‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 45 sur 59 · LKS CHOSES DE L AU-DELA · texte numérisé non relu

LKS CHOSES DE L AU-DELA

Stendhal par le moulinet de sa clapetle, il fallait bien l'abandonner à cet ange gardien à crécelle.

Avanl même d'avoir aucun droit à me mêler de ces choses de famille, et mû par une simple dévotion pour un génie dont la flamme vacillait entre les ais du labernacle, au vent des chauves-souris, j'avais essayé de les'en écarter par un autre brouhaha qui m'est propre et dont la blague parisienne est le fifre. J'osai même prendre sur moi de railler d'abord une crédulité, dont je partageais, d'ailleurs, le sentiment, et j'en fus pour l'elTort et la courte honte. En fait de persiflage, il était aussi mon maître.

— Monsieur libre-pense? me jetait-il en s'incrustant le monocle dans la baie sourcilière, monsieur franc-maçonne ?

Les francs-maçons allumaient sa verve. Il disait d'eux :

— Ce sont des gens qui se mettent en armures pour se donner leur parole d'honneur que Dieu est triangulaire. Ça les rassure. Ils ont de la chance. La guillotine aussi l'est, triangulaire 1

L'un des faits dits : providentiels, sur lesquels il revenait le plus souvent et qu'il se plaisait à donner pour preuve de la certitude des influences, néfastes ou bénévoles qui nous mènent, était l'accident qui lui était arrivé, en août 1869, à l'inauguration du canal de Suez. La date de l'embarquement à Marseille tombait le treize du mois qui était, en outre, un vendredi.

— J'étais donc parfaitement résolu à ne pas partir, car je sais toujours ce que je fais, quoi qu'on en dise dans ma famille. Je suis bien avec les dieux. Si liCsseps m'avait écouté, et l'impératrice de même, ils ne les auraient pas bravés, surtout en Egypte, où

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ils régnent cnroro. Eli Ijion 1 ils n'étaient pas favorables au canal de Suez, on Ta vu du reste. Mais on est entouré d'esprits forts, de francs-marons qui libre-pensent ! Il fallut céder, et partir un vendredi treize. Il yen eut même qui firent iri'as, des actionnaires î... Les mallieureux !

Et après avoir ri lui-même de son trait î

— Je dois dire que je désirais ardemment connaître lÉgypte. J'ai écrit Le Boman de la Momie sans avoir vu le Nil et la terre des Pharaons, sur des notes d'Ernest Feydeau, au jugé. 11 s'est trouvé qu'il est exact, parce que je ne suis pas un imbécile ; mais enfin, je n'avais jamais vu le Nil ni la mer Rouge. On peut conjurer les démons. A Marseille, je fis trois fois la Canebière pour y rencontrer des bossus. Pas un. La race est belle, mais mon sort était écrit. Il n'y avait plus qu'à se résigner. Je monte donc sur le pont, mon pied glisse, et je me casse un bras naturellement, dans l'escalier des cabines. Voilà ce que c'est que de ne pas croire au vendredi treize !

— Ou plutôt d'y croire, peut-être? hasardais-je pour le combattre.

Alors, il me pulvérisait du qualificatif foudripélant de : « Bourgeois I » me tournait le dos et concluait par une menace comminatoire son paterne Ouos ego!

— Tu n'auras pas ma fille !

Lne fois, dans le parcours biquotidien qui m'amenait des Ternes au pont de Neuilly et m'y ramenait aussi, par une route si comte à l'aller et si longue au retour, l'idée me passa de lui tendre un petit piège de ma nasse et de l'arracher, ne fût-ce qu'un instant, à des visions trop funèbres.

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^ — Père, lui dis-je, vous ne savez pas tout, ou plutôt vous ne vous rappelez pas assez !

— Quoi ?

— Votre accident fatal en Egypte, un vendredi treize ?

— Eh bien ! le bras cassé ?

— Oui, le bras cassé. Vous n'aviez pas besoin de chercher un bossu sur la Canebière. Les dieux vous avaient averti clairement.

— Comment ça ?

— .le viens du Monileur. J'en ai feuilleté les collections, celle de 1869 entre autres, au mois d'août. Dans le numéro daté de la veille de voire départ il y a un article de vous...

— C'est bien possible.

— Un article d'art... nécrologique...

— Sur qui ?

— Sur le peintre Brascassat...

— Et puis ?

— Comment... et puis? Songez-y donc, bras cassé... Brascassat !...

Il se dressa furieux :

— Mon yatagan ? Mes kriss malais ? Mon sabre chinois ? Quelque chose qui tranche, qui fende ou qui hache I Mais ce n'est pas assez. Où en sont les bans du mariage ? Courez arrêter les bans !

Il m'en voulut assez longtemps de cette charge d'atelier irrespectueuse. Puis peu à peu, il se l'assimila et il la fit tourner au bénéQce et profit de sa superstition même. Quand il racontait l'aventure du bras cassé, il ajoutait à la liste des mauvais présages, celui de l'article du Monileur :

— ...Du reste j'avais écrit le jour même un arti-

clc sur Brascassal... Me/.-la, Tnclion mystérieuse des ashes !

Je reiiongai à une luLle, où j'étais faible soldat, du reste, et que je n'avais entreprise, en somme, que pour le distraire des afTres de son obsession et contre-balancer la clapette. Peut-être ce système de penser sans cesse à la mort, qui est celui des moines et des philosophes, est-il le plus sage, et, qui sait, le plus apaisant? On ne s'expliquerait pas autrement que les grandes cervelles du genre humainse fussent rencontrées pour l'adopter sôus toutes les latitudes, à toute épo(iue, avec un courage unanime. « Vis avec la mort », dit le proverbe oriental. Il n'y a guère de poètes qui n'aient, comme Lamaitine, salué « la libératrice céleste ». Toujours est-il que Théophile (ïautier, qui, sa vie entière, porta son cercueil sous le bras, dut à cette habitude de pouvoir s'y allonger, l'heure venue, paisiblement. Je l'ai vu s'éteindre dans son fauteuil, les yeux pudiquement clos devant la pâle visiteuse. 11 l'attendait depuis soixante et un ans, et elle ne paraissait l'avoir surpris que [)ar son retard. On eût dit qu'il le lui disait.

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