‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 42 sur 59 · ZOÉ LANGUE DE CÔ · texte numérisé non relu

ZOÉ LANGUE DE CÔ

De sa fonclion do rriliquc dramalique du Moniteur, Théophile Gautier, même depuis qu'il ne lexerçail plus, avait gardé le pli du noctambulisme. Il avait, comme Gœlhe, horreur de la miit et ne se résignait à se mettre au lit qu'à grand'peine. Encore fallait-il, pour qu'il pût s'endormir, qu'il sentît (juelqu'un près de lui et que l'on o grouillât » dans la chambre. Ses deux sœurs se relayaient à cet office et la gratitude qu'il leur en avait les investissait d'une autorité prépondérante que tous, bêles et gens, subissaient, et lui-même.

Zoé, surtout, figure toute balzacienne et sorte de Gousine Bette réalisée, s'était peu à peu emparée d'un pouvoir familial que le poète vieilli avait laissé tomber en quenouille. Elle menait la maisonnée. Il l'avait surnommée : Langue de coq, et, par abréviation méridionale : Langue de cù, à cause de sa puis-

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sance «le l>;ivjir(l;i<j!:o iii\ iiicihlc. et (jui s■a(•li^îlil clr> l'aurore.

Lan^"iie «le cô. qui d'ailleurs ne savail lien du loul cl dont réduealion avail clé vraimenl Irop néi>lit»ée, exer«;ail sur son frère la dominai ion saero-sainle de rignorance. Tous les i^rands esprils lui sont clémenls, c'est la loi des eonlrasles. Cerveau ency- <doi)édi<jue el ma^-nifiquemenl é(|uilibré, Gaulier prenait un plaisir d'enfant à ouïr les pataquès el les coq-à-l'âne incessants de la malheureuse. 11 en demeurait ébloui, emberlucoqué, et comme fier. 11 les lui faisait redire « devant le monde ».

— Langue de cô, voici Edmond de Goncourt. C'est un homme (|ui aime à apj)iendre les choses. Expose-lui ton idée sur Jérusalem et pourquoi tu ne tiens pas à voir cette ville célèbre, berceau de la religion de les pères?

Et Langue de cô humait une prise, se dressait en pythie et disait :

— Je ne liens pas à voir Jérusalem, parce que je l'ai vue. Je la vois d'ici dans ma tète. Jérusalem, c'est le Grand-Montrouge !

Extasié, Théo se tournait vers le visiteur :

— Hein 1 Goncourt, hein ! Lapidaire ! Jamais Chateaubriand dans son Ilinéraire ...\ Aii ! comme c'est ça, le Grand-Montrouge, d'un mot ! Échinezvous donc à décrire !...

On aura peine à m'en croire si j'assure que son admiration fraternelle élail ])arfailemenl sincère. Elle l'était pourtant, par phénomène de récurrence psycholoirique. (ioncourt s'y méprenait lorsfpi'il me disait Irislemenl en s(jrlanl :

— Couinie il baisse !

ZOE LANGUK DE CO HJ 1

— Erreur, lui répondais-je, il se reprend, voilà fout. Il a trop travaillé.

L'influence de Zoé,s'imposant par ses bourdes, autant que par les soins assidus dont elle l'entourait, jusqu'à l'en circonvenir, n'est pas, je le répète, un problème insoluble, pas plus qu'il n'est nouveau, de la vie des hommes sup(''rieurs. C'est le phénomène du retour d'âge du génie. Il se manifesta chez Théophile Gautier, d'une autre manière, mais parallèlement, par cette passion qui le prit pour Stendhal et ses moindres ouvrages. 11 n'en voulait plus lire que de cette encre sèche. Vainement lui en proposionsnous d'autres plusconformes, semblait-il, à ses goûts romantiques et à son esthétique deformiste; au bout de quelques pages distraitement coupées, il redemandait du Stendhal, et s'y abîmait les yeux, l'âme peut-être.

— Voilà le père, disions-nous, reparti pour le Grand-^Iontrouge !...

Si jamais, en effet, deux écrivains de notre langue furent à l'opposite et même aux antipodes l'un de l'autre, c'est bien l'auteur de Rouge et Xoir et celui du Capitaine Fracasse. Parleurs recherches propres, ils vont à démenti manifeste. Pour celui là, tout réside dans l'art verbal technique et la victoire du mot sur la pensée ; pour celui-ci, l'objet crève la toile et supplée de lui-même à son expression défaillante. Stendhal ne rend pas, et ne tend pas à rendre, il note et laisse à son lecteur le soin de développer le croquis et d'en colorier limage. Gautier fait toute la besogne, et, le tableau livré, il ne reste plus qu'à l'accrocher au clou dans son cadre.

On connaît sa définition fameuse :

— Toul liuininc que l'idée la plus subtile, le senlimenl le plus complexe, le phénomène le plus extraordinaire, el un miracle même, laissent sans mots pour les exprimer dans sa langue, j)eut être un grand philosophe, un giand moraliste, un savant sublime ou un saint, mais ce n'est pas un écrivain, ni en prose ni en vers.

L'un de nos jeux, à Neuilly, dans la chère maison où nous n'avions d'autre souci que de lui abréger les heures, si lentes pour lui et pour nous si rapides, c'était de le mettre à lépreuve du dictionnaire. J'allais chercher son lexique d usage, le Rivarol, qui contient soixante mille mois, sans compter ceux, dit le titre, qui ne se trouvent « dans aucun dictionnaire », et je le posais devant sa fille, sur la table.

— On va bien voir, clamais-je joyeusement, si vous faites honneur vous-même à voli'o axiome implacable,

— Va ! disait-il.

Et le livre ouvert, au hasard d'une épini*-le à cheveux, nous cherchions les termes les plus baroques, les plus spécifiques, les plus strictement professionnels même, des sciences, des arts, des industries, du droit, de la théologie, et des vocabulaires maritimes, militaires, agronomiques, que sais-je ? 11 les définissait tous infailliblement, au propre et au figuré, sans hésiter une seconde ; il possédait les soixante mille mots, et c'était alors que, « pour me venger », je lui poussais la colle de l'orlhographe du n\ot : budget, à laquelle il se laissait toujours si diolement prendre.

— Budget ou budjet ? Est-ce un 7 ou un g ?...

— Attends, il faut que je l'écrive... Langue de co, t:>n crayon ?... Je crois que c'est un 7, mais je n'en suis pas sur !...

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