, nettement dessinées, ses yeux dardent, très noirs el très ardents; on sent qu'ils sont doués d'une force de perception peu commune; la fréquentation assidue des grandes scènes et des vastes compositions des maîtres a imprimé à son regard une , sorte de gravité pensive; Baudry sourit; mais je ne
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l'ai jamais vu rire, quoiqu'il ail de l'espril à revendre et qu'il aime les bons mots. Il se contente de souligner le trait, la saillie ou la bonne histoire par cet effilemenl de moustache qui lui est habituel.
Faut-il ajouter qu'il a les mains fines et robustes, le pied petit et l'oreille bien faite? Ce sont là les sig-nes de race auxquels lord Byron et, après lui, les romantiques attachaient une importance capitale et reconnaissaient les prédestinés de l'art et les aristocrates de rintelligence. Au résumé, Baudry m'a toujours rappelé ces jeunes Florentins hardis, fiers et songeurs qu'aimait à peindre le Bronzino.
J'ai déjà dit qu'en peinture, ses maîtres préférés sont le Corrège et Michel-Ange. Mais, dans les autres arts, son esthétique ne se tient pas à la hauteur de ce noble éclectisme. C'est ainsi que j'ai pu lui reprocher d'avoir omis, dans son Parnasse de lOpéra, des compositeurs tels que Bellini, Spontini, Weber, Mendelssohn, Berlioz et Verdi! Je ne parle même pas de Robert Schumann et de l'auteur du Lohengrin ! L'artiste, et c'est grand dommage, n'a pas encore rendu les armes, et le violon, à ces deux beaux génies.
En littérature, je constate les mêmes écarts de son critérium, et surtout en littérature contemporaine. H n'a pas, pour Victor Hugo, le glus grand poète de l'univers, l'admiration prosternée que tout artiste doit professer. Il partage, Dieu sait pourquoi, les vieilles animosités des normaliens contre ce maître des maîtres, auquel Michel-Ange, cependant, eût donné la main avec respect. Il se ferme volontairement à la splendide lumière de cette révélation lyrique. Est-ce bien sa faute? Je ne le crois pas, car nul
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esprit plus (1110 colni de Paul lioudry nCsl ouvcrl à loules les éclosions du Beau; mais il sul>il sur ce point des influences passionnées; il s'aveugle luimême au hanlement familier de ce vollairisme unirersilairc pour le(piel Shakespeare n'est encore qu'un barbare, el (pii veut borner le lexique de notre langue aux cent mois du dix-huitième siècle. Bauilry reviendra de celle erreur artisli(|ue; je n'en veux d'autre garant ipie son enthousiasme pour Théophile Gautier, qu'il lient pour un prototype de perfection dans l'art d'écrire, ce qui n'est pas si mal juger. Les deux noms qu'il ajoute à celui-là sont ceux de Prosper Mérimée et de Edmond About.
Dernier trait de caractère : Baudry est célibataire enraj^c et farouche.
Paul-Jacques-Aimé Baudry est Vendéen, étanl né à la R()che-sur-^'on, le 7 novembre i8->8. Ses parents, humjjles artisans de la ville, mais laborieux el économes, ne durent qu'à leur courage de pouvoir élever les treize enfants fruit de leurs honnêtes el robustes amours. Six de ces enfants ont survécu, et parmi ceux-là Ambroise, l'ingénieur de rislhme de Suez, celui que Baudry appelle « mon frère l'Kgyp- î lien '), et Paul, rilluslrateur de la famille. Le chef \ de celle famille a été dépeint par ^L Edmond About: « Patriote aî^harné, lecteur insatiable, nourri de l'hisloire nationale, ivre de Béranger, qu'il a[)pelail k' poète de la l'rance; chasseur, pécheur, marcheur, amoureux du grand air, paysagiste inconscient, mu- ', sicien modeste et studieux, » Mais, de tous les arls cultivés par M. Baudry le père, la musique lui était chère par-dessus les autres, et son rêve était de voir un de ses enfants s'y consacrer. Celui dont les dis-
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positions se prèlaienl le mieux à réaliser le désir paternel était Paul, le futur décorateur de l'Opéra; aussi lui avait-on mis tout de suite un violon entre les bras.
Je n'ai jamais entendu Baudry jouer du violon el je crois que peu de ses amis ont été plus favorisés que moi. Il m'est donc impossible de dire quel rival la peinture a enlevé à Paganini el de quel archet est fait le pinceau du maître. Toujours est-il que, sous la direction dun professeur nommé Depas, le petit \'endéen ne larda point à devenir un habile exécutant, el que M. Baudry le père commença à sourire à l'avenir de virtuose qui se dessinait pour son fils avec une vague perspective de Conservatoire. Paul n'avait pas encore i3 ans révolus, qu'il gagnait déjà sa vie: le violoniste, en effet, s'était fait violoneux; il courait les fêtes foraines, les assemblées et les noces, et. du haut de son tonneau, il faisait danser les jeunes filles du Bocage Peui-étre étudiait-il, dès cette époque, les nobles poses et les cadences harmonieuses dont le corps féminin s'embellit el s'anime dans le< mouvements de la danse.
Un jour vint où l'instinct pictural, qui dormait chez le jeune « ménétrier malgré lui », s'éveilla. Paul s'était lié avec quelques soldats de la Roche-sur-Yonj il entreprit de crayonner leurs ressemblances. Ses essais réussirent au delà de ses espérances, à ce point que les croquis ayant été exposés dans une salle de la mairie, ils y attirèrent la ville tout entière. Mais parmi ceux qui visitèrent celte exposition de clocher se trouva un certain Sartoris, peintre amateur, qui demeura frappé des dispositions de l'enfant et lui vit une étoile au front.
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La biographie de Sarloris, premier inailre de Baudry, dont le nom figure comme tel à tous les livrets de Salons, côte ii côte avec celui de Droiiing-, a été écrite par M. A. Bonnin et publiée dans le journal rArl (livraison du 3 septembre iSjC)). Iille est d'un vif inlérrt arlislicjue, en cela (pi'elle éclaire d'un rayon discrètement intime les débuis du peintre de l'Opéra. Ce Sartoris, d'origine pi('Muoiil;iise, élail plâtrier de son état, mais il avait le goiU, sinon le don, des arts. Pour satisfaire à celle passion impérieuse, il s'était d'abord improvisé peintre en bâtiments. C'était déjà manier la couleur et les pinceaux. Puis, ayant économisé à ce métier, sou à sou, une petite somme, il était venu à Paris et avait été reçu dans l'atelier d'Abel de Pujol. Mais la vie d'élèvepeintre est dure, et Sartoris avait été bientôt contraint de reprendre la truelle et Téquerre. Amené par les événements à la Boche-sur-^'on, il tenta de mener de front l'art qu'il aimait et l'industrie dont il vivait. Il y réussit, et si bien, que, la place de professeur de dessin étant devenue vacante au lycée de la ville, il la <lemanda et l'obtint. C'est ainsi que cet homme opiniAIre devint le premier maître de Bau-. dry et concpiit le renom qu'il rêvait. En elTet, non seulement son nom appartient désormais à Ihistoire de l'Art, mais ses traits ont été immortalisés pnr un portrait de son glorieux élève. Il est vrai <le diref|ue, de toutes les mâles vertus pratiquées par Baudry, c'est la reconnaissance qui lui est le plus facile: elle est comme la Heur naturelle de son âme délicale.
Quel maître Sartoris fut pour le jeune homme préeoce. il esl bien difficile de le savoir. Baudry affirme qu'il lui doit sa .science consommée du dessin et son