‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 20 sur 59 · MON « ANCH'IO SON PIÏTORE · texte numérisé non relu

MON « ANCH'IO SON PIÏTORE

Il y a une huitaine, mon courrier m'a apporté l'amusante lettre suivante :

« Paris, 22 mai 1909.

« Monsieur et cher confrère,

^< Voudriez-vous être assez aimable pour me dire — je désirerais en parler dans un article sur la peinture des gens de lettres — s'il est bien exact que vous aviez, au Luxembourg, un tableau intitulé : Sous la lampe ?

<( Pourriez-vous y ajouter les renseignements suivants : — Que représente ce tableau ? — A quelle époque a-t-ilété mis au Luxembourg? — Vous a-t-il été acheté par le Musée ?Et combien, en ce cas ? Ou donné par vous ? — Avez- vous eu d'autres œuvres vendues, et combien ?

« En vous remerciant d'avance, je vous prie de

croire, Monsieur cl cher confrère, à l'assurance de mes meilleurs senliments.

« P. Gruyer,

22, me Tru/Jaiili »

.lai reçu quelques lettres flatteuses en ma vie, mais aucune, autant que celle-là, ne m'alteignit jamais à plus sensible endroit de Tâme. Un tableau de ma paletle au musée du Luxembourg 1 Ah I monsieur Paul Gruyer, vous voulez donc que j'en meure? Hélas ! non, à moins qu'il ne s'y soit accroché tout seul, au nez stupéfait des gardiens et pendant le sommeil du conservateur. Et je le saurais.

Le laj>in de la farce est joyeux, mais la farce du lapin est amère. Au Luxembourg, une aquarelle du pauvre Caliban I C'est une vengeance de peintre, n'en douiez pas, mon critique, «lais qu'est-ce que nous lui avons fait, vous ou moi ? Quand je pense que vous me demandez si « on « mè l'a acheté ! « On »>, c'est-à-dire M. Dujardin-Beaumetz, l'État, la France, quoi ! Miséricorde !...

Tous mes amis vous diront que j'ai la peinture gratuite autant que libérale. C'est mon excuse. Oui en veut en prend et en emporte, et me fait ainsi trop d'honneur. Plus de crédit d'art encore, c<ir mes pièces n"onl d'autre valeur que celles qu'ils y mettent eux-mêmes en les flxant aux murs de leur chambres par quatre pointes. On m'encadre encore moins, mon cher confrère, qu'on ne me relie, et je serais désolé que le gouvernement de mon pays se fût mis en frais de bordure pour ce Sous lu lampe certainement rembrandlesque, qu'un farceur m'attribue j.x)ur me faire endéver, et dont Je n'ai pas le moindre souvenir.

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Si M. Benedite veut conserver à nos neveux un spécimen ou deux des jeux et divertissements g-raphiques des poètes du dix-neuvième siècle, c'est à Victor Hug-o et à Théophile Gautier d'abord qu'il convient de recourir. Puis mon vieil ami Léon Dierx, prince des poètes, est, à leur suite, le plus « peintre » et le « luxembourgeoisifiable », si j'ose risquer ce qualificatif elTrayant. Léon Dierx, prince des poètes, est, en outre, un paysagiste très fort et très doux, et il fume sa pipe dans la bouffarde même du père Corot. 11 est le mieux désigné pour inaugurer cette salle de curiosité dans l'Odéou de nos musées d'Etat et l'ouvrir aux poètes peintres. Mais les toiles de Léon Dierx sont rares et le deviennent de plus en plus, car, lui, il vend, il est coté, il a des amateurs qui l'encadrent... On se l'arrache... Oh I que je l'envie I Ui pic l lira, poesis.

La première fois qu'il me fut donné de manier une brosse et de tartiner de la pâte de couleurs, ce fut en 1869, à La Ferté-sous-Jouarre, dans un petit bois dévoré par les hannetons.

Presque tous les samedis, la bonne maman Glaize recevait sa colonie vaugirardienne dans un délicieux petit domaine qu'elle y avait et qui s'appelait Rosebois. Nous parlions en bande, peintres, sculpteurs, musiciens et rimeurs, et nous lui faisions des tablées de seize couverts, que présidait le vieux maître du Pilori, notre hôte, et le plus jeune de cette volée de fous. Nous couchions sur des matelas, dans son atelier transformé en dortoir, au milieu des grandes esquisses décoratives qui le tapissaient, et le matin venu, dès l'aube, Ferdinand Glaize, le plus jeune fils de la famille, architecte austère, nous réveillait pour

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la soupe, impiloyablemenl, avec une clochette de vache suisse alï'ectée à cet emploi.

Oh I cette soupe, dans cette bassine gigantesque, brouet ambroisiaque de dieux et de maçons, dont nous nous disputions la dernière pomme de terre, et sur la(|uellL' on allumait la première pipedudimanche, là-bas, à Rosebois, dans la rosée, qui m'en rendra les délices? Mais qui me rendra ma jeunesse et les amis perdus? Où est la clochette de vache suisse au poing de larchilecte austère? Où s'en va ce que l'on aime ?

Et puis, la boîte au dos et la pique à la main, on partait en quête du motif, du côté de la rivière.

Une fois, à la descente de la petite ruelle qui y menait, entre les deux haies d'é|)ines, nous vîmes que buissons, arbustes et plants étaient sans feuilles, et comme calcinés par un incendie. Ce n'était partout que bois mort, fagots et désolation. Toute la campagne était ravagée par les hannetons. L'air en bourdonnait. Le sol en était mordoré, comme à l'automne, de feuilles sèches.

— Rien à faire, ce matin, avec la nature, fît Georges Becker, peintre philosophique et économe des tubes de couleurs.

— 11 y a toujours à faire avec la nature, observa Léon Glaize, péremptoire.

— Quoi ? sonna Kœmmerer.

Et Beaudoin disait :

— Où est le motif? Ouest-ce que ça rend, les hannetons, en art ?

— Une plaie d'Egypte, par exemple.

Et, enelï'et, il n'y avait plus (]u'à camper, à droite ou à gauche, le Pharaon biblique sur le fond estompé de La Ferté-sous-.Jouarre, pour avoir le « fléau des

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