‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 34 sur 59 · A R0SEI30IS · texte numérisé non relu

A R0SEI30IS

tion, ôtez Vr et vous avez évolution, c'est Proudhon qui le remarque. Les faits les plus extravagants deviennent normaux par cela seul qu'ils sont accomplis ; on les appelle alors des faits acquis, et on table dessus pour ratiociner jusqu'au prochain démenti jeté aux sages par d'autres événements extraordinaires. Brutus assassinant César sous la statue de Pompée, en plein Sénat, est monstrueux ou héroïque, au choix, selon Topinion qu'on a de l'art de gouverner les hommes. Voici mon fils Léon qui est peintre d'histoire. S'il traite le sujet à sa manière, son Brutus aura le geste d'un sacrificateur auguste, prêtre de la liberté. Si c'est moi, tout l'intérêt du tableau se portera sur les sénateurs et l'expression diverse de leurs sentiments. Nous serons dans la vérité tous les deux, si la peinture est bonne, car tout est là, la peinture est-elle bonne ? Il n'existe que la peinture. Vive la peinture, rpessieurs !...

— Et les dominos, tu oublies les dominos, Glaize, interjetait la chère patronne, et elle en versait un jeu devant lui.

11 les touillait, frénétiquement comme l'avare fricassesonor, et les parties s'enchaînaient interminablement, tueuses de temps et de soucis.

Il n'y avait qu'un rival sérieux, et c'était Ksemmerer, flegmatique Néerlandais, méticuleux et coordonné, qui se targuait de n'avoir jamais gardé un double -six et le passait, en effet, comme une muscade. La maman, éternellement distraite, ne cessait ou de manquer son tour ou de le devancer.

— Et c'est comme ça depuis quarante ans, s'éplorait comiquement le philosophe.

Léon était embarrassé. L'embarras de Léon aux

dominos était fondamental el notoire. Nous en avions fait une cantate :

Léon ne sait pas que mettre, Léon est embarrassé.

que nous entonnions en fugue, comme Frère Jacques, jusqu'à ce qu'il se décidât à poser '< n'importe quoi ».Je n'ose direàquel point j'étais mazetle àce jeu, comme à tous antres, du reste, el quel génie j'usais et épuisais à multiplier les pataquès. Aussi passaije au plus tùt la main soit à Ferdinand, occupé à laver dans la serre voisine ses épures d'élève tireligne, ou à Emile Pinchart, adonné aux exercices légers de l'aquarelle.

Emile Pinchart, au nom prédestiné, car le pinchart est un tabouret d'atelier, était, de l'aveu même de ses camarades, le plus doué des élèves de Gérôme, et peintre jusqu'au bout des ongles. On s'arrachait ses esquisses, merveilles de coloris, transparentes, harmonieuses et d'une finesse de ton sans égale. Nous les suspendions sur les murs comme on fait des crépons japonais pour en avoir sans cesse sous les yeux la joie professionnelle et le document de la palette. 11 me reste encore incompréhensible qu'un pareil artiste n'ait pas pris dans l'École contemporaine la place à laquelle tous les dieux le poussaient et qui était celle d'un Watleau nouveau. Ils me sont témoins dans l'Olympe que j'ai fait de mon mieux du moins pour les y aider.

Il avait été ouvrier encadreur, gagnait sa vie à ce travail, et comme il était tenu d'y consacrer sa journée entière, il prenait sur la nuit pour peindre, au clair de lune, dans son galetas. Je lui avais élé

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acquis dès d'abord par une sympathie dont le critère m'a rarement trompé, plus instinctive que raisonnée, et qui, dans un groupe ou dans une foule môme, m'attire à la lueur de certains veux et de certain front touché des Muses. La critique d'art que j'ai faite, et j'en ai fait beaucoup, n'a guère eu pour guide que cet instinct, et rares sont les erreurs où il m'a embourbé ; nombre de maîtres, aujourd'hui avérés, m'ont dû leur premier article.

Léon m'avait, d'ailleurs, conté de son camarade un trait d'énergie où se manifestait une vocation triomphante. Dans sa soupente, la nuit, pour se maintenir éveillé, sous la lucarne, dompter la fatigue et dessiner, l'encadreur se plongeait les pieds dans un baquet d'eau froide et luttait ainsi contre le sommeil.

Je ne sais plus si ce fut Léon lui-même ou Kœmmerer qui l'amenèrent à Gérôme, mais il fut l'un de ses élèves et le maître s'en préoccupait beaucoup, même après qu'il l'eût quitté pour voler de ses propres ailes.

— Ah ! ce Pinchart, quels jolis gris il a dans sa brosse ! Un vrai peintre, et français, celui-là ! Qu'estce qu'il devient ? Pourquoi ne vient-il plus me voir ? C'est chez moi qu'on dessine.

Peut-être dut-il à Gérôme lui-même, qui était très bon sous ses apparences de palikare, la joie de vendre ses premières toiles à l'éditeur Goupil, toujours estil qu'il avait lâché l'encadrement et qu'il avait un atelier. J'ai raconté, je crois, comment je le retrouvai boucher municipal, pendant le siège, rue des Saints-Pères, où il m'offrit le régal obsidional d'un large bifteck hippophagique, mangé dans l'arrière-

Ijoutiijuc. Mme Glaize lui avail TobligHtion de quelques nulres. et elle le recevait à Rosebois par tiralitude du service rendu. C'est là que je me liai plus étroitement avec l'artiste qui devait bientôt devenir mon cousin et entr<M- dans la famille de Théophile (iaulier.

Un soir, dans l'atelier du haut, transformé en dortoir par la maman Glaize, pour sa couvée adoptive, et d'où la vue s'étendait très loin sur la campagne, Emile Pinchart, qui tardait de se mettre au lit. nous fit tout à coup sauter des nôtres.

— Regardez donc, là-bas, du côté de Paris, cette vapeur rougeâtre, à minuit, c'est inexplicable.

Et, en effet, l'atmosphère nocturne était chargée d'une sorte de brume dont la cause n'était attribuable qu'à une aurore boréale ou à un incendie.

Une aurore boréale à la fin de mai, dans la Marne, c'était peu météorologique. Pour l'incendie, on eût entendu le toscin de La Ferté-sous-Jouarre, ou d'une commune environnante. D'ailleurs, cette nuée rougeoyante était si lointaine qu'elle semblait plutôt l'un de ces vastes feux Saint-Elme qui dansent, la nuit, sur les usines, à la crête des hautes cheminées. Et nous ne tardâmes pas à nous endormir sans plus nous inquiéter du phénomène.

Le lendemain matin, par le même train (|ui m'avait amené de Noisy-le-Sec, un camarade de Ferdinand, l'architecte Rozier, débarquait à Rosebois, et sans songer à l'effet que sa terrifiante nouvelle allait produire dans un tel milieu :

— Paris est en feu, nous dit-il, le Louvre brûle. Et le vieux Glaize, tournoyant sur lui-même, tomba

dans nos bras, évanoui.

Annoncer à un vieux peintre, qui depuis un demisiècle y passait ses journées, que le Musée du Louvre brillait et que ses formidables richesses d'art étaient par conséquent anéanties à jamais, c'était risquer de tuer cet artiste sur le coup et sur place. J'imagine un savant grec, au septième siècle, assistant à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie par Omar l^", dit le Judicieux, et voyant s'envoler en fumée le trésor héréditaire de l'humanité. Encore le cousin de Mahomet avait-il l'excuse de procéder au nom d'une loi religieuse qui ne reconnaît le titre de livre qu'au seul Coran. Mais qu'est-ce qu'avaient fait aux communards Rembrandt, Raphaël et Watteau ? La désolation de Glaize le Vieux menaçait de lui être mortelle. Toute la nuit du 24 mai, nous rentendîmes sangloter sur sa couchette comme un enfant, bercé par sa vaillante compagne.

— Le monde n'est plus qu'un énorme trou noir, lui disait-il.

Le lendoinain malin, nous courûmes aux nouvelles à La Ferlé-sous-Jouarre. Tous les journaux confirmaient la nouvelle, et nous décidAmes de n'en pas rapporter à Hosebois. Nons cherchions le moyen de masquer la vérité à notre hùle vénéré, lorsf[u'en passant devant la gare, nous nous trouvâmes nez à nez avec Georges Becker. Il arrivait de Paris, chassé par les combals de barricades, dont l'une, rue Vavin, obstruait son atelier.

— L'armée de Versailles, nous conla-t-il, occupe tout le quartier de Vaugirard. Au carrefour de la Croix-Rouge, les Fédérés se battent comme des tigres et tombent comme des mouches ; on fusille les autres sur les portes.

— Et le Louvre ?

— Le Louvre incendié, mais pas le Musée.

— Les magasins ?

— Non plus, la bibliothèque seulement. La division de Douay est arrivée à temps pour circonscrire le feu. Le Musée est sauf.

Nous prîmes nos jambes à nos cous...

— Papa Glaize, papa Glaize, criûmes-nous tous ensemble du bas du jardin, ce n'est que la bibliothèque !

Et, fait inouï, je le criais plus fort que les autres, tous peintres, moi, écrivain et bibliophile.

« Que la bibliothèque 1... Que!.. » Tant il est vrai de dire que la sensation l'emporte sur le raisonnement. Mais où est mon hypothèse du savant grec d'Alexandrie t

Sur ce problème, car c'en est un, des incendies de la Commune, je n'ai rien à dire ou pas grand chose, n'y ayant point assisté. On sait ({ue les deux

partis s'en rejeltent encore la sinistre responsabilité devant Thisloire. Rien jusqu'à présent n'est venu en charger l'un et décharger l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne s'allumèrent pas tout seuls et que les pétroleuses de 1871 ne sont pas plus une blague que les tricoteuses de l'échafaud en 1793. Du 21 au 28 mai, laps de la « Semaine sanglante », le prix du bidon d'essence minérale monta fortement chez les débitants, et si l'on étudie un peu sur une carte de la ville la marche successive et graduelle de l'embrasement, d'un monument à l'autre, vers le centre, on est bien forcé d'y suivre le plan méthodique d'une défense stratégique dont l'Érostrate ne s'est pas fait connaître.

Peu de communards ont revendiqué, le front haut, l'honneur affreux de la torche guerrière, dont la philosophie invasionnaire des fils de Kant et d'Hegel n'a pas encore eu le temps de rougir. Le seul peut-être qui l'ait signée, et de sa mort, est cet incompréhensible Raoul Rigault, Fouquier-Tinville plus crâne que son modèle, qui non seulement fit, sous ses yeux, à la Croix-Rouge, porter la flamme dans plusieurs maisons « bourgeoises », mais encore se vanta délibérément de l'avoir fait devant l'officier qui le fusillait comme un chien enragé. Oui sondera les cœurs et les reins des hommes? dit l'Écriture, et qui expliquera pourquoi ce loustic, dépourvu de tout sens moral, fut le seul caractère peut-être, logique au moins, de cette tragi-comédie?

J'en ai pourtant, mais bien des années après, connu un autre qui ne répudiait rien, « absolument rien » des gens et des faits de l'insurrection. C'était un artiste, un grand artiste même, Auguste Lançon,

2r)(î SOUVEMHS I) LN EM ANT DE PAKIS

dont les éludes d'animaux à l'eau-lorte sont parmi les belles pièces d'art du dix-neuvième siècle. Il avait suivi, le crayon à la main, toutes les opérations de l'armée de l'Est et il en était revenu enragé contre l'état-major d'incapables qu'il allait retrouveià Versailles, devant Paris. 11 sétait fédéré tout de suite, et dès le 18 mars. T/était un petit homme trapu, violent, à tournure lourde de statuaire, qui ne pouvait formuler une pensée sans la saupoudrer du mot sans rime du dernier carré de Waterloo. Sa pauvre petite femme, douce blonde puérile, qui l'adorait, avait fini par se faronner et même se réduire à son verbe.

— Auguste, susurrait-elle dune voix d'ange, il y ce soir une soupe aux choux qui n'est pas, je te le promets, de la m.... !

Par le hasard dun roulement de service, c'était Lançon qui était de garde à la porte de Saint-Cloud lorsque, le 21 mai, les Versaillais y entrèrent, sur lindication de M. Ducatel, et réellement par surprise. A la vue du premier uniforme exécré, Lançon saisit son flingot et crie : Aux armes ! Mais impossible de réveiller ses hommes qui, croyant à une mauvaise charge, se retournent sur leurs paillasses. Ah! les m.. deux! Et de crier, de jurer, rien. Ils rigolent m. .dément. Désespéré et pris pour un fou par les troupiers de Mac-Mahon, le peintre s'enfuit, rentre dans son quarlier, et tûche de réunir des (h'fenseurs, mais personne ne le croit ou neTcToute, et il vient s'abattre, les poings aux yeux, dans son atelier, où sa femme le console.

— .Sainte Viei-ge ! (|u'est-c(^ tjuil y a ? .lamais je ne tai vu aussi emiii..dé, mon chéri !

Comment il échappa aux exécutions sommaires d'abord et ensuite aux conseils de guerre ? C'est ie secret entre Cambronne, Dieu et lui, car il est certain qu'il fit le coup de feu aux barricades. Mais il était très bon et très aimé et personne ne le dénonça. En 1879, époque oùje le connus, son exaltation durait encore, et quand on ouvrait devant lui la question des incendies :

— Eh bien quoi ! lancait-il avec un haussement d'épaules, la Cour des Comptes, la Légion d'honneur, les i^'inances, le Théâtre Lyrique, de petites m. .des! Nous les aurions reconstruits, nous avions des architectes.

Jules Vallès était plus évasif sur le chapitre brûlant, et, pour mon compte, je n'ai jamais obtenu qu'il se déboutonnât de sa réserve. Dieu sait cependant, si, bel écrivain et lettré, il méprisait ses collègues de l'Hôtel de Ville et s'il en faisait des gorges chaudes. Mais il avait sur la conscience certain article auquel la coïncidence d'es incendies donnait la valeur malencontreuse d'une prophétie. Ce rôle sibyllin le gênait sensiblement dans son jugement sur la K Semaine sanglante >•. .Je me rappelle qu'à Londres, Charles Monselet s'amusait malignement à l'entreprendre sur cet article.

— Dis donc, Jules, pour changer de crachoir, si nous parlions un peu de ta lettre à M. Thiers ? Elle est d'un bien beau romantisme. C'est vrai alors que tu voulais calciner aussi Notre-Dame ?

— Je voulais surtout réduire l'Arc-de-Triomphe en poudre, si tu veux le savoir.

— Tu aurais eu beaucoup de peine à y réussir. Quant à Paschal Grousset, il n'y allait pas, lui.

par quatre chemins, et les incendies étaient l'œuvre des bonapartistes, non d'autres.

— Remarquez, faisait-il, que le l'eu n'a été mis qu'aux monuments qui contenaient les preuves écrites et les archives de la dilapidation impériale pendant dix-huit ans. Plus de (lour des Comptes, plus de Ministère des Finances, plus de budgets falsifiés, de virements et de détournements. lourde avait tout lu et tout vu, il savait, h fecit cui prodest. Ce sont les bonapartistes, toutes les ambassades vous le diront.

Dès ma rentrée à Paris, mon premier soin avait été de m'enquérir des camarades de la bohème ternoise. La plupart d'entre eux étaient sains et saufs. Aucun du moins, grâce à Dieu, ne faisait partie des quinze mille hommes fusillés dans la rue par l'armée de l'Ordre. On sait que ce chiffre de quinze mille est celui que Mac-Mahon avoue dans son rapport officiel, mais qu'il reste fort au-dessous de la vérité. Il était donc à craindre que, dans le pêle-mêle de ces exécutions sans jugements, à vue de nez, sur l'apparence, l'un des pauvres gueux de lettres, sans sou ni maille, que nous étions, n'eût été rabattu en cette chasse à l'homme et jeté aux ruisseaux sanglants, dans le tas.

Je n'ai pas à philosopher ici su*r ces massacres véritables qui, du 21 au 28 mai 1871, ont fait de la capitale de la civilisation celle même de la barbarie. L'^ souvenir qu'ils ont laissé dans l'âme française a

avancé dun demi-siècle le triomphe du communisme peut-être et certainement créé l'anlimililarisme.

Vous n'empêcherez pas les esprits simples, qui sont les log-iques, de balancer dans les plateaux de l'histoire les 189 otages exécutés à la Roquette avec les 15. 000 citoyens des deux sexes abattus au jugé sur les bornes des carrefours, et <le la dUVcrence du nombre des victimes, il faut bien avouer que Raoul Rigault sort moins sinistre, car le peuple ne raisonne qu'ainsi, et telle est sa morale politique.

Celui de notre petit groupe dont j'étais le plus inquiet, c'était Ernest Lavigne, le nègre blanc, dont les principes sur toutes choses de ce monde, et de l'autre, en laissaient, pour le dérèglement, au Neveu de Rameau même. Je ne doutais pas qu'il ne se fût précipité à corps perdu dans la ronde insurrectionnelle, sans la moindre conviction, bien entendu, et pour le seul plaisir d'y danser, tête en bas, pieds en l'air, tous les pas du chambardement social. Je ne me trompais pas. Il n'en avait point manqué une cachucha. De fait, ces mouvements violents où tout l'édifice oscille sur sa base, seml>lent faits exprès pour de tels irréguliers-nés, que ne rattachent aux lois ni les liens de la famille, ni les conventions solidaires d'un pacte social que leur naissance même transgresse. Enfant perdu, comme Moïse dans sa corbeille, mais non recueilli par une fille de Pharaon, il se laissait aller au fil de l'eau, sur le Nil et dans ses cataractes.

Nous n'avons jamais su au juste (juel emploi le nègre blanc remplissait dans l'adrainistration de la Commune. Sans doute c'était quelque poste hyper-

bolique comme celui, par exemple, qui avait bombardé rinoffensif Georges Cavalier, dit <( Pipe en bois », directeur général des squares ! Toujours estil qu'il avait dans ses attributions de faire passer des examens de capacité aux officiers des troupes fédérales. Il les plaçait, une craie à la main, devant le tableau noir et ils y dessinaient des topos stratégiques, ou autres, sur un fond de mont Valérien au trait, qui y jouait le rôle du Fouzi-Hiama dans les estampes japonaises.

Or, si Ernest Lavigne n'était pas des quinze mille fusillés du Maréchal, il était de ses vingt-cinq mille prisonniers empilés dans la plaine de Satory, vaste troupeau parqué pour l'abattoir. Il put en aviser Frédéric André, son ami le plus dévoué, qui vint nous apporter la nouvelle. Il fallait sauver le nègre blanc, et empêcher surtout qu'il ne comparût devant un de ces tribunaux militaires où son esprit de blague incorrigible aurait réglé son sort en deux minutes.

— Il leur poserait des colles sur Sedan et ses environs, me disait Georges Charpentier.

Un homme pouvait nous aider efficacement à le tirer d'affaire, et c'était M. Henri Brisson, aujourd'hui président de la Chambre et déjà personnage politique considérable à cette époque. Aucun de nous ne le connaissait et sa réputation d'austérité jacobine n'était guère propre à nous encourager à une visite.

— On n'imagine pas Schaunard chez Laffemas, faisait Frédéric.

L'idée de nous adresser à ce père du peuple venait pourtant de lui. Il croyait se souvenir vaguement qu'à Sainte-Barbe, et, plus tard, à l'École Normale,

le député s'élail intéressé au jeune traducteur de Lucrèce.

— J'ai souvent pensé, nous disait-il, qu'il est un peu initié au secret de l'origine mystérieuse de notre ami. Essayons de le voir.

Ce fut Zizi qui se chargea de la tentative. Il était alors tout à fait réconcilié avec son père, dont il obtint aisément l'entremise. Le vieil éditeur Gervais Charpentier était fort mêlé aux choses et aux gens du parti libéral, nuance dogmatique du Temps, et pour le quart dheure son dieu était Lanfrey, le démolisseur de Napoléon. Sui* l'assurance que le nègre blanc partageait la haine du tyran, qui était le mot d'ordre de la maison, il fit le nécessaire, et >L Henri Brisson s'en fut à Versailles opérer le sauvetage.

Il ne serait peut-être |)as paivenu à découvrir le prisonnier entre vingt-cinq mille autres, empilés dans la plaine de Satory, s'il n'avait eu avec lui Georges et Frédéric comme le Dante a Virgile pour guide dans l'Enfer. Ils en battirent longtemps les cercles sans résultat, par une pluie battante, du reste. Enfin, à une exclamation de surprise où se dénonçait la voix du « Zambre », ils le trouvèrent à demi enfoncé dans la boue, les mains encore ligotées au dos, sans chapeau, ruisselant et grelottant de fièvre.

— Elle est bien bonne, ricanait-il. Est-ce toi, Fred ?... Est-ce toi, Zizi ? Je ne vous vois pas. Ils m'ont cassé mon lorgnon sur le nez, parce que j'avais l'air de me foutre d'eux 1... Oh ! qu'elle est bonne !

M. Henri Brisson lui fit délier les mains, lui jeta son pardessus sur les épaules, et l'emmena d'autorité dîner aux Réservoirs, où nos amis vinrent les rejoin-

dre, l'un avec un binocle « pour taupe », l'autre avec un complet et un parapluie, nuance du Temps, par où il rentra dans le parti de l'Ordre.

Il l'avait échap|)é belle, rexaininateur facétieux de l'état-major de la Communel Quoiqu'il ne se soit jamais ouvert de sa participation aux dernières rigolades— c'était son mot — de la kermesse de huit jours, nous n'avons jamais douté qu'il ne s'en fût payé une tranche. Peut-être aussi Frédéric André avait-il deviné juste lorsqu'il estimait que Son Austérité l'aimable père conscrit de la Seine, partageait avec le proviseur de Sainte-Barbe la clef du roman originel d'Ernest Lavigne. Enfin, pour aller au plus simple, le Zambre, qui se fût fait jésuite rien que pour rire, tant les occasions dans la vie en sont rares, s'était, à sa sortie de l'École, affdié au maçonnisme pour les mêmes raisons, et l'on ne se lâche pas dans la truelle.

Pour en finir avec le nègre blanc, type curieux des amoraux dont l'Université emplit la volière du second Empire, voici quelle fut sa destinée. Rentré dans la lutte régulière sous le manteau de M. Henri Brisson, il demanda d'abord son pain du jour au professorat, qui n'en boulange pas la ration nécessaire. Dans les journaux, sa signature était brûlée par certain article inséré à La Marseillaise d'Henri Rochefort, et qui avait déchaîné l'affaire d'Auteuil et le meurtre de Victor Noir. On lui offrit alors d'aller diriger à Saint-Pétersbourg une feuille gouvernementale, et, tranchons le mot, réactionnaire. Il y alla comme il serait allé en mener une nihiliste et bombale. Au bout d'un an, on le remercia.

— Ou vous avez mal compris, lui dit le général de la police, ou vous avez feint de ne pas comprendre ;

le mieux esl de suppiimer rori^an«',qui n'n pas trois lecteurs, du reste, en comptant le tsar.

De retour à Paris, Ernest Lavii^ne s'éprit de la fille de l'un de nos confrères les plus artistes, obtint sa main, et, une fois marié, devint le plus sage, le plus paisible et le plus bourgeois des hommes, à ce point que MM. Pereire lui confièrent la direction de La Liberté, Et puis, une fillette, qu'il avait eue de ses douces et honnêtes amours, étant retournée en paradis, il s'en alla la rejoindie huit jours après, ayant vécu.

Pauvre Zambre, qui l'eût dit que, sans père, sans mère, enfant perdu, né nulle part.il mourrait d'amour paternel I

— Comment, c'est toi ?

— Oui, et ce n'est pas drôle.

— Quoi ?

— Ce qui m'arrive. J'ai failli être fusillé. Je ne m'en tire que grâce à Robert Houdin,un bien grand homme I

— Le prestidi...

— ...gitateur, oui.

— Mais il est mort ?

— Lui, peut-être ; son art, non. Je lui dois la vie. Et voici comment Alexandre Grand me narra son

aventure :

— Lorsque je t'ai quitté, après le siège, je n'ai pas voulu te dire où je m'en allais, d'abord parce que, au fond, tous les poètes sont des bourgeois. Tu ne m'aurais pas compris. Quand on se fait le ïyrtée d'un Mac-Mahon!... Bref, je me vouai à la Commune. Là était la vie, tu m'entends ! Et elle y est encore. Tu

276 SOUVENmS D UN ENFANT DE PARIS

verras ra dans vinf(l-cinq ans, mais n'importe. Le jour où ce polichinelle de Foutriquet emmena à Versailles l'administralion entière delà capitale, il fallut pourvoir d'urgence les postes délaissés. Au comité central, on m'offrit la direction d'un bureau télégraphique, celui de l'avenue delà Grande-Armée. J'avais quelques notions du « morse » et j'eus tôt fait de les comph'ter par l'usage. L'appareil est un peu plus compliqué que le cornet à pistons, mais c'est le même jeu. En vingt-quatre heures, je pouvais y rendre La Marseillaise, d'un doigt !

— Sur le *' morse » ? Explique.

— Le bureau télégraphique de l'avenue de la Grande-Armée était d'une importance capitale pour le gouvernement fédéral, attendu que les opérations stratégiques conduites par Dombrowski avaient lieu sur la grande route de Neuilly, <lu pont à la porte Maillot. Il fallait donc que le général se tînt en communication constante avec l'Hôtel de Ville et le mît au courant des mouvements. Tu sais que cet excellent Polonais nétait pas du tout un imbécile ?

— Comment, n'était ? Est-ce qu'il ne l'est plus ?

— Il vient de se faire tuer à Montmartre, sur une barricade. Donc j'étais, avec mon « morse », comme au centre du champ de bataille. Il m'envoyait d'heure en heure des dépèches pour la place, et j'en gardais les minutes autographes, pour te les donner d'abord, et ensuite parce que c'est le règlement...

— Et Robert Iloudin ?

— .l'y arrive. Le 21 mai, je venais de déjeuner paisiblement à mon « Duval » et avant de reprendre mon service, j'étais remonté })rendre l'air sur l'avenue,' juscju'à l'Étoile. J'étais bien étonné de ne pas

entendre, devers Courbe voie, les pétarades habituelles, mais pas plus que Dombrowski, ni l'Hôtel de Ville, ni personne, je ne me doutais qu'un autre Perrinet Le Clerc eût livré, le matin même, les clefs de la Ville aux bourguignons de M. Thiers. Je l'appris à l'Arc de Triomphe, en voyant sur la place les bourguignons eux-mêmes, et, au milieu d'eux, un groupe d'armagnacs, c'est-à-dire de fédérés désarmés et rangés en file prisonnière sous le basrelief de Rude. Ce jour-là, on ne fusillait pas encore sans jugement aux coins des bornes. Néanmoins, il était déjà sensible que la répression allait être violente. Les officiers de Tarmée de l'ordre avaient des gestes inquiétants de chasseurs de fauves dans la brousse. Tous les philosophes te diront que le nationalisme développe, entre compatriotes, une fureur guerrière beaucoup plus féroce que l'autre, la fureur internationale, entre peuples étrangers.

— Et Robert Houdin ?

— Au moment où je débouchais sous l'Arc, quatre lignards y amenaient un vieillard de soixante-dix ans, vêtu de l'uniforme de la garde nationale, et portant à la main une boîte au lait. 11 protestait d'une voix faible contre son arrestation et il expliquait que resté, par la mort de sa fille, seul soutien de deux petits enfants, il avait dû s'enrôler, pour les quarante sous de la solde, dans le bataillon insurrectionnel du quartier. « Laissez-moi au moins porter le lait aux bambins », gémissait-il. Mais le capitaine, ramollot congestionné de caricature, ne l'écoutait pas. «Au tas», fit-il, et il poussa brutalement ce pauvre grand-père sous le Rude, dans le groupe des prisonniers.

« Mon sani^ n'avait lait qu'un tour. « C'est ignolile 1 » m'écriai-je, et, m'avanrant vers le soudard galonné : « Oui, iii^noble, je ne vous Tenvoie pas dire ! »

« 11 ne répondit rien, mais mon sort fui réglé d'un revers de main, et j'allai prendre place auprès du vieillard, à qui je serrai ostensiblement la main. Et le compte étant rond pour labaltoir, on nous dirigea sur Satory, à pied, deux à deux, les chapeaux à la main.

(( Or, j'avais dans ma poche la dernière dépêche de Dombrowski. C'est assez te dire si j'allais à la noce. L'autographe me signait le poteau télégraphique avéré de la révolte, en pleine usurpation de fonction publique, impossible de nier, si on fouillait, et on fouillait jusque dans les chaussettes.

<( De la main gauche, seule libre, puisque la droite tenait le couvre-chef, je parvins à rouler d'abord la dépèche en boulette dans ma poche. Mais le caporal descorte nous observait. « La main à l'air, ordonna-t-il, et marchez. »

« Il fallait à tout prix supprimer le papier d'une manière ou d'une autre, sous l'œil méfiant du sousofT. Je prétextai d'un besoin pressant pour lui demander de m'écarter un instant. «On p... à Versailles, fut sa réponse, ou dans sa culotte. » Laisser choir la dépêche à terre pour qu'elle fut laminée, impossible, j'étais le dernier de la file, et le caporal fermait derrière moi la marche. L'avaler d'un coup rapide? La boulette était trop grosse et j\Hais sans salive, je sentis que je l'aurais recrachée. La jeter de l'arc du pouce dans une bouche dégoût? Outre que je craignais de manquer l'orifice, nous défilions au milieu de la chaussée, dans une grande voie,

entre un piquel de soldais. Enfin, tu vois la situation.

« L'idée me vint alors d'utiliser mes talents de société, entre lesquels celui de l'escamotage m'est assez usuel. A jMenton, il me servait à amuser mes élèves anglaises et à masquer mon ignorance de la langue de feu Shakespeare. Mais diviser, et de la main gauche encore, un papier roulé en boulette dans une paume, en morceaux assez petits pour tomber inaperçus dans la poussière, le tour d'adresse en laissait à Robert Houdin, dont j'invoquai les mânes au fond du paradis. Comme tu vois, puisque tu me vois, elles me furent secourables.

« Comment je m'y pris, je l'ignore et n'arriverais certainement pas à le refaire. Avec les ongles repliés comme des griffes, j'écorchais petit à petit ou plutôt j'écaillais la boulette dont les squames glissaient de mes doigts en pellicules. Ce que je redoutais le plus, c'était la crampe. Si elle me paralysait les métacarpes avant que je n'eusse réduit la boulette d'une bonne moitié au moins de son volume et de manière à ce que le reste fût indéchiffrable, tout mon travail chinois était perdu. A de certains moments où le décortiquement devenait plus fébrile, la boulette filait dans ma manche et il me fallait une souplesse de singe pour la rattraper au vol sans la laisser choir aux pieds du terrible caporal. Puis c'était le tour de l'engourdissement des phalanges, et je ne sentais plus la boulette. Mes articulations se nouaient, mon avant-bras se figeait jusqu'au coude. Enfin, en arrivant à Versailles, il ne restait rien de l'autographe. .J'en avais semé les miettes comme le Petit Poucet son pain dans la forêt, et de la main

gauche, mon vieux, de la seneslre, celle qui chez les civilisés est à demi ankylosée. De telle sorte qu'à Satory, ils ont été forcés de me relâcher. Il n'y avait aucune preuve contre moi. Les lignards eux" mêmes se refusèrent à tout témoignage. Ils avaient été indignés de la dureté du capitaine envers le pauvre vieux au pot au lait et ils me savaient bon gré d'avoir exprimé ce qu'ils en pensaient. « Ah ben, vous, fit le caporal, si vous croyez que je n'ai pas vu votre manège ! Vous devez être saltimbanque ! »

Il m'est impossible de me rappeler comment j'entrai au Bien Public d'Henri Vrignault, en juin 1871. Je crois bien que ce fut très simple et que, passant un jour rue Coq-Héron où, dans la maison de l'imprimeur Dubuisson, il y avait des bureaux de rédaction à chaque étage et même à chaque porte, je poussai celle-là par aventure pour placer de la copie.

Je n'en tenais que de la littéraire, qui est la moins prisée dans les organes politiques, mais cet Henri Vrignault était un charmant homme qui la voulait athénienne, sa république, et n'en excluait pas les poètes. II comptait déjà dans sa rédaction des conteurs comme Alphonse Daudet, des chroniqueurs comme Edouard Drumont et il allouait au brave Henri de Lapommeraye un vaste rez-de-chaussée à douze colonnes pour ses lundis de critique dramatique. Il voulut bien me faire une petite place entre ces mandarins.

Le Bien Public était sous Tinfluence de M. Thiers et il avait combattu la Commune avec une remarquable intrépidité, mais sa rédaction littéraire était libre. Aussi devint-elle, à certain moment, fort brillante. Je remémore aux biblio^j-raphes qu'il eut la primeur du premier roman d'Alphonse Daudet, Fromo/î/ jeune et Risler aîné, de L'Assommoir d'Emile Zola, de la monographie de Gavarni par les Concourt, et que Théophile Cautier y publia tout ce qu'il put écrire de VHistoire du Romantisme. Il y commença même un Salon que, malade déjà, il ne put poursuivre.

Je fus assez heureux pour pouvoir négocier avec l'administrateur la publication de ces deux ouvrages. Edmond de Concourt gardait depuis longtemps en cartons cette étude sur Gavarni, qu'il avait, d'ailleurs, écrite avec son frère. L'idée me vint d'en parler à Henri Vrignault qui me pria de la lui demander. Je courus à Auteuil, et je n'eus aucune peine à décider l'écrivain à l'affaire. Il me remercia si fort, sur le moment, de mon entremise spontanée et de sa réussite, que je m'en suis trouvé plus consolé de ne l'avoir pas vu mentionner dans ses mémoires, j'allais dire son agenda.

Quant à VHistoire du Romantisme, elle ne commença au Bien Public que l'année suivante, c'est donc par anticipation que je vous en parle. Un souvenir s'accroche à l'autre et le rosaire empile ses grains dans sa boîte.

Un jour que, à sa requête même, nous mettions un peu dordre à Neuilly,dans les papiers accumulés de Théophile Cautier, je tomijai sur une lettre très ancienne, signée Joseph Boucliardy, et dans laquelle

l'auteur de Lazare le Pâtre remerciait amicalement le poète-critique d'un article sur son théâtre. Ce Joseph Bouchardy, habile comme un chat à embobiner et désembobiner un peloton de fil dramatique, m'avait toujours exalté par son mépris héroïque du style.

— L'avez-vous donc connu, dis-je au maître en lui remettant la lettre, il vous parle en camarade, et même en « Jeune-France » ?

— Oui, soupira Théo, du temps que j'étais peintre, il était graveur.

Et là-dessus, de sa voix veloutée, dont celle de Mounet-Sully me rend souvent l'écho, il nous entretint des choses et des gens de sa jeunesse.

— Pourquoi n'écrivez- vous pas tout cela, lui disje, c'est presque un crime do laisser se perdre de tels documents sur i83o, l'âge triomphal des lettres françaises.

— Oh ! i83o après 1870, ce qu'on s'en f...oque aujourd'hui î D'ailleurs, qui me prendrait cette copielà ? Elle ne serait pas lue par dix personnes. Allons nous coucher.

Le lendemain, vers onze heures, l'excellent Pâturai, administrateur du Bien Public, sonnait à la porte de la maison de la rue de Longchamp. Conduit par une caravane de chats à la chambre du malade, il restait avec lui une demi-heure et s'en allait, reconduit, d'ailleurs, par la même garde de petits tigres.

Lorsque j'arrivai pour déjeuner, les sœurs du maître m'avisèrent, dès le seuil, qu'il était fort en colère et qu'il m'attendait pour me laver la tète.

— Il a demandé son yatagan, me dit l'une d'elles,

el, depuis le départ de ce monsieur, ajouta l'autre, il jure contre vous comme un diable.

Sans me douter de mon crime, je montai résolument Tescalier où je trouvai la porte ouverte. Elle Tétail toujours, du reste, car il aimait à aller de chambre en chambre chez tous les siens et à vagabonder, un chat sur le dos, dans sa famille.

— Ah ! te voilà, toi ! AssiedsHoi et prends l'altitude requise. Du reste, je te tiens sous la pointe de mon cimeterre. A présent, réponds, de quel droit te permets-tu de me déshonorer sans mon consentement?

Et d'un geste à la Frederick il me montra, sur le pupitre en prie-dieu qui lui servait de lutrin, une feuille de papier déployée.

— Regarde et lis.

— Eh bien, fis-je, c'est votre traité avec Pâturai pour VHisioire du Romantisme. Nous l'avons fait, hier, ensemble dans son cabinet. Il est signé, bravo.

— Deux mots rayés nuls, monsieur !

— Lesquels ?

— Voici. Il y avait ici «... au prix de trois cents francs l'article. »

— Oui, je sais.

— Tu sais, toi ; mais moi, je ne veux pas.

Et il reprit, en faisant le moulinet de long en large avec le sabre turc :

— Du temps que j'étais jeune et beau, Girardin, dans La Presse, nous donnait, à Gérard et à moi, cinquante francs par feuilleton. Et c'était très bien payé, pour ta gouverne. Le jour où Buloz me versa cent bonnes livres sonnantes et trébuchantes pour l'insertion, dans la Bévue, de mes Émaux et Camées,

qui n'est pas un mauvais recueil de vers, j'atteignis aux plus hauts prix dont puisse s'honorer un poète dans une société bien faite. Plus tard, au Moniteur^ je décrochai le billet de mille mensuel parce que, d'abord, l'Empire gâchait l'argent, ensuite, parce que j'y faisais non seulement les théâtres, mais la musique et les beaux-arts, et enfin parce que j'étais officier de la Légion d'honneur !... Mais à présent je suis vieux, cacochyme et démodé, nous avons à verser cinq milliards à la Prusse, et ce n'est ni le lieu ni le temps de ruiner les bravesgens qui s'intéressent encore à notre déplorable commerce d'écriture.

— Et alors ?

— Deux mots rayés nuls, monsieur, te dis-je.

Et je lus: «... au prix de deux cents francs Tarlicle »,

— Je n'en voulais que cent. C'est cet homme d'affaires qui a refusé : nous nous sommes disputés comme des chiffonniers. J'ai cédé à deux cents à cause de toi, pour sauver ta réputation, mais ne recommence pas, et viens déjeuner.

Mais revenonsen arrière. En 1871, jeneconnaissais pas encore Théophile Gautier, ne l'ayant vu qu'aux premières, dans les couloirs de théâtres. Il avait écrit sur ma première pièce, puis sur mes poèmes récités à la Comédie-Française, des lignes élogieuses dont je n'avais jamais osé aller le remercier, tant le respect qu'il m'inspirait se mêlait de crainte pour sa placidité orientale.

Le matin du i4 juillet 1871, je flânais assez tardivement au lit, ayant célébré dès la veille la commémoration de la prise de la Bastille, lorsque, dans le

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demi-sommeil, il meserablaque, du jardin, onouvrait ma fenêtre avec une certaine violence. Si c'était un voleur, il tombait mal. Si c'était un camarade, il était chez lui. Inutile de me déranger dans ce cas ou dans l'autre. D'ailleurs, le bruit avait cessé presque aussitôt. Quand jedescendis, unehoure après, je trouvai sur la table un morceau de journal déchiré, sur lequel je lus les mots suivants :

u Mon pauvre daron est mort celte nuit. Je Taimais bien. »

Le <( daron » c'était le père Charpentier.

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