Souvenirs d'un Parisien pendant la Séconde République (1830-1852)
Il y a une dizaine d'années, nous avions un soir prolongé sans y prendre garde une de ces visites presque quotidiennes que nous faisions à notre oncle Henri Boucher à chacun de nos séjours à Paris. La nuit tombait et nous restions sous le charme de cette heure d'intimité douce et mélancolique où, presque sans parler, on sent vivre et penser ceux dont les sentiments vous sont connus. Au delà des deux fenêtres qui nous faisaient face s'allumaient, à travers les arbres de l'Esplanade des Invalides, les cordons de lumières qui sont les étoiles de la nuit parisienne, tandis qu'à toute distance passaient les vagues
feux lollels (l'iiix i>ihlcs équi|)a<i:es. El cet écho (le la vie active (|ui, sur cette vaste place, nous arrivait lointain et assourdi, symbolisait bien ce qu'avait été le mouvement contemporain pour le philosophe délicat (jui se reposait silencieux à nos côtés. Lui songeail à la séparation que ce crépuscule d'automne faisait [)ressenlir si prochaine et aux adieux toujours assombris de cette crainte (ju'ils ne fussent délinitif's. Ce soir-là, ces réllexions l'amenèrenl à nous dire : a Promettezmoi, mes jielits, (jue lorsque je n'y serai plus, vous ferez pour mes papiers ce que je n'ai pu faire de mon vivant •>. Et nous avons promis.
Sans nous faiie une idée bien exacte de ce qu'étaient ces papiers qui préoccupaient notre oncle, nous avions parfois, an hasard des conversations, pris connaissance de (|uel(iues-unes des pages écrites |)ar lui à travers la vie, sur les événements marquants ou les physionomies intéressantes. Nous avions donc [ui pi-éjuger de la valeur de renscmble, et nolic [»romesse n'était pas uniquement arracluv par le désir d'écarter d'un malade aimé tout snjd de préoccupation.
I )r plus, nous croyons «pic lonl éci'il cinpiun taiil la forme (h* souveniis pr(''s<Mile un inltTcM iiidisiidalilc ri «pic la faveur du public, acquisr à tous l<'s Mémoires, doit s'étendrr même à «'eux <pn ne se présentent [)as avec une illustre signature. (>rtes, il est curieux d'avoir, sur les événe-
PREFACE
ments importants, Popinion des hommes connus, de ceux qui ont en quelque sorte contribué à faire l'Histoire ; mais ce même intérêt ne peut-il s'attacher à l'œuvre d'un témoin obscur et ignoré, si le lecteur découvre chez cet inconnu un grand cœur et une belle intelligence ?
Henri Boucher a eu au plus haut degré ces deux qualités précieuses et une seule chose, la santé^ lui a manqué pour donner de son vivant au grand public l'idée du mérite exceptionnel que se sont plu à lui reconnaître tous ceux qui Font approché.
n était le quatrième fils d'un officier de la Grande Armée, colonel de la Garde et baron de l'Empire, mort du reste peu de temps après sa naissance.
Sauf les huit ans passés au Collège royal militaire de La Flèche et, plus tard, quelques courts séjours aux environs de Paris, à Gaillon, à Evreux et au bord de la mer, sa vie a eu pour cadre un quartier fort restreint de la rive gauche, celui des Invalides. Pour ceux qui l'ont connu, son souvenir est inséparable de celui d'une petite maison de la rue de Grenelle, presque provinciale avec sa cour aux paves moussus et son grand jardin inculte, qu'il a habitée depuis 1867 jusqu'au ^^^^* ment où, en iHy."), la vieille demeure pittoresque a été démolie pour l'aire place à une classique maison de rapport. Il la quitta pour un rez-de-
chaussée de la rue de l'Université dont les fenêtres s'ouvraient sur l'Esplanade des Invalides ; et, lorsque les travaux de l'Exposition l'obligèrent h chercher un autre abri, il sr lixa boulevard Latour-Maubourget vint mourir le i3 Février 1901 juste en face du dôme étincelant qui avait été comme le pôle d'attraction de toute sa vie.
Dès sa sortie du collège, entraîné par sa nature ardente et enthousiaste, il avait rêvé de se rendre utile et d'acquérir la gloire littéraire. La maladie l'atteignit, provoquée par une excessive activité intellectuelle et surtout [»ar le retentissement douloureux qu'avaient sur lui les souffrances de ceux qui lui étaient chers. La mort en Crimée du lieutenant Henri Vuilleinot, (pii élait en (piehpie sorte son disciph^ littéraire, porta au paroxysme cet état nerveux : à partir de iStiy, il se trouva dans la nécessité de C(îsser toute vie active et resta conliné de plus en plus étroitement dans ce qu'il appelaiten souriant sa j)rison.
Pendant celte longue captivité, les aiTections ne lui manquèrent pas. Il avait d'abord v(''cu |)res(pie conslamiuenl avec sa mère, pour lacpielle il a\;iil nu ( iille lonclianl. Sa nièce lilanche, lille de (M-unille, sou lioisiènie lière, venue d'Aliréricî poni (Icmcui'er avec son oncN' ci sa grand'mère et inorleà vingt ans, avait éclairé de la gaieté de son enfance les j)remières années sombres et douloureuses. Enfin après ces deux disparitions
PRÉFACE 5
et alors que le besoin d'une sollicitude constante se faisait plus vivement sentir pour Henri Boucher vieillissant et de plus en plus malade, une autre de ses nièces, Claire, fille d'Emile, son second frère, vint en 1879 se fixer auprès de lui et lui prodigua jusqu'à la fin un dévouement tout filial.
Des affections presque aussi étroites ne cessèrent de l'entourer : camarades de La Flèche, de l'École d'Administration, où il avait été admis à sa sortie du collège, collègues du Ministère de la Guerre où il était entré après un court passage à rinstruction Publique, amis de toute provenance. Tous revenaient sans cesse, lui amenant leurs femmes, leurs enfants et petits-enfants, jeunes et vieux trouvant auprès de ce lit de malade leur lieu de réunion préféré, l'endroit où ils savaient rencontrer toujours bon accueil, conseil éclairé et affectueuse sympathie.
Grâce à ce milieu d'un niveau moral et intellectuel si remarquable, Henri Boucher a conservé jusqu'à la fin toute la vitalité de son esprit. Renonçant à écrire pour les autres, il avait amassé pour lui-même une multitude d'observations, de notes philosophiques ou littéraires embrassant une infinie variété de sujets et qu'il répartissait en dix portefeuilles ou volumes avec préface générale sur le besoin d'écrire et ses obstacles :
I. Aiilohiofjraplue. — .lournal ol Correspondance, Souvenirs d'Enfance.
II. Morale et Philos^ip/ue. — Pensées ou Maximes ; Essais de réconfort ; Ordonnance el conseils pour nn cas de névrose; Des relations, des croyances religieuses.
III. /\<i/cholofjie expèrimenlale. — Sur la Mémoire, l'Imagination, le Héve, le Uire, les Larmes, le Saisissement, les Analogies.
IV. I)n visage des écrirains^ el en (jènèral des indices de leur caraclère et de leur r/énie. — Degré de confiance que leurs œuvres doivent inspirer. Mes rencontres d'écrivains.
\'. /*(tlili(/ne. — De la connaissance des hommes publics ; Eludes politiques ; Portraits.
\'I. liiinjraphie. — Henri N'uillcmot, sa vie^ son journal, ses lettres.
\ 11. (Jrili(pie fjénêrale. — Du Style, des Mots, des Im;»ges, de la musique des Wrs, des Assonances ; Expertises ; (Iritiijuc d'Arl . de la Compétence du Public.
VIII. Criliffue. — .lugemenls sur une trentaine d'Ecrivains; Souvenirs d'Entretiens, de Cours publics.
IX. Eludes sur Victor ////^o ; vicissitudes d'un entbousiasme.
X. Acs Champs- h li/sêes on f" *^ociêtê /l'ançaise en \'J^\).
Pajiiem non classés : Ebauches, Recueil do-
PREFACE
pinions ou les Écrivains jugés par leurs pairs. Tableaux biographiques et synoptiques. Deux siècles de synchronismes littéraires. Trouvailles mnémoniques.
Ce sont ces matériaux de dix volumes qui sont tombés entre nos mains et nous avons été quelque peu embarrassés quant à la manière de les utiliser. Faire les ouvrages, c'était nous substituer presque complètement à Tauteur et ne rien laisser subsister de la forme si personnelle qu'il avait su donner à ces feuillets épars.
Nous avons réuni, sous le titre d'Autobiographie, des morceaux racontant la vie de notre Oncle jusqu'à sa sortie de La Flèche. Pour le reste, une seule ressource nous était laissée : suivre Tordre chronologique et présenter les fragments à la date où ils ont été écrits. Il en résulte un peu de décousu, mais aussi une variété plus grande, la facilité pour le lecteur de choisir le passage qui répond le mieux à ses préoccupalions d'un moment, la possibilité de laisser et de reprendre le livre au hasard des loisirs de la vie agitée qui est celle de presque tous nos contemporains.
Puissent ces Souvenirs d'un inconnu, ces pensées d'un esprit d'élite, trouver auprès du public Taccueil qu'ils méritent! Puisse le lecteur éprouver à feuilleter ces pages un peu du plaisir que nous avons eu à dégager de ces notes infor-
mes, parfois presque illisibles, quelque chose de l'Ame de celui que nous avons aimé et que
nous voudrions inottro f\ sa véritable place !
l^aron 1*all Boucuer et .Maurice Blain.
La Bourboule, 6 septembre 1900.
Mon goût pour les synchronismes m'a conduit à rechercher ce qui se passait le jour de ma naissance. Après tout, ce qu'on pensait dans le monde à l'heure où nous sommes nés est aussi curieux à savoir que la situation des astres, dont on croyait autrefois devoir tant se préoccuper.
Ce n'était pas un jour ordinaire que le 18 mars i83o. L'intérêt historique n'y manque pas.
Il y avait grande émotion à Londres. On y discutait à la Chamhre des Lords sur la détresse des classes inférieures.
Il y avait aussi grande émotion à Paris.
A dix heures, le prince de Polignac, président du conseil, était venu chez le roi et l'avait accompagné à la messe. La Dauphine était allée à Villeneuve-l'Etang ; le duc de Bordeaux, dans le parc de Bagatelle. Enfin le maréchal Oudinot
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faisait inanfriivrerlaLrnnlo nioiifnnto «Inns la roiir des riiilcrics.
A ouzo lieui<'S cl (Iciiiir, mjhvs la messe, (llnulcs X reçoit, salle du trône, la ij^ramie dépiilalioii (1(* la Chambre, j)résentée [»ar le marquis de Dreux-Brézé, grand-maître des cén''inonics, et Hoyer-Collard lit la fameuse adresse qui taisait présager la révolution de JuilNi.
Le soir, le roi travaille avec Ir ministre de l'Intérieur, monsieur de Monlbel.
Le même jour, (iuernon-Uanville. ministre des AHaires ecclésiastiques et de l'Instruction pul)li(|ue, écrit au Conslihillon/u'l pour ra|)peler son discours : « Nous maicherons invariablement dans les voies constitutionnelles ».
Gouvion-Salnl-Clvr est mort la vrille aux îles d'Ilyères : apo|)lexi«\ Lamartine, (jniiii douloureux événement avait ap[H'lé à l)ii(»n, vient d'arrivrrà Paris. Sa réception à i'Académi»» aura lieu dans peu. La mort de Lévis «d Lally-Tollendal ()u\re deux vacances; candidats : Ségur, Pongervillc, Ancelot, Cousin. Le coude de ViL lèle, parti le 17, ost sur la route de Toulouse h Paris.
( )ii jnnail le iS :
A la ( lomédie l'ran(;aise : llci-mini on riinnncnr cfislil/fin. — A rOdéon : les (^omcdicns et [Ine fric (le Xi'ron. — An iluNUre de Madame : iXoiivcan l^onrcctuKjndc^ Seconde Année, i Amant prèlêy le ]'ien.r mari. — A la (iaieté: Oh (jn'ncnni! — A la Porte Saiid-Marlin : \-i-ni. — Aux \'ii-
riétés : rOiirs et le Pacha. — Au Diorama, le Déluge peint par M. D a guerre.
Le Moniteur du 19 annonce que le général Teran est ministre de la Guerre à Mexico à la suite de la révolution de Jalapa ; que Mme Courier est mise en liberté.
Il annonce aussi une seconde imitation hur- \esque d'Hernani à la Gaieté sous le titre : Oh! qunenni!\j>^ première s'appelait N-i-ni, Cette parodie suit l'original scène par scène. Voici deux couplets bissés du vaudeville final :
« Plus d'un grand homme au berceau Dit qu'il a tué Rousseau, Que \'oltaire est éclopé, Que Racine est enfoncé.
Olî ! qu'nenni !
Si quelqu'un disait ici Qu'î'auteur qui fit Ilernani Est un liomine sans talent, • On répondrait à l'instant :
Oh ! qunenni ! »
La troisième parodie fut Harnali ou la contrainte par co/' au Vaudeville — Arago, directeur. — Larancune veut épouser sa nièce Ouasifol. Harnali, il n'assomme jamais, mais il est assommant. — Arnal et Mlle Brolian.
Ma bonne ou ma mauvaise fortune
m'a fait naître l'enfant d'un ex-colonel de l'Em-
pire réduit à la demi-solde et relire à Neuilly, sur la vieille roule, à quelques pas de Courbevoie. son lieu <le naissance. C'élail peu de mois avant la révolution <le.luillel, et le jour même où l'adresse des !>2i fut solennellement remise à Charles X.
Gel événement était pour mon père d'un heureux au<j:ure. La chute des l^ourhons s'en suivit en elTet comme une conséquence presque inévitable, et il fut chargé par le général Fabvierde procéder à Courbevoie au licenciement de la garde royale.
C'est de cette même caserne de Courbevoie que son père était parti, le lo Août 1792, pour aller se faire massacrer dans l'escalier des Tuileries. Mon |)ère lui-même qui, à peine Agé de vingt ans, portail déjà comme garde-suisse la cocarde blanche, ne fut sauvé (|ue par miracle de la main des révolutionnaires. Ils lui avaient mis la léle sur une borne pour la lui couper, lorscprun restaiiral(Mir dr l'avenue de Neuilly, nommé Sabbat, était parvenu à les en détourner.
Mon père rappela sans doute ces souvenirs aux Suisses mutinés. Toujours est-il (ju'il s'actpiitta avec tant de bonînnir et de prudence de la délicate mission (pi'il avait assumée, qu'il ne tarda pas à être rendu au commandement d'un régiment. Il tint i^arnison dans plusieurs villes du Nonl ; mais, déjà atteint d'une maladie incurable, il revint mourir rue de \ augirard, dans un piedà-lerre où ma mère était restée avec ses enfants.
.l'avais dix-Iniit mois. .î«^ n ai, bicMi entendu,
gardé aucun souvenir de cette époque et de ce grand malheur.
Ma mémoire ne s'éveille que dans
le quartier du jardin des Plantes, rue Saint-Victor, où ma mère alla s'établir aussitôt après son veuvage.
De cette vaste maison, je ne me rappellerais peut-être que la haute porte cochère si, un soir que je rentrais de promenade avec mes frères, l'un d'eux ne s'était avisé de me montrer la lune reflétée dans un seau d'eau. C'est là ma première impression ineffaçable. Elle suffît à me rappeler toute la disposition des lieux environnants, du vestibule, de l'escalier à gauche, le coin de la cour où était placé le seau, l'écurie qui se trouvait à droite.
Quant au haut de l'escalier, la porte de notre logement à gauche et la salle à manger en entrant, ont aussi été sauvées de l'oubli par suite d'une chute que je fis sur le palier en échappant aune poursuite qui m'avait été faite autour delà grande table. Je me fendis la joue sur un pot de fleurs ; et j'en garde encore la cicatrice.
A ces deux souvenirs, se joint celui d'un calme et silencieux cabinet où je montai un jour visiter notre, voisin l'architecte. Je le vois encore, assis à sa table au milieu de ses livres, la fenêtre à sa droite, et m'accueillant avec un sourire. Je
me suis toujours liL^urc quej'aviiis pris là le respect de riioiuine d'études.
Jetais bien petit, je ne savais pas
encore lire, lorsqu'on me fit présent d'une collection de gravures représentant les plus belles cathédrales de France. On n'eut* besoin de me les nommer (juc deux ou trois fois pour que je fusse (•a|)ablc de les désiifiier. Dieu sait le plaisir <pie ma mère prenait à me faire dire devant les gens en visite : Voici la calli<''drale de Bourtccs. \'oici la cathédrale de Heims. N'oici la cathédrale de lîcauvais. (Ihacun s'extasiait devant une pareille mémoire. »< (Test prodigieux, s*écriait-on, cet entant ne distingue pas les lettres, et il discerne ainsi l'aspect de chaque église î Cela indique de grandes dispositions pour les arts, disait un architecte ; et peut-être, ajoutaient certaines dévotes, |)Our la voiation religieuse. »
Or, il y a peu d individus aussi mal dis[)osés que moi, non seulement pour retenir, mais même pour remanpier les dillercnces qui existent entre les fat^*ades gothiques. A quarante ans, je ne suis pas mieux doué à cet égard (jn-i cpiatre. Mais ce «jue je me gardais bien de dire, c'est que, devant chaque cathédrale, je reconnaissais 4juel(|ue personnage que le caprice du graveur avait placé là, tantôt une belle dann' et son |)etit chien, tantôt un groupe d'enfants, tantôt une chaise à porteurs.
AUTOBIOGRAPHIK
Forte de cet exemple et de bien d'autres qui ne signifiaient pas davantage, ma mère pensait que je pouvais tout apprendre. Voyant que je me rappelais nettement ce qui m'était arrivé depuis Tenfance, que je racontais d'une façon exacte ce que j'avais entendu dire et ce que j'avais lu, que je récitais même des fables avec facilité, elle ne croyait pas se tromper en assurant à mes professeurs d'une manière générale que j'avais beaucoup de mémoire. Mais le premier maître un peu attentif que j'ai eu, à l'âge de neuf ans, M. Potdevin, de Saint- Germain-en-Laye, remarqua vite que j'avais plus d'attention et de réflexion que de mémoire.
La mémoire, si on la prend dans son sens simple, c'est la mémoire qui n'a besoin d'aucune aide, la mémoire irréfléchie, brute, naturelle, celle qui retient les mots dénués de sens, ceux qui ne peignent pas, qui ne sonnent pas, les mots techniques ou étrangers, les noms propres ; c'est celle encore qui retient les numéros, les nombres, les mesures, les dates. Or, je n'avais précisément aucune de ces mémoires qui mènent à l'Ecole polytechnique ou à l'Académie des Inscri[5tions. La moindre tournure latine me déroutait. Quant aux mots, ils glissaient à plaisir sur ce que Hetzel appelle <( l'ardoise de sa mémoire ». Malgré mille eflbrts, ni le grec, ni falleniand, comme mots, comme grammaire, comme syntaxe, n'ont pu davantage s'y graver. Tout ce qui
ne tombait pas sous la sensation vive ou le raisonnement m'échappait, et comme le raisonnement avait lui-même plus d'un compartiment fermé, je ne réussissais à saisir ni le lien des langues, ni les arguments arithmétiques ou algébri(|ues un peu compliqués.
La mécanique n'élail pas davantage mon fait. Le don d'observer comment une chose est agencée ou construite me manquait. L'idée même ne m'en venait pas, comme elle vient à ceux qui veulent imiter.
Je n'avais pas non plus la mémoire qui mène à l'Académie des Beaux-Arts. Nulle observation des voies et moyens, des distances, des proportions: nulle distinction vraiment fine des nuances, de la couleur, de la ligne, hupossibilité d'évoquer et de dessiner, fût-ce par à peu près, les monuments les plus admirés, tels que l'Arc de Triomphe, ou les plus chers objets de souvenir. Les objets d'art ne me fra|)paient (pie par l'ensemble et parles qualités les moins analysables, celles (|ui causent l'émolion admirative.
Au collège, tout es|M)ir de grades et de distinctions me l'ut donc retiré, dès que j'entrai dans les classes de ni.'ith(''inali<pies (*t de (lessin, vers quator/<' ans. Dans ccUrs «lihs (rhumanités, je dissimulai plus aisémcnl jus(pi*au terme des études. Je me relevais d'ailhnirs par tout ce qui touchait à la pensée,»^ la langue littéraire; parla narration, l'analyse, le raisonnement, le sentiment, le goût de l'harmonie, la diction. L'Aca-
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demie française, celle des Sciences morales et politiques, voilà les seules sections de Tlnstitut dont je pouvais espérer de comprendre les travaux, sauf la dialectique métaphysique, en tant qu'analogue à la logique mathématique.
L'histoire dite philosophique à la Guizot me fatiguait beaucoup par ses considérations mal commodes à vérifier.
En somme, pour que je retinsse quelque chose, il fallait que mes facultés ou émotions naturelles fussent intéressées et mises en jeu. Encore cela ne suffisait pas toujours. Ce serait une erreur de croire qu'on retienne tout ce qui étonne, plaît ou amuse; tout ce qui excite l'intérêt, la curiosité; tout ce qui satisfait l'intelligence ou le cœur. La mémoire n'est pas en raison du désir. Souvent il y a des conditions imposées, telles que la nécessité de réapprendre deux et trois fois, d'isoler rimpressio-n, de l'encadrer.
Je ne me souviens d'avoir été conduit qu'une fois au tombeau de mon père, au cimetière Montparnasse, (rétait en i834, j'avais quatre ans, je commençais à lire.
Il faut croire que je fus intéressé par l'étroitesse du sentier si bien en rapport avec mon âge et qui se prolongeait, inondé de soleil, entre les grilles et les jardinets, car chacun de ses cailloux brille encore dans mon souvenir. Et puis le
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silence de ce vaste enclos où ion entrait sans demander permission à personne, les recommandations (jii on n ii\nil pa> manqué de me faire, devaient me tenir en élal de sérieuse attention.
Nous nous arrélAmes eniin; et, sur la i^auche, je vis une pierre étendue déjà brunie. Un vigoureux saule pleureur, placé à coté, ajj^itait sur elle une ombre légère. Sur cette pierre, on ne lisait que deux initiales, deux 13. On niN'xpliqua que cela signiliait baron Boucher, et que mon père reposait là.
Le visage de mon père ne m'était connu que par un masque de plâtre moulé dans l'immobililé placide de la mort. Je me faisais de lui l'idée qu'on a d'ordinaire d'un aïeul disparu depuis longtcMiips. Je n'éprouvais donc à regarder cette pierre aucune autre émotion que celle d'un grand respect.
Je nv ]\\c lappelle pas si j'i'lais scnil avec ma mère ; mais il me send)le bien (ju'elle était accompagnée par Hnlalie Gérard, qui m'avait élevé jus«{ue-là, cl cpii. avant de se séparer de nous, avait sans doute voulu revoir le tombeau de son oncle.
J'étais de ces enfants que les visites troublent, (jui se montrent inquiets des nouveaux visages. Je disais à la digne nièce de ma
mère qui m'a élevé : Viens-nous-en, viens-nousen dans ma chambre !
Ma mère, qui me semblait sévère, attribuait aux inquiétudes d'Eulalie cette frayeur nerveuse. Il était impossible d'être plus timide que ma cousine— elle me voyait toujours en morceaux — et plus imprudemment docile aux exigences d'un enfant.
Le jour où je passai sous la direction maternelle m'est resté. C'était rue de Babylone. Les émotions de la rue de Choiseul, de la rue de la Tour-d' Auvergne^ du départ de Falaise, de la rue d'Assas, n'étaient pas faites pour me rendre moins impressionnable, moins accroché au mât dans la tempête. Les deux séjours à Saint-Germain et entre les deux à Batignolles, me rele-, vèrent cependant.
Je voudrais démêler ici comment
le goût des lettres se développe chez un enfant.
C'est à Saint>Germain-en-Laye, c'est pendant ma dixième année, que je l'ai distinctement senti s'éveiller ou se réveiller en moi. A cinq et six ans, rue du Bac et rue de Choiseul, premiers germes. A Falaise, j'avais goûté toutes sortes d'impressions de campagne, mais le goût de la lecture était resté suspendu. Aux Batignolles, j'avais joui d'un riant jardin, d'un milieu aisé, affectueux, encourageant mais bourgeois. A Saint-Germain,
je rencontrais un entouratre plus distingué, plus grave, et une maison faite pour me laisser de profonds souvenirs, une bibliothèque vaste et recueillie, une pension dirigée par des maîtres ingénieux, stimulants, une forêt pleine de mystères et de surprises, enfin de premières épreuves dans le sein même de la famille avec la perspective d'un prochain exil dans un collège lointain.
Que de fois je suis revenu en imagination dans cette vieille rue des Ecuyers en forme de fer à cheval carré, sorte de cul-de-sac où personne ne passait jamais et qu'ennoblissait le nom de l'hùtel de Duras. Je revois encore, au milieu de sa partie la plus reculée, la façade délabrée de la maison du docteur Marcus avec, au rez-de-chaussée, son cabinet redouté de chirurgien, et, au-dessus, la fenêtre en guillotine d'où un gros perroquet répondait aux cris de ceux dont on arrachait les dents ; la cour un peu sombre ; l'écurie h droite flanquée de deux hauts mûriers, un blanc et un noir, celui-ci jonchant les pavés de ses fruits sanglants (pii tachaient le dos du chien du logis ; en face, au premier étage, les cinq ou six fenêtres occupées par mes parents et le rez-de-chaussée habité par le docteur, sa femme et sa fille unique.
L'asj)e(l (lu docteur Marcus répondait tout h fait à la sévérité de son nom. 11 avait un profil vraiment romain, un regard pénétrant, une démarche imposante, et quand il montait à cheval, pour aller se joindre à quelque chasse
du duc d'Orléans, il avait la prestance et Tair de dignité d'un maréchal de France. Un ruban de soie noire qui traversait obliquement son beau front et cachait son œil gauche qu'un accident lui avait fait perdre, achevait de donner un aspect tout militaire à son visage ferme, coloré, un peu dur. Sa voix pleine d'autorité, légèrement nasale, était lente et habituellement railleuse ; mais quand il était en bonne compagnie, il savait en adoucir les inflexions impérieuses jusqu'à la rendre gracieuse et caressante.
Il était facile de comprendre comment il s'était fait goûter des princes. Je me souviens de l'agrément et de la distinction avec lesquels, quand nous étions autour de la table à thé, il aimait à raconter ses souvenirs de la guerre d'Espagne ; et l'art avec lequel, sans avoir l'air d'en grossir l'importance, il nous faisait attendre le dénouement des situations les plus dramatiques.
Toute une légende grossissait pour moi son prestige de chirurgien. On disait que les demoiselles des Loges fuyaient jusque dans les caves quand il apparaissait dans la grande avenue pour faire sa visite de dentiste; [on racontait qu'il avait recousu les entrailles d'un voiturier... Tout cela me rendait peu jaloux de me rencontrer sur son chemin. Cependant il était bienveillant envers moi ; il s'était montré homme de goût en me donnant un livre où, parmi les enfances des grands hommes, se trouvait racontée celle de Dupuytren. Je pense que c'est ce qui
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avait décidé de son choix, car il le rappelait à quelques é^^Mnls.
11 aimait beaucoup rélégance, les beaux aiiieiiblements: il avait été fort dépensier, disait-on; il ne s'était confiné dans celte petite maison (|ue par force majeure. C'était par un reste de ses goûts de jeunesse qu'il s'était passé le luxe d'une petite faisanderie. 11 avait on ne peut mieux élevé sa fille qui tenait de lui ses instincts aristocratiiiues. Elle était née les épaules un peu hautes, et il se vantait d'en avoir fait la svelte jeune fille que l'on admirait, en lui faisant porter des seaux d'eau dans son enfance.
Grande, brune, à la physionomie rieuse, piquante et Hère, au parler vif et décidé, mademoiselle Jenny, (juand j'avais bien retenu un (les rois de France, me menait à travers le salon dans le jardin pour m'y faire admirer une sorte d(' palais des Tuileries en lil de fer avec dômes en lil( Is, cpii tenait loulr la larti^eiir. Là s'entrebatlaient d'admirables faisans dorés, toujours pleins de jalousie^ et de courroux. Deux autres ki(>S(]U(^s isolés enfermaient les faisans aiyentés. On ne piiiélrail chez ces énormes oiseaux (ju'en se garant, avec un balai, des coups de bec. Cette faisanderie royale, précédée de gazons et d»' IhMirs. se dcHiicliail sur im massif de grands ;iilii<^s (|in ('tînt poni" moi nu diminutif de la lorct. Il v avait dans ce massif un baijruenaudier iVi hicnt, arbre merveilleux dont les gousses gonlléesd'air éclataient bruyamment sous nos doigts.
C'est sur le jardin que donnait la
fenêtre de la bibliothèque qui servait en même temps à mon beau-père d'atelier d'agrément ; aussi l'entrée m'en était-elle doublement défendue.
A gauche se trouvaient le tour, les beaux instruments, les fragments d'ébène et d'ivoire, les petits chefs-d'œuvre déjà presque achevés, coupes, salières, manches de poignard ciselés et fouillés avec une rare adresse; à droite, les rangées de volumes allemands et français dont une haute échelle roulante facilitait l'escalade; près des fenêtres, deux caisses énormes contenant les œuvres de Humboldt et du docteur Gall.
Gœthe, Schiller, Klopstock m'étaient tout naturellement interdits puisqu'ils étaient édités dans le texte original; les éditions françaises d'histoire ou de littérature classique ne m'arrêtaient qu'autant qu'elles étaient ornées de gravures dramatiques comme V Histoire delà Révolution de Thiers ou le Théâtre de Delavigne ; et si je m'oubliais parfois au haut de l'escalier roulant, c'est que j'avais trouvé sur une table quelque roman loué de la veille que je lisais là plus à moil aise.
Je me souviens d'avoir ainsi dévoré le Jean Cavalier d'Eugène Siie, assis sur les dernières marches, et d'avoir été absorbé par les intrigues du chef camisard au point de n'avoir pas entendu la rentrée du maître de la maison. Ce jour-là fort heureusem.ent il ne fit que traverser la pièce
sans lever les yeux et j eus le temps de me dérobera la première mauvaise humeur.
Dans ces cas-là, c'était ma mère qui avait à soutenir le feu toujours très adouci des reproches; c'était elle en elTet qui, se laissant gagner par mes prières, mettait dans ma main le bienheureux boulon de cuivre à l'aide duquel je pénétrais dans ce paradis de la pensée. Elle-même n'était quelquefois pas t'Acliée de m'y suivre, mais alors c'était pour m'ouvrir les caisses mystérieuses qui contenaient les volumes et les grands atlas du docteur Gall. Elle prenait un singulier plaisir à voir ces vastes in-folios entre mes petites mains; accoudée sur la table où elle les déposait, elle m'écoutait lire avec un intérêt qui doublait le mien et Télevait jusqu'à l'enthousiasme.
Elle avait alors (piaranle-six ans, mais comme son visage distingué (*l sj)irituel la faisait jKiraître encore jeune ! Avec (juelle vivacité attendrie elle me regardait! Ouelles espérances elle fondait, hélas ! sur ce goOt de l'étude qu'elle avait en- In'vu chez son père et (ju'elle retrouvait pour la première fois dans son dernier-né ! Combien il a fallu >-aballre de ces cliAteaux en Espagne ! Mais aussi ipiel livre élail plus propre, entre tous les grands ouvrages de science, à se mettre, malgié sa ])rot'ondeur et la majesté du sujet, au niveau d'une intelligence d'enfant, grAce à la vérité, à la (•larté, à la sagacité amusante des observations et des récits qui y étaient répandus à profusion.
Comment n'eût-il pas aidé cette petite intelligence à faire briller le peu Je remarques qu'elle avait faites soit en jouant avec des animaux soit en se querellant avec des camarades d'école?
Mais je n'ai pas encore parlé de
mon beau-père.
Parmi les hôtes de madame Bailly, celui qui était pris en plus sérieuse considération, était un ex-secrétaire du ministre des Villes libres d'Allemagne, personnage grand et robuste, ayant à peine passé la quarantaine, au visage frais, brun et coloré^ au menton plein, à la bouche fine et ferme, portant le nez en l'air d'une façon assez moqueuse, et qu'une aiïection de la vue obligeait à porter constamment des lunettes bleues, en même temps qu'elle l'empêchait d'écrire autrement qu'en tremblant.
Il prenait volontiers la parole, surtout pour contredire; et c'était lui qui d'ordinaire fermait les discussions, en homme sûr de soi et sans faire attention au grommellement sourd des commères ou aux protestations marmottantes du vieil Anglais, M. Edwards, dont il connaissait d'ailleurs l'entêtement. Autant il avait de déférence et d'attentions pour ma mère, autant il semblait tenir en parfait dédain toute la partie féminine de la table d'hôte, composée surtout de vieilles rentières de commerce, escortées de leurs dames
de co!iî[)ai>iiic. (^cs dernières qu'il appelait assez brutaleiiieut dans le particulier « des videuses de pots de chambre » excitaient au plus haut point sa verve germanique.
Je me souviens (ju'iiii jour, après huir avoir accordé le droit de réj)lique, ne tenant j)lus devaiU le ridicule de leurs raisons, il serra les lèvres pour ne pas éclater de rire au moment précis où il venait d'y porter une gorgée devin. La force de l'ironie l'emporta, le ressort partit malgré lui, et, comme de la bouche d'un joyeux triton, cinq ou six gerbes de rubis d'une finesse extrême vinrent pleuvoir sur les têtes des personnes assises en face de lui, sur moi entre autres, ce qui n'était rien ; mais, ù confusion ! ô désespoir 1 (juehpies gouttelettes parurent s'égar(M' jus(pie sur la cheNclure de la p(M'sonnc qu'il respectait h^ plus au monde, sur ma mère elle-même, dont le rire ne put parvenir à ramencM'lesieii. .le n'ai j)as besoin diMlirfMpi'il donna toutes les marcjues de contrition imaginables; il se crut même obligé de faire une visite^ dVxcuses ce soir-lh.
C'était (Ml ell'et une grande^ mortilication pour un liomme «pii, non seulemeid, a\ail un récd bon Ion, mais (|ni sr piquait d'aNoii" (''lé initié aux coin ('iianccs de l;i incillcnrc .^oci(''t('' IVancaise et (jui gardait soiginuisement dans une boîlt^ de palissandre les invitations ([u il a\;iil i-e(;ues pour assist(M* a\(M' son ambassadeur aux bals de la Cour.
Gela ne le guérit pourtant point, bien entendu, de sa pente naturelle à la raillerie et au despotisme d'opinion. Un jour que ma mère, étant indisposée, n'avait point paru à table, il me fit placer d'autorité à côté de lui, ce qui ne me plût qu'à demi; mais, ce qui me déplût absolument et me mit en pleine révolte, il prétendit m'obliger à manger d'un bouilli détestable dont la mère Bailly elle-même n'osait faire Téloge. La scène fut vive. A l'issue du repas, je courus en larmes réclamer vengeance auprès de ma chère malade que je vois encore dans son lit et la suppliai de ne jamais me donner un pareil despote pour beau-père. Elle me calma en souriant, surprise de ce que j'avais une telle prévision de projets qu'elle ne se rappelait pas m'avoir jamais laissé pénétrer mais que le rude empire que M. lïeydt venait d'essayer de prendre sur moi suffisait à me confirmer.
Au fond, c'était un excellent homme. Ses apparences un peu dures tenaient beaucoup à son organe étranger et aussi à la maladroite habitude qu'il avait de soulever le bout de sa grosse canne lorsqu'il grondait comme s'il eût eu envie de la lever tout à fait, ce qui était loin de sa pensée. Les mouvements de cette canne n'étaient que le prolongement inoffensif de ses gestes, mais ils suffisaient à froisser famour-propre d'un enfant tier et délicatement élevé. Il était en réalité d'un caractère paisible et doux, beaucoup moins irritable qu'on n'eût pu l'attendre d'un
homme drjà atteint daltaques d'apoplexie prêtes à se renouveler et dont la carrière se trouvait prématurément interrompue, alors que sa prévoyance lui avait à peine assuré quelque fortune.
Il savait plusieurs langues, en connaissait les littératures; il avait été éditeur-libraire à Paris avant d'être attaché au ministre RumpfT. Ce dernier le tenait en grande estime.
Son intérieur soigneusement tenu, les meubles, les gravures dont il avait fait choix pour l'orner, l'importance de sa bibliothèque annonçaient un homme instruit et un homme de goût. C'est ce que confirmait sa conversation.
Il trompait ses heures d'oisiveté en tournant avec adresse une partie des jolis objets qui décoraient sa cheminée ou ses tablettes. Il voyait peu (le monde et gardait dans sa solitude une philosophie réelle. Il lui échappait de dire : « Je n'ai j)as à me plaindre ; j'ai été dix-huit ansparfailrment heureux ». Un buste de cfrandeur naturelle, celui d'une femme élégamment mise, à coilTnre haute, (juil tenait en lieu apparent, aurait peut-être servi à expliquer cette exclamation. Mlle avait été, disait-il, la bénédiction d'une f.unilb' au milieu de laquelle il avait longtemps vécu.
11 espéra retrouver le bonheur en épousant ma mère. Il lui monira en effet une alTection entière, un prii (rop exclusive même on ce qui me concernait. Malheureusement il fui frappé presque
aussitôt, et ne dut guère aux soins dévoués de sa femme que la prolongation du plus douloureux état de paralysie. Tous deux étaient venus demeurer dans la maison du docteur Marcus, au fond de cette cour dont la mère Bailly occupait Taile gauche.
Ce qui décida peut-être le plus de
mon goût pour la poésie et surtout pour la diction, dès Page de dix ans, c'est un excellent exercice qui se pratiquait à la pension Cleiftie.
Au premier jeudi de chaque mois, tous les élèves étaient réunis dans la plus vaste classe et chacun d'eux, depuis le plus petit jusqu'au rhétoricien le plus barbu, était tenu de monter dans la chaire et d y débiter une pièce de vers à sa taille. On commençait par le Loup et r Agneau, le Coq et la' Perle, et on s'élevait peu à peu, l'intérêt grandissant tout naturellement, jusqu'aux odes de Lamartine et de Victor Hugo et jusqu'aux colloques à deux personnages de Racine ou de Corneille.
J'attendais impatiemment ces séances trop rares à mon gré. J'accourais aussitôt après déjeuner pour en savourer les apprêts. J'ai encore dans Toreille le bruit des grands verrous que M. Potdevin relevait et abattait pour permettre le reploiement de la cloison de séparation des deux classes principales. Quelle belle minute de
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confusion ! Comme je me précipitais pour avoir une bonne place ! Et que c'était amusant, ces premiéivs voix grêles et halhulianles de sept et liuit ans. ( JiH'llt' hàle 1rs pauvres petits avaient de redescendre ! Mais le crescendo s'accentuait vite.
Au milieu de mon groupe de dix à douze ans, je tenais assez bien mon rancf. Ma fidélité de mémoire me donnait de l'assurance. J'étais cependant primé de beaucoup par un nommé Girardel qui. plus lard, comme professeur en Hussie, devait mériter la conliance du fameux général Skobelef et devenir son initiateur aux beautés de notre littérature. Il avait un visage sérieux, franc et décidé, dont le calme contrastait avecla vivacité espiègle de celui de son frère, plus jeune d'un an, futur officier, (iirardet aîné avait un débit judicieux, sans éclats mais barmonieux et animé. Il interprétait déjà très suflisamment l'ode sublime :
«' Mil liuitcont on/.olo t('mpsoùdesi)euplossansnonibro... »
C'est de sa boucbe que j'appris pour la première fois à en goûter le baut lyrisme, à en accepter les audaces. Je me souviens que rien ne me beurtait dans ces stropbes lancées à plein vol, rien... excepté pourtant la « goutte de lait au boul du sein restée >• qui, à cet 'âge, me semblait une image quelque peu sbocking. Est-ce pour cela que depuis, tout en faisant la part de 'attendrissement paternel, ce genre démotion
prêté à Napoléon m'a toujours laissé gêné et indécis, lorsqu'on en a discuté devant moi ?
Quoi quil en soit, la succession précipitée de tant de tableaux magnifiques élevait mon imagination à un tel niveau que, de tout ce qui se déclamait ensuite, je ne songeais à rien retenir malgré l'importance croissante des interprètes et l'attrait de la forme théâtrale.
J'écoutais cependant avec intérêt les apostrophes de Néron à Britannicus qui clôturaient et je n'ai oublié ni les noms des acteurs, deux bacheliers de la veille, ni leurs attitudes superbes. Renard, qui jouait Britannicus, était grêlé, blond et assez mince de taille. Dubut, brun, vigoureux, coloré, avait beau chercher à l'écraser de sa voix retentissante, il lui cinglait habilement les répliques. Dans cette chaire étroite, le duel devenait un corps à corps.
La séance qui précéda la distribution des prix de 1840 fut une occasion de sélection de la part de nos maîtres qui voulaient donner au public quelques échantillons des résultats obtenus grâce à cette ingénieuse méthode d'enseignement littéraire de chacun par tous. Comme je venais d'apprendre le Coin du feu de Delille,je fus prévenu que j'étais désigné pour faire patienter et sourire les braves négociants de Saint-Germain venus pour voir couronner leurs fils, et, avant que Girardet leur fît apparaître Napoléon à travers les nuées et dans le tourbillon des batailles, je devais tout bonnement leur montrer le digne
abbé, derrière un double paravent, tisonnant avec ses pincettes fidèles, regardant frissonner l'ean de sa cafetière et décfustant la l'ève de Moka dans I (Miiail du .lapon.
Si modeste qu'il fût, ce rôle nir paru! fout de suite au-dessus de mes forces et surtout de mon courage. Mon inquiétude alla croissant jusqu'au grand jour. Quand il arriva et que je pénétrai sous cette lons^ue et vaste tente aux festons de verdure, que j'entendis préluder les musiciens^ que je nombrai ces rangées de fauteuils et de chaises qui se remplissaient peu à peu, toute espérance de tenir tète à un pareil auditoire senfuit de ma cervelle. J'aperi^-us heureusement sur l'estrade le professeur assis devant la table somptueuse où il achevait de ranger les prix. Je montai vers lui, lui confessai mon trouble et le suppliai de me rayer de la liste. 11 me regarda ironi(piement de ses yeux de braise aux épais sourcils et, après quelques objections de pure forme, me dit avec une facilité qui me charma : « Qu'à cela ne tienne après tout ! votre mère m'a déjà parlé dr votre frayeur. Iranipiillisezvous, j'etTace votre ncnn. Retournez à votre place ».
PlcMii de sécurité, je vis la cérémonie commencer et mes petits camarades dédier l'un après l'autre, plus ou moins troublés devant le terribh' public, .l'attendais que (iirardet se levAt quand, à ma stupéfaction profonde, j'entendis retentir mon nom accosté du titre de la pièce.
L'indignation me prit à la gorge. Je ne pouvais revenir d'un pareil manque de foi. Je m'estimai perdu. Quelqu'un qui devait être le traître luimême me prit par le bras, je m'avançai, les yeux obscurcis, pâle comme si j'allais m'évanouir. J'aperçus pourtant au bas des marches ma mère qui était peut-être de connivence mais qui s'inquiétait et m'encourageait de son meilleur sourire. Près d'elle, Mlle Marcus et mon frère Camille.
D'une voix étranglée, je lançai sur un ton suraigu des plus comiques les trois premiers mots du vers :
« Suis-je seul, je me plais encore au coin du feu... »
puis, comme les intéressés l'avaient prévu, la mémoire me revint, j'entrai dans le ton et j'allai jusqu'au bout d'une assez bonne haleine. Malgré les applaudissements, je revins à mon banc mal remis d'une alarme si chaude et bien convaincu que mon grand frère, dont les rires et les agitations d'épaulettes ne m'avaient pas échappé, ne m'épargnerait pas ses railleries. Que de fois en effet à travers la vie, il s'est amusé à me rappeler mon air de pierrot enfariné et à imiter la voix de fausset dont, au sortir de mon anéantissement, j'avais proféré le fameux « Suis-je seul ! »
Mais le destin me réservait à l'heure même une forte compensation. Après déjeuner, ce même frère qui sortait du collège militaire où
j'allais le remplacer, voulant ouvrir nos vacances par une tuerie de moineaux clans la faisanderie du docteur Marcus, m'emmena à travers la ville pour acheter un long tube de verre et des pois secs. Nous entrons chez la marchande de graines, une jeune femme d'agréable visage. Elle allait nous servir et soufflait son sac, quand tout à coup elle s'arrêta et s'écria en me regardant : (( N'est-ce pas vous, mon petit ami, qui avez si bien répété des vers ce matin à la distribution de M. Clciftie »? Je laissai mon frère se faire modeste pour moi, mais je goûtai avec délices les compliments qui ne me furent pas ménagés. Comme Balzac, quand la pâtissière de la rue Royale laissa tomber son assiette de gAteaux, je connus ce que c'était (jue la gloire ! 11 me sembla que toute la ville devait partager la bonne opinion de cette aimable grainetière. J'étais vengé !
Le souvenir de ce petit incident m*a suivi et soutenu au collège, au moins dans les premières classes. Etait-il complètement perdu quand, dix ans après, je me présentais rue de la Victoire chez Mlle Georges pour obtenir ses lei^ons ?
.lusqu'à TiMitrée au collège. les
hommes instruits qui ont mis en moi quehpie chose de leur sérieux sont: M. Hobert, architecte ; M. Bernier, directeur de maison de santé ;
M. Toursel, artiste; M. Dasnières, artiste et... aristocrate ; M. Heydt, amateur de livres et d'art ; AI. Marcus, médecin.
Je ne parle pas des maîtres, MM. Guillemard, Edwards, Cleiftie et Potdevin. Les enfants ne les imitant pas, les maîtres n'influent que sur l'esprit de leurs élèves, très peu sur leur caractère et leurs mœurs.
Les hommes purement aimables, mais bourgeois, MM. Robin, Dufriche ; les domestiques aimés, n'ont point exercé d'action sensible.
Les dames ou jeunes filles ont peu influé sur moi. J'en ai peu connu du reste, sauf, vers neuf ans, Mlles Désirée et surtout Jenny. Toutes les femmes étaient pour moi concentrées dans ma mère, influence considérable.
Mon frère Camille m'a donné de ses goûts.
' A mon entrée au collège à dix ans,
^''avais lu ou appris en fait de vers : de Lamartine, Bonaparte; de La Fontaine, des fables; de Florian, des fables et Tobie\ de Casimir Delavigne, des Messéniennes ; de Molière, quelques scènes; de Saint-Lambert^ la Chasse du cerf; de Gresset, Verl-Vert) de Voltaire, Mérope, et des fragments de la Henriade ; de Victor Hugo, Napoléon II ; de Delillc, le Coin du feu^ répété en public.
Aux jeudis de M. Cleiftie, j'avais entendu dé-
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chiiiicr une dizaine de morceaux, notamment le Grillon.
J'avais entendu lire des fragments des Enfants d Edouard, et vu jouer liiuj-Blas et Milhridale.
En fait de prose, je connaissais Ivanhoë, Rob- Fh)i). Gui) Mannering et 0 tient in Durward, de Walter Scott ; Jean Cara/zer d'Eugène Siie; TélènuKjiie ; les Enfances célèbres, de Mme Foa ; les Mille et une Xuits; les Contes de Perrault et diverses publications telles que le Journal des Enfants, le Magasin Pittores(jue, la Mosaïque, le Dictionnaire de Morale et les Atlas du docteur Gall.
J'avais vu les musées et le Muséum.
Je me souviens assez mal do mon
arrivée à La Flèche, à l'Age de dix ans. J'entrevis à peine dans l'ombre la route suivie par la diligence (jui nous déposa le soir, ma mère et moi, à l'hôtel de l'Etoile. On nous y donna une petite chambre prenant jour au fond d'une cour, et c'est de ]h que nous partîmes le lendemain matin pour faire nos courses.
La Flèche est rayée de trois lignes parallèles allant de l'est h l'ouest.
La ligne du sud, c'est le Loir, coulant à pleins bords, large, imposant, et passant sous un vieux pont. Au tiers de ce pont à peu près, est un chà-
teau ruiné où Louis XIII fit en 1622 une promotion de maréchaux dont Bassompierre fit partie.
La ligne du milieu est la route de Paris à Angers, bordée de peupliers, qui arrive obliquement du nord pour changer brusquement de direction juste à son entrée à La Flèche, et constitue alors la grande rue de la ville. Dans sa première partie cette rue est bordée de petites boutiques : on y trouve la poste et quelques cafés. On arrive ainsi à la place du Pilori d'où l'on voit à gauche la rivière et à droite le collège à peine visible au fond d'une petite rue. A partir de là, la route continuant vers Angers n'offre plus que des maisons délabrées, puis deux hôtels de voyageurs et quelques auberges de routiers. Elle finit par rejoindre la rivière à Bazouges, château très bas à meurtrières, dont les tours baignent dans l'eau remplie àcet endroit des bottes de chanvre destinées au rouissage.
La troisième ligne est la rue de la Juiverie longeant tous les bâtiments du collège qui représentent le tiers de la longueur de la ville.
C'est dans cette rue que nous nous engageâmes en quittant l'hôtel par un très froid matin d'octobre.
Ce premier aspect de la ville était peu favorable. Nous longeâmes toutes les cours, passant devant deux ou trois grands portails : la porte soupière qui répondait à la cour du petit bataillon ; le portail de la chapelle, qui donnait entrée
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sur un grand vestibule où deux grilles, à droite et à gauche, fermaient les cours des deux autres bataillons. Ces grilles, où les marchands de la ville venaient vendre du lait aux élèves, étaient la seule communication que l'on eût avec le dehors.
Arrivés devant la façade même du collège, devant la bibliothèque, nous montâmes chez le trésorier. Cette visite venait avant toute autre: car, avant de montrer ses aptitudes inlellecluelles, le nouvel élève devait prouver qu'il pourrait payer au besoin sa bourse ou sa demibourse, si elle n'était déjà obtenue.
M. de Sancy, blême et gras, avec un sourire onctueux d'homme du monde, nous communiqua Tavis transmis par le secrétaire de la reine Marie-Amélie : en souvenir de mon père, Sa Majesté consentait à m"o(Trir mon trousseau. Réconfortés par celte bonne nouvelle, nous descendîmes, reconduits par le trésorier avec tous les égards imaginables.
Ma mère me proposa alors de me montrer la promenade du bord de l'eau. Nous prîmes une petite rue étranglée qui avait la prétention de dégager la façade du collège et où je remarquai des boutiques où Ton vendait du plomb de chasse; et nous traversâmes la place du Pilori, vide alors, où se dresse aujourd'hui une statue d Henri IV qui est un véritable monument expiatoire. C'est en elTet slir l'emplacement môme de cette statue que Ton a, le 7 vendémiaire an II,
brûlé le cœur d'Henri IV qui reposait dans Téglise du collège, d'après le testament du roi. La nuit qui suivit cette profanation, Charles Boucher, ex-chirurgien du collège, recueillit les cendres dans son mouchoir.
Nous descendîmes vers la promenade, apercevant le scintillement de la rivière dans son mouvement de faucille ; mais mes yeux chargés de tristesse ne pouvaient être retenus longtemps par le plus beau des sites, dùt-il captiver Fadmiration et reposer l'imagination ardente d'un universitaire paysagiste en inspection, de l'illustre Hippolyte Taine.
Mon attention fut pourtant attirée par deux blondins de mon âge assez fortement engagés dans une partie de billes. Ils avaient déjà le képi et le pantalon rouges, mais leur habit à pans n'était égayé par aucune épaulette. C'étaient deux arrivants, deux corbeaux. Il fallait un mois au moins de bonne conduite pour sortir de cet état lugubre et mériter même d'aller en vacances, de revoir sa famille ! Cet uniforme que je n'avais pas revu depuis que le portait mon frère, dont je prenais la place et la bourse au collège, allait être le mien le lendemain.
Les deux petits Fléchois avaient subi l'examen sur les difficultés duquel ils me rassurèrent complètement. Ils me montrèrent le numéro d'entrée inscrit sur leur linge, casquette et tous objets égarables. Ce numéro devait être connu de tous, éternellement associé à notre nom, au point de
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le remplacer plus lard dans notre mémoire. Depuis la reconslilulion du collège en iSiT) on en était aux numéros 2.1 83 et ri.iS^i.
2.i<S4, Beaugeois, était un enfant arrivé de province, bahillard quoique un peu déconcerté. î>.i83, Couvelet, avait un visage singulièrement doux et élégant: il habitait Paris, et sa mère, veuve d'un officier de cavalerie, était descendue au Grand-Hotel. Je me sentis tout de suite pour lui la plus vive sympathie.
Dans la salle à manger de Thôlel, nous nous trouvâmes assis pour déjeuner à côté d'un commandant de cavalerie bien découplé, ;\ la voix martiale qui, en nous entendant nommer, demanda h ma mère si elle n'était pas la veuve du baron Boucher. C'était le commandant Berl, qui amenait son fils pour lui faire passer rexamen avec moi le soir. Le commandant rappela qu'il avait servi d'aide-de-camp à mon père, chargé par le général Fabvier d'aller calmer les Suisses qui, en retraite sur Bambouillet pendant la Bévolutionde iS3o, s'étaient réfugiés dans la caserne de (lourhevoie. Mon père avait, nous dif-il, rempli son rôle avec un calme admirable, apaisant et convainquant les insurgés, favorisé dans ses moyens de persuasion par le récit des périls que, comme garde-suisse, il avait eus à courir devant cette même caserne, le 10 Août 1792.
.l'écoutais ce récit de l'aii' distrait d'un enfant dont 1(^ pèn^ n'aurait jamais existé; ne l'ayant pas connu, il me semblait qu'il avait vécu très
anciennement, et cependant il y avait dix ans à peine que cela s'était passé. Par le fait, après le commandant Bert, je ne devais plus rencontrer qu'une seule personne l'ayant approché, Padjudant Bernaud, nommé caporal du temps où mon père était colonel du 7^, et sous les ordres duquel j'allais me trouver en entrant au collège.
L'après-midi, je passai Pexamen avec Bert et deux autres élèves : Cafîaro, en deuil de son père, ami du général Randon, et Dubois, de Versailles, tous deux arrivés en diligence avec moi . Le premier est devenu colonel de cavalerie, le deuxième, prêtre. Deux ou trois professeurs autour d'une table nous demandaient un peu de latin et d'orthographe. Nous fûmes reçus avec les numéros matricules 2.188, 89, 90 et 91.
Aussitôt admis par les professeurs, je comparus avec ma mère devant le chef de l'établissement, le colonel Maumet. Il nous parut très imposant. Dans son bel uniforme d'Etat-Major aux brillantes broderies, aux aiguillettes ciselées et retombantes, son képi violet posé sur son bureau, il se tenait debout, le visage sérieux, presque sévère. La pièce était étroite, toute en profondeur, son fauteuil barrant presque le passage. Le colonel se détachait dans le cadre de la fenêtre ouverte, au milieu de la verdure de son parc. L'heure, l'efîet de lumière, m'ont constamment depuis rappelé un tableau d'intérieur de Drolling que je voyais au Luxembourg dans mon enfance, et où, dans une lumière semblable, un person-
nage se détache ainsi sur un fond identique.
(Quoique marquée de la variole et naturellement sévère, sa ligure était resiée demi-colorée et jeune ; elle avait de Tagrémenl cl de la distinction. Certaines prétentions mondaines se trahissaient dans son allure dégagée et svelte, jusque dans la façon dont il s'appuyait sur sa canne en marchant, souvenir d'une blessure reçue en Algérie. Il venait en efTet de prendre une part des plus honorables à notre établissement dans cette colonie, à l'organisation des zouaves, et il avait reçu dans ses brasdevantC^onstantine le maréchal Damrémont mortellement atteint par un boulet.
Se voyant en présence d'une femme de bon ton, veuve d'un colonel de la Garde, il se montra avec ma mère plein de déférence et de courtoisie ; et, me touchaid la joue, il \no (il espi'rer dans l'avenir la grande méchuUc d'or oflerte par le comte de ]\aris à l'élève le |)lus souvent couronné duiant ses études, prix d'honneur dont le souvenir se perpétuait, dans la grande salle des Actes, par un vaste écusson portant le nom et le lieu de naissance et sur le(juel chnqui» professeur de dessin s'elTorçait de piojeter un (^H'et de lumière nouveau !
Sans doute il n'avait pas présent à l'esprit le souvenir d(^ mon frère que son aimable dissipation avait conduit à sortir fruit sec.
I/année |)récédenle, avait échoué aussi, mais à l'étonnemenl de tous, un laborieux s'il en fut, très suflisamment préparé mais timide de tenue
et d'une modestie trop grande. Comme il appartenait à une nombreuse famille militaire, le Colonel avait eu la noble inspiration de se l'attacher comme secrétaire, afin de lui permettre de faire une année d'études de plus ; et ce jeune homme venait en effet d'être reçu haut la main à Saint-Cyr. Jamais bonne action ne fut mieux justifiée, car le protégé du colonel Maumet devait un jour prendre la tête de TEtat-Major. C'était le futur général Vuillemot, Grand-Croix de la Légion d'honneur et lieutenant du général Chanzy dans la campagne de France.
Rentré à l'hôtel, j'aurais bien voulu y rester seul avec ma mère que j'accaparais dès que j'étais libre, savourant les dernières joies d'être ensemble ; mais les mères de famille qui étaient là jugèrent bon de nous réunir le soir et d'organiser entre nous de petits jeux. Je revis les camarades avec lesquels j'avais passé l'examen et un autre élève que je ne connaissais pas encore, Gautier.
C'était un grand garçon à la tête intelligente, rose et blonde, aux yeux bleus, d'une précocité extraordinaire, avec un air sérieux très au-dessus de son âge. Orphelin de père et de mère, il était la veille arrivé tout seul, son beau-père, qui avait en lui une conliancç très justifiée, ne devant venir le rejoindre que quelques jours après. Gautier, qui devait plus tard jouer un rôle politique, organisa gentiment nos jeux et y tint bien sa place.
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La classe de septième comprenait
deux salles : Tune très vaste, précédée de l'autre, moitié moins grande, et réduite encore par la nécessité du passage.
A mon arrivée, tout le monde était groupé dans la grande; mais, dès le lendemain, on fit le partage que Ton crut le plus équitable, à TefTet de composer deux sections à peu près d'égale force. Ce n'était pas facile car Ton n'avait pour se guider que les notes du rapide et insignifiant examen d'entrée.
Les élèves que l'avenir montra les plus brillants : le futur intendant Garric ; l'ingénieur en chef de Perrodil, entré premier numéro à l'Ecole polytechnique; le publiciste Alfred Gaulier, député de Paris, furent tous placés dans la grande salle, sous la direction de deux hommes qui étaient relativement dans le mouvement moderne, ('/étaient M. le professeur Rouchaud etson beau-frère M. Ghaignet, depuis recteur de l'académie de Poitiers. Je devais regretter d'être désigné pour la petite classe, d'abord parce que je me trouvais séparé de mes amis de la veille et puis M. Kouchaud m'avait plu par son aspect sérieux, distingué et par l'expression de douceur que lui donnaient des yeux bleus contrastant avec une barbe et des chev«Mi\ bruns. Je crois cpi'il dirigeait sa classe avec quelque nonchalance, mais il av;nl ses heures d'enthousiasme; il encourageait son monde, s'en faisait respecter et goOter.
Son jeune parent et répétiteur, à peine sorti des rangs des externes du collège et tout fraîchement diplômé, était un petit homme au teint sombre, aux noirs sourcils mouvants, qui faisait retentir sa classe de sa voix suraiguë et autoritaire. Plein de feu dans le regard, il semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond delà conscience des enfants qui l'entouraient, et leur prouver qu'il connaissait toutes les ruses, tous les vices des écoliers. Cette inquisition n'était pas faite pour me déplaire, je ne demandais qu'à donner des preuves de ma bonne volonté. Mais M. Chaignet était loin de voir toujours juste ; tantôt il se laissait aller à un favoritisme outré, tantôt son esprit sarcastique et fantasque le poussait à des persiflages maladroits. Donner des surnoms était une de ses manies ; je pourrais citer tel futur général de division qu'il se refusait à appeler autrement que « papa » à cause de sa prestance un peu précoce. Il avait pris pour souffre-raillerie un pauvre garçon nommé Martin, qui avait le grand tort aux yeux de ses camarades peu compatissants d'avoir une grosse loupe derrière la tête. Un jour, pour égayer la galerie et comme seul moyen d'obtenir la dispense d'une punition, il le fit monter sur le dôme arrondi du poêle de fonte qui était devant la chaire, un pied relevé attaché au bouton de la taille de l'habit ; et, pendant que le malheureux sautillait péniblement, il le haranguait tranquillement : (( Attention ! ami Martin, Martin l'ours, je tiens la plume. Si tu ne te tiens pas droit, j e t'inscris
pour quarantc-liuit heures de piifuet à toutes les récréations» et celte menace était faite avec des modulations de voix d'une gaminerie puérile; le mot récréations était prolongé indétinimenl à l'anglaise.
Si je cite ce fait, c'est que sa bizarrerie me Fa fait retenir ; je n'aurais garde d "y appuyer. Au fond, le trait n'était pas bien noir, et il n'y entrait rien de cette brutalité, faite de gilles et de coups de règle, qui était le propre de la vieille école et qui s'exerçait sans vergogne dans toutes les autres classes jusqu'à la cinquième cxclusivemenl.
M. Cliaigncl, malgré sa réputation de poseur, de fat, de ])édant, savait être bon enfant à ses heures, môme très aimable. Il témoignait aux bons élèves un intérètvéritablcetleprouvanotamment au gracieux et brillant de Perrodil, le traitant en petit frère, allant jusqu'à lui donner à ses frais le plaisir d'avoir un coin de jardin dans le parc. Môme hors de sa classe il savait remarquer les avantages que l'on pouvait avoir, et il me le montra après |)lusieurs années en me citant aux élèves de troisième comme ayant de rares dispositions pour la diction de la poésie. A la sortie de sa classe, il y eut ce jour-là une irruption de curieux à ma recherche et j'en demeurai aussi surpris qu'ennuyé.
Bref, c'était un es[)rit distingué, un homme de labeur etde facultés exceptionnelles ; rien ne nous surprit moins, lorsque les emplois de professeurs
furent mis au concours, que de le voir passer sur la tête de tous les répétiteurs et professeurs des classes inférieures et occuper d'emblée la chaire de seconde. Son mérite devait le porter naturellement au rang élevé qu'il occupa dans la hiérarchie universitaire. Un de ses ouvrages de métaphysique a été couronné par l'Institut. Je me suis laissé dire qu'ils étaient de la plus difficile lecture tant les théories transcendantes et abstruses sur la philosophie pythagoricienne et sur la philosophie de la science du langage se perdaient dans des hauteurs vagues et obscures. Si mes souvenirs de onze ans pouvaient m'aider à faire une supposition, je pencherais à croire qu'il doit entrer dans ces ouvrages une forte part de subtilité et d'alambiquage. Je ne les ai jamais eus dans les mains mais un simple, je veux dire un très peu simple discours de distribution de prix prononcé par lui il y a peu d'années m'en a presque ôté le regret.
Pour inspirer à un enfant le res-
pect enthousiaste des hommes célèbres, la vue de leur personne n'est nullement nécessaire, elle leur serait peut-être nuisible ; la vue de leurs œuvres suffit.
Quant à moi, bien que mon enfance se soit passée à Paris, rue du Bac, que j'aie dû croiser vingt fois Chateaubriand et ses amis^ bien que
ma incrc n'ait jamais négligé de me faire voir et de me faire lire ce qui pouvait m'inspirer du goiU pour les ha.ules intelligences et me disposer à l'admiration d'une manière générale, les circonstances ne permirent pas que je rencontrasse aucun homme célèbre jusqu'à 1 Age de dix ans. Et encore, ma bizarre étoile voulut que ce fussent deux hommes de lettres de renommée tout à t'ait modeste : MM. de Jouy et Casimir Bonjour. Aussi leur vue ne me causa-t-elle qu'une impression très passagère. J'en ai gardé pourtant un souvenir exact.
Le jour où je vis M. de Jouy, où j'eus même l'honneur de l'approcher un instant, le spirituel vieillard était assis contre un arbre du parterre de Saint-Ciermain, le plus près du calé Henri IV. C'était l'après-dîner. Ma mère et moi avions été précédemment rendre visite à sa fille, femme distinguée, dont le mari. M. de Boudonville, était gouverneur du chàleau. Elle était [)rès de son [)ère ce soir-là et nous lit un gracieux signe d'invitation. J'étais donc prévenu ; je savais être en présence de l'illustre ermite de la chaussée d Antin. Sa ligure ne m(* déphit pas. Je ni(^ rap- [)elle ses cheveux blancs, son visage assez gai, sa demi-corpulence, son air Jules Janin ; je restai surtout frappé par ses boulons de métal incrustés de tètes d'animaux il ne dit rien dont j'eusse à me souvenir. La discrétion de ma mère rendit du reste l'entrevue des plus courtes.
Je partis peu après pour le collège militaire.
J'achevais là ma septième, quand on nous annonça que nous allions avoir l'honneur d'être inspectés par M. Casimir Bonjour, connu par des comédies très spirituelles. Et de deux ! Il était déjà venu, paraît-il. Tannée précédente. Le redouté Colonel d'Etat-Major qui commandait le collège, l'accompagnait dans nos classes et lui en faisait les honneurs avec une certaine recherche de courtoisie.
M. Casimir Bonjour était tout à fait déridé par la vue de ces enfants de dix ou onze ans dont il se piquait de reconnaître quelques-uns. Ses cheveux châtains en longues boucles s'agitaient autour de ses tempes. Il se récriait avec amabilité : « Ah ! voilà mon brave Alsacien de Tannée dernière, je le retrouve à son honnête accent, à sa bonne mine, à ses fossettes ; rappelez-moi votre nom. » — « De Beurmann. » — « C'est bien cela ! » Et ainsi des autres. Mes galons de sergent-major me valurent naturellement ma part d'attention et de compliments.
Bref, il me laissa l'impression d'un homme de bon goût, ayant dans l'esprit de la jeunesse et de la vivacité. Son discours à la distribution des prix ne manquait pas d'un certain piquant, il était relevé par une allusion à la question d'Orient dont, disait-il, le contre-coup s'était fait sentir jusqu'à nous. Une promotion extraordinaire avait en effet été appelée à Saint-Cyr dans le cours de Tannée et avait diminué le nombre des concurrents au prix d'honneur,
Je suis encore entouré, à quarantecinq ans, d'amitiés singulièrement dévouées qui remontent presque toutes h mon enfance; cette fidélité de sentiments exceptionnel^» est d'autant plus remarquable que ce n'est pas la prospérité qui me la vaut.
La loi des sympathies chez les enfants de dix ans est assez difticile à établir, et je dois convenir que dans les deux ou trois premières années, c'est-à-direjusqu'à treize ou quatorze ans, aucun attachement solide ne paraît |)Ouvoir se fonder parmi eux. Môme chez les meilleurs, tout est caprice, tAtonneinent, fugitivité d'impression, inappréciation des qualités rares, ignorance des signes vrais du caractère, crédulité aux insinuations jalouses ; et, chez les moins bons, chez les pires, se mêle à ces causes d'insociab'lité ou de tiédeur un esprit de taquinerie, de polissonnerie, d'elTronterie, d'abus de la force, de pertidie, de traîtrise, de salacité, dont le palais des singes au Jardin des Plantes ne doit |ias oflVir d'exemjdes plus désolants.
Donc, au débul, cl d'autant plus qu'une seconde promotion mêlait Tannée d'après ses tlots h la première, l'on ne faisait guère que prendre des indications jiour l'avenir. Je m'orientai comme je pus les premiers jours et les premières années dans ce préau tumultueux. Les camarades <pie je recherchai d'abord furent naturellement ceux qui étaient arrivés avec moi et dont les parents avaient connu ma mère et ceux qui
étaient de Paris, de Versailles. C'est ainsi que je me liai tout de suite avec Gouvelet et Beaugeois, avec Caffaro, Dubois, Bert et Gaulier.
Une fois incarcéré, ceux que je distinguai avec préférence à mesure qu'ils entrèrent furent Henri Vuillemot, Durieu. Henry, qui devaient être avec les précédemment nommés les gradés delà double classe de septième. Noël, Pami inséparable de Beaugeois, Perrodil, Castéran, Garric, de Beurmann, autres gradés, ne me furent connus qu'après ceux-là.
La chance voulut que tous ces enfants fussent honnêtes, doux, aussi affables que le comporte cet âge, et d'une intelligence dont les promotions précédentes n'offraient pas à beaucoup près de si nombreux exemples. Celles qui suivirent ne paraissent pas non plus avoir laissé dans le souvenir de nos professeurs une aussi favorable impression. Quant à Larouvière, Fauconnier, Henri Charonnet, ils entrèrent l'année suivante et se confondirent avec nous.
De mon lit, au collège, à travers
la fenêtre grillée du dortoir, je me plaisais souvent à suivre le mouvement insensible de la lune ; je la regardais tendre vers le plus grand des clochers de la chapelle, vers celui qui montre de si loin ses deux clochetons superposés. Sur les ardoises du dôme inférieur, se
62 SOUVENIRfî n UN PARISIEN
révorhérait comme en un miroir son doux éclat.
Elle approcliail de plus en plus de la cellule aérienne où elle semblait être attendue. Silencieuse, elle s'engageait enfin entre les légères arcades et pendant ([uelqucs minutes s'abrita il là, limpide et miroitante, })ar(Mlle à une bostie dans un mystérieux tabernacle. Elle me' parlait de Dieu que je venais de prier, de ma mère que je désespérais parfois de revoir, de la nature immense que de faux intérêts d'éducation écartaient également de moi.
Cette blancbe madone de la nuit invitait mon imagination à monter auprès d'elle, dans sa calme retraite ; elje me promettait de me faire voir de là les vastes paysages endormis, la rivière moirée et fuyante, le [)elit cbAteau sur la colline où je me savais d'alTectueux protecteurs, la grande route de Paris rayée par l'ombre noire des peupliers, en un mot tout ce qui compose le libre espace, l'adoration du prisonnier. Puis je m'endormais en murmurant les premiers vers timides d'un de nos devanciers, de ce modeste et aimable (^assaigne ([ui a l'ié t'raj)pé comme il touchait à la gloire el (jui aurait été poète s'il n'eût été gucrrirr. (les vers me ber(;aient mollem<Mil l<^ l<'ni" mélodie, de leur grâce im[)récise, de leur iiaïNc incohérence :
« Doiicp ('lait ccllo nuit. Dos myriados dôloiles iùj archipels dorés hrillaioiit au lirniaiiuMit l'.t la lune y vof^uait, navire aux blanches voiles, .If'tanI aux i,M/.ons verts sa denhdie d'ari^ent.
Douce était cette nuit car les fontaines pures, Concert harmonieux, murmuraient en coulant. Le rossignol mêlait sa voix à ces murmures, Sa voix, sa douce voix, qui pleure en roucoulant.
Douce était cette nuit. Les cloches argentines En longs tintements clairs résonnaient sur les tours Et des feux voltigeaient aux flancs noirs des collines. Doux signaux allumés par la main des amours. »
— Le répétiteur Brossequiii, fraîchement arrivé de la capitale, n'avait du Parisien que les prétentions. Il avait une carrure puissante, robuste, presque rustique ; il portait dans ses allures le contentement de sa force et l'illusion de sa bonne grâce. Etonnamment large de front et de mandibules ainsi que d'épaules et de hanches, il se dandinait avec complaisance à la façon des beaux gàrs et dodelinait de la tête. Sa figure vaste et demi-rosée, avec de petits yeux battus et séducteurs, souriait avec un air habituel de persiflage ou d'exagération admiratrice. Ses vastes mâchoires faisaient ainsi étalage de leur superbe denture.
Sa voix était lente et magistrale. Elle remplissait la classe. Il la promenait parfois à travers l'étude pour lui mieux donner le balancement des belles cadences raciniennes qu'il se plaisait à réciter :
« Voyez tout THellespont blanchissant sous nos rames... »
54 SOUVENIRS n UN PARISIEN
Mais, quand il voulait faire une exécution, il la scandait, brève, sonore, dans une indignation croissante, pendant qu'il accumulait les cluUiments sur le pauvre diable (juil suspectait à tort ou à raison.
(Test ainsi que tout à coup, au milieu du silence de l'étude, croyant entendre bruire piès de lui un de ces sons dont Toreille nVst pas seule affectée, il s'écriait d'une voix formidable : « Ouvrez les portes! Ouvrez les fenêtres! M. Gervais, levez-vous ! Peuli ! Allez dans l'angle ! V^ous aurez quatre piquets ! Penh 1 ipiatre pains secs! Peuh ! quatre retenues! » Et la [)auvre victime expiatoire, pour ne pas aller coucher en })rison, cessait de protester, habituée à de telles sorties.
Après la classe de septièni(\ où
j'ai ressenti les premiers frissons du cloître, il en est une aiilic (jui m'a laissé un souvenir profond, inen"a(,;able, plein du [)lus mélancolique et je j)uis dire du plii> dramali(pie enseigiiciucnl. i\'cs\ la elass(Mle seconde où je me lionvai enviromi<'' par cinq jeunes gens dont le caractère et la destinée méritent certainement (l'échappera l'oubli.. Pavais à ma gauche Levesques-Desvarannes et \ uillemol, à ma droite Dasnièrcs, devant moi b'auconnier et (lombray.
Ou'on imagine uihî salie étroite, longue comme uu corridor, éclairée seulement par ses
deux extrémités. Nous étions adossés à la porte d'entrée qui restait ouverte pendant toute la belle saison , laissant voir à travers la cour déserte du premier bataillon le porche latéral et les hauts contreforts de la chapelle. Au fond, à travers les barreaux des deux fenêtres, s'agitait la verdure transparente des tilleuls du parc et pénétrait l'air rafraîchi de la rivière.
Nous avions pour professeur un grand, un interminable vieillard, osseux, lymphatique et banal. Sa chaire occupait le centre de la salle dans la partie la plus sombre, et dominait de chaque côté cinq ou six rangées de bancs et de pupitres couverts de fortifications. Certains sourires, certains murmures d'insubordination lui avaient rendu suspect dès les premiers jours le groupe dont je faisais partie et dont heureusement la distance lui dérobait d'ordinaire les manifestations trop licencieuses. Aussi lorsqu'il faisait retentir les échos de l'oraison funèbre du grand Condé, si son regard majestueux venait à se tourner de notre côté, il donnait à sa voix plus de volume encore. Il se dressait de toute la hauteur de son long cou et de sa redingote de peluche noire et il relevait d'une façon tout à fait ombrageuse son grand nez et ses sourcils épais ; mais il tempérait aussitôt cette attitude comminatoire par un sourire empreint de bonhomie dédaigneuse, car c'était au fond, je le répète, un homme inoffensif, dont la philosophique indifférence avait eu tout le temps de se
parfaire et de se consolider, pendant trente-cinq années d'exercice. Il avait même pris l'habitude lorsque quelque impatientante espièglerie venait à le faire sortir de son caractère au point de lui fairejeter sa prise de tabac et chasser Télève de la classe, il avait pris cette habitude singulière, en pleine irritation, de se tourner l)rus(]uenient du coté opposé avec un large sourire muet et immobile d'un ofTet comique irrésistible.
Ce rire paradoxal fut longtemps pour nous une énigme. Nous finîmes [par comprendre que cette grimace était le dernier efTorl du stoïcisme professoral, le couronnement de tout un édifice de perfection intérieure, la réaction magnanime du visage sur la pensée.
Du reste jamais homme ayant responsabilité d'observer une jeunesse militaire, ne soupçonna moins ii quelle diversité de natures il avait allaire. On vivait sous le règne paisible de Louis-Philippe. 11 était à mille lieues de soupçonner que de graves événements se préparaient, et surtout de deviner qu'il piU y avoir do futurs héros parmi ces jeunes étourdis qu'il s'efTorçait en vain de transformer en rhéteurs.
I^e père Lcinoinc usait cl abusait,
on peut le dire, des immunités accordées par les candidats à Saint-C^T aux jirofesseurs de mathématiques. Il simulait une bougonnerieperpétuelle.
C'était un homme à cheveux gris, robuste, aux allures gauches et rustiques, ayant la face large et matoise. Ses sourcils, épais et hirsutes, l'aidaient à se donner l'air le plus grognon du monde. Sans cesse il blâmait, il raillait sans merci. Avec certains, il se hasardait même parfois, comme pour mesurer sa puissance, à passer des invectives aux bourrades. A ces moments scabreux, s'il s'élevait quelque vague murmure, il y opposait un mouvement de tête en avant plein d'obstination et de provocation comique, accompagné d'un large rire jmuet, sardonique, où s'étalaient diaboliquement, sous un nez épaté, deux formidables rangées de dents irrémédiablement gâtées et toutes noires. Tout rentrait alors dans le respect.
C'est que le père Lemoine, au fond, était adoré, et que ses pantomimes farouches et ses sarcasmes impitoyables passaient pour une comédie pure, destinée à cacher l'intérêt profond qu'il portait à chacun de ses élèves; car on prétendait qu'il les étudiait tous en particulier et les suivait après leur sortie du collège pendant toute leur carrière. On prévenait les nouveaux de cette mise en scène paradoxale ; on les avertissait qu'à la fin de l'année, au moment décisif des examens, ils verraient ce même père Lemoine, si rébarbatif, si gouailleur, si insolent, agité pour eux de mille angoisses, et leur faisant des signes télégraphiques paternels et désespérés par dessus la tête des inspecteurs.
Ce rôle de bourru bienfaisant qu'il appliquait à Renseignement, lui avait réussi à souhait vis-àvis de cette jeunesse fougueuse, indisciplinée qu'il amusait en feignant de la rudoyer. 11 en observait tous les détails avec le plus grand soin. Au moment même où il vous insultait dans le présent, il vous faisait entrevoir Tapothéosedans l'avenir parla façon dont il vous comparaît à vos devanciers toujours irréprochables; en môme temps, il justiliait sa réputation de mémoire étonnante.
Pendant que Lamartine, du haut
du perron de lliotel de N'ille, apaisait les foules à force d'éloquence, M. Delignac, notre professeur de rhétorique, qui était sa caricature, du haut de sa chaire et de sa longue taille maigre, enllait ses joues de parchemin pour nous dire : « Je pose en principe qu'un bon poète ne saurait être un bon prosateur. » Et comme toute la classe, exaltée par les ci talions des journaux, murmurait: « Et Lamartine? » — « Le nom de M. de Lamartine, répliquait-il, nVst pas une objection. Il serait trop aisé de vous démontrer (juil n'est ni l'un, ni lautre. »>
Et, fort de cette double négation, il aspirait une longur prise de tabac, dont il nous lançait la [)oudrc aux yeiLX : puis il poursuivait dans sa libre généralité sa thèse, ainsi débarrassée de tout misérable exemple.
Rien n'est plus aisé que de me ramènera mes souvenirs d'enfance. C'est pour moi une véritable délectation. Pour revenir sur mes années de collège, tout m'est prétexte. Ce matin, c'est à propos du beau temps que je me suis écrié : Le soleil est superbe, n'est-ce pas? mais quel autre soleil il faisait quand j'avais dix-sept ans !
Et le parc du premier bataillon m'est revenu. Davoût, Gaulier et moi, lisant dans les herbes hautes les pamphlets de Cormenin, les proclamations de Napoléon, tandis que l'adjudant tournait aux environs de ce conciliabule suspect, interrogeant de loin la vapeur qui se dégageait des foins, soupçonnant quelque fumée de tabac.
A dix-huit ans, les dispositions politiques se décelaient comme les vocations scientifiques et littéraires, sans laisser, bien entendu, deviner si des circonstances favorables permettraient à l'un de devenir Grand-Chancelier de la Légion d'Honneur, à l'autre journaliste et député; mais enfin elles indiquaient des probabilités de carrière, étant de cet ordre intellectuel que le collège développe. Mais ce qui s'indiquait dès Tàge de dix ans, c'est le côté moral, c'est le caractère qui vient de la naissance et de la famille.
Dimanche 31 janvier. — Je reçois une lettre démon frère Jules, qui me paraît en proie à un mortel ennui. « Nous passons notre temps, ditil, à ouvrir des tranchées, aplanir des chemins; je vais me promener fréquemment à cheval dans les environs de Blidah pour tromper mon besoin d'action, mais je m'aperçois que je n'y trouve que de la fatigue, et mon cœur et ma tête sont aussi vides au retour qu'au départ. Si j'avais du goût pour Teau-de-vie, pour l'absinthe, je crois que je m'abrutirais, mais les liqueurs fortes me dégoûtent. Je songe avec bonheur au moment où, sortant de Saint-Gyr, tu viendras au régiment; alors nous serons deux, je ne serai plus seul, toujours seul... » Pauvre garçon ! il m^a fallu le détromper; je lui ai écrit aussitôt la plus longue lettre que j'aie jamais faite; je lui apprends
que je ne serai pas militaire et Dieu sait que les motifs ne m'ont pas manqué : lui-même me foin'iiissail les pins fortos armes.
Je vois (pK'lques nouvelles dans le journal, la seule lecture que je me permette; c'est une demiheure de perdue par semaine, mais je ne me la reproche pas ])arce que j'y apprends toujours quelque chose. J'ai vu des passages des beaux discours du père Lacordairc.
Je fais aussi une autre lecture profane, mais en récréation. C'est un romande Manzoni, intitulé les Fiancés; bien que ce ne soit qu'une traduction, ce livre est d'un naturel et d'une simplicité qui me plaisent. 11 est d'ailleurs autorisé; il faut donc qu'il soit bien irré|)rochable car on refuse ici juscpi'aux romnns de W'aller Scott.
Samedi 20 mars. — Un colonel polonais dînait dernièrement à l'hôtel de l'Etoile; un des habitués de la table d'hôte, ignorant sans doute quel était le pays de l'étranger, s'écria on parlant de je ne sais quelle classe d'individus : « (^es genslà se soûlent comme des Polonais. » Le colonel se leva, et s'approchanl de l'étourdi, lui dit avec dignité : <( Monsieur, vous dites on France soûl coimne un Polonais, et nous, en Pologne, nous disons bon et loyal comme un Franc;ais. »
11 paraît que ces simples et belles paroles, prononcées avec Ame, ont ému tous les assistants.
Samedi 22 mai. — M. Légé, toujours parfait à mon égard, me rend les plus utiles services en me prêtant des ouvrages de choix.
En ce moment, j'achève les Soirées de Saînt- Péiersboiirg du comte Joseph de Maistre. J'avais beaucoup entendu parler de ce livre vraiment remarquable, on ne m'en avait rien dit de trop. Les questions les plus abstraites y sont traitées avec un esprit charmant qui n'enlève rien à la rigueur des raisonnements; il vous force à vous arrêter sur des idées qu'on a eues cent fois et en fait jaillir des preuves de ce qu'il avance aussi nettes qu'originales. A chaque page, on est tenté de s'écrier : C'est pourtant vrai ! mais qui diable aurait été penser à cela? Enfin c'est un ouvrage philosophique mille fois plus amusant et spirituel que tous les Balzac du monde, tout aussi sérieux quant au fond que les ouvrages des plus graves philosophes, et écrit sous l'inspiration d'une foi religieuse sincère. Il heurte, sans s'inquiéter, toutes les idées reçues, attaque et démontre la fausseté de ces réputations de grands écrivains que nous acceptons souvent sur parole. Certes, si la religion avait beaucoup de défenseurs de ce genre, on ne l'accuserait pas d'être froide et ennuyeuse comme je l'ai entendu dire si souvent.
Lundi 12 juillet. — Siéyès, comme auteur du
pamphlet de lyîSg, c'est la raison qui s'est faite homme. 11 en a le calme, la grandeur, l'irrésistible persuasion ; il vous convainc, vous émeut, vous fait partager rindii^nalion dont il est rempli, sans employer un seul instant la voix de la passion.
Par une exception bien remarquable, le cœur ici ne se laisse toucher qu'après que l'intelligence s'est déclarée satisfaite, mais aussi l'impression qu'il a reçue demeure inetTaçable.
Ecrit par un homme de notre temps, ce livre nous paraîtrait la plus juste exposition des sentiments, des défauts et des besoins de la société française qui ait encore été olTerte au public ; il serait certainement remarqué parmi les ouvrages les plus vantés des philosophes, légistes ou hommes d'Etat de notre époque. Pourtant aujourdliui, la Hévolulion française est pour nous de Thistoire, il nous est facile d'en apprécier la marche et les immenses résultats; l'élévation et la destruction successives des difîérents pouvoirs qui ont gouverné la France, nous ont apju'is (l'une rude manière, en moins d'un demisiècle, ce qu'il faut à une nation pour suivre paisiblement les voies que la Providenoe lui a tracées.
Qu'était-ce donc alors, où un lioinme, secouant tous les vieux préjugés, comprit a priori, par la scnile force de sa logique jniissante et nerveuse, tout ce ([ui manqnail à la société française, corrodée par la rouille des j)rivilèg(^s et la routine
des siècles, et sentit en lui assez de courage et d'intelligence pour lui révéler sans ménagements létat d'avilissement, d'esclavage où elle était tombée, pour lui indiquer les moyens d'en sortir. Sans doute, Siéyès n'a pas fait la Révolution, mais il l'a vu venir, comme les gens sensés d'alors, et lui a tracé avec assurance la route qu'elle avait à suivre.
Un écrivain de talent l'a dit avec raison : « Son pamphlet est l'étincelle qui fait éclater la poudre ». L'immense et saine majorité de la nation, opprimée, appauvrie par une poignée de nobles et de prêtres qui se nourrissaient du plus pur de son sang, commençait à sentir ses chaînes ; Siéyès lui apprit à les briser. Sans autre appui que la morale et le bon sens, il attaqua avec une fermeté sans égale cette caste des privilégiés, ce fruit parasite, dit-il, qui croît sur la feuille du chêne ; profitant de la fermentation des esprits, il s'empara des idées de plusieurs millions d'hommes et, après leur avoir enlevé, en les remuant dans son cerveau, le vague qui les empêchait de se fixer, il lança à la société française cetécrit de quelques pages où se résumaient si exactement toutes les opinions, tous les désirs, toutes les iniquités de l'époque.
Le voile que la Royauté, la Noblesse et le Clergé lui-même, avaient étendu sur ces tablettes ineffaçables où Dieu a gravé les droits de l'homme, venait de se déchirer. La nation française, comme éclairée d'une soudaine inspira-
lion, relevait son front brillant de noblesse et de génie, et s'écriait en froissant dans ses mains les feuilles d'un pamphlet : « Je l'ai trouvé ! Je l'ai trouvé ! » Siéycs l'avait trouvé pour elle et jouissait de son triomphe. L'airain bouillonnait dans la fournaise et pourtant l'écume restait à la surface ; calme, il construisit un moule, y lit couler la matière en fusion et lorsque, d'une main assurée, il découvrit son œuvre, la France émerveillée inclina pour la dernière fois sa noble tête ; elle venait de rendre hommaj^^e à la statue de la Liberté !
(Jicrtes Tadmiration et la reconnaissance de la postérité doivent être vouées sans restriction au patriote généreux, au dialecticien profond qui a accompli cette œuvre immense. Qu'on songe quelle conviction, quelle intrépidité il lui a fallu pour sacrifier sa vie au besoin de compléter l'instruction de ce peuple qui commençait à bégayer le mot de liberté. C^hez lui, la rigueur du mathématicien corrigeait ce qu'il y avait de trop hasardeux dans les spéculations du philoso|>he et la réllexion du philosophe modérait les élans du patriote généreux.
C'est sous celte triple inlluence qu'il a pu, au milieu d un dédale de projets contradictoires, tels que peut en enfanter un espoir mal entendu de réformes et de bonheur, <iu'il a pu, dis-je, saisir le fil conducteur av(H' une si sur[)renante sagacil<^; qu'il a pu sonder l'avenir avec une aussi admirable grandeur de vues. On pourrait
dire de lui ce que Chateaubriand a dit de Pascal: il a réduit en principes évidents les plus hautes abstractions de la science du philosophe et du législateur. Dans son livre qui n'est qu'une suite de propositions déduites les unes des autres et où pas une erreur ne s'est glissée quoiqu'elles touchent aux questions les plus délicates, les plus controversées qui existent, il expose un de ces principes qui suffisent pour changer le sort des peuples, le démontre aussitôt, en expose un autre, le démontre encore et fait tomber ainsi page par page, pièce par pièce, tous les préjugés qui pèsent depuis le temps de la conquête des Gaules sur la société française.
Rarement il s'échauffe, mais son indignation est un corollaire de chacune de ses paroles. C'est qu'il veut inspirer la confiance, persuader les gens les plus timides, les plus ennemis des innovations, pourvu qu'ils ne soientpas ennemis du bon sens, de la bonne foi et du patriotisme; il fait taire la passion, la raison seule parle et n'en est que mieux entendue. Ah ! ce calme apparent cache un patriotisme plein de chaleur et de sentiment ! Sous ce front grave et imposant est une âme ardente qui interroge l'avenir avec anxiété, qui rêve des jours meilleurs...
Comme son cœur dut tressaillir quand il se vit compris de plusieurs millions d'hommes, comme il dut se trouver à l'aise au milieu de cette majestueuse Assemblée Nationale, chargée des destinées de la France, qui adoptait toutes
ses idées et se laissait en quelque sorte guider par lui. Non! jamais pareil triomphe d'opinion n'a été remporté; mais aussi cet homme avait rendu à sa patrie le service le plus grand dont le souvenir soit resté dans la mémoire des hommes; il avait d'un seul mot llétri les deux grands corps, les deux lléaux de la Société, il avait prouvé au monde que le peuple seul constitue la natiou.
Dimanche 25 juillet. — Il est un jour qui ne sortira jamais de ma mémoire, c'est celui où la princesse Hélène deMecklembourg lit son entrée à Paris.
Le temps était magnifique; deux cent mille personnes, en habits de fête, couvraient la belle avenue des Champs Elysées, la place de la Concorde et les terrasses inclinées des Tuileries. Tous les fronts étaient déridés, tous les regards se dirigeaient vers le cortège auguste qu'on voyait s'avancer lentement au milieu des acclamations devenues de plus en plus distinctes.
(Juand ce groupe (h' voitures et de cavaliers déboucha sur la place, (piand on vil dans sa calèche découverte cette jeune cl belle femme sourire à la fiiule avec une grAce charmante et une émotion qu'elle ne prenait pas la peine de cacher, il y eut une explosion de cris d'amour et
d'enthousiasme qui lui apprit combien il est facile de se concilier l'attachement du plus impressionnable de tous les peuples.
Le prince royal escortait à cheval la voiture de sa nouvelle épouse; son noble et bienveillant visage exprimait le profond sentiment de bonheur qui le remuait intérieurement; il semblait, par ses gestes affables et son regard reconnaissant, remercier la foule des témoignages d'affection dont elle les comblait, lui et la gracieuse fille de TAllemagne qu'il avait choisie pour l'aider à supporter plus tard les pénibles devoirs de la royauté.
Tous les cœurs étaient transportés, les âmes s'ouvraient à Tespérance en pensant que les destinées de la France seraient remises un jour à ce couple gracieux que le ciel semblait avoir comblé de tous ses dons.
Qu'on songe aux pensées qui devaient agiter l'âme de la princesse elle-même, au sentiment d'ineffable bonheur qui devait soulever son sein. Etrangère, elle avait pu avoir quelque inquiétude sur la manière dont elle serait reçue par ce peuple que l'histoire lui avait peint si grand et si redoutable ; elle se voyait au contraire l'objet d'un enivrement inouï. Elle était accueillie comme jamais reine ne le fut, dans la plus grande capitale du monde, par le plus glorieux des peuples de la terre. Elle venait de passer sous cet arc magnifique qui lui avait rappelé toute une série de fabuleux triomphes ; elle
70 POUVENmS D UN PARISIEN
apercevait devant elle le palais de son beau-père, le palais du roi de France; à sa droite, séparéd'elle par les Ilots de la Seine, par un pont couvert d'admirables statues, s'élevait le temple du j>ou voir populaire ; 5 sa gauebe, le temple de la reltgion. Quelle admiration devaient lui causer tous ces splendides monuments, ces jardins publics tels qu'on n'en voit nulle part ailleurs, ces colonnades, ces fontaines dorées, ces cbefs-d'œuvre de la statuaire ! Mais elle ne devait rien voir de tout cela, elle n'éprouvait qu'une vague et délicieuse impression de ce spectacle magique ; ses regards troublés n'entrevoyaient qu'une tbule enthousiaste dont les acclamations enivraien' son Ame et son cœur, dont elle devait un jour être la reine !
Pauvre femme ! Dieu lui réservait la plus afTreuse des déceptions ! Ce jeune homme si bon, si beau, si instruit, si aimé des Français, ce j^rince accompli auquel elle avait uni sa destinée et qui lui promettait la plus belle couronne du monde, devait quelques années plus tard briser son front sur le jiavé d'une grande route et expirer sans la revoir. Une chute de voiture Taisait rentrer dans une solitude pire que celle du tombeau cette femme supérieure, si digne du glorieux avenir (|ui lui était ravi, et plongeait la France dans un deuil dont elle ressentira longtemps encore les dé|)lorables suites.
Sous ce roi éclairé, hnal et ferme, notre pays fût sans doute entré dans une voie de progrès (jui
Peut conduit au complet triomphe de nOvS libeFtés. Elevé dans nosécales, pénétré des hautes levons de moralité et de droit humain que les princes surtout y apprennent, le duc d'Orléans, devenu roi des Français, eût fait de généreuses concessions au parti populaire et n'eût jamais cherché à revenir sur ces concessions, parce qu'elles eussent été libres et non arrachées par l'appât d'une couronne.
Dieu ne l'a pas voulu ! Nous n'avons sans doute pas encore assez subi d'épreuves pour mériter de tels gouvernants ! Pleurons le prince que nous avons perdu. Plaignons cette malheureuse mère qui montre un courage et une dignité admirables dans son immense infortune et cherche à faire entrer dans le cœur de son enfant les nobles sentiments de son époux ! Elle s'est vouée tout entière à son éducation ; ne pouvant plus régner sur la France, elle veut au moins lui donner un roi digne de comprendre ses intérêts ; elle fuit le monde pour mieUx faire respecter son deuil, pour mieux remplir ses devoirs de mère, pour mieux servir le pays qui l'adopte.
Une autre princesse, sortie de l'Allemagne, est venue s'asseoir sur le trône de France, le front ceint du diadème impérial. Mais celle-là n'a passu élever son courage à la hauteur de son infortune ; épouse et mère indifférente, elle n'a su se concilier aucune sympathie ; elle vit peut-être encore et la veuve du plus grand homme des temps modernes s'est remariée avec un général obscur.
La belle condiiito de la duchesse d'Orléans est la plus cruelle leçon qu'ait reçue Marie- Louise, si cette vieille reine déchue peut la comprendre.
Décembre. — La poésie ne consiste pas seulement dans l'analyse et la révélation des mystérieuses pensées du cœur, dans la délicatesse des sentiments, dans Téblouissante mai^jiificence des images, dans les brillantes descriptions de la nature, elle est partout où de nobles sentiments sont exprimésdans un langage harmonieux et vif qui s'empare de Tâmeet l'élève.
Or, c'est \h le propre de Casimir Delavigne. On ne saurait citer une page de cet auteur qui n'en olTre l'exemple. On lui a reproché do la froideur; j'avou<* ([ue ce reproche m'a toujours révolté, car, dans ses Messcnienncs^ l'auteur a souvent une véhémence, une entraînante hardiesse qui peut aller de pair avec les vers les j^lns énergiques de Victor Hugo.
Dans ses tragédies, on p(nil l'aire la même remarque.
Restent ses comédies; mais chacun sait que le genre qu'il a adopté est loul moral. L'auteur ne pouvait assouplir sa muse à la verve inimitable, à la finesse si ingéni(Hise et si profonde de iMolière : il a choisi des sujets sérieux (|ui le dispensent i\p faire éclater de rii-e le sj»(ulaleui\ il
a mis toute son application dans la peinture fine et vraie des caractères et des mœurs.
Dans V Ecole des Vieillards^ où il attaque de front un des plus injustes préjugés de notre époque, non seulement il a su émouvoir le spectateur en faveur de celui que Molière appelle « cocu imaginaire », mais il a placé dans sa bouche des expressions superbes. La scène où Banville apostrophe le duc est Tune des plus pathétiques et des plus achevées de notre théâtre. Et puis, si l'on réfléchit que la mission de l'auteur comique est de corriger les mœurs, on admirera Delavigne; sa pièce est véritablement l'école des vieillards ; plus d'un a pu modifier des projets inconsidérés en voyant les souffrances de Danville qui peuvent devenir les siennes.
La Princesse Aurélie est froide, j'en conviens; mais je ne regrette pas que Delavigne Tait faite. Elle pèchepar l'intérêt des situations, cela devait être; le sujet comportait bien d'autres difficultés que l'auteur a aplanies.
La Popularité est une pièce décousue ; mais que de bon sens, que de noblesse dans certains morceaux ! Quelle morale pure et saine ! Que de principes précieux pour les hommes politiques !
Et puis, l'auteur de ces pièces n'a jamais écrit un vers qu'on puisse lui opposer aujourd'hui. Ses principes sont nobles et justes, sa conduite est en rapport constant avec ses paroles. Jamais il n'a (latte aucun pouvoir comme les autres poètes l'ont fait, par illusion sans doute. Il n'a
jamais loué que le peuple vainqueur en i<S3o et il en avait le droit, car nul plus que lui n'avait éir passionnô pour la liberté et la trloire. (rpst lui (pii a rlevt' la voix le premier poui* llélrir ceux qui insultaient aux héros de la Garde morts à Waterloo, pour gémir des pillages de l'étranger maître de Paris. C'est lui enfin qui se montrait si éloquent dans ses odes sur la Grèce régénérée. Casimir Delavigne est pour moi le symbole du poète véritable, de celui qui raisonne son enthousiasme, qui se passionne pour le vrai avant de se laisser séduire par le beau. Maintenant Tappellerai-je génie? Je suis eml)arrassé. l/acceplion qu'on donne au mot génie est si peu déterminée ! Tout ce que je puis dire c'est que, sans hésiter, je reganle N'ictor Hugo comme un génie et que j'aime encore mieux Delavigne qui n'en est peutêtre pas un.
Dimanche 5 mars. — Une révolution aussi grande qu'inattendue vient d'éclater à Paris. Ma première }>ensée en présence de cet immense événement a été pour ma patrie. J'ai été effrayé de cette révolution soudaine dont la cause matérielle ne peut être attribuée qu'au hasard; pendant plusieurs jouj's, mon esprit sous l'empire des graves pcQsées qui l'assiégeaient, souffrait comme dans un mauvais rêve. Dix jours se sont écoulés depuis et maintenant encore je suis en proie à une sorte de fièvre nerveuse interrompue par de longs intervalles d'abattement.
Certes, si jamais quelqu'un a désiré avec ardeur la liberté, l'égalité pour tous, c'est bien moi ; j'ai autant réllécbi sur ce sujet qu'il est permis de le faire à mon âge, je me suis bien souvent demandé quelle forme de gouvernement
76 SOUVENIR? n t*N PARISIEN
approchait le plus de ce résultat, jai lu le pour et le contre, et je nai pu me fixer. En voyant la masse de la nation tendre vers une république franche et modérée, je dois croire que c'est là que gît la vraie indépendance, la seule durable. Je serais appelé à remplir des fonctions publiques, et sous ce nom je comprends toutes celles où il est permis d'exercer une inlluence petite ou grande sur ses semblables, que j'embrasserais sans arrière-pensée les opinions républicaines. Ce sera donc mon plan de conduite dans quelques mois. Mais il m'est permis de craindre que les membres du Gouvernement Provisoire ne soient accablés sous la glorieuse tî\che qu'ils se sont imposée. S'ils succombent, le bonheur du pays est indéfiniment retardé. Soutenons-les de tout notre pouvoir, précipitons-nous pour maintenir la digue qu'ils opposent au torrent populaire dont ils veulent guider le cours. Quelle admiration j'ai pour Lamartine! 11 nous a sauvés du drapeau rouge; combien cette première victoire est importante !
Nos camarades de Saint-Cyr ont été appelés à jouer un rôle difficile, celui de contribuer au rétablissement de l'ordre public. Plusieurs d'entre eux sont nommés sous-lieulenanls, lieutenants même. On parle ici d'une promotion extraordinaire par laquelle les élèves de La Flèche .Igés de dix-huit ans entreraient h Saint-Cyr sans examen pour combler le vide. Avant iS^o, nous jouissions de ce droit injuste : je doute quon
nous le rende, cependant rien n'est impossible par le temps qui court. Dans ce cas, j'accepterais ma nomination. Les principales raisons qui me faisaient fuir l'état militaire n'existent plus ; la guerre est probable et Tavancement en est la suite. Si j'avais le choix, je n'hésiterais pas à prendre un autre parti; mais si cette position assurée s'offre à moi, je n'irai pas la repousser. Je me demande ce que disent nos connaissances de ces grands événements. Combien le sort de la famille royale est digne de compassion et de respect! Je m'indigne quand j'entends insulter les braves gardes municipaux qui, seuls contre la multitude furieuse, se sont sacrifiés à leur devoir I J'ai lu la lettre d'un ancien élève d'ici, étudiant à Paris : il en a tué sept et un ofQcier; le malheureux ose se vanter de cette atroce victoire ! J'aurais voulu être là pour panser les blessés, mais jamais je n'aurais eu le courage de tirer sur un Français. Je ne blâme pas ceux qui l'ont fait, mais je voudrais les voir désolés de s'être trouvés dans cette obligation.
Jeudi 16 mars. — Je ne couiprends plus ma mère qui insiste pour que j'aille à Saint-Cyr. Tout ce que je puis dire, c'est que je ne suis pas libred'entrer à l'Ecole militaire; si on fait passer des examens, je n'y suis nullement préparé. La chance que nous, élèves de La Flèciie, aurions pu
avoir, est de moins en moins probable d'abord parce que. loin d'agrandir les cadres de l'armée, on parle de les diminuer, ensuite parce que nous sommes sous le coup d'une punition terrible du Ministre de la Guerre, à cause d'une ridicule émeute qui a eu lieu ici cette nuit et dans laquelle un adjudant a été légèrement blessé. La cause assez futile ne se lie nullement aux événements extérieurs.
Le général de Baldegg, en apprenant les événements de Février, a aussitôt envoyé sa démission. Il prétexte des raisons de santé, je crois qu'il n'a pas que ces motifs. Je l'en estime davantage, de sacrifier une belle position à des 0[)inions, inadmissibles peut-être, mais qui n'en sont j)as moins honorables.
11 a le chagrin d'appeler sur nous la sévérité du minisire au moment de son départ. Le nouveau commandant , le général Senilhes , doit arriver ces jours-ci avec le cliAtiment annoncé. Ouel sera-t-il? Nous ne sommes pas sans inquiétude. L" École coûte beaucoup à rÉtat.
Vendredi 31 mars. — ('cite École d'Administralion, (pie jai désirée tant de fois, va être créée. Je ne pouvais riefi souhaiter de mieux pour moi; je n'ai plus qu'une crainte, celle de ne pas y être admis. Les examens s^^ront néces-
sairement faits d'une manière hâtive, indéterminée; il faudra montrer surtout de l'intelligence, Dieu veuille que je ne perde pas la tête. Je viens justement d'avoir dix-huit ans, je sais un peu de tout, j'ai du jugement, puissé-je avoir de la chance. . .
Si je pouvais être admis boursier, je crois que je connaîtrais le bonheur. Avoir une position assurée! Cela est si peu d'accord avec ce que j'attendais, je n'ose y croire. Quoi qu'il en soit, j'ai maintenant une direction dans laquelle je dois tendre ; j'allais à tâtons à travers un brouillard épais, il se dissipe tout à coup, j'aperçois une borne surgir de terre à quelques pas de moi et le hasard veut que je me sois dirigé justement sur ce but que je ne voyais pas. Travailler dans des facultés qui me plaisent avec une ardeur que rien ne pourra éteindre car mes goûts, ma conscience, mon amour-propre me pousseront en avant, je n'ai jamais demandé que cela; pour l'obtenir, je n'espère qu'en Dieu. Je pourrais donc voir de mes yeux ce qui se passe à Paris, faire un peu la mouche du coche dans les clubs, calmer la fièvre qui me dévore quand je pense à tous les grands spectacles dont nous serons témoins. Il me semble que cela est un rêve.
Le général Senilhcs est un homme plein d'enthousiasme qui nous fait crier : Vive la République ! à tout propos. Je le crois franc. Il est excellent pour nous, fait des réformes toutes à notre avantage, va pour ainsi dire au-devant de
nos réclamations. Ses proclamations sont sages, énergiques, telles qu'il devait les adresser à son régiment de Légion étrangère. Il nous traite en hommes; son style est coloré, rapide, plein d'images ; les devoirs qu'il nous trace pour Tavenir sont bien interprétés; il me plaît malgré sa rude écorce.
Lundi 5 juin. — Je viens de })assermon premier examen, je suis admis ; les mathématiques ont failli me faire échouer. Je passe demainlesecond, puis viendront les compositions.
Ce premier succès ne m'aveugle pas, })uisquc nous n'étions interrogés que par les professeurs du collège d Angers ; mais demain, le redoutable Catalan et son collègue vont joliment me serrer, je n'ai vraiment pas d'espoir.
Vendredi 9 juin. — J'ai passé mon examen définitif; il est très douteux (pu' je sois admis, mais enlin cela est possible, surloul si l'on étendait la liste de i5o à 200 places. Je suis exténué, c'est le mot ; cinq jours de transes, de travail exagéré et d'examens soit écrils soit oraux vous vieillissent d'un an.
Lundi î^i midi, nous apprenions cpie rexamiiuiteur de mathématiques, M. Catalan, venait
d'arriver et commencerait immédiatement sans attendre son collègue. En effet ce soir-là nous avons composé en physique. Le lendemain mardi, compositions de chimie, d'histoire naturelle que j'ai faites bonnes, je crois. Le soir, M. Catalan commence à interroger sur les mathématiques ; mon examen a été si mauvais que je me suis cru perdu sans ressources. Le mercredi, M. Franck arrive ; il nous interroge sur la philosophie, la rhétorique, la littérature. C'est un professeur de la Sorbonne qui vous rit au nez à chaque instant. J'ai passé avec lui un bon examen. Le jeudi, version latine assez bonne. Pour la composition d'histoire, ma mauvaise étoile a brillé plus que jamais ; le sort a amené la seule des vingt-quatre questions que je n'avais pas profondémentétudiée parce que je manquais des livres nécessaires : Communes et affranchissements depuis la chute des Carlovingiens jusqu'à Louis XL Je m'ensuis médiocrement tiré.
En somme, j'ai bien passé avec Franck et j'ai fait d'assez bonnes compositions. Restent les mathématiques, dont je suis fort inquiet; peutêtre seront-elles jugées moins nécessaires, je le désire. C'est d'ailleurs M. Catalan lui-même qui m'a rassuré.
Je me trouvais à table à côté de lui à l'hôtel lundi dernier. Lui-même a entamé la conversation et a été pour moi plein de prévenances; cela me désolait, parce que je ne pouvais décemment répondre à ses avances, je me suis donc abstenu
82 SOUVENIRS D L'NPARISIEN
sans trop (rafTeclalion. f.e londomain, avant de m'interrogrr, il mVnvoya pliisionrs fois auprès (In rocteurponr diiïi'rcnlcs commissions.
Malgn'' sa bonne volonlé, son indnlgencr, f'^galc d'ailleurs pour tous, j'ai U)v[ mal ié[mndu surtout pour la géométrie. II posait les questions qui lui passaient parla tête; le scélérat m'a gratifié des plus difficiles tandis que le candidat qui me précédait en avait eu que j'eusse passablement résolues.
En sorlant de l'académie, M. (lalalan m(^ dil : <( Boucher, vous n'êtes pas fort, ('omment diable avez-vous fait? Tâchez de vous relever pour les lettres. » Un instant après, il était à côte de moi à table :
« Vous n'aviez donc pas repassé vos logarillimes?
— Pardon, Monsieur, lui ai-je répondu, mais je suis extrêmement faible. Croyez-vous (pie cet échec soil décisif?
— Hah ! in'a-t-il dil, c'est i sur 7. "
Il y a en efîel cinq com[)()silions (•( (ien\ «\\amens oraux. Cela voudrait-il dire qu'un oral de trois quarts d'heure ne compte pas [)lus qu'une composition liés simple? .1 (mi d()ut(\ je crois (piil a voulu IDC rassurer. Du icsle, loin de me boudcM*, il a été plus aimable encore que la veille; je n'avais [>lus besoin de m'obscrver, puisque ses notes étaient 1 rn» vocablement signées, aussi ai-je causé avec lui en toute confiance. Nous avons parlé de la Sorbonnc, du
quartier latin, de M. Dumas qu'il appelle un intrigant. Souvent il se penchait à mon oreille pour me faire part de quelque observation maligne sur un des convives. « Est-ce que cette vieille moustache, là-bas, ne vous rappelle pas don Quichotte?... » Enfin, le mathématicien s'effaçait complètement pour faire place à l'homme bienveillant et simple.
Si j'étais reçu, j'aurais véritablement le plus grand plaisir à le revoir. C'est chose si rare qu'un professeur de sciences comprenne qu'on néglige l'objet de ses propres études et surtout qu'il soit aussi bon enfant avec un jeune homme inconnu.
Poittevin passait avec moi, il doit être reçu certainement.
Jeudi 29 juin. — Une lettre de ma mère m'annonce que je suis admis le quatre-vingt-onzième à l'Ecole et que je dois me rendre à Paris sans retard.
Vendredi 30 juin. — Passé cette journée, mipartie en diligence, mi-partie en chemin de fer, ayant quitté La Flèche à cinq heures du matin.
Je suis arrivé à Paris h neuf heures et demie, les pavés n'étaient pas encore remis dans une
foule d'endroits ; passant devant le Palais de Justice, j'ai vu au clair de lune briller les casques des drog-ons qui emmenaient un convoi d'insurgés.
Une fois descendu de diligence, je n'ai pu trouver de voiture ; il était interdit, vu l'état de siège, aux cochers de passer les ponts après neuf heures. J'ai eu mille peines à trouver un homme pour m'aider à porter mes paquets.
Je suis arrivé à la maison à onze heures.
J'étais ému; j'allais y trouver mon frère Camille, que je n'avais pas vu depuis cinq ans, sa femme et sa petite fille que je ne connaissais pas.
Samedi 1*^' juillet. — Sorti dès le matin avec Camille, passé devant l'Assemblée, où les Saint- Cyriens étaient campés. Jolinière, m'ayant aperçu, est accouru m'embrasser.
J'achevais h peine de déjeuner, rue Barbet de Jouy, quand on a sonné. C'était Arthur de \'érigny, que je n'avais pas revu depuis La Flècbe et que je désirais voir avant qui que ce fût. Cet empressement à venir me trouver m'a causé une grande joie.
Lundi 3 juillet. — L'Lcole d'Administration ne
s'est pas ouverte aujourd'hui ; mais comme nous n'étions pas prévenus, nous avons fait un tapage monstre et envoyé deux délégués à Sénarmont qui nous a priés d'attendre jusqu'à mercredi.
Mardi 4 juillet. — Ce matin, j'entends crier dans la rue : Qui veut la Presse'! la Presse qui vient de paraître! Je descends, j'achète, mais il y avait en dessous du titre le mot : républicaine^ écrit très fin, pour mieux attraper.
C'est un journal qui cherche à profiter du malheur des autres et qui n'a aucun rapport avec la Presse de Girardin. Celui-ci est au secret.
Mercredi 5 juillet. — Je suis un grand sot de ne pas avoir pensé au caractère des Parisiens contenu dans ces deux mots : légèreté, oubli. On ne saurait se faire une idée de la tranquillité insouciante qui règne partout, il semble que les affreuses journées de Juin appartiennent à une autre époque, si ce n'est que les conversations roulent de préférence là-dessus.
D'abord, il n'y a pas de bandes d'insurgés hors Paris; tous ceux qui n'ont pu jeter immédiatement leurs armes sont prisonniers, les autres sont rentrés ou rentrent dans leurs bouges. J'ai visité en détail dans le faubourg Saint-Antoine
80 SOUVKNinS 1) Uy PARISIEN
les rues les plus ignobles, tout est on ne peut plus tranquille; les équipages y abondent, car c'est le but de promenade de tous les curieux, ducs ou mendiants. Sur toutes ces figures (jui contemplent avec avidité les ravages elTroyables des boulets et des balles, je n'ai pas surpris la moindre marque de douleur ou même de tristesse. On regarde cela comme on regarderait le panorama de la bataille d'Eylau. J'en suis indigné.
Quand on voit ces maisons écroulées en partie, ces devantures percées à jour comme des cribles, ces larges (rouées de boulets encore fraîches, on n'a pas à se demander s'il y a eu lutte et lutte terrible. Pourtant où estrennemi?On se retourne, et l'on est obliiii' de chercher un recrard farouche parmi ces bonnes faces de marchands de vins, d'ouvriers qui vous coudoient et examinent avec le même intérêt que vous les lieux oi!i ils se battaient la veille. Voilà pourtant ce que c'est que Paris, (les hommes acharnés hier, une fois vaincus, jettent leurs fusils, se remettent à lli^ner ou à travailler et ne pensent nullement à battre la campagne en corps d'armée ; qu'une nouvelle occasion se j)rés<Md(\ ils seront tout transportés sur le champ de bataille et recommenceront les mêmes infamies.
J'en ai vu passer deux ccnls. liés deux à deux, entre deux simples haies de gardes nationaux : ils avaient des figures très ordinaires, beaucoup causaienl en jiant, j'ai remarqué quelques fem-
mes parmi eux. Ils comptent sur Tindulgente Assemblée Nationale.
Sur les monuments, aucune trace de l'insurrection dernière puisque les beaux quartiers de Paris n'en ont pas été le théâtre ; aucune trace non plus de la révolution de Février. La place de la Concorde n'a pas subi la plus légère modification Les affiches ne couvrent plus les murs, les porteurs de journaux sont peu nombreux, on ne les remarque pas. Il n'y a pas dans le public un costume, un vêtement même qui ne soit tel que quand je suis parti pour La Flèche ; tout le changement consiste dans l'abondance des uniformes militaires, encore n'abondent-ils pas autant qu'on pourrait le penser.
Le lendemain de mon arrivée, il y avait des dragons sur la place de la Concorde ; leurs chevaux étaient attachés à la grille qui entoure l'obélisque et aux balustrades qui empêchent la chute dans les fossés-jardins, La plupart des cavaliers étrillaient leurs bêtes ou étaient couchés à côté sur de la paille. Tout a disparu maintenant, la place est entièrement libre.
L'Assemblée Nationale occupe le même bâtiment que la Chambre des Députés, seulement on l'a prolongé jusqu'au milieu de la cour qui donne sur la place du Palais-Bourbon. Sa façade de ce côté offre une parfaite analogie avec celle d'un cirque à cause de trois figures allégoriques en bois peint découpé qu'on a plaquées provisoirement sur la muraille. Au bas des marches.
il y a quelques compagnies ; sur la place dont le piédestal, vide jadis, supporte une statue manquée de la Liberté, en pierre commune, avec une peau de lion sur le dos, il y a un bataillon de ligne et un demi-escadron de dragons en selle: à rentrée de la rue de Bourtrosrne. couchée toute la journée sur les trottoirs dans la paille, une compagnie d'infanterie ; ce sont les seules troupes en plein air dans le faubourg Saint-Germain. Deux régiments occupent le jardin de la Présidence. Ils ont planté des pieux qui soutiennent une couverture en toile cirée ; il y a là-dessous des tables et des bancs où ils se régalent de charcuterie et de salade. Les cantinières circulent, occupées souvent à repousser très amicalement quelque farceurdeSaint-( Arien qui les lutine d'une l"at;on cavalière. Car les Saint-Cyriens sont campés dans une des cours de l'Assemblée entourée de galeries ; c'est là qu'ils doivent se trouver aux quatre aj)pels de huit heures, midi, cpiatre heures et huit heures soir. Ils sorlent tjuaiul ils veulent dans les intervalles mais, comme ils ne peuvent s'éloigner beaucoup, je les trouve à toute heure. Un leur donne vingt >ons et un énorme pain dur comme la |)ierre, qu'ils s'arrangent ! Plusieurs s'ennuient de ce régime, d'aulant qu'ils onl |)our matelas le |)lancher de la salle des Pas-Perdus où sont restés les pupitres et juscjuaux couteaux à papier, ou une botte de paille dans la cour au choix.
Us peuvent, il est vrai, se désennuyer en allant
à rAssemblée ; ils ne s'en soucient guère et vraiment je n'ai pas la force de les en blâmer. J'y suis allé lundi avec Lapasset.
J'ai eu la chance d'entendre Gavaignac, le héros du moment. J'étais dans la tribune de face; mais la salle est si longue que je ne pouvais distinguer sa figure. L'on entend très bien, d'ailleurs on faisait un religieux silence. Il se répète, n'a pas grande facilité, mais sa voix est ferme et lente, son attitude très convenable. Goudchaux lui a succédé. Marie est bon président ; il est presque constamment debout, la main sur sa petite cloche de bronze qui fait un tapage effroyable. On m'a montré les principaux personnages mais, malgré la bonté de ma vue, je pouvais à peine les distinguer dans cette salle qui, avec son plafond de toile et ses maigres faisceaux de drapeaux, a l'air d'un immense théâtre forain.
On ne saurait passer sous silence les mobiles que l'on rencontre à chaque pas. Ils m'ont surpris au dernier point. La grande masse de ces héroïques jeunes gens qui pouvaient nous perdre en passant dans le camp ennemi semble avoir de dix à treize ans. Des petits Fléchois du troisième bataillon avec un shako rouge et des épaulettes vertes, une saint-cyrienne à la bouche, représenteraient assez exactement une compagnie de mobiles. Ceux-ci ont pourtant seize ans au moins, mais on sait combien est grêle le gamin de Paris malgré son agilité et sa force. Ils ont maintenant une renommée bien glorieuse ; on se plaît à citer
leurs traits d iiilrépidité et leurs efTrayanles perles. Quelques-uns ont été poignarder les insurgés jusque dans les tuyaux de cheminée où se livraient des lul4^es à outrance ; les autres escaladaient les fenêtres, se couchaient le long des barricades et arrachaient les fusils de lennenii en saisissant les canons qui dépassaient entre les pavés.
L'état de siège n*a donc rien changé à Paris, seulement après minuit on est souvent obligé de faire de longs détours pour regagner son domicile, à cause des sentinelles qui vous crient : Au large î Les premiers jours, on ne pouvait sortir passé neuf heures. Un Imissier de la Chambre voulut passer à dix heures pour y entrer ; un dragon, après les trois sommations, lui a logé une balle dans l'aine : Thuissier s'est couché sur le liane avec une soumission parfaite. Le colonel s'est transporté le lendemain chez lui pour lui en témoigner sa douleur mais, lui a-t-il dit, mon dragon a rempli son devoir, d'autant qu'on ne se gène pas pour égorger les sentinelles toutes les nuits.
Vendredi 11 août. — L(^ premier événement saillant du mois (jui vient il<* s'écouler est bien triste, c'est la mort de Dasnières. La fin si noble d'un camarade à tous égards digne d'estime est accompagnée pour moi de circonstances doulou-
ANNÉE 1848 ôl
relises impossibles à oublier. Je me vois encore dans la chapelle du Val-de-Grâce, devant cette bière dont on dévissait le couvercle pour que je pusse constater ridentité du cadavre. Quelle émotion quand on a découvert sa figure méconnaissable et souillée de sang, décomposée par un mois de souffrances; comme j'ai maudit les auteurs des journées de Juin ! Et puis, cette épaulette si neuve, si brillante, qu'il n'a mise qu'une fois pour se faire tuer, on l'a placée sur le cercueil avec la tunique et le shako ; manquait le pantalon déchiré par les projectiles. Tous ces détails m'ont fait mal ; je suis rentré chez moi presque malade après l'avoir toutefois accompagné jusqu'au cimetière avec les officiers de son régiment et Méry le feuilletoniste, son cousin.
Je suis allé plusieurs fois au fort de Bicêtre et j'y ai passé des journées entières. ïl y a quinze cents prisonniers, occupant quinze casemates. Les casemates sont des voûtes dont le sol est au niveau de la terre, dont la profondeur est égale à l'épaisseur des fortifications sous lesquelles elles passent. Elles sont sèches, bien aérées et suffisamment éclairées pour lire. Dans la cour du fort est une partie enceinte d'une palissade où les prisonniers — deux casemates à la fois — vont passer une heure au grand air et au soleil. Tous paraissent fort insouciants ; le premier jour où ils ont été lâchés dans l'intérieur de cette palissade, ils s'amusaient à crier : bèê, beê, comme des moutons ; cela s'entendait en dehors du fort.
Ils sont très sainement nourris et les soldats auxquels on donne un biscuit qu'il faut laisser tremper dans l'eau pour pouvoir le manger se plaignent avec raison de ce que les prisonniers ont du pain de deuxième qualité. On leur permet de voir leurs enfants au-dessous de dix ans et de recevoir par eux des vêtements, des vivres ; quelques-uns même circulent partout, remplissant des fonctions diverses auprès des officiers et des personnes habitant le fort. J'ai causé avec plusieurs, ils sont tous innocents, on les a arrêtés par erreur, pour avoir pansé des blessés ; il vaut mieux les croire à l'heure qu'il est que d'être allé les voir à Tœuvre.
Depuis que lestransportations ont commencé, les prisonniers sont moins insouciants et un peu dégrisés. Le premier départ a été déchirant, paraît-il ; beaucoup croyaient qu'on les menait fusiller.
Paris est maintonanl aussi tranquille que sous la royauté, j)as l'ombre d'une émeute même partielle. Tous les soirs à dix heures, je traverse avec la plus complète sécurité le quartier Saint- Jacques qui porte encore les traces de Juin. Opendant. depuis quelques jours, il y a des bruits vagues qui circulent, des velléités de rassemblements aux barrières, on craint qu'avant peu les troubles ne recommencent; les postes ont été doublés.
On a rogné les ongles à la presse par la loi du cautionnement ; on fait presque tous les jours
des descentes chez les journaux, plusieurs ont été suspendus. Les vendeurs ne peuvent plus en crier les titres ni parcourir les rues, ils doivent stationner et porter une médaille d'autorisation.
Cavaignac n'excite pas d'enthousiasme mais tout le monde est fort aise de : l'avoir. Je l'ai vu à la distribution du grand concours ; c'est un grand gaillard à figure longue et ennuyée; à la sortie, quelques cris isolés de : Vive Cavaignac ! se sont fait entendre, mais il n'a pas paru s'en apercevoir. Il ne saluait pas et regardait à terre, tandis qu'Armand Marrast, notre digne professeur, promenait sur la foule son regard plus fin que franc. C'est un homme à tournure assez commune, à moustaches grisonnantes, petit, gros et pas bête du tout. Caussidière est énorme dans toutes ses dimensions. Louis Blanc n'est pas mal, figure assez ordinaire du reste, et très petit, mais il yen a d'aussi petits à la Chambre.
Paulin vient de publier la correspondance de Louis-Philippe et de ses ministres trouvée aux Tuileries. Rien n'est plus curieux ; il n'y a pas un mot des lettres secrètes de l'ex-roi qui puisse lui être reproché. Il s'en trouve une, qui devait avoir quarante ou cinquante pages, à sa fille, la reine des Belges, sur les mariages espagnols, elle est pleine de droiture; une autre fort drôle, toute de la main de Louis-Philippe, à une des filles de Victoria, âgée de six ans. Tout oe qu'on peut déduire de ses lettres à Victoria et des réponses de celle-ci, c'est qu'ils avaient beau-
coup d'afYpclion l'un pour l'autre. Toutes les letlrrs dn roi à fiiiizot se terminent ainsi : « Bonsoir, mon cher ministre » ; les billets de (iuizot au roi, jour par jour, prouveni son aclivilr extraordinaire et leur bonne intelligence. Les lettres de Salvandy sont ampoulées elllaiteuses.
Dimanche 3 septembre. — Je viens d'assister à une grande revue ; Cavaignac avait une escorte comme je n'en ai jamais vu, ni au roi, ni aux princes. 11 y a eu un moment où on a pu l'aborder et même lui remettre des pétitions, (ihangarnier et Lamoricière l'accompagnaient ; sa ligure a bien plus de distinction et d'autorilé que la leur. Changarnier surtout, vu à quelques pas, a l'air d'avoir dix-huit ans, il rit toujours. On a remarqué que C.avaignac n'est pas revenu h son hôtel par le même chemin (pi'à l'aller, .b' l'ai vu rentrer; ses dragons, ses guides, ses aides de-camp huaient toute la rue de V^arennes depuis l'Ksplanade jusqu'à la rue de Bellechasse. H saluait la foule, assez silencieuse du reste.
Paris est tranquille. (Ihacun semble écouter d'où vient le venl. C.nlme phd.
Mercredi 13 septembre. — Le cours d'études que nous faisons actuellenuMit à l'Kcole d'Admi-
nistration a la même valeur que s'il durait une année, il se terminera cependant au i5 Octobre ; nos vacances seront de six semaines.
Dans renseignement de ce premier trimestre, on a eu pour but de mettre autant que possible les élèves de niveau, c'est-à-dire qu'on nous a fait repasser rapidement les matières exigées pour l'examen d'entrée de manière que les faibles en matbématiques ou en littérature pussent se rattraper. Nous allons subir un examen de fin d'année qui sera, avec les notes des conférences, la base d'un classement sérieux, et c'est véritablement au 1^' Décembre que nous entamerons les cours spéciaux de statistique et d'administration. Deux pourtant sont commencés, celui de Droit administratif, fait par M. Boulatignier, conseiller d'Etat et représentant, et celui de Droit privé, par M. Chambellan, rien du tout.
Il y a bien encore deux cours qu'on n'enseigne pas dans les collèges, mais ils ne forment que six leçons chacun. Le premier, celui des plantes utiles, fait par M, Decaisne. Académie des sciences, professeur au Muséum, nous a fort intéressés. Le second, celui des animaux utiles. M. Duvernoy, professeur au Muséum, successeur de Cuvier, est en bonne voie.
Pour les autres, voici à qui nous avons affaire :
Cours de Mathématiques, M. Vieille, Académie des sciences; très clair, peu approfondi en ce sens qu'il élague tout ce qui n'est pas directement utile.
Cours de Physique, M. Rognault, Académie des sciences; intéressant, fait dan> le même esprit que celui de mathématiques.
Cours de Chimie, M. Pelouze, Académie des sciences ; rien d'extraordinaire.
Cours de Cristallographie, Elie deBeaumonl, Académie des sciences, ingénieur en chef, professeur à l'Ecole des Mines, un des premiers savants de l'Europe; cours insipide, ahrutissant; on y baille comme une carpe ou on y dort comme une marmotte, pas de milieu. C'est fini heureusement; nous en sommes à la géologie, un peu moins assommante, et encore !
Cours d'Allemand, très cocasse.
Cours de Littérature, Emile Souvestre, feuilletoniste, dramaturge de l)Oulevard ; on croit y apprendre à faire des mémoires, des rapports, des adresses, des lettres d'administration. La semaine dernière, j'avais à faire un rapport sur l'utilité des maisons communes d'ouvriers; cette semaine, sur l'organisation d'une garde mobile sédentaire.
On arrive le malin à S lioures ; de 8 heures un quart à lo heures, on va à Tun des cours du Collège de France après avoir signé sur une feuille de présence ; de lo à ii heures, élude libre; de 1 1 heures à midi, déjeuner dans l'Ecole où il y a une espèce de reslaurant-buvette; de midi à i heure et demie, cours au Collège de France ; de i heure et demie ;\ "> heures, étude libre. Les jours d'Allemand, on va à ce cours de
3 heures et demie à 5 heures, mais il n'a lieu qu'une fois par semaine et ne se fait pas au Collège de France parce qu'il est trop élémentaire. De 5 heures à 7 heures et demie, on s'en va dîner chez soi; à 7 heures et demie, on revient pour la conférence ou la colle jusqu'à 9 heures et deuiie.
Pour les études libres, nous sommes divisés en salles de huit, douze ou seize; la mienne est de seize. Les élèves qui se conviennent ont été dès l'origine invités à se mettre ensemble ; si on veut changer on peut le faire sans permission, il suffit de trouver un camarade pour permuter. Chaque salle nomme un délégué. Les douze délégués forment un conseil chargé de passer les marchés avec les fournisseurs, de proposer au vote de l'Ecole les mesures utiles, de préparer un règlement qui serve pour la promotion présente et les promotions à venir. Il ya dans chaque salle un vice-délégué pour faire la police, mais celui-ci n'est guère utile. On renomme les délégués tous les mois.
Les conférences méritent une mention particulière. Nous sommes partagés en trois séries de cinquante, et trois colles ont lieu à la fois dans des facultés différentes. Les maîtres de conférences ou colleurs nous traitent en égaux tout à fait; on sort, on rentre comme on veut. Les colleurs de sciences sont les professeurs suppléants, excepté celui de mathématiques qui est colleur à la Polytechnique. La conférence de
littérature est dirigée parle gros Souvestre luimèine; son colleur vient mais il remplit l'office d'une cinquième roue à un carrosse. Cette conférence diiïère des autres en ce qu'on s'y dispute à qui mieux mieux ; quand un élève a lu son devoir, il le défend contre les autres qui disent ce qu'ils ont trouvé de mal ou de bien. C'est très comique. Deux membres de la commission nommée par la Chambre pour statuer sur notre école sont venus il y a quelques jours et ont paru enchantés du système.
Aussitôt que nous serons consacrés dans notre existence, le directeur, M. Blanche, présentera à la signature du Ministre l'uniforme voté i)ar nous à une majorité de 106 voix contre 3.'). ,1e suis des 35, à cause d'une bande d'or fin qu'il y aura au pantalon et que je trouve assez ridicule; cela sent l'écuyer de Franconi. Du reste, c'est bien.
La grande tenue se compose d'un habit bleu de roi fermé droit, col rabattu avec branche d'olivier et pans à la française ; boulons jaunes; ganse d or sur l'épaule comme la Polytechnique; pantalon bleu de roi à bande d'or ; chapeau à cornes, de forme assez élégante parce qu'il est très bas, et épée toute siinplr. Lu petite tenue est la redingote Ideu de roi Ac VEnAr polytechnique seulement le coih^ en ncIouis iioii-; panlidoii gns à bande noire de la Forestière; képi.
Jeudi 14 septembre. — Je viens de lire les adieux de Girardin journaliste au public, je compte voir bientôt le bonjour au public de Girardin député.
Les affiches électorales commencent à couvrir les murs, j'en ai vu tout à l'heure une à triple effet : Citoyens, nommons Louis-Napoléon pour proclamer la liberté du vote; Emile Lalanne pour proclamer la liberté de l'individu; Girardin pour proclamer la liberté de la presse. A côté se trouvait une affiche rouge foncé avec ces mots : Frères, nommons Gabet, Raspail et Thoré, eux seuls peuvent sauver la France !
Samedi 16 septembre. — J'ai toujours regardé la boutique d'un marchand de gravures comme l'expression des sentiments du public; en effet, on n'expose que ce qui peut plaire. Or voilà les gravures qui se trouvent partout depuis Juin : portraits de Gavaignac à pied, à cheval, j'allais dire en voiture; portraits de M. Sénard; des généraux tués en Juin, surtout Bréa; de TArchevêque sur les barricades, sur son lit de parade ; portrait en pied d'un mobile décoré — les mobiles se retrouvent d'ailleurs sur des devants de cheminée et sur des tapisseries — portraits des généraux dits africains ; des trois Napoléon sur la même gravure, Louis Napoléon entre les deux autres et un peu plus
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élevé; celui de Lamartine, étonnant de ressemblance avec Guizot; aucune caricature; quelques vues de phalanstères.
Samedi 21 octobre. — J'ai lu chez ma mère une grande partie des notices sur rAllemagne de Saint-Marc-Girardin, ouvrage qui réunit une raison élevée à un certain laisser-aller de bon goOt.
Ensuite, j'ai relu, avec la même admiration qu'autrefois, les Vervines et les Catilinaires, ne pouvant au sujet de celles-ci m'empécher de comparer la situati(jn de Gicéion au milieu de ce Sénat, apostrophant un redoutable factieux avec celle d'un orateur moderne, doué d'une élévation d'àme aussi grande, qui, en présence de nos tourmentes politi([ues, n'osa pas jouer ce rôle magnifique aux applaudissements d'un corps législatif non moins auguste.
.l'ai aussi vu (piehjues-uns des psaumes traduits j)ar La Harpe. 11 y a une grande richesse d'images, une sonorité entraînante, mais on en a bien vite assez.
.rai passé la soirée dans un cabinet de lecture. J'ai vu dans un des journaux l'analyse d'une pièce de Dumas précisément sur la conspiration de Catilina considérée comme actualité. Cette rencontre m'a paru bizarre a[)rès les réflexions citées plus haut.
Dimanche 22 octobre. — J 'ai passé la matinée à relire de vieilles lettres reçues ou écrites par moi. Il y a dans cette revue rétrospective quelque chose d'attrayant et de pénible à la fois.
Que de noms alliés autrefois à de tendres épithètes qui aujourd'hui ne vous inspirent que mépris ou indifîérence ! Que de projets, d'espérances que le temps a oublié de faire germer ! Que de souffrances dont votre souvenir ne s'est pas occupé, qui ont peut-être laissé leur impression dans votre caractère ! Comme, à telle époque, votre pensée avait peine à se faire jour au dehors au milieu de mille répétitions ! Pourquoi, parce qu'ils s'appliquent à de minces objets, souriez-vous des mêmes sentiments qui vous animent aujourd'hui ? Gomme un souvenir en rappelle un autre ! Vous vous reprenez à aimer telle personne que les circonstances vous avaient fait perdre de vue ! Enfin, en refermant ces lettres, dont nul ne voudrait plus prendre la responsabilité, vous êtes triste et soucieux car vous réfléchissez que plus tard vos idées d'aujourd'hui produiront la même impression. Où est ridée qui, comme le corps humain, se renouvelle sans cesser d'être elle-même ?
Je suis allé chez M. Robin que j'ai trouvé à déjeuner. Ce vieil ami de ma famille m'a donné cinq francs sans raison, par caprice. D'où vient que j'ai hésité aies accepter? J'aurais pourtant reçu avec plaisir un livre qui aurait coûté cela ou plus. Quelle fierté singulière! Je lui ai certes
fait plus de plaisir en acceptant ce mince cadeau qu'il ne mVn pensait faire. J'ai donc liien
J'ai dîné rue de Rabylone et causé politicpi^^ avec un individu qu'on m'a dit après être soupçonné mouchard. Il avait été quelques jours avant, disait-il, dans la société de Crémieux et en répétait des phrases toutes d'intimité. Il parlait sur le môme ton de Ledru-Rollin. 11 m'a paru que, tout en parlant haut el ferme, il louvoyait comme un sloop dans des parages inconnus, ce qui m'a fait demander qui il était.
Lundi 23 octobre. — .t'ai lu chez ma mère des poésies détachées et des épîlres de Casimir Delavigne, pour la centième fois peut-être et ce n'est pas la dernière, ce poète ayant toute mon admiration.
Puis, je suis entré dans un cabinet de lecture. J'y ai lu dans la Revue des Deux-Mondes des détails fort intéressants sur le peintre Léopold Hobert. Ses dernières lettres, qui expriment si bien l'état de marasme de son âme, m'ont fait une forte impression.
Comment se fait-il, comment Dieu permet-il, qu'au milieu de tani de causes de bonheur, la tristesse ne cesse de comprimer un cerveau si bien organisé ? L'infortuné ressemble ^ ces hommes vendus au démon don! parlent les lé-
gendes, qui ne peuvent jouir des richesses achetées si cher. Gall ne s'est pas trompé dans son principe fondamental ; bien certainement, il y avait dans Fàme de ce pauvre Robert une aspiration vers le suicide.
Ces pensées m'ont rendu triste, et le sommeil seul a pu les écarter.
Jeudi 26 octobre. — Je suis allé au Jardin des Plantes. J'ai passé deux heures dans le musée d'anatomie. L'idée de Tanimalité humaine et de sa destruction y domine tellement que j'en sors toujours avec un certain soulagement.
J'ai assisté à deux cours, celui des mammifères et celui d'anatomie comparée, spécialement de l'homme.
M. Geoffroy Saint-Hilaire fait le premier, il est fils de Tillustre inventeur de la théorie des analogues et de l'embryogénie. Il est clair, méthodique et, autant qu'il m'en a paru, généralisateur.
M. Serres fait le second. Sa figure gonflée, commune, ses yeux dont le travail sans doute a épaissi la cornée, son ton doctoral déplaisent d'abord, mais cela ne dure pas. C'est un anatomiste philosophe dans toute la force du mot, qui respire l'amour de la science et montre par moments une sensibilité vraie. Il a fait aujourd'hui une revue historique des progrès de Tanatomie,
104 SOUVENIRS n UN PARISIEN
(le raiitliropotomio, fort intéressante quoique éruditc, parce qu'il Ta faite avec un certain élan.
Je suis revenu avec un élève de T Ecole d'Adminislralion (jui assistait au cours et m'a appris des bruits inquiétants pour notre avenir. Puissentils n'être pas fondés !
Au cabinet de lecture, j'ai lu \o premier livre et une parlie du second de la Propriélc par Thiers. C'est 1res remarquable. 11 y a parfois, à dessein il est vrai, surabondance de développements ; mais on lit lout, c'est si facilement écrit.
Vendredi 27 octobre. — Je suis allé trouver (^baronnet aîné el l'ai emmené à l'Odéon voir une nouvelle traduction de Macbelh (pion m'avait vantée.
Cette pièce, remarquable par les dépenses que la mise en scène a occasionnées, quoicjue médiocrement jouée, fait assez bien comprendic le faire de Sbakespeare. Les passai!:es de sentiment, que M. \ illemain m'avait appris à coni- [)ren(lre, sont rendus par Kmile Hescbamps aussi fidèlement (pie |)ossibl(\ aniaiil ([u il ma paru. Tous les accessoires sont disjiosés de manière i\ impressionner vivemenl, el les acteurs, d'une faiblesse exIrcMuc dans les silualions ordinaires, sont soutenus par eux au |M)iiil d'èlre ([ucbpiefois beaux... malgré loul. Les sorcières, leur caverne,
leurs éclats de rire, le fantôme, l'assassinat de Duncan, montrent le hideux sous ses formes les plus saisissantes.
Samedi 2S octobre. — Je me suis levé tard, étant peu habitué à me coucher à minuit comme j'avais fait hier.
Je suis allé aux cours de Geoffrov Saint-Hilaire et Serres. Ce dernier, ayant fait quelques digressions historiques sur le mouvement centripète des races d'hommes, a été fort applaudi.
J'ai passé la soirée au cabinet de lecture. J'ai achevé le deuxième livre de la Propriété et commencé le troisième intitulé « Du socialisme ». Le mérite de cet ouvrage se fait mieux sentir à mesure qu'on arrive au développement de vérités moins évidentes.
Octobre. — Le Voyage à Vile de France de Bernardin de Saint-Pierre mérite de faire époque dans l'histoire de notre littérature descriptive. Ce jeune ingénieur est aussi un poète, ayant un esprit doué d'une extrême attention de détail, surtout à l'égard des phénomènes de la nature, et les décrivant d'une manière d'autant plus frappante et pittoresque qu'il n'a pas de prétention scientifique. Bernardin de Saint-Pierre avait déjà
tant voyagé et tant observé que ses moyens de comparaison prennent ici un immense développement. Il est bien difficile de rendre visibles par le style, au commun des lecteurs, des êtres ou des faits entièrement diiïérents de ceux qu'ils voient journellement. L'auteur y parvient pourtant par des rapprochements variés, toujours simples et décrit ainsi jusqu'aux sensations du goût si souvent indéfinissables.
Jeudi 2 novembre. — Je suis allé chez ma mère, pour opérer un petit déménagement, car la nouvelle chambre que j'occupe, rue \'aneau !^9, n'est pas meublée.
Je suis allé aux coursde Geoffroy Saint-IIilaire et Serres. Le premier a commencé par le spectacle du chimpanzé vivant de la ménagcri(% qui était enveloppé d'un petit burnous rouge. On l'a fait boire devant nous h In façon humaine, ce (pie la parfaite disposition de ses doigts rend facile.
J'ai passé la soirée au cabinet de lecture et achevé l'ouvrage de M. Thiers. Cette fin est des plus remarquables.
Novembre. — M. Michelet est un petit maniéré à cheveux blancs peignés comme ceux d'un jeune
homme mais non frisés. Des yeux presque éteints et petits; une figure allongée, mais mouvement de bouche assez désagréable. Son visage prend un peu d'agrément quand il rit.
Son accentaunelenteur exagérée par moments, et dans d'autres il est bref. Ses paroles sont de même ; la manière dont il les fait attendre est parfois insipide.
Décembre. — Pour bien apprécier cette généreuse poésie, La Bataille de Waterloo de Casimir Delà vigne, il suffît de se reporter aux funestes événements qui l'inspirèrent.
Elle a été écrite en juillet i8i5. A cette époque, la France, épuisée par vingt ans de guerres, rassasiée de triomphes et avide de repos, ne voyait pas l'Empereur des mêmes yeux que Ta vu la génération suivante. Si grande qu'eût été son admiration pour l'homme immortel, son dévouement devait avoir des bornes. Une nation n'est point un individu ; Tabnégation ne lui convient pas. La France entière ne pouvait, comme ses plus héroïques enfants, venir expirer sous les boulets au cri de : Vive l'Empereur !
Mais si elle consentait à reprendre les antiques et poudreux Bourbons, si elle rapetissait sa gloire à leur niveau, à condition d'être tranquille et de se croire libre, elle n'en voyait pas avec une moins douloureuse indignation l'étranger,
enhardi par le nombre, pénétrer sur son territoire et jusque dans sa capitale. Aussi, tandis que les indignes descendants de la noblesse monarchique s'oubliaient jusqu'à s'enthousiasmer à la vue de l'étranger couvert du sang français, jusqu'à lui jeter des tleurs, la masse du pays, la vraie nation expiait, par la plus poignante, la plus douloureuse des humiliations, les trop justes mouvements d'orgueil que lui avaient inspirés nos conquêtes. Elle avait beau se dire, en songeant à la traînée de sang qui marquait le passage de l'ennemi, qu'elle n'avait succombé qu'après des eiïorts surhumains, et devant l'Europe coalisée appelant à son aide les populations de l'Asie, rien ne pouvait adoucir ses souiTrances.
C'est alors qu'un jeune homme, presque un adolescent, à la t'ois plein d'ardeur et de mesure, connu seulement de quelques littérateurs qui avaient pu apprécier sa droite raison et son goût déjà formé, se fit l'interprète des pensées nationales dans des vers de forme antique, où éclate son indignation chaleureuse contre les Français détracteurs de nos gloires, où se révèle surtout le désir de réhabiliter la France à ses propres yeux.
Le succès fut immense; les écrivains remarquèrent avec étonnement rex|>ression pure et vraie, le mouvement, la décision, la vigueur de ce brillant morceau; les hommes de cœur, les soldats de la Loire en virent et en apprécièrent
les pensées généreuses; plus d'un vieux de Waterloo, expirant à ce moment des suites de ses blessures, put bénir dans sa pensée le jeune poète qui, pour l'honorer, bravait avec tant de fermeté la calomnie toute puissante ; tout le monde y vit un appel à la concorde et au culte des souvenirs.
Dès rinstant où une affection est
entrée au cœur du solitaire, un changement complet, radical s'opère en lui. Le soleil, en dissipant instantanément l'obscurité d'une chambre dont on ouvre les volets, ne produit pas un effet aussi saisissant. Il n'a pas perdu son identité, il retrouve bien à ses pensées les mêmes formes mais sous quel nouveau jour elles lui apparaissent ! Que de sentiments restés dans l'ombre étincellent tout à coup et se produisent radieux sous la vive lumière du sentiment; que de sensations vagues, de visions flottantes, de vaines terreurs se sont enfuies avec l'obscurité qui les renfermait dans ses plis !
Vendredi 9 février. — Ce soir, Français. On jouait Phèdre et la Famille Poisson. Cette dernière pièce, si charmante d'esprit, d'à-propos et d'observation, m'était déjà connue.
Mlle Rachel jouait Phèdre. Je ne Tavais vue qu'à une époque où j'étais trop jeune pour apprécier son talent ; cette fois, elle m'a causé de l'admiration mais non de Tenthousiasme.
Ses gestes sont fort beaux, son accent est infiniment varié, mais je n'aime pas ses brusques changements d'intonation et de mouvement dans le débit; c'est peut-être le comble de Tari mais ce n'est certes pas le dernier mot de la nature. En général je trouve un peu d'exagération, quelquefois même de bizarrerie, dans l'extrême simplicité avec laquelle elle dit certains vers détachés. C'est très bien de faire sentir que Phèdre
n'est pas toujours reine, dans son accent comme dans ses paroles, mais faut-il la faire parler avec a voluhililé cl le sans-façon d'une modiste, quand elle vient de prononcer quelque parole déchirante ou terrible ?
J'imat^ine que le séjour de Racliel en An<^leterre lui a un peu fait forcer les teintes.
Mercredi 14 mars. — Au Théâtre historique, nous avons vu jouer /es Moiisqnelaires, en cinq actes et onze tableaux de Dumas.
Les acteurs agissent autant qu'ils parlent; c'est un entassement d'événements à en perdre la tête. Vous espérez respirer j)endant les entr'actes, erreur ! La toih' à peine baissée se relève. Grî^ce aux coupes de maisons, vous voyez jouer plusieurs scènes à la fois, ce qui permet à l'auteur de vous renvoyer avant le lever du soleil. Vous n'avez pas le temps de vous demander s'il est vraisemblable que telou Ici fait s'accomplisse, que tel ou tel personnage apparaisse , que l'action se passe en tel on tel lieu; à peine le souvenir des trois unités d'Aristote vous assièget-il (jue les murs s'écartent, les fauteuils, tables du salon disparaissent : vous êtes dans une forêt.. .
Lu un inol,c- Vsl (Hourdissant ; et Ton ne sapcr- (;oit qu'en sortant ([u'on est courbaturé d'avoir digéré pendant cinq heures une douzaine de
meurtres dont un seul dans la coulisse, et mille situations impossibles, hétéroclites, drolatiques ou lugubres, mais toujours attachantes.
Mercredi 11 avril. — J'ai lu ce matin le Phédon de Platon.
J'ai été surpris et charmé; surpris de ce que les idées exprimées par Socrate ont de précis et d'original, charmé de la simplicité et de la grâce antiques avec lesquelles il s'exprime, et surtout avec lesquelles toute la scène est racontée par Gébès.
Tout cela est si loin de nous et porte un tel cachet de grandeur qu'on s'intéresse vivement à certains détails matériels. Us s'élèvent à la hauteur de graves incidents, en ce qu'ils ajoutent à notre foi dans le narrateur, et en ce qu'ils nous forcent d'envoyer notre âme à x\thènes au moins pour quelques instants.
Ainsi, il y a deux ou trois endroits 011 les mouvements de Socrate sont indiqués : ici il frotte sa jambe à l'endroit froissé par ses fers; plus loin il passe la main, comme il en avait l'habitude, dans les cheveux d'un de ses disciples; une autre fois il se penche pour mieux entendre quelqu'un de l'auditoire qui lui fait une question.
Ces rares accidents du récit m'ont presque impressionné, enchâssés qu'ils sont au milieu de ces sublimes et souriantes discussions sur
lU SOUVENIRS D t'N PARISIEN
l'immortalité de l'àmc, de ces pressantes interrogations des disciples avides d'entendre les dernières, les plus belles paroles du maître qui va mourir. Plusieurs des arguments de Socrate ont perdu leur valeur pliilosophi(|ue parce qu'ils s'appuient sur des faits vrais de son temps, faux du nôtre, comme la pluralité des dieux, par exemple; mais ils n'en ont pas moins une grande rigueur, ils forment une chaîne solide et souple qui enveloppe le sophisme de l'adversaire, de si loin quelquefois qu'il ne s'en aperçoit pas d'abord, mais qui se resserre rapidement et l'élouffe.
Et puis, ce ne sont plus de ces dialogues composés à plaisir où Tun fait toujours des objections faibles pour faire valoir plus aisément le talent de l'autre ; ici c'est un dialogue qui a eu lieu en réalité, sur la plus grande question qui existe, entre un grand homme prêt à mourir et des disciples, il est vrai, mais des disciples pleins d'intelligence et d'un ardent désir de savoir, au moment où celui (jui sait va leur être enlevé.
Socrate semble déj5 entrevoir la lumière éternelle, tant il est calme et convaincu, mais ce n'est pas avec un Ion dogmatique qu'il parle h ses auditeurs; il provoque en souriant les objections, car, dit-il, j'ai tant d'intérêt A croire l'Ame immortelle que je puis bien me faire illusion sur la force des arcfuments.
TI pèse donc les objections avec un soin l'eligieux et ne croit les avoir détruites que quand
tous se déclarent convaincus. Il est impossible d'imaginer une scène plus belle que celle-là.
Quel malheur que le Christ n'ait pas eu parmi ses disciples un Platon pour nous rapporter de lui une conversation suivie entremêlée de quelques gestes qui nous montrent à la fois Thomme et le Dieu. Que ne donnerait-on pour savoir quelles étaient ses paroles aux apôtres dans la prison, quelques heures avant de partir pour le Calvaire. Si ces nobles discussions de Socrate nous causent tant d'admiration, ont tant d'intérêt pour nous, quel effet ne produiraient pas celles de notre Dieu qui contiendraient en germe l'avenir du monde et ces sublimes dogmes de charité, de dévouement.
Et puis si, sous l'impression de la mort prochaine de rhomme martyr de la calomnie, nous voyons ses paroles sous un jour encore plus favorable, comme des lettres blanches ressortent davantage sur un voile hoir, combien ne serionsnous pas admirablement disposés à entendre celles du Christ en songeant à la mort cent fois plus horrible à laquelle il se soumet. Socrate est bien grand mais, comme Ta fait remarquer Rousseau, quelle comparaison y a-t il entre sa mort et celle du fils de Dieu î
Dimanche 20 mai. — Rentré dans ma chambre, je me suis mis 5 la fenêtre et j'y suis resté mal-
116 SOUVENIRS n UN P\RISIEN
gré moi, le regard fixé sur ces masses d'arbres des jardins environnants hordes parles traînées lumineuses que forment les rues d'alentour. Ln ciel assez pur, de larges nuages blancs si diaphanes qu on voyait les étoiles à travers.
Mes pensées se })ortaient sur les imi)ressions de nuit en diligence quand on jette les yeux sur les villages qu'on traverse, sur ces maisons silencieuses qui vous sont étrangères et denière les quelques i'enétres éclairées desquelles votre imagination ciée dc^s tableaux ou poétiques ou vulgaires ; et puis, tout à coup, l'ombre de la voiture et des chevaux (pii couiait le long des grands murs blancs s'étale sur une route unie, le pavé cesse de faire résonner les roues, le spectacle uniforme des vastes canq^agnes que vous voyez se dérouler entre les peupliers ne p(Mii plus vous distraire : vous pensez à ceux que vous quittez et vous éprouvez cet afTadissement du coMir qui précède les larmes.
Je pleurais en refermant ma fenêtre. Je pensais à tout ce que j'aime.
Lundi 21 mai. — Caserne Bellechasse, ayant vu les dragons prêts i^ partir })our une revue, j'ai p«Misé à les accompagner.
11 y avait au CJiump de Mai> plusiinii's réginuMil.N de cuirassiers, des dragons, des lanciers, de l'artillerie, du génie, un grand nombre de ré-
giments de ligne et quelques-uns d'infanterie légère.
Changarnier a passé d'abord rapidement dans les rangs, puis Louis-Napoléon est arrivé à midi. Il a été accueilli par chaque corps aux cris unanimes de : Vive Louis-Napoléon ! ce dont il paraissait très ému. Cette manifestation avait été permise mais non recommandée. Le ciel a été couvert et menaçant toute la journée, l'air pesant.
Lu le journal qui contient le testament du duc d'Orléans en i84o, testament remarquable qui prouve bien l'élévation d'esprit de ce prince regretté.
Mardi 22 mai. — Après dîner, je suis allé par la pluie à T Assemblée, savoir si on achevait le vote interrompu hier sur P Ecole d'Administration. Un élève qui en sortait m'ayant dit que non, je suis allé en avertir Lachesnais qui se rendait à l'Assemblée avec M. Carré, représentant. Je les ai accompagnés.
Au moment où je suis entré dans la tribune, Goudchaux, au milieu d'une vive agitation, proposait de se déclarer en permanence si la droite refusait de voter d'ici à dix minutes. Il s'agissait de l'entrée des Russes en Hongrie : on avait interpellé le ministère et la droite voulait un ordre du jour pur et simple. La proposition Goudchaux
a été adoptée, les urnes sont restées, quelques représentants sont encore venus voter ; quelquesuns jetaient leur vote en faveur du ministère avec une véritable dignité.
M. Grémieux est venu s'asseoir à côté de moi, sa famille occupant la même tribune. Il est difficile de trouver plus laid, ses yeux pétillaient de joie. « Soyez tranquilles, ils vont voter, » at-il dit.
Lamartine, la tête appuyée en arrière sur sa main, restait impassible ; il s'est levé et est sorti. MM. Lagrange et Félix Pyat, ce dernier gesticulant beaucoup, ont attiré mes regards.
A sept licures, on a apporté les corbeilles pour dépouiller les votes, Armand Marrasta proclamé le résultat : Tordre du jour simple est repoussé; à demain le choix entre les trois ordres du jour motivés présentés. N'ive la République !
Jeudi 7 juin. — Kenconlré rue de Babylone MM. Boichot et Uattier, sons-ot'liciers représentants du peuple. Il sullit de les voir pour craindre que la capacité n'ait compté pour zéro dans leur éb^clion ; les conditions de candidature étaient sciilcmenl le grade de sous-oflicicr et des
o[)inions socialistes.
Vendredi 8 juin. — J'ai trouvé et retenu une chambre rue Vaneau 21. Je déménagerai demain.
Mercredi 13 juin. — Place delà Concorde, plusieurs bataillons de chasseurs de Vincennes entraient dans le jardin des Tuileries.
A la hauteur de la rue Montmartre, j'ai vu un cabriolet passer rapidement, entouré d'hommes du peuple qui pressaient les mains de celui qui conduisait. Un moment après, une troupe de huitàdix mille hommes, paletots, blouses, gardes nationaux, marchantd'abord par rangs de quinze à vingt, puis ensuite cinq par cinq, précédés d'un colonel de garde nationale et autres officiers, ont défilé bras dessus bras dessous, criant : Vive la Constitution ! se dirigeant vers la Madeleine Je suis redescendu avec eux jusqu'aux Bains Chinois ; à ce moment il y a eu un sauve-quipeut général accompagné des cris : Aux armes ! Aux armes I Je me suis réfugié un moment dans une rue voisine, puis je suis revenu sur le boulevard et à l'entrée de la rue de Choiseul j'ai aperçu Poittevin et Lachesnais. Nous sommes revenus ensemble fort indignés de ce spectacle.
Le soir, les troupes couvraient tout. J'ai vu dans Y Evénemenl que l'Assemblée venait de se déclarer en permanence et de décréter l'état de siège. Nous avons vu David d'Angers, le grand
sculpteur, qui prenait le café à une table sur la voie publique.
Juin. — C'est curieux, après tout, l'histoire. Ces déplacements des peuples sur la surface de la terre, ces déplacements de passion dans les esprits des peuples; ces mœurs, ces usages si bizarres naissant tous malgré leur variété d'un petit nombre de causes morales qui ne changent jamais, ces perpétuelles transformations des mœurs selon les climats, les voisinages, ne ressemblent-elles pas aux transformations de l'être organisé d'après les mêmes causes tout le long de réchelle animale, et ne pourrait-on s'en servir philosophiquement pour reconnaître les fonctions intellectuelles vraiment importantes, les éléments du cerveau de l'humanité?
Et ces modifications, ces métamorphoses, ces dépérissements, ces résurrections de l'humanité dans l'ordre du temps, comme cela ressemble au corps humain lui-même, sans compter cjue le berceau de riuimanité est enveloppé de mystère comme celui de l'homme. Les progrès de la civilisation sont manifestes, mais il ne faut pas croire que ces progrès doivent faire prendre en pitié le sort des gens du (juatrième ou du cinquième siècle à ceux du dix-neuvième, pas plus qu'un homme mur ne doit prendre pitié d'un enfant . Il peut être fier de son intelligence, de
ses forces, mais est-il plus heureux, est-il sûr même qu'il ait plus de philosophie? Toutes ces belles inventions ont souvent une valeur de pure imagination pour celui qui les regarde de bien près. Prenez les chemins de fer, cette grande affaire du siècle, combien cela a-t-il ajouté à ridée que l'homme peut avoir de la protection de Dieu, de sa propre grandeur? Qui est-ce qui en profite surtout? Les intérêts matériels et quel genre d'intérêts !
Quand on songe à cela, on voit que Dieu n'a pas été iajuste en faisant surgir des hommes avant d autres, tout se compense.
Jeudi 5 juillet. — J'ai été achever ma soirée aux Ghimps-Elysées. Je me suis assis sur un des parapets qui bordent les jardins de la place de la Concorde et je suis resté là une demiheure, la face au ministère des Affaires Étrangères, à contempler le ciel si beaj.i à ce moment et la terre si splendide, si imposante à cette place.
La Seine du côté de sa source était couverte d'un brouillard doré, tel que j'en ai rarement vu. La lune déj'i assez haute dominait ce brouillard et laissait tomber sa lumière faible encore sur les superbes monuments qui longent le ileuve. Au-dessus de ma tète, le ciel était d'un b eu légèrement sombre, qui permettait de distinguer
quelques étoiles; du côté de Passy, il devenait de plus en plus lumineux, jusqu'à une large nappe de nuages bleu-noir qui tranchait subitement à l'horizon comme un voile de nuit. Derrière moi, les Champs-Elysées dont les arbres se détachaient sur le couchant, et la place de la Concorde qui allumait ses nombreux candélabres.
Ouaml j'ai quitté ma place, la nuit était arrivée. En passant sur le pont, j'ai admiré cette chaîne d'étoiles qui longe les quais comme une illumination perpétuelle, et se double d'une rangée de gerbes lumineuses frissonnant dans leau.
Lu Paul et Virginie depuis la séparation jusqu'à la fin, aussi me suis-je couché fort triste.
Mardi 40 juillet. — A onze heures, je suis allé au Conseil de Guerre où j'ai fait queue jusqu'à onze heures et demie. En déployant tout ce que mon corps possède d'agilité, je suis parvenu à pénétrer dans Tenceinte. A part quelques parfums démagogues ^\u\ m'a privaient par bouffées de dessous les blouses de mes voisins, j'étais à mon aise. J ai ainsi assisté à une des plus curieuses alVaires judiciaires (pii ai<^nl occupé le public, celle du prétendu vaiiq)ire Bertrand, sergent au 74**.
Disciple ardent du docteur Gall, j'ai suivi
avec plus d'intérêt que qui que ce soit les incidents de cette trop courte séance. J'en ai rapporté une admiration encore plus profonde de cet homme de génie.
Mardi 24 juillet. — A demi-couché dans un fauteuil où j'avais disposé un oreiller, j'étais dans un singulier état de demi-sommeil. J'étais assez éveillé pour entendre le bruit du balancier de ma pendule, pour suivre dans leurs sinuosités et leurs brusques zig-zags les gouttes de pluie glissant sur les carreaux, mais j'étais assez endormi pour avoir mille visions tristes, sensées toutefois et singulièrement poétiques par instants.
La lecture de la Philosophie du Dante d'Ozanam, faite dans la journée, ajoutait un cachet particulier à ces rêveries. Les filles de Sorrente se montrant dans la nuit la fenêtre éclairée derrière laquelle travaille le Tasse.
Mardi 14 août. — Une promenade à Asnières au bord de la Seine est fort agréable surtout par un temps comme celui qu'il faisait, c'est-à-dire avec du soleil et du vent. On voit et on entend rouler avec un bruit formidable sur le pont de bois, qui a remplacé le pont brûlé en Février,
les convois de Rouen, de \'ersailles, de Saint- Germain qui vonl et viennent.
Nous avons diné dans un restaurant de la rive gauche à sept heures. Après dîner nous nous sommes mis à la fenêtre qui donnait sur la rivière; la nuit approchait. Montmartre d'un côté, l'Arc de Triomphe de Faulre renvoyaient seuls les rayons du soleil ; quelques bateaux filaient encore sur la Seine ; l'ensemble était délicieux.
Nous avons causé de cette tristesse singulière que donne l'approche de la nuit, (piand on est loin des lumières et du bruit. C'est toujours i^ ce moment-là que surgissent en nous les quelques motifs de regret ou d'inquiétude que nous pouvons avoir.
Nous sommes descendus, nous nous sommes promenés à traversle village endormi j)our gagner la gare. 11 y avail là un mendiant (jiii disait : « Secourez un pauvre aveugle, Messieins, c'est le sort !e plus Irislcinfil y ail sm- la terre ! »
Attendu assez longtemps le convoi, appuyés sni' une balustrade dominant Asnières. Kndn nous avons vu ai'iiver la locomotive avec sa gueule enllammée et sa toux halelante. En cinq minutes nous étions rue Saint-Lazaie.
Samedi 18 août. — A dix luxures, ma mère esl venue me pirntlir pour aller chez le Ministre de la Guerre ; j'avais préparé ma pétition. Dans
le salon d'attente, des fauteuils étaient groupés autour du colonel Saget, aide-de-camp du ministre, qui, assis à un bureau, causait avec un personnage ayant tout Tair d'un colonel en retraite. Ce monsieur extrêmement maigre, visage allongé, cheveux gris, yeux dilatés à paupières légèrement rougies, pommettes colorées, moustaches et mouche grisonnantes, avait dans sa tenue, outre son ruban de toutes les couleurs, quelque chose de militaire qui me confirma dans mon opinion. Je remarquai seulement le sans-façon, le négligé de sa mise et les poignets à raies bleues de sa chemise qui débordaient sur des mains osseuses et hàlées comme celles d'un ouvrier, >' ' '"-
L'huissier nous fit asseoir précisément en face de lui, à quelques pas.
Je n'écoutai pas d'abord ce qu'il disait, je ne levai la tête qu'à ces mots :
« Je viens demander au Ministre des cartouches pour la revue de demain.
— Ah I fit l'aide-de-camp, des cartouches à blanc, sans doute ?
— Oui. »
Je me rappelai avoir vu dans le journal que le Président devait assister demain à une grande revue-tournoi des cuirassiers de \'ersailles, et ne doutai plus que mon individu ne fût le colonel du régiment. En ce moment, l'huissier sortant de chez le Ministre s'approcha d'un air de déférence et dit : « Monsieur le Ministre est à vous dans un instant î » Cela me surprit un peu, mais le bout de
12fi SOUVENIRS D UN PARISIEN
conversation suivant me surprit bien davantage : « 11 me semble que je suis un peu en retard, pourtant il n'est que dix IxMires et demie.
— Vous vous êtes trompé bien certainement, dit Taide-de-camp, car il déjeune tous les jours à dix heures, vous aurez confondu.
— Ah ! ma foi oui ! c'est le Président qui déjeune à onze heures, j'ai pris l'un pour l'autre. Je crois que j'aurais le temps d'aller déjeuner chez le Président, qu'en dites-vous ?
— Positivement, reprit l'aide-de-camp en regardant la pendule, vous pouvez y aller à coup sûr, vous retrouverez toujours xM. Hulhières.
— Non, après tout, j'aime mieux voir le Général î »
Je me demandai quel pouvait être cet individu, qui était invité chez le Président et se souciait si peu d'être exact ; je vis bien que c'était plus qu'un colonel, mais un général même n'eiU pas été aussi sans-gène. Pourtant ce ne pouvait èlre qu'un militaire, puisqu'il venait demander des cartouches.
Je ne sais comment la conversation tomba sur l'Afrique.
« Je pense y aller faii-e un petit tour prochainement, annonça mon inconnu du ton dontileiU pu dire : Je vais demain à Saint-Gloud.
— A la bonne heure! \'()ilà qui va bien faire plaisir à Mme ^ousouf. >•
Le vieux souri l légèrement, avec l'expression d'une modeste incrédulité.
c( N'est-ce pas qu'il est impossible de trouver une plus cordiale hospitalité que dans la famille Yousouf? continua l'aide-de-camp ; du reste vous le savez mieux que personne. »
J'étais dérouté de plus en plus î Mais Thuissier reparutet. s'adressant à mon inconnu : « Monsieur Vernet, le Ministre vous attend ».
Je levai rapidement les yeux sur le personnage en lui faisant place ; je remarquai sa tête singulièrement proéminente en arrière, d'autant qu'il la baissait un peu, et je compris que je venais de voir et d'entendre Horace Vernet, le plus populaire, le plus vivant des peintres contemporains.
J'en reçus la confirmation de la bouche même du colonel Saget qui avait toutes sortes de raisons d'être aimable avec celui qui Ta fait figurer dans le tableau de la Prise de la Smala. 11 m'apprit qu'Horace Vernet était colonel de la garde nationale de Versailles et venait à ce titre.
Cinq minutes après, le'peintre ressortait accompagné du Ministre qui le tenait par la main, cette main que j'avais trouvée si laide et qui a fait tant de chefs-d'œuvre, et le reconduisit jusqu'à l'antichambre. J'aperçus une dernière fois sa silhouette avant que la porte se refermât.
Nous entrâmes à la suite du Ministre dans son cabinet. Il s'assit à son bureau, nous lui faisions face. Sa figure très colorée est repoussante ; ses yeux disparaissent sous d'épaisses paupières ; son ton est brusque. Il nous répondit qu'il y avait
des règlements, qu'il y avait une foule de demandes, mais qu'il examinerait. Je lui remis ma pétition.
Allé au Palais National pour le banquet de rt'lcole. Rencontré Housset dans la galerie ; je me suis mis à côté de lui à table. Le repas s'est assez bien passé. Y assistaient M. Duvernoy, le successeur et le collaborateur de Cuvier ; M. Boulatignier, président; M. Chambellan et des répétiteurs ; environ soixante élèves. M.Jean Reynaud s'est excusé de ne pouvoir répondre à notre invitation dans une lettre très convenable. M. Boulatignier a porté la parole au nom des professeurs et a été souvent interrompu par les applaudissements. Plusieurs élèves ont dit ensuite quelques mots. On est monté prendre le café au-dessus. Je me suis retiré à neuf heures.
Jeudi 23 août. — Je suis allé aux Français rejoindre Couvelet, qui va partir pour Toulon. Nous nous sommes placés au premier banc du parterre dans le coin de droite. Mlle Sarah Rachel occupait la baignoire voisine, son père était devant moi ; nous l'avons pris pour Régnier à cause de quelques traits de ressemblance et j(^ m'étonnais de sa gaieté sachant que le célèbre acteur avait perdu sa lil](\ uik^ jeune personne de quinze ans, il y a trois semaines. Provosl, Got étaient aussi dans la salle.
On jouait Z/û Chate de Séjan de M. Séjour, deuxième représentation.
Cette pièce est intéressante. Le quatrième acte où le Sénat réuni entend la lettre de Tibère qui condamne Séjan m'a paru d'un assez bel effet dramatique. Le cinquième est absurde : Séjan dans sa prison voit deux femmes s'empoisonner pour lui.
A. vrai dire cette tragédie se compose de cinq scènes et non de cinq actes ; Faction manque de mouvement ; il y a de beaux vers, des comparaisons un peu trop nouvelle école, des invraisemblances choquantes et des sentiments tracés avec énergie ; le tout un peu pêle-mêle.
Beauvallet a de beaux moments, c'est dommage qu'il ait la voix si forte, si rauque. Mlle Nathalie est détestable; c'est une poissarde, ce n'est pas une princesse romaine. Mlle Noblet est très convenable dans le rôle d'Apicata.
Soutenue par Rachel, cette pièce pourra réussir, mais il faudra peut-être cela.
J'ai vu jouer après Passe-temps de Duchesse, une de ces pièces-caprices à la mode aujourd'hui, mais que l'esprit d'Alfred de Musset pourrait seul faire passer.
Lundi 27 août. — Je ne sais à quel propos l'idée m'est venue d aller à la Charité assister h la visite, pour m'aguerrir.
J'ai trouve devant la porte un jeune homme au(iuel j'ai demandé si je pouvais entrer. C'était justement un externe, il m'a piloté dans tout le service de M. Velpeau. Je suis d'abord entré dans les salles de femmes : deux rangées de lits avec rideaux blancs. Chaque lit porte au pied une étiquette indiquant d'abord le jour de l'entrée à l'hôpital, point important, puis le nom, l'Age, la l)rofession de la malade. Au-dessus de l'étiquette est le numéro du lit. A côté de chaque lit de fer, une table de nuit, et un rebord à la tète qui peut servir de planche.
Les salles sont cirées. Au milieu, une grande table couverte de bandes, d'objets pour pansements, avec une caisse en cuivre rouge où chaulVc de l'eau.
L'impression qu'on éprouve en entrant est assez singulière : toutes ces femmes, la j)Iupart sur leur séant, (jui vous regardent passer ou qu'on s'imagine vous regarder; l'idée assez confuse qu'on se fait de la gravité de leurs blessures; tout cela vous émeut un peu, mais c'est l'afTaire de quelques minutes et bientôt on ne se préoccupe plus que de se rendre compte de tout.
Quand je suis entré, à huit heures un ([uart, il n'y avait encore dans les salles que quelipics élèves externes, c'est-ù-dire étudiants de deuxième année. Ils sont occupés à causer avec les malades de leur connaissance, ii faire de }>ctits pansements, cataplasmes, lavages... C/cst assez curieux de voir tous ces jeunes gens, plu-
sieurs à tournure aristocratique, quelques-uns n'ayant que dix-huit ou dix-neuf ans, près du lit des malades — chacun a six lits — examinant l'état des plaies, rassurant et plaisantant si la malade est jeune ou jolie. Ils ne sont d'ailleurs pas contraints à rester là et trottent de tous les côtés.
Arrive le moment de la visite : M. Velpeau n'étant pas venu, c'est un interne, un gros jeune homme qui l'a faite. Il passe très rapidement, accompagné d'un autre qui tient le cahier où s'écrivent les ordonnances. Il n'examine que celles qui ont besoin d'un pansement nouveau ; pour les autres, il leur dit des phrases du genre de celles-ci : Ça va toujours bien, vous? Vous n'avez besoin de rien? D'autres, il les palpe comme si le diable était à ses trousses; la couverture est aussitôt rabattue que relevée. 11 est resté un peu plus longtemps auprès d'une jeune fille qui avait eu des ventouses à la cuisse. Il n'y a pas là de pudeur qui tienne : tout le monde regarde et avec intérêt. Je ne savais d'abord pas ce que signifiaient ces petits carreaux rouges formés par les lignes de section de la peau. L'interne a palpé tout autour et ordonné quarante sangsues.
Mon guide est venu m'inviter à descendre dans les salles au-dessous où plusieurs blessés ont attrapé le choléra. Il paraît que dans le fort de l'épidémie une des salles a été décimée, malgré la parfaite santé de ceux qu'on avait soin
d'y mettre et la salle voisine ne présentait pas ce caractère, bien que les deux ne fissent qu'une seule et même salle; seulement Taile du bâtiment n'est pas la même pour chacune. Il m'a mené à un numéro 3 qui était, à ce qu'il paraît, un iiomme plein d'eml)onpoinl ; il est aujourd'hui plus maigre qu'un coucou, peau du visage couleur d'ocre, yeux caves et paupières presque noires. Il avait la tête entourée de linges, ce qui lui donnait la tournure d'un homme avec un casque. Il m'a rappelé un croisé blessé qui est dans un des tableaux de Versailles. Il a attrapé le choléra à l'hospice, mais il se trouve dans la salle de chirurgie à cause d'une loupe plus grosse que la tête qu'on lui a enlevée de la joue. Je l'ai vu panser. Il s'est soulevé péniblement, on a palpé sa poitrine velue et décharnée, on lui a défait ses bandages, enlevé les charpies fourrées dans la plaie de sa joue, plaie très grave. C'est un rectangle qui s'étend à partir de l'oreille jusque près du menton, toute l'étendue d'un favori; le maxilhureest com[)lètement dénudé. On lui a lavé cela avec de l'eau rougie de sang, sans frotter mais en jetant avec l'éponge; remis de la charpie, en la glissant jusque sous la peau du côté de l'oreille, |)uis un emplâtre, enlin les bandes. Kt vXro choléricpie avec cela! (^est vraiment superflu !
Il y a un tailleur auquel on a enlevé la mâchoire supérieure, une femme à laquelle on va couper le pied, ce qui est u assez intéressant »,
disait un chirurgien de la marine mon voisin. Il est vrai qu'on la chloroformera. Ce sera pour demain, ^I. Velpeau n'étant pas venu aujourd'hui. Je m'en suis allé après avoir vu un cocher qui a eu des velléités de choléra, mais qui va mieux; il voulait qu'on lui donne à manger. C'est du reste leur manie à la plupart. On s'ennuie tellement dans le lit que l'on désire manger non seulement comme besoin mais comme distraction.
Ma visite a duré en tout une heure et demie.
Rentré chez ma mère avec la ferme intention de travailler, mais M. Desprez m'a entraîné à la Sorbonne sous prétexte de voir les concours pour l'agrégation de philosophie qui n'ont justement lieu que demain.
Est venu causer avec M. Desprez un ancien sous-commissaire de Ledru-RoUin, aujourd'hui fabricateur de diplômés pour le baccalauréat. Il gagne des sommes énormes et nous exprimait sa joie avec cette candeur du vice qui déconcerte. Pour cinq cents . francs il se charge en deux mois de faire recevoir. Il paie deux cents francs des individus qui font la version; dans leur argot on les appelle des « versionnaires ». Ce mot m'a paru hideux. Pour mille francs, ces gens passent la version et l'examen à votre place; pour qu'on ne les reconnaisse pas, ils se déguisent un nombre illimité de fois. C'est l'immoralité la plus scandaleuse appliquée au premier grade de l'Université qui, si elle n'y trouvait son compte, pourrait facilement l'empêcher.
Le soir, pour me désennuyer, je me suis promené aux Champs-Elysées, puis sur les Boulevards; revenu par le Palais National. Je goûtais ma promenade conlraircmcnl à mon habitude.
Mardi 28 août. — Je suis allé à la visite de huit heures à la Charité. Maintenant que je connais de vue plusieurs malades, je n'étais pas fâché de voir ce que vingt-quatre heures peuvent ajouter et puis je n'avais pas vu la visita du médecin en chef.
M. \'elpcau est arrivé, accompagné d'un M. Boulard et des internes; il était coille d'une vieille calotte de velours violet et revêtu du tablier. Il a fait l'appel des externes, menac^ant en souriant les absents, causant avec les autres sur un ton de parfaite Ijonhoniie. Chacun est libre de parler et plaisanter, aussi on ne s'en fait pas faute.
La visite a commencé. M. Velpeau reste assez longtemps devant les malades et se montre plein de bonté. Il f;>ul voir la satisfaction de celles à qui il annonce qu'elles peuvent sortir ou même aux({uelles il accorde un supplément de nourriture. Llles se soulèvent ii l'aide d'une poignée qui pend du ciel-de-litetse font le plus aimables et le plus gracieuses possible.
Le j)ans(Mnent le plus sérieux i[ue j'ai vu faire chez les femmes est celui dun pied coupé il y a
huit jours. La malade est précisément la plus jolie fille de la salle, un peu pâle comme on pense, une ouvrière. La plaie, fermée par trois petites bandes, était en très bon état; M. \e\peau en a ajouté une quatrième, parce qu'il coulait un peu de sang sur l'un des coins. On lave avec de l'eau fraîche sans ôter les bandes de diachylum, puis on remet la charpie.
Pendant le pansement, la petite jambe ainsi raccourcie tremblait involontairement ; aussi M. Velpeau disait : « Allons, petite sauteuse, allons-nous rester tranquille; tu as donc envie de danser aujourd'hui, ma fille?...»
Un peu plus loin, il a crié après l'interne qui hier a fait la visite parce qu'il avait ordonné à une autre malade des sangsues au lieu de ventouses. « C'est encore une de ses galanteries pour les jolies filles, j'y mettrai ordre. »
On est descendu dans les salles des hommes; le cholérique d'hier, le numéro 3, a Pair de vouloir vivre; sa figure est moins foncée, il se soutient assez bien sur son séant. M. Velpeau a examiné sa plaie de la joue, Ta lavée, puis est passé plus loin sans la recouvrir, de sorte que chacun venait voir la mâchoire à nu de ce malheureux ; près de l'oreille la plaie a une grande profondeur.
Il y a un gros typographe auquel il a percé une énorme grosseur à la cuisse ; il en est sorti un sang noir qui l'a un peu diminuée de volume. M. ^'elpeau fouillait l'abcès avec une espèce de passe-lacet d'argent.
13<î SOUVENIRS D UN PARISIEN
Un lit j)lus loin, il était près d'un malade qui a une grosse loupe à la joue; le jeune gars ne demandait pas à sortir, mais après quelque hésitation, M. Velpeau a dit (ju'il l'opérerait plus tard parce que, comme il n'y a pas urgence, il est inutile de risquer d'avoir un cholérique de plus.
Le petit cocher (jui se croyait sauvé hier et voulait manger est retombé. Il ne peut avaler de bouillon sans le rendre. Son visage n'est pas changé du reste, pas plus que son attitude. Il lui a été ordonné entre autres cincj gouttes de laudanum sur du sucre à toute heure.
Après avoir signé les feuilles, M. Velpeau est passé à Tamphithéàtre. Avant d'y entrer, il a examiné dans un cabinet attenant le bas de l'épine dorsale et le col du féimir d'une femme attaquée d'une tistule, mais morte du choléra.
A raniphitiiéàti'e, il a rendu compte de l'état de ses malades, e\pli(]uant que le choléra l'obligeait à une grande circonspcH'tion vl le faisait reculer devant toute opération non urgente. Il a parlé d'une femme qu'il autorise à sortir mais il a conseillé de venir la voir quand elle se présenterait aux consultations, ce (ju'elle ne manquera pas de fain^ étant tiès pusillanime, parce (prit doute (]ue sa santé si^ rétablisse et que son cas est très intéressant.
Puis il a fait une leç^on sur les fractures des membres : celles des côtes sont sans danger et ne demandent ([ue du repos pour se réduire
d'elles-mêmes ; un raccourcissement de deux et même trois centimètres dans une jambe ne fait pas boiter la personne.
Ensuite il s'est fait apporter « les pièces » de la femme morte avant-hier, a expliqué sa maladie, disant qu'elle ne devait pas en échapper et que le choléra l'avait délivrée d'atroces souffrances. A ce propos, il a dit que c'était la première fois qu'il voyait le choléra lui venir en aide mais que jusqu'à présent l'épidémie s'était attaquée à des malades sains et peu dangereusement blessés, entre autres cinq qui n'avaient que des cataractes et qui sont morts successivement.
On a levé la séance à dix heures passées.
A trois heures et demie, je suis allé à l'Académie de Médecine, présidence de M. Velpeau. On lisait un rapport très élogieux sur Parsenic. L'auteur du rapport en avait pris lui-même cinq centigrammesdans de l'eau distilléesanséprouver d'autres sensations que celles que donne de fort café, c'est-à-dire une excitation nerveuse et cérébrale, mais il y avait de plus ici un accroissement de force musculaire. Il en a donné jusqu'à cinq grammes dans l'espace d'un mois à deux individus qui n'ont jamais éprouvé autre chose qu'un appétit dévorant. Ils étaient après ce traitement gros et gras, teint fleuri, et il les a vus un an après n'ayant dans l'intervalle éprouvé quoi que ce soit de fâcheux.
M. Castel est venu ensuite lire un rapport sur les maladies épidémiques des bestiaux et des
hommes qui a foil fuir tous les académiciens excepté douze.
Mercredi 29 août. — Allé à ladharité à huit heures ; assisté à la visite.
M. Velpeau a longtemps examiné la femme à qui il veut faire l'amputation. 11 y a à l'origine de l'orteil une sorte d'excoriation qui n'a pas la largeur d'une pièce de deux francs.
« Nous allons t'enlever cela, entends-tu ?
— Bien, Monsieur \^elpeau, mais vous m'endormirez.
— Je veux hien, mais cela en vaut-il la peine?
— Oh oui ! je vous en prie, Monsieur Wlpeau.
— Allons, nous t'endormirons quelques minutes, à moins que tu ne veuilles que ce soit j)our toujours. »
Là-dessus la visite a continué.
Salle des hommes, il y a le numéro '.\ dont le mieux, si Ion peut parler ainsi, n'a pas continué. Sa voix est éteinte, son visage a repris une couleur plus sombre ; sa j)laic de la mâchoire a été pansée par un externe.
Le cocher qui va toujours très mal, a de forls \omisscnients ; il lui a élé oi(h)nn('' hi j)olion de liivière.
Dans la salle ([ui a élé si infectée par le choléra, on a enlevé les malades, sauf deux ou trois ; toutes les fenêtres sont ouvertes. L un des mala-
des a un mal de jambe qui durera longtemps encore, il vient d'échapper à un choléra très intense. Son père, un bon paysan, était près du lit pour demander si son gars pouvait s'en aller, ce qui lui a été accordé. M. \ elpeau Pa seulement averti que cela durerait encore fort longtemps, qu'il y aurait des mieux puis des rechutes mais que ce n'était pas bien dangereux.
Nous sommes passés à Tamphithéâlre. Un lit était préparé sur la table. M. Velpeau a rendu compte de Tétat des malades sortants, puis il a fait un cours sur les contusions occasionnant des amas de sang. Ayant reconnu que le sang infiltré se résout de soi-même tandis que le sang en masse exige l'intervention de la chirurgie dans la majorité des cas, il a cherché si on ne pouvait pas transformer l'état de la partie malade et a obtenu ce résultat en appuyant au sommet du gonflement avec assez de force pour que le sang qui le forme, déchirant les tissus internes, se répande de tous les côtés par infdtration.
« Maintenant, Messieurs, j'ai une opération à faire sur la femme que vous savez ; je suis sûr qu'elle a un des os du métatarse attaqué et je crois même qu'elle en a deux. Cette opération m'embarrasse ; en effet, les moyens classiques ne sauraient être employés ici et ceci vous prouve bien l'inanité des méthodes d'amputation sur le cadavre ; là en effet vous pouvez tailler sans tenir compte de Tétat de désorganisation des parties ; dans le cas présent c'est tout autre chose, et je
suis très en peine de savoir comment je ferai pour trouver assez de chair pour refermer la large plaie que je vais fnire. »
Ici on apporte la malade, on la pose sur le lit, M. Wlpeau la fait mettre sur le bord ; puis, suivant avec l'ongle sur le pied malade : « N'oyezvous, j'espère trouver en incisant dans ce sens, puis passant en dessous entre le deuxième et le troisième doigt, trois morceaux suffisants. ,)e chercherai ensuite l'articulation ; si je ne puis la trouver, j'emploierai la petite scie. Comme Topération sera longue, et que la malade, très peu brave de sa nature, veut être endormie, je crois qu'il ne serait pas prudent de la laisser endormie tout ce temps ; pendant le travail des chairs qui est le plus douloureux nous la laisserons reposer et si nous n'avons pas fini nous la réveillerons pour le partage des os. »
Lh-dessus, on place une éponge sous le ncv. de la malade. <* Respire cela comme un bouquet, ma fille, » dit M. \ el[)<'au.
On la tient, tous les internes et externes entourent. Aussitôt M. Velpeau relève le collet de sa capote qu'il croise de manière à faire disj)araître sa rosette d'officier <M, plaçant son bistouri au centre de rinnammalion, remonte en fendant les chairs vers le cou-de-pied : le sang coule en abondance. La malade, avant même d'être touchée, commence à crier, tl'un cri continu augmentant d'intensité absolument semblable au bruit que fait la sirène dans les cours
d'acoustique. Elle s'agite. M. Velpeau relève un triangle de chair sur le cou-de-pied, passe en dessous ; tout le pied est rouge-noir de sang. Le chirurgien est courbé sur la plaie, les sourcils froncés par l'attention; son regard fouille avec son bistouri pour chercher l'articulation.
(( Mon Dieul Mon Dieu ! ayez pitié, ils veulent me faire mourir ! » Elle serre le bras d'un des externes avce des crispations nerveuses. « Arrêtez, M. Velpeau, je ne veux pas que vous continuiez ! » On lui prend le nez avec l'éponge sur laquelle on a ajouté quelques gouttes. Enfin Ton entend le bruit des os qui se désarticulent, la malheureuse crie de plus belle; alors M. \e\peau jette sur la table la pièce sanglante qu'il a détachée si habilement. Il se hâte de lier l'artère. La malade qui, malgré ses cris, était dans un état visible d'assoupissement, paraît reprendre un peu ses sens.
« Eh bien ! ma bonne, tu croyais donc que j'allais t'opérer, lui dit le docteur en continuant ses efforts pour rapprocher les lambeaux de chair qui doivent combler le vide, et lavant de l'autre main toute la plaie pour étancher le sang.
— Oh I M. Velpeau, je sais bien que vous m'avez fait l'opération, je l'ai bien senti. Je vous remercie, je vous remercie, mon bon M. Velpeau; et elle joignait ses mains dans l'attitude de la prière.
— Bah !... Cela t'a fait mal ?
— Oh I oui, M. Velpeau, je vous remercie... »
Elle croyait que c'était, fini mais la plaie était toute béante, ce qui, par parenthèse, prouve qu'elle criait sans éprouver une très vive douleur et que Tidée y était pour beaucoup. M. \'elpeau a ensuite recousu les lambeaux et à chaque piqûre, ce qui ne devait lui rien paraître à côté de ce qu'elle avait soutïert, elle se mettait à crier de plus belle.
<f Je vous ai donc bien fait enrager, M. Velpeau, que vous me faites tant de mal ? Arrêtez, je ne veux pas... »
Enfin on a replacé les bandes et Topérateur, qui s'était contenté de lui dire qu'elle criait pour une épingle, lui a donné une poignée de main. La patiente, dans un grand état d'exaltation, embrassait la fille de semce, lui caressait la joue en l'appelant sa bonne Louise, ce que l'autre accueillait avec assez d'inditTérence, bien entendu. J'ai été ensuite voir la pièce; un médecin présent désarticulait ces os cunéiformes; l'un des os était en elTet attaqué, l'autre très peu.
Mercredi 5 septembre. — Passé toute la journée che/ ma nièi-e, assis sur Ir cana[>é, le .yff'morial de Sdinle-Hclcnc sni- iih's «genoux ; c'est le seul livre dont je puisse en ce momeul sup[)orter la lecture. Ces conversations si instructives, si profondes, me pénètrent d'autant
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mieux qu'elles reposent sur un fond de souffrance continue et inépuisable. La plus haute expression de l'homme, Napoléon, aux prises avec Tadversité et la dominant sans cesse ! l'intelligence la plus active livrée à l'inaction, aux tortures de l'ennui et conservant toute sa plénitude, toute sa dignité pendant des années entières ! Quel spectacle plus attachant, plus moral !
Pendant une heure, au milieu de la journée, je suis tombé dans un de ces demi-sommeils agités qui sont chez moi la suite de plusieurs jours d'accablement: on se réveille de minute en minute, et il en résulte une confusion extrême et pénible dans les idées, le spectacle que vous offre le sommeil s'emboîtant avec celui que vous avez réellement sous les yeux. Je me suis ensuite promené longtemps sur la terrasse, j'y respirais plus à l'aise.
Jeudi 6 septembre. — J'ai loué Raphaël^ et tout en lisant je suis allé aux Tuileries. Je me suis assis sous les marronniers en face du grand bassin, reposant mon esprit des poétiques tableaux que m'oiïrait le livre en contemplant le spectacle admirable que présente au loin l'Arc de Triomphe se détachant du ciel empourpré barré de nuages bleus, cette belle avenue, cette place, cet obélisque dont la pointe se réfléchis-
sait avec le ciel doré dans leau du bassin, ces terrasses pleines de fraîcheur dont les lianes de pierres cintrées renvoient la chaleur dont ils sont pénétrés sur les femmes assises à leur abri, sur les enfants qui jouent dans le sable. Tg ne me suis levé qu'à la nuit tombante.
Vendredi 7 septembre. — Lu à ma mèro le second volume de la Hcroltiiion de i<S4«S par Lamartine. Je me suis arrêté à neuf heures et demie, j'en étais au lo Mai. Reste une cinquantaine de pages.
Cette lecture m'attache vivement et mon admiration pour son auteur est telle (|ue je suis })rêt à le juger comme il se juge lui-même. Je le regarde et l'ai toujours regardé comme un homme qu'on peut égaler, surpasser même en fait de coup d'œil [)olitique, mais i\u'\] est à peu près impossible d'atteindre en fait de sentiments purs et sul)limes.
Toute cette journée, comme h's précédentes, j'ai été constamment occupé par le souvenir d'Arthur. 11 doit être ariivé à Toulouse aujourd'hui.
Samedi 8 septembre. — Assisté à la messe de Saint-Sulpice. Ilentré chez ma mère après avoir
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loué Indiana dont j'ai souvent entendu faire l'éloge. Trouvé M. Desprez qui me charge d'aller à la Sorbonne prendre une information. Je lui promets d'y aller le soir ; nous causons de la lettre de Louis-Napoléon qui vient de paraître et remet dans son vrai sens l'expédition d'Italie. Je lui avais prédit quelques jours avant ce qui arrive, parce que j'avais foi en la probité du gouvernement.
Lu toute la journée, assis sur le canapé à côté de ma mère, les deux volumes à'Indiana. Cet ouvrage ne me plaît en rien ; je ne puis souffrir ce ton d'infaillibilité railleuse qu'affecte l'auteur ^ dans ses jugements ; je crois, moi, sinon à l'éternité, du moins à la durée des sentiments chez les âmes saines, et n'aime pas le monde fait à rimage d'une George Sand. S'il y a beaucoup de caractères semblables à son M. de Ramières, je veux bien être condamné à lire tous les autres ouvrages de l'auteur.
A quatre heures, je suis allé à la Sorbonne, malgré l'extrême lassitude de corps et d'esprit où je suis depuis le 2 Septembre. Je n'ai pas trouvé le garçon qui devait me transmettre les renseignements demandés, et m'en suis revenu assez ennuyé de cette course inutile. Rendu Indiana^ après l'avoir achevé ; loué la Confession d\in enfant du siècle que je me suis mis à lire dans ma chambre jusqu'à la nuit. Ce livre est intéressant, parce qu'au moins ce n'est pas un ouvrage de pure imagination ; c'est une
étude à faire. J'aime d'ailleurs la manière confiante avec laquelle de Musset en agit à l'égard de son lecteur. I/ex|)ression vive, alerte, hardio, souvent risquée maladroitemeid mais se relevant rapidement de sa chute pleine de gaucherie, me tient en haleine et m'amuse. Ouant au fond de l'ouvrage, quant aux caractères, il ne suffit pas que tout soit vrai pour que tout instruise ; il y a bien des choses qu'il est impossible de généraliser quoique l'auteur tende à ce bul. En pareille matière, c'est au caractère du héros qu'il faut s'attacher avant tout, et si l'on cherche bien, on y verra l'explication de }>lus d'un fail que Musset attribue au hasard, aux faussetés communes à tout cœur humain.
Lundi 24 septembre. — Jour de pluie.
Levé à sept heures, toujours aussi accablé. J'avais besoin d'endormir mon ennui en déclamant (piehpie chose de triste. J'ai feuilleté une tragédie de Soumet, Ine fêle de ^éron, sans trouver dix vers supportables à la suite l'un de l'autre; une autre de d'Avrigny, Jeanne d'Arc ; répété avec quelque chose (hi plaisii- ipie j'éprouvais à le faire dans mon enfance le discours di* Jeanne « Si dans ce jour.. » Une troisième tragédie, Frédih/onde et Brnnehnnl de Lemercier m'a passé par les mains, c'est fort ennuyeux î^ coup sur. Je suis alors retombé avec une estime
encore plus grande sur les fragments nombreux de Delavigne quej'ai en mémoire et que je répète pour la millième fois.
Continué à lire le Voyac/e en C a labre de Custine ; cette lecture m'attache et me repose ; il y a sentiment et poésie, avec du naturel et de la distinction ; que faut-il de plus ? J'ai lu à ma mère quelques chapitres qu'elle a trouvés fort à son goût.
Depuis quej'ai quitté La Flèche, et parliculièment depuis quej'ai lu le Voyage en Orient de Lamartine, je sens qu'il me serait doux de voyager, moins pour satisfaire ma curiosité que pour étendre mon intelligence et réfléchir davantage. Depuis un mois, un nouveau mobile me pousse à former les mêmes désirs, c'est que les voyages sont un des moyens les plus efficaces de donner cours à sa sensibilité sans lui laisser prendre racine, sans en souffrir par conséquent. Je vois dans les voyages mille désagréments, mille maux physiques, mais il y a des jouissances intellectuelles bien grandes et des soufTrances morales de moins.
Bien me prend du reste d'avoir ces aspirations au mouvement ! moi qui suis condamné à passer ma vie entre quatre murs, n'ayant pas même la volupté de la lecture ou de la méditation, et faisant un travail plus anti-naturel, plus ingrat, plus machinal que celui du scieur de pierre ! Et encore cette existence, je ne la tiens pas; bien heureux si j'y arrive !
Si j'étais indépendant et riche, je voudrais aller en Asie, ou à défaut en Europe, principalement dans les pays du Xord. L'Amérique méridionale n'est pas non plus sans attraits j)our moi, mais elle vient en seconde ligne parce que je voudrais plutôt apprendre que jouir, voir des hommes que des forêts même pleines de ces animaux, de ces plantes qui ravissent l'imagination.
Lu une longue lettre de Couvelet. Quelques lignes où il me peint l'escadre balancée au milieu des éclairs dans la rade, spectacle saisissant dont il jouit d'une fenêtre percée dans le rempart, m'ont encore plus vivement rappelé mes désirs.
A l'état normal, j'aime le repos et l'étude, mais il est des moments dans la vie où l'on sent qu'il ne suffit plus des moyens ordinaires; on pressenties orages, il faut ou faire des préparatifs de sauvegarde ou fuii-; je l'avoue, j'aimerais mieux fuir. Les douleurs de l'Ame me font tellement peur que j'irais au bout du monde pour m'y soustraire; on se jette dans un cloître, c'est-à-dire dans la solitude, comme si c'était le meilleur remède; je crois qu'il vaut mieux se jeter en pleine humanité, comme ces navires qui, menacés par la tempête, gagnent la haute mer pour éviter la fureur même des flots.
Mardi 25 septembre. - C'est incroyable, le
besoin que j'ai de faire connaître à tous ceux qui rignorent le talent de Casimir Delavigne; on pourrait supposer que je veux faire le littérateur, je n'y pense pas. Je n'ai d'autre but que d'augmenter le nombre des admirateurs de ce poète.
Mercredi 26 septembre. — Arrivé au pont de la Concorde, je n'ai pu m'empêcber de m'arrêter cinq minutes à contempler un admirable coucher de soleil, impossible à décrire. Des nuages semblables aux hachures que trace le burin, traversés à de certains endroits par des bouffées de lumière qui semblaient les écarter pour se faire jour. Au-dessous de ces nuages qui, vers le bas, devenaient de moins en moins étendus et de moins en moins épais, on sentait déborder le soleil. Une étroite bande noire, une de ces hachures dont je parlais, paraissant s'être détachée, rayait seule un horizon du plus riche pourpre, comme une barre de fer perdue dans un brasier ardent.
Quelques instants après ce rideau de vapeurs imbibé de lumière s'assombrissait et de ce spectacle féerique il ne restait plus qu'un superbe coucher de soleil
Samedi 29 septembre. — Aux Français, avec Castéran; salle comble.
0njouait-l(^/"/Vn/?eZd'c'ow/'/'d7/relj 'étais anxieux de voir Hacliel dans un rôle moderne. J'en ai (Hé enchanté, je ne me suis pas lassé d'admirer son œil noir brillant et ruisselant comme de l'agate, son regard où se confondent mille sentiments à la fois. Il erre dans les grandes émotions ou reste fixe avec une vérité effrayante, ou se voile dans le sentiment avec une séduction sans égale. J'admire plus la manière dont elle rend la finesse et la délicatesse du sentiment que la manière dont elle rend ses transports. Ce qui est esprit, grâce un peu malicieuse, tendresse souffrante, rêverie mélancolique lui va admirablement. Aussi m'a-t-elle bien moins plu dans la tragédie antique. Elle est sans doute étonnante dans la manière dont elle foudioie sa rivale avec des vers de Phèdre, mais combien je préfère son entrée en scène un livre à la main, son récit de la fable des Pigeons i\ Maurice de Saxe: comme l'amourprofond etfin est rendu dans ce louchant regard, dans cet accent nuancé, dans toute l'attitude! Sa mort au dernier acte est un vrai tour de force : ces crises d'estomac, cette aliénation mentale, ce cri déchirant, ce soulèvement du corps i\v\i\ raidi, ce hoipiel, enfin celle immobilité, loul cela est sans doute saisissant de vérité, mais c'est bien moins surpicnant que tout ce ([ui [)récède, à mon avis.
Rachel a un front bombé vers le centre et d'un
bel effet; des yeux dont l'expression ne saurait être oubliée; un nez dont la courbe commence trop bas et a Tinconvénient de varier selon les mouvements de la bouche; des narines mal dessinées que la passion ne fait qu'entr'ouvrir et n'enfle pas; une bouche petite et assez gracieuse avec un défaut à la lèvre inférieure ; des dents ordinaires ; une coupe de figure allongée ; un cou blanc, peut-être un peu maigre ; au bas du front, il y a comme un rentrant dans le plan du visage qu'on outre ordinairement dans ses caricatures, ce rentrant tient moins à la proéminence du front qu'à la forme du nez très courbe mais dont la racine n'est pas accentuée.
Ses mains sont belles, ses mouvements admirables. Son attitude est toujours digne et gracieuse; sa physionomie, rêveuse au repos. Dans les grands mouvements de passion, elle a des tremblements de mains, elle les tord entre celles qui veulent l'arrêter avec une agitation singulière; elle avance alors par saccades, par petits bonds nerveux et quand un de ses bras s'étend, que sa tête se renverse, que sa bouche s^entr'ouvre pour lancer quelque foudroyante apostrophe, cela remue.
Elle affectionne beaucoup les changements soudains dans la voix; au milieu des grandes passions elle jette parfois une phrase, un mot d'un accent si calme ou si tendre qu'on est saisi du contraste. Cela ra[)pelle les effets de Victor Hugo dans la bouche de ses héroïnes : des pen-
sées simples à faire pleurer au milieu des plus grands élans dimag-ination 1
Tout le long de la roule en revenant, jarpentais comme si j'avais eu des ailes et je gesticulais; je disais des phrases sans suite à seule lin d'imiter Racliel ce qui, comme on pense, me réussissait médiocrement. Répété une dizaine de fois dans mon lit un fragment de Phèdre avant de pouvoir réussir à mon gré.
Lundi 1" octobre. — Je suis allé prendre Lambrigol à rÉcolc dÉlal-Major, puis M. Légé, rue de Valois. Nous sommes allés ensemble ù rOpéra ; on jouait la Favorite.
Je dois dire qu'aucune musique, si savante quelle soit, ne produit sur moi d'efTet. C'est comme un sens qui me manque; j'ai souvent regretté d'être aussi complètement privé de ce qui fait la jouissance de presque tout le monde. Le chant, excepté quand il s(M't d'inlerprète à des sentiments très élevés, ne me touche guère plus; je ne puis accorder cela avec la passion que j'ai pour la poésie proprement dite cl la déclamation, pour les arts en général, pour la nature.
Foujours est-il que, d;m> la l'^inorilc, il n y a que certains morceaux des deux derniers actes qui m'aienl touché, encore cela tient-il peut-être à l'intérêt des sentiments mis en jeu. aux mou-
vements des acteurs, aux admirables décors. La musique religieuse du cinquième acte m'a pourtant remué, mais c'est surtout par réflexion, d'autant que j'étais choqué de l'entendre au théâtre. Danses remarquablement exécutées.
Nous sommes revenus par un clair de lune superbe et avons dit adieu à M. Légé qui repart demain pour La Flèche.
Mardi 2 octobre. — Oui, tout en ce monde se résout par une question de date, le bien comme le mal. Tout acte, dans le temps, a une place et une étendue; cette place et cette étendue connues, le fait l'est.
Jeudi 4 octobre. — Achevé l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie. Ces quatre volumes m'ont vivement intéressé; il est difficile de raconter ce qu'on a vu ou éprouvé avec plus d'élégance naturelle, de sagacité, de profondeur et de poésie. Il est impossible surtout d'inspirer plus de confiance, je ne dis pas seulement dans sa véracité, mais encore dans ses jugements.
Vendredi 5 octobre. — Lu après déjeuner
Advienne Lecoiivrear. L'attitude, le visage, les intonations de Racliel m'étaient si présents que j'ai fait plcurerma mère; moi-fiième par moments j'avais les yeux humides; il n'y a rien de doux comme des larmes d'attendrissement. J'étais enchanté de plus à part moi de la manière dont j'avais lu, je sens les progrès qu'on peut faire sous un illustre maître.
Toute la journée, j'ai été préoccupé de l'admirable jeu de Rachel, moi qui cependant faisais le dédaigneux après l'avoir vue dans Phèdre.
Lundis octobre. — Lu par hasard le cinquième acte d^Œdipe de Voltaire. J'ai trouvé plaisir à déclamer ce rôle, assez effrayant. Tous ces joursci, je ne pense quh traduire, à embellir même les ouvrages des grands poètes par une belle déclamation. Je désire prendre connaissance de toutes les tragédies ou comédies pour m'assurer si la proscription dont quehpies-unes sont frappées est juste ou non ; le seul moyen, c'est de voir l'c'U'et ([u'elles produisent à la représentation, (le désir s'accorde avec mon intention de faire un travail sur h^s dilTéienls poêles (liamati(|ues.
(loinin«MH<'' 1;» l(Mliirr des œuvr'es de Shakes- |)eare [)ai* erllc de ses deux j^oèmes prc'cédés d'uni^ vie de l.inlenr par (iui/ol. liés dév<do])pée, où il y a un examen du genre de talent (pi'exige l'art dramatique.
Vénus et Adonis, un peu long, est brillant de poésie et plein de charmants détails.
La mort de Lucrèce a des beautés d'un genre plus sérieux mais, en revanche, beaucoup plus de taches, de subtilités, de fausses comparaisons. Les hésitations de Tarquin, le spectacle que lui offre sa victime endormie, les souffrances et la honte de celle-ci quand l'aurore apparaît sont rendus avec un remarquable talent.
Lu à ma mère, avant et après le dîner, le second volume de Capefigue, mœurs de la Renaissance pleines de gaieté ; et, à ce propos, Une famille auiemps de Luther^ pour montrer combien Delavigne avait admirablement saisi le caractère poétique, artistique des partisans de Rome, opposé à la froideur, à la sécheresse des ergoteurs, des partisans de Luther.
Vendredi 12 octobre. — Passé à la Ribliothèque du Louvre, lu Hamlet. Cette tragédie est très belle, les moyens employés pour faire naître la terreur sont bien entendus ; je maudissais ma traduction dont les mots baroques venaient trop souvent me rappeler à la réalité.
Un auteur français, après avoir lu cette pièce, pourrait en tirer pour notre scène les plus beaux effets dramatiques ; mais il faudrait non pas un homme de talent comme Ducis, il faudrait un homme de génie, capable de comprendre le faire
de Shakespeare, sans s'inquiélcr l^eaucoup d'en être la copie fidèle. Je crois qu'aujourd'hui plus que jamais le public est préparé pour ce genre d'émolions.
Dimanche 14 octobre. — Souvenirs.
Sous les arbres, l'été, quand, à la nuit tombante,
Les trois tambours battaient la retraite bruyante,
Je le cherchais, heureux de lui serrer la main ;
Si sa distraction me semblait du dédain.
Le cœur un peu serré, je retenais des larmes ;
Mais vite j'écartais les puériles alarmes ;
J'invoquais l'avenir, je me disais tout bas
Ou'un jour de moi peut-être on ferait plus de cas.
Lt calmé, je montais au dortoir, où les songes
Berçaient mon jeune esprit de leurs plus doux mensonges.
Lundi 15 octobre. — Lu (huis mon lit une spirilueilc comédie de Scribe Jeune fille à marier. ("est plein d'observation : de braves et dignes bourgeois font mille apprêts pour recevoir sans cérémonie leur futur gendre et parviennent i\ lui déplaire souvcM'ainemcMil ainsi (jue leur lilb^ cpii n'ose ouvrir la bouche. H l'elnsc» ncl la main d»* la jeune personne. Alors tous ces visages composés se montrent au naturel croyant n'avoir l)lus affaire qu'ù un ami ; la jeune fille que la peur ne paralyse plus le séduit complètcm<Mit
par sa grâce et sa raison ainsi que les parents par leur franchise et leur noble caractère. Le mariage a lieu.
Cela m'a mis en train de lire des pièces du même genre ; j'ai lu La famille improvisée^ dont l'intarissable comique m'a fait rire aux larmes, puis Passé Minait que je connaissais déjà et où ne se trouvent que deux personnages.
Passé à un genre plus sérieux. Lu Marie Stuart,de Lebrun; j'ai compris alors pourquoi Rachel compte cette pièce dans son répertoire ; s'il y a peu de mouvement, c'est la faute du sujet mais non pas de l'auteur qui en a tiré le meilleur parti possible.
Jeudi 18 octobre. — Sorti à midi, je suis allé rue Basse-du-Rempart où il y a une exposition de tableaux mis en loterie. Regardé sans pouvoir m'en détacher, d'admirables mérinos broutant au milieu des bruyères, par Mlle Rosa Bonheur. Il y a, au premier plan, de la terre éboulée qui, à la rigueur, tiendrait lieu de signature tant le cachet de l'artiste y est empreint. Quatre ou cinq moutons sont groupés à un endroit où les bruyères sont plus hautes, l'un d'eux est vu entièrement par derrière ; un peu plus à droite un mérinos noir, la tête à moitié perdue dans les herbes, est vu de côté ; il y en a d'autres couchés dans des plans plus éloignés. Le paysage se termine par
des collines verdoyantes, des pAturages étendus. Il faut voir la laine ébourilTée et rude comme une hrossc (lui couvre ces animaux, c'est prodigieux comme eiîet.
Je préférerais pour ma satisfaction intime posséder ce tableau plutôt que le Labonrfuje qui était à l'Exposition et qui a tant clé remar([ué.
Il y a aussi parmi les tableaux qui ont alliré mon attention celui qui a pour sujet
* l.e galant fait le mort et du haut d un plancher Se pend la tète en bas, la bête scélérate... »
Le clial, les yeux à demi-fermés, la patte pendante et les grifîes commentant à s'étendre est entouré de cbarmantes petites souris très bien dessinées et dans les postures les plus plaisantes. Les accessoires sont également bien traités.
He \h je suis allé rue de la \'ictoire cliez Mlle Georges espérant qu'on me donnerait un programme de ses leçons. Mais elle m'a reçu ellemême à ma grande désolation car je ne savais comment me j)résenter, intimidé que j'étais par le nom et la célébrité de la tragédienne.
On m'a fait entrer dans un beau salon. Mlle Georges, toute en noir, un Corneille à la main, assise dans un grand fauteuil i\ la N'oltaire, m'a fait asseoir en face d'elle avec la dit^nité qu'on lui connaît. J'étais très mal à mon aise, et me suis expliqué tant bien que mal ; elle m'a dit que ses leçons étaient particulières, jus-
qu'à ce qu'elle crût ses élèves de niveau; quarante francs par mois. Je voulais lui dire que je ne me destinais pas au théâtre, mais je craignais de la blesser par quelque mot irrélléchi ; je m'en suis tiré avec cette phrase banale : C'est comme amateur que je désire apprendre ; j'ai beaucoup de goût pour la poésie et je voudrais pouvoir exprimer convenablement ce que j'éprouve.
« Eh bien ! monsieur, vous pouvez compter que je mettrai à votre service mes efforts et le peu de talent que je puis avoir. »
Il y avait là une galanterie obligée, je l'ai senti, mais tout ce que j'ai pu dire c'est :
Oh ! Madame, de qui n'êtes-vous pas admirée î
Et j'ai battu en retraite avec une joie extrême d'être délivré de mon embarras et de pouvoir respirer librement. Revenu en toute hâte chez ma mère, songeant aux avantages que peut procurer un mois de pareilles leçons et à la difficulté de trouver la somme nécessaire, si faible qu'elle soit. Qui sait, me disais-je, l'induence que pourraient exercer sur mon avenir les leçons et peutêtre les encourao-ements de cette femme. Quel dommage de ne pouvoir profiter de cette occasion qui s'offre à moi d'une manière si séduisante !
Ces pensées m'ont assailli jusqu'au dîner, j'avais le sang en mouvement ; j'examinais si je ne pourrais pas, en vendant les livres les moins essentiels, me procurer la somme exigée, mais,
comme toujours, chaque ouvrage me paraissait indispensable du moment qu'il fallait m'en séparer ; d'ailleurs je me suis fort mal tiré des quelques essais que j'ai faits en ce genre.
Dimanche 21 octobre. — Je suis allé à dix heures au Louvre jusquà trois et j'en suis sorti avec un très fort mal de tète comme à l'ordinaire. La grande galerie est rouverte, j'y ai examine en détail toutes les écoles étrangères ; j'y étais allé spécialement pour les maîtres italiens et espagnols par suite de mes lectures de Gapetigue et de Gustine. J'ai d'abord vu les toiles de Léonard de Vinci aux personnages baignés d'ombre et de lumière, puis le Titien dont le portrait de François I'""" m'a longtemps arrêté, puis le gracieux Albane dont j'ap[)récie peu le mérite, enlin Ra})lia('l. Jusqu'à présent je n'avais admiré de lui que deux ou trois portraits, mais ses vierges si vantées me déplaisaient singulièrement ; aujourd'hui j'en ai trou\<'' une admirable, elle a été retouchée sans doute car elle jouit d'une grande fraîcheur de coloris ; elle soulève un voile audessus de son fils, pendant qu'un délicieux petit Saint-Jean aux cheveux retroussés est en extase devant le Christ.
Son saint Michel terrassant le démon n'est pas si remarquable, surtout comme expression. Son visage ne rend pas du tout son action ; j'y
voudrais voir sinon l'effort physique au moins Teffort moral, la répulsion que doit lui inspirer la vue du démon. Les ailes sont, par parenthèse, assez mal dessinées; je ferai au contraire un grand éloge de celles du diable; elles ont une apparence métallique et les reflets de la fournaise y semblent demeurés, leurs bords sont découpés profondément.
Il a traité en petit ce même sujet et a mis dans le fond de son tableau des monstres assez bizarres; on voit que la pure imagination de Fartiste était peu propre aux conceptions repoussantes, infernales. L'un de ces monstres est un papillon de nuit monté sur deux pi©ds de héron!
Dans la galerie espagnole, les Murillo ont été de ma part l'objet d'une grande attention; mon admiration pour ce grand artiste n'est pas nouvelle mais elle s'est augmentée encore. Cependant je dirai que pour lui, comme pour les autres, il y a d'énormes inégalités entre ses diverses pages; les écrivains n'en ont pas d'aussi fortes dans leurs ouvrages.
Hibera, le peintre aux noires ombres, aux énergiques altitudes, aux terribles émotions me plaît beaucoup moins.
Salvator Uosa avec ses rochers, ses arbres foudroyés, ses brigands à l'affût, a saisi de la nature le pittoresque sauvage, la grandeur écrasante pour l'humanité.
Le Carrache ne m'a rien présenté aujourd'hui de supérieur à ces peintres.
Allé prendre ma mèi^e chez Mlle Despix?z, nous avons été voir l'exposition de loterie; eh hien I après tout ce que j'avais vu j'ai trouvé aussi beaux les moutons de Rosa Bonheur.
Lundi 22 octobre. — Lu au déjeuner les P^/îsées de Diderot sur Tiiitcrp rotation de la nature, ce qui a fait naître en moi le désir de reprendre, au moins pour quelques jours, Létude de l'Histoire naturelle; je me suis mis aussitôt en route pour la bibliothèque du Jardin des Plantes.
Au même niveau (|ue la poésie et les arts je place les sciences naturelles et plus spécialement la Zoologie, non pas pour cette raison que l'utile doit marcher de pair avec Pagréable, car alors je n'excluerais pas les mathématiques, mais parce qu'elles contiennent aussi le secret de notre existence et de notre avenir ! I/Histoire est un troisième instrument de recherches })hilosophiques mais bien plus défectueux en tant (ju'on ne remonte pas soi-même les Ages, comme le fait le voyageur qui parcourt le monde.
Si j'avais été riche, c'est-à-dire libre de mon temps et de ma pensée, tout le temps que je n'aurais pas employé en voyages, je l'aurais consacré à l'élude de la partie philosophique des sciences naturelles et surtout au cult« de la poésie et des arts.
J'estime les sciences d'utilité pratique et générale, mais elles me trouvent sans exaltation ; Napoléon m'inspire sans doute une admiration sans égale, mais je lui préférerais un homme qui réunirait au talent poétique de Victor Hugo ou Lamartine, la philosophie naturelle de Geoffroy Saint-Hilaire ou Gall ; bien entendu je mets en dehors du parallèle les qualités privées.
Arrivé au Jardin, je me suis rencontré avec M. Duméril, le professeur d'erpétologie; il se rendait à son cours, je l'ai suivi et pendant une heure mortelle, j'ai écouté malgré moi les généralités sur la circulation de ce bon vieillard. Jamais homme n'a possédé comme lui une si belle collection de synonymes, avantage inappréciable pour qui veut parler une heure sur un phénomène qu'il faut trois minutes pour faire connaître, en admettant qu'on ne le connût pas d'avance. Ainsi pour vous expliquer le phénomène de l'inglutition M . Duméril vous dira : L'animal attire, aspire, amène à lui l'aliment, puis il l'écrase, le broie, le triture, le malaxe... alors il le réduit en bol, en boule, en sphère, en sphéroïde... puis par un mouvement de bascule il l'absorbe, Tengloutit, l'avale... Ajoutez à cela le temps de chercher tous ces mots semblables, les répétitions très fréquentes, et vous comprendrez l'ennui de pareilles explications.
Ce professeur est un vieillard maigre et assez grand, à jabot plissé, dont la figure exprime la bonté. Son visage, par un phénomène assez
rare, est également coloré dans toutes ses'parlies, au front comme aux pommettes : cl cette rougeur tranche avec ses cheveux d'argent. 11 a des rides accentuées, parce que sa physionomie, sa bouche surtout est en mouvement perpétuel ; son corps n'est pas du reste plus tranquille, il faut toujours que son attitude mime ses paroles ; pour vous dire qu'une grenouille saute, de peur que vous ne compreniez pas, il se plie en deux et se détend comme un ressort.
Jeudi 25 octobre. — A la bibliothèque du Louvre où j'ai passé la journée, lu d'abord le premier acte de 3i(7c6e//2, repassant ainsi par les impressions de la scène, puis ayant cherché dans les diverses biographies contemporaines les notices sur Lekain, Talma, Mlle Georges, j'ai vu qu'il existait un ouvrage de Talma, Réflexions sur iArl dramalujuc. .\v l'ai demandé, on m'a apporté à la place un ouvrage de sa femme intitulé Etudes sur IWrt dramutu/ue. Ce livre qui devrait être lu par tous ceux qui se destinent au thétltre m'a inspiré un vif intérêt. Mlle N'anhove donne des conseils qui font le plus grand honneur à la (inesse de son esprit, à la délicatesse de ses sentiuKMils et à sa parfaite modestie. Ce rapide et complet aperçu des difficultés et de l'importance de Part qu'elle et surtout son mari ont élevé si haut m'a
rendu à mon ardent désir de tenter la fortune.
Rangé l'atlas de Gall parce que je venais de passer chez le libraire Bayère qui en offre cinquante francs et cet argent m'est précieux si je veux prendre des leçons de Mlle Georges, leçons qui seront pour moi bien utiles à tous les points de vue.
D'abord, avec mon caractère, il est très agréable de se trouver en rapport continu avec une des grandes célébrités delà scène française, de connaître ses opinions soit en littérature, soit sur les nombreux personnages célèbres qu'elle a connus. De plus, et c'est là le côté vraiment sérieux, ses conseils, ses leçons me rendront encore plus fructive une étude qui a été pour moi depuis l'enfance un délicieux passe-temps, presque une préoccupation. Elle pourra peutêtre aussi m'apprendre la juste portée de mes forces, ce à quoi je tiens singulièrement. Enfin je n'en finirais pas si je me mettais à développer tous les avantages que je vois à satisfaire mon ardent désir.
Vendredi 26 octobre. — Lu VA gamemnon de Lemercier dont Mme Talma m'a parlé hier dans son livre. Ma mère a convenu que c'était remarquable.
De la bibliothèque du Louvre, vu passer Changarnier et son état-major. Achevé par des anec-
dotes sur Talma le livre de sa femme. Ces anecdotes ofTrent le plus grand intérêt, à moi surtout, qui fouille partout depuis des années pour recueillir des renseignements sur le grand acteur, et qui aujourd'hui ai un nouveau molif de le connaître mieux.
Sa correspondance avec Ducis est bien curieuse et lui fait grand honneur.
Lu ensuite les réflexions de Talma sur Lekain et l'art théâtral. Cela sert d'avant-propos aux Mémoires de Lekain, c'est écrit avec le talent que j'espérais. Une simplicité antique, c'est le mot, des jugements vrais rendus avec un rare bonheur d'expression, un oubli complet de soimême et, quand il parle de son art, une noble conviction de sa grandeur et de ses difficultés sans afficher l'enlhousi.îsme. Jonc puis assez le louer, dans le seul ouvrage qu'il ail fait, de ne pas oublier que c'est l'éloge de Lekain qu'il a entrepris et non pas le sien.
11 faut vingt ans, pas moins, dit il, poui* qu'un rôle puisse être présenté au public de la manière la plus parfaite possible. Une telle parole dans sa bouche ne donne-t-elle pas la plus haute idée de la façon dont il comprenait l'art qu'il a illustré.
Après cela lu les Mémoires de Lekain. Ce mot de mémoires est trompeur il le faut prendre ici dans le sens du singulier, ce sont ceux qu'il a adressés aux autorités lorsqu'il dirigeait le théAtre.
Les lettres qu'il a reçues de Voltaire, de Frédéric-Guillaume, du prince Henri, de Garrick, de Colardeau m'ont beaucoup plus intéressé. On voit combien dès cette époque les préjugés s'effaçaient devant le génie de riiomme qui ne traduit pas seulement, mais qui complète et doit partager la gloire de l'auteur.
Octobre. — Quand on lit les descriptions de Balzac, on est d'abord très peu satisfait. Il y a en effet une minutie de détails qui fatiguent tantôt par leur complication, tantôt par leur apparente inutilité. Il y a une fidélité dont les scrupules sont tels qu'elle ne se rebute ni devant l'obscène, ni devant le dégoûtant; elle inventorie tout avec un courage qui n'a rien d'héroïque et qui a le tort de paraître trop facile; il y a enfin un style d'une incorrection grammaticale et littéraire qui étonne, et d'une fatigante impropriété de termes.
Voilà ce qui blesse d'abord; mais quand on a surmoniéces premiers obstacles à l'intérêt, quand on a lu la description dans son entier et qu'on juge d'ensemble, on se montre bien moins sévère, on reconnaît que le nombre des détails puérils est restreint, que les peintures sales ou rebutantes se perdent clans le reste du tableau et ne laissent après tout dans la mémoire que ce qui est nécessaire au jugement de l'observateur philo-
soplic : on s'aperçoit que les défauts dans l'expression permettent au souffle de se prolonger et qu'en somme l'auteur a décrit ce qu'il voulait faire connaître d'une façon frappante de justesse et d'originalité.
11 y a une grande supérioiilé d*es[)rit à s'élrc attaché, comme l'a fait Balzac, à l'analyse fine et pénétrante de sentiments dont l'étude avait été entièrement négligée. S'arrêter là oii les autres passent sans rien observer est une preuve de génie. Ouvrir une nouvelle voie aux observations est la marque d'un esprit étendu et vigoureux, mais ce qui est la marque d'un esprit profond c'est d'ouvrir une voie pareille à celle qu'a percée Balzac sans aucune aide. En eiïet, (Mre assez curieux du vrai et de la «lature, des altérations que l'art ou la civilisation leur font subir, pour aller les rechercher, [)our constater leur état d'atrophie, de déformation chez ces êtres (pic la société intelligente repoussait comme pis qu'immondes comme ennuyeux: il fallait tout l'amour de la science que possède le médecin joint à toute la vivacité, à toute l'énergie vitale de l'àme (pii est sOre de ne pas se lasser dans cette pénible et démoralisante étude, pour remplir une pareille tache.
Philosophie d'observation, curiosité sagace, courage joyeux, tels sont les éléments essentiels du génie de Balzac. 11 a compris que les descriptions de milieux abaissés, ipie les analys<\s exactes de sentiments défraîchis, détériorés,
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pourraient amuser ou intéresser tout le monde. Il a pensé juste et a obtenu la gloire.
Mardi 6 novembre. — Je suis allé chez Mlle Georges ; j'étais un peu ému en montant l'escalier. Quand on m'afaitentrer dans le salon, elle arrangeait ses cheveux devant la glace. Nous nous sommes assis, causé pendant qu'on ranimait le feu. Elle m'a parlé du fils de M. Harel qui est à la Guerre.
Puis elle m'a fait approcher mon fauteuil du sien et lire Britannicus à partir de la scène entre Agrippine et Burrhus. Elle m'a trouvé beaucoup trop froid; et moi, sa déclamation, je l'avoue, m'a paru trop ronflante et pas toujours judicieuse. Du reste cette manière de dire les vers comparée à celle qu'on emploie quand on lit à des gens d'esprit qui saisissent les plus petites nuances est comme une esquisse à la mine de plomb dont les principaux traits seraient fortement repassés au crayon noir par le maître. Il faut que le public comprenne, on force les tons.
Ses observations littéraires justes ne m'ont rien présenté de neuf.
Après une heure pendant laquelle elle a déclamé presque tout le temps, d'abord son rôle d'Agrippine puis le mien, elle m'a congédié en m'invitant à apprendre le rôle d'Egisthe.
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Jeudi 8 novembre. — Je n'allais qu'avec répugnance chez Mlle Georges, prévoyant que je serais encore plus mauvais que la dernière fois. Tout le contraire est arrivé.
Entré dans le saion, j'ai examiné en l'attendanl des camées pendus aux cotés de la glace. Après le salut banal, je me suis assis. Elle est allée derrière moi à une toilette; je lui ai parlé de Mme Talma comme ayant lu son ouvrage.
(( Ob ! elle aurait bien dû profiter pour ellemême de ses avis. La connaissez-vous?
— Non, madame, seulement ses conseils m'ont paru judicieux.
— (rétait une actrice larmoyante, ennuyeuse ^ mourir, TEmpereur ne la pouvait supporter... Je ne la vois pas.
— Elle raconte certains traits de la vie de Talma avec une admiration, une convenance qui prouvent qu'elle appréciait ce grand bomme et c'est rare !
— C'est vrai, dit Mlle Georges qui est venue arrancrer le feu.
— J'ai lu aussi (|uel(iucs pages de Talma, c'est beau de simplicité, pas la moindre prétention littéraire.
— Les prétentions ne sont-elles pas ra])anage de la médiocrité? Mais vous aimez le tbéAtre, à ce que je vois?
— Beaucoup, madame, mais je n'ai pas pu satisfaire mes goOts coiumc je l'aurais voulu.
' — \ ous fMilrez décidément à la Guerre?
— Oui, madame, seulement ce sera encore long.
— Avez-voiis des protections ? car, dans ce temps-ci,..
— Quelques généraux amis de mon père. Il était officier aussi, mais il est mort avant que j'aie atteint l'âge de raison.
— Vraiment, dit-elle avec beaucoup d'intérêt, il a servi sous l'Empire?
— Il était colonel de la Garde.
— Son nom, s'il vous plaît, sans indiscrétion toutefois.
— Mais... Bouclier.
— Ah ! bien ! le colonel Boucher.
— Mes frères sont militaires, moi-même jai é!é élevé à La Flèche. Je me ressens de la grande époque.
— Je vous avouerai que celle-ci est loin de me plaire autant. Louis-Napoléon est très bien sans doute, il m'a reçue deux ou trois fois et j'ai pu en juger, mais son gouvernement n'est pas digne de grand éloge. J^e génie n'est pas héréditaire.
— Le Président me paraît un homme loyal et surtout plein de simplicité, ce que j'aime avant tout.
— Oh ! vous avez raison, je puis vous l'assurer, la façon dont il m'a reçue en est la preuve. Mais je vous mange votre leçon. Voyons cette Mérope. Ah ! pardon, puisque nous n'avons pas commencé, je vais réparer un oubli. »
Elle est sortie quelques minutes. En rentrant :
(( Je VOUS demande pardon; mais j'avais quelques mots très pressés à écrire, à Victor Hugo justement. Vous avez lu la pièce?
— Je l'ai même apprise, madame, mais je ne réponds pas de ma mémoire, une assez mauvaise nouvelle ayant jeté un peu de trouble dans mes idées.
— Laquelle?
— Oh ! rien, madame, c'est une affaire intime, de famille.
— (vest que moi je pense tout de suite à la mort comme à ce qu'il y a de pis. »
J'ai commencé alors l\ lui lire le rôle d'Égisthe.
« Savez-vous, m'a-t-elle dit, cpie vous avez une très bonne voix maintenant? Oh ! mais je vois que nous ferons des progrès énormes. »
Les éloges ne m'ont pas manqué, j'ai même été gratifié de deux ou trois « Très bien cela, monsieur », entre autres pour le « Elle est i"» moi ». Nous avons eu une petite discussion sur le rôle d'Lgistlie que je trouve défectueux en bien des endroits comme versification.
« Mais non, c'est bien beau, je vous assure. Il y a (hi sang des rois dans ce jeune homme. Imaginez-vous que vous ne sauriez pas que vous èl(\s le fils d'un général, croyez-vous qu(^ vous ii'(Mî auriez pas quelque indice dans le caractère?
— Oh ! je ne critique pas l'esprit du rôle, madame, seulement la forme, les vers faibles ou iiuililes. Ce n'est du reste ([u'une petite chicane adressée au grand N'oltaire.
— Oh ! le grand Voltaire est loin de l'être toujours.
— Je voulais dire au grand auteur de Mérope. »
Je finissais le rôle quand on a annoncé deux personnes, je me suis levé pour me retirer.
(( Ce sont mes élèves, a-t-elle dit ; tenez, voulez-vous que je vous fasse entendre dans le rôle de Néron un jeune homme que j'ai depuis quatre mois seulement, vous allez voir. Imaginez qu'il ne savait pas parler quand il est venu. »
Ici est entré un jeune homme à la figure plutôt commune que distinguée, à l'extérieur de même, puis une petite demoiselle qui, après quelques simagrées, s'est assise dans un coin. Mlle Georges a invité M. Cornu à lui dire l'entrée de Néron; elle voulait que je fisse les répliques et comme je m'y refusais :
« Allons, vous êtes tous les trois plus timides les uns que les autres. Voyons^ Cornu. »
Je me suis mis debout le dos à la cheminée. Le jeune homme s'est élancé et d'une voix pleine et tonnante a entamé le morceau. J'ai reconnu toutes les intonations de Mlle Georges fidèlement rappelées sur un timbre de voix dont le fond est très émouvant. Mais, comme le parler du jeune homme est commun, quand il n'est plus soutenu par de violentes passions, il a l'accent trivial.
C'était un spectacle intéressant que celui de ce jeune homme se démenant avec succès et de la vieille tragédienne se soulevant dans son
lli SOUVENIRS D UN PARISIEN
fauteuil, blâmant ou applaudissant avec vivacité mais jouissant de son triomphe, et lui indiquant du geste plus que de la voix les plus hautes intonations. De temps en temps, elle me demandait mon avis.
(( Très bien, madame, et je le dis bien sincèrement.
— Un jeune homme comme vous n'a pas besoin de dire qu'il parle sincèrement. Allons, mon ami Cornu, reprenons. Monsieur ne se destine pas au tiiéàtre, a-t-elle ajouté comme pour répondre à la pensée du jeune homme. Et toi, petite, qu'en penses-tu?
— Je trouve parfait !
— Parfait ! va-t-en donc, petite, avec ton admiration. Est-ce qu'on dit jamais ces mots-là? C'est bien, ce n'est pas parfait certes. C'est égal, m'a-t-elle dit, voyez l'avenir de ce jeune homme. Voilà Ligicr qui est vieux comme moi, Beauvallct qui est toujours malade, et puis sa voix est dure, elle n'a qu'une corde. »
J'ai appuyé ce jugement, ce (jui a paru lui faire plaisir.
Cornu a encore récité la scène entre Néron et Britaiinicus devant Junie. J'ai remercié Mlle Georges du j)laisir ([u'ellc menait procuré.
(^ Et si vous aviez vu il y a (|ueh|uc temps où il en était!
— J'ap[)réci<irais sansdoutc^ le maître davantage mais cela me paraît diflicile. »
J'ai salué là-dessus.
Vendredi 9 novembre. — Après dîner lu des passages de Louis XI ^ m'exaltant encore à la lecture de cette œuvre vraiment la plus voisine de la perfection que je connaisse. Sur 2.5oo vers pas un inutile, pas un faible! Quelle intelligence des caractères, des oppositions ; quelle distinction, quelle sensibilité, quelle énergie, quelle grâce et surtout quel cachet historique !
Samedi 10 novembre. — Retourné chez Mlle Georges. J'étais un peu en retard, mais elle m'a trouvé en avance. Je lui ai répété par cœur et debout le rôle d'Egisthe.
« Savez-vous que ce rôle vous va parfaitement? Votre voix est très bonne maintenant. >^
Je lui ai demandé la permission de lui répéter celui de Néron.
« Oh ! oh ! Néron ! Vous aimez donc ce rôle ?
— Oui, Madame, j'aime assez tout ce qui a de l'énergie, de la fierté, c'est de mon âge.
— Eh bien ! voyons, pourquoi pas ? »
Alors je lui ai lu ce rôle ; arrivé au « Narcisse qu'en dis-tu? » elle m'a arrêté.
« Dorénavant nous ferons les rôles de jeune premier. »
J'ai cru qu'elle me ])arlait de ceux d'Egisthe, d'Hippolyte... « (^ela vous va mieux », a-t-elle ajouté^ et commeje lui demandais ce qu'elleentendaitpar le mot jeune premier, elle m'a répondu :
« Les grands premiers rôles, Néron, par exemple; je le répète, cela vous va mieux. »
J'étais enchanté ! Quand j'ai eu tout fini, elle m'a dit :
« Vous m'apprendrez cela, n'est-ce pas, et nous l'étudierons car il y a tout à faire ; c'est très bien lu, mais vous sentez qu'au théâtre c'est tout autre chose, c'est un autre svstème. Néron est un des rôles les plus difficiles et quand on le dit bien, on peut aborder sans crainte tous les autres.
Je me suis en allé là-dessus, trouvant ma leçon fort écourtée, outre que Mlle Georges ne m'avait que laissé dire tout le temps. J'ai craint qu'elle iir me prît pour un de ces individus qui ne demandent des leçons de déclamation que pour se faire donner des éloges et non pour travailler sérieusement. Cette idée m'a contrarié pendant plus d'une heure après la leçon; il m'a fallu le souvenir du blâme sévère de la première fois pour me rassurer.
Au milieu de mon rôle d'Eii:istlie nou> avions causé. Comme elle redisait avec alTectation : t* Puis(|ue vous ne vous destinez pas au théAtre », je n'ai |)U nrem|)ècher de lui dire en souriant et d'un ton de reproche :
(( Mon Dieu, mailame, vous me dites toujours cela ! »
Lille s'est mise à rire :
«( \ ous entrerez prochainement à la Cuierre ?
— Mais cela peut être long, cela dépendra des examens, des recommandations. »
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Après quelques questions sur les recommandations que je puis avoir :
« M. Harel cherche aussi une place, mais aujourd'hui on ne sait que demander, ma parole d'honneur. Sous-Préfet, nous avons refusé, cela exige des frais d'installation que nous ne pouvons faire dans notre état de fortune actuel; on lui a parlé d'une place d'inspecteur des prisons, savez-vous si cela en vaut la peine ?
— Je ne connais pas du tout ce genre d'emploi, ai-je répondu.
— Vous aimez le théâtre?
— Beaucoup, madame.
— Votre mère s'opposerait sans doute à ce que vous y entriez ?
— Ce ne serait pas une raison, ai-je marmotté, mais j'avoue que, pour être acteur médiocre, j'aime encore mieux être copiste, si triste que cela soit. Je crois qu'autant il est beau d'être grand acteur, autant il est...
— Vous avez bien raison; il n'y a pas sur la terre de métier plus humiliant que celui d'acteur de second ordre. Dépendre d'un public hostile et moqueur, le plus souvent sans pitié.
— Oui, madame, mais grand acteur aussi, c'est synonyme de grand peintre, grand musicien.
— C'est vrai ; mais le peintre n'est pas là quand on blâme son tableau tandis que l'acteur reçoit en face les railleries, les sifflets.
— Oui, mais il reçoit également en face les
178 SOUVKNIRS D UN PARISIEN
applaudissements; en une seule soirée il reçoit les hommages de plusieurs milliers de personnes... >)
Place du Carrousel je rencontre Perrodil don! la demande pour entrer aux Mines est en bonne voie. Nous allons nous promener aux Tuileries et remontons les Champs-Klysées jusqu'à la barrière de l'Etoile. En redescendant, aperçu Louis-Napoléon, en bourgeois, se rendant à cheval au Bois de Boulogne avec une autre personne, reconnu par les quelques promeneurs et salué par eux, hommage plus agréable quand il vient d'hommes distingués, de vieillards surtout. Cette parfaite simplicité du Président me plaît infiniment; il est assez curieux de voir que ceux qui l'apprécient le moins sont ces fougueux partisans do l'égalité qui tombent en extase devant les escortes et les dorures. Le prestige du pouvoir s'exerce sur les esprits les plus rebelles avec plus de force encore.
Causé des immenses occupations qu'il doit avoir, nous étonnant de ce que le temps sullisc h tant de choses.
Samedi 17 novembre. — Attendu peu de temps chez Mlle Georges. La demoiselle de l'autre fois répétait son rôle de Jeanne un peu moins mal. VA\o. s'est vantée en terminant d'être étonnamment impressionnable. <' J'irais dans les lieux
que je ne serais pas plus émue de mon rôle. »
On a beaucoup ri de son « dans les lieux » ; mais si elle avait suivi les règles grammaticales, il faut convenir que c'eût été plus fort encore.
Lu à Mlle Georges les principaux passages de Louis XI. Gomme l'homme aux répliques m'ennuyait par son ton hésitant, par sa manière d'écorcher les vers à travers ceux de ses lunettes, j'ai fait tous les rôles. Mlle Georges m'a laissé tout dire sans m'interrompre autrement que par les plus grands éloges et, au lieu de me renvoyer comme à l'ordinaire, elle m'a dit que je l'amusais tellement qu'elle m'écouterait des heures entières. Elle a paru très étonnée d'apprendre que je n'avais jamais vu jouer cette pièce. Je lui ai dit que l'argent me manquait pour aller au théâtre aussi souvent que je voudrais ; après ma récitation, elle m'a dit :
« Nous vous procurerons des billets, à moins que votre mère s'y oppose toutefois. »
Elle m'a engagé à préparer un rôle en prose comme Gennaro ou Buridan.
Mardi 20 novembre. — La plus magnifique épopée de Napoléon serait la réunion dans une même galerie de tous les tableaux de grands maîtres dont il est le sujet. Rien au monde de plus intéressant, de plus Jlatteur pour l'humanité que cette vie déroulée en magiques tableaux.
Une seule lèle ne peut comprendre Napoléon sous toules ses faces : c'est ce ([ui fait quuii poème sur lui sera toujours incomplet parce qu'un poème ne peut être écrit île plusieurs mains, mais ce résultat peut être atteint par la peinture. Qu'on songe à l'intérêt que présente la simple existence de saint Bruno auquel un grand peintre a consacré ses pinceaux ; que serait-ce donc que la vie de Napoléon, de l'homme qui a rempli le monde de son individualité, ainsi oITerte à notre admiration. Oue de contrastes saisissants, terribles, tour à tour profonds et touchants se présenteraient à la fois aux yeux du corps et aux yeux de l'esprit î
Entre deux sublimes el épouvantables images de mêlées guerrières, on verrait l'Kmpereur lisant, assis sur un canapé, son lîls sur ses genoux ; là entouré des ambassadeurs, le corps plié sur ses cartes de campagne, discutant un traité de paix ; l'instant d'aiirès. envcl()p|>é dans sa capote de fourrure, défendu dos vents du nord par un l)Ouquet de sapins murmurants, toujours calme et pensif, chaulTant ses pieds au feu du bivouac, avec un lellelde lune glaciale sur la neige de ses vêtements. Puis quand le regard passerait plusieurs tableaux d'un seul coup, (puds sujets d'étonnement dans les divers rapprochement*^ (pii en l'ésulteraient, comment ne pas être étourdi, écrasé sous ses j)ro|>res réllexions !
Je voudrais, si cela est possible, que la salle où se ferait cette exposition fiU circulaire et que le
tombeau, le saule de Sainte-Hélène vînt toucher la chambre à coucher d'Ajaccio, image de ce cercle sans fin que les anciens prenaient pour symbole de l'infini. Le spectateur pourrait ainsi facilement rapprocher les périodes diverses de la vie de Napoléon et ce serait là la plus belle leçon de poésie, d'histoire et de philosophie que l'on puisse imaginer. C'est alors que la peinture aurait rempli sa véritable mission qui est de frapper l'esprit, de lui donner mille enseignements, mille sensations en un instant, de rapprocher ces faits saillants que le temps sépare par ses poudreux intervalles et dont il nous empêche de tirer ainsi tout le fruit possible.
Mercredi 21 novembre. — Été chez Mlle Georges, septième leçon, débité le rôle de Gennaro. Comme elle répétait encore : <( Si Monsieur se destinait au théâtre, nous ne nous contenterions pas de cela », je Tai priée de me traiter absolument comme si je m'y destinais.
Une explication s'en est suivie ; elle m'a avoué qu'elle avait cru remarquer que je n'aimais pas être repris, ce qui est tout i> fait contraire à la vérité ; je me suis lavé de ce reproche.
« Eh bien ! a-t-elle dit en terminant, dorénavant je vous prends au sérieux, je vous traiterai comme un futur comédien. Nous n'a[)prcndrons qu'un rôle à la fois mais consciencieusement. Je
ferai de vous un bon acteur, vous avez ce qu'il faut pour cela ; bien entendu qu'il ne faut pas prendre ceci à la lettre, et que vous ne serez pas forcéd'être acteur. Allons, adieu, fils dégénérai. »
Jeudi 22 novembre. — Couru cliez Mlle Georges. Avant de prendre ma leçon, attendu dans la cbainbre à coucberentéle-à-léte avec ses levrettes. Remarqué son lit donl la tête est beaucoup plus élevée que le pied.
Pris une très bonne leçon : nous sommes restés tout le temps dans la première partie du rôle do Gennaro.
Idées de .Mlle Georges sur I^achel :
<( b^lle lit, elle ne joue pas. Elle articule bien, avec distinction, c'est tout. Jamais de ces mouvements inaltendus qui foni frémir ou pleurer toute une salle, et qui, en bravant le ridicule, rencontrent le sublime. Aucun de ces mots, de ces mots uniques que Talma savait si bien créer et (pii se gravaient dans b^s mémoires. J'avais quatorze ans cpiand j'ai déiiuté, eli bien ! j'ai encore dans Toreille, et je mouirai aNccJes intonations de T.'dnia tant elles se sont j)(»ur ainsi dire incrustées dans ma poitrin<\ Ouelle dilVél'cnccî alois, on sortait du spcctaclr tout ému. incapable de pensera antre chose; ;uijonrd"lnii, (piand en sort d'entendre Hacbel, on cause Bourse, Chambre...
Phèdre, on dit que c'est son plus beau rôle, je vous déclare que c'est un de ses plus mauvais. Rachel, c'est le dépit, la rage de n'être pas aimée d'Hippolyte, ce n'est pas cette femme poursuivie parla fatalité qui a horreur de son crime... Tout ce que je dis là, ce n'est pas personnel, au moins, c'est au point de vue de l'art.
Son art, à Rachel, c'est le Champagne, la débauche ; c'est toute cette jeunesse dorée qui la soutient ; qu'elle devienne honnête femme, je veux dire ayant une manière de vivre réglée, et avant deux mois personne ne s'occupera plus d'elle. Je vous demande ce que signifient tous ces articles de journaux : Mlle Rachel est malade, Mlle Rachel s'en va en Amérique, s'en va en Russie; Mlle Rachel quitte la Comédie Française; Mlle Rachel va se marier..., que sais-je ! Est-ce que le talent véritable emploie ces moyenslà ? Quel charlatanisme !
Comme public, moi, je ne puis la sentir ; cette femme m'agace, me déplaît, me répugne, me pue au nez ! Elle va jouer Mlle de Belle-Isle, je vous demande ! Un rôle créé par Mlle Mars avec une grâce, une ingénuité, un esprit que Rachel ne soupçonne seulement pas. Elle va s'enfoncer. »
Comme je lui parlais d'Adrienne Lecouvreur :
« Oh ! Je n'ai pas vu celte pièce-là, mais on m'a dit que Rachel y était bien mauvaise. Elle a des mots à ce qu'il paraît, sans compter son poing sous le nez de cette duchesse qui l'aurait
joliment soufTert dans son salon! Du reste c'est une pièce à tiroir, m'a-t-on dit. »
Mardi 27 novembre. — Allé chez Mlle Georges, rôle de Gennaro. Elle m'a donné beaucoup d'éloges. « Savez-vous, a-t-elle dit à M. Dolomé, riiomme aux répliques, qu'il serait très bien dans les jeunes premiers? Je suis bien contente ! Vous devez vous apercevoir du mieux considérable. »
L'auteur de la pièce qu'elle étudie est M . Roger de Beauvoir. J'ai vu les noms de Thraséas et Corbulon. Il dîne avec elle ce soir.
Novembre. — Ln parallèle entre Lamartine et Victor Hucro est une œuvre féconde en découvertes critiques. Tous deux sont des poètes originaux, ce qu'on appelle des chefs d'école.
Le premier représente surtout l'esprit de notre génération, dans la classe instruite; esprit de découragement, de mélancolie, de soufTrances sans cause connue, innommées, tenant h la fois de l'ennui et de la douleur; seulement, il est de plus, doué d'un sentiment de résignation qui le ramène sans cesse à Dieu. On voit que ses souffrances n'excèdent pas ses forces, et que la plainte en diminue l'intensité. Ses vers semblent
le trop plein de sa tristesse, ce sont des soupirs.
Le second ne représente rien que lui-même. Génie créateur, tour à tour bizarre ou sublime, il faut, si on veut le rattacher à quelqu'un, remonter plusieurs siècles. Alors on trouvera peut-être en lui quelques-uns des tours d'esprit de Charron, de Montaigne, de d'Aubigné ; mais cela ne prouve pas qu'il soit leur successeur, leur héritier. Cela prouve seulement qu'il a comme eux cette puissance de curiosité, d'étonnement philosophique, de comparaison, d'attention qui fait le génie de ces hommes que Ton a appelés naïfs parce qu'aucune imitation n'avait encore faussé leur vierge nature. Mais cette faculté, il la possède à un degré bien plus élevé encore, et, ce qui le sépare totalement des hommes du seizième siècle, c'est qu'il est au dix-neuvième, qu'il s'est assimilé l'immense travail intellectuel qui s'est opéré dans l'intervalle et qu'un vaste champ d'événements est venu étendre pour lui le domaine de l'histoire; c'est surtout parce qu'il a été doté du sens de Tharmonie, de la faculté d'enthousiasme.
Lamartine, comme Victor Hugo, écrit le vers avec une extrême facilité mais tous les mots ont chez lui une douceur continue que rien n'interrompt; son vers a une sorte de tluidité musicale qui, à la longue, dégénère en monotonie. Victor Hugo aun vers souvent brisé; et, selon les sentiments qu'il exprime, les mots glissent l'un sur l'autre ou se heurtent avec un bruit âpre et re-
tentissant. Il est beaucoup plus varié dans ses sujets, dans son rythme, dans ses expressions que Lamartine. Cette profonde connaissance du vocabulaire a frappé tous les critiques.
Lamartine est à Victor Hugo ce que Raphaël est à Michel-Ange. Lamartine recherche tout ce qui est reconnu poétique, surtout dans le monde extérieur, il s'en entoure comme d'une atmosphère; on sent que le laid, le vulgaire l'oppressent et le gênent, luicore une fois il est la plus haute expression de la poésie telle qu'elle dort au fond des Ames du siècle.
V^ictor Hugo sent comme lui tout ce qu'il y a de poésie dans le silence des bois, le frôlement de la brise, le mugissement des mers, mais il a de plus que son émule la rare faculté de saisir jusque dans le laid, le vulgaire, le côté mystérieux, divin ou bien le côté sympathique. H est poète quand même, si je puis dire ainsi. Mettez Lamartine dans une vaste cuisine d'auberge, il ne songera qu'à gagner la porte ; Victor Hugo en saisira tout de suite le côté original, poétique même et écrira cette charmante description de riiôtel de Metz à Sainte-Mem^liould que tout le mojule connaît.
L'écueil de Lamartine, c'est la monotonie; celui de Victor Hugo, c'est le mauvais goût. L'un est toujours gracieux ri pui\ (Tune sensibilité un peu féminine, même dans les sentiments énergiques ; l'autre plus incorrecl, plus inégal mais aussi plus mâle et dépassant parfois en grandeur,
énergie et magnificence les plus belles pages de son égal en renommée. J'ai hâte de le dire, malgré ses hardiesses. Victor Hugo est tombé dans de moins grands écarts de pensée que Lamartine, s'il est tombé dans de plus grands écarts d'expression.
Victor Hugo et Lamartine ont de commun le talent de cacher la philosophie sous la poésie: tous deux ont cru remplir une mission, et s'ils ont parfois montré découragement, désespoir même, ils ont tout de suite relevé leur âme en lui rappelant sa céleste origine. Leur loyauté, leur noblesse de sentiment est incontestable. Plein d'élans d'enthousiasme, ils ont suivi les mouvements contradictoires de Topinion et on a cru pouvoir leur jeter le re}>roclie de versatilité. Est-ce de leur faute?
Samedi 1^» décembre. — J'ai laissé passer l'heure de la leçon de Mlle Georges. C'était la dernière, et je n'ai pas beaucoup regretté car il m'aurait été désagréable de répondre à ses questions. Je lui ai écrit une lettre de remerciement poli et j'ai été la porter moi-même.
Lu chez moi avant et après dîner le Rhin de N'ictor Hugo, troisième volume. Il me reste à lire la conclusion. Remarqué que ce qui distingue cet auteur est le résultat d'une seule et même cause, un esprit extrême de comparaison, de
rapprochement. De là découlent ses métaphores, ses plaisanteries, ses jeux de mois...
iicgu une dépêche du ministère : les examens seront le lo.
Lundi 3 décembre. — Je comptais aller à Bicètre, mauvais temps. Je suis parti pour le Jardin des Plantes. En route vu sur une affiche que le neuvième volume de Thiers venait de paraître. Jv suis alors allé Bibliothèque du Louvre, il n y était pas encore. J'y ai lu tout le premier volume de Vllisloire des Gir'ondins, remarquant ce qu'il y a d'heureux dans certaines expressions et de vague dans d'autres. Jugements vrais en génélal sur les hommes. Théories trompeuses sur les formes de gouvernement. Détails curieux, épisodes attachants.
Lu dans la soirée le second volume des Considérai ions sur la nèvolulion française que j'ai achevé, (l'est la première fois que je lis sans hausser les épaules un jugement aussi hostile sur Napoléon. Écrit en iS!)o je ne l'admettrais pas, mais en iSiT) il me paraît très acceptable de la pari dune reiiinic cpii n'a vu v[ même éprouvé que \r coté douloureux de cette glorieuse puissance. Il y a des apert;us lins et justes sur ce cpii devait manquer au jeune llonsul, comme instruction par exemple.
Lu ensuite la conclusion de l'ouvrage de \ictor
Hugo sur le Rhin. Cette conclusion est une partie entièrement détachée et bien remarquable comme œuvre politique et littéraire.
Dimanche 16 décembre. — Médité dans mon lit le plan d'un roman ou étude philosophique combattant ces deux fléaux de notre époque, l'égoïsme et Puniformité des caractères. Il y a longtemps que je cherche à grouper sur un canevas les réflexions dont ma tète est pleine à ce sujet et sur bien d'autres aussi importants.
Après déjeuner, je me suis disposé à écrire quelques vers, reculant encore devant la tache qu'impose un travail étendu et consciencieux. Mais après avoir relu diverses choses écrites par moi, ridée m'est venue qu'il serait plus sage de travailler à mes examens de mardi.
Après dîner lu jusqu'à neuf heures et demie, à ma mère, Villemain : du Polythéisme, du stoïcisme de ^larc-Aurèle, des Orateurs de l'Eglise grecque, Athanase. Basile et Grégoire de Nazianze. Admiré comme toujours cette manière habile et distinguée de faire accepter tous ses jugements, jugements parfaits servis par une expression élégante et spirituelle, nette et précise. On se laisse aller à croire en lisant M. Villemain, tant est grand l'ascendant d'un homme de goût, qu'un si bon juge doit être supérieur à ceux même qu'il exalte, quelles que soient la
variété, la spécialité de leur génie. Il saisit si heureiiseinent leurs côtés glorieux ou faibles, est à la fois si prudent et si assuré dans l'expression de ses opinions philosopliiques ou littéraires, marche si bien au premier rang de l'opinion de son époque sans la dépasser en quoi que ce soit, qu'il est lui-même h Tabri de toute critique.
Jeudi 20 décembre. — Lu les douze premiers chapitres de Charron sur la Sagesse. Je me suis proposé de développer certains passages sur les rapports de l'Ame et du corps, sur les sens... Il y a vraiment des pensées originales, profondes et une assez grande clarté, le tout mélangé de remarques futiles ou de preuves sans valeur qui tiennent au mode d'argumentation de cette époque. Le style est curieux à cause de l'anti- (juité des mots mais ne me paraît pas valoir celui de Montaigne qui ne froisse jamais.
Lundi 24 décembre. — Entré au Ministère de l'Instruction publique.
Rencontré rue du Bac le général Meslin, récemment arrivé à Paris. Causé cinq minutes avec lui, comme de vieilles connaissances que nous sommes.
ANNÉE l8^|9 191
On m'a présenté à M. Halévy, homme jeune encore, maigre, grande barbe, Tair assez doux. Celui-ci est venu m'installer dans une pièce séparée par une cloison vitrée de celle de M. Servaux, trente quatre ans, jeune homme très doux et qui a eu pour moi la plus parfaite complaisance. Provisoirement j'ai partagé sa pièce. Copié quelques lettres. Le sous-chef, M. Granet, demi-bien, l'air un peu trop fin, est venu aussi.
Lu un ouvrage sur les mollusques après ce premier travail.
A sept heures je suis allé prendre Lachesnais au Palais-Royal. Nous sommes allés au Vaudeville. Vu jouer : Roger Bonté mps, Malbranchii greffier on plumitif, Une fin de République à Haïti et Daphnis et Chloé.
Dans Malbranchu, Arnal joue le rôle du greffier et Ambroise représente fort bien un paysan de la Brie.
Fin de République, pièce bouffonne et politique, la première que je vois, n'a pas grand sel.
Enfin Daphnis et Chloé est une bergerie fort licencieuse. Il y a là un vieux dieu Pan, Delannoy, qui est très drôle.
Lundi 31 décembre. — A huit heures, jn suis allé à la réception de M. Parieu, le Ministre. i*es choses se passent comme à La Flèche.
L'ensemble de figure de M. Parieu rappelle celui de Napoléon, les yeux ot la bouche sont plus enfoncés. Son discours était décousu, embarrassé, comme cela arrive toujours en pareille occasion.
Passé toute la journée dans ma chambre à lire Romiiald^ roman philosophique de M. de Custine. J'y retrouve l'esprit de délicate analyse, la méthode de raisonnement souvent émue et poétique, toujours vraie et pénétrante, enfin l'absence com|)lètc de préjugés qui caractérisent cet écrivain distingué. Peu à peu, sous l'inlluence de celte lecture et des pensées qu'elle soulevait en moi, le sang m'est monté au visage, un mouvement de poésie s'est opéré dans mon cerveau et j'ai écrit des vers ; puis, la circulation a repris, et je me suis tranquillement remis à lire. C'est quelque chose de singulier (jue cet afflux de sang qui caractérise chez moi les moindres efforts d'intelligence, qui les accompagne s'il ne les suscite pas.
ANNEE i85o
Mardi 1" janvier. — Le temps amène de si grands et de si incompréhensibles changements dans les faits de l'ordre intellectuel ou de Tordre moral qu'aucun homme ne pourrait peut-être se reconnaître, s'il voyait dans un miroir divin son âme, son esprit, ses sentiments, ses opinions de l'année précédente, reproduits avec une entière fidélité.
Quand on s'arrête sur cette idée, on se demande avec effroi ce qu'il faut penser de cette identité de l'individu, hase essentielle de toute croyance : et, au premier moment, on est tenté de croire que le moi, durant la vie d'un homme, passe par une série de métamorphoses nombreuses, complètes, mais se succédant à l'aide de transitions qui leur ôtent, tant elles sont ménagées, toute apparence de secousse, de boule-
versement, de contre-sens, lieureusenient [)oiir les espérances de riuimanilé, il n'en est pas tout à fait ainsi. Il y a en nous un fonds ipii reste constamment identique à lui-même; ce fonds est plus ou moins considérable selon les individus; heureux devant leur conscience, malheureux devant leurs semblables, ceux ([ui sont ainsi favorisés; immobiles tandis que tout se métamor- ])hose, se renouvelle dans les Ames qui les entourent, leur vie n'est ([u'une longue douleur, (|u'une épouvantable suite de déce[)tions. (l'est riiistoire de ce héros de la légende qui, ayant dormi cent ans, retourne à son village et reste muet de désespoir à la vue des changements (jue le temps et la mort ont opérés en son absence. Qu'est-ce qui constitue ce fonds toujours identique c^ lui-même, ce moi? Je l'ignore mais je sais que nous l'apportons avec nous en naissant; l'éducation, Texpérience le grossissent d'une enveIop[)e plus ou moins durable, mais n'ajoutent rien à son essence. En d'autres termes, les dispositions innées, comme l'horreur du sang, la vivacité d'intelligence, sont les seules (pii constituent ce fonds inaltérable; les idées que donnent l'éducation, l'expérience peuvent ne pas être passagères, selon le degré de gravité des individus, mais elles sont, par leur nature même, susceptibles de moditications, de métamorphoses. A ceux qui ne croient pas aux dispositions innées, ie soumets les n'ihw.ons précédentes, comme une objection do plus i\ Ivur système.
ANNÉE l850 195
EfTrayé des conséquences qu'aurait pour nous l'absence d'identité dans le noyau, dans le fonds de notre être, convaincu du contraire, mais frappé en même temps de voir à combien peu se réduisent les éléments de ce fonds chez certains individus, par rapport à d'autres, j'ai résolu de faire, à certaines époques de ma vie, une esquisse de mon portrait moral pour m'assurer du nombre, de l'importance et de la nature des variantes par la comparaison de ces diverses esquisses. C'est le même procédé qu'on emploierait pour s'assurer des changements physiques de son visage : on prendrait l'ébauche des traits principaux, à différents âges de la vie.
Je vais avoir vingt ans ; c'est l'âge où, dans notre société, l'enfant commence à agir sans le contrôle de ses parents, il est homme, il vit de son travail, et ne relève plus que de lui-même. C'est donc une grave époque dans la vie d'un individu, elle correspond au jour où l'oiseau déploie ses ailes et plane au-dessus d'un monde qu'il ne connaît pas.
Un des sentiments qui dominent le plus mon existence, c'est celui de la durée. Ce sentiment a surtout pris son développement depuis quelques années, bien qu'il ait existé de tout temps. J'entends par sentiment de la durée, cette préoccupation constante du rôle que joue le temps dans les faits de notre vie; c'est lui qui me fait écrire ces lignes, qui me fait m'inquiéterde moi dans le passé comme dans l'avenir, qui me trans-
IIM) SOUVENIRS D UN PAIJISIKN
porle si souvent à répoque où j'aiiroi des clioveiix blancs, pour nie demander si je serai arrivé sain et sauf au ternie de ma vie, si jaurai achevé à ma pleine satisfaction l'éducation de mes enfants, pour peu que j'en aie. C'est lui qui me l'ait placer au-dessus de tout les sentiments durables et même les objets durables, (jui me fait préférer l'amitié à l'amour et ma tellement passionné pour ce premier sentiment que la déception qui l'a suivi inlluera sur lout mon avenir, bien certainement.
Combien de fois n'ai-je pas remonté et redescendu l'échelle des durées, m'abîmant dans la pensée des durées infiniment petites. cond>ien ne me suis-je pas demandé laipiellc. dr Tinlensité et de la durée, élail r('dénienl le plus important d'une douleur ou d un |>laisii\ Comment ne pas être saisi des mouvcmeiils capricicMix. fui^^ilifsel incessamment conli'adicloires <le la volonté humaine ; de ces elîets dont la cause est tellement impénétrable à l'auleur même des actes, qu'il |)Out.à de certains moments, se comparer à la paille (jui cvvo ou se rcjiose selon les hasards du vent ; comment, en jetant ses rei^ards sur le chemin ])arcouiii. ne |)as se demander ce que sigiiifio colle existence Av pièci^s et de morceaux (pi<' ii(Mi ne lie ? ( h"i est notre identité ?
l!lncore si nous ik^ faisions (jU(^ chantier en apparence, mais nous ehani^eons bien en réalité. Toujours nous allons, reniant nos croyances, revenant à ce i\uo n(Mis avions railh' : h" temps.
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à chacune de ses secondes, semble nous répéter d'une voix impérieuse ce que disait TEvêque de Reims à Clovis : « Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ! »
Toutes ces barrières que nous avons établies contre notre propre versatilité, les serments, les signatures, ne font que prouver sa puissance. Quelle misère ! Si vous ne changez pas aussi vite que ce qui vous entoure, le tiraillement qui brise la chaîne des rapports n'en est que plus violent; vous êtes resté en place, mieux eût valu céder au torrent peut-être.
Et avec cette légèreté, cette inconséquence , nous n'admirons rien tant que la durée. Des monuments qui ont duré quatre ou cinq fois plus que nous, nous plongent dans des rêveries sans fin ; nous prétendons concevoir l'éternité et nous ne concevons pas une durée d\m jour. Quand nous regardons derrière nous au soir de la vie, le soleil couchant semble n'éclairer que les souvenirs les plus saillants, et, vus ainsi en perspective, ils paraissent se souder les uns aux autres ; nous ne songeons pas que d'immenses espaces, aujourd'hui obscurs, les séparent. Et combien de pensées, de sentiments se sont engloutis dans le ii^oufîre sans fond de l'oubli ! Alors nous nous extasions sur le peu de durée de la vie, sur la brièveté des alTections, sur l'inanité des choses ; nous ne nous rapptdons pas ce qu'a renfermé de pleines et vives émotions le point le plus imperceptible de l'obscur qui sépare deux de ces
points éclair^^s ; nous ne nous rappelons plus tout ce qui est contenu de force vive dans une atTection (jui a duré un an ! 11 sufdt que cela ait eu une fin pour que nous n'en voulions plus, nous qui ne pouvons suivre une iilée pendant quelques minutes. Dès que nous nous créons un sentiment, nous le qualifions d'éternel ; il y a plus, nous le jurons. L'homme assurant l'éternité avec cette chose qui prouve sa fragilité, le serment, quelle dérision !
Combien de fois n'ai-je pas réfléchi aux mystères combinés de la durée et de l'espace, cette sorte d'intensité matérielle, combien nai-je pas été frappé des lois surprcMiantes {\c l'habitude, de ce qu'un peu de temps jeté dans le passé, entre nous et une chose, grandissait cette chose outre mesure ou la parait des plus belles, des plus séduisantes apparences, — il y a toujours de la poésie dans un souvenir ! — de ce qu'mi peu de temps jeté dans l'avenir, entre nous et un fait, en amortissait toul(^ la force !
luitin, cette admiration (pion éprouve en général pour la persi'vérance, la constance dans les résolutions saines, h côté de cela ces plaisirs, ces allections, ces croyances d'un moin(Mit cpii font à leur insu le malheur d(^ tant de gens blasés dans un siècle où, en quoi que ce soil, on ne songe à la durée, tout cela me fait croire que j'ai eu raison de dire ((u'undes traits caractéristiques de mon moi était le sens de la durée. Tas plus qu'un autre, je n'écha|)pe au caprice : mais je
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ne rapporte pas volontairement dans les choses graves, et je vis dans une crainte immense de varier plus tard dans ce que je puis avoir de sentiments, de croyances et même de goûts bien arrêtés aujourd'hui.
Samedi 19 janvier. — Été au cabinet de lecture lire au Moniteur le discours de Thiers sur la liberté de l'enseignement.
Je crois que cet homme politique est non seulement un homme d'une grande expérience dans les affaires, et d'une étonnante facilité de travail, mais je le crois encore consciencieux dans ce qu'il fait comme dans ce qu'il écrit. Seulement je lui refuse la profondeur des pensées. Ses ouvrages d'ailleurs n'indiquent-ils pas un esprit lucide, à la fois judicieux et enthousiaste, riche de souvenirs, sûr de lui-même, s'exprimant dans un style plein de dignité, de netteté et parfois même de sensibilité, mais péchant par défaut d'esprit vraiment philosophique ?
Passé chez Perrodil qui s'habillait pour aller au bal de l'Ecole d'État-Major. Je ne suis resté que quelques instants. J'étais plein de lassitude, attristé de ma position si différente de toutes les autres, n'enviant pas des ])laisirs dont je n'ai pas le goût, mais ne trouvant pas la satisfaction des plus simples besoins de l'àmc.
Ne pouvoir se soutenir soi-même malgré ses
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e (Torts ; aimer la solitude mais y être poursuivi par un regret ([ui l'empoisonne ; n'avoir aucun lien solide qui vous fasse aimer l'existence ; être possédé sans relâche depuis des années par une curiosité philosophique (\u\ épuise Tintelligence dans de vaines recherches, plaisir et tourment à la fois dont je ne sais pas me défendre, voilà ma position. Cœur hrûlant, ne renfermant (|ue des débris d'alfections détruites ; esprit ardent toujours à la piste de vérités nouvelles, mais s'aifectant d'un doute qui lui survient comme d'un nouveau malheur; enfin, caractère sociable, mais toujours seul avec des livres et ne trouvant que dans la poésie un plaisir sans déception.
Vendredi 25 janvier. — Ce soir, au ThéAtre franç;ais, on jouait la reprise de Mlle de Bellehle avec Hachel dans le rôle créé par Mlle Mars.
Dans le corridor mal éclairé où nous faisions queue depuis cinq heures et demie, se trouvait à côté de moi, appuyé au niui- et causant avec un Allemand ingénu aux yeux bleu faïence placé derrière nous, un Italien d'une trentaine d'années, d'assez petite taille, aux traits lins et distingués. Il passait enrevueavec l'autre voyageur tous les théâtres de musicpie d'Autriche et d'AlhMuagnc. Il parlait à demi-voix, exaltant par moments ecriaiues actrices, mais avec les gestes
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contenus d'une personne ardente habituée à mettre une sourdine à ses enthousiarnes. Vêtu et ganté delà façon la plus simple, il semblait vouloir se perdre dans la foule et craindre d'attirer l'attention.
Parlant de Venise, il a raconté avec une émotion visible comment, pendant la résistance aux Autrichiens, sous Manin, on ne trouvait rien de mieux pour soutenir l'ardeur des soldats que de les détacher des l'ortifications pour les envoyer entendre au théâtre les airs de délivrance et de patriotisme. Questionné alors à voix tout à fait basse par l'Allemand sur je ne sais quel point délicat de celte période historique, il répondit en portant le doigt à ses lèvres d'un air douloureux : « Ne parlons pas de cela » !
A propos de Byron qu'il semblait avoir entrevu étant tout enfant, je ne pus me défendre de me mêler à la conversation. Il se rappelait l'avoir vu éviter d'entrer dans un salon pour ne pas montrer inutilement sa démarche légèrement boiteuse, et avancer seulement le haut du corps par rentrebaîllement de la porte.
Une fois sur ce terrain littéraire, je ne lâchai plus mon inconnu, très bienveillant du reste pour ma curiosité de jeune étudiant, et non moins au courant de nos écrivains et de nos artistes que de ceux du reste de l'Europe. Je ne saurais énumérer ici tout ce dont nous parlâmes ; l'Allemand avait à peu près abandonné la partie, je questionnais à mon aise.
I^'enlrelien conliniia aj)rès noire entrée dans ];\ salle et pendant les entractes. .lainais je n'écoutai un drame avec autant d'élourderie. I.e jeu muet de I^achel, très beau dans cette pièce, pouvait à peine me tirer de ma distraction ; et dès qu'elle quittait la scène, j'attendais impatiemment qu'on baissât le rideau.
Le Président dans sa loge attira un moment nos recrards, mais mon inconnu a évité toute réflexion quand je lui ai fait observer Pair timide, presque lurtif, avec lequel le Prince avait examiné la salle. Nous cherchions \'ictor Hugo dans les galeries, nous parlions de son voyage au Rhin, du lion sculpté à Lucerne par Tliorwaldsen. « 11 pleure, Monsieur, ce lion 1 » me disait l'étranger en serrant son poing sur ses lèvres d'un air pénétré.
Knlin il fallut se sépaicr. Après lui avoir dit a(li(ui avec tous les iTiurrcîiiKMds possibles j>()ur sa complaisance. j(^ ))ris;\ ])ail son interlocuteur l'Alleniaiid, espérani saNoir à (pii j'avais eu affaii-e, mais il me répondit: « ,]c l'ignoi-e, j(^ ne connais ce monsieur (pie poni- l'avoir ren<-ontré à rorcheslre«le rOp(''ra ilaiieii. Il yesl loujours. »
Samedi 26 janvier. — Loué Nicolds Nicklclnj, roman d<^ DickcMis. J'avais enlendn l'aire un grand ('loge (le ce romancier anglais par mon inconnu d hier.
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Au Ministère, au moment de partir, comme j'entendais attaquer les adversaires de la peine de mort, malgré ma résolution de ne pas beaucoup parler avec ces messieurs, je leur ai énergiquement démontré la force des arguments qui s'élèvent contre cette peine barbare, anti-naturelle, anti-religieuse et certainement anti-sociale.
Rentré dans ma chambre, continué Dickens. Cet auteur, qui a quelque analogie avec Balzac, me paraît observateur spirituel et mordant, seulement un peu chargé.
A dix heures, passé, pour la satisfaction de mes yeux, parle passage Viviennc et le Palais National. Rue du Bac, le trottoir s'est éclairé tout à coup sous mes pieds, j'ai levé les yeux et suis resté en admiration. Des bancs épais de ouate chassés, par le vent traversaient le ciel avec une silencieuse rapidité, comme pressés d'arriver à un but. La lune brilhnnte, allant en sens contraire, glissait et fendait ces vapeurs avec une infatigable célérité, escortée dans sa fuite de quelques légers nuages placés plus bas que les autres. 11 y avait de ces effets de lumière comme l'imagination ne peut pas en créer et se succédant à chaque instant, des reflets de neige, des transparences veloutées de toute nuance depuis le bhuic éblouissant jusqu'au roussàtre, et le ciel bleu comme fond du tableau.
J'ai continué mon chemin, rélléchissant à rimpossibilité de rendre le spectacle si varié
SOrVEMRS D IN PAMISIKN
d un ciel |»;ireil avec les imAs d juicnnc laiii»;iie. Arrivr rue N'aneau, c'était iiii loul autre asj)ecl. Plus (le grands et épais amas de nuages, mais une couclie moutonnée très niiiuc, presque fine, sous laquelle glissaient de iidiles nuées qu'acconipagnail le distjue éiincejanl et IVoid de la lune. On distinguait, empoilée dans les plis d'un de ces voiles blancs, une j)elile étoile, quelque gigantesque monde sans doute perdu l'instant d'après pour mes regards î
En entrant dans ma chambre, je l'ai trouvée presque éclairée,- les rideaux Idancs de mousseline étaient rayés par les haiicanx de la l'enètre et baignés de la douce lumière. .le me suis mis. pour la curiosité du fait, à lire (juelques pages de Dickens; quand un nuage j)assait dans le ciel, j'étais forcé de m'inlerrompre, j'en voyais l'ombre sur mon livr(\
Oh ! le ciel et la iikm', les deux choses qui ont toujours olTert aux hommes de tous les siècles et de tous les J>ays les nuMnes sujets d'c'lonne- UM'ut (^t d'émotion. Platon a pent-(Mre \u une soirée analogue^ ideidi(|ue et, connue nous l'apprend ('hiiteaubriand, le sauvage de 1" Amérique la goûte comme moi. Grands, éternels spectacles f[ui s'harmonisent comme ils peuvent dans la tète de riiomme avec ce cpii l'enloure ! Le sauvage les voit à travers les découpures de ses palmiers, le philosophe grec, entre les colonnes du temj)le et moi, pai'ini les chemiii(''es de pl.ili-e (le nos masures, (^)uand la (erre nous
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préseiile une nature aussi majestueuse, combien cela doit-il emplir notre cœur et élever notre âme î Sous un ciel pareil à celui de ce soir, se trouver en pleine mer, voir en une traînée mouvante et lumineuse s'allonger jusqu'à Thorizon le reflet nacré de la lune, sentir la fraîcheur du vent, entendre le frémissant murmure des vagues, ce doit être un spectacle pénétrant et sublime, surtout si Ton vient à songer que, de même qu'il y a un soleil caché qui prête sa lumière, il y a un Dieu qui prête sa majesté à tout cela.
Dimanche 27 janvier. — Il faisait froid mais un soleil superbe. Ma mère est montée dîner avec moi. Je lui ai lu quelques passages de Dickens, pour lui en donner l'idée, puis une partie de la préface de Panckouke devant sa traduction de Tacite, enfin nous avons entamé jusqu'à plus de la moitié le premier volume de r Orgueil par Eugène Sue.
Un tel intérêt s'attache à ces personnages si variés, si parfaitement décrits, à ces dialogues si naturels et si bien choisis qu'on ne peut les trouver vulgaires, que ma mère s'en est allée seulement à onze heures et que je me suis couché après avoir achevé le premier volume et m'être promis d'absorber le reste le lendemain.
206 sorvEMUS n UN pahisikn
Lundi 28 janvier. — .lournée au Ministère; j'y ai lu le second volume de rOrgueil, regardant combien de feuilletons restaient encore à lire, enchanté de n'en pas voir la (in. (Test réellement plein d'intérêt.
Passé la soirée au coin du feu à lire le troisième et dernier volume, (^esl un peu hâté et violenté à hi lin, mais l'impression générale reste favorable. 11 y a des situations très émouvantes, très gracieuses; des caractères élevés, vrais, originaux; des ridicules bien saisis; enfin, ce qui est un grand mérite, une suite d'événements toujours agréables au lecteur, sans (puî son contentement tourne en monotonie.
Mardi 29 janvier. — Lu une j)arlie du j)ivmier volume de V Knvic, par Kugène Sue. (l'est une bizarre réhabilitation cpie celle de ce vice qui indi([ue un défaut de jugement autant cpi'un défaut de cœur. Beaucouj) moins d'intérêt (pie VOr- (jneil^ caractères de fantaisie assez éloignés de la nature. L'auteura voulu démontrer ce qui ne peut Tétre, et il a été conduit ainsi à violenter les senliments, les situations, j)our arriver à son but.
Mercredi 30 janvier. — Passé la soirée dans ma chandjre; relu des fragments de prose écrits
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à diverses époques ; mis au net quelques pensées détachées qui voudraient être profondes.
Il y a un plus grand mystère que notre avenir après la mort, c'est TindifTérence des hommes à ce sujet.
L'union des âmes par Tamitiéestun fait aussi surprenant que l'union des corps inorganiques par Taffinité, que l'union de Tâme et du corps par la vie.
On doit entendre par le mot âme l'ensemble plus ou moins harmonique des facultés morales et intellectuelles.
Il y a en nous une mémoire latente, composée de tout ce que nous croyons avoir oublié.
L'àme d'un ami ne doit pas être un double, mais un comulément de la notre.
208 SOUVKMKS I) UN l'AWlSIKN
I^a iiiohililô do caractère est ce (jiic nous de vons le plus craindre chez les autres.
L'embarras est moins le résultat de la timidité que de Tamour-propre impuissant.
La culpabilité, c'est le ra[)port de Taclc à la conscience. La justice humaine connaîtle premier terme du rapport, Dieu seul connaît le second (i).
Ainoni' v\ amilic'»; chalcui" cl lumièi'e,
La limidilé pr<MH] |)nF-l"()is les appai'cMicos de Ort^neiL
Le secret du génie, c'est r.illention.
L;i \\r est une route accidentée où les plaisirs sont en ('[('UN et les ni;iii\ en relief.
(1) Colle ponsôc a |iniMi dnns 1m Reruc Moderne, du 1" orlobre 18»)G.
ANNÉE l850 209
Plus on s'éloigne d'un objet dans l'espace, plus il diminue; plus on s'éloigne d'un fait considérable dans le temps, plus il s'agrandit.
L'espace et le temps peuvent être comparés à deux plans infinis qui se coupent; le présent est la ligne d'intersection.
Le froid et la chaleur sont deux manières d'être de la nature; ils ne sont pas la négation l'un de l'autre, mais deux forces en lutte sur un terrain en litige et limité, la sensibilité physique; il en est de même de la joie et de la souffrance sur le terrain de la sensibilité morale. Chose singulière, l'extrême froid et l'extrême chaud se confondent dans leurs effets comme Textrême joie et l'extrême souffrance.
Dans une a me élevée, tout sentiment a des racines philosophiques ou religieuses. Aussi, quand il s'éteint ou quand il est seulement déçu, les ravages s'étendent au loin.
On a reconnu que les ferrures du vaisseau
210 SOUVENIRS n UN PARISIEN
pouvaienl faire dévier la boussole. C'est ainsi que des attachements, des entraînements immédiats détournent notre ûme de ce qui devrait être son pôle, son idée fixe : le ciel.
L'écueil de celui qui veut être infaillible, c'est a banalité.
L'imagination, c'est Ja mémoire des perceptions. 11 ne faut pas la confondre avec l'invention.
Il y a au Louvre un tableau de Le Sueur qui représente Saint Laurent, le corps brisé sous les j)i(Mi'('s qu'on lui jette, soub^vant vers le ciel, dans un dernier etTort, sa tète expirante, sublime de courage et de foi, tandis ipi'un des bourreaux balance avec elVort au-dessus d'elle un énorme pavé. Cet homme et son pavé me sont restés comme un |)arfait emblème de la justice sur la terre.
yu'est-cequc le présent ? Tous nos maux sont
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des craintes ou des regrets, toutes nos joies, des souvenirs ou des espérances.
Tout, dans ce monde, est une question de temps.
Confier ses douleurs, c'est abattre un des murs du sanctuaire ; avec le soleil, pénètrent les regards profanes et la poussière du chemin.
Jeudi 31 janvier. — Passé la soirée à achever le premier volume et à absorber le second de V Envie. Je reviens un peu sur mon jugement d'avant-hier.
Il y avait un polit changement dans mon intérieur, d'abord la lampe et sa belle clarté, puis la Marchande de rubans de Boucher, que j'ai accaparée.
Janvier. - \'oUaire voulut aussi faire son encyclopédie. Cette forme de dictionnaire philosophique, cet ordre alphabétique, qui n'impose aucune chaîne, ([ui ne nécessite aucune coordi-
212 SOL'VEN'IHS D L'N P.\!USn:N
nation, qui permet de revenir fréquemment sur un sujcl ou (Tv appuyer légèrement, devait séduire cet esprit clair, varié, mobile. Le lecteur qu'amuse et éblouit celte instructive diversité de matières, se sent disposé h beaucoup d'indulgence pour une érudition si étendu(^ qu'elle écliappe fréquemment i\ sa critique.
\ oltaire était j)eu méditatif et surtout i)eu profond, mais il était doué d'une intelligence active et ferme, s'appliquant à mille sujets à la fois, trouvant dans cette multiplicité même du délassement et de Tattrait ; une malice native et insurmontable le poussait à mettre en évidence philùt l'erreur que la vérité, à saisir de chatpie cbose le côté plaisant ou difforme; son extrême facilité de travail, sa UKMnoire fidèle, sa ténacité dans l'exéculion d'un pn^jel, lui permettaient d'entreprendre une uM.ivre de longue haleine, p(>iii\ u (ju'elle pût être prise et reprise ; il avait de la patience, mais il craignait la fatigue d'esj)rit.
Le Dictionnaire phil()so/)hi(jiie convenait fort à ses vues. Dans sa longue existence, il avait amassé des milliers de notes, il trcMiva ainsi le moyen de les écouler. Il s'élait occupé de sciences aulrefois, mais sa prudfMU-e lui inierdil d'en parler dans sa vieilless(\ 11 consacre tous ses chapitres à la philosophie ou à la littérature; quel que soit leur nombre, on s'aperçoit bien vite que le fonds où ils sont puisés est restreint.
Atlacpier tous les témoignages historiques et
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prouver, pièces en main, la crédulité humaine, telle est la principale entreprise de l'auteur; la religion est, de toutes les autorités, celle qu'il attaque avec le plus d'ironie et de persévérance et l'on conçoit aisément quel nombre de pages peut fournir un pareil sujet. Des articles historiques faits dans le même esprit, et quelques remarques littéraires où brillent le goût et le bon sens de l'auteur plus que son génie complètent ce dictionnaire qui, dans ses six mille pages, renverse ou ébranle toutes les croyances au bruit d'un interminable éclat de rire.
Samedi 2 février. — Été me promener de cinq heures et demie à six heures et demie sur le boulevard extérieur avec les Chants du crépuscule. Le soleil couchant rougissait les feuilles de mon livre ; lu surtout « C'était une humble église... » et la Cloche.
Aux endroits où le boulevard s'ouvre sur la campagne, j'apercevais tout le ciel rouge comme de la braise ardente, la lune paraissait verdâtre par le mélange des deux lumières. Arrivé à la hauteur de la barrière du Maine, je suis revenu; la nuit s'avançait, j'avais froid, mais je goûtais une tristesse pleine de calme.
211 SOUVEMUS I) l N l'AHISIEN
Mercredi 6 février. — Joiiniée an Ministère, poursuivi avec une singulière persistance par le souvenir d'Anibrières, lors de mon séjour, h PA(|ues lis/j'y. (resl à Anihiières que je suis sorti j)cndanl mes huit ans de collèf^e. Si j'ai (jueli|ue beau souvenir de chasse au lièvre, de fruits attirant les branches vers la terre, de fermes, de basses-cours, de soleils levants, d'horizons étendus, d'églises de village, do prônes, c'est là que je les ai j)ris. Ma lecture (\c lîutTon ('lait continuellcninil interrompue j)ai' ces pensées, et fermant les yeux, je me re[)()rtaisà cette éjKxpie avec entraînement (Test du reste un fait remarquable comme tout ce qui toucln^ aux lieux et aux sensations est gravé chez moi ; je n'ai i[u'i\ les évoquer, ces souvenirs, pour éprouver des émotions identi(jues.
Rentré dans ma cliandii'e, je me suis couché sur mon lit, entièrement livré aux mêmes pensées. .]r me suis même liAté de dîner pour jtonvoir me recueillir ainsi, absolunumt C()mm<' on se hâte pour aller à un spectacle. C'est un spectacle en ell'et bien curieux (pie les tableaux du passé se déroulant apiès des années dans toute leur fraîcheur, dans lonh' leur nouveauté : il y a quelque chose de nerveux ipii n'es! pas ordinaire.
A six heures el demie, je suis paiMi pour le (pi;u Saiid-Mieliel. J'ai allendn Mossignol (iiid- (pies minuhvs elie/, sa pi-o|)ri<''lair<', examinanl ramenblemeid c\\ disciple de l>alzac ou de 1 )iekens.
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Rentré chez moi, j'entame clans mon lit une partie de l'ouvrage de Ballanche jusqu'au Christianisme. C'est plus obscur par les mots que par les pensées, l'auteur se préoccupe de ne pas être trop clair et y réussit d'une façon assez satisfaisante. A part deux ou trois remarques originales, le reste n'est curieux que par la forme bizarre dans laquelle c'est présenté.
Noir et peu profond .
Vendredi 8 février. — Jules Lavalette me questionne sur Byron; causé à ce propos de ce qu'on appelle la maladie du siècle. Je lui dis que Ton peut naître avec des dispositions à la mélancolie, mais que c'est très rare, et que, le plus souvent, cette disposition est artificiellement produite. Grands développements làdessus. Byron lui-même me sert d'exemple.
Des caractères; il n'y a que ceux des écrivains qui soient originaux parmi ceux que l'histoire transmet, mais on ne les a que fort incomplets, tronqués. Casimir Delavigne par son frère, Talma par sa femme, nous sont un peu connus, et encore...
De la mort à propos de ce dernier. Elle ne préoccupe pas assez.
Lavalette la redoute plus que la douleur physique la plus intense, moi c'est le contraire.
Écoute, ai-je dit, je ne veux pas faire le fan-
l'iiron; [)niil-(Hrc, en ce moment, je ur me représenle pas bien les terreurs du inourrmt, mais je suis on ne j)eul plus euririix de mourii*. Avoir le mot de (oui, sortir de (M'IIc iiieerlilude (jni ron,t2:e, me paraît di<^nc d'envie. II va pourtant (pielipir chose qui me l'ait voii- la mort avec une certaine iii(|ni«Hudc, c'est, je l'avoue en rougissaiil, la pensée du cimetière, de ce cpie deviendra mon corps. C'est absurde, mais je ne puis me défendre de ces idées.
A propos du mystère de l'iiidinV'rence humaine au sujet de la iiiori, (juchiues exceptions, ]\iscal. Nous prenons les Pensées.
Cette conversation a paru iiil<''iv^sser vivement Lavalette. « C'est un ])laisir, me tlisait-il, (h* penser à tout cela à deux ».
Samedi 9 février. — Achcv('' le «pialiMcme et dernier volume de Nickleby.
Dickens est d('cid('Mnciil un aulcui- foit remai'- (piablc. 11 brille p.u" l'obscivat ion railleuse» ou moi-(lanle, Tcxacliludc j)ai"l*ois minutieuse de la pcMuluic d<'s moindi'es ti'avei'S, l'indignation senti(^ (pie lui causent les sentinuMits i)as, et même, à certains momeids, par la grAce ou r<Mier^i<' po('li(pie d(" (piehjue> laiileaux.
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Dimanche 10 février. — A trois heures je vais à Saint-Sulpice, craignant bien que le sermon de Lacordaire fût terminé, mais j'ai encore attendu une heure.
Il nous a parlé de l'éternité des châtiments, cherchant à prouver que le monde, qui se récriait à cette idée, était cent fois plus implacable pour ceux qui manquaient aux convenances.
En général, je le trouve peu rigoureux dans ses raisonnements, aussi ne persuade-t-il pas, mais il plaît par la forme hardie, dogmatique, et même agressive de son langage. Il s'abandonne assez à rinfluence des auditeurs, on le suit avec intérêt dans ses échappées oratoires, on aime son geste, sa voix, gênée par l'accent, mais forte et haletante sur la tin, comme la fatigue et l'émotion. On tolère ses à-peu-près dans le raisonnement comme dans la figure en faveur de Tensemble et des heureuses expressions de détail qui lui échappent.
Le soir, je vais chez Perrodil de huit à neuf heures. Il faisait ses préparatifs pour aller au bal; il m'a appris ce que c'était qu'un cotillon.
Lundi 11 février. — Journée au Ministère. Lu le premier volume de Femme supérieure ^ observations exactes sur les bureaux.
L'écucil de Balzac, c'est de décrire avec une
218 SOUVENIRS D LN PARISIKN
imililc ci rnsfitlioLisii inimilie cei-Lains lieux ou certaines personnes. Ainsi les délails qu'il donne semblent tirés de ralnianach ruyal ou du livre de comptes de l'économe. S'il s'agissait des bureaux de Philippe le lud, il y auiail un certain intér(H archéologique à sa\oii- (|iie les bureaux sont en bois noir, (pi'il y a lelle dénomination dans le personnel, mais c'est d'un médiocre intérêt pour nous. Ouon dise d'un homme (pi'il a un mouchoir à carreaux rouges ou telle autre parlieularilo d habillement cpii le classe dans une caté^orie-ty()e d'individus, c'est loul à l'ail dans l'espril du romancier, mais qu'on nous donne la couleur de son pantalon, de son gilet, de son habit à une é[)oque où toutes les couleurs sont également portées |)ar toutes les classes, c'est tomber dans le puéril, le bavarda ij:e.
Mercredi 13 février. — Lu Frdnçois le Cliampi de (leorge Sand.
Cette pièce, <pii se joue ce soir pour la soixaide-nciiN icnie lois, me j>;n"aîl I(MiI au plus digne d'iiii si gi-aiid succès, il l'.nil ralirilmer sans doute au Jeu des acteurs cl surtout à ce bel erdhousiasme poui* les paysans (pii levient à (h" certaines périodes s'emparer de la nation; ravanl-drrnièi'e eut lieu, comme t)n sail, un peu avant lyHt). Le langage des paysans est lidè-
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lenienfc observé, mais leur caractère est très faiblement dessiné. L'idylle n'est plus dans la forme, elle est dans le fond.
Si j'en juge par la lecture, c'est fade, sans couleur; une intrigue faible sans être simple; des personnages comme la paysanne Sévère ne sont pas d'une conception bien extraordinaire.
Je vais à la bibliothèque Sainte-Geneviève de six à dix heures. Lu dans la Physiologie de Muller une grande partie du Livre VI, sur les facultés intellectuelles, lecture très fatigante, comme le sont en général les travaux philosophiques des Allemands, surtout traduits.
Jeudi 14 février. — Allé rue de TUnion, chez le secrétaire de l'Ecole d'Administration, m'assurer que je n'avais pas de brevet de capacité, n'ayant passé qu'un seul des examens de sortie. Revenu tout le long des Champs-Elysées par un beau soleil. Journée au Ministère.
M. Servaux, dans le bureau duquel j'étais allé porter des papiers, m'annonce qu'il a trouvé MM. Génin et Halévy très disposés à m'accorder des gratifications extraordinaires, et me prie de n^en pas parler. Il me conseille de continuer à travailler ferme, que cela ne passera pas inaperçu.
Je suis touché du ton dont il me le dit, d'autant que M. Servaux devance mes désirs ; j'ignorais qu'on songeût seulement à moi.
220 SOUVENIRS D UN lv\nf<li:N
Je niininc tout cela pendant une heure ou deux, petite fièvre, froid aux tempes, ce qui j>ronve assez combien un l»on |)rocédé me trouve sensible.
De six heures à dix heures el demi, au cabinet de lecture rue Saint-Dominique, Sonrcnirs du baron de Méneval, premier volume.
Cette lecture m'a causé une véritable émotion. En voyant par une sorte de contre-épreuve que l'Empereur était bien tel que Ta peint Las-Cases, c'est-à-dire plein de sensibiHlé et de e:randeur dans hi vie intime, jY'[)rouvais une grande joie intérieure ; appliquant avec bien autrement de motifs à Napoléon le mot sur Turenne, je sentais l'honneur (pie ce génie fait à riuimanité, j'avais une foi plus forte en Dieu, en son plus bel ouvi'ai^e. En revenant chez moi par In phiie, j'étais trans|)orté d'admiration.
Lu avant de me coucIkm' le testament de rh]mpereur. M. de Méneval y est pour cent cinquante milh^ francs.
Dimanche 17 février. — J'annonce à La<'hesnais un bruit de chani^ement de ministère. AL Mole serait prési(l(Mii du Conseil.
Causé i\r l'ouvrat^e i\o Sainle-lVuve, intitulé \'<>/iipl('\ ipii s(! trouvait sur sa cheminée. Nous admirons les pages sur la lutte entre la volu[)té et l'orgueil, la déplorable inlluencede celte
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première sur l'intelligence et le cœur. Lachesnais me lit des lettres fort gentilles d'une de ses sœurs âgée de huit à dix ans.
Nous allons en cabriolet à Notre-Dame entendre Lacordaire. 11 est toujours faible comme logicien, mais il possède un raie talent de s'émouvoir et, par moments, d'impressionner les autres. Son port de tête, son geste, sa voix, surtout dans le dédain pour la science et les opinions du siècle, plaisent et subjuguent. Il est bien pénétré de sa puissance, de sa lorce de prêtre catholique, il s'impose avec succès.
Au commencement, il s'est adressé à TArchevêque et lui a rendu hommage pour ses pieux efforts couronnés de succès. Puis il a voulu donner une théorie de Tàme, de la grâce qui imprègne le corps comme la chaleur, l'électricité imprègnent les inorganiques. Il y a eu de la confusion dans toute cette partie. Il a parlé de Tindividualité, de l'espace qu'occupent notre corps, et surtout notre âme, espace où nous sommes maîtres, où personne ne peut s'introduire contre notre volonté, pas même Dieu. Pour que la grâce réussisse, il faut une âme préparée. Il a rappelé cette parabole de TEvangiie, la parole sacrée est comme une semence jetée sur le chemin, que les oiseaux du ciel emportent, que des rochers stériles reçoivent ; il l'a développée avec étendue : les oiseaux du ciel, c'est la légèreté ; les rochers, c'est l'esprit mathématique qui, ne trouvant pas Dieu au bout d'une équation, le renie.
La (il) (le son sormon m'a profondémcnl loiiclié: après avoir parlé des sentiments nouveaux (jnc le christianisme a ap[)ortés, il a cil»' la mélancolie, ce que (Chateaubriand appelle le vag^ue des passions, c'est-à-dire cette passion (jui n'est ni l'amour ni la t:;loire et qui jiourtant a sa réalité ; ce sentiment d'émotion du jeune homme perdu, par exemple, le soir au milieu d'une ville immense et des monuments (jui se dressent autour de lui, quand le vent d'automne détache les feuilles, ce sentiment qui lui apporte des larmes el le fait s'écrier : « Mon Dieu ! qu'est-ce (jui me maiu[ue? » ce besoin de choses innommées, inconnues, ce sentiment de Tinlini.
.l'ai (piilté l'église tout attristé et ne suis sorti de mon abattement que pour combatli'c Lachesnais qui, ayant mal cnicndn crllo lin, uv se Irouvait pas satisfait.
.le rc|>rcn(ls .m\cc lui une discussion sur le hasard de la vie : je ci'ois aux germes étoulTés, je crois (pie (les milliers d'hommes de génie meurcMd sans a\oii' conscience d'eux-mêmes, dans la foule (pii ne les apereoil pas. Lacordair(\ voilà un ('Icxjuent prédicateur: il a v\v dans la magistrature et ne s'y est pas l'ail rcmanpu^r; à quoi a-t-il tenu qu'il ignorAt sa vocation. Lachesnais soutenait d'abord avec assurance, |)uis avec moins de cerlitude, que chacun liMMivait sa place, sa juste place dans la société.
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Mardi 19 février. — Forcé ma mère à entendre divers passages de Méneval qui prouvent la sensibilité, riiunianité de l'Empereur. Gomme la lecture des Mémoires de Chateaubriand Ta un peu éloignée de l'admiration qu'elle avait pour Napoléon et qu'elle tenait de mon père, je l'appelle Marie-Louise. « C'est égal, me dit-elle, lu ne l'empêcheras pas d'avoir fait couler des torrents de sang. »
Après dîner, été louer les Feuilles d^ Automne et Adolphe, de Benjamin Constant. Je lis ce dernier ouvrage en attendant Rossignol et Gigot. J'y ai remarqué un esprit de fine analyse.
Rossiernol est seul venu. Il a examiné les gravures du Voyage où il vous plaira. Puis, à propos des Feuilles d'Automne et des Chants du Crépuscule/]^ lui ai récité les plus belles pièces. Il a paru charmé et même étonné de ma diction. Je lui ai dit que j'avais pris des leçons, il a voulu que je lui lise mes comptes-rendus des visites à Mlle Georges.
Il m'a pressé pour que je lui récite des scènes de Racine, de Delavigne, me les indiquant parfois. Il semblait ne pas se lasser, et m'a engagé, dans les termes les plus pressants, à continuer de travailler, à ne pas renoncer d'une façon aussi décidée à produire sur la scène ce qu'il appelle mon talent. Sans aucune fausse modestie, je lui ai avoué bien franchement que c'était pour m'assurer de mes forces que j'étais allé chez Mlle Georges, mais que cette expé-
rience me semblait décisive, et que, sur llionneur, j'avais ac(juis la pi^rsuasion de rinsuflisance de ni(\s moyens. Bien n'a pu le convaiuure, il a pei'sisté dans son dire, m'ohjeclanl ijuc, puisque je faisais sur lui une si vive impression, il ne voyail pas pourcpioi je n (mi pi'oduirais pas sur d'autres, surtout avec du travail.
Je Fai accompagné jusqu'à la rue du Bac. Bue de 15al)ylone, il m'est arrivé une plaisante aventure. Bossignol s'était aiiété un instant, je continuais n^a lonte eu marinottanl ces vei's :
«. Un fer nu s'y plonge et m'assassine. »
Un passant, entendant ces derniers mots, se recula de moi avec un léicerl'rémissement. Alors, ii;nil en moi-même de l'elTet produit, je saisis le l)ras d(^ (picl(|;i'iin (pii venait derrière moi, croyant que c était Bossignol, et dis : Outdle peur! Il m'a |)ris j)our un assassin! (lelui à cjui je disais cela me quitta brusipiement le bras et, l'oreille pleine de ces mots [)eur, assassin, me <lil : « .le ne vous comprends pas, que voulezvous ? » Je m'aperçus alois de ma uK'prise. Cl<Mte double (M'reui- nous a en.suile lait rire aux éclats, Bossignol cl moi.
Dimanche 24 février. — Allé à Xotrc-Dame
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Ensuivant les quais, j'ai admiré la façon dont le soleil embellit et métamorphose tout. Les vieilles maisons de la cité qui ne présentent souvent qu'une fenêtre sur la rivière, avaient un air de joie. La Seine, encore un peu enflée, roulait ses fortes eaux entre les arches des ponts.
Les dalles des trottoirs, les pavés, les toits renvoyaient au soleil son éclat éblouissant, l'atmosphère dilatée avait plus de transparence, de pureté. Examiné avec attention la statue d'Henri IV, qu'a respectée la République, et le clocheton de la Sainte-Chapelle.
Place Notre-Dame, beaucoup de monde entrait dans l'église, on se groupait pour la visite sur les marches de THôtel-Dieu. Ces deux vieux établissements de charité, pour Tàme et pour le corps, placés par nos pères à côté l'un de l'autre au cœur de la ville, m'ont fait réfléchir. Admiré, presque pour la première fois, la façade de l'église un peu masquée par les échafaudages.
Il y avait à l'intérieur plus de monde qu'à l'ordinaire. J'y ai rencontré Dorré, sergent-major à Saint-Cyr, qui était avec sa sœur et plusieurs personnes. Il m'a procuré une chaise. J'étais perdu au milieu des dames, et n'ai presque rien entendu du sermon de Lacordaire.
A la fin, je me suis placé comme dimanche dernier pour le voir rentrer dans la sacristie. Un suisse le précède. Il semble épuisé de fais
ligue, son visage est couvert de sueur, sa physionomie ainsi délentlue n'a qu'une expression désagréabî*e. On ne peut croire que ce regard fixe, presque hé1)élé, cette figure aux l^vres serrées, cette attitude accablée, soient du même homme qui tout à l'heure lançait le sarcasme et se posait avec tant de dignité et de fierté. Au moment où la porte de la sacristie se refermait, je l'ai vu qui se mettait à genoux stir un prie-Dieu.
Je ne sais pas si les Dominicains sont cloîtrés mais je me plaisais à me figurer cet homme toujours seul avec lui-même excepté une heure par semaine où il voit une immense assemblée recueillir ses pai'oles. Puis, redescendu de sa chaire, n'ulranl dans sa solitude pour [)réparcr un nouveau sermon.
Singulière et magnificpie existence pour (pii pcnl la sup))orler.
Jeudi 7 mars. — <« Dans les rêves, dit rnilVoii, on voit beauc(>up, on entend rarement, on ne laisonne point; les sensations se succèdent, les images se suivent sans que ràiiM* les compara; ni les réunisse. )>
.le nie cela avec la plus grande énergie, et ici on ne peni s'en rapporter cpi'à sa |)ropi(^ expérience.
J'ai dernièremeni, en rêve, fait un vovat!:e aux
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Antilles ; je m'y suis trouvé sans m'ètre aperçu de la navigation et sans me demander comment cela se faisait; ici il y avait manque de raisonnement. Mais j'étais dans une chambre d'hôtel et la garniture de cheminée était tellement semblable à la mienne, que j'en fis la remarque en m'en étonnant à ma mère qu'une personne de ma connaissance accompagnait; je crois qu'il y a là comparaison manifeste. Sur le cheminée et sur le plancher couraient une multitude de poux, ce qui m'inspira un profond dégoût et me fit sortir ; ceci se rapporte à l'idée que j'ai, par suite de mes lectures, que le fléau du voyageur est la malpropreté.
J'avais gTande envie de parcourir l'île, de voir le ciel, les ai'bres, de goûter les fruits. Je ne saurais me rappeler si je passai j)ar les diverses transitions ou si c'est la mémoire qui me fait défaut, mais je me trouai dans un jardin dont les arbres étaient bien ceux que je suppose être équatoriaux; je me mis à une table avec deux ou trois mulâtres, vêtus en planteurs, je parlai de l'île avec eux, je goûtai d'une espèce de noix que je ne connaissais pas et dont je leur demandai le nom ; ce nom m'était absolument inconnu.
Comme je me levains, j'aperçus deux individus se glissant à quelque dislance avec un certain mystère. C'étaient deux élèves de La Flèche, Fauconnier déguisé en vieille femme el un autre que je ne me rappelle plus maiis que je coiiii.iis-
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sais aussi. Ils nrapprironi (juils s*élai<'nl faiililés là par contrebande ; qu'ils n'avaient que le trmps de visiter partout, car ils ne pouvaient ivsti'r que jusqu'au soir. Je leur racontai qu<' ce qui me déplaisait c'étaient l"s insectes, les poux. Fauconnier se moqua de moi ; et, pour me montrer qu il faut s'accoutumer à tout, il se mit en sautillant à frotter de son bras à plusieurs reprises la muraille blancbe éclatante au soleil, ce (jui est tout à fait dans son caractère. Un instant après, jr lui montrai >ui- Ir mur unr scoloptMulre identique à celle que j'ai sur ma cheminée «lon> un bocal. Quand il 1 «'ut aperç;ue, il témoigna un»' vive répugnance.
Je ne \nr lappcllr plus ce qui >uivil, mais, dans ce frauin«iil de it'cil. on voit un«' c<Mtain«* suilr avec des solution^ »le coniinuilé; un fait que j ai loujouis remarqué, c'est (pion raisonne ses sensations, ipi'on s'étonne souvent, pas toujours cependant, de er tpii est étonnant. Lt\s individus se présmlcul à \ ous dans Ir caractère que vous leur connaissez el vous avez toujours les mêmes sentiments inlimes, souv«Md les mènn'S instincts.
Outlipielois pourtant on rêve ipir l'on ((niniMl d«'s acics rn conq»!»'! désaccord avec >.rs id«'M's habilurlles, avec son caraclèic. (Juelipiefoi^ au>>i nii \oil san> fiaym* <«• (pii, hors de l'état dr rêve, vous l'Ot tort elTrayé. Mais c'est l'exccplion.
Les rêves vous présentent drs faits décousus
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mais suivis pondant un certain temps. On ne peut mieux les comparer qu'aux couches du sol, que vient interrompre subitement un banc mis en travers par quelque révolution, et qui reprennent leur direction un peu plus loin.
Parfois, les faits qui vous ont occupé dans la journée, les objets les plus insignifiants qui ont frappé votre vue, se reproduisent dans le rêve ; mais le plus souvent ce sont des sensations évanouies qui, lors même qu'elles ne font que se reproduire, paraissent nouvelles. Ce sont des gens oubliés depuis des années qui, se présentant à vous sans raison, dans un lieu qui n'appelle pas leur présence, vous produisent toujours la même impression qu'autrefois.
Enfin il y a cette remarque qui est commune à bien des personnes, c'est qu'on ne rêve jamais de l'idée sur laquelle on s'endort et que, si Ton craint d'éprouver en rêve les sentiments d'effroi ou de chagrin qui vous ont agité de jour, il suffît de se manifester cette crainte à soi-même au moment de s'endormir. Cette loi si consolante n'a souffert chez moi qu'une exception ; mais l'émotion, bien que peu forte, avait été très profonde. 11 s'agissait d'un corps de noyé au milieu de la Seine.
Quand une personne vous préoccupe beaucoup, il faut pourtant convenir qu'on en rêve plus souvent que d'une autre. Il arrive même que, |)Our certaines organisations impressionnables, le souvenir de circonstanciés l'éc^ih^s ou
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imaginaires au niilini di^squcllcs celle personne s'esl trouvée se fond dans Tespril d'aulanl plus nalurellenicnlquecescircouslancesoiillx'auroup d'analogie, el de là résulte un sentinienl mixte, siiiLTulièrenienl vagu(» i^l aucpiel on se laiss<^ aller; ear qui pourrait dire ([ue nos inslinels de répulsion ou d attachement n'oni pas, quand nous sommes éveillés, quelque* chose qui lient du rêve.
On SI' souvient dans un rêve de ses rêves précédents.
11 esl à remarquiM- avec quelle facilité les personnes avec les([uelles nous sommes en rapport dans le rêve se suhsiilueid les uiu's aux nul l'es.
Lundi 11 mars. — Soirée «levant mon feu. A!)sorl)»'' le Iroisièm»* volume des Girondins. Lu avec le uKMiie frisson (riioncui' (jue la picinièic lois le l'écit <les journées Ar Septend)re. Je suis allé à liuil lnMires cheiclier le cpialriènie volume, moins par ardeui' de conlinuei" ma leclur<' (pie pour chasser au i»rand air les douloureuses ii'^ tlexions (pii m assiéi>;"eaienl.
Mardi 12 mars. — .lonrnée au Mini>lèr«\ M. Servanx me donne uin' longue leçon de
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comptabilité. MM. Léauzon-Leduc et Smith sont venus causer avec lui devant moi.
Le premier^ qui a une mission littéraire en Russie, n'a aucune apparence; c'est un petit monsieur soign 'usement cravaté, un jonc à la main, qui a déjà fait plusieurs fois ce voyage et en parle de Fair le plus indifTérent. du monde.
Le second, qui a une mission en Chine, m'a frappé par la forme parfaitement bom.bée de son crâne. Homme fort, de trente ans à peu près, figure ouverte mais pas si ouverte cependant qu'on puisse avoir toute confiance, très occupé de sa mission, il venait de recevoir les instructions du ministre de lA^Ticulture, M. Dumas.
Mercredi 13 mars. — J'entame le cinquième volume des Girondins: procès de Louis XVI, son jugement. Penché à ma fenêtre pour recueillir un peu de jour, j'ai lu ses adieux à sa famille. Les larmes me couvraient le visage; j'ai fermé le livre et, m'accoudant sur mon lit, me suis encore laissé aller à mes idées habituelles. De l'attendrissement douloureux sur le sort du vertueux Louis XVI et sur la destinée à mes idées de hasard, il n'y avait pas loin. Ce qu'il y a de plus saisissant dans le sort de cette grande victime, me disais-je, c'est le brisement de$ liens de famille. S'il avait été seul pouv-
taiil, irtnlt-il pas élr plus véritablement à plaiiidie?
Pensé à Sainte-Hélène, à e»'ll<' autre vietiine du sort qui redmiandnit aussi son tils à ceux qui le lui avaient enlevé.
Pensé ù ce qu'eût été la niorl At' (Iharles X^ de Louis-Pliilippe si le sort tle Louis X\'I les eut atteints.
L honune qu'aucun lirn n'attache mu monde a-t-il quelque chose à redouter dans la mort ? Non ! c'est ma situation. La vie \u^ mo pèse pas préciséiiKMd, mais je n'y ti(Mîs pas, surtout quand ma mère n'y sera plus. L'idée de riMiouer (h's afTeclions, d'avoii- une femme, îles enfants, un coin du feu, me sourirait si je n'avais pas déjà commencé la vie par l'épreuve du plus solide s(Mîtiment, é'picuve (pii est dési^spérante. Mon ami n«' ma pas seulement ouldié, il a dédaigné d'essaycM" de lamitié, après en avoir |)aiu <-ompi'endre le honheur.
Je suis absolument seul, dans la jilus terrible des solitudes, celle du comr. Je s<mis (|ue j(* n»' puis rest<M* ainsi «'t pomtant je désinM'ais le pouvoir, tant j«' suis sur de ne pas rencontrer d'afTt'ction vraiment douce, vraiment durabl(\
Je n a\ais (|u'uii moyen (reiin()blir ma vie, c'était de développ<M\ d'utiliser mon int<dligence. .Lenii-e dans une carrière sans issue, humiliante, et mal a>^urée cependant. Je ne j)uis écrire, comme je l'avais espéré un monuMit. Je ne trouverai donc pas 1 enijdoi de ni«'s forées
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intellectuelles, pas plus que de mes forces d'affection. Quelle vie m'attend ! Oh ! j'aime mieux mourir que de mener une existence égoïste, inutile et vulgaire. Je n'ai pas d'ambition toutefois ; on ne peut appeler ainsi le besoin d'estime des hommes honorables qu'on peut rencontrer, le besoin d'être aimé de sa femme, respecté de ses enfants devenus hommes, le besoin de conserver vive et saine sa puissance de réflexion. Je dis cela au cas où je me marierais, ce qui se fera le plus tard possible si je conserve mes idées actuelles.
Oue d'inquiétudes de moins si je mourais maintenant! Mon Dieu! je crois en vous! je vous prie chaque soir et songe à vous à tout moment, mais je ne vois pas votre main dans le cours de l'existence humaine. Je ne la vois qu'à la morl.
Allé à huit heures au Palais National suivre le cours de M. Souvestre. Il nous a parlé de la civilisation égyptienne d'une manière incomplète, hostile mais amusante et assez pittoresque.
Mercredi 27 mars. — A sept heures, malgré la pluie, je vais passer la soirée chez Rossignol, qui ne m'attendait plus. Les poésies de Delorme et de Sainte-Beuve, que j'avais apportées, ont fait une partie drs frais.
SOUVENIRS rv TN PARISIEN
Quand ji' suis levciui clic^ moi, hion (|iril lui près (lo luiiiuik cl i\uv «les nuaiirs ((uu riss«Mil la luiir, il l'aisaiL joui- dniir niMiiiric siiio^ulièro, ce (|ii'il laiil allrihiirr à la révcriKn'aliou »!(' la lu'ige ([iii couvrait le sol et les toits.
(Ir spoclarle m'a fVappé, ces nies silencieuses cl (léserlesl)ieii cjuil ne fil pas nuit me présenlaienl rimatj:e d'une ville dévasiéc. Je pensais aussi aux uuils de Saint-Pétershouru:^ quand les lueurs horéales lienneul lieu de soleil. lUu' de Sèvres, la lari>-eur de la voie* me faisait croire à une tii-aude l'oule inon(l(''e de nciii:e sur les has colés; les ailii'cs du jardin voisin complétaicnl ra|)|)arcuee. Le pelil eloeliei- en tlome d'un eouveul, éi^alemenl couNcilde nei^e^ dèla- (diail sou l)Ianc vif sur le Manc i^ris el mal du ciel.
Pendaid (pichpies minnies. je fus sur la iiiaud l'oule (\r Moscou.
Jeudi 28 mars. — l.u à ma fenèlie au soleil une pallie des ( Jonsoldlions d<' Saiule-neuve. Mlles nTonl l'ail heancoiij) de plaisir. 11 y a des mo!"ce;in\ cliaiiuanls d un houl à l'anlie, c(uume l'épilie à Mme lIui»o. Il y a parfois abus des délails domesli(|ues el minulie un peu lianale. [as sonmds v\\ i^'éuéral ne \aleul pas j^faud'cliose.
Je me suis concile à neuf heures, i \q (|u'il y a
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de singulier, c'est que je cédais à regret au sommeil, car ma cheminée était si pleine de bûches ardentes, ma lampe jetait une lumière si belle, ma chambre me semblait si jolie, j'avais tant de choses dans la tête qu'il m'en coûtait de me plonger dans l'insensibilité. Mais je n'en étais pas le maître.
Mercredi 3 avril. — \u jouer le Sicilien de Molière et François le Champi. Cette dernière pièce, qui a un immense succès puisque la représentation à laquelle nous assistions est la 10(S^ ou la 110% fait plus d'honneur aux acteurs qu'à Mme George Sand. A la lecture c'est d'une grande faiblesse, il y a une affectation marquée de sensibilité, et les sentiments sont de convention; mais à la scène, cette œuvre, bien comprise par la troupe, intéresse un public blasé, par le tableau d'habitudes campagnardes, par les gestes, l'accent.
La conclusion où le Champi épouse sa mère adoptive^ et où celle qui l'aime épouse un rustre sans éducation, ^^\\e l'esprit plus qu'elle ne le touche. C'est plus bizarre, plus nouveau, cjuliciircux. Tous les acteurs possèdent bien leur rôle à part quelques moments où le ton théAtral reprend le dessus.
23n SOUVENIRS n un parisien
Dimanche 7 avril. — .le ni<' suis IcncmIt l)oiin(.' Ik'Iiit avec 1 iiilciilioii d rnlaiiirr, de faroii à \\o plus [)()ii\()ir rrciilri"^ l'élogr df (Casimir DclavigiH'. J'ai, en cnVl, lia\ aill<'' juscjirà on/r hcuii's mais, siMilaiil cncoi'c uiir l'ois mon imj)uissaiici' à i-ciidrc convriiahlf'inciil r\ d'niir iiianiriT oi'ijj;iiialt' l(*s nombn^uscs remarques que j ai faites, j'ai cessé. Il faisait 1res beau hMn[)s, je suis allé au Jardin dvs Piaules, jieusaul à lorl qu'on aurait fait sortir le rhinocéros et la t;;irafe (|ui vieniKMît trai'river.
Il y a l)i<Mi des rcMlexions à faire surces masses vi\anl»'s aux loiincs si diveises, aux cai'aclères si dissemblables maij:i'é leur fatalité. ()n<'l est le i(')l(' eoninn» partie de la création d'un rhinocéros par exemple pcidn dans les marais e| les lianes d'unt* foi'èl sauva^-e ? Onel est h' l'ole de
laid d'anli-es et l'es inconnus aux formes bizarres r| aux nid'Ui's plus sinj^ulières encore? I/hisloii'e naturelle en se faisant srience d anal(Uuie a (b'eouverl des lois (roi'«i[anisalion très i-emarquahles; mais, coinnie il ai rixe toujours à Ihomme qui n'a (ju un poiid de \ ne, elle a sini^-ulièremenl iesseiM"('' l'espiMl pièl à s'('donnei' des merveilles du i^'eiH'e animal an poiid de vue de la vie en i»:«Mi(''ral, e| de la ij^radalion des iidelli- L»<uu'es. De plus tout le côté poéticpie a <''té étonffi'. né^lii^c', malni'é l'iullueiice (juil aui'nit eu par I allrait sur les j)roi;*rès de la science. Mettez un animal «pielconcpic à sa place natundle, au milieu de son ('b'Mueid, et songe/, au
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mystère de cette vie à la fois stupide de désœuvrement et admirable d'intelligence innée, à ces forces énormes uniquement consacrées à leur propre entretien, à cette importance exclusive du corps.
J'ai rapporté de mon excursion le souvenir d'un chevreau plein de grâce sous la disproportion de ses formes, au poil blanc comme la neige qui, tout éclairé par le soleil, brillait comme de l'argent ; il venait de traire sa mère aussi blanche que lui, et de sa petite langue rose il rattrapait des perles de lait prises aux poils argentés de sa barbiche.
On a remplacé les clôtures en bois par de larges fds de fer qui laissent mieux voir les animaux. Dans ces vastes parcs de gazon en pente, rien de ])lus gracieux à Tœil que ces biches ou cerfs mouchetés de blanc, paissant ou couchés en groupes d'un sérieux imperturbable à l'entrée de leur chalet.
Je suis revenu par le quai avec un soleil gênant.
Admiré Notre-Dame vue par Tabside, au milieu de ce vaste espace que laissent les deux bras de la Seine. Je n'avais pas encore vu la sacristie qu'on y a ajoutée et ses mille clochetons. Je suis resté longtemps en contemplation devant la cathédrale, pensant au moyen Age, au christianisme, à ce que ces monuments peuvent ajouter de foi.
Comme conclusion à mes réflexions, entré
2S8 SOUVENIRS n UN PAllI^lEN
chez un l)OM(|iiinislo du ({uai Saiiil-Micli«'l nour acliclrr nu \ iclor Hugo.
Dimanche 14 avril. — Jo sui> allr au (îyiunase apinl vu sur raflichc Un coup d' Etat y Monck doul j'avais entendu parhM- comme des pièces réactionnaires les pins au(hiciouses.
J'ai vu jouer F^mme (m'i se jette par la fenêtre de 8cril)e, un acie; le Bal du prisonnier, un acte. Ce4l(' petit»' j)ièce m'a fort intéressé. C'est un comte vendéen |)risonnier sur parole, condamné à mort pour le lendemain, qui vtnit passer gaîiiumM >a (Irjiiiric nuit et supplie son hôte de lui prnucllrr dassisiri- ;iu hal qu'il donm' pour SCS fiançailles. L h(">l(\ oflicicr républicain, y consrni r| linil pai- marin- sa tiancér au comte don! il <d>lirnl la lilirrlé. C-rs iii\i-aiseml)lances sont l)icn ai;^eucées. Bressanl est très intéressani dans c(> rôle d'insouciance et de n<ddesse.
Monc/,-, couH'd je (Il ci iKj actes de M. de \\'aill\ , ne mancpie pas non plus d'inirTÔl. l>ressant joue le rôle de Monck avec lalenl, el se grinte do façon à se rendre méconnaissable. Celle pièce es! pleine (Pallusions peu voilées au réLîinn' actuel, mais au moins elles oui d<' l'espril et ne sont pas tirées aux < lieveux.
In coup délitât, l'olie m un a-cte, esl hèle à couper au couteau, je suis parti avant latin. 11 n'y a pn> un mol à rire, lueii qu'on ne -vise qu'à
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cela, tant cette arlcquinade est serné^ de calembours forcés, de jeux de mots offensants pour Itî g>ouvernement établi, d'allégories manquées. Gela n'a ni queue ni tête, et sans mes voisins, je n'anrais pas compris une seule des allusions.
Jeudi 18 avril. — Détails navrants dans la Presse^ sur la chute du })onl dWngers.
Je me suis promené une demi-heure aux Tuileries; délicieuse soirée. Rien de beau comme ce jardin à Theure de la retraite. Du milieu de la grande allée, on aperçoit l'Arc de Triomphe qui semble une porte du ciel lant il verse de flots de lumière pourprée sur la belle avenue des Champs-Elysées, puis la place dont on allume les candélabres, Tobélisque qui sépare l'Arc de Triomphe en deux parties. Autour de soi la verdure naissante, la lutte de la lumière et de l'ombre, les bassins nuancés déteintes étranges ; et derrière, le palais dont les fenêtres embrasées par le soleil rendent l'aspect presque féerique. Je ne parle pas des statues, de Sparlacus, de Caton, cent fois plus beaux h la chute du jour, et de la lune dont la lumière violette tombait sur tout cela.
Vendredi 19 avril. — ^ u en léle de la liste des viclimes du ii^ léger le capitaine Dorré !
Descenducliez ma mère, j'y trouve Mlle Jeanne. Je raceompagne celte fois, me moquant un peu de son goût pour le hal. Ce ton légèrement moqueur, que je prends presque involontairement avec elle, prouve tout au plus ma timidité.
Samedi 20 avril. — Je vais à la Porlc-Sainl- Martin voir la pr( inièrc rcprésenlalion de Toussaint Loiiverture.
Pendant la queue, j'ai pu remarquer chez mes voisins d'cxcrllenh's dispositions pour refaire (1rs hairicades. 11 y avail un virux à tète branlanlf, un monsieur en lunrlles à l'ace écjuivoque, ianoranl iusiurau nom de Toussaiid Louvcrture ; un gros meneur imposant ses balourdises où les mots de Dieu el d humanité se mêlaient trop souvent à des injures contre hs nobles, les riche>, le présideni, les |)rèlres; enliii un jeune ouvrier émettant avecdouceni- l'idée d'une bonm* révolulion à coups de fusil. Toul c«da parlait des deslinées de riiuinanit<'\ «le l'avenir des races td j)araphrasail le mol de Napoléon : " La France sera républicaine ou cosaque ^) de la façon la plus comique. L'ignorance est bien la .sd'ur de raplomb.
Pendant les enlr'aclcs «le la pièce, j'ai lu le troisième volume de V Allemagne de Mme de Staël.
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Mardi 30 avril. — « Vox populi, vox Dei », a dit Gicéron. Tel est le principe sur lequel repose le suffrage universel. Les partisans de ce système d'élections admettent que, tous les hommes d'un pays étant consultés, Tavis de la majorité doit être le seul intelligent, le seul bon à suivre.
Pour apprécier la juste valeur de cette proposition, il faut analyser l'aptitude de la masse aux affaires gouvernementales d'après l'aptitude des individus.
Tout d'abord on comprend que l'on ne peut demandera des hommes dont la grande majorité est exclusivement occupée à des travaux manuels, dont les intérêts sont infiniment divers, une mesure d'administration générale. Aucune vue d'ensemble ne peut exister sans un gouvernement unique pour tout un pays, qui puisse comparer avantages et inconvénients d'après les besoins qui lui sont manifestés par les diverses communes du royaume.
A l'origine, ces communes nommèrent un individu chargé d'exprimer leurs désirs au gouvernement, surtout en ce qui touchait les impôts. Elles étaient parfaitement aptes à choisir ce représentant auquel on ne devait demander que du dévouement, les vœux de la commune étant inscrits sur un cahier. D'ailleurs ce n'étaient pas les votes mais Topinion publique qui le choisissait.
Aujourd'hui, ces représentants réunis gouvernent seuls l'Etat par l'intermédiaire d'un chef
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(lu pouvoii- cxrculif. Il faiil donc choisir des hoiiiiurs habilués au nianiniuMil des atTaires publiques, dune inslruclion solide, des hoiumos désintéressés et consciencieux.
Le sufTrage universel est-il propre à désign(M' les hommes réunissant ces conditions? 11 faut examiner.
Théoriquement, on ne conçoit guèix? ce qui ])Ourra sortir de l'ensemble des voix de tint d'individus dont les neuf dixièmes ne peuvent apprécier leur mandataire et sont obligés de s'en rapporter au hasard des discours qu'on leur tient sur les candidats.
Pratiquement, qu'est-il arrivé ? On s'est aperçu que, les voix s'égarant sur une trop grande variété de noms, il fallail autant que possible réduire le nombre des candidats. Cbacpie parti politique a constitué un comité |)r(qiaratoin' ([ui a acclanu' un ou plusieurs candidats en nombn^ égal à eelni des places vacantes, et tout le r<'ste du parti a voté d'ensemble pour les noms indiqués.
Le su tirage universel se liouve ainsi faussé; chacun se sacrifie h son parti pour empêcher le parti livat i\v lriomj»heret il ari'ive que l'élu ou l'un des élus d'un parti peni ne plaire nullement à la majorité même de ce paili. D'ailleurs au lieu de songer à nommer des hommes pratiipies, des hommes politicpies, on a <Mé chercher des hommes symboles afin de rallier les opinions div(MS(vs dans une méuH^ idée» soit d'opposition
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soit de sympathie à Tégard du gouvernement, C'egt î^iusi qu'aux élections de Paris du lo Mars, on a vu sortir de Turoe les noms de Carnot, \'idal, de Flotte, représentant trois nuances très tranchées du parti progressiste quand même, Ces trois noms présentés ainsi en bloc ont passé; une niasse de gens voulant Carnot seulement votaient pour les deux autres à charge de revanche. Puis on ne songeait pas à avoir des députés habiles, mais seulement à exercer une influence d'opinion sur le pouvoir exécutif. Ljes socialistes communistes disaient aux moutons de la bourgeoisie: ^ otez avec nous, cela signifiera seulement n^éeontentement. Il est vrai que de Flotte portait le fusil derrière les barricades de Juin, mais la fusion des partis du progrès n en sera que plus complète.
C'est ainsi qu'avant-hier les élections ont amené Eugène Siie, un romancier célèbre, dont chaque ouvrage contient des doctrines diverses et 011 par conséquent chaque parti du progrès voit son homn:ie. Son nom était symbole de haine aux jésuites pour les uns, d'amélioration du sort des classes pauvres pour les autres, de suppression de Théritage pour ceux-ci, enfin d'opposition au gouvernement pour la grande magse qui ne songe qu'au présent.
D'ailleurs on lui opposait un autre hommesymbole, Leclerc, marchand de papier, uniquement connu pour un trait de courage aux journées de Juin, moins homme politique encore
qu'Iuii^èno Sue. Le parti modéré avait cvu par là reconquérir la pelile bourgeoisie en prenant un coniinerçaiit cl rallier les nuances par un homme nul tandis que le lils du général Foy, proposé avant, déplaisait aux lé^itimisles.
\'oilà donc de tristes résultats et un bien mauvais emploi du sufTrage universid appliqué h l'élection des députés. S'il s'agit d'élire le chef de TKtat, c'est bien pis encore, toute la France votant à la fois pour une seule place, et une place si importante. On peut être sur que le nom ([ui j^assera sera le nom le plus célèbre, voilà tout, et si c'est un individu de sang royal, il y a tout à parier (juil remportera car jamais le léger peuple de France ne respecterait un simple j)arliculier et ne pouri-ail tolérer Tidée d'cMie gouverné par un (ils du peuple. Il t'audi'ait un homme hors de pair pour que cela pOt airiviM-. h'ail bien remarquable, le jnemirr pivsidcnl de la néj)ul)li([ue est un lils de roi. Tout le monde s'incpiiète des élections de i85!>, nul ne voit de nom capable de remporter, tons les hommes politiques sont ust's. Je crois, moi, à moins que les montagnards ne soient au gouvernement à cette époque, (pie ce président sera ou Louis-Napoléon réélu en dépit de la Constitution par la masse des citoyens elTrayés d'un changement ou un prince de la famille d'Orléans.
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Mardi 7 mai. — Jai terminé le premier des trois livres du Traité de la Sagesse.
Charron a arrêté au passage tous les faits et les a questionnés. Rien qu'il n'ait approfondi et avec quel bon sens, quelle force d'esprit, quelle absence de préjugés, quelle supériorité de jugement ! Le titre n'est pas un mensonge, c'est le plus bel éloge de Touvrage.
Lu le premier volume de Littérature et Philosophie mêlées de Victor Hugo. C'est un ouvrage bien mêlé en effet; le calembour, le jeu de mots s'y trouve à côté de l'idée grave, profonde, saisissante; le merveilleux puéril, à côté de létonnement philosophique.
Jeudi 9 mai. — Congé à cause de l'Ascension. Ma mère qui a encore passé la nuit sous la même clef, déjeune avec moi.
Je venais d'achever dans mon lit Littérature et l^hilosophie mêlées. J'étais fort distrait, je pensais à écrire à Victor Hugo. Cette résolution m'a bien duré deux heures. Elle a cessé en une seconde, et comme par enchantement : le courage m'a manqué.
De midi à cinq heures, écrit et déclamé.
Les vers à l'ordre du jour depuis quelque temps sont les stances de Gilbert, la mort de Polyphonie, Néron dans Britannicus, Nemours dans Louis AY, « Elle était triste et calme » et
24r) SOUVENiilS b'UN ^ARISIEN
les deux Archers de Victor IIu^o, n Un nua^e i\ jKissé sur notrô amitié pure », de îiaintc-HeuVe.
Vendredi 10 mai. — A 1a l»ihliot]îC(|u<^ Sainte- Geneviève, je re[)arcours les Poèmes d'Italie de Delavigne ainsi que i^i\ Mcinsine et la notic(Mle son Frfcre.
J'éprouvais un sini^ulitM* plaisir à c<'lte lecture ; j'ai pour Delavigne un respect de fils; sa gloire tti'esl en quehjue sorli^ personn('ll(\ Je me plais à Ini sUj)J)0S(M' d(\s goiUs ]>leins do sagesse cl de poésie, .l'aurais à choisii' un lieu pour priiM", je prendrais la tombe de Casimir Delavigne.
L'édition complète est très belle d'exécution, j'en relournais les [)ag(*s avec une sorle de voluj)lè.
Lu riisuile le Philche de IMalon. C(\s subtilités me faligucnl d ur rn*appi*ennent rien.
Ln sni laiil. il (Hailliuil Iicuits cl (l(Mnie,j'ai \u des jtcisonnes aller à ^^aint-Ltienne-du- Monl. ,/(' suis eniré, j'ai liouvé l'église digne de Télogr cpi'on uTru avail fail. ()ii y alluuiail les cierges. .Ir suis allc' nie inrllic ;'i rrnlr<''(' de la nrf cl suis icsîé assez longtemps en c(udcinplalion dc\;nil ccl aul(d éblouissant, au-dessus «lu- (pnd ^()u\i-e l'abside soinbic rt vaste comnn' une scène de IbéAtre. La N'ierge el lesangesqui sont au-dessus du tabernacle semblaieUl de
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célestes acteurs placés au premier plan. Des chants de jeunes lilles complétaient le charme.
J'étais ému, j'ai parlé à Dieu du fond du cœur comme toujours.
En sortant je n'ai pu m'empècher de faire un parallèle entre les trois bâtiments qui frappaient mes yeux : Téglise queje quittais et dont laporte ouverte laissait voir le chœur éblouissant comme une salle de bal ; la bibliothèque, masure aux fenêtres mal éclairées, où le savoir s'amasse; le Panthéon, sombre et imposant, mais vide et inutile.
Religion, science et gloire, leur crédit parmi les hommes de nos jours était bien exprimé par ces trois monuments.
Dimanche 12 mai. — Je vais aux Français voir Louis XI pour la première fois.
J'ai été fort désappointé, la salle était vide, la pièce a été fort mal jouée.
Lii?ier a un ii:rand talent de contorsions mais c'est tout. On vante beaucoup sa création de Louis XI, je la trouve fort médiocre. Il a fait de ce roi fin, cruel, d'une bonhomie froide mais qui n'excluait pas la dignité, une espèce de personnage comique, d'histrion. 11 fait rire là où il devrait faire rélléchir, ce n'est pas C(da. Il n'est dans son rôle que dans 1rs Irm-urs de Louis XI <'1 dans la scène avec Mari»*. Sou «mi-
Irée me paraîl une erreur, ainsi que les scènes avec Nemours.
On a joué ensuite // fend (jaune porte soit ouverte ou fermée — Brindeau el Mme Allaii — spirituelle conversation par Alfred de Mu.sset.
Vendredi 17 mai. — A six heures, je vais chez Cofliuièi'es. 11 a une chamhre très éléiJi^antc* donnant sui- la rueTronchet.
A j)r<)p()s de déclamalion, il m'a l'ail Noii" des \ers de Itoiisscl. (îi'aiid est mon ('loiiiicmciM . 11 me lil ensiiih' leiii" eoii'espoiidance eu \(M-s. ee (jui ma foil amusé. Il y a \raimeid une i^^rande facilité el le t^vrme du lalrnl.
Le soir, assis à uue feuèh'e du (piai Saiid- Miehel, je pense à tout cr (pi'a rcllété ee HiMive depuis (pie de j)it'miri-('s eahaiH's sont vcMiues s»' poser SUI" sa rive, depuis tpie les Xormands l'ont remoidé. Ou'importe à la Seine «pu» ses hords (diauLTenl , (pir les loils |)oinlus s'aplatissenl, cpir 1rs parois de hois dr\ icniienl cloisons de plâtre ou nmis de j)i(Mre, cpie le l.ou\ re et Notre-Dame s'(dèvenl <>l noircissent après mille ji^énéralions de corbeaux; (die passe, elle rellète le soleil, les uuées roses du levant comme les mian-es noirs du couchant et les vastes lanleriM's où s'agitent h\s silhouettes humaines. ()n lui jelledes imites, ou la jiresse entre eux. Le sol <pii [)ortail les Normands est devenu le ([uai
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OÙ roulent les canons de l'émeute : qu'importe, elle passe et se fait place, large ruequeTindustrie du moins ne barrera jamais, vaste courant d'air éternellement ouvert à travers la cité bourdonnante. Elle lave le pied de Tliôpital, de la Morgue, du Louvre, elle mugit un moment gênée par les arêtes de pierre, puis elle regagne ses campagnes, heureuse de retrouver la paix et les étoiles.
Quel aspect bizarre que celui des quais ! Tous ces soleils en dedans, ces fenêtres qui rendent la nuit la lumière qu'elles ont absorbée le jour, ces maisons creuses inégalement percées où l'on entrevoit, à une lueur qui rappelle celle du ver luisant, la lampe et la table du pauvre; ce magasin de modes qui reflète ses becs de gaz dans Teau ombrée par la Morgue ! Près des bateaux plats des blanchisseuses Teau comme une moire se ride en ombre et s'aplanit en lumière. Ces formes que l'œil entrevoit du fond de la chambre noire et que la pensée sait être des hommes me donnent comme un reflet de vie dans ce désert du soir. Le regard seul nous les fait aborder mais il nous suffit de voir la voiture qui renferme ces ombres, d'entendre le pied du cheval qui fracasse le pavé, le grondement des roues ; cela nousdistrail d nous liciil compagnie.
Dans le ciel bleu s'attarde un reste de jour; h^s gros nuages de nuit s'avancent derrière la cathédrale. J'ent<Mids di^ ce côté un bi'uil mugissant de cataracte.
2r>0 SOUVENIRS D UN PARISIEN
Lundi de Pentecôte 20 mai. — .le n'nipas (luiiié ma cliaiiihiv. nayaiil pas mOinc la l'orcr de me soulover de mou fauleuil. Espèce de fièvre et irrilalion du palais.
Je ifai \)i\s dîné. J'ai J)as>^é la soirée étendu sur mon lit <•! Iivs mal à Taise.
Mardi 21 mai. — .le suis all('' à mon liavail, inal«4ré un l'orl mal de lél(> el une i^raiid»^ falii::ue des membres. Vive douleur à Pamy<^-dal(^ droite.
Vendredi 24 mai. — Mon mal de léle, ma douleni- au cervrlel, ma rt'pui;uauce à lire, ma lassil ude (1(5 eoi'ps eoidinuenl .
.le reviens (hi Minislèrc à une heure. .Féeris à ma mère la pii.iiii de Neiiii'de (ieidilly.
.Ir d(^i'iuais >ui- mon lil ipiand M. Pounaiicaud rsl \-enu. Il e^l resié deux heures. Après qu(d- (pies eireuils, je Tai amem'' sur le len-ain des croyances. Il ei'oil à l)iru itarcr (juc les astres soûl bien ori^anisés, il ne eroil |)as à riiuuiortalil(''(h' 1 àmr. ( Ir coiii rc-sens m'a étonné dans la bouche (Tuii \ ieillard ; j'ai cheiclK'' à r(''l)raiiler par Ions les raisonuemenis (pie j'y ai cru proplr>. Le seul (pii a eu plise (•"(>>! crlui-ci : l II enl'anl de cin(| aii^ e>i r(>l i >>ni' d<'> (hai'hons ai- «h'iils au milieu desquels il ol IoiiiIm'. S'il n y a
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pas de vie immortelle pour balancer ce fait, il s'en suit logiquement que vous, qui vous jetteriez dans le feu pour sauver cet innocent dont les cris vous ouvrent l'àme, vous êtes plus grand que Dieu qui ne s'en émeut pas. Il s'en suit que vous seriez plus juste que votre Créateur. Estce possible?
Ce raisonnement qu'on pouvait cribler d'objections Fa interloqué.
Il a fait des vers et rien n'est curieux comme de voir ce vieux terrassier tirer de sa poche un papier chiffonné où, au milieu d'adresses, de notes sur les ventes, se trouvent quelques vers ne marchant jamais que deux à la fois, et roulant sur des idées philosophiques banales.
Il m'a demandé ce que je pensais des suppositions sur ce que l'on éprouve au ciel. Je lui ai répondu: Ce sera un bonheur d'àme comparable à celui dune mère qui retrouve son fils qu'elle croyait mort. Cela lui a semblé très beau en effet.
Avant qu'il ne s'en aille je l'ai reteim pour lui réciter Napoléon II de Victor Hugo, qui lui a paru magnihque.
Lundi 27 mai. — ■ Mou mal d(^ b'b^ continue., fe venais d'arriver au bureau quand la bonne île Mnre Lavaletle m'a ap])orlé un billel jjour la Chambre aV(^c quelques mots de M. Levet.
J'y suis allé, je n'ai rini entendu élanl fort mal placé au-dessus de la tribune.
Victor Hugo n'était pas à la séance, je me suis rabattu sur Lamartine que je n'ai pas perdu de vue un instant, sur Napoléon Bonaparte qui dormait et dont j'ai pu constater la ress(Mnblance avec l'Empereur. Remarqué aussi Thiers, Berryer, La Boch(\jaquelein. S'il n'y avait pas tant de nullités, quelle belle cbose ce serait que celle réunion des plus haulcs intelligences d'un J^ays appelées à lui donnci' des lois ! L'assemblée acIiH'lir. si |)('u (ligue de son mandai, icniVrnic dans son sein |)lus d'iiommes de» génie e| de laleiil (|n'an(nne autre assemblée. N'est-ce pas là la eondamnniion du pouvoir [>arl(mientaire?
Mardi 28 mai. — b]nlainé le> poésies de Tliéopliile (lanl iei- : il aniail aussi bien l'ail delesgar- (le|- en j)o|-|el*enille.
.le passe la soirée (liez Bossignol. Nous eausons à |)roj)Os de V/ù'lfiir (|u'il a vu jouer liier à r()péra-(]()mi(pi<' el ([ue j'ai vu jouer, moi, Ion! enfant, des seiisalions de renfance. J(» sou- I ieiis celle llièse (pie Page oii l'on a le jdns d'imaginalion eesl de dix à (piinze ans el (ju'après eommenee la décadence.
Dix ans, âge cliaiinaid. exisleiie»' enebanlée où les désirs soni en projioilioii iiiNcise de la valeui" des (dioses, où 1 (Hi s'allend îi loni ins-
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tant à quelque surprise, à quelque cadeau éblouissant et où l'on peut tout accepter sans honte. Impressions ravies et inefTaçables causées par unbaguenaudier, un ver à soie, une alouette, une pelote de coucous, une cueillette de champignons !
Mercredi 29 mai. — Je lis le Cours de Littérature dramatique de Saint-Marc Girardin qui est très intéressant, très bien pensé, mais qui n'embrasse pas assez largement la matière. Ce sont des aperçus très incomplets. L'auteur a un point de vue un peu systématique et généralise trop comme étant d'un siècle ce qui nVst que d'un homme. Ainsi à ses yeux Tespritdu théâtre et des passions qu'il représente est compris quand on connaît Euripide et Sénèque, Corneille et Racine, Voltaire et Victor Huoo. Dans son étude de l'amour maternel tel que l'ont compris les poètes, il examine TAndromaque, la Mérope et la Lucrèce Borgia, tirant de là de très fausses conclusions à l'égard de notre goût et de notre siècle. Je m'étonne qu'il ne dise pas un mot de la mère des Enfants d'Edouard.
Il y a des passions dont il ne parle pas non plus : l'amitié. Si notre théâtre ne brille passons ce rapport, il faudrait au moins le faire remarquer.
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Mercredi 12 juin. — Journée au Minislèn^ : liiiil i^iandcN pai;»'^^ à co|)i«M'. Jr me rafraîclîissais (!«' Irin|)s tMi l«'iii|)s par la Irclur»' liiiin' di's poésit^s (TAUivil (le Vi^ny, .l'ai aiiirti absorbé loni le Vw'vo iiiysliqiio el anliquo.
I^]n i(n-(Miant chez moi, j'acbèvc Bri^eux «t reste avec mon estime pour b' labMil île ce poète.
Lundi l' juillet. — Je suis entré aux Franeais. On linissait hi (Ufjuë. J'ai \u le Chandelier d' \\fred de Musset et la famille Poisson. Dans le Chandelier }0\}n\cni Mme Allan. Urindeau. Samson et Delounay. Ce dernier, tout jeune et il'une jolie tournure, a parfaitement joué. Son accent est net avec (les tons variés, sa diction est tour à lour simple et pleine de feu, son preste est dun p:rand îiaturel. J'en auirure très favorablement.
J'étais à coté d'un monsieur cpii arrive de Saint-Pétersbourp. Toujours des voyaijeurs ! Le Iiasard est quebpiefois bien imj^ertinent.
Mardi 2 juillet. — Lacbesnais qui s'en va aux Sabb\s vient nu^ (bre adieu au Ministère. .
liuminé avant de me coucber do tristes pensées sur la solitude où je me trouve, sur le défaut d'aliment pour mon activité et ma sensibilité. Je
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me prenais en pitié de ne pouvoir me suffire à moi-même. Depuis quelque temps, je me laisse aller à des rêves décevants; mon égoïsme ne s'arrange pas de son isolement ; il sent que les alTections sont les racines par où Tàme puise le courage et la foi et il oublie que dans leur recherche, il a reçu une épouvantable blessure, que si Tamitié ne lui a donné que trouble et déception, ce sera bien pis de Pamour qui demande avant tout les avantages extérieurs.
Je crois que les deux années qui viennent de s'écouler, si remplies, si méditatives, si courageuses, seront celles dont j'aurai le plus de droit d'être fier à la fin de mes jours. Mon esprit, que la raison seule influençait, a suivi constamment une route logique, ferme, originale; en sera-t-il de même à l'avenir? Dignité du caractère, simplicité du cœur, désir de la mort, vous conserverai-je intacts ainsi que le goût des profondes études, la passion de l'art et fenthousiasme du dévouement ! Puis-je l'espérer ; notre moi n'estil pas une flamme qui vacille à tous les vents et ne brille pure et sereine que si une main invisible s'interpose entre elle et le monde extérieur ?
Mercredi 17 juillet. — La loi sur la Presse est votée. Les partis royalistes me paraissent décidés à provoquer en iS5r^ la chute de la Repu-
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blique, et liront déjà la bride pour tourner plus court, mais ils seront battus dabord paire que le temps n'entre pour rien dans leurs calculs, ensuite parce que le gouvernement établi sera défendu par un grand nombre d'hommes remarquables, les uns par leur renommée et leur vaste intelligence, les autres par leur fermeté, d'autres par leur bon sens et leur loyauté. Je ne parle pas des démocrates et de la masse des populations toujours peu avide de bouleversements. Mais cette victoire des républicains modérés tournera au profit des casse-cous politiques, et c'est ainsi que les loyalistes de bonne foi, par excès de prudence, nous auront jetés en pleine anarchie.
Aujourd'hui la république est très bien supportée par le pays, et sans la peur réelle ou feinte qu'inspire iS."):^ aux vieux polilicpies désorientés, peur qu'ils parviennent à communiquer à beaucoup de gens, cette époque soi-disant fatale, sans issue. arriv<M*ait trancpiillement et le pouvoir etTectuerait tout simplement sa translation de Louis-Napoléon à ce successeur inconnu (|u'ou ne pressent pas encore.
Dimanche 21 juillet. — Au Louvre, le tableau dont j'ai fait le plus long examen est la Pesie de Jd/pi. On y retrouve les mêmes qualités et les mêmes défauts que dans la Bataille d'Eijlan. Sehm moi, tous les caractères du irénie se révè-
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lent dans ces deux pages : imagination vigoureuse, exagérée même, déployée dans l'ensemble comme dans les détails ; contraste bien saisi entre le calme, la splendeur du groupe principal et riiorreur du reste de la scène; savante disposition des personnages et de leurs attitudes; lumière répandue avec intelligence, de manière à attirer sur l'Empereur et ceux qui l'entourent, l'attention qui serait infailliblement détournée par les effrayants tableaux qu'offrent les autres plans surtout le premier.
Fait aussi une très longue station devant le buste de Girodet, l'examinant sous toutes ses faces et cherchant à me figurer comment devait être le visage animé du regard et des couleurs de la vie. Girodet avait un beau front très bombé et fuyant, une physionomie singulièrement caractérisée, nez comme Carrel, des lèvres assez saillantes, un menton à fossettes, des favoris et des sourcils épais; face maigre et large, quelque chose de vigoureux et de décidé qui commande l'attention.
A neuf heures, je suis allé à la Chaumière, profitant d'un billet qu'on m'a donné il y a plus d'un mois et m'y suis promené jusqu'à près de onze heures. Eté faire un tour à la Closerie des Lilas, bal encore plus libre.
Lundi 22 juillet. — Je sommeillais étendu sur
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mon lit quand Hossignol est venu. Lu ensemble des fragments du Livre de la Saffesse, par Charron.
Durieu est venu nous inlerroinpre au milieu d'une discussion sur le meilleur système d'éducation. Selon moi on ne peut s'en former un d'avance, tout dépend du caractère de l'enfanl. En tout cas. il faut toujours lui laisser une certaine liberté d'allures, n'exercer autant que possible d'influence suriuique par des conversations fréquentes, ne pas prétendre diriger méthodiquement le développement de son intelligence. En lui faisant un choix Lrradué de lectures, on part de cette hypothèse que son esj)rit est pour nous à jour, ce qui est faux: on n'administre pas des doses d'enseignement ou de moralité comme on administre des doses médicamenteuses. Xe pas oublier que lenfant a un caractère en naissant, une aptitude cachée, ignorée de lui-même, el que la suite des ans peut tout au plus trahir. Ce qui est bon et sage, c'est, dès la plus tendre enfance, de mettre sous les veux de son élève des exemples de dignité, de générosité, de franchise, de faii*c en sorte que ses premières impn^ssions soient le plus poéti(pies possible, lui inspirer de bonne heure le goût vies arts, se rappeler entin «pi à dix aii> un rufanl est ce qu'il sera toujours, et que si à cet i\ge son cœur n'a pas d'élan, son caractère, ih' feiineté ; son esprit, de curiosité; il n'y a [)as grand'chose à espérer de lui.
L'éducation du collètre n offre ni moins ni
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plus d'inconvénients que Téducation privée. Le collège est une invention violente, militaire, qui en emprisonnant huit, dix années des jeunes gens, les soustrait aux soins, aux affections de famille, les soumet à une surveillance générale, à une instruction uniforme, en fait quelquefois des savants, mais néglige totalement l'éducation qui demande un soin tout spécial et continu de chaque individu. Les neuf dixièmes des jeunes gens voient s'y émousser leur individualité, leur originalité; cette nourriture intellectuelle donnée en bloc, la même pour tous en dépit des variétés infiniesd'aptitudes, d'intelligences, decaractères, n'aboutit jamais à de grands et sérieux résultats. Si le génie de l'enfant se produit parfois au sortir du collège, il ne doit pas plus l'attribuer aux huit ans d'absurde compression qu'il a subis, que le perce-pierre ne doit attribuer ses fleurs au sol où sa graine fut enfouie.
L'éducation privée, mitigée par un externat serait uneexcellentechose, maisil faudrait qu'elle fût bien entendue, et que les affaires permissent aux parents de s'y consacrer exclusivement.
Nous nous sommes promenés ensuite tous trois au Luxembourg jusqu'à dix heures. La soirée était magnifique, le ciel d'un bleu profond, la lune éclatante dessinait sur le sable en ombres ti'ès noires, les vases de fleurs, les balustrades, les promeneurs inondés de sa dou^eet blanche lumière.
Mardi 6 août. — Regarde par ma fenêtre la pluie tombant avec une telle abondance que les pavés avaient entièrement dis|)aru. Toute la gendarmerie était aux fenêtres à contempler le sillage des voitures.
Lu dans Marco Saint-Hilaire les séances du Conseil d'Etat. C'est fort intéressant. Je suis sorti un instant |)Our aller prendre le deuxième volume. 11 élail liuit heures. Il pleuvait à verse. On commençait à allumer dans les maisons. De tristes idées sur ma solitude me sont venues, je pensais au bonheur d'avoir une famille qui vous attend au coin du feu, sous la lumière dr la lampe, famille dont vous êtes le chi^f.
Il est singulier que dans ma chambre ces idées me viennent bien plus rarement que dans la rue. (^ela tient aux impressions que produisent 1rs lieux, d'après les idées qu'on a eues auti*efois en les parcourant. Ma cluunbre ne nir rappelle^ rien <lr ti'iste;j'y ai mes disliaclions, mes livres, j'oublie ma situation ; mais la rue. j)ar le sj)ectacle de mes semblables, me t'ait i^'lléeliir à ce qu'ils ont de j)lus que moi.
Jeudi 8 août. — M . Scrvjinx m r don nr un billet p<Mii- la x'ancc pnbliqur At^ l'Institut. J y e(Mn>>, v\ nn* li-(>n\(' parfailiMncnl |tlac('. A ma gauche, à (pielques bancs de distance, M (iaiMiiri- (lt> la Sorbonne, dont l'aimablr figure a acca])aré
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moii attention jusqu'à l'ouverture de la séance.
M. Salvandy présidait, ayant à sa droite Patin, à sa gauche \'illeniain. Celait le cas de se demander quel était le plus laid des trois; la pomme appartient de droit à Villemain, dont la tête raséC; le front fuyant, la face de crétin, donnent par leur ensemble une impression intermédiaire entre celles que produisent la grenouille et le corbeau. La tête couchée sur l'épaule gauche, coussin dont la dureté était amortie par la vaste oreille de l'académicien, cet homme si spirituel et si plein de goût ressemblaità quelque butor endormi. J'aurais parié qu'il ne posait que sur un pied, bien que le bureau me cachât ses extrémités inférieures. Le front incliné sur son cahier, il a commencé la lecture de son rapport d'une voix dont le timbre assez net n'a rien de bien frappant mais qui, en se passionnant et s'exaltant, prouve que le personnage qu'on a sous les yeux est bien l'auteur de ces jugements exercés, pleins de tact et de mesure, qui ont l'art d'être vrais sans être durs, d'être rapides sans être superficiels; qu'il est bien le créateur de cette phrase si naturellement élégante, si précise dans ses termes, si nourrie de réflexions saines et instructives toujours, profondes très souvent.
Patin a lu des fragments du prix décerné au meilleur éloge de Mme de Staël. Il y a eu un passage où, parlant de i8i5, l'auteur, M. Baudrillart, fait remarquer que l'homme positif es|^
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vaincu e! que la fomnio libérale o[ spiritualiste lri<)niph<\ \ill«'niain, so pouchanl à l'oiJ'illr <lo Salvaiidy «'1 iiionlranl de son hras tM»*n«hi 1«^. cahier où lisail Patin, a paru donnrr une vivo approhalion à cello réllcxion. 11 y a «u {\t's nionienls où sa figure s'rsl couverle de mille plis pour exprimer la saiisiaclion que lui causaient certains passages.
Salvandy, dans un discours plus politique que pliiloso|)hique, a l'ail le rapport sur les prix de vertu, (le discours chaleureux ne mampie pas (ridées vraies, de mots sj)irituels, de traits sensibles et ingénieux.
La séancea été levée à quatre heures. M. Pape, placé devant moi, m'apprend qu'il a épousé Mlle Marie Car)>antier et me la montre. Elle venait d'obtenir un prix de deux mille francs.
Jevoulais surtout voir Victor Hugo, il n'y était pas; il est écrit que je le manquerai jiartout.
Cette séance était froide; elle m'a pourtant lait grand plaisir. Ce qui lui donne un imposant intérêt, c'est ce qui vous assiège resj>rit à la vue de tous ces hommes de célébrité dans des genres si divers ; il y avait là au bureau deux anciens ministres ; pendant que* l'un taisait l'éloge de la monarchie constitutionnelle, un autre ministre, mais de la République, Arago, se mordait la lèvre.
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Jeudi 15 août. — Jamais Tidée d'une âme emprisonnée ne m'a plus assailli qu'en subissant le contraste du moral et du physique de Villemain.
Quelle est la valeur de la beauté ? La face humaine est donc un masque sans rapport avec ce qu'elle couvre? Ces attachements d'instinct qu'elle nous inspire sont donc des pièges? Je m'y perds, j'avoue que ces formidables railleries de la nature m'humilient et m'accablent. Pendant quelques jours je n'ai plus rien osé admirer, je me défiais des fleurs.
'Vendredi 16 août. — Passé ma séance au Ministère à lire le deuxième volume des Lettres de Henri IV, publiées par M. Berger de Xivrey. Ce volume comprend la correspondance de i585 à i58g. Je connais peu de lectures aussi intéressantes ; ces lettres donnent la plus haute idée de l'intelligence, de l'activité d'esprit, de la noblesse de sentiment de ce prince, indépendamment du plaisir que l'on éprouve à faire connaissance avec son langage familier, si plein de grâce affectueuse, de brusquerie militaire, de gaieté franche, d'expressions bien senties. C'est la meilleure histoire qu'on puisse faire de ce prince que cette volumineuse correspondance.
En allant dîner je vois rue Vaneau une affiche annom^-ant un train de plaisir pour Boulogne
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sept francs. J'hésite, et n'étais pas encore sûr de ma résolution en entrant au bureau place de la Bourse où je prends un billet. Cela fait, jo me suis repenti pour mille raisons. D'abord allrr seul, dans une ville peut-être sans altraits, onfin la dépense.
Samedi 17 août. — Conlinué au Ministère la lecture du second volume de la correspondance de Henri IV, copiant en totalité ou par traitements les plus intéressantes lettres. Je me sentais pris d'alîection pour ce brave et aimable prince, si courageux dans les revers, si alerte, si 2:ai, si lovai, si intelli2:ent. J'admirais ses billets à ses lieutenants oij se montrent son aciivité et sa finesse méridional(\ aii>>i bien (jue son oiivorle boulé ; ses instruclions à M. de Sés2:ur toujours claires, pressantes, mêlées de mots aimabli^s, d'encouraiiemenls iifracieux ; ses missives au roi et à la reine mère, si nobles, si convenabl(\s, si adroites, si pliMues de protestalions et de respecl lieux avertissements ; enfin ses adresses au clergé, à la noblesse, au tiersétat, où l'on ne sait ce (]u'il faut le jdus admirer de l'élévation des sentiments, de la dignité (in eaiactère, de l'éloquence des termes, de Thal)ilelé des arii^uments.
(^)uelle coquetterie damabilité il déploie pour réchaufT<M- les tièdes el b's boudeurs ; on <i'oil
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entendre son accent mâle et enjoué, tant il y a de naturel et de nerf dans l'expression.
Je ne parle pas de ces charmantes lettres à sa maîtresse où respire la plus tendre et la plus respectueuse galanterie, et d'autant plus curieuses qu'il y épanche ses inquiétudes, ses chagrins.
A huit heures, je suis à la gare du Nord ; le départ est retardé d'une heure ; je m'amuse à regarder cette foule de voyageurs partant pour toutes les destinations au milieu de laquelle roulent bruyamment les camions de bagages. J'examine toujours avec intérêt ces grandes cartes de France et d'Europe où sont tracés les chemins de fer ; on est saisi à la vue de ces lignes noires se croisant en tous sens, s'avançant jusqu'en Ecosse, jusqu'en Russie ; on est comme effrayé des progrès de cette industrie conquérante, insatiable, qui a si vite couvert le monde de son réseau de routes.
Ces transparents où se lisent les noms des principales villes de l'Europe, ces conversations anglaises, françaises, allemandes qui se croisent en tous sens, ces gens se dirigeant en hâte de tous côtés, avec leurs manteaux sur le bras, leurs bagages de nuit, ce tumulte, cette activité, cette bruyante solitude de la vie nomade, tout cela me présentait un nouveau spectacle qui m'ôtait les ennuis de l'attente. Enfin je monte dans un wagon à quatre compartiments. Le mien était le mieux composé heureusement, mais dans les
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trois autres il y avail de ces farceurs, espèces «le paillasses obscènes, qui feraieni rnu<i:irile l'iuiinnnilr si leur rôle nélail alTeclé. L'un d'eux riail un garçon tailleur, ancienne créahire de Caussidière et soldat de sa garde.
J'avais à côté de moi un négociant et son beau-fils devant lui. M. Flour, éludiant en médecine de cinquième année, devant moi. Deux jeunes filles du faubourg Saint-Marceau et leurs pères complétaient.
Jeudi 22 août. — Lu le récit de renterrement de Balzac. 11 y avait lu une foule d'bommes d'élite. Les cordons du ])oèle étaient tenus par Baroche, ministre de l'Inlérieur, \ ictor Hugo, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, remplacé par Francis Wey.
Peu à jieu l'idée de cette cérémonie, imposante comme loules celles où la mort joue un rôle, a envabi mon àmr. L'idée de toutes ces intelligences vivantes groupées autour de celte boîte qui renferme les dépouilles d'une intelligence amie, m'a causé, par la grandeur du tableau, un assez vif attendrissement, .le ne saurais dire surlout quelle joie j'éprouvais i\ retrouver là \'i('lor Hugo; je me rappelais quVi Feutt^rrement de Casimir Delavign(\ de PVédéric Soulié, sa grande voix s'était fait entendre sur leur tombe comme le p\u< nobb^ adieu que pût leur
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adresser le siècle. En songeant à tous ces jeunes hommes fauchés avant le temps, je pensais avec émotion que le passage de Victor Hugo sur la terre ne serait peut-être pas de plus longue durée. Je me suis toujours tellement fait Tidée de la brièveté de son existence que toutes les fois qu'il parle je me dis intérieurement : Voilà autant de sauvé ! autant de gagné pour l'humanité ! C'est un esprit si curieux à étudier pour le philosophe que le sien 1 Ah ! je bénis le ciel de m'avoir fait naître après Napoléon, Lamartine, Delavigne et Victor Hugo !
J'avais hâte de lire son discours. Je suis entré au cabinet de lecture sur le boulevard. Ce discours est de ceux qu'on écoute religieusement, qu'on ne discute pas. Il contient d'abord un éloge de Balzac complet, sans restriction, comme doit Fètre un éloge mortuaire; puis au lieu de regrets banals et stériles, le poète philosophe interpellant ceux qui rentourent, profitant de la sévérité d'une pareille scène, tire du tombeau même de l'homme de génie une preuve de l'immortalité, et donne ainsi aux assistants une leçon sublime, parce qu'elle est faite à une heure de méditation et de vérité.
Je voudrais qu'on pût me montrer un plus grand spectacle, plus digne de l'humanité, que Victor Hugo démontrant aux plus hautes intelligences du siècle l'immortalité sur la tombe de Balzac. Cette idée seule mouille mes paupières au moment où j'écris, je ne saurais trop m'y
arrêter. Victor Hiigo,l'hoiiim(* au rcixard ponsif, au visage fatigué, vieilli, à une époque de positivisme, de malaise et d'incrédulité, clirnlianl à t'aii'C enln'i" au cdMir de lous !a couviclion où il est qu'il n'y a de sérieux, de digno de nous, de légitime que le besoin d'une vir meilleure, que tout le reste n'est que secondaire! 11 avait proclamé à la tribune cette grande et suprême vérité, mais la philosopbi(^ ne frappe pas à une tribune j^olitique ; quelle dilTérence avec ce cimetière que la pluie assombrit encore, avec cette bière qu'on va laisser seule sous ses six pieds de terre, qui renferme celle chose effrayante qui fut linsoucianf cl j)rofond penseur, le souriant Balzac. De quoi parler devani un auditoire pénétré comme vous de celle émotion relii»;ieuse qui oppresse et d'autant plus ému de ces grandes leçons dv In nature que dans nos villes civilisées elles se |)résentent plus rarement à hii, de quoi parler, dis-je, si ce n'est du grand problème de l'existence humaine? Ouel auxiliaire puissant à cette puissante parole que cette bière silencieuse dont rimagination effarée n'ose sonder 1<^ contenu 1 (^)url iiistrumenl de convielion (ju nu Irl mystère! 11 iif s'agit jias ici d'un de ces évi'*nemcnls dont la rareté alléniu^ l'elTel ; plusi«^urs fois l'an, nn gi"and <'sj)ril parmi ceux qui soni célèbres s'évanouit ; aujourd'hui Delavigne, Soulié. Chateaubriand, Balzac ; demain, (pii \c sait? (lausé j)olitique avec M. I)esj)rez. Je le rassure et me moque de ses craintes impériales.
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Je crois à la présidence de Joinville en i852. J'ai vu aujourd'hui qu'on en parlait, j'attendais cela. Il est un peu convaincu.
Vendredi 30 août. — Quitté le bureau à trois heures pour aller dîner à Gentilly. Le temps était beau, mais froid, la route agréable. Entré à l'église de Gentilly : elle est très bien tenue et même trop remplie de fleurs naturelles. Prié.
Visité le logement de ma mère pour la première fois. C'est très gai l'été; les arbres se reflètent dans les glaces, et ne bornent pas trop l'horizon.
La soirée a été belle. La vue des peupliers magnifiques sur la verdure desquels tranche le gris des saules-pleureurs et le jaune des acacias me plaisait. A la nuit tombante, ma mère me reconduit jusqu'à la roule de Fontainebleau. Elle m'embrasse avec beaucoup de tendresse.
Je reviens à Paris chargé de trois volumes.
Samedi 31 août. — Bourrienne me paraît un homme spirituel, très intelligent, d'un commerce agréable, mais sans grand scru})ule et, dans sa conduite, laissant flotter assez volontiers les limites qui séparent l'intérêt du pays de celui de l'individu. Sa position vis-à-vis de Napoléon
était évidemment fausse, il pouvait s'en tirer de façon plus estimable.
Ses Mémoires sont importants à lire, ils sont même indispensables à qui veut bien connaître Napoléon. Il y a des jugements, des observations pleines de sagacité, de détails curieux. Les faits ne me paraissent pas altérés, mais leur interprétation est souvent trompeuse. Le style est très facile et rempli de tours heureux. dVxpressions fines et bien trouvées.
Vendredi 13 septembre. — Déjeuné avec de la langouste que ma mère m'avait envoyée. Examiné curieusemeul la constitution anatomique <l<'la queue de ce crustacé.
Place du (^irrousel, je lisais une disiribulion d aigles h i.cipzig. Impression singulière ([ui ne m'a quitté qu'à ma porte. Jélais ivrr d'enthousiasme de lalloculion de l'Lmpeivur aux nouvelles recrues.
Lu sous ma lampe la bataille de Leipzig et la relraib\jus(ju'au Hhin, j)oinlanl toujours mes caries. Plus je lis ee cpii concerne 1 ^]nq>er«'ni-, plus j^3 sens augmenter mon a(lniirati<Mi pour hii. L'humanité doit revendiijuer cettt* grande Ame aviM- orgueil. Puis, je m'abîme <lansdt^ létlexions >ur ce concours de circonstances sans lecpn'l tjint (le grandes penséi's, de généreux sentiments, Insultât d'impressions sublimes, non seulement
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seraient restés ignorés, mais ne se seraient pas même produits. Je hais la guerre, je hais ses luttes stupidement barbares, mais Napoléon n'en est pas amoindri à mes yeux. J'admire cette plénitude d'àme qui le caractérise, qui en a fait rhomme de la terre dont le libre arbitre fut le plus étendu. J'admire ce caractère qui se possède avec tant de fermeté et qui s'allie avec un cœur sensible, une imagination sans proportion avec les nôtres ; j'admire encore cette vie si féconde en jouissances et en douleurs innommées, toujours digne, toujours poétique, cette vie dont chaque heure est une heure sublime, cette intelligence en perpétuel travail et qui, cessant un jour d'avoir l'univers pour aliment, réduite à se nourrir d'un passé presque chimérique, resta saine et complète. Il n'y a pas d'étude plus haute, plus morale, plus consolante, plus digne de l'homme que l'étude de Napoléon. Pour moi, je ne m'en lasse pas. Chose étrange, elle seule calme, adoucit mes souffrances ; je vois clairement Dieu à travers Napoléon.
Dimanche 15 septembre. — A huit lieuies ei demie je me mets en route pour Belleville. Place Dauphine je prends la voiture. Examiné curieusement ce côté -de Paris qui m'est inconnu.
A dix heures, j'étais à causer avec les fi^i^s Gharonnet. Le sous-lieutenant souffre toujours
du genou, le paléogra[)he esl assez indisposé mais Tenlrain est bien vite venu et d'ailleurs le soleil égayait la chambre.
Après déjeuner nous sommes descendus au jardin et nous avons causé là jusqu'à trois heures de mille el mille choses. Les souvenirs du collège ont tait les frais de l'entrelien el les éclats de rire nous interrompaient à chaque instant.
Charles (Iharoniiet m'a reconduit jusqu'au canal.
La lecture d'Eugénie Grandet m'a retenu à table jusqu'à la nuit. Passé le reste de la soirée chez Mme Lavalette, pour me distraire de mes sourdes douleurs. Au moment où je suis entré elle lisait le Voijaijc en Esj/ru/ne de Théophile Gautier, son mari et son fils jouaient aux échecs, sa fille était au piano, sa mère dans l'ombre sur le canapé.
( 'aiisé avec Jules de l'intelligence des animaux, de leui- langage, de leurs jeux, des orangs. Mme Lavalette s'est mise de la })artie avec le charme de ses récits. Causé serpents, insectes, poulpes, crabes. C'était à cpii trouverait l'histoire la plus frissonnante.
Lundi 16 septembre. — Achevé Euf/énie (iiandei. Ce livre ma causé une forte impression. Vax fermant le volume, je me suis écrié avec agitation : C'est cela ! c'est bien cela !
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Puis je me suis jeté sur mon lit comme un désespéré, repassant toutes les misères de Thumanité et ses intraduisibles douleurs, enfin je suis tombé à genoux.
Il me fallait sortir, j'avais l'âme trop accablée pour rester seul. L'obscurité avait envahi ma chambre.
Lundi 23 septembre. — A huit heures et demie, j'accompagne Davout à l'Ecole Militaire pour l'appel. La lune, à demi-enfoncée dans de sombres nuages, laissait dans une faible lumière les vastes bâtiments de l'Ecole. C'est une ville triste et morne comme un cloître ou un collège. Pendant les quelques minutes que je suis resté seul dans l'immense cour du centre, je me ressouvenais des murailles et des dortoirs de La Flèche.
Rentré chez Davout, il me lit des fragments historiques sur i8i5 et me prête le mémoire justificatif de son oncle.
Mercredi 25 septembre. — Lu dans la matinée le mémoire du maréchal Davout relative ment aux attaques dont son gouvernement de Hambourg fut l'objet.
Causé de ma déplorable situation avec M. Ser-
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vaux qui nir druiandait si une |»lare chez le banquier Daiassc nie sourirait. J«^ suis prôt a tout accej)ler mais encore, avant de renoncer aux résullats d'une année de travail comme surnuméraire, faudrail-il que je fusse sur deTaveiiir. Or rien de hasardeux comme les places chez les banquiers ;il me faudrait renoncer à mes travaux particuliers et à toute espérance de jamais arriver à l'aisance. Il me faudrait savoir combien doit durer encore mon surnumérariat : il me faudrait savoir si on ne nous acceptera pas bient(M à la Guerre.
Rentré chez moi accablé de celte pensée que je suis moins avancé qu'aucun de mes camarades de collège ; qu'à près de vingt cl un ans, je ne puis gagner de quoi me nourrir : qu'au Ministère où je suis je travaille de|>uis un an en pure perte ; qu'une seule connaissance procure à un jeune homuK» une placeà i.:>oo francs comme tant de camarades en ont trouvé et que je dois attribuer mon malhinu- à mon isolement comj)let. Hobinson dans son île était moins misérable. 0 hasard des choses de ce monde ! A quoi servent le mérite, le travail, le zèle ardent du 1»i<mî si tout cela ne vous donne ]ias un vèleniiMil, un morceau de pain I De cpii s(» j>laindre sinon de cette fatalité qui vous imj>ose t«dle jilace obscure et à januiis inaperçue au milieu d<* la société! Après des années d'etïorts, de courage, de devoirs pénibles accomjdis, se trouver exactement au point de départ, c'est alYreux ! Mais j'ai de l'iidelli-
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gence, de la facilité, pourquoi ne pas écrire ? Dérision ! pour joindre une douleur à toutes celles qui m'accablent, et me convaincre encore plus de mon impuissance à tenir un rang honorable dans ce monde!
Si jamais je suis hors d'affaire, je me rappellerai qu'en écrivant ceci j'étais bien triste et bien découragé.
Jeudi 26 septembre. — Vu jouer aux Français Gabriel le et le Chandelier.
Il est curieux de voir, par l'infériorité de Gabrielle et le succès qu'elle a eu, l'infériorité de la littérature actuelle sur celle de la Monarchie. Il y a un abîme entre Augier et Delavigne qui s'est précisément exercé sur un sujet analogue. Situations et intrigue vulgaires, invraisemblances nombreuses, plaisanteries d'un goût équivoque souvent banales, ne faisant presque jamais corps avec l'œuvre, personnages inutiles, expédients d'une pauvreté d'invention sans égale, rimes courant Tune après l'autre, vers en général privés d'élégance. Mais il y a du bon sens d'un bout à l'autre et quelques scènes d'une réelle éloquence.
Samedi 28 septembre. — La Fontaine avait
cettr lleur de sensation, celle iVaîelieur criniaii:ination que l'on perd ordinairement avec l'âge, aussi Ta-l-on juslemenl apj^elé « errand enfant ». Bernardin de Saint -Pierre, avec un peu plus d'apprêt et de science, me semble son dii^in' pendant. J'ai lu les Harmonies sur la terrasse d'Ambrières et dans les petits cbeminsdes environs; cela me faisait un tout autre efTet que lorsque je les ai relues sur la lable noire de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
La Fontaine et Bernardin ont j)lus d une analogie de caractère et de visage. Ils ont le même sourire. La Fontaine a mieux senti le côté animé de la nature ; il ne s'extasiait peut-être pas autant que Saint-Pierre à la vue d'un épi de blé, mais la culbute d'un lapin, le preste mouvement d'une souris, la pétulance d'un écureuil, le transporlaienl d'aise, (.yesl un prinlre en minialnr(\
Lundi 30 septembre. — I/homme esl bim assez misérable sans caricahirtM- ct^ ipTil a de sensibilité vraie el d«* j>oésie dans l'Ame. La parodie n'est pas un rire, c'est un ricanenicnl ; elle a quelque chose d'anuM- (M de forcé. Flb* produit sur moi l'efTet d'un mot obscène ou ordurier, sorb^ (h* bravade (pn^ Ihoinme adresse j»^ ne sais troj) à (jui, à Www sans doute, ponicacher sous de Tassurance la honte que lui causent ses plaies.
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Jeudi 3 octobre. — Peu de livres m'ont plus intéressé que les Mémoires de la duchesse d'Abrantès dont je viens de commencer la lecture. iiCS curieux détails qu'elle donne sur la jeunesse de Napoléon comblent les vides de mon instruction sur cette partie de sa vie. J'ai la joie de trouver dans ce livre une preuve de plus à l'appui de l'idée bien arrêtée que j'ai de l'ensemble de son àme et même de son caractère. J'aurais donné de lui un tableau peu différent s'il m'avait fallu imaginer les détails de son séjour à l'Ecole militaire et à Paris avant Vendémiaire.
Qu'une pareille lecture est féconde en réflexions! Quand et oii s'arrêtera mon admiration pour cette grande intelligence si bien servie?
Dimanche 6 octobre. — Passé chez Mlle Desprez. Son frère Charles m'a tant amusé que je suis resté jusqu'à neuf heures. Je lui ai appris les noms de tous les généraux de Napoléon et leur genre de mort. Le petit bonhomme qui jusque-là ne rêvait que batailles et soldats, effrayé de mes récits, s'est écrié de ce ton décidé et réfléchi qui lui est propre : « Si cela est vrai, je ne veux plus rieu èln\ » Je projette de le conduire au Musée. J'ai une conviction profonde de l'utilité des tableaux pour développer et étendre l'imagination si impressionnable des
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enfaiils. Charles a sept ans, il est en retard, il a des défauts, mais, et j'en prends exprès note ici, ce sera un homme fort intellii>:ent et très ferme.
Mardi 8 octobre. — Lu les Mémoires de l' Académie des sciences morales. Une étude sur les causes de la misère m'a fait faire de tristes réflexions sur ce que mon sort a de précaire. Et j'ai bientôt vingt et un ans! Qui accuser? pas même moi. Et tant de camarades se casent autour (le moi dont au collège je déplorais l'imjïrévoyance. Oh ! le hasard fait de singulièrrs erreurs ! Où sont ces belles j^hi-ases dont on assourdit la jeunesse: Le travail trouve loujoui-s sa récompense. L'avrnir csl aux bons suji^ls... Je sais bien que dici ma morl, le mot peul èfre jusiitlé,mais il scia bien l<Mnps,sila récompense arrive lorsque b' bcsoir <•! la soulTrance m'auront dépouillé de cr (pii l'ail ma force. La volonté de Dieu a|)pliquée. à bi vie humaine est un bien redoutable mystère ; qui oserait en soulever le voile à l'aide du |»assé? Si riiomme était attentif, je (lois (pTiJ s'évanouirail (b' peui* à chatpie minule (le son exislence ; beurensenuMd «ju il ne raisonne liuèn' son avenii* moral ; 1 in(pii<''lu<le ne le prend que (piand il sent le pied lui manquer au bord de l'abîme.
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Mercredi 9 octobre. — Je suis, à tous les points de vue, un partisan énergique des Mémoires. Je crois que c'est surtout avec eux qu'on doit écrire l'histoire. Avec du bon sens, de la sagacité et l'habitude d'étudier les hommes, on ne tire des Mémoires que les plus utiles leçons.
Ceux de Mme d'Abrantès ont l'apparence d'une longue causerie sténographiée. Tout est profit Jusqu'à son babillage, qui n'est jamais puéril du reste. Il n'y a rien de trop pour ma curiosité, s'il y a quelque chose de trop pour le goût. Connaître jusque dans le plus petit détail les mœurs, les habitudes, le caractère des hommes célèbres et de leur entourage, n'est-ce pas tenir les fils de presque tous les événements officiels, dont l'importance est du reste secondaire pour le philosoi)he ?
Lu, sur le boulevard extérieur, le quatrième volume. J'y vois des preuves non équivoques de la douleur de Napoléon, en apprenant la perte de l'Egypte. Aucune histoire générale ne nous entretient de cette grande douleur si féconde pour nous en réflexions Causerie, sur un banc avec un vieux monsieur qui a servi dans les chass<;urs d(i la Garde et qui a vu Mme d'Abrantès les mains pleines d'encre . Je me découvre, n'y voyant pas d'inconvénient. Causé de l'Empire surtout et un peu d'administration. J'aime beaucoup m'entretenir avec les vieillards.
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Jeudi 17 octobre. — Hier nous avons été dîner à une table dbôle. rue des Sainls-Pèr s, à gaucbe de rÉcole des Ponts et Chaussées. Perrodil m'avait j^romis que j'y renconlr«M-ais M. d*^ Loménie.
Cette promesse aurait ou j)0ur moi une tout autre valeur, si j'avais su que M. de Loménie était cet écrivain spirituel et enthousiaste qui nous a donné, sous le pseudonyme de « Un homme de rien », de si charmantes biographies des contemjiorains: mais je ne l'ai su (ju'aujourd'hui.
Je ne songeais donc qu'à étudier, parmi les curieuses figures qui entourent une table d'hote, celle de Tancien professeur du Collège de France. Il y avait à celte table, dont Tune des extrémités était seule occupée, huit personnes : un ingénieur hydrographe à ma droite, Perrodil à ma gauche, un professeur de province de lourde tournure, M. de Loménio. un eolonel retraité renversé sur sa chaise, un méd'îcin à l'air un peu suspect, eniiii un élève des Ponts et Chaussées.
Selon son habitude, M. de Loménie est arrivé au milieu du repas. Il s'est assis sans lever les yeux comme (juelqu'un qui se recueille. 11 est jeun<\ assez laid, les narines déformées, l'air fatigué. La conversation était engagée sur les conc«'ssi<ins de Inmin'^ à |MM'p«''luité. Le médnin l'a ((uoslimiin' iminédiabMiH'ul à rr >uj<'t. M. d<' Loméiiir nous a dil tpir 1 on avait lail uii Iniif, d'après la durée des alTections humaines et qu On avait fixé à quinze ans la durée de la concession.
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quitte à la faire renouveler par celui qui resterait fidèle à ses souvenirs. En disant cela, il visait évidemment à l'esprit. On a parlé des embaumements, méthode Gannal. Il nous a dit que « cette pauvre Mme Récamier » Pavait chargé de veiller à ce que sa tombe fût arrangée comme elle le voulait et qu'il lui rendait compte de l'exécution de ses désirs; qu'elle n'avait pas voulu être (( gannalisée », préoccupée qu'elle était de ce que serait sa beauté même après la mort. Il nous a dit tout cela en souriant et sans trop de prétention.
Il a raillé l'idée de Chateaubriand d'avoir entretenu la tombe de Carrel : « Cela lui a procuré l'occasion d'ajouter une page à ses Mémoires ». Le professeur de province ayant assuré tenir d'un voyageur que les Egyptiens avaient cessé d'enterrer, parce que le Nil en soulevant le sol ramenait les corps à la surface, une longue, oiseuse et stupide chicane s'est élevée sur la possibilité de la chose, le colonel commandait l'attaque. M. de Loménie a eu le bon esprit de ne prendre part à cette discussion qu'autant qu'on l'y forçait. Avant cela, en nous parlant des divers modes de sépulture, il racontait, ce qui sentait le professeur, que les anciens brûlaient les esclaves, les chevaux avec le corps du défunt et puis on mettait les cendres dans uno urne, quitte à avoir des cendres de cheval mêlées avec celles du cadavre respecté.
Lundi 21 octobre . — Sainte-Beuve n*a dans son éloge académique de Delavigne. ni vigueur, ni élan de style mais, en tiUonnant un peu, il trouve la qualification la plus juste et déploie beaucouj) de sagacité fine et délicate. Il a même parfois de très heureuses comparaisons. Je ne suis cependant qu'à moitié content de cet éloge. Delavigne est un des auteurs que Sainte-Beuve a le moins compris. Il est aisé de voir qu'il craint de s'être trop avancé dans son éloge à l'eau tiède, ne serait-ce qu'à la précaution qu'il prend de publier contre Delavigne deux vieux articles de critique.
Mercredi 23 octobre. — Lu le malin dans Sainte-Beuve, Alfred de Musset, Balzac et \ illemain.
Ces deux derniers portraits soni tracés de main de maître, surtout celui de Villemain.
Passé une beure chez Perrodil. Il me montre Ossian, nous en causons. Son vovacfe dans les Vosges lui aide à le com])rendre. Partout des ruisseaux.
je lui eonle à c«' pi'opn^ «'oudueu, dans nos lectures comme en bud, nous sommes le jouet de mille basards. Ainsi malgré ma volonté bien arrèt^îe je n'ai encore pu liie Dante, Ossian, Herder.
A propos d'une bistoire que Loménie leur a
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contée hier à table, je lui cite de nombreux exemples d'hommes ayant essayé de vingt carrières successivement et s'y montrant toujours habiles.
Jeudi 24 octobre. — Rossignol est venu passer la soirée. Nous prenions la dernière tasse de thé quand il m'apprend que d'Hautpoul est remplacé à la Guerre par Schramm. Il y a deux jours de cela et faute de lire les journaux je l'ignorais. Cette bonne nouvelle me jette dans le plus grand trouble^ j'espère et j'ai peur. Rossignol me quitte en me souhaitant bonne réussite. J'irai trouver le Général. Il connaît toute ma situation et ma famille, je connais la sienne; si je n'obtiens pas cette fois la misérable place que je sollicite pour vivre, je ne l'aurai jamais. Sans compter qu'en me rencontrant dans la rue il y a peu de temps, il s'est informé de ma position; d'ailleurs ne suis-je pas des quinze admis à la Guerre puis repoussés par les réductions du budget?
Je roule tout cela dans ma tète, je tombe à genoux.
Je suis deux heures à mendormir. J'ai tellement pris rhabitude de m'étudier que, malgré ma fièvre d'inquiétude et d'espoir, je raisonnais sur la marche des idées, sur ce qui les active.
Samedi 9 novembre. — Achevé les Mémoires de Mme dWbrantès. Ils se terminent avec le retour de l'île d'Elbe. J'ai pu à peine retenir mes larmes au moment où La Bédoyère passe à Napoléon. M. Vaulabelle dans son Histoire des deux Reslaiiralions m'a causé la même émotion. Je me rappelle qu'au moment où il montre rEnn)ereur découvrant sa poitrine devant le bataillon du 7^ de ligne, je pleurais d'attendrissement.
Charonnet est venu me voir; je suis sorti avec lui: j'allais échanger Mm<' d'Abrantès contre Valérie de Mme de Krudener.
Lu ce roman sans désemparer. C'est bi(Mi. mais un peu reballu.
Je projette plus forlement qu à l'ordinaire d'essayer un roman où l'amitié aura une large ])lace.
Eté louer un roman de Carie Ledhuy inlilulé Commcni meurent /c? femmes. C'esl de ma pari im simj)h^ acte de curiosité. M. Ledhuy étant un (!(' mes camarades de bureau. .]'rn lis cinq chapitres. C'est d'un banal com|)let.
Vendredi 15 novembre — A <piatir licures.en icnirant <'ln'/ nuu, je liou\ r une lelli'c du<'abinel (lu Ministn^ L'audience diMuandée liirr par ma mèn' lui rst accordée j)our le soir même à sept heures et demie. Je me désole. Je cours à Gen-
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tilly. Je prépare mon discours tout en étant persuadé que je n'en dirai pas un mot. Au détour des fortifications, je me rappelais mon émotion d'hier à la même place. Comme hier, regardant le ciel devant et derrière moi je cherchais à y lire le cours des émotions de la journée. Il y avait au couchant un grand lac bleu au milieu de nuages plus sombres. J'eusse été désolé de trouver tout l'horizon noir. 0 chimère !
Je n'ai pas rencontré ma mère. Je reviens encore plus inquiet, la nuit tombant avec rapidité . Je m'habille pour aller seul chez M. Schramm; heureusement ma mère arrive. Nous étions à l'heure fixée dans le salon d'attente. Ce salon m'a vu trois fois dans un espace de trois ans faire exactement la même demande à trois ministres différents.
M. Schramm a été très bien ; il a dit qu'il n'osait pas s'engager, mais qu'il ferait tout son possible. 11 avait mon histoire assez présente. L'audience a été de cinq à six minutes. Je devrai relater par écrit mes titres à la place. Nous sommes sortis, ma mère très contente et moi assez mal à l'aise, n'ayant pu placer ce que je voulais dire.
Samedi 16 novembre. — Déj(^ùné avec ma mère. Elle se plaint que j'ai toujours la tête ailleurs quand elle me parle, et dit qu'il ne faut
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pas être sans cesse à lire on i\ rrrilcr des vers. Du i*«'s(e,elle se montre bonne et caressante, selon sa inanièn' (['(Mr-c (l<'|inis un ,ni.
Vendredi 22 novembre. — Ma mère mr vient trouver dix minutes. Elle me conseille sans bésiter d'abandonner l'Instruction publique pour la Guerre. Cela me repose de mes incertitudes.
Mercredi 4 décembre. — Très sérieuse convei'sation sur 1 amitié et Tamour. Ma doctrine est toute d'indulgence et de bon sens parce qu'elle est le résultat de l'étude et de l'observai ion. « Savoir, c'est pardonner », comme disail Mme de Staël.
Mme Jnlian li'ouve (pie je connais mieux le fond de toute cliose ([u'un bomme de soixante ans; cpu^ ma conduite passée à Tégard d'amis ini>:rals est au-dessus de tout éloge. Je lui pi-ouve qu'(dle a tort de nie louer, (|ue je ne pouvais agir aulremenl : tpn' b' seci'el <|(^ m«^s actes esl dans mon caiaclèie.
.lournée au Minisière. Aujourd liui, comme lonjours, je (lé|)lorais celte insurmontable l'ail»less(î (pii mV)te le courage d'ordonncM* im^.s idées et de les conli(M' an papier, telles qu'elles emplissent ma léle. .le crois avoir pins de ma-
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tière qu'il n'en faut pour écrire un ouvrage sérieux et digne d'attention, mais c'est un plan qu'il me faudrait et que je ne saurais rencontrer. J'ai de l'imagination, une puissance de méditation singulière, mais je manque totalement d'invention et de méthode. Qu'il me serait doux pourtant d'acquérir la considération des hommes, et cette estime qu'on accorde volontiers à Técrivain honnête et préoccupé des grands problèmes de la destinée humaine. Combien je voudrais surtout pouvoir me montrer tel que je suis à vingt ans, et dater de cet âge mes premiers écrits. Qui sait si cette apathie pour traduire au dehors ma pensée incessamment active ne prendra pas sur moi un empire de plus en plus grand et ne me condamnera pas à une éternelle obscurité. Je tiens à la gloire non pour elle-même mais pour ce qu'elle ajoute au respect et à la tendresse des membres de la famille et de quelques amis. Elle augmente notre dignité, ce bien si cher à certaines âmes, elle poétise notre existence. Du reste, à l'heure qu'il est, j'aime encore mieux la mort que la gloire ; mais puisqu'il faut vivre, que je n'ai pas d'avantages extérieurs, je voudrais que mon mérite intérieur, si j'en ai, fût assez connu pour que je pusse acquérir des affections fortes et dignes. Faire une belle vie, c'est-à-dire ne jamais être méconnu en ce monde tandis qu'on s'inquiète de l'autre, aimer et se dévouer pour ce qui en est digne, n'avoir à craindre pour ses affections que la mort, avoir horreur du
vain cl du iniéril rst un sori (lii>:ne d'envie. J(î renianjue que dans toute cette page il n'y a |)as une liii:ne qui exprime ce que j'ai voulu me dire ; c'en est ridicule, mais cela fait peine. De la coupe aux lèvres il y n loin, dit le provorhe. combien il y a plus loin de la pensée à sa Iraduclion!
Jeudi 5 décembre. — Ce qui donne à X'ictor lIuii:o tant de puissance sur notre Ame, ce cpii lui assure dans la postérilr une de ces renommées que cbaque siècle at^raiulit, c'est (\\u\ plus qu'aucun autre, son génie a été tourmenté parle doule et s'est pris corps à corps avec lui dans une étreinte vigoureuse et désespérée.
Il y a dans Hugo du Pascal, si^ulement Victor Hugo est impressionnable autant que méditatif, il est poètr autan! ipic philosophe et il est par ('<'la inènic jdus grand qui" Pascal qui ])référail lr raisonnement au siMitiment. Tous deux du reste ont cette hardiesse, cet entraîncmiMit d'Ame vers les mystérieuses ténèbresde la destinée humaine, tous deux savent s'arrêter, frissonnants d'anxiété, (bavant ces redoutables problèmes, tous d(ni\ ont rendu témoignage de leurs émotions dans un langage saisissant et magni tique tout parsemé de ces mots que les anciens ('oinj)araienl à des diamants tant ils se détachent eu .irétes vives et puissantes, tant ils resplendissent de rellels inattendus. Mais
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Victor Hugo, ce n'est pas seulement le philosophe, c'est le peintre le plus enthousiaste et le plus émouvant de la nature, c'est l'homme des forêts, du soir, du foyer domestique, c'est le cœur sympathique à tous les élans, à toutes les saines affections, aussi est-il une des plus remarquables figures de l'humanité tout entière. Il dé})asse l'auteur des Pensées de toutes les émotions que donne la nature, de toutes les joies et consolations que la famille apporte à Tesprit troublé.
Aussi on sent que le fond de ces deux âmes est bien différent de stabilité. Pascal, plus exclusif, plus absolu, sans être plus profond, finira par se jeter dans la foi avec le même emportement qu'il s'est jeté dans l'incrédulité et se laissera consumer d'enthousiasme. Hugo, calme, grave, bienveillant, ne sent jamais manquer complètement l'équilibre de son esprit ; il conserve toujours le souvenir des jouissances, si courtes qu'elles soient que Dieu lui a accordées et du beau côté de ce monde, et il sourit ; il se souvient également de ses douleurs, de ses défaillances, et son sourire est triste.
S'il fallait donner un âge à ces deux esprits, on donnerait c(;lui de la maturité de préférence à Victor Hugo.
Dimanche 8 décembre. — Parti à neuf h ouïes
et demie pour Genlilly par un ciel semé de beaux iiuaijres blancs.
Hue de la Glacière, la vue d'un chien noir qui avait la cuisse brisée et détachée du corps a jeté en moi un trouble |)rot*ond. Sentant mon impuissance à lui venir en aide, j'ai repris ma route après avoir attiré sur lui Tattention de quelques personnes .
Toutes les réflexions qui me sont venues si souvent à la pensée des soufTrances des animaux, m'ont alors assailli avec un redoublement d'énergie. Je m'elîrayais de ces lois mystérieuses, imjMloyables auxquelles l'être sensible, homme ou animal, est soumis. Dans ce momentlà précisément le bien-être de mon corps vivilié j)ar la marche, |)ar la senteur des champs, par la fraîcheur de l'air et la douce chaleur du soleil contrastait avec ce que je venais de voir.
Jeudi 12 décembre. — l^n allant dîner, je m'a]>pliquais à désembrouiller un j)assage de Locke sur la liberté, la volonté et la puissante .
Je dislint;iie deux liljeilcs ; celle île vuuluii' e| celle d'exéeutei" la volonté. Aucune des deux n'est entière. La pn'inière est la résullanle des passions et de la ((niscience. La conscience est instinctive et raisonnée.
Le soir, [)assé chez IVrrodil <pii mettait son
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uniforme pour aller au bal du Président. A part un excès de frisure, il avait très bon air.
Je lui emprunte les Mémoires de Byron par Thomas Moore. Je reviens excessivement irrité contre ma misérable destinée; j'enviais avec fureur le sort de Perrodil que je trouve mérité du reste. Des aspirations ardentes vers un avenir glorieux soulevaient ma poitrine, tandis que par moments ma raison plus froide reprenait le dessus et me ramenait aux idées d'instabilité, de faux brillant, de bonheur domestique, et surtout de tombeau. Tout cela n'a duré que le t(Mnps de regagner ma chambre, mais la morsure a été vive. Ma philosophie a été battue en brèche d'une rude façon. Ce qui m'affligeait surtout, c'est ma timidité et ma gaucherie.
Une fois rentré, j'ai été tout entier à ma lecture des Mémoires de Byron, son enfance.
Vendredi 13 décembre. — Lu toute la journée les Mémoires de Byron sans autre repos que mon travail au Ministère et le retour du restaurant dans les ténèbres. J'ai ainsi achevé le premier volume qui le conduit jusqu'à vingt-trois ans. J^ii pris des notes.
Ces mémoires, faits par Thomas Moore dans un excidlerit esprit pliilosophi([ue })lein de fine et sagace analyse, m'ont intéressé au plus haut degré. Je me suis retrouvé avec surprise dans
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une foule de bizarreries du caractère de Byron, et cette conformité partielle de penchants m'a permis de faire une plus utile étude de ce grand écrivain. Je donnerais beaucoup j)our (juc chaque homme justement célèbre eût un biographe aussi habile que Thomas Moore.
Dimanche 15 décembre. — Non, il n'i^sl pas de motif puéril de j)ein('. I^a douhuirest en nous et non dans ce qui la provoque. Le deuil, cet avertissement extérieur du silence el du reciieillemenl dont nous avons besoin, serait un noble usage s'il n'était pas réglé el jirévu d'avance, d'après une sorte de tarif des soufTrances humaines.
L'infinie variété des caractères produit une infinie variété de douleurs qui ne peuvent s'évaluer el se réglemenh'r. .le plains celui cpii verse des larmes sincères, cpu' ce soil sur une girollée prêle à monrii-, comme Charney, sni- un chien, comme* Hyron, sur une déce|)ti()n comme lanl d'hommes grands el jx'lils. (Iroyez-vous que le géni(* souffi'c* de la même faç^'on ipie Tidiolisun^ l'enfanl cpie l'homme niilr ; cpie les Iroubles d'Ame aieni de l'analogie avec les brisements du conir ou bien encore avc^c les cris de la <'hair? 11 y en a qui meureni de chagrin, el cpii n'oni pas tant soulTert que ceux qui oui survécu.
C'est ainsi que tout tronn)e quand on veut
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lire dans les âmes; le visage, le corps, comme cette maîtresse d'erreur dont parle Pascal sont d'autant plus trompeurs qu'ils ne le sont pas toujours.
Dimanche 22 décembre. — Je professe une grande admiration pour Charron. C'est un génie profond servi par une plume très originale et qui a une sorte d'enthousiasme austère, d'élan vigoureux, de justesse fine, d'éloquence mâle toute semée de comparaisons singulièrement poétiques par moments. 11 a surtout beaucoup d'étendue dans Tesprit et généralise avec sûreté parce qu'il n'oublie rien dans ses énumérations. Il y a des passages où on entrevoit les mouvements de pensée de Pascal presque à fleur de style. Je parle des plus grands mouvements de Pascal, qui du reste est moins bon logicien que Charron. Je préfère Charron à Montaigne. Charron est un Montaigne à l'usage des penseurs difficiles, il demande plus d'attention et vous en récompense.
On ne saurait dire qu'être craint est
aussi doux que d'être aimé, même avec un peutêtre. Je crois que celui qui a émis celte pensée a voulu dire qu'inspirer le sentiment qu'obtien-
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nonl toujours la puissance et la sévérité est aussi doux que d'être aimé. 11 est possible, par exemple, que Napoléon aux Tuileries, au milieu d'un cercle de femmes et de grands personnages Irem- Mant au seul bruit de son pas, eût une satistartion intérieure égale à celle qu'il éprouvait en entendant aubivouacd'Austerlitzlescrisd'amour de ses soldats. Je ne le crois pas. mais cela peut se soutenir. Il y a loin de là à la pensée que je critique et dont les termes tro]^ absolus laisseraient à entendre qu'inspirer une crainte sans admiration, comme celle qu'inspirait Néron, est aussi doux que d'être aimé.
Un génie sans rival dans la science du cœur bumain, Delavigne, a mis dans la bouche de Louis XI, égoisie et froid, mais ému un moment des vivats du peuple, ce mol })rofond sur))ris à un cœur sans batlements : « Il est doux d'être aimé ! »
Je crois, en opposition avec Inuicur de la pensée que j'attaque, que Delavigne, par ce trait admirable, n'est pas sorli de la vraisemblance, bien au contraire.
Mardi 31 décembre. — Je me lève assez souffrant et ne vais pas à la réception du Ministre. On nous donne congé pour le reste du jour.
Je reviens à trois heures dans ma chaud)re. Je souffrais extrêmemeni ào la poitrine. A me-
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sure que la nuit arrivait, je nvenfonçais dans les idées les plus sombres, Tisolement, la fatalité, la mort. Je sors à cinq heures; entré à l'église des Missions. Je suis resté un quart d'heure, dans l'ombi-e, tourné vers l'autel de droite. J'ai pleuré.
Je rencontre Davout au haut de la rue du Bac, se promenant d'un air assez triste avec un autre officier. Il m'apprend brièvement la mort de son frère, en garnison à Oran. Le choléra l'a enlevé en trois jours. Je n'ai pu que lui presser la main et lui dire : Je te plains, d'un ton qui n'était pas celui d\m indifférent. Je lui ai promis de l'aller trouver prochainement.
Cette nouvelle m'a vivement impressionné, je me suis surpris à pleurer tout en examinant des porcelaines pour faire un présent.
Je ne connaissais pas ce frère de Davout, mais le bien qu'on m'en avait dit de vingt côtés me faisait depuis longtemps désirer de le connaître. Il était fort instruit et s'occupait beaucoup de littérature. De plus, je sais que Davout lui était très attaché. En voilà assez pour justifier des regrets, mais avec mon malheureux esprit, toule mort que j'apprends me frappe comme si je sentais près de moi le souffle deDieu.
Ce soir jn'écisément, j'étais tout aux pensées de mort, et la triste nouvelle n'en a produit que plus d'effet. Voilà un jeune homme qui a échappé au sort du malheureux Dorré par un hasard qui tient du miracle, et qui n'en succombe pas moins
(lu no l'açou slupide quelques mois plus tard î Pensons à nous ! Soyons prèls à mourir ! Dasnières l'assassiné, Dorré le noyé, mes pauvres camarades, en voilà un qui s'étend dans le tombeau ef ([ni luttait avec vous de jeunesse, de vigueur et de santé. Et moi qui ])ense à vous, qui peut-être vous suivrai bientôt, je continuerai de méditer sur les maux que tolère le Maître de toutes choses, et d'attendre dans le travail et le désir du bien le moment redoulal)le qui, après tout, t'ait la e:randeur et la dignité de l'iiomme. C'est linir Tannée par un salutaire avertissement. Sans la mort qui jiar moments t'ra])pe autourde lui, l'homme imprudent et insouciant serait en vérité j)ar trop pareil aux bêtes.
ANNÉE i85i
Jeudi 2 janvier. — A quatre heures, je vais trouver Davout, hôtel du Palais. Pendant qu'il reconduisait un officier en visite, admiré la vue qu'on a de chez lui : TArc de Triomphe, Montmartre dont les fenêtres étincelaient au couchant, des collines à perte de vue ; plus près de soi, toute l'aile gauche des Invalides.
Ma première parole a été : Quand donc as-tu appris cette affreuse nouvelle? Alors il m'a raconté comment, le 16 du mois dernier, arrivant de Clamecy avec son hataillon, il apprit chez la Maréchale la mort de son frère, courut comme un insensé au chemin de fer, arriva à onze heures du soir chez ses vieux parents qui ignoraient tout. J'avais les larmes aux yeux. Sa douleur est ferme, naturelle, sans détours.
Il m'a lu de nombreux extraits d'œuvres sou-
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vont inachovôos, choisissant les plus e:aics par un contraste que j'ai hien coinpi'i>. Tous ces papiers chiffonnés, négligés, qui deviennent tout h coup sacrés et précieux! Son frère avait l'idée fixe qu'il mourrait à vingt-cinq ans, il était (Tun caractère assez triste avec deshoutades de 2:aieté. Une de ses pièces, Guillaume TelL avait eu à la Porte Saint-Martin un assez grand nombre de représentations.
Davout me lit les lettres qu'il a reçues au sujet de cet événement, entre autres celle de sa tante, veuve du Maréchal, qui est longue, belle et bien sentie. D'après ce que Davout m'avait dit, il y a qu(dques mois, elle avait projeté d'obtenir pour le défunt le litre de prince d'Kckmidil et pour lui, IVère cadet, celui de duc d'AuerstœdI.
De tous les cahiers qu'il entassait sur nn^s genoux, je prends deux pièces : Le Tasse et Françoise fie Himini. jjromeltant do les examiner avec soin et dr hii signaler les meill(Mirs passages. J'étais vraiment frappé de cettiMiiorl, ri répétais sur le boulevard des Invalides en revenant, les éternels vers de \'i(lor Hugo sur ces grandes catastrophes de la destinée.
Trouvé ma mère en rentrant. Je l'entretiens beaucouji de cette mort. Je lui lis un peu de cette Françoise de Rimini. Il y a des germes de talent.
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Mercredi 8 janvier. — A huit heures, je suis allé trouver Davout, au poste du Conseil de guerre. Poêle de fonte hrûlant et chandelle à lueur tremblante et rouge. Davout m'entretient d'un projet d'irrigalion pour les rizières de l'Algérie. La mort de son frère fait tomber son plan d'avenir; il voulait entrer dans le service des colonies et par tous les moyens possibles se créer des droits à l'avancement.
Nous parlons de la douleur en général, de ses effets singuliers sur le physique, des rapports du physique et du moral, de la peur. Réflexion qui me saisit : 11 aurait cent hommes comme il les avait à ce moment-là et dix mille ennemis, qu'il se croirait sur de réussir. « 11 ne me vient jamais à ridée, me disait-il, que je puisse échouer dans une entreprise ». .le provoquais du reste par des aveux la plupart des siens.
Nous prenions goût à cette curieuse étude de Phomme faite avec franchise, où cette âme brisée me contait les singuliers moments d'oubli, de gaieté qui coupent son immense douleur.
Jeudi 9 janvier. — A midi et demi, au Valde-Gràce, j'apprends à Henri Charonnet la mort de Davout aîné.
Je lis tout en causant le discours de réception à l'Académie de Casimir Delavi2:ne. Ce discours
n'est pas tout à fait aussi bien que je l'aurais désiré. Il y a de l'esprit, de l'élévation, de nobles conseils, mais cela manqu(^ de couleur. La facture grammaticale et harmonique du style n'est pas entièrement libre.
Nous descendons dans les jardins ; il faisait un peu de soleil, les nuages se sont bientôt dissipés. Charonnet était d'une gaieté douce et je dissimulais mon inquiétude sur lui.
Causé du désir qu'aurait son frère aîné de donner des leçons. Il me demande pourquoi je n'en donne pas. Mais je ne sais rien, ni langues mortes, ni histoire, ni langues vivantes, ni mathématiques, ni...
Il n'en voulait pas convenir. C'est pourtant la vérité. Je puis résumer mes longues études sous trois chapitres: litléralnre. philosophie. sci(mces naturelles.
« Mais cela comj)r('nd loul. s"écrie-l-il.
— Peut-être, ai-je répondu on souriant, mais j(^ n'ai j)as h^ côlé érudil, |)rofessoral.
Son frère arrive, un \'oltaire sous le bras, gai, babillard comme à rordinair(\ puis un ca]>ilaine en retraite chez lequel il habih\ Nous continuons tous la promenade pendant encore une demiheure. Le capitaine fait de l'esprit. Nous citons des j(^ux de mots. Le nn^lleur est celui qu'Henri me ra])pelle d'un do nos professeurs de d<*ssin nouvellement décoré et boutTon comme un singe qui s'écria : « Seigneur, je vous offre ma croix; je ne l'ai pas plus méritée (|ue vous ! »
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Revenu avec Charles Gharonnet; il est un peu inquiet sur son frère.
Vendredi 10 janvier. — J'écris à M. Géninune lettre de remerciements; je demande une attestation de mes bons services.
Il me renvoie à M. Granet ! Explication avec celui-ci qui me refuse ou à peu près, en me disant que j'ai voulu le jouer, qu'il n'est pas un imbécile, qu'il avait bien prévu que je ne resterais pas au Ministère de Tlnstruction publique, que M. Génin lui fait des reproches. Je me suis contenu à grand'peine et j'ai exprimé à M. Servaux combien j'étais outré de ces procédés. Est-ce là la récompense de treize mois de travail assidu et sans traitement ?
M. Robin me conseille de me passer de leur certificat puisque personne ne me le demande.
Lu, le soir au coin du feu, dans Vauvenargues, l'éloge funèbre d'Hippolyte de Seytrcs et le chapitre sur la liberté. L'éloge est trop retouché, il a perdu du naturel et de la simplicité, il est trop fleuri et presque ampoulé. Mais que de traits sentis qui remuent, que de réflexions profondes et élevées, que de louanges éclairées qui ne s'appliquent pas à tout le monde ! Nous touchons à une époque de vérité. Quand on a lu ce discours, on a une haute idée du mort, on croit volontiers à son mérite, n'est-ce pas tout
ce que désirait le sensible et généreux \'auvenargues? Quant au eliapitrc sur la liberté, je le sii^nerais, je crois, sans en retrancher un mot. C'est du moins le souvenir qui m'en reste.
Jeudi 16 janvier. — Xous causons avec Henri Charonnet de la mémoire des visaijes, nulle chez moi, de la mémoire des localités, de la disposilion dans l'espace. Son frère ixvrW l\ Paniafjriiel sous 1«^ bras, et, bientôt après, un étudiant en médecine, M. Dugès. A propos d'un trait dilluminisme qu'il cite d'après Esquirol, j'entame avec lui une conversation sur les visions, les extases.
Nous sommes entraines à discuter de la nature de rhomme, de l'àme, du lluide nerveux. 11 s'aperçut bientôt ijuc je n'étais pas un adversaire à dédaigner. Descartes, Locke, Cabanis, Bonnet, Cudwortb, Gall, furent tour à tour invoqués, soutenus, combattus. Nous nous détournâmes sur l'idée de rinfini que je nie avoir jamais habité l'àme humaine. Je crois le démonti'cr j)ar «c l'ait «|ur nous ne concevons pas mènu' le sphéroïde terrestre. L'inlini, c'est pour nous rindélini, c'est une notion vague, chimèrtî de notre orgueil.
Porte Saint-Denis, avant de nous quitter, nous causons de la situation de notre malade. Elle
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est grave; indépendamment de l'amputation, il a à craindre la mort par résorption. Pourtant il a quatre chances sur cinq de guérir. Il est utile qu'il aille dans sa famille.
Je me dirige vers le restaurant. J'étais atterré. La pensée d'un si épouvantable malheur, prévu de si loin sans qu'on puisse le parer, ne saurait se supporter. Henri est comme moi, il succomberait à l'opération. Pauvre victime î Je ne connais rien de comparable à une telle destinée. Oh ! prévoir des maux de ce genre est un supplice tel pour l'àme, qu'on s'étonne de ne pas en devenir fou.
Vendredi 17 janvier. — Réveil bien sombre. Je songeais à mes amis. Je comptais les morts. Le danger de Charonnet me poursuit, c'est le tourment de ma pensée. Ma mère s'est plainte d'être toujours entourée de gens à idées lugubres.
A midi, nous allons au Musée. Rue Vaneau, le bleu du ciel tout rayonnant d'une tiède et éclatante lumière, me faisait penser à ce contraste si fréquent d<.' la nature physique et inanimée avec l'autre nature. Peul-il y avoir tant de souiïrances sous un ciel si doux ! me suis-je écrié. Parmi les étrangers, Dickens et Wieland ont bien senti cela.
A huit heures et demie, je vais chez M. Mar-
chai de Galvi, rue Richcniont, au deuxième. Petit cabinet. Il arrive derrière moi, doux et silencieux. 11 s'assied vis-à-vis, l'air très modeste, les mains entre les genoux. Il espère que les eaux sulfureuses guériront Charonnel, seulement le cas ne manque pas de gravité. 11 réclame de moi les renseignements promis sur son caractère et m'en remercie.
Je voulais lui dire quelle consolation j'avais éprouvée à Tentendre parler lors de FaHaire Bertrand, je n'ai pas osé. Je me suis contenté d'un « Je vous connais depuis longtemj)s n acl'cnUié avec respect et (pii ne lui a ])as déplu. Je nie lève aj)rès quelques minutes, il me précède avec la lampe jusqu'à la porte d'entrée. Je réitère mes remerciements et mes assurances de gratitude.
Vendredi 24 janvier. — .Journée à la Guerre, très occ u|»(''r.
Ou'est-cr (pie vivn^ ? Vu supplice, un élal où la plus petite joie est le gr'i'iiie d'une grande douleur. Je regrette d'être né, et encore je n'en suis pas sur, taiil je suis plein d'inconséquences. Le \rai <^sl que je >uis inaljieurenx à l'étal cliioni(pie.
Sorti à six heures et demie pour secoutM' cette tristesse dont je sens que je ne suis pins maître et ([ui ressasse vaguement les douleurs passées
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et les craintes à venir sans s'arrêter sur ancune. A la bibliothèque de l'Ecole de Médecine, lu le Traité des maladies mentales d'Esquirol. Celie lecture, projetée depuis longtemps, m'a fort intéressé. Il y a une page surtout que je me suis appliquée sur les gens qui sont poursuivis par le besoin des recherches philosophiques ; elle m'a fait réfléchir, d'autant que je sens la pente entraînante et que Tintelligence peut vaciller au milieu de ces redoutables spéculations. Le livre d'Esquirol est un bon exposé, sans critique bien profonde, mais aussi sans préjugés. On y puise une foule de renseignements. C'est une agréable et bien inquiétante lecture.
Vendredi 31 janvier. — Lu toute la journée à ma mère des lettres de Voltaire. Ces lettres deviennent très jolies à lire à partir de son séjour en Prusse. Jusque-là, je n'en faisais pas grand cas, toutes coupées et lardées qu'elles fussent de petits vers plats et monotones.
Lundi 24 février. — Depuis ma naissance, je descends de plus en plus dans un abîme de deuil ; à chaque degré il me semble, à la défaillance de ma raison et de mon cœur, que je vais toucher le fond dans une effroyable chute,
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mais non ! ot sans être pris de vortige, je descends encore nn degré. Je n'ai pas eu un lien moral qui n'ait été brisé.
Ah ! ses malheurs, on les su|)porle, mais les malheurs des autres, on ne sait si l'on doit, quand on le peut, les éloigner de sa pensée !
Mardi gras 4 mars. — Place \'cndôme, je rencontre Davout. Nous nous promenons place de la Concorde.
Passe le bœuf, entouré des écuyers de PIli]ipodrome et allant un train deposle. Déesse de l'Agriculture fort laide et chancelante sur son char.
Arrive Jules La Valette qui, n'ayant aucun but de promenade, resie avec nous. Xous causons polili(pie et sommes d'accord: mais il n'en est plus de même quand je tonne contre la peine de mort, et surtout contre la guerre. En sa qualité d'officier. Davout ne pouvait être convaincu, mais c'était Jules que je voulais gagner. Il paraissaitébranlé, surtout dans la seconde question. J'ainie beaucoup 5 essayer la force des arguments, eu jugeant de relTet qu'ils produisent sur ceux dont le caractère m'est connu.
Je (piill(^ Lavalette devant la Madeleine, en l'avertissant de se tenir sur ses gardes, car je voulais le gagner à la cause de l'humanité, lui J faisant remarquer que la politi^pir n'avait rien de 1 commun avoc elle.
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J'avais oublié de dîner. Je rejoins bien vite ma mère au restaurant. Rossignol y vient.
Nous revenons ensemble chez moi. Place du Carrousel, aperçu un groupe entouré de torches, qui se dirigeait lentement vers la rue Saint-Honoré ; c'était le bœuf, couvert de lauriers en lambeaux, qui s'en allait éreinté vers la tuerie. Tout son cortège avait disparu ; plus que quelques gardiens avec leurs lugubres flambeaux. Je n'ai pu voir son regard. J'avais le cœur serré. L'idée d'une souffrance inévitable et prochaine, même éprouvée par un bœuf, me fait mal, surtout quand on pense que cela est dans Tordre I Rossignol s'est moqué de ma sympathie pour les bêtes.
Dimanche 9 mars. — Je suis rentré triste, la gorge un peu serrée, mais cela est à cent lieues de l'effrayante douleur que me causa la perte de l'amitié.
Elle n'est plus malheureuse, c'est énorme. Ce mariage lui convenant, il n'y a rien là que de régulier pour mon esprit, de consolant pour mon cœur. Mais mon chagrin est plus personnel, c'est le regret dune amitié qui fut parfois pleine de tendresse sans être jamais ardente, et qui s'évanouit aujourd'hui en indilTérence.
La vie est ainsi une suite do rêves qui s'éteignent tour à tour, très réels pendant qu'ils nous
improssionneiil, cl cliiinériques dès qu'ils sont passés. ()n n'est pas méchant, mais conimo on est léger ! Comme les afTedions ont peu <le racines dans les cœurs, même les moins vieillis! Je me dis toujours : c'est une loi. Mais d'où virnl que je n'y suis pas soumis, alors ? A défaut du lien mystérieux de la sympathie, le bon sens, le soin bien entendu de sa dignité ne devraient-ils pas nous faire opiniâtres dans nos liaisons honorables ?
Tous ces amis qui vous semblaient faire partie de vous-même, qui étaient de moitié dans votre existence, dans vos impressions, dans vos idées, se (létacheiil. Le malade qui voit ses mcMiibres disjoints par le couteau et la sci(^ de l'opérateur doit, en ne se sentant plus vivre que dans un tronc mutilé, éjirouver une sensation aussi étrange, aussi pénible. Comme h^ hasard règne dans ces brisements (hs liens du cœur! Sans telle ou telle circonstance futile, voilà un sentiment <jni eut duré encore (|uel(|nes années de plus.
L'isolement est un état atlreux au début, mais quand on a ses plaies cicatrisées, c'est encore le meilleur de tous. La solitude est mère de la ditcnité, elle donne à l'Ame toute sa vigueur, toute sa plénitude. Elle fait les liommes foils.
Fuir les occasions, c'est la moitié de la sa- i gesse, disons aussi (pie c'est la nioilic' (\c la tran(piillil(\ .m* n'a\ais j)as suivi ce précepte
d'une manière assez absolue. Les deux exceptions que je me suis permises m'ont coûté bien cher.
La timidité, quelle infirmité morale ! quelle source de souffrances cruelles et incessamment renouvelées 1 Tyran caché, qui vous force à sourire quand vous êtes accablé, qui met un sarcasme sur vos lèvres quand l'indulgence est dans votre àme, qui vous donne les apparences de la dureté, de Tinsouciance, de Torgueil, à l'heure où vous êtes le plus doux, le plus ému, le plus humble ; masque qui malgré vous et à Tinsu de tous s'applique sur votre visage et le rend menteur, lorsqu'il était tout au plus sans expression. C'est le plus redoutable ennemi, le plus terrible fléau des âmes réfléchies que je connaisse. Il faut bien trouver des causes aux brisements d'affection, c'est une des plus actives. Je ne parle pas des causes finales. Dieu permet que je ne sais quelle infernale puissance se joue de notre cœur, et nous retire d'une main ce qu'elle nous a livré de l'autre.
Dimanche 16 mars. — Xous allons à l'Assoniplion enlcMidre le Père Ventura.
11 a lonné tout le temps contre la raison philosoj)hi(pi<', pînliciilièremenl contre les sages de la Grèce et de Home. Rien du reste de neuf dans ses idées, si ce n'est qu'il n'y a de raisonnable
que de |)rosleriiL'r sa raison, que de croire sans discussion et que tous les sages païens n'étaient, selon saint Paul, que des fous et des sots.
Nous allons à Notre-Dame. Attente d'une heure. Unjeune homme qui, depuis trois quarts d'heure, nous imj)atientait par sa persistance à vouloir se placer mieux que ceux arrivés avant lui, est pris d'une crise de nerfs et tombe. On remporte hors de réij:lise.
Avec celte dignité cratlilude et de geste qu'on lui connaît, Lticordaire a traité du gouvernement de Dieu, de la Charte qu'il a octroyée aux hommes. Il s'est servi des mots les plus originaux })our établii" sou rapj)rochement entre le gouvernement de Dieu et les gouvernements humains. Citations hardies, presque mondaines. Je n'entendais pas tout, mais son geste com- ])lète facilement sa pensée. Ainsi pour dinî que Dieu a promis à loute \i\ race i\v Jacob sa divine |)roleclion, il l'ail, de sa main tremblante, Ir geste d'amonceler.
11 a soulciiu la llicse de l'ulilib'' dr la misère, des douleurs, cl des causes d'cspoii- (pTrlIrs soni pour nous. Il a dune \-oi\ li'ès liaulc (!('fendu cl exalté raniiK^Mic, le don t»raliiil. Je n'aiiiir pas beaucoup ses raisonnciiicnls (piaiid ii-^ j)i'cnncul le lour dialecliipie, uuus je laiiiic (piand il raisonne îivec passion. m
Pauvre père \'cnlura, ([u'(Mes-\ous pi-è> de ccl I homme? Nous avez donc laissé en bas de la ! chaire la sévérité dattilude; la souveraine puis-
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sance du geste quand il est simple et vrai ; la passion, non pas tapageuse et essoufflée, mais fîère, dominatrice, tour à tour mordante et généreuse, toujours convaincue ; et cette science large, haute, libérale qui, loin d'exclure, appelle tout à son aide pour pénétrer' et convaincre l'esprit, et qui ne s'épuise pas pendant une heure en raisonnements pour inviter notre raison à abdiquer?
Jeudi 20 mars. — A la Guerre, causé avec M. Guerry de l'influence de l'organisation, du libre arbitre, des jugements à cet égard. Il est tout étonné d'apprendre que je prends des notes sur mes rêves, que je fais des comptes rendus. Il en fait autant de son côté.
Après de longs échanges de remarques, il me dit qu'il a vu bien des gens de trente et quarante ans ne pas pouvoir soutenir comme moi une conversation philosophique aussi variée pendant plusieurs heures. Il m'encourage fort à persister dans la voie que j'ai adoptée. Nous nous entretenons sur l'avantage de ces conversations où l'on passe forcément ses troupes en revue.
M. Guerry, correspondant de l'Institut, est un philosophe distingué, chercheur, mais un peu positif. Lui me trouve trop d'idées, relativement aux observations que comporte mon âge.
11 voudrait que j'eusse une vue nette de mon programme.
Vendredi 21 mars. — Causé à la Guerre avec M. Guerrv de nos deux directions de recherches. J'accepte la hiographie comme pouvant me rensciffiior sur l'homme en i^fénéral, tout aussi bien que la physiologie, l'histoire naturelle ; j'accepte également la littérature sérieuse, llniedit qu'alors j'embrasse un travail que toutes les forces humaines réunies ne mettraient pas à lin. Je me défends. D'abord, je satisfais un besoin impérieux de curiosité ; ensuite, si mes recherches ont un champ très vaste, elles ont un seul but, l'homme, sa nature, ses destinées. Je n'ai que vingt et un ans, j'amasse des matériaux, j'étudie le plus de faits possible et rejette ceux que d'instinct je sens inutiles. (Juant à la biographie, par exemple, je ne prétends pas prendre connaissance des vies de tous les hommes illustres, mais seulement d'un petit nombre sur lesquels on ait des renseignements certains <^t nombreux.
La discussion déi^énère en un examen de la littérature ; M. Guerrv ne comprend (jnc la grande, celle de Hossuet et de Pascal. 11 i ralnl que je ne trouve son goût de statistique* bien sec. Gette petite préoccupation m'a frappé et llalté.
ANNÉE l85l 313
Je reviens du restaurant avec Legallais. Galerie d'Orléans, nous causions de l'inconvénient des confidences; elles soulagent un moment, puis vous laissent un regret, vous avez ôté à votre douleur une partie de sa dignité. Sortir de la réserve une fois vous mène à en sortir plusieurs; cela devient banal, vous n'avez rien à vous. Ce qui fait qu'on n'aime pas s'être confié, c'est l'impuissance du langage pour rendre convenablement ce qu'on éprouve et le manque de préparation de l'auditeur. On sent qu'on s'est présenté défavorablement sous un faux jour, on est humilié, on souffre.
Dimanche 23 mars. — Legallais m'accompagne jusqu'au quai Saint-Michel à huit heures. Soirée chez M. Binochet avec Gourbebaisse, Rossignol et un étudiant de Bonn.
Gausé à propos de Lacordaire du péché originel, de la grâce, de l'inégalité; puis de la guerre sociale, de la solidarité des peuples.
L'étudiant, qui est ami du général Klapka en ce moment à Paris, déclarait que, sans la guerre, les peuples ne peuvent s'affranchir.
Binochet disait que la France devait, par humanité et par intérêt, seconder les nationalités qui se soulèveraient.
Je m'élève contre cette doctrine et fais un très long et très animé discours sur cette thèse
314 SOLN L:M1{^ D UN PARISIEN
que la LTucrre, pas plus que la iruillotine, ne saurait être un instrument de liberté ; que l'histoire, comme la vie ]irivée.nous enseigne que la violence, la brutalité, le mépris de la vie humaine ne produisent que de funestes résultats. Ce n'est pas en brisant des visacres à coups de crosse qu'on asseoit la liberté et la fraternité. Plus les devoirs deviennent trénéraux, plus ils j^erdent de leur sûreté. Un homme qu'on assassine et que je ne puis sauver qu'en tuant l'assassin me présente un devoir simple et clair à remplir, il n'y a qu'un moyen d'appliquer le remède ; mais une nation opprimée, c'est tout autre chose. Il y a mille moyens imprévus qui peuvent lui venir en aide, et de plus le meilleur r<Mnède, j'ii^nore absolument quel il est tant il y a de complications et d'obscurité dans un tel fait. Je ne peux construire de fornmle pour limiter la violence morale; mais pour la violence physique, c'est l'inviolabilité tle la vie humaine. Je suis là sur un terrain que je sens être inébranlable. Je pense comme (lervantès, comme Vincent de Paul (jui. esclaves à Tunis ou à Alger, ne tuaient pas leurs oppresseurs, mais risquaient leur vie pour retrouver la liberté. On me couperait par morctîaux plul(')t (pie de me faire sit;ner une i,^uerre dinv.ision en faveur de la liberté.
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Jeudi 3 avril. — Parti à huit heures pour Versailles par la rive gauche. Temps nuageux et froid.
Plaine de Satory, semeurs jetant au loin la graine ; c'est la première fois que je vois semer. Ces hommes marchant à grands pas, une moitié du corps fondue dans la terre brune, l'autre se détachant sur un ciel gris et froid et lançant une féconde poussière à leur gauche, cela est d'un singulier effet. Je m'étonnais que le grain se répandît aussi également sur les sillons. Redescendu le bois, cueilli un bourgeon de noisetier. Longéla pièce d'eau des Suisses. L'eau, chassée par le vent, bruissaitdans les roseaux.
A la mairie, le commis pressé me prie de copier l'acte de mariage de ma mère, au registre de 1816. Impression que me produit cette page au bas de laquelle sont les signatures de mon père, de ma mère et des témoins. Ouelles étaient leurs pensées en signant cela, il y a trente-cinq ans ?
Le Musée est fermé; néanmoins j'obtiens de le visiter. Vu pour la première fois les portraits du dernier étage, magnifique collection. On se croit déplacé dans le temps. Un Anglais qui était avec moi, se trouvant au milieu de la salle de spectacle, après un examen de plus de dix minutes, m'a demandé si ce n'était pas la chapelle !
Kevenu à Paris par la rive droite. Le soleil s'était levé. Tenu tout le temps la tête à la por-
tière, le vent in'étoufTait. Beaux horizons. Difficulté à ivconnaître les lieux dès qu'on est à quelques pieds au-dessus du sol,
Mercredi 16 avril. — Loué le premier ouvrage en prose de Théophile Gautier. Lu devant ma fenêtre ouverte la singulière préface de ce livre.
L'auteur veut à toute force être original, il y parvient par-ci par-là.
Jeudi 17 avril. — .le suis ai-rèté rue Richelieu par M. Aveline. 11 y a un an et plus que je ne l'avais vu. Nous nous témoignons un vif plaisir de celt(î rencontre. 11 est revenu d'Anurleterre depuis trois mois, est précej)t(Mir du lils de M. Pozzo di Borgo. Causé de notre situation, de nos travaux. Nous convenons de venir au même restaurant. J«' Tirai prendre mercredi ou jeudi dans sa chambre. ^L Aveline est un esprit sérieux, et je lui (lois {]r la nn^onnaissance, pour d'ohiigi'nntrs Icrons cju il m'a doniH'cs en i'^^i7.
.le monte* chez Legallais, rue de Kivoli. 11 était sur le l)alcon avec un capitaine de chasseurs et un rmployé au Conseil diktat, goûtant l'admirahlc vue cpi'oii a tic cet rndroit. Lrur diiirr était inh'iiompu.
Legallais me demande si je veux aller à Notre-
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Dame, entendre Ravignan. J'accepte, voulant connaître ce prédicateur fort vanté.
J'assiste à la fin du dîner. Le capitaine jetait ses os de gigot au nez des cochers de fiacre et disait préférer de beaucoup Lacordaire à Ligier. L'employé assurait pouvoir lire les journaux étrangers dans leur langue et trouvait Lacordaire socialiste. Sorti avec Legallais, je raille remployé. Il paraît qu'il a été légitimiste, républicain, puis décoréen Juin, enfin réactionnaire.
Nous pénétrons dans le chœur de Notre-Dame. Une lampe me gênait pour voir Ravignan, mais je distinguais très bien son attitude et ses gestes. Sa tenue ne me plaît pas, c'est celle « d'un cœur dévoré d'amour et d'extase ». Il lance sa poitrine en avant, procède par oh ! et par ah ! projette ses bras dans toutes les directions. Sa voix, psalmodiée comme celle de tous les prédicateurs de village, nuit beaucoup à Tintelligibilité du discours. Les lambeaux qui me sont parvenus sont bien, il paraît convaincu ; mais pourquoi donc alors ce débordement de gestes et d'exclamations? Ou il y a loin de là à la dignité, à la persuasion contenue, à la mâle et fière attitude de Lacordaire.
Je disais cela en revenant à Legallais. Je regrette de voir des hommes de talent, d'esprit, de cœur, employer à l'égard de la divinité ces expressions amollissantes, énervantes, féminines, que les mystiques et Mme Guyon aiment avec prédilection. Pourquoi se servir des mômes mots
318 SOrVENIB«î D UN PARISIEN
pour parler à Dieu que pour parler à son amant? Ce n'est digne ni de Thomme ni de Dieu. L'émo tion inlérieure convi<Mil à crlni (|iii prio, mais non pas celle pantomime et ces expressions exagérées, qu'un litléraleur doit taxer (TalTrlerie, un philosophe d'afTectation, <'t un icligieux d'idolAlrie. Bossuet ne devait pas parler ainsi, les Pères non plus. Il y a loin de la noble simplicité du Paler à tous ces actes d'amour qui remplissent les livres de prières, oii les mots de divin cœur de Marie, de doux Jésus, se rencontrent à chaque ligne.
On ne saurait croire quelle funeste inlluence cela exerce. Des discours cela j)asse dans les actions, on se contente de l'extérieur; pour deux hommes convaincus il y a cent hypocrites. Cela éloigne une l'ouïe de gens qui seraient religieux. L'homme doit être vrai et ne jamais faire d'elTorts. L'humilité le grandit, mais non le délire et les transports extérieurs d'un amour divin qui ressemble trait pour traita un amour humain, et que bien peu peuvent ressentir véritablement.
Vendredi 18 avril. — Legallais m'attendait à la porte du Minislér<\ il faisait beau, l'air étail tiède, nous nous souuu(\s décidés pour les bois.
Passé par le Champ de Mars, Grenelle, les bords de la Seine. Nous riions de ce qu'avait de très peu champêtre le pays (|ue nous parcou-
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rions; nous n'avions tout autour de nous que des terrains semés d'écaillés d'huîtres et de tessons. Nous trouvâmes pour siège la margelle d'un puits fermé d\me plaque de fer. Comment faire de cela une idylle? Au lieu de la senteur si douce des forêts, une odeur épouvantable de colle forte venait vous saisir à la gorge. Un chasseur à pied tenant dans ses bras quelque gothon mêlait sa moralité à la sereine beauté de ce paysage.
Près de Sèvres, nous nous assîmes à la porte d'un hôtel, puis nous gagnâmes Saint-Cloud. Une fois dans le parc nous étions sauvés. Nous nous enfonçons dans les massifs ; bouquets de violettes et de coucous ; araignées et punaises rouges ; pas un endroit pour s'asseoir. Cette fois nous appelions à grands cris le secours de la civilisation.
Vers cinq heures nous allons par erreur à la station de Mlle d'Avray, le convoi venait de passer, deux heures à attendre. Nous gagnons la grille de Ville d'Avray à travers de petites maisonnettes enfouies dans la verdure, puis nous traversons le parc de Saint-Cloud pour arriver à la gare. Soirée délicieuse, cette partie du parc est réservée et pleine de charme. Troupeaux nombreux de biches galopant en lignes brisées. Tristesse et gravité des campagnes à Tentrée de la nuit. J'en faisais la remarque à Legallais. Je me rappelais la soirée passée avec Couvelet à Asnières.
320 SOirS'ENIRS D TN PARISIEN
La pluie comiiiencc, le convoi s'avance majestueusement hors de la voûte. Arrivé à huit heures au restaurant. Forcé de faire maigre après douze heures déjeune; les ceufs mêmes sont défendus !
Samedi 19 avril. — A cinq heures, je vais au Café Militaire, vis-à-vis le \'al-de-Grâce. Henri Charonnet y avait loué une chambre pour deux jours, et fêlait cette courte sortie par un petit banquet.
Je trouve autour de son lit son frère, Raymond et Dugès. Nous dînons gaiement et prolongeons la soirée jusqu'à plus de onze heures. Charles était fort amusant ce soir. A propos de la ménagerie du capitaine Huguet de Massilia, nous entamons le chapitre si curieux des iiKPurs et de rintelligence des animaux. Dugès et moi apportions le plus fort contingent cranecdoles. L'intérêt était si vif qu'un murmure s'est fait entendre (piand il s'est agi de lever le siège et d'interrompre nos réflexions philosophiques sur l'animalité.
Pâques 20 avril. — II pl<Mivail; je sors j)our all(M' trouver mes acolyt(\s d'hier soir, ayant renoncé à Genlilly.
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J'entre à Saint-Sulpice pour prendre ma part de la grande fête du jour. J'aperçois dans la galerie de droite des robes blanches, des fleurs d'oranger. Je m'avance : c'était un cercueil. Un prêtre se hâtait de le bénir. Cette jeune morte manquait d'à-propos.
Mon cœur s'est serré ; je la supposais déshéritée pendant sa vie de tous les dons de la nature et de l'esprit, et ma pitié pour elle s'en augmentait encore. Je me suis enfui, les larmes débordaient. J'ai eu toutes les peines du monde à rentrer mes sombres idées en traversant le Luxembourg.
Passé la journée avec les deux Gharonnet, Raymond et Dugès. Conversations décousues.
Le soir je dicte à Charles Desprez les Fourches caudines \ il ne pouvait dissimuler sa joie. Par mes questions continuelles, je l'oblige à se rendre compte. Quel système d'éducation, bon Dieu ! Pauvres enfants ! Je lui apprends une prière qu'il trouve charmante.
Cela m'amusait tellement que, malgré ma fatigue, je suis resté jusqu'à près de dix heures à redresser ses petites et spirituelles idées. Je l'ai amené même à réfléchir sur la mort ; il s'est très bien frappé de celte pensée qu'à ton le minute on peut mourir, et faisait des remarques fort intelligentes, sinon profondes.
322 soTvrMRs n IN p>nisir\
Jeudi 24 avril. — Été attendre M. Avrliiiechez lui, rue de Beaune. Il y avait sur la table Bossuel. Fontenelle, Thierrv-
Causé histoire, j)hilosophie de l'histoire. Je lui fais remarquer que nous marchons sur deux routes distinctes mais parallèles, puisque je m'occupe de la philosophie appliquée à l'individu, et lui appliquée à l'espèce. C'est ainsi que les naturalistes, les médecins, les biographes, les poètes sont de mon domaine, tandis que les métaphysiciens, les historiens, les politiques sont du sien. Nous ne nous rencontrons que sur la morale, terrain neutre. Ce choix d'études, je n en ai pas été maître, j'y suis entraîné par ma nature : le problèmt* de l'homme me paraît plus importiint que celui de la société.
Causé aussi de Joseph de Maislre; nous nous entendons bien sur celte fougueuse et volontaire intelligence, malheureusement trop absolue, trop entière, mais pleine de vives lueurs.
Vendredi 25 avril. — Lu au lit la Presse.
La bvfure de cette feuille est pour moi, chaque malin, \\\\ sujet de douloureuses méditations, .h* ne |»arle pas de la partie polititpie. traitée en général avec assez de bon sens poui* ne un- pas crisper, mais dr ht pailie des crimes, suicides, accidents. C'est là ipi'à mon réveil, ^ heure fixe, l'humanilé m'appoilr la relation de quelques-
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unes de ses douleurs, de quelques-uns de ses désespoirs de la veille.
Oh ! le journal ! les faits divers ! quel cours pratique de philosophie ! que de leçons ! que de confirmations ! que d'ébranlements !
Ce qui surtout donne aux faits relatés une puissance de réalité qui saisit l'imagination, c'est précisément leur actualité. En effet, au moment où vous recueillez rar2:ument, il est encore tout chaud. Entre le fait accompli hier et le fait historique, il y a toute la distance d'un cadavre à une urne pleine de cendres. Pour se ]iénétrer du premier, votre esprit n'a presque aucun travail à faire, il n'a rien à recomposer; le fait est là étendu devant lui, il n'a plus qu'à tirer les conséquences.
Le soir, grande discussion sur le christianisme. Je déclare mon peu de sympathie pour ceux qui attaquent la religion par voie de ridicule ou de mépris; je prouve qu'elle est d'un grand soutien.
Lundi 28 avril. — Les ténèbres arrivées, je me suis perdu, en regardant le ciel encore éclairé, dans des méditations sans fin sur ce qui nous attend après la mort. J'étais saisi de cette idée qu'à tout moment nous pouvons nous attendre à passer dans ce monde inconnu à l'égard duquel toutes les forces de notre imagination ne nous sont d'aucune aide.
Au moment où la poitrine de cet homme est broyée sous la roue d'un char, qu'est-il? Napoléon, pondant toute la journée du 4 Mai. ne donnait aucun siijne de \'n\ il n'était pourtant pas dans l'autre monde. La vie est capable de plus ou de moins, la vie de l'âme est comme la chaleur du corps, elle se dissipe par degrés; qu'estce donc que l'âme quand elle n'est pas absolument morte à la terre et qu'elle agonise ? Ceux qui en reviennent disent que c'était le sommeil de plus en plus intense à mesure ipi'ils approchaient de ce qu'on appelle la mort. L'àme sans corps, est-ce nous? Puis-je me séjiarer de mon corps et être?... .le ne sais, mais j'espère, je crois survivre. Je prie.
Jeudi 1' 'mai. — Lu à la Guerre, dans le /^/.s'cours sur l liisloire universelle, la fin de la première pnrfir. h's l^poques, qui va jusqu'à C.harlemagno; (Mdain«'' la dcuxiénn* parti(\ Suite delà Religion; j<* m'arrête à Abraham.
Cotlr dcuxièni'^ pai'tie.cpii n «'st pln> un abrég»', (\sl mirnx t'^crite; il y ;ï un véritable talent et uno iiuptMieusr a>>iiiaiu'«' tiaiis \o dévt'loppr- HHMll (le h) (locliiiic.
Samedi 3 mai. — Ln sortant du Ministère, été
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examiner les préparatifs pour la fête de demain. C'est assez mesquin; des portiques de carton circulaires devant l'Assemblée; des rochers en toile peinte amonce'lés en amont du pont de la Concorde.
Ce qu'il y a de mieux c'est une suite de grandes statues aux Champs-Elysées ; il y en a de bien exécutées entre autres un Jean-Bart de Corporandi. Je voudrais que Ton ornât ainsi toute l'avenue de statues des grands hommes ; TArc de Triomphe terminerait bien une telle voie triomphale. On ne saurait trop exciter chez un peuple les pensées morales.
M. Aveline arrive au restaurant comme j'achevais un feuilleton de Marco Saint-Hilaire sur le collège Louis-le-Grand lors de la prise de Paris en 1814. Causé avec animation de Victor Hugo ; M. Aveline distingue l'auteur de l'homme qu'il tient pour un misérable. Je le défends avec la plus grande chaleur, connaît-on ses mobiles ? Quels commérages de portières balanceront le magnifique témoignage de ses œuvres et de sa vie publique ? Je ne comprends pas qu'ayant une pareille idée de lui, M. Aveline admire ses poésies et n'étouffe pas de rire en les lisant. Je déclare que, pour moi, je crois pouvoir juger un écrivain assez sûrement pour en dire ce que Montaigne disait de La Boétie. Quelle funeste erreur de croire que d'un ouvrage de poésies intimes on ne peut rien conclure sur le caractère de son auteur !
a2t"> SOUVEMH.S D UN PAHISILN
Dimanche 4 mai. — Fêle publiqu«\ Je lis à hîiiibi vuix la |néfac(' des Feuilles d Automne^ m'en servant coiiuiie de inacliine de j^uerre contre les détractcnirs du i^iand poète. Hossii^nol et Legallais, qui étaient en frir, riaient de mon sérieux, trouvant sans doute que calomnier le caractère des écrivains ne tire pas à conséquence.
Je vais au Val-de-Grâce. Charles Charonnel arrive peu après moi.
Nous nous en allons à trois heures et demie. Je quitte le malade comme si nous devions nous revoir dimanche; il sera peut-èlre parti. Je lui ai seulement recommandé de ni'écriiiî le hulhîtin de sa santé au moins tous les quinze jours. Son regard me remercie de Tinsislance que je mets à cette recommandation.
Nous gagnons avec son frère la porte Sainl- Martin par une phii».' continuelle. Après ijuelques mots sérieux sur Henri, la gaieté communicative de (Iharics reprend le dessus. Nous parlons des méthodes d'éducation. Je lui cite les remarques que j'ai faites sur le ]>etit Desprez ; «dles l'intéressent beaucoup. Nous convenons des moyens de nous retrouver dorénavant, maint(Miant que le chevet de son frère ne sera plus notre lieu naturel de réunion.
Le soir, je liouve Perrodil au coin du feu. Causé ton II' la soirée du caractère des femmes «Ml amolli', (les l'oiuans. Il me contait lu Sulamandie quand les fusées du feu d'art i lice sont
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venues éclairer le ciel couvert de nuages. Son récit se trouvait à chaque instant coupé ; nous riions.
Je le quitte à neuf heures et demie et rentre par les quais ; les lampions s'éteignaient sous la pluie ; un monde fou ; cascade éclairée par de faux reilets intermittents.
Lundi 5 mai. — Napoléon aurait quatre-vingt deux ans ! L'imagination s'étend à Tinfmi en pensant à ce que serait sa gloire, s'il avait régné jusqu'à présent.
Nous causions hier de cela avec Charles Charonnet. Nous nous demandions si nous ne préférions pas l'image que nous avons de l'Empereur, à la vue que nous pourrions avoir d'un vieux Gharlemagne toujours puissant, toujours heureux. Quel que fût son génie, auraitil pu remplir d'actions sublimes l'immense espace qui nous sépare de lui ? Je ne le pense pas.
Mardi 6 mai. — Lu au matin les poésies de Segrais ; elles me font plaisir.
La morale rimée de Mme Deshoulières est d'un banal désespérant. Pas une seule de ses soi-disant poésies qui me convienne.
Il n'en est pas ainsi de Chaulieu dont je remarque les vers sur la mort.
Achevé Forlanio de Théophilo Gantier cpii ne voit de jouissances pour les riches ([ue les femmes, le vin et les objets d art. Ce roman ne vaut rien.
Dimanche 11 mai. — .1^ dis adieu 5 Henri Charonnet, qui part celle semaine, d'un Ion dégagé qui nélail pas de mise en pareille circonstance. C'est même en plaisantant que je lui renouvelai devant son frère mes recommandalions de dimanche dernier, de m'écrire le bulletin de sa santé au moins tous les quinze jours. Il j)arul étonné et je ne l'étais pas moins qur lui : ]c riais rt j'avais la crainte de ne le plus revoir 1
Après dîner, je vais aux renseignements sur X'ictor Hugo, auprès de sa laveuse de vaisselle. Conversation sans pareille :
« Vous avez habité le quartier de .M. \ ictor Hugo?
— Parbleu ! puisque je suis la portière de MlleDrouel.
— Est-il vrai que c'est sa maîtresse?
— Dame ! puisqu'il ne manque pas un jour à venir la voir.
— Comment ! tous les jours?
— (hii. tous les jours; il l'emmène n la
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Chambre dans une voiture à remiser, puis ils reviennent à onze heures du soir, tous deux seuls. Il la quitte à minuit. Je ne sais pas s'il a la teigne, mais il note jamais son chapeau. Les autres disent: Cordon, s'il vous plaît; lui, il vous dit : Cordon, à peine si on l'entend. D'abord, il a l'air d'une bête, la tète baissée, le mouchoir à la bouche. Quand je l'entends, je dis toujours: V'ià l'imbécile qui vient! Ma précédente, il l'a fait renvoyer pour avoir dit ça; mais moi, une fois je lui ai dit au bas de l'escalier : Monsieur, on dit s'il vous plaît, au moins.
— Sa femme voit Mlle Drouet?
— Oui ; elle est si bête cette femme-là ! Par exemple, elle est plus gentille de figure que Mlle Drouet, qui est laide.
— Est-ce que Mlle Drouet est bête?
— Oh ! non, c'est une femme qu'a bien de l'expression. C'est elle qui lui conseille tout en politique, aussi il n'y a pas de danger qu'il aille à la Chambre sans elle. Il la voit depuis plus de trente ans. Elle est femme d'un perruquier, à ce qu'on dit ; pas un perruquier en boutique, un coiffeur. Elle lui envoie de l'argent, pour qu'il ne dise rien. Après ça, je ne l'ai pas vu.
— Est-ce qu'elle se fait entretenirpar M. Hugo?
— Ah ben oui ! c'est plutôt elle qui l'entretient. Elle est riche, elle a été comédienne. Chez elle, plafond, plancher, tout est en perles. Il y a des statues tout en perles, sur les tapisseries,
330 SOUVENIHS D UN PARIRIKN
VOUS entendez. Elle est joliment dmle, allez; le matin, elle lait mettre tout son lit à la fenêtre, <lrafKS. couvertures, tout. Je no sais pas comm»'nl la police ne renipcclie pa^-. I']ll*' est joliment bonne pour les pauvres, ali î poui- cela, jamais elle n'en a renvoyé un seul sans lui rien donner. L'autre jour, elle m'a tlit: « Louise, voyez-donc ce qu'a cette petite fille (jui pleure. » — « Elle a perdu dix sous. » Elle lui jette les dix sous. Des petits garçons se sont aperçus que la petite mentait et ont trouvé la pièce au fond de son panier. Ils l'ont rapportée à Mlle Drouet qui Ic'iii' a dit de partager.
— M. Victor Hugo est-il gém'reux?
— Lui, c'est un rat; jamais il ne donne un sou aux pauvres. Aussi je lui ai gardé une lettre sans la lui reineltre. Vous ne l'avez jamais vu? Ah bien ! j(^ vous dis, il a lair d'une bète; il a toujours un li\re ou un rouleau sous \ç bras.
— Est-ce que sa fille vient chez Mlle Drouet?
— Je ne l'ai jamais vue, ni les garçons non plus. 11 ne vient que madame; encore je ne l'ai jamais vue qu'en côté.
— Esl-ce qu'il ne jiaie pas ses fournisseurs?
— J'en sais rien. Moi, il m'a toujours payé ce qu'il me doit. (Ihez Mlb^ Drouet, c'est verrouillé; il y a une grande barre de fer en liavers de la porte, tlouble vernni ; on ne l'enlèvera pas, aile/, !
— \ oil-cll(» (pielqu un ?
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— Ah ben oui ! pas un chat, il n'y a pas de danger ! »
Rien ne peut rendre ce qu'avaient de piquant les propos de cette femme; cette grande figure, qui a pour moi les proportions d'une figure historique, ce génie plein de cœur, cette intelligence presque surhumaine, m'arrivant avec les coups de pinceau et le visa d'une portière d'Henri Monnier !
Quand elle me raconta qu'elle ne peut s'empêcher de dire en entendant sur l'escalier le pas de Victor Hugo : « V'ià l'imbécile qui descend !» je me crus en présence de cette servante de La Fontaine disant de son maître : « Il est plus béte que méchant ! »
Lundi 12 mai. — La correspondance de Montesquieu ne comprend que quatre-vingt-huit pages. Elle suffit pour montrer son esprit, son jugement. Elle est féconde en points de comparaison avec celle de Voltaire.
Son portrait par lui-même m'a plu infiniment, c'est plein de finesse et d'observation profonde. Ses pensées sont toutes remarquables, avec un tour ordinairement malin et paradoxal.
Jeudi 15 mai. — I^éveillé en sursaul par la sonnette.
J'étais à Modène, assis sur une })lag<% ayant derrière moi le plus spl<Midide horizon de clochers, de temples, un déharcadère de» chemin de Ter: et devant moi une mer (pii coulait comme un lleuve. Jetais avec quelcpi un, nous attendions l'arrivée d'un vaisseau anglais dans le port.
Pourquoi rèvais-je voyage? (Icla ne se raj)porte à rien d'hier, mais à ma conversation avec M. Aveline. C/esl une pi(niv<' de i>hisque l'on rêve presque toujours à piopos (h's impressions de lavant-veille, ('/est une de mes plus vieilles remaiMjues. Mais ])Ourquoi Modène ? Du diahle si j'ai jamais pensé à celte ville.
Dimanche 18 mai. — Chez Penodil, à peine étendu sur h» (\'\useusc, GaulicM* nous a a\()u«'' (|u il ('l.nl rongé d'un innn<Mist' eiiinii doid rii'n ne [)ouvail \r lirn- pni-ec (|ir;ui<-nn l»ul ne le tentait; i\ur la l'emmc n'avait rien qui |tùl l'occuper, que la I'oiMuik^ seule «Mil pu lui apporter le hoidieui' pai'ce «pi il iTeùl eu ainsi aucune fatigue.
Je le raille eu lui disaiii «piil parle comme un élève de ilK'loiitpie (pii \a passer en j)hilosophie, que rien u'esl jdus banal, (piil ii a vncore rien éprouv('' et «pi il se cïoil hlasé sur tonl. Je lui démonli«' «pie la lorluiu' m» ferait «pi ajouiei- à s«'s ennuis; cpie la seul»» sauve*-
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garde, c'est ractivité de l'esprit à la poursuite d'un but, quel qu'il soit. Le chasseur qui passe une demi-journée à courir après un lièvre n'en achèterait certes pas un sur l'étal d'un marchand. Nous avons tous notre lièvre; tu l'auras tôt ou tard. Je ne vois guère, à cause de l'habitude d'engourdissement que tu as prise, qu'une secousse assez vive, comme une balle ou une passion, qui te puisse tirer delà; mais cela arrivera
— Une balle ! Tu es bien sûr que Gaulier estropié et Gaulier mort c'est la même chose : je me brûle la cervelle. Quant à une passion, j'en suis incapable.
— La capacité viendra. Si tu avais été à Constantinople, tu serais tombé aux pieds de la première odalisque venue. Tu as vu trois ou quatre femmes dans ta vie et te figures qu'il n'y en a pas d'autres. Tu dis qu'aucune douleur ne te peut arriver, as-tu donc déjà connu toutes les douleurs possibles? Sais-tu ce que c'est que d'être trahi par l'amilié? Sais-tu ce que c'est que de perdre un enfant?
— Mais il me semble que peu d'individus...
— Ci'ois-lu seulement que si, en rentrant ce soir, tu recevais l'avis ([ue quatre ou cinq de tes connaissances sont mortes, tu n'aurais pas de tristesse?
334 SOUVENÎPf? D CN PARISIEV
Vendredi 23 mai. — Loîrallais vont voir le Tpnij>Jo. Nous arrivons devant les fripiers. Je m extasie devant ce pOle-mèle d'objets et de défroques. L'habit d'un membre de l'Institut était à côté d'un habit d'arlequin ([iii cachait une étole de prêtre ; des bottes à la hussarde : un morceau de pourpre brodé d'abeilles impériales.
Après dîner, Perrodil et moi allons nous asseoir aux Tuileries sous le massif nord. Causé du mariage, du divorce, des lois qui sont faites pour la majorité, les êtres sensibles et intelligents étant la minorité. Devoirs du législateur de tiMidre jjlulol (pie d'atteindre, c'est-à-dire d'obtrnir jtai' les monirs plutôt que par les lois. De 1 adultère ; de sa gravité en tout temps et surtout dans la société mal constituée que nous avons. Des enfants dans le divorce.
Perrodil me trouvait trop avancé ; il n est ])as convaincu comme moi de l'immoralilé du mariage' dans les conditions de la société actuelle, où les conjoints s'unissent sans se connaître ; il ne voit cpie les inconvénients du divoi*ce. Loin de Ic^ iiici-, jr lui en signalais de nouveaux ; je pense (pic le <li\(irc<^ est une consécpicncc de I inicrdiclion des \ (ciix pripi'liicls, ccpciidaiil il c*s| indispensable que les lois v aj)porlcnl le plus d'jMdiaM's possible, cl «pic 1 inconi|iatiliilil«'' d luimciir s(mI |>arl'ailcmciil («lablic.
Selon Perrodil, le Icgislaleur n'a pas à s'in-
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quiéter des résultats moraux, mais seulemenl des résultats physiques ; qu'il n'y ait pas un seul coup de poing de donné, telle est la formule. Je lui montre que le moindre mal moral se traduit par un mal physique et que la formule ne le dispense pas de soumettre les lois politiques aux lois de la nature. Je ne veux pas non plus dinternat ; discussion.
Rentrés chez Perrodil, nous traduisons quelques pages de Marie Sliiart.
Dimanche 25 mai. — Perrodil émet cette helle idée que la vraie mission de Thomme est d'être le témoin de la nature qui n'existerait pas si elle n'avait un témoin ; qu'il fallait donc que l'homme fut là.
Mais, lui dis-je, crois-tu qu'il ne suffirait pas à la nature d'avoir le plus grand de tous les témoins, Dieu, son créateur, qui est aussi le témoin de l'homme et de cette âme que l'homme ne connaît qu'imparfaitement. Non, la nature n'a pas été faite pour Thomme, il en a profité : ce sont deux faits harmonieux coexistants, voilà tout. L'homme ne pouvait vivre sans la terre, mais hi terre pouvait exister sans lui. Et, quand on parle (h3 l'homme, ce n'est pas Lamartine, Victor Hugo, Napoléon, qu'il faut prendre pour types, c'est l'être moyen, c'est la vieille portière ratatinée dans sa loge, c'est l'enfant qui joue avec du sable.
'^•M^ souvENins n in parisien
l.a l(Mo (le Perrodil tourne, comine prise de vertige, quand il pense à tout cela ; et moi, je sens un obscurcissement comme celui (jue Ton é|)rouve en se fixant sur le soleil. Ces recherches nous sont interdites ; toutes les avenues de l'intelligence sur Dieu sont fermées d'une porte diaphane que la mort seule peut briser; des lueurs mêlées d'impossibilités, voilà tout. Je ne crois pas à la souveraineté de mon intelligence, bien que j'en sois quelque peu lier; mais quand je veux m'en servir pour mesurer ces grandes questions, je la rejette comme ferait celui à qui l'on donnerait un félu pour mesurer la circonférence du globe.
Vendredi 30 mai. — Aj>rès avoir dit adieu à Peiiudil cpii j);nl pour Sainl-HiMeuc, j(^ vais prendre [Rossignol |)()ui- assislei* au sei'uion du Père Piniau à Notre-Daine-de-Lorette. Nous sommes l)i<'n placés. Talent d'insinuation des feiniiies. rljrs voiil (li'oil an cluenr.
L ablx'' Piiihin esl jeiiiie, gi'aiid, foiM, cou flalhlèh'. H lions a paih' de lanionr de I «mifaid pour ses pareids cl x's IVèi'cs, alla<piaid la froidi'ur «pii lèLiiic anjimid Imi dans les familles. Son (l<''bil r>| plein, simple, s(M*i(Mix ; ses pensé«\s, jusies ri ('\j)iMni(''(^s aviH* chaleur. Son discours pratique ma |)lu singulièrement ; je n'y ai trouvé à reprendre que quelques dé-
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fauts de goût clans certaines plaisanteries railleuses et un peu de lourdeur dans la phrase. Ces défauts peuvent disparaître.
Samedi 31 mai. — Je lis à ma mère le premier chant du Poème de la Religion de Louis Racine. On dit que c'est monotone, mais cela l'est cent fois moins que la Henriade. J'ai trouvé bien ce premier chant; de belles et bonnes idées, d'heureuses expressions.
Lundi 9 juin. — Reçu une bonne lettre de Vuillemot.
En gagnant le Ministère, je pensais à ma situation d'esprit, la seule qui importe véritablement. Elle est aussi sereine que possible ; mes vieilles douleurs sont émoussées. A part quelques lettres d'amis de collège qui font événement dans ma solitude et les rares visites de ma mère, je suis entièrement séparé du monde, au point de vue des liaisons, de la dépendance, des gênantes relations, du terre-à-terre et surtout du temps mal employé. Mes passions, mon amour du grand et du beau, mes rages de dévouement et de tendresse, ont tous pris un libre et radieux essor dans le champ de l'imagination qui n'a pas de barrières. Je
Xm SOUVKMKS I) IN PNKISIEN
vis |)ar les livres, et c'est la seule manière de vivre (jiii ne laisse pas de vilaines traces; j'ai consnvc' loiilc ma puissance d'«'nlli(>usiasiin' cl (rin<li^iiali()ii, <'l j'y liens pnr-drssus hml. .I";ii des liouhles elîrayanls d"iiitelli«^ence, à 1 Cndroil des mystères de la vie et de la création ; mais là encore je suis sauvé par nux terreur même.
Je n'ai jamais douté de Dieu, j'ai seulement doute de ses vues sui- lliomme ; j'y reviens toujours, et ne m'éclaire jamais. Afllii^é d'un esprit qui tient compte de tout, je ne sais comment fondre ensend)le la visible Providence et 1 évidente fatalité; mon iina^ination, ravie d(*s sublimes spectacles que lui ollre la double nature physique et morale, est comme tirée par le pan de sa i-obc pai- ([n('l(|ii«' iiiclTaçable souvenir (le cabanon, d'IiOpilaL (1<^ ba^ne ; je vois bien Irs rosi^s, mais je voi^ aussi les c-licnillcs velues roulées dans Inu- sein ; je vois bien le génie, mais je vois I idiotisme qui le coudoie. Je me sens solidaire de loule la er/'alion, du sort de loul ètr(* auimt', même de l'ai^aii^ni'e (pie j'écrase eu obéissant à la loi dépouvante (pii est en moi.
Juin. — An musée éij^yptien, je n ai pu m enipècbertle rii-e(le\aiil > un i'ouel ioiiiiaire » sculpté (Ml irianil noir.
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Le statuaire a économisé la place et le talent de la façon la plus ingénieuse. Il a remarqué ({u'en asseyant son fonctionnaire, en lui mettant les genoux au menton et les bras croisés sur les genoux, cela formerait un cube à peu près parfait, la tète seule ressortant. Aussitôt remarqué, aussitôt fait ; le résultat dépasse tout ce qu'on peut imaginer. J'ai tourné cinq minutes autour sans comprendre.
Il y a du reste à côté (( un ingénieur » qui m'a empêché de reprendre mon sérieux.
Les Scènes de la Vie de Bohème
veulent peindre la vie des étudiants mauvais ton, toujours sans argent, s'empruntant l'un à l'autre ce qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre, mangeant à Tortoni ou sur le pouce, ayant un habit à toute fin. Malheureusement Mûrger n'est pas un Balzac, et ses personnages sont d'une insipide monotonie ; il fait revenir ses plaisanteries et ses expédients comme dans les tableaux découpés où l'on voit s'écouler à l'infini un régiment de dragons composé de seize cavaliers ; et puis, il écrit mal le français.
Je ne partage pas l'admiration de l'auteur pour ses étudiants demi-escrocs, demi-canailles, qui ne se relèvent même pas par un peu d'esprit. Les clercs de la Basoche valent mieux que cela.
340 SOIVEMRS D IN PARISIEN
Mercredi 9 juillet. — Lu du uiatin au soir les (•in(| derniers volumes de Munie-Chrisio. Cette lecture m'a passablement agité. Une seule fois pourtant, mes yeux se sont mouillés de larmes, mais jaieu de forts tremblements de nerfs i\i\ns le bas du corps.
J'aime ce roman, très défectueux sur la fin ; ce que j'y admire le plus, c'est cette j)ensée dominante de Monte-Cdiristo : « Mon Dieu, conservez-moi la mémoire. » C est une rare et l)elle chose en elTet qu'un homme qui se souvient, et qui a surtout assez d'indépendance pour agir selon ses souvenirs.
Les vencreances de Monte-Christo sont odieuses, quoique nul homme n eût mieux le droit de se venger, non pas seulement parer (|u'il laisse frapper des innocents autour des cou|)ablcs, mais parce que c'est une loi de la nature que les fautes des hommes ne doivent être |)unies que sur-le-ehanqi. Il n y a jamais d(^ prescription contre \o mépris, mais il y en a contre le chAtiment.
Monte-Chrislo ne tue pas directement ses ennemis, il fait pis, il les pousse à de nouveaux crimes.
Ce qu'on aime en lui, c'est sa puissance méritée, sa justice pour les bons, sa fermeté d'Ame et la durée de ses souvenirs.
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Jeudi 24 juillet. — Toute la nuit, sommeil fréquemment interrompu, mais sans agitation d esprit. J'étais seulement préoccupé du genre d émotions qu'allait me donner la cérémonie : Jeanne allait m'apparaître sous ce vêtement de mariée dont nous avions si souvent parlé ensemble, j'allais voir pour la première fois son kiiari et je craignais de lui trouver un extérieur désagréable. J'aime ces difficiles moments ; j'aime toute occasion de mesurer mon degré de force morale.
A neuf heures et demie, je suis monté en voiture rue de Sèvres. Une pluie torrentielle a commencé aussitôt et n'a cessé qu'à mon arrivée à la Maison-Blanche. Un ciel bleu, entouré à tous les horizons de nuages noirs, un soleil éclatant réfléchi par les toits et les pavés mouillés, m'ont éclairé jusqu'à la petite église de Gentilly dont le clocher en réparation ne montrait que la charpente.
L'église était solitaire, une paysanne priait dans un coin. Je me suis placé dans l'allée de gauche, assez loin de l'entrée pour voir s'avancer la mariée, assez près de l'autel pour ne rien perdre de la cérémonie. Il n'y avait rien de préparé que les deux sièges et deux flambeaux à l'entrée du chœur. L'église est très petite, deux beaux anges de plâtre inclinés aux deux côtés de l'autel en font le principal ornement. Un quart de sphère ou demi-coupole peinte en bleu avec des étoiles d'or surmonte grossière-
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nnMil l<* cliœiir. J'avais en face de moi un aulrl avec une belle statue de la \^iero:e soutiMianl un j)etit Jésus en cliruiise les deux pieds posés sur une boule du monde. Unv grosse femme vint, avec une petite tille» dans s«'s bras, se placer devant raulel ; l'enfant étonnée regarda la statue que sa mère lui nommait, puis, après quelques minutes de contem])lation muette, elle se retourna en criant. Sa mère l'emmena : je restai seul, méditant et priant.
Au bout d'un quart (riieure, je lus IroubI/* ])i\v (piebpies gamins qui fii'cul du biiiil en accouraid sur le seuil de l'églis*^ el en disant : Les voilà ! les voilà ! l n |)aysan en \<'ste se dii'igea \(Ms le choMu-, el icparui I instaid d'après en suisse avec sa liallebarib» ri achevan.t de se boulomu^i'. .lenlendis au deboivs un loulement <le voilure accueilli par les exclamations d(*s ijranuns. Je me sentis énni, le sanii: se retiia de mon visage.
La mariée enlra donnant le bras à son père ; jMus des officiers et da^ danu^s passèrent à ma gauche. Parmi eux était le mari ; je ne b^ vis (pie quand il eut ju'is sa j>lace. (Test nn homm«» assez grand, mince, clievenx noirs; sa figure m'écbappail en |i;ulie; sa lenue «''lail lies convenabb\ Le pirire à froid bombé, à haute taille, jxKssa en s(udan(* devant les assistants ; c'était le frère même d<' l't'^poux arriv(' i\\\ fond de la province pour cf'lébier le mariage. Le frère de la mariée vint me remercier (b* lui avoir appris le résultat de
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ses examens à Saint-Cyr et se plaça à côté de moi .
La cérémonie commença. Le prêtre adressa un petit discours aux deux époux. Les quatre feuilles de ce discours étaient placées dans un livre qu'il tenait ouvert. Il était très ému et s'interrompit plusieurs fois. J'entendis la majeure partie, et fus très satisfait. Il regagna l'autel.
Au moment du défilé pour aller déposer l'offrande, je m'aperçus qu'on faisait embrasser une patène de métal. Je baisai l'agneau gravé sur cette coupelle et j'entendis le prêtre murmurer : Pax teciim. Ce mot me frappa comme une réponse à mes préoccupations. Au moment où, selon l'antique usage, on place le poêle audessus des mariés, image sans doute du toit qu'ils vont habiter en commun, Louis me quitta pour aller le soutenir avec un autre jeune homme. Quand il revint, il me dit que sa sœur l'avait pressé de me venir chercher pour soutenir Tautre extrémité de l'étoffe mais qu'il n'avait pas eu le temps. La cérémonie s'acheva sans autre incident que le bruit de la médaille de mariage que Jeanne laissa tomber deux fois sur les dalles.
Tous les assistants se rendirent à la sacristie ; puis les mariés reparurent suivis de la famille. Je courus à la porte et arrivai en même temps qu'eux. Je passai devant le nouvel époux, et, prenant la nuun que sa femme me tendait : Jeanne, voulez-vous me pr('senter à votre mari comme votre ami le plus dévoué?... Il me salua deux fois sans trouver un mot, mais avec
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un franc sourire, «^Ue me pressa la main et ils sortirent df l'église.
Ma mère m'emmène à travers champs à sa nouvelle demeure. C'est une assez jolie nuuson avec un urand jardin. B(dl<' \uc du second étaije. C'est un peu isolé, et l'hiver ce sera bien triste.
En revenant, et depuis que j(^ suis rentré, j'éprouve un resserrement de la poitrine; je m'inquiète de rinlluence (juauront les minutes présentes sur l rxistence de Jeanne. J y pense avec une sollicitude craintive: je me rends ce témoignage qu'elle est aussi désintéressée qu'elle peut l'être, cette anxiété de l'ami et du conlident des quatre années écoulées.
Mon souhait hien sincère est que son mari se concilie son estime et son attachement : et, à cette In'ure décisive, j'adresse à Dieu uuvs virux de bonh«Mii* poin* cllr.
Vendredi 25 juillet. — A \[\ (incirc, an luiliini du laj)agc cl du !h)uI«'\ (M-scukmiI drs cartons, je lisais d(d)()ul l;i /Profession de foi du \'i<'iire savoijard. M. lîoisse ma appli(|in'' 1 «'pilhrlc d inq)avidnni.
Soirée au ceride de lecture. Je lis Honiliy Mes Hêcapiliilations, pi^^nière «'poipic. (',(da \a juscpTà la moil de sa (iancT'e Aidoinidle ( îr^'li y. En dépit de son style naît' ou boursouflé lardé
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de citations latines comme le style macaroniqiie, en dépit du faux goût et de la manie du bel esprit de T Empire, Bouilly conte avec intérêt. Le fond est charmant, la forme à peu près détestable. Il m'a ému.
En passant sur le pont national, admiré du côté de l'Arc de Triomphe des nuages noirs sur un ciel obscur, et cette chaîne d'étoiles qui brille le long des quais et sur le pont de la Concorde, formant dans le lit du fleuve une avenue de peupliers lumineux. Comme je me sens petit le soir !
Juillet. — Bernardin de Saint-Pierre m'enchante toujours. Ce poétique esprit a bien mérité son surnom d'amant de la nature. Il a en effet toutes les illusions de l'amour, et l'on ne peut s'empêcher parfois de sourire des erreurs d'une imagination trop ardente.
Dans ce grand procès intenté par les hommes à Tordre de l'univers il est l'avocat, le défenseur amoureux. Voltaire est le procureur général, l'accusaleur public, mais l'accusateur léger et emporté par une « ingouvernable malice ». Le plus superficiel des deux n'est pas l'avocat aux cheveux blonds, au visage ingénu; il a bien mieux observé que son bilieux et sarcastique adversaire. S'il est plus doux, il n'est pas moins ferme et il a une àme de poète mo-
3}r, SOUVENIRS n un parisien
driin' (jiie l'aulre ii'eul jamais, lîernardin est |)lein (le sagacité et d'élévation, il voit juste et, s'il roncliit témérairement, son examen est bien autrement compréhensif que celui de \'()ltaire. Seulement, fidèle à sa devise (juc tout est pour le mieux, il s'empresse trop de prendre tous les faits par le côté favorable. Il prétend justifier non seulement l'ensemble mais aussi les détails; de là ses fréquentes contradictions que le bandeau de l'amour l'empécbe seul de voir, caries pièces du procès sont par lui si bien étalées que le piddic n'est ]ias duj)e de ses ex|)lications.
.le vais prcndi'c deux on Irois rxrniplrs (Milrc mille. 11 iMMuarque que ('ciiains arbres aux AnliUes ont le pied d/'fendu par un cbardon épineux qui cil rend l'abord impossible. Comme il ap«Mroil dans le feuillage des milliers de nids, il n'br'site pas à dire (pie c(^ cbardon protège les O'ufs contre les carnassiers. .Ins(pi'ici l'interpn'talion esf acceptable; mais Hernardin, avec sa francbise babituelle, nous apprend (pu» les brandies de ces m(Mn(\^ arbres son! unies au sol par des racines natur(dl(*s «pii en londient sous forme de cordes de I;» gio^senr (\ \\\\ luyan Ac plniiH* el (pii \ienneiii s^MUMciner à lei'i'c. L aibrM» n a iuicnne odeur mais ses cordtîs sentent l'ail. H Sans doute, dit l>ernardin, (piand nn singe on autic animal grimpaid passe la nnil près <le cette écbelle naturelle, il est attiré par l'odeur, et s'aperçoit ipiil est nudtre de lu
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place malgré ses fortifications d'épines. Il va manger les œufs que la prévoyante nature lui a livrés. » J'espère que l'exemple est bien choisi. Voilà la nature qui d'une part défend les œufs, de l'autre les livre. Dans le premier cas, Saint- Pierre la trouve protectrice des oiseaux, dans le second, protectrice des singes. Ce que c'est qu'une tendre passion !
Il veut justifier de même jusqu'aux plus fugitifs éléments de l'animal, jusqu'aux taches de son pelage. « La nature, dit-il, a noirci le bout de la queue des hermines de Sibérie afin que ces petits animaux tout blancs marchant sur la neige, où ils laissent à peine les traces de leurs pattes, pussent se reconnaître lorsqu'ils vont à la suite les uns des autres, dans les reflets lumineux des longues nuits du Nord... »
Tousses afin que sont aussi bienveillants que celui-là, mais je ne poursuivrai pas cette critique. Cette indulgence qu'il a pour la nature, on se sent disposé à l'avoir pour lui, parce que la multitude de ses observations est prodigieuse et dénote une connaissance presque complète de ce que les hommes savent sur les animaux, les plantes, la mer et le sol; parce qu'il ne se trompe que dans les pourquoi et encore prend-il soin de n'avancer les choses que sous la forme dubitative recommandée par Montaigne; parce qu'enfin il veut prouver la bonté de Dieu envers les hommes et les autres créatures et que, dans une pareille tentative, loul lr( leur est son com-
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plice d'intention. (Jiiand il ne persuade pas, quand il se trompe, on s'attrislc» i\u lieu de railler, car on voudrait être convaincu pai- lui de la plus iinj)ortante des vérités. 11 va de ces causes qui honorent et protègent lavocat.
Pourtant encore une citation criti(jue parce quelle est plaisante. Il a cru reniartpier que dès que les hommes paraissent sur une terre déserte, la mer leur apporte des iles voisines de nouveaux végétaux. C'est ainsi que des noix de cocos ahordèreni une ii<' nouvellcmcnl ponjjlée près de Madagascar. Mais les colons la (juittèrent, taute de femmes et Saint-Pierre s'indigne de leur impatience, conxaincn, dit-il « (jue la Providence leur aurait envoya' des femmes, comme cllo l<Mn* avait envoyé des cocos ».
Vendredi 22 août. — Louis-Philippe comprenait ri'jnptTcnr. M n'a\ait pas la ni(MU<' poésie^ Ir nKMiir i^i'-nic sans donlc, mais il s"appli(|uait à iinilrr >on l)on sens adminisl i-atif, son esprit de piNJicc, son anionr des capacilcs ri son |)a- Iriolisinr. ( )n a clHM'i'lu'' à h' l'aiic ridicule, éli-oil. nu'sipiin ; (■"«'tait nn cspiil snp«'MM<Mir et une Amr justr ; s'il a\ ail r\r nn peu moins j)olitiqu(^, je dirais (|ue c'était un sage.
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Dimanche 31 août. — Je suis allé cette semaine à la séance annuelle de l'Académie française. La salle, circulaire, est placée sous la rotonde de l'Institut. Elle se partage en deux hémicycles ou amphithéâtres, l'un occupé par le public, l'autre par les quelques membres des cinq académies qui se résignent à venir honorer de leur présence cette froide cérémonie. La coupole n'a d'autre ornement que des aigles jaunes passant leurs corps dans des couronnes fanées. L'enceinte a quatre niches, contenant les statues en pied de Sully, Descartes, Bossuet et Fénelon. Pourquoi ceux-ci plutôt que d'autres? Je l'ignore.
Le public se compose des lauréats passés, présents et futurs, de dames bas-bleus, de professeurs émérites et de badauds.
Le bureau a trois places. Il était occupé ce jour-là à son centre par une forme de lourd négociant à favoris noirs, c'est le duc de Noailles, directeur de l'Académie. A sa droite, un individu à grosses paupières, à nez courbe et ostensible, à figure dégagée de toute expression, donnait aux assistants une idée assez exacte d'Ancelot. A sa gauche, un homme à tête grise entièrement rasée, à front fuyant, à visage pâli, plissé, hébété, à épaule difforme figurait le secrétaire perpétuel, N'illemain, esprit charmant caché sous un masque d'idiot qu'il ne peutjamais déposer !
Ces trois personnages sont les seuls que l'éti-
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quelle oblit^o à revêtir ce fameux liabit à paluies vertes que j'ai aduiin» à la port*^ d'un des IVipirTs «lu IVmj>l<\ < 7rsl siii- eux (jiir \a i-()iiI«m* riiil«'*r«''l <!r la s^'aiicf ; il> (MiniiiimiI la lioiiclir liMi ajursTauln', cl j)ins loiil sci'a dil, chacun se ruera au V(*sliaii'«' et aux voilures de place.
Parmi les uu^udires de l'Institut présents sur les banquettes de velours leuille-morte, j)armi ces médecins, ces artistes, ces savants, ces historiens, ces poètes, tous moins immortels et moins beaux les uns ipu^ les autres, mais offrant d'une manière i(h''alc lo jdus remarquable faisceau d'intellit^^ences qu'un pays puisse r«'uinir, mon attention ne s'est lixée que sur un seul dont les grandes moustaches blondes et la petite figure colorée rapjxdlent assez bien l'officiel* en reliaile. AncniK' d(''corali()n : un tibd de gib^l blaiie enlic le paidaloii el l'habil noii' à rever>: nue main appuy*'»^ siii- le bain* et le corps nouclialamment penché dans cettc^ direction. (!el homme sans aueum^ apparence, au milieu de Ions ce^ i»<Mish superbe allitude et à rubans rouges, c'est celui qui avec deux pouces de fer dans la main donne l'imiuortalité à l'inflividn l(^ pins obseni- el (pii n'a janmis abusé fie ce sublime pii\ilège pare<^ ipie sa conscien<'e (vsl aussi scrupuliMisi* (pie son g«''ine est téméraire parfois. \ icior llugo lui a i-endu deux fois honnuage : c'esl Dax id d'Angers, h» (b'sordonné slatuaire.
\ illeuiain, dans son rappoi't sur les motii's
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qui ont déterminé l'Académie dans le choix de ses récompenses, n'a pas été moins brillant qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse, alors qu'on s'entassait pour entendre ce maître de la critique dans la trop petite salle de la Sorbonne. Il apporte en aide aujourd'hui à son flexible talent des trésors d'expérience littéraire, sans qu'on puisse craindre un moment de voir s'alourdir sous tant d'érudition son esprit délicat et fin, son tact d'une étonnante sûreté. C'est avec une habileté sans égale qu'il triomphe des difficultés de cette tâche ingrate et périlleuse de rapporteur ; il amuse en dépit du sujet et parvient à dire la vérité aux auteurs sans blesser leur amour-propre et sans rien leur concéder. Cette fois, à propos du prix décerné à M. Henri Martin pour son histoire de Louis XIV, il est entré dans une discussion intéressante sur la morale en politique, il y a mis beaucoup de vivacité, d'autorité et même d'émotion. Il a rappelé le mot de Lanjuinais : « Pour être libre il faut savoir être juste... » Tout cela n'est que du bon sens, mais en politique personne n'en a de cette espèce et il est bon de le rappeler. Seulement Villemain luimême applique de travers ces sages maximes, c'est un politique très dur. Aussi revenons au littérateur.
Il a fait un bel éloge de Ilumboldl à propos d'une traduction du Cosmos^ couronnée. Puis, à propos de Pindare et de la poésie lyrique, il
a laissé écliappcr ce membre de phrase très travaillé : « La prose frantjaise enhardie par M de (Ihaleauhriand el agitée de nos jours par un si t^rand poète. » Ce mot « a*^ilée » a été fort reinai(pié, il donne mieux que bien des paroles une idée de la circonspection du rapporteur. Villemain ne se risque jamais, et en cela il est le digne successeur de Fontenelle. Toujours au premier rang, jamais en éclaireur. Quand il parle des vivants, il a l'air de patin«M' sur deux lignes de glace, les pieds lui brûlent. Sainte-Beuveest plus hardi, et je pense comme lui que le critique doit devancer roj)inion. Il faut laisser à chacun son lot. V^illemain est sans rival pour achever d'asseoir une réputation établie, surtout celle des prosateurs.
Après lui. Ancelot nous a In à propos de bottes une pièce de vers de sa faç;on sur Venise, d'une voix nette, lente et pleine d'aj)lomb. Ces vers sont suffisamm«Mit académiques pour ne ï)as entacher la nioileste célébrité de rauteui*. Villeniain écoutait, impénétrable, la lète renversée sur l'épaule gauche. Les honneurs de la séance lui restaient, sans contredit.
Quant à M. de Noailles, il nous a conté (tu mieux (pi'il a pu les actions vertueuses qui ont mérité le prix M ont h von. lardant de pointes anti-socialistes son laborieux discours.
A la sortie, je me suis placé, tians le vestibule, ilerrière le grand Ancelot pour entendre les ecunpliments que iiallaient pas manquei- de
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lui faire ses collègues. Je ne m'arrête pas sur cette scène comique ; on en a l'idée en se rappelant la fin d'un enterrement, au moment où chacun des invités vient processionnellement jeter quelques gouttes d'eau bénite sur le cercueil et se liAte de passer le goupillon au voisin. Ici, Ancelot figurait le cadavre ; les Immortels passaient, prenaient rapidement une figure émue, lui déposaient dans l'oreille un compliment, toujours le même, roulé sous un petit volume, et se dérobaient aux coquettes réponses du poète dont les yeux étaient mouillés d'orgueil.
Août. — J'étais sur un des talus du Champ de Mars, vers le milieu. Un volume de Barante me protégeait contre le soleil ardent. Dès quatre heures les volées de canon et le crépitement de la fusillade se sont fait entendre vers le Trocadéro, avec des redoublements subits interrompus de grands moments de silence. Le passage du pont m'a échappé mais j'ai commencé à goûter le spectacle quand j'ai vu revenir au pas accéléré les bataillons et au trot les escadrons des vaincus ; puis tout à coup, à l'entrée du pont sur le Champ de Mars, une nuée de tirailhnirs, et (hMTière, les détonations de Tartillerie. C'était un tintamarre et une fumée à rendre sourd et aveugle. Une brume rouge couvrait la
3r,4 SOUVENIRS d'un parisien
l>l;iino ;i iii<» u;mcli<' du coté (le l'École Militaire cl iiH'cachciil \a retraite. A n)a droite et devaiil les pièces enneinies s'ouvrait nu iiniiieiise espace vide préseiitaul les rellets Idcuàlres les plus singuliers et fumant couiine une terre de lahoui*. C'est là l'espace concédé à la mort enire deux armées, c'est là que se croisent les balles et les boulets. Le soleil s'abaissait on ce moment derrière le pont d'où débouchaient des colonnes d'infanterie et ^\c cavalerie aux ombres allongées. Au milieu de la fuiiH-c. les ai'lilleurs chargeaieiil, [mis i-cculaieul d un pas. Aloi's les pièces éclalai<Mil ;ivec une explosion, un jaillissement qui me faisaient sanler la |» iliine. An moment de la détonation, on voit sortir de la gueule de bronze une 1u(mu- vive (^t rougeàtre; puis un demi-cône de fumé(^ se loub^ contre terri! la base en avant et se relève en une muraille i-oussedn jdns bel etïet au soleil couchant . JNMidant tout ce tapage les dilIV'reids corps de troup(î s'étaient a\an<'<'s en l.icliani leurs coups de. l'nsil. Panvi'cs coups de l'nsil ! (m ne l(>s enleinlait seulenuMil pas! Tout à coup, les artilleurs imposaid silence à leni's canons, b's tirailleurs se rabattant sur les cotés, une colonne de chasscMU's à cheval se prés(Mila, lenaid loide la largeur i\{\ (ltiani|> (h' M;iis, puis elleparlil au pas, an Irol, an galop, le ceidi'e d<''bordanl les ailes, avec un élan iri'ésist ible. On est av(*rti d\\ nn)iiHMil où elle idieini l'ennenii par une cpon\:intabIe décharge qui 1<' doil briseï- en
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morceaux. Enfin on voit les chasseurs revenir en désordre, adossés à un mur mouvant de blanche poussière.
Mercredi 3 septembre. — Dans les Mémoires de Savary, j'achève ce qui concerne le duc d'Enghien et me pénètre davantage encore de cette pensée que Lamartine est menteur ou aveugle dans ses récits sur Bonaparte. Savary commandait Vincennes au moment de l'exécution du Prince, c'est lui qui en a rendu compte au Premier Consul et ce qu'il écrit est l'exact contre-pied de ce que raconte l'historien romancier. Je sais bien que Savary peut mentir, que tous les témoins peuvent mentir ; mais à qui pourtant s'en rapporter si ce n'est aux témoins, surtout quand leur témoignage concorde avec tout ce que l'on sait sur le caractère de Napoléon et avec ses paroles de Sainte-Hélène ?
Il demeure évident pour moi que les ordres du Premier Consul ont été dépassés dans cette circonstance par ceux qui, comme Talleyrand, avaient intérêt au crime et qu'une fois la chose faite, Bonaparte, quoique fort mécontent, n'a pas voulu punir ce qu'il croyait un excès de zèle. La preuve en est dans la grande surprise qu'il éprouva en apprenant de Savary la mort du Prince sans que celui-ci eût été confronté avec ceux <pii croyaient l'avoir vu chez Georges
3r>6 SOUVENIRS D UN PARISIEN
Cadoudal. Après avoir pressé Savary de ses interrogations, il le flxa avec des yeux de lynx et dit: « 11 y a là quelque chose qui me passe... Voilà un crime, et qui n*^ mène à ri«Mi. »
Lamartine dira à cola ([uo Bonaparte jouait la comédie !
Vendredi 5 septembre. — Dîné avec M. Légé. Il se plaignait dune indinérencc com|dél(^ pour toute espèce de question ; il no veut pins dire que des riens. Je le m(4s doux fois on contradiction avec ce principe et l'engage mémo à propos de Rossi et de Guizot dans une discussion sur 1(^ rôle de la Providence dans les événements hislorifpies. Il se perd dans des nuages métaphysi(juos. A propos d'ilugo, il a également un mouvement (rcs])rit.
Aussi en sortant dv lahlo il séciiait : « Diable de Boucher, il vioni dr \\\r fain* faiic une gymnastique î Sav(v.-vous tpio depuis ciiuj ans je n'ai jamais pensé autant quo ce soir ? .le Il (Ml puis plus, en vérité. Je non puis plus ! »
iSous nous proim^nons sur le boulevard. Devant un élalau:*^ d(^ livres, il s'arrol(\ il va en aohotor ; je me niocpio.
Mardi 9 septembre. — J'achève aux Tuileries
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la Correspondance de Bernardin de Saint-Pierre. Ravissant aspect du ciel et du jardin à la tombée de la nuit. Nuances de lilas, de violetrose du côté du couchant comme on n'en vit jamais. J'étais très pressé de finir mon livre mais ce beau ciel attirait forcément mes regards. Il faisait un peu froid; les bassins frissonnaient. Le château renvoyait les belles lueurs du couchant. Pont des Tuileries une large lune s'élevait au bout du quai et effaçait sous sa jaune lumière les tours de Notre-Dame perdues dans cette brume dorée. Des tons rouges bordaient l'horizon vers Passy.
Mercredi 10 septembre. — On répare le grand bassin des Tuileries. Admiré la situation de cet endroit, sorte de vase dont le bassin forme le fond, le ciel, la coupole et dont les parois sont de verdure.
Place de la Concorde, examiné curieusement Tune des fontaines, jaillissantes en ce moment, donné un souvenir à Thèbes en regardant l'obélisque, à Napoléon et à la rentrée de ses cendres en regardant l'Arc de Triomphe. Entrées de Marie-Louise et de la duchesse d'Orléans. Cette place est par ses souvenirs, sa beauté et tout ce qui l'entoure, la plus belle de toute la terre.
Sur le pont un spectacle inattendu s'est otTert à moi : le disque démesuré de la lune, d'une
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couleur étrnnge, était posé sur la crête dos Tuileries. H a disparu derrière le pavillon (pii, souibreencenioment, semblait dégager des lueurs effrayantes. Puis, peu à peu, cette espèce de météore a reparu au pignon du midi qui paraissait vomir des flammes. Je me suis décidé à quitter la place.
Dimanche 21 septembre. — On m'apj>orte le onzième volume de Thiers. Je suis sur la carte la campagne de Soult en Portugal, celle de Nej^ (Ml Galice, celle de Victor, Jourdan, Sébastiani sur le Tae:e. J'en étais à la bataille deTalavera, m'épouvanlani de tant de sang versé et songeant à TelVet d'une carti^ d'Iùn-oj^e «pii portelait des taches rouges à tous les endnuls où ont eu lien des engagenuMds emportant la inoit de plus d'un millier d'hommes.
Mardi 23 septembre. — Lu les lettres de Joseph de Maistre publiées récemment par son fils. Je sin"s gagné pai- l'admiration. J'en pnMids de nombieux extraits juscprà la gueii'e «l'Kspagne.
Quelle rigueur! (pu'lle clart»' î (pielle iudé- |)endance ! (pielle fougU(î et qu(d bonheur d'(^xplTssion ! (juc d'esprit et de bonté dans ses lettres privées !
A>"NÉE l85l 369
Vendredi 26 septembre. — A cinq heures du matin je suis éveillé brusquement par la s nnette. C'est Vuillemot avec ses malles. Matinée employée à reprendre le passé.
Le soir, causé avec lui une demi-heure en rentrant.
Dimanche 28 septembre. — Causé en déjeunant avec Vuillemot de la manière dont je comprends les études philosophiques en s'appuyant sur l'observation. Système de Gall.
Je l'accompagne à la place Vendôme. Regardé Napoléon pendant un quart d'heure. Par un phénomène assez rationnel, la statue s'est agrandie pour moi jusqu'à des proportions géantes. Des nuages blancs passaient au-dessus dans le ciel bleu et changeaient le fond sur lequel se détachait le bronze. Je songeais à la solitude de cette statue qui rappelle celle où Tadmiration place les grands hommes. Napoléon avec ses trois boulets, porté en l'air par son pilier de métal, n'est visité que par quelques moineaux qui y trouvent un lieu de repos. Je songeais à Tinfluence qu'exerce sur l'âme cette statue dominatrice ainsi placée, et combien elle a contribué à la gloire de TEmpereur. Je pensais aux siècles à venir; ce Napoléon c[ui n'est pas là depuis vingt ans, recevra bien des rayons de soleil, bien des coups de pluie
avaiil dVMre renversé. Je comparais l'intérieur (le la slaliic à rext(''i-i('iir. la loiiiic l'imaG^e, inyslèrr ! <'t celte autre loi'uie, c('ll<' aulre iiuai>e (jui esl aux Invalides roulé(^ dans du satin !
S'il y avait deux colonnes \'endoine, s'il y en avait quatre, on ne l(^s regarderait })as. Jai perdu l'admiration du lion, le jour où j'en ai vu cinq dans une même cage. Et riiomme ! comme c'est commun l'homme, qucdle valeur cela a-t-il? Cela naît, cela nieurl j)ar millions pour remplir une mission inconnue.
Mardi 30 septembre. — Dans ma lecture de \'oltaii'e j'ai Irouvi' aujourd'hui d(^s paiî:«*s ohscènes à un degré incroyable, us(/ue <i(l
naiiseam.
Dimanche 5 octobre. — .raccompauiie \'uillemot à la haiiière d'iîlurei-, causant à li-a\ei-s le Luxembourg de 1 iiib'i'ienr des j'amill(\s op|)os('' à r<\\t<''rieui'. (lue d 1i()ii(MM's mascpu'es «l'uu sourire! La forme, coinme dit Ih'idoison, il faut sau\ei- la lurme.
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Lundi 13 octobre. — Le défaut de notre société c'est que les carrières dites libérales sont obstruées par les intelligences moyennes, par celles que le commerce et Tindustrie réclament. Je crois que cela vient du faux système d'éducation actuelle : l'Etat tente par ses bourses et ses collèares et sort ainsi de la foule une masse d'individus non choisis, qui arrivent à dix-huit ans aussi peu intelligents qu'avant mais avec une mémoire un peu plus chargée de choses inutiles et la vanité que donne cette fausse instruction. Il y a dans la nature une certaine proportion de crétins, d'intelligences médiocres, d'intelligences supérieures, degénies. Une société reproduit ce fait. Les génies et les hautes intelligences sont en très petit nombre et n'excèdent jamais les besoins. Les médiocres forment la presque t talité du pays, la partie industrielle et commerçante. Enfin les crétins, les déshérités forment les manœuvres, les scieurs de pierre, les hommes de peine.
Or cet ordre admirable de la nature est brouillé. 11 faut tendre à y revenir. Je voudrais que l'Etat ne s'occupât que de mettre les intelligences de tout rang à portée de la nourriture intellectuelle sans les provoquer à y mordres c'est-à-dire qu'il apprît à lire et à écrire à tout le monde avec des notions de morale ou la connaissance de l'Evangile; puis qu'il n'apprît rien de plus mais qu'il multipliât les bibliothèques et donnât des facilités afin que les es-
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prits anicnls et curieux se pussent montrer, et il V «Ml a sous le haillon comme sous l'haliil ; que dans les villages et les villes les enfants de huit à dix ans les plus intelligents et les plus curieux fussent mis à mènn* île recevoir une instruction secondaire complètement réformée. En un mol le plan est d'empêcher qu'aucune vraie intelligence soit étouffée dons son germe, qu'une instruction appropri«''e soit donnée à tous ceux qui la tl('>irrnl sérieusement mais (pie pour tous les autics on se borne à l'éducation sans y ajouter une instruction dont ils ne tirent aucun autre fruil (pi'un orgueil im])uissant .
Qu'un laboureur ail de bons sciiliuienls, cju'il sache lire et écrin* j)our ne pas être dupé, (pi'il ail la scirnce h sa ])ortée, s'il vu vcul, c'esl là lout ce qu'il faul. Pour certains dt^grés d'industrie un peu |)lus d'inshnclion j)rali(pie est nécessaire, voilà loiil. ( l'csl à clKupir homme à sentir ses besoins iiddlrctuels, c'est h l'Etat à lui aj)lanir les obstacles et à ne l'aider (pu», dans la proj^orlion de s(*s succès.
Samedi 18 octobre. — Tiavaillé avec \'uillemol (|ni \a j)asser un cxanirn de lilh'ialurc el d'allemand, .b* Ini lis «pirhpn'^-nns de mes tragmetds sur b> slylc. 11 s'en étonne, il n'y a pas de (piui.
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Dîne avec Gaulicr et Perrodil. Gaulier me dit avec un beau sang-froid que la quantité de mes observations l'effraie, qu'il est découragé quand il me quitte d'être si en retard.
Dimanche 19 octobre. — Chaque écrivain a son groupe de lecteurs sympathiques ; ceux qui n'en sont pas doivent le respecter surtout si le groupe des admirateurs vrais est considérable.
Mardi 21 octobre. — Eugène Siie qui publie dans la Presse les Mémoires d'un mari baisse visiblement. Le roman systématique, le roman politique, le roman machine de guerre est une monstruosité. Ces mots jurent à côté l'un de l'autre.
J'ai trouvé Mlle Desprez toute en pleurs lisant l'amitié des deux jumeaux dans la Petite Fadette.
Discussion politique le soir avec Gaulicr et Perrodil sur la révision et surtout sur l'esclavage des partis. Je suis pour la révision de la constitution, je suis pour rindé[)en(lance absolue de chaque député et ne conçois pas qu'on enrégimente sa conscience. Toutes les institutions se trouvent faussées par les partis. Je nie
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qiir Ir snfTrai^e universel soit un droil iniliirel, c'est unr inslitulion logique dans le ras présent que j'accepleroinnie lemeilleurpis-aller, mais c'est si peu un droit que si j'avais une mesure des capacités j'écarterais les incapables, (domine il n'y a pas de mesure possible, il ne faut faire aucune exception.
Mercredi 29 octobre. — Dîné avec Gautier et Perrodil. Causé théâtre et un peu politique. Un article du Consiituiionnel annonce un apj)el au peuple du Président pour le mois prochain. Pourvu qu'une intriG:ue de Chambre ne nous amène pas Changarnier !
Jeudi 30 octobre. — N'uilleuiol (jue je Irouve en sortant de la Guerre m'apj)r(Mi(l (pi'il est refusé. Je l'accompagne chez. uu)i cl uessnic {\o le consolrr que par mon silciu'c ahallu.
Mercredi 5 novembre. — \a\ au lit le \'oi]age autour (le nui chambre. La (leiuiéi-e fois (pie j'ai hi v(\ ( haiiuaid ouxraire, à dix-sept ans, il urcucliaulail. Aujourd liui il mv plaît beaucoup.
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Mardi 11 novembre. — Lu les Conférences de Lacordaire, année i8/i3. J'ai retrouvé celle que j'entendis à cette époque et me la rappelais presque entièrement.
A dix heures M. Golson me présente à M. de Mornay puis à M. de Dalmatie. Ce sont les deux beaux-frères. M. de Mornay habite le pavillon de gauche. Son cabinet se compose d'une bibliothèque, au fond ; devant, un bureau chargé d'une immense écritoire de bronze et de boîtes chinoises, un fauteuil sculpté à la manière antique avec une tapisserie. Deux panoplies dans les angles. Sur la cheminée deux laides potiches. Beaucoup de tableaux : le portrait du Maréchal en manteau, un portrait de général ; entre les fenêtres un portrait du temps de Henri III très vieux ; du côté de la cheminée, gravures : un portrait de Napoléon, moins bien tiré que le mien, le duc et la duchesse d'Orléans... M. de Mornay, figure plutôt longue que remplie, épaisse moustache grise, a le parler cordial mais avec un défaut de langue. Je pensais en lui répondant au rôle qu'il a joué le 24 Février.
M. de Dalmatie occupe le second de l'hôtel, escalier avec tableaux, antichambre petite avec tableaux espagnols, une seconde pièce salle à manger, puis le cabinet immense. Une table pareille à un billard en occupe le milieu. On entre par le fond. Bibliothèque à droite de la cheminée, buste et statuettes du Maréchal, un ableau de bataille de Langlois du côté droit,
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liois aiilros du iiK-uir ()C(ii|)«'iil 1 autre côté et !e portrait du Man'chal, rentro-fenelres. Devant, sous un globe, un chapeau à larges cornes avec une petite cocarde passée, c'est celui de l'Empereur. La cocarde est reliée par deux mauvaises ganses noires à un bouton d'étofîe. J'ai cru d'abord que c'était un chapc^au de soldat.
M. de Dalmatie arrive en robe de chambre. Il est grand et gros, respire avrc gène, paraît bienveillant sans démonstrations. 11 est convenu que je viendrai soir et matin à huit heures et (pie je serai installé dans Ircidiinct nièmeenlir la cheminée et la fenêtre Ir dos tourné à un tabhsni (h' l'Ecole italienne, scène d'amour très vive mais dont racteni* principal est noyé d'ombn^ et à deux médaillons de bronze, Louis- Phili|)pe, le duc d"( Orléans à cheval.
Journée avec ma mér<* à lîicèti'e. Nous causons de cet incident au roin du ïcu. Elle s'<mi réjouit.
A huit In'ures, chez M. (\v |)ahnatie. 11 me remet un gros cahier ndi«'\ leiint' avec cordons, d'une <''erilni"e menue et sans marges et m'imlique ee (|ii(' je «hiis transcrii'(\ .le ne m en vais ipi à la deuxième sommation vers on/e heuiu^s. M. de Dalmali<^ travaille dans sa chand)re dont la porte es! ouxei'te, et vieid m empi-unl(M* plusieurs fois le cahier. Ses manièi-e-^ nu' conviennent.
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Jeudi 27 novembre. — Trouvé Perrodil avec un directeur de la Caisse d'Escompte d'Epinal qui demande à aller aux Antilles. Il est bien disposé pour Louis-Napoléon ; nous causons politique. Je soutiens la révision de Tarticle If) de la constitution qui empêche de réélire le président, parce qu'il n'y a pas de malheur plus à craindre pour le pays que de voir le peuple violer la constitution. Gaulier veut donner une leçon aux électeurs en brûlant quatre millions de bulletins s'il le faut. Je dis que la leçon ne sera pas supportée, d'autant que l'article de la constitution est absurde. Je n'ai aucune espérance en Louis- Napoléon et peu de sympathie pour sa personne, mais cela ne m'arrête pas. Puisqu'on a voulu le suffrage universel, il en faut subir les conséquences et ne lui pas défendre tel ou tel nom, fût-ce pour nous un nom ennemi.
Novembre. — Je tiens Guizot pour un homme très savant, mais systématique et qui a voulu mettre son intelligence à la place de la réalité, du moment où sa confiance en lui-même lui a fait abordercette chimère des généralités historiques.
L'étude des caractères combinée avec l'étude des mœurs du temps et l'étude des faits, telle me paraît devoir être la base de l'historien.
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Mardi 2 décembre. — Quelques propos do porlirros \nv foui lever d'assez bonne heure. Je vois de ma fenêtre les gendarmes sortir à huit heures de la casenK^ Babylone.
En me lendant à la Guerre, j'enlends assoeier les mots de Changarnier et de \ ineennes. et me réjouis de l'idée que cet intrigant est arrêté.
Mon sergent m'apprend que la (Chambre est dissoute, je refuse de le croire, je sors et vois sur la muraille les trois proclamations. Je deuKMU-e confondu d'une pareille audace, et ne|)uis me (léfenih'e des plus graves appi<''hensions. Je reviens prendre Lachesnais, aucpiej j<' prédis comme très probable malgré le calme ap])arent (•aus('' pai* rétonnement, une vigoureuse résistance surtout si d'aulrc^s hommes que ciMix du hoi'd de Changarnier soni arrêtés, car on parle de (-avaignac. Nous soilons, j)asso!is j)ar le pcmi (l(^s J'uilei'ies, la rue Hichelieu. pai'courons les houlcN ards juscpi îi la Madeleine el la i'U(^ I^oissoiHiière. Troupes d(^ ligue el arlilleiie en mai-clie, cris de : \i\(' la lh''pul)li(|ue 1 poussés avec ensemble au |)assag(* des lionpes. Je perds Lachesnais. La Pdlric mappi'eud les noms (l«^ qu(dqu(*s aiièhis.
A (piali-e licui-es el demie repassani à la Madeleine j(^ vois les lanciers en demi-cei*cle de- \a!d la fa(;ade el jenlemls (l(Miièi-e eux les lambouis ballre aux champs, puis les carabiniers s'écoulent par h* boulevard sui- leuis grands chevaux lumants.
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Après dîner, revenu encore avec les carabiniers. Je vois dans la Patrie du soir des mesures qui sentent fort le sabre et une forme de vote sur l'ensemble du vague système de Louis- Napoléon qui n'offre aucune garantie. Sa décision est extrême mais son désintéressement et sa capacité ne le sont pas. Je crains tout pour demain.
Que pense, que fait Victor Hugo? Personne ne regrette la Chambre, on regrette sa violation.
Mercredi 3 décembre. — Matinée à réfléchir sur l'événement en lui-même et sur les conséquences de son succès ou de son insuccès. Malgré ma haine des assemblées, mon amour pour Napoléon le Grand et mon désir de voir plus de force dans le pouvoir exécutif, je sens que chaque minute m'indispose davantage contre le Président. Il a contre lui toute la partie intelligente de la nation et tous les noms propres, nous n'avons aucune garantie de sa capacité et de son désintéressement. Quatre ans nous ont appris à en douter. Je sors là-dessus et lis Taf fiche sur le mode de vote public qu'il a imaginé. Cette mesure d'un arbitraire que j'appelle fou soulève ma poitrine et m'ôte toute incertitude sur sa loyauté. Il pèse sur la seule soupape de sûreté qu'il avait. Je le regarde comme perdu. Le
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nombre cl la force ne sont rien; aujourd'hui, deiuain, dans six mois s'il le faut, il tombera.
J'assiste par les fenêtres du salon de lecture aux brutalités des sergents de ville. A sept heures je remonte les boulevards jusqu'à la Madeleine et me croise avec des lanciers et le -27* de ligne se dirigeant vers la Bastille. Le vote des offlciers s'est fait avec (oui l'arbitraire imaginable.
Je vais chercher la Pairie du soir. Barricades enlevées en divers points. Baudin tué. Comment démêler le vrai dans les phrases de ce journal officiel ! Conseil formé par Louis-Napoh'îon. Pas im nom propre présentable n'a adhéré.
Au coin de la rue de Choiseul, rassemblement en fuite devant les sergents de ville. Place du Carrousel, devant le cliAteau dans l'ombre une ligue (le troupes. .Soldats chaulVanl la soupe au bivouac. Un coup de feu part, cjuelque maladroit. Je rentre b^. cœur serré, avec de rindiii:nation dans l'ûme. (^est la première fois i\\\c je ne souhaite le triomphe de personne parmi les cond)atlants. L(^ j)r()l)lème (\\\c je me pose est celui-ci : avec (l(\s soldais et des votes arrachés, mi gouverncMiienl impopulaire ayant tous les g<'ns sensés et tous les hommes d'élite contre lui, peul-il soumetln^ la France à une dictature sans grandeur et sans caj)acité ? Cela me paraît de toute impossibilité. XoWix un*^ bi<Mi triste co-
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médie ! Qui paiera les violons? Combien de jours cela peut-il durer?
Jeudi 4 décembre. — Vu passer rue de Grenelle le 3*" chasseurs à pied venant des Invalides et rue Saint-Dominique le 6^ de même arme, des batteries d'artillerie, le \l\' de ligne dont le colonel a fait défection ce ^matin, le 56^ Il était trois heures et demie.
Je prenais en sincère compassion ces malheureux soldats qui s'épuisent de fatigue et donnent leur sang pour un seul homme que renie la po- })ulation. Ils étaient tous sérieux sans enthousiasme ni tristesse. Sorti avec Lachesnais à quatre heures et demie : suivi les quais, temps brumeux depuis le coup d'Etat. Arrivés au Pont Neuf, nous le trouvons occupé par les troupes. Lachesnais renonce à aller aux Gobelins. Nous revenons. Rencontré presque aussitôt Rossignol qui en venant de la Bourse s'est perdu dans la fusillade et s'est réfugié rue de Cléry dans un cinquième. Lachesnais et moi prenons le pont (le l'Institut, derrière le Louvre, la rue Saint- Ilonoré, la rue Richelieu déserte comme à onze heures du soir. Nous nous étonnons. On avait fait une décharge quelques minutes avant. Nous l'ignorions. Place de la Bourse entièrement déserte, sauf vingt à trente personnes devant le Vaudeville. Nous voulions aller dîner rue Geof-
froy-Marif, le boulevard est occupé |)ar les tn>uj)es. \ous re\('n(Uis en hàlr (!«' peui" d»' li'(Ui\ r|- les jH)nl> haiiN's. Placr du ( lari'oiisrl, les t^eiidaniies dt'lilaicnt dans ie même sens que nous avec un ]»ari'ait ensemble. La rue du Bac avait encore ses boutiques éclairées, cela nous rend la vie. Rentrés à six heures, nous dînons chez moi. Nous étions revenus avec les gendaniH's, liiu d'eux s'était plaint à moi de sa fatii^ue d'un ton de véritable lassitude. Plusieurs t'ois nous nous mettons à la tenètre, — lune, ciel blanc nuageux, — pour voir nMitrer ou sortir des pelotons de gendarmcri(\ Une fois entre autres, nous vîmes l'un de ces pelotons s'arrêter dans la rue sans entrer, et une certaine agitation se manifester. Tout à coup, les rangs s'ouvrent et nous voyons s'écouler une trentaine de prisonniers; la place qu'ils occupaient dans la colonne reste vide.
II •'>! neuf heures et demie. Laehesnais est parti. Je suis li'isle. Qu'ai*rivera-t-il ? La destinée (\\\ pays e^l-elle d'ôtn^ perpt't utdlement soumis à de telles épreuves? Si Louis-Napoléon réussit, ce <pie je ne crois pas, ipie (hn enons-nous d'ici là? S il e>t \aineu. est-ce la d/'iiiagogie vietoru'use qui règne en soun craiiie ? Lu ce moiiHMit une armée se battant pour la plus injuste de> causes, contre de> hommes armés «d surtout contre l'opinion, eai- partout \c blâme (*st uiuversel. Depuis trois jours je n ai pas trouva' un approbateur. L'armée battue ipie devenir >ans
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elle après pour consolider? La province va peutêtre se soulever. Au nom de qui la résistance? Toute une nation cherchant à arracher à un homme le pouvoir qu'elle a mis en ses mains et qu'il interprète contre elle 1 Un fou à la tète de l'État, une armée de cent mille hommes à la main. Les quatre cents millions que la France paie pour le budget de la guerre employés contre elle, d'héroïques soldats tuant et se faisant tuer pour une erreur !
"Vendredi 5 décembre. — Vu sur le mur de la rue Gasimir-Périer que le suffrage était rendu secret.
Journée à la Guerre. Nous croyons entendre le canon.
Je sors par le pont de la Goncordene sachant pas que la circulation est partout rétablie, remonté la rue Saint-Honoré, dîné rue de la Fontaine- Molière où je trouve Perrodil. Il me donne des nouvelles de Gautier qui a voté contre le Président. Perrodil me quitte à la Madeleine. Je suis resté une heure chez Gharonnet. Battioni arrive et nous raconte ce qui s'est passé hier sur les boulevards. Vers trois heures, à la hauteur des Tapis d'Aubusson, son régiment a fait feu sur la foule pressée des passants, plus de cent sont tombés sans un cri. Cette décharge avait été motivée par des coups de fusil tirés des fenêtres.
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Les soldats (jiii voyairiil \c fr.ii pour la pronii^ro fois, riaient foil troiil)i<'s rt tiraient sans viser dans le |»liis grand désordre. Les chevaux <!»' liHlilIrrir sT'taient enip<^rtés et avaient drnionh' 1«mus pièces. Les artilleurs s(^ sont V(Mi*2:és en abattant les rudirasures des fenètr(*s à JCidi-rsol de 1;> maison Sallandrouze. Le fi-oid, l'asptM't luii'uhn' des boulevards déserts et dvi^ morts couchés sui- les dalh^.s, la nuit qui approchait causaient une uiande tristesse. On a passé la nuit là, en détonçanl pour se chaulîer des omnibus «d drs tonneaux de vidanire. On a fusilb'' (pirbpirs iMsurii:és. ()u leur disait : Sauvr-loi I «d (|nai)d ils avaient fait (luehjues pas, ou lo pt'i(;ail (je balles.
Ces! uiir (Icmi-btMiiT ou iiiir licure après cpu' i ai li*a\(MS('' la place dr la H(MU's<\
Lundis décembre. — Dcjcuné avcN- nu^n fiére l'juilr arrivé d\\fii<pi<'. Lu du (irnic du Chrisliftnismc : nids les oiseaux, dcsciiplituis cliainiaidrs.
Dimanche 14 décembre. — Louis-Napob'ou u «'lanl |)as assez l'orl pourliici- le lilxM'alisme eu France, le blessera, ce «pii e^l dauLrereux au possible, et nous jettera en pleine populae*' au
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lieu de nous en délivrer. Il y a une juste mesure d'honneur et de liberté qu'on n'enlève jamais impunément à un pays. Ce ne sont pas des promenades militaires dans les rues de Paris et des embrasures de fenêtres démolies qui métamorphoseront un pays comme le nôtre ; ces mesures de compression n'ont pas plus de valeur que des mesures d'organisation du genre de celles que nous voyons tous les jours comme le Panthéon gratté et restauré en église catholique, des maréchaux choisis parmi des célébrités militaires inconnues. On peut tout pardonner même l'immoralité de son origine à un gouvernement ferme, intelligent et équitable, s'appuyant surla masse des intérêts et ne blessant aucune noble susceptibilité. Louis-Napoléon n'a rien de tout cela que la persuasion de sa propre capacité ; il a pour le moment quatre cent mille baïonnettes à ses ordres et la partie brute de la nation, c'està-dire la force et le nombre. Il ne triomphera pas de la tête, de l'élément intellectuel. Il est tout seul avec ses bulletins de vote et ses soldats ; tous les écrivains, tous les parlementaires, tous les historiens, tous les prévoyants sont contre lui. Il n'est pas méchant mais son aplomb va jusqu'à lui faire donner les ordres les plus arbitraires, jusqu'à lui faire couvrir de sa responsabilité les actes les plus violents et les plus cruels dès qu'ils sont jugés nécessaires à sa cause. Rien de dangereux comme un homme doux et résolu, fanatique dans sa propre cause,
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et imitant à rebours tout on croyant l'imiter le premier homme de gouvernement des temps modernes.
De quatre heures à cinq heures et demie, au cabinet de lecture, lu dans le journal anglais Les Nouvelles de la Semaine des détails curieux sur les faits du 2 Décembre. C'est à l'étranger qu'il faut aujourd'hui s'adresser pour les informations sur ce qui se passe à Paris.
Vendredi 19 décembre. — A la Guerre, M. Martineau Deschenez me propose une place de secrétaire de M. Michel, préfet de la Corrèze. Je demande pour la forme vingt-quatre heures de réllexion. M. Fellmann semble content de ne pas me voir acc<»|>ter. 11 nn^ promet de se mettre en quatre pour me faire appointer.
Samedi 20 décembre. — VAr dans la journée rue Sainl-Honoré porlor à M. Martineau ma réponse négative Passé rhvz Charonnel. Cercueil sous la porte d'un «^nployé des postes tu<'' SMP \r h^^u\^'\[\^(\ par i('s troupes de Napoléon.
.\r trouve ma mère au restaurant. Hoiiderie parce qu'elle n'est pas venue à mon appel d'hier soir. Nous nous réconcilions rue du Bac. Emile
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vient à huit heures. J'écris mon vote de demain.
Dimanche 21 décembre. — A onze heures je vais voter rue de Sèvres aux Lazaristes.
De une heure à quatre heures au Louvre avec ma mère. Je lui montre les restaurations de la galerie d'Apollon, du grand salon, de la salle des sept cheminées... Parcouru le musée français, les salles de gravure. Une grande esquisse de David représentant un serment de personnages modernes entièrement nus et devant évidemment recevoir des vêtements nous a beaucoup intrigués.
Mardi 23 décembre. — Je lis dans la Patrie le résultat des élections qui passe encore mes prévisions. Un cinquième à Paris et un dixième en province ont seuls refusé à Louis-Napoléon des pouvoirs presque illimités. C'est une preuve de plus que les masses sont toujours au vainqueur. On a introduit dans la politique les classes ignorantes, on a préféré la quantité à la qualité, on en subit les conséquences. J'avais toujours pensé que le mauvais côté du suffrage universel était plutôt le despotisme que l'anarchie; j'aime mieux cela, parce que le despotisme d'un homme
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rst un hàtoii hionl(>t brisé clans la roue du progrès.
Passé uno heure chez Gaulier, il traite la France de nation de valets : il jure qu'il passera à l'étraniifer. Je le raille un peu ; je lui ai toujours (lit ((u'en France les crétins étaient en immense majorité.
Décembre. — L'égoïsme, c'est l'oubli des autres ; cY'u est parfois l'immolation. G est l'oblit«M'ation fie toutes les cases cérébrales qui répondent à l'idée de justice.
Les croyances ne valent que par les
vertus (pi'ellcs entraînent.
Mercredi 14 janvier. — Au salon de lecture, j'ai lu la moitié delà Vie de Bancéipsir Chateaubriand. C'est du style des Mémoires : négligence affectée, étrangeté et bizarrerie des rapprochements, digressions incessantes. Toujours de la personnalité. C'est intéressant.
Jeudi 15 janvier. — La nouvelle Constitution de Louis-Napoléon est très incomplète puisqu'elle ne traite que des grands pouvoirs; elle est démesurément despotique, elle continue les actes du 2 Décembre mais tout ne m'en déplaît pas, car il y a l'empreinte de Toncle. Pour qu'un pays marche dans la voie d'un sage et rapide progi'ès, avec une constitution pareille, il faut
380 SOITV'EMRS D UN PARISIEN
un jn'ésidenl do gcnic, sans quoi loul est à craindre.
Kn loul cas, cela vaut t^ncoro inieiix qu'une chand)rr unique, souveraine, nominanl !«' jmvsident; el, en en chan£j:eant Irois ou qualre ailicles fondamentaux qui livrenl lavenir de la nation au bon plaisir ou au plus ou moins dintellipfencc d'un seul homme, on <mi fera peut-être quelque chose de durable. Du reste une constitution est à mes yeux peu de chose, tout est dans son esprit et son application.
Je vais trouvjM* Rossiijnol à son n^stauranl, conq)lanl aller à la bibliolhè([ne. Il nremmène chez lui.
Le l'en allunn'', l'idée suinte et le goùl de liniprévu nous font descendre les escaliers quatre à qualre. Nous allons aux Français sans savoir ce qu'on joue. 11 s'(^st li-ouvé (pie e'<''lail la fêle d(^ Molière et qu une qu<'ue ellrayante ondulait jus(pi<^ dans la cour. Nous sommes allés au Gymnase voir trois pièces dont deux i)onnes : le Mnriat/c de Viclorine, dt^ Cieortre Sand, et le Charlatfinisme, de Seribe. Hose Chéri. (ieotVrov et liressanl ont pailaitement jon(\ et d'une façon touchante.
Mercredi 21 janvier. — A la (iueiie. eon\ersalion assez curieuse avec Lachesnais. Il m entrelient de iiH's défauts.
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Dimanche 25 janvier. — Nous causons, à propos de mon portrait de Talma, de la déclamation que Jules Lavalette me blâme d'avoir abandonnée ; il est convaincu que j'aurais réussi.
Je lui explique pourquoi je n'ai pas la même idée et, à ce propos, j "entame le grand chapitre du jugement de soi-même et du jugement qu'en fait autrui. Je m'étends sur la défiance excessive qu'on doit avoir de soi et sur l'embarras où l'on se trouve avec les approbations flatteuses ou irréfléchies de la politesse ou de l'ignorance. Connaître ses forces, tel est le problème presque insoluble pour qui ne s'est pas heurté au public et encore !
Jeudi 29 janvier. — Un de mes camarades attend la guerre et apprend l'anglais.
Voilà une proposition contradictoire. Est-ce que Guillaume de Normandie apprenait le saxon pour se préparer à la conquête de la Grande-Bretagne ? Est-ce qu'on apprend la langue de ceux qu'on doit vaincre? Napoléon n'a commencé à apprendre l'anglais que sur le Northumberland.
Heureux les militaires et les médecins ! Ils vivent de la guerre et de la peste; leur espoir est rarement déçu.
S'il y a guerre, ce qui est possible, ce sera une guerre générale. Nous aurons pour alliés les Russes et les Autrichiens et ce sera bien le
382 SOUVENIRS D UN PAHISIEN
diable .si, avec leur aide, nous ne défonçons pas à coups d(i baïonnettes les poitrines ani^laises, américaines, polonaises, hongroises, italiennes el turques. Mais il faut attendre la saison des roses. Un peu de patience pour beaucoup de gloire !
Vendredi 30 janvier. — Mon frère I-huile, revenu d'Afrique cl qui habite avec moi, se ligure (ju il va trouver à se caser du premier coup. Je lui ai (h)nné six mois j)our attraper une promesse sérieuse «'1 un au jjour en voii* Taccomplisseniciil .
Du resh\ loni pi'ospère en l'rauce : mon fiuitier s'est pendu de misère, mon portier est à riiopital et mon voisin a été tué sur le boulevard par Irs Iroujjes ; mais (ju'imporliMd ces détails quand hi i^'rance sauvée est ivre <le joie et de n.'connaissance?
Dimanche 1 " février. — .l'ai lèvé loule h» nnil (I un nirivrilifMix lablcau de (iiaudius .lacquand que I «Ml vicrd de phner au Luxembourg. Le sujet «'Il r>| bien singulier el bi<Mi avtMituré. In nioim' »'s| rn Irain de laver la vaisstdle du couvent pendaid (ju'on aeeouri lui présenter la barrette de cardinal et le brel de nominal ion.
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Le peintre a vaincu les innombrables difficultés d'un tel sujet de la façon la plus complète. Ce moine est sublime dans l'accomplissement de sa triviale occupation et dans le regard qu'il jette sur le coussin qui supporte les insignes ; une de ses longues mains maigres repose sur le bord du bassin de cuivre rouge, l'autre supporte verticalement un large plat d'étain. Les personnages sont de grandeur naturelle.
Lundi 2 février. — Je suis très content de savoir Henri Vuillemot à Dijon ; cela nous rapproche et puis c'est une ville intéressante. Belfort ne pouvait guère être prise au sérieux.
Dijon a vu naître plus d'un galopin qui a fait du bruit dans le monde ; on a bien du mal à affubler de l'épithète quasi bouffonne de Bourguignon des noms comme ceux de Jean sans Peur et de Bossuet. Je vois d'ici le petit Crébillon et le petit Piron courant les rues sans grand souci de l'Académie française.
Quand je pense qu'on ose soutenir qu'en naissant nous sommes tous disposés pour l'avenir d'une façon identique et que l'éducation seule fait que, de deux marmots, l'un devient un despote courtisan comme Bossuet et l'autre un insouciant boute-en-train comme Piron, je ne puis me contenir.
:i^4 SOUVENIRS d un parisien
Mardi 3 février. — J récris de moins on moins. i\\'>[ la faille «le mon métier de coj)isle qui m'a habitué à regarder comme une corvée cet acte si simple et si rapide; c'est aussi la faute de ma situation d'esprit.
Je suis parvenu, Dieu sait à quel prix, à me dégager à peu près complètement de la vie réelle ef à vivi-e dans les espaces. Je ne sais si je suis dans mon bon sens, mais, à coup sur, je n'en ai guèn* l'apparence ; un colimaçon qui saurait lire serait tout mon portrait. Je com|>te le temps j)ar les volumes c[ue je lis ; depuis ma sortie du collège, j'ai vécu à peu près deux mille volumes; on s'abrutirait à moins. Je me passionne, je m'exalte, je m'attendris tout seul en pai*c()uianl des |)ages qui disloqueraient les niAclioires «lu premier venu, el Av temps à aulre nu banc du Luxembourg «pii me frappe les jand)es, \c bruit (\r ma l'ourchettc* heurtant une assi(>li«^ vide, me font r«Mitr«M- du cor[)S de Chari'ou, «le Lo«k«\ (1«' Houssj'au, de d«' Maistre dans h' mien. Jamais l'j^me el la hèle, s«don la charmaiib' «listinction (h* Xavier, ne se promenèn'id ;iussi loin run«' «1«' l'aulrc'. Tout ce que j'ai gagné, c'esl «lavoir «'changé contn^ des joies et des douh'urs imaginaires les chagrins trop réels «jui ni'a«<-abl«'rai«Mil «'l «lont j«' me g;\r(î assez, lii«'n. .)«' «loi's à la bouche «l'un puits; cela nv«\sl «'«gai. pf)ui"\u (ju«' je n«' m«^ r«''vtMlle pas.
Je n'aurai pas d appointements avant un an.
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malgré la loi, malgré vingt-six mois de services, malgré les efforts de protecteurs puissants, malgré d'excellentes notes. Nul jeune homme ne rencontra jamais une bienveillance plus unanime et plus stérile à la fois. Je suis le rouge-gorge que chacun comblait d'éloges et qu'on laissa mourir de faim.
Mercredi 4 février. — Admirateur passionné de Napoléon, je suis profondément blessé de voir son poète et son historien chassés de France. Le blocus de la pensée, qu'on essaie, est illusoire. Il faudrait commencer par brûler les bibliothèques. Le premier respect qu'un gouvernement doit avoir est celui de Tintelligence. Proscrire par décret la philosophie et l'histoire est moins aisé que d'exiler les philosophes et les historiens; cela n"a d'autre résultat que de faire gagner les imprimeurs de Leipzig ou d'Amsterdam, ce qui est une faute en bonne économie politique.
Je suis froissé aussi d'entendre traiter de voleur l'impartial souverain qui a replacé l'Empereur sur la colonne, qui a rendu son corps au pays, qui lui a élevé un magnifique tombeau, qui a en son nom, pardonné deux fois au prince Louis les plus coupables tentatives, et d'assister à cette contrefaçon maladroite et impie d'un maître inimitable. Ah ! si l'Empereur pouvait parler î
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Dimanche 8 lévrier. — Jo vois sortir de l'Elysée en calèciie découverte le Président enveloppé de carabiniers. Sa figure fatii^née m'a j)aru d'un ton hlanc particulier, ce qui! faut attrihiier à Tunifonne; l'expression était contenue et animée à la fois. Le Président se dirigeait vers Saint-Cloud. .!«' l'ai regardé d»^ loin sur la chaussée de l'Etoile; près de l'Arc gigantesque, il semblait une mouche avec son cortège : symbole du contraste entre la gloire de son oncle et la sienne.
Passé deux heures avec Henri Charonuet, dans un(* jolie maison de 1 avenue delà j)orte Maillot. Son frère est parti hier pour Gap.
En allant et revenant, admir<^ lAïc de Triomjdie, surtout du coté de Ncuilly ; sous la large voûte, les nuages amoncelés passaient comme une mer sombre et agitée. Ainsi ouvert sur le vide, cet arc est d'un e(Tet prodigieux, ,1e ne me lasse pas d'admirer les quatre bas-reliefs. En regardant celui de Napoléon couronné, je pensais aux idées ambitieuses qu'nne telle vue devait soulever* dans l'espi'if du neveu qui venait de passer devant.
Ce qui est étonnant, c'est ce Ircre de Napol(''on (|ni \il cncoi'c cl n c^l nn^nc |>as très Agé. \Ji\ fièrc de (lésnr ne inc sni-prcndrail |)as |)his.
Malgré le h'nq)s «mmin cil . les C.lKnnps-EJysées étaient sillonnés de Noitni'es élégantes «d «le belles promeneuses.
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Lundi 23 février. — C'est une mode en ce moment de demander à entrer aux zouaves ; on dirait vraiment qu'on entre là comme au Sénat. Le meilleur titre, du reste, est d'être démocrate ; ceux qui ont voté « non » ont des chances, témoin Gaulier qu'on a sondé à cet égard et qui ne veut pas.
Je ne sais trop si la permutation est bonne à faire ; hasard, comme partout. Ce n'est peutêtre pas en Algérie qu'il faut chercher la guerre.
Mardi 24 février. — J'applaudis les camarades qui, à mon exemple, écrivent leur journal. Qu'importe l'uniformité de la vie ; n'est-ce pas pour soi seul que l'on fait cela ? Tout devient curieux à la distance de quelques années ; repasser exactement par une impression ancienne est parfois très doux et il suffit de trois ou quatre points de rappel.
J'appelle à mon secours un angle de maison, une feuille morte à terre, un fauteuil placé de cette façon, une ondée de pluie, un mot caractéristique ; tout cela réveille en foule les souvenirs.
Je suis une vraie tortue géométrique ; je sors bien peu la tète de ma carapace ; je m'esquive dès que, dans le salon où je me trouve, il entre une quatrième personne et j'ai cependant ainsi plus de choses dans la mémoire que celui sous
les yeux duquel passe la société tout entière. Quand, par malheur, je me recoquille dans le passé avec cinq ou six de mes vieux cahiers, les heures passent sans que je songe à les compter. Ce n'est pas toujours très gai, une pareille récapitulation ; mais plus c'est douloureux, plus c'est salutaire, je n'ose dire plus cela élève.
Mercredi 25 février. — \.' Histoire des Ducs de B()ur(^)(jne de Baraidecsl très attachante et Ton est surpris au d<Miiier point de voir les détails que possède riiislorien sur cette curieuse épocpie et comhien cela ressemble par mille côtés à ce qui arrive au dix-neuvième siècle ; il n'y arien qui ressemble plus à riiomme que Ihomme même. 11 ne faut pas se méprendre au titre : c'est l'histoire de France sous Charles VI, Charles VII et l^ouisXI. Il est bien dommage qu'on n'ait pas écrit le reste dans cet (\sj>rit-là ; la préface me paraît particulièrement belle.
Les Scènes contemporaines d»' Mme de Chamilly sont des scènes dr mœurs politiques, hist()ri([ues, dialoguées r\ d'un (■oini(]ue achevé. Un y voit ropiinOii drs >nhhds sur le iS Hrumairr, |o caléchisuir «'iix'igii»' sous hi H<\stauration j>ar nu srrgout à ses troujuers. (Vrst profond comnie tout cr <|ni est vraiment sj)iiitn(d.
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Dimanche 29 février. — Comme style, YBistoire de la Restauration prouve par quelquesunes de ses pages que Lamartine exagère chaque jour ses défauts et ses qualités. Autrefois, il fallait une loupe, aujourd'hui on les voit à l'œil nu. Il achève de gâter la langue par sa façon égoïste de s'en servir ; c'est un habile ouvrier qui abuse de ses outils au point de les mettre hors de service. Ses expressions d'un désolant à peu près, d'une intraduisible mollesse, quand elles ne sont pas d'un technique désagréable et recherché, composent par leur ensemble un véritable gâchis poétique.
Rien de pénible comme de voir ce maître de la parole faire tant d'efîorts pour écrire si négligemment. Il transpose les mots, leur impose un sens inconnu jusqu'ici, les déforme. A l'inverse de Victor Hugo, au lieu de rajeunir et fortifier la langue, il la violente, l'énervé et l'épuisé. Elle était renommée dans le monde pour sa vigueur et son incomparable clarté ; tout d'abord il l'a rendue vague, et chacun d'applaudir au tour de force ; enchanté du succès, il nous la présente aujourd'hui flasque et molle, se prêtant aux exigences de son rare talent, mais ayant perdu tout nerf, toute couleur, toute précision. Beau miracle ! Comme si ce n'était pas une pitié de voir un sculpteur de génie qui pouvait tailler dans le marbre se faire mouleur en cire !
Son portrait de Napoléon est un degré de plus dans cette débauche de style que celui de
Louis XVI dans V Histoire des Girondins ayaiW, mire aiiln's, niiseen liiinièro. Lamartinodrtoste corflialciuont rEiii]iProiir ol tout son volume n'est (|u une paraphrase de la pi«''C(' fameuse:
♦ Sur un écueil battu par la vai^e plaintive... *
c'en est même l'exagération. Je déplore ce travers qui pousse certains amis de la liberté à fausser, à nier Napoléon, j)arce qu'il est lincaruation du principe d'autorité et de l'intelligence s'appuyant sur la force brulal(\ Qu'ils blAnient un excès de guerres, un excès de despotisme, très bien; mais qu'ils mettent en oubli ce caractère, cette intelligence, cette âme qui en ont fait le dieu du peuple, je ne le comprends pas.
A propos du vieux duc de Bourbon, Lamartine est parvenu à glisser dans son second volume le récit de la mort du duc (rLngbien. lien était déjà un peu (juestion dans le premier volume, mais il n'y a pas de mal à faire foisonner 1 unique crime (hi tyran mo(bM*ne.
.le n'ai jamais pu lire sans une sincère douleur la lin dé})lorable de cet héroïque et léger duc d'b^nghien. Le récit de Lamartine, plein de nouveaux détails et formant une centaine d(' pages fort belles, m'a rrnuié profondément. Mais que Lamartinen'espère pas me faire prendre ]r change et mamener à ses conclusions, toutes de haine ri (\r malédiction, sur le Premier (Consul, ronjc ('\»'M'ulion es! un crime à mes
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yeux, et dans ce sens Bonaparte est criminel; de plus, dans ce cas particulier, il mit une précipitation qui est à la fois sa faute et son excuse mais qui, sous la })lume d'un écrivain partial, permet de donner à une im|)itoyable rigueur le nom d'assassinat. Lamartine nous a montré autrefois Napoléon passant la main sur son front pendant que les vagues de Sainte-Hélène lui jettent le nom de Condé; aujourd'hui il nous m ntre, assise sur le tombeau de porphyre des Invalides, la statue invisible du jeune homme lâchement assassiné. Quoi qu'en dise l'historien, d'autant plus éloquent ici qu'il nous prend par les larmes, une goutte de sang versée ainsi ne ternit pas « tout un disque de gloire » et la voix publique, qui tient compte de tout à l'Empereur, l'en a surabondamment absous.
Nous verrons comment Lamartine parlera des exécutions de La Bédoyère, de Ney et de tant d'autres que l'implacable Louis XVIII a couchés dans leur sang. Bonaparte a pardonné à des misérables qui attentaient à ses jours; la seule fois où sa main terrible s'est abaissée, elle a rencontré la tête d'un innocent qui lui était du moins inconnu et avait les apparences du crime.
C'est une leçon de la Providence aux grands hommes comme aux puissants de la terre, qui ont cru, tous, qu'il était des cas où l'on pouvait trancher la vie d'un homme. Toute autre conclusion tirée de cet admirable récit me paraît fausse et injuste.
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Il est singulier que riiislorien qui, tout en blAmant Robespierre de ses crimes, lui a trouvé des excuses, n'en voie pas une seule à celui de \apol«''on. C'est que Lamartine a une double prévention, une double baine contre cette grande ombre : il est républicain et il fut légitimiste. Aujourd'bui encore, il ne se rappelle qu'avec amour la légitimité. Sa description de l'entrée de Louis le Désiré à Paris ressemble à un article de la Gazette de France: c'est la même dévotion, le même culte.
11 est vraiment curieux de voir Lamartine, dans sa baine de TEmpire, dans son amour de la légitimité, dans son dédain de Louis-Pbilippe, devenir ainsi une doublure du personnel et vindicatif vicomte de Cbateaubriand. 11 le ra|>pelb* même par ses exagérations, ses trabisons de style; seulement ses passions ont quelque chose de plus féminin, de m ins raide et, par conséquent, de plus dangereux pour les lecteurs peu réflécbis.
Jeudi 4 mars. — Lu au lit les Jhwenh pauvres de Halzac, conseillés par Berger. Je me sentais l'esprit libn\ rHVl habituel d'une intéressante lecture l;ut(^ au réveil.
l n f(Miillrton d'Alexandre Dumas dans la /^rrssr du jour sur Louvcl et son meurtre m'est tondx' s(Mis hvs yeux. Eu le lisaid, je remar-
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quais combien de réflexions soulève tout ce qui est analyse du cœur de l'homme et combien ces réflexions nouvelles, appuyant celles qui les ont précédées ou les éclairant, afl^ermissent le jugement par un travail lent, continu, immense.
On demande parfois comment un jeune homme peut avoir, dans tel cas donné, plus de sûreté, de prudence, de douceur qu'un vieillard; on ne sait pas où il a puisé cette expérience que le temps seul, dit-on, peut donner; il Fa puisée dans les livres nourrissants et dans les plus simples incidents de la vie. Tout est enseignement pour Tesprit attentif; toute observation vraie est d'une sérieuse importance, quand elle ne reste pas à Tétat de lettre morte dans notre âme ; c'est-à-dire quand une conscience scrupuleuse et une intelligence droite nous poussent à traduire en actions toutes nos croyances.
Vendredis mars. — Je fais une promenade au clair de lune. Rencontré sur mon passage Saint- Vincent-de-Paul et les deux embarcadères du Nord et de Strasbourg où je suis entré. Ce quartier désert me faisait illusion; je me croyais en voyage, parcourant une ville inconnue. Frisson de tristesse.
Dimanche 21 mars. — Lu Ir^ matin \o cin- (|ui«'iiie voliiiiu' <!<' Vllisinirc fie la Reslanralion. Tout ce qui n'est pas sur rEiuperour ni«' |»araît une vut' lapide, mais exacte et surloul 1res pliilosophique, àc^i^ événements. C'est mieux écrit cpic les précédents volumes.
\'ers deux heures nous avons vu passer rue de l^ivoli, de la terrasse des Feuillants, le Présidenl à cheval, avec un nombreux élat-major, venant de distribuer aux Tuileries les nouvelles médailles. Malgré les brides dorées qu'il tenait à la main et son uniforme brillant, il avait peu d'api^arence, ne saluant pas du chapeau mais par inclinations très légères à droite et à gauche. Du reste en public, il n'a jamais h^ maintien assuré.
En songeant au volume de iSif) que j'avais sous le bras, je n(» j>ouvais n^enir un sourire à ces jeux de la Providence. Je n'aurais qu'à rester là, sur cette terrasse, |)Our voir passer avant qu'il soit longtemps quelcjue autre prince empanaché. Oue l'obélisque doit avoir d'expérience, hii ipii a vu riuicieune Thèbesei qui voit Louis- Napoléon !
Le soir, je me couche tôt, toujours très souffrant de la vue.
Lundi 22 mars. — Parti à dix Ihuhts pour le Kiriiiliii Entré à In < liapelle liréa. .tournée
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chez ma mère. nEllc a été très malade hier.
Mon frère Jules a envoyé de Rome une médaille pour moi et des cliapelets qu'il a re^us des mains du pape. Ma mère au soleil près de la fenêtre, moi les yeux bandés à côté d'elle, nous causons de l'histoire de Lamartine. Je presse ma mère de venir à Paris dans quelques jours pour se remettre.
Je reviens très triste et inquiet de sa santé, songeant aux diverses impressions sous Pempire desquelles j'ai parcouru cette route de Fontainebleau. Dîné chez moi. Je reste les yeux clos dans mon fauteuil jusqu'à huit heures. Rossignol me vient lire la Dame aux Camélias, drame d'Alexandre Dumas fils qui me fait dormir debout, ce qui fâche fort le lecteur que j'ai grand'peine à calmer par mes raisonnements.
Mardi 6 avril. — M. Boisse me communique une note ayant pour but de me faire titulariser. Cette note me loue à outrance.
Mercredi 7 avril. — A la Guerre, M. Fellmann me communique à son tour la note d'hier.
Il me prend les mains et me dit avec émotion qu'il ne veut pas que je voie en lui un chef mais un camarade.
En pf'vpnanl, rnlré à Saiiil-Thoiiias d'Aquin et aux Missions.
Samedi 10 avril. — Lachesnaisme prèle Hégésippe Moreau. Je lis tout de suite la moitié de ses poésies. Vrai poète, mais irréfléchi.
Nous nous promenons rue Saint-Lazare avec Gaulier, causant du métier ([u'il doit ])rendr-e. Je l'exliorle à se conserver dans un milieu intellectuel, à songer qu'une fois dans le commerce, il se sentira encore plus étoutTé cjue dans l'étal militaire. Je m'efl^orce de le dégriser de ses idées générales, de ses délinitions du commerce et de l'industrie.
Distinguons, distinguons. L'armateur et le calicot, c'est deux. Le paillasse, à bien prendre, est, lui aussi, un industriel. Pour le commis voyageur, le calicot , 1(^ vendeur au détail. il y a j)lus de servitude ([ue ])()ur le militaire. Avoir alVaire au public, être aux petites att(Mitions auprès d'une bonne, sourire et faire le beau pour suppléer à la d(''frctuosité diine marchandise, se faire complémciil (Tiine pièce dr drap, ces! un I liste métier.
« C'est nii «''(liange «l'intr'réts. il n'y a l'icn là de dégradant. (Test créer une valeur. »
— Tu dis cria commi» tu me disais 1 autre jour que rémeute hurlant dans h^s rues par troupeaux, c'est le simj)le exercice des libertés pu-
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bliques. Ces explications abstraites, ces généralités qui englobent Tavocat, le gaucho, Tarmateur, le savetier sous la même appréciation, sans tenir compte des infinies différences, des milieux de chaque état, faussent lesprit. Tu m'appelais poète l'autre jour, mais je vois plus clair que toi dans le positif des choses ; pendant que tu t'exaltes à l'idée de créer des produits, d'échanger des intérêts, je sens les odeurs, je vois les figures, j'entends les propos, je devine ou me rappelle.
A huit heures, chez M. Boulatignier, j'assiste à travers la porte à une leçon de droit administratif, puis à une conversation avec M. Gounod, qui postule près du Conseil municipal, la place de directeur de l'Orphéon de Paris. A neuf heures, à moitié endormi, je suis admis dans le cabinet.
En cinq minutes, M. Boulatignier m'a entendu et m'a promis son témoignage ; il m'a reproché de n'être pas venu plus tôt et m'a engagé à revenir le voir. « Il faut prendre les conseils des gens plus âgés. »
Lundi de Pâques 12 avril. — Une fatigue soudaine de la vue m'a forcé de me mettre aux mains d'un oculiste, le célèbre Siebel. Le traitement n'a pas été trop pénible, bien qu'ilm'ait fait verser des pleurs de sulfate de zinc, et je crois que cette alerte n'aura aucune suite. Ce qui m'attriste
ccsl rinterdicHon qui m'est faite do lire le soir d'ici à plusieurs mois.
Il résulte de ma mésaventure que je me suis vu dans Tobligation. sous peine de mourir d'ennui, de sortir un peu la tête de ma carapace. J'aibaltu les environs de Paris, je suis tombé comme un Lazare chez des gens qui, depuis dix, douze ans, n'avaient entendu parler de moi ; j'ai déniché à Vincennes une volée de Fléchois : Molard, Noël, Larouvière, Davout, Delisle, Garric, Pierron... Je ne sache pas que l'Ecole de tir ait jamais réuni une si grande quantité de camarades.
Molard est toujours le leste pierrot qui courait au carnaval sur le mur de la douve; pendant (pi'il ])ré]iare quelque tour de force gymnastique, Noël médite un calembour; Davout, une thèse sur les verres achromatiques ou la viande de boucherie : Garric reste silencieux.
Aujourd'hui, Perrodil m'a accompagné. Nous avons fait le tour du fort, regardant le fossé où a été tué le duc d'Enghien, la cha])clle assez curieuse, le monument funéraire élevé au Duc. Puis nous montons au sommet du donjon. A part le bois qui enceint les deux tiers du fort, la campagnr est d'une nudité, d'un pierreux complet. Du côté de Paris, la vue est un peu lointaine; h's cnlliues du Père Lachaiseel de ^!ontmartre se superj)osent ; le mont \*alérien est en lign«'avec les colonnes de la barrière dn Trône; r.\rc de Triomphe très à droite, avec son sommet dans la ligne de Ihorizon ; tout le quart de cercle
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à gauche du mont Valérien est une ligne sans sinuosités.
Après dîner, Perrodil et moi montons sur la voiture par un ciel étoile et rentrons en causant, à propos de nos camarades de Vincennes, de l'amitié et des sentiments : amour, piété filiale, amour paternel, amour des graads -parents ; donnant un grand développement à notre entretien sur l'origine, les moyens de durée, les variétés, le but de tous ces sentiments, surtout de l'amitié ; nous arrêtant, après de tristes réflexions, à cette idée consolante qu'il y a au moins sur la terre un sentiment durable, celui de Pamour maternel ; admirant Tamour de la grand'mère pour le petit enfant et l'ordre que la Providence a mis dans la succession des sentiments, faisant céder l'amour filial à Tamour, l'amour à l'amour paternel.
Mercredi 14 avril. — Dans son Histoire de ta Convention publiée en ce moment, Barante, toujours et surtout narrateur, donne pourtant de temps à autre son opinion directe sur les hommes et les choses. Cela se comprend : dans l'histoire moderne, il ne suffit pas de présenter les faits sous tel ou tel jour, d'en faire le triage et de mettre en lumière les plus importants; cette critique indirecte est bonne seulement pour le petit nombre des lecteurs. Il faut de plus des rai-
sonncnicnts sur les faits, il faut que Ton sente riionime qui a écrit le livre.
L'iJisioire de la Restauration de Lamartine, où le narrateur est très infidèle, où les faits sont faussés, est pourtant extrêmement remarquable par la beauté des raisonnements philosophiques sur ces mêmes faits. Le dernier volume paru contient d'admirables pages sur la morale et riiumanité en politique.
Samedi 17 avril. — J'ai lu de \'olney /fs Ruines et la Loi naturelle', ce livre m'a laissé froid.
Ce sont les idées de tout le dix-liuilièmesiècle, moins la malice de Voltaire, moins la sensibilité de Housseau. Ce qu'il renferme de profond ne lui (\st pas propre.
Samedi 24 avril. — Je me lève soulTrant de nouveau deTœil e;;auche; sensation de fatigue.
Le soir, rentrant par un ciel couvert, j'étais attristé de la fa^;on d'être de Mme Lavalette dans cette soirée. V.Wv paraissait soulfrante et moins i(b3ale (ju'à l'ordinaire.
Dimanche 25 avril. — Mon voile de tristesse
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subsiste comme de lui-même sans que je pense à rien. C'est ainsi que quelques idées vous assombrissent et qu'une fois les idées passées, vous restez sombre par une réaction du physique sur le moral.
Ce que j'éprouve ce matin est infiniment peu de chose, c'est la contrariété que donne à l'artiste une sculpture manquée par un grand maître, et cependant cela a fait sa trace, si légère qu'elle soit, dans ma cervelle.
Lundi 26 avril. — Perrodil et moi entrons au cirque pour voir Schœnbrunn et Sainte-Hélène^ croyant que c'était le Mémorial de Sainte-Hélène de TAmbigu.
Gobert joue si détestablement l'Empereur que nous sommes sortis à moitié pièce.
Mardi 27 avril. — En revenant de la Bastille, vu sur l'affiche de l'Ambigu : Mémorial de Sainte- Hélène, Napoléon ioué par Saint-Ernest. J'en ai lu une espèce d'éloge dans le Charivari ce matin.
Après avoir dîné rue Geoffroy-Marie, j'y retourne. Je me trouve derrière le chef de claque, petit jeune homme frisé à souliers vernis. Gamins de Paris composant son armée, figures intelligentes de cette race.
Saiiil-Ernest joue très convenablement l'Empereur, il fait même fréquemment illusion. La pièce, nalurellement un peu longue, est hieu conduite, coupée adroilcMuent et scrupuleusement dans le Mémo'ùril. A part quelques scènes de domestiques, c'est grave et touchant d'un bout à l'autre sans causer de lassitude. Saint- Ernest m'a fait pleurer à la scène du buste du roi de Rome. Il a traité avec finesse les plus petits détails de son rôle, surtout les traits d'esprit. Il n'y a aucune allusion politique de glissée ; l'impartialité des auteurs, Carré et Barbier, a été jusqu'à donner des remords à Iludson Lovve .
Les décors sont splendides. Les rêves de l'Empereur pendant son agonie, le coucher de soleil dans hi scène où Napoléon surprend Cypriani à vouloir tuer le gouverneur, le tombeau des Invalides, sont de ce genre.
Je me suis retiré satisfait, j'avais vu vivre ma lecture du Mémorial. En suivant les mouvements de Saint-Ernest, je songeais à l'original, exactement habillé de même et couché à quehjue cent pas de nous ; en suivant les élans vers l'avenir rt la |)ostérité du grand martyr, je matlrislais {\v la parodie (pu' innis donne son neveu do ses plans el (|<^ son caractère sublime. Clelte pièce touchai! loiil le monde comme sinij)le et vraie, <'t parce (jue le speclal«Mir bien préparé y apporle de l'imagination.
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Dimanche 16 mai. — Près de la Ménagerie criIugiK^I (le Massilia, un garçon de café, assis sur les marches, donnait du sucre à une hyène qui criait d'un air assez désagréable, mais sans mordre. Elle pouvait être grosse comme un chien de chasse. La chute des reins était encore peu marquée ; le museau noir, la raie du dos se hérissant facilement, de grosses pattes. On la prenait par la peau du cou, on la faisait suivre à travers le café, on lui faisait prendre du sucre dans la main presque fermée.
Arrivé à l'Arc de Triomphe à midi, j'ai attendu Gharonnet une demi-heure. La chaleur était étouffante et la fraîcheur de ces voûtes géantes attirait sur les bancs beaucoup de monde.
Admiré aux Champs-Elysées les enfants qui regardent Guignol, resté longtemps à étudier leurs rires charmants.
Achevé ma journée devant la Bataille d^Eylau.
Mardi 18 mai. — Ma mère espère encore que je vais être appointé dans quelques jours.
Je lui laisse ignorer qu'hier un individu étranger à l'administration, un cousin d'un ami du irère du Ministre, a été nommé, en dépit de tous les règlements, à la place qu'enfin j'allais atteindre. Mon chef a bien voulu crier, réclamer, rien nu fait. G est le troisième fait de ce genre depuis
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quinze jours ; mon sous-chef est remplacé de cf»tte manière.
(Juainl i"ai appris cela, je lisais les Confessions de Rousseau ; aussitôt revenu dans mon bureau, j'ai repris ma lecture. Voilà l'avantage de s'attendre aux mécomptes, on en détourne son esprit. Il faut convenir qu'une lecture attachante est un puissant auxiliaire.
Jeudi 20 mai. Ascension. — J'éprouvais du malaise ; je suis resté sur mon lit trois ou quatre heures.
Constaté pendant ce repos un singulier phénomène : celui de la volonté veillant auprès du reste de l'ûme endormie et n'ayant plus la force de la réveiller. Ainsi J'entendais dubruit — c'était la couverture de Gallqui se pelait sous la dent de mon lapin anglais — je voulais me réveiller et je n'en pouvais venir à bout ; je dormais toujours, ayant conscience de mon sommeil. Quand notre à me s'en va dans le monde des rêves, c'est un cerf-volant qui a emporté sa corde. II est malaisé de la reprendre.
Admiré encore une fois la j)lace de la Concorde et ses horizons de verdure, de colonnades, d'arc de triomphe. La Seine agitée et sombre reflétait un grand nuage bleu d'orage. La place rouge doré pleine de poussière commençait à alhimer ses eanchMahres. Les massifs verts des
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Tuileries se détachaient dans toute leur fraîcheur.
Quand on est sur le pont, le fleuve qui écarte les monuments vous ouvre deux magnifiques perspectives sur le vieux Paris et Notre-Dame d'un côté, et de l'autre sur les tranquilles hauteurs du Trocadéro.
Vendredi 21 mai. — Je suis allé voir mardi dernier la galerie espagnole du maréchal Soult, en vente en ce moment ; cette collection de tableaux remplit deux salons immenses et trois petites pièces. Il y a là des toiles magnifiques signées par Murillo, Ribera, Alonzo Cano, Zurbaran, Velasquez, Morales et, parmi les Italiens, Sébastien del Piombo, Titien... Ce sont des sujets religieux pour la plupart.
L'école espagnole, comme on peut en juger au Louvre mais comme on le voit là surtout, se distingue par l'énergie de l'expression dans les visages elles attitudes, parla réalité des personnages et, chez quelques peintres, par des jeux de lumière surprenants ; ainsi, comme je me rappelle l'avoir lu dans Custine « on voit l'air » dans les toiles de Murillo. Les Espagnols ont une imagination plus forte que riante, ils cherchent plus le vrai que l'idéal et pourtant il y a tant de pensée, tant de foi dans leurs tableaux que leur vrai est toujours beau et grand. Peindre, pour
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eux, c'éliiit prier ; ils regardaient un tableau comme une bonne action.
Cela est frappant pour la Conception immaculée de la Vierge, chel'-d'œuvre de Murillo. La \'ierge est debout sur des nuages les mains croisées sur la poitrine : elle regarde au ciel et des anges jouent autour d'elle. Comme forme, comme couleur, comme dessin, c'est extraordinaire ; rien de beau comme son attitude droite et souple, les plis de son vêtement, ses cheveux noirs glissant derrière son épaule. Sa figure n'a pas le type des Vierges de Raphaël, le nez n'est pas aquilin, le visage est aussi blanc mais plus rose, plus enjoué, plus jeune, plutôt charmant ipie beau; la pureté n'est plus dans les lignes, elle est dans rexj)ression et celte expression, c'est là le tour de force de Murillo.
Dans un sujel aussi délicat, il fallait oublier la terre. Il a représenté la \'ierge debout, de face ♦'t le visage éclairé d'une belle lumière ; il lui a donné plus qu'une émolion de cœur, un enivrement d'Ame. Mlle seudde aj>ercevoir dans les cieux qucl([ue divin <*t révélant sj)eclacle, elle est iiKunlée dr joie, i^a magnilhpie lumière qui pénètre la toile arhève de lui donner un air de fête. r\'n<don fût tombé en prières devant ce chef-d'œuvre.
M^Tcredi. -1 qiiîilrc Ihmuu's, P'rani;ais et étrangers se prrssairnl dr\ nnl <•«' tableau ave«' des portrfouillrs goiillés dr billets de ban<jue ; dans notre époque (l'argent, c'est l'hommage le plus
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vrai que puisse recevoir une belle œuvre. Comme dans la Dame blanche^ on a commencé à crier lôo.ooo francs; mais en quelques minutes, on atteignait Doo.ooo francs et le nombre des lutteurs a diminué ; quelques Russes ont déclaré n'avoir plus de pouvoirs pour surenchérir. Deux adversaires sont restés en présence, tous deux s'observant et regardant tour à tour la divine Madone. Ces deux hommes, c'étaient l'Espagne et la France ; le sentiment de Tart s'augmentait de Torgueil national. Enfin, à 586. ooo francs, l'Espagne s'est avouée vaincue et, au milieu des acclamations d'une foule qui remplissait les escaliers et la rue, M. de Nieuwerkerke, directeur du Musée, s'est retiré en triomphateur. C'est le Louvre qui va s'enrichir de ce trésor.
Pauvre Murillo ! Si, après deux siècles, il pouvait être averti de son succès ! Je ne comprends pas qu'avec ce talent il ne soit pas mort de faim; il est vrai qu'un échafaudage, en se dérobant sous lui, lui en a épargné la peine.
Samedi 22 mai. — A la Guerre, je me sentais extrêmement faible, ne pouvant presque marcher.
Soirée dans 1(î jardin des TuilcM'ies; je lisais Rousseau. Des enfants de divers âges et de diverses conditions sont venus jouer aux billes à quelques pas de moi.
408 SOUVENIRS n IN PARISIEN
La soir(^e citait ina2:nifique. Les Tuileries à ma gauclu' «lorait'iif de plus en plus leur immense fa(^a<l«' ; î^i ma droite, les frais marronniers percés d'arcades s'assombrissaient à vue (ra.'il. Les pig-eons volaient dans les gazons verts, dans les tapis de llt^urs rouges. De loin en loin, des groupes de femmes assises. La vaste nappe du ciel présentait ses nuages aux teintes si variées, si douces.
A l'heure du crépuscule, le tambour s'esl fait entendis : jr me suis retiré en me retournant plus de dix fois j)Our cont(Mnpler dans le ciel, au-dessus des arbres noirs, de longues déchirures de bleu clair et de rouge empourpré. Ouant aux Tuileries, aucun mot ne saurait rendre exactement leur teinte rouge poussière.
Dimanche 23 mai. — .radmirc la fontaine Cuvier, surtout la jinfcclion avec laipudh^ sont exécutés les animaux qui la (h'M'orenI ; il y a Ixnuicoup (rimaginalion ri un goût très oi"iginal. Un morse brisaid une carjx' rntie ses mâchoires à défenses recourbéc>. un ciocodile tournant sa Icir plair («t son loni:: museau avec ses ipiatre rangées de crocs, (\v hideux animaux de nn'r. rampeiH on se tordent au j)ied d'une belle divinité' apjHiyt'e sni- nii lion paisible et formidable. I>n ninr drini-eireiihiire de la fontaine soi'Ient en outre une ranimée de tètes de bélier, de
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phoque, de tapir, qui soulèvent chez le passant des comparaisons fécondes. Au centre, une tête d'homme se présente, noble et pure, à côté de celle d'un mandrill. J'aurais désiré que, pour trancher davantage encore avec la face lubrique et stéréotypée du singe, l'homme se présentât avec son plus bel attribut, les yeux fixés au ciel.
Le Jardin des Plantes a pour moi un attrait qui date de ma première enfance et que redouble mon goût pour les sciences naturelles, surtout pour la zoologie. Ce sanctuaire poétique des plus curieuses et des plus importantes recherches sur les mystères de la nature, ces sites pittoresques, ces végétaux variés qui couvrent de leur verdure aux nuances infinies les accidents du terrain, ces vastes espaces où se reposent et s'agitent les plus terribles comme les plus doux animaux de la création, ces palais de fer ou de cristal qui s'élèvent plus haut que les gigantesques palmiers qu'ils protègent, ces longues allées de marronniers, ces pépinières, ces jardins-écoles, cette trop monumentale galerie de minéralogie où la science prend tant de majesté et dont j'ai si souvent interrogé les tiroirs, tout cela me ravit et m'enlève dans les sereines régions de la pensée. Les noms vénérés de Buffon, Saint-Hilaire, Guvier, Humboldt, occupent tour à tour mon esprit et ne se séparent jamais pour moi de ce microcosme, de cet abrégé de la nature qu'on appelle le Jardin des Plantes.
410 SOrVENIRS n UN PARISIEN
Ma in^re m'y rejoint à une heure. Lm fatigue nous force à rester assis sous les marronniers ; je marquais les feuilles de mon Housseau avec les f<Miill<'s en con((ne Hu iriniifko. Lu des articles de journaux ; causé tristement de ma position ag-gravée par le dernier passe-droit, je rassure ma mère par ma trancpiillilé. Je suis plus in- (piiet des symptômes de maladie que décèle la fîdigue qu(» j'é})rouve.
Distraits l)ient(M parce qui nous entoure, nous parlons de choses plus élevées. En gagnant la sortie, ma mère admire un cadre d'eau à tleur de gazon, qu'on a établi près de la grille du quai et d'où jaillissent des roseaux surmontés de leurs fuseaux de graines, des fleurs de nymphéa et milhî autres fraîches productions; plus loin, des léopards agiles, le rhinocéros h la tète ditTorme, au manteau de cuir chagriné et reluisant, épais comme uno nrmm<'. dont les pièces sur le dos jouent |)ar des charnières à bourrelets, mais aux jnmbes et au cou otlrent d'amples replis.
Quand il élait plus jeune, son ventre sphérique ne remplissait pas ce vêtement tout fait pour l'avenir; Iris, au collège, on nous faisait entrer dans de vastes habits qui nous descendaient sur les ongles, sous prétexte que dans un an ils nous iraieni i\ peu près.
Après un coup d nil jeté enconMine fois sur In fnidaine, nous jucnons chacun mdre omnibus. Wur (les .l(M\ncurs, je nie traîne pour voir la colh^clion (l'un M. ('.ollot, ancien directeur de la
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Monnaie ; elle est peu abondante, mais belle. La pièce principale est une Salomé de Léonard de Vinci.
Après dîner, rentré me coucher.
Lundi 24 mai. — Pris un bain le matin, ignorant le mal que je me faisais.
A midi, je quitte le Ministère, me sentant de plus en plus indisposé.
Ah î le milieu! ah ! les circonstances!
ah ! les contrastes ! Comme il faut compter avec tout cela. Que de choses, que d'êtres incompris parce qu'ils étaient déplacés, parce qu'ils passaient mal à propos dans notre âme !
Par exemple les lapins. Eh bien ! il n'y a pas deux jours, je les enveloppais tous dans la vaste sphère de mes dédains. En ne les méprisant pas je me croyais impartial à leur égard ; je leur accordais ou plutôt j'accordais à La Fontaine leur amusante prestesse de mouvements, leur vie forestière, leur nourriture parfumée; mais plus je cédais de ce côté, plus j'étais intraitable pour leur peu d'intelligence, pour leur prosaïsme dès qu'ils sont pris entre quatre murs, pour leur timidité niaise et puis encore pour Todeur forte et pénétrante qu'ils parviennent h donner au thym et au serpolet.
Car c'est une des infirmités de mon esprit de chercher les réalités des choses, non pas par goût, mon Dieu ! mais au contraire par une répulsion exaltée de la laideur, une rigidité absolue de perfection. Si je vois le positif de la nature, c'est par un raffinement maladif, par un impérieux besoin de poésie. Or, on peut dire de la nature ce que Balzac a dit de la vie : elle ne va pas sans de grands oublis. Malheur h qui est ainsi organisé, à qui ne sait voir le soleil sans ses taches, la rose sans la chenille, le génie sans l'idiotisme ! En sonc^eant aux deux côtés de la boule, on perd le sentiment de sa rondeur; trop voir, en ce monde, c'est faillir à l'équité indulgente.
Je disais donc que je regardais les lapins par trop de côtés, il y a deux jours. Cela leur nuisait beaucoup dans mon esprit, d'autant que, n'ayant même pas vu tous les côtés, les mauvais seuls me restaient en mémoire. Je me souvenais entre autres d'une arrière-cour très sombre, très humilie où, à Fahiise, étant enfant, j'avais vu dans un tonneau plein de débris et d'ordures un énorme lapin gris au poil grossier, aux mouvements brus«pies, qui m'avait grilfé fortement en se sentant «nlevé par les oreilles. Le poids delà béte, ses rudes soubresauts, son odeur, son milieu, toiil rr\i\ av;iil iinj>rimé un mauvais et durable cachet à mes préventions. J'avais bien rencontré depuis des lapins dans les bois, mais ils passaient si vite! Si je les approchais, ce
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n'était que lorsqu'ils avaient le corps fracassé par le plomb et qu'ils jetaient le sang par les naseaux ; enfin rien ne pouvait m'empêcher de voir, comme en réflexion à côté de tout lapin de garenne, l'image de ce lapin de choux qui avait frappé mon enfance.
Nous sommes ainsi faits ; le goût des généralités nous fausse l'esprit, nous donnons à chaque individu les qualités et surtout les défauts de son espèce. C'est une grande injustice. Distinguons ! Distinguons !
J'eus une lueur de toutes ces vérités quand on me présenta, l'autre dimanche, dans une corbeille pleine de verdure, un délicieux petit lapereau blanc de race anglaise. Ce lapereau ne répondait en rien au signalement de mes préjugés : il me présentait une perfection là où je croyais trouver un défaut. D'abord son poil de neige me gagna le cœur tant il était léger, tant il ressortait bien sur le vert des feuilles, sur le bleu de mon tapis, sur le blanc de mon oreiller ; et puis je m'aperçus que, lorsqu'il rentrait la tête sous ses pattes pointues, son corps roulé formait une boule duvetée toute pareille à ces houppes de cygne que les marquises d'autrefois avaient sur le coin de leur guéridon. Ses membres délicats enveloppés dans cette énorme fourrure donnaient à ses moindres attitudes une rondeur, une grâce surprenante qui atténuaient par un piquant contraste la soudaineté inquiétante de ses fuites et de ses zig-zags.
414 SOUVENIR? d'un PARISIEN
Sa pelito t»He offrait une imperfection ; ce n'étaient pas certes ses longues oreilles Iranspa- HMiles, si démesurées chez certaines espèces étrangères mais qu'il secouait ])iir moments avec tant (rindépendance et d'originalité; ce n'était pas non plussonpelitmuseau rose ettrcmblant; c'était la courbe un peu niaise de son front : il y avait positivement de la jeannoleriedans son profil.
Mais qu'importe ! Il était propre comme une hermine, l'amilier comme un angora avec plus (rinallendu dans les mouvements; et quand il était juché sur le pied de mon lit, il n'y avait rien de plus amusant que de le voir s'élever éhalii au sommet des monts blancs que je lui improvisais avec mes genoux et mes bras et disparaître confondu dans de molles fondrières, lùifin, de commotion en commotion, il arrivait jusque mon cou, à mon visage et là, nez à nez, murmurant, il étudiait avec douceur ce Gulliver nouveau. Je lui faisais manger des feuilles de roses, je ne me lassais pas de le caresser. Que nous étions loin de Falaise !
Oui, mais un jour il sauta en bas du lit et tout en gigotant, en secouant délibérément les oreilles, s'approcha de mon atlas du docteur Gall et se mit à en pelurer vivement le cartonnage. .]o lui jt'tai une pantoulle ; elb^ rencontra mon encrier; il y eut un édaboussement lamentable sur le lambris. Tout fut rompu entre lui et moi. Un enfant malade du voisinage le désirait ; je m'écriai : (^)u'on l'emporte !
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Depuis ce jour, je me sens également incapable et de maudire et de glorifier les lapins, de décider s'ils sont odieux, s'ils sont charmants. Ils ont décidément trop de côtés pour fixer sur aucun mon enthousiasme. Le seul qui eût pu m'arracher au scepticisme m'y a laissé retomber!
Mercredi 26 mai. — Je me décide à garder le lit.
Ma mère vient dans l'après-midi, au moment 011 je venais d'apercevoir des traces non équivoques de rougeole. Elle pensait me trouver guéri.
Ses soins m'étaient bien nécessaires ; une fièvre violente et la soif qui l'accompagne s'emparent de moi.
Lundi 31 mai. — Ma rougeole se double d'une varicelle. Le docteur Lombard ne me donne pour étancherma soif que de l'eau de gomme chaude très sucrée.
A ce régime observé depuis huit jours se joint une inflammation de gorge qui m'a mis au supplice pendant le samedi et le dimanche. De seconde en seconde pendant la nuit, j'éprouvais dans la gorge la douleur que cause une cautérisation, miel et vinaigre.
4ir, SOL'VEMRS D UN PARISIEN
Aujourd'hui, Perrodil me vient faire ses adieux ; j'étais dans un fauteuil, enveloppe d'une grande couverture à travers laquelle je lui serre la main. Il va à Colmar ou à Belfort.
Mil mère a passé toutes ces journées avec moi, me lisant de temps à autre des Mémoires de (Chateaubriand. La variole qui le couvre dans la retraite après le siège de Verdun avait pour moi de l'actualité. Je m'apitoyais fort sur sa position ; au lieu d'être dans un bon lit comme moi, il courait les grandes routes et passait la nuit dans une grange.
Jeudi 10 juin — Je monte au fort de Bicôtre : trois cents insurgés dans les casemates, tous du centre de la France; il va en arriver autant dans quehjues jours. Je leur vois distribuer la pitance, comme je l'ai vu pour les insurgés de Juin, exactem(Mit.
Ouand il y a un drpart, il se passe des scènes déchirantes; les femmes h l'entrée du pont-levis se jettent contre les voitures. Je demande h être averti du ))rochain départ pour y assister. C'est un spectacle salutaire dont je veux graveren moi le souvenir, dis-je pour raison. Cela \\r peut que me fortifier dans mon horreur de la persécution.
Les subalternes, les gardi«'ns de prison adoucissent le plus (pi'ils peuvent les ordres sévères du j)ouv()ir, c'est une justice à leur rendre.
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Le général de Goyon, ex-colonel de dragons, était en train d'interroger des prisonniers. Il a droit de grâce et en use très modérément. Pour être gracié, il faut, quand il n'y a pas au dossier de preuves sérieuses d'opinions anti-napoléoniennes, jurer fidélité au Président dans les termes les plus explicites.
Un individu allait être gracié après plusieurs mois de prison, comme reconnu objet d'une méprise. On lui demande le serment; il le refuse déclarant que très probablement il ne se mêlera pas plus de politique que par le passé, mais que, puisqu'il est reconnu qu'il n'y a pas de charges contre lui, il ne doit être astreint à aucune condition pour être mis en liberté. Sur ce, on Ta fait rentrer dans les casemates.
Un autre, dénoncé comme s'étant absenté pendant les journées de Décembre, de la fabrique qu'il dirige, est l'objet d'un mandat de mise en arrestation. Jl s'y soustrait, se fait donner par le maire, le conseil municipal, le juge de paix, un certificat prouvant que son absence était motivée par une maladie de son frère, vient à Paris pour purger sa contumace. Il n'a pu encore à l'heure qu'il est obtenir sa réhabilitation. Dans les bureaux, on a égaré jusqu'à trois fois sa pétition.
Il y a une confusion inexprimable ; pourjugcîs des généraux avec des pouvoirs discrétionnaires et sans appel, pour grelfes des bureaux improvisés où les dossiers s'égarent, avec des employés négligents, des confusions de noms. Les
irrarii^s du uéiirral de Clovon sont réunis dans la cour (lu l'orl, le Général leur fait un discours très chaud où il leur parle de la haute sagesse et de la magnanimité du Président, tous crient en levant la main : Vive Louis-Napoléon ! Alors on leur donne la clé des champs et pas un sou pour regagner leur province qui est à cent, cent cinquante lieues I
Vendredi 2 juillet. — (!erles je prise autant (ju(^ ))ers()nne l'imagination éblouissante de N^ictor Jlugo, sa merveilleuse puissance de réalisation, ses divins accords de style et de pensée ; mais si ton! ccl.i n'avait eu pour origine et pour aliment Icfi élans d'une grande unie et d'un bon cœur, j'y aurais vu tout an pins une distraction, un amusement littéraire. Jamais à coup sûr je n'y eusse puisé comme je le fais des leçons fortes et émouvantes, d'éternelles consolations.
<le (pii me frappe dans cet homme, c'est son indomplahle énergie et son excpiise douceur, c'est I;i vigueuret roriginaliti' précise de son langage opposées aux profondeurs de son esprit. c'est crt instinrt du Ix'an v\ du hon, (-(Mtc jxx'sic^ • Ir roiis(i(Mi((' <pii lamène toujouis le <'alme dans les furieuses lenqHMes (pie le doute soulève en lui r[ lui fait toujours apjieler l'homme, et à détan I la nature, en témoignage de Dieu et de la vérité.
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Ou dit que Voltaire a soutenu les droits de l'immortelle justice. Quel souffreteux athlète à côté de Victor Hugo! Comme ce dernier, quand un crime, une lâcheté, un mensonge viennent le déranger de ses méditations sur les choses supérieures, s'élance au secours de la victime ! Comme ce rêveur devient homme d'action ! Comme ce Pascal frappe les nouveaux tartuff'es d'une main hardie ! Comme ce Mirabeau sait se retourner contre le despotisme, sans cesser de faire face à l'émeute ! Comme ce Rousseau nous rappelle à la simple vérité et à la dignité sereine de la nature ! Comme ce Bernardin de Saint- Pierre nous charme, nous enchante de ses poétiques tableaux ! Qu'il soit dans les forêts, dans les cimetières, à son foyer, à la tribune, aux barricades, en exil, partout il est grand, partout il fait honneur à l'homme, partout il porte son âme à trois dimensions et son noble cœur par surcroît.
Quand un demi-siècle a vu s'élever au-dessus delà foule deux têtes comme celles de Napoléon et d'Hugo, je trouve qu'il a suffisamment pris sa place dans l'histoire de l'esprit humain. Rien d'approchant ne s'offre à moi dans les hommes du temps passé. Je supprime les anciens trop peu connus ; mais ni Pascal, génie trop dur, trop désespérément affirmalif; ni Fénelon, trop mystique, trop entravé ; ni Descartes, trop incomplet, trop froid; ni Voltaire, trop superficiel, trop prudent, trop comédien; ni Rousseau, trop ca-
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pricieux. trop dédaigneux de poésie, ne pouvaient nie satisfaire. A Tétranger, les difficultés de langue sont do grands obstacles; pourtant les caractères de l3yron, de Gœthe m'auraient fourni des études mais pas de modèles.
Je pensais à tout cela, l'autre jour, en parcourant la demeure de Victor Hugo livrée pour quatre heures à la curiosité publique. La douleur bien naturelle que j'éprouvais à voir mettre en vente jusqu'à son lit et son prie-Dieu, jusqu'à ses cachets et son pupitre, ne pouvait m'empôcher de saisir avidement cette occasion d'apprendre ses goûts et ses plus chères habitudes. Je m'y suis donc traîné, sortant à p<'ine de maladie, et suis resté deux heures à étudier à fond les cinq pièces dont se compose ce modeste appartement.
Les six mois d'exil du maître se traduisaient par une poussière et un désordre qui ôtaient tout prix à l'ensemble. Cependant je n'ai rien vu d'aussi caractéristique que cet ameublement entièrement moyen Age, que ce pôle-mèle d'objets d'art de toute nature, véritable nid d'antiquaire. Transj)()rtez cette chambre à coucher en Allemagne, donnez-la au premier visiteur venu pour celle dr Lutlier et, à pari quelques (igures célestes sculptées dans les bahuts, rien ne pourra vous démentir; seulement, ici, les fenêtres donnent sur Paris, vu tout entier à vol d'oiseau. De sa petite table de travail, Victor Hugo pouvait voir, à sa droite, sa chère Notre-Dame.
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Deux bustes de marbre blanc magnifiques, chefs-d'œuvre de David d'Angers, placés l'un dans la salle à manger, Tautre dans le salon, m'ont rassuré sur la crainte de voir Victor Hugo mourir sans avoir vu éterniser ses traits par la sculpture.
De la maison déserte d'Hugo, je suis allé au tombeau de l'Empereur qui ne me convient ni ne me déplaît. C'est une œuvre coûteuse, genre de mérite que je n'apprécie qu'en sous-ordre ; la conception en est singulière mais nullement grandiose.
Mardi 13 juillet. — Je lis un nouveau règlement qui ôte aux surnuméraires la plus grande partie de leurs chances d'avenir. Ce règlement m'irrite par ses articles dérisoires ; j'en exprimais mes sentiments à M. de Mouy quand le garçon vient dire : « Monsieur Boucher, le chef vous demande. » J'y vais, le visage encore plus froid que de coutume ; M. Fellmann appuyé sur son bureau me dit doucement : « Donnez-moi vos deux mains.
— Bien volontiers, Monsieur, comme toujours.
— Vous êtes nommé ! Chut ! »
Et comme je lui en exprimais vivement ma joie et que son émotion augmentait, il me dit en se levant : « Tenez, faites le tour du bureau, que nous nous embrassions. »
122 SOUVENIRS n IN PARISIEN
De trois à quatre lieures et demie, il m'a été impossible de lire.
Soirée chez Rossignol. Lu quelques scènes de lUiy Blas ; puis, accoudés à la fenêtre, voyant le crépuscule et la nuit s'étendre sur le cours de la Seine, causé jusqu'à onze heures du monde parisien, du vide et des dangers sourds de la vie de société, des engrenages d'esprit. Tâcher de se créer des illusions, et surtout de conserver l'immutabilité de son àme. Rester jeune de cœur.
Jeudi 15 juillet. — M. Fellmann me remet à trois heures ma commission.
Je trouve ma mère au restaurant, venue pour ma fête. Je la remplis de joie par cette nouvelle inattendue. Nous calculons que j'aurai dix personnes à remercier de ma nomination.
Vendredi 16 juillet. — .1" arrive à onze heures et «lemie au ministère. Je trouve sur mon bureau une lettre encadrée de noir. Je l'ai relue trois fois avant de com'prendre qu'elle m'annonçait la mort de Piaudesson avec qui, il y a huit jours, je passais la soirée, la prolongeant gaiement jusqu'à une heure du malin.
Je ne voyais ijue de loin en loin c<* spirituel
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camarade que la mort rapide vient de surprendre presque au milieu des éclats de rire ; mais cette lin si brusque, couronnement terrible d'entretiens où lui et ses amis, tous gens de mérite, de belle littérature, mais de douteuse expérience, souriaient imperceptiblement de ma sombre façon d'envisager la vie, me bouleverse comme un enseignement direct. Et puis ce jeune bomme avait du cœur, je lui connaissais au moins un ami dévoué et moi qui, depuis longtemps, suis devenu tristement incrédule aux grandes amitiés, agenouillé derrière un pilier de Saint-Sulpice, j'ai pleuré, d'une douleur générale mais qui avait des retentissements au dedans de moi, sur les affections interrompues
Je suis revenu du cimetière l'esprit frappé, rempli de cette pesante boîte de cbêne que ses ciselures de fer ont empêchée d'entrer dans sa dernière demeure et de ce malheureux survivant qui, se confiant à ma pâleur, est venu d'instinct, au moment suprême, s'appuyer sur moi.
Mercredi 21 juillet. — Je suis retourné à Boulogne et cela a opéré sur mon esprit une diversion salutaire ; j'ai réadmiré les bords de la mer depuis Abbeville, avec leurs collines de sable solitaires, leur vent du matin frais et salé, leurs arbres rabougris, penchés, surtout leurs immenses plaines de vase blanche aux embou-
124 SOUVEMFJS D IN PARISIEN
chures de rAulIiie, de la Canclie, que rasent les mauves et que bordent des maisonnettes en briques. Ces paysatifes m'ont encore plus satisfait. s'il «si possil)l«\ <|ue la première fois, lime plaît moins de Ioniser les mômes eûtes sur un vaisseau ; j'aime inioux voir la mer à distance.
« lîpstoiis loin (les objets dont la vue est charmée »...
A propos de Victor Iluiifo, j'apprends qu'il est exilé de P)elti:ique, exilé d'exil, pour quelques hymnes irrités que je n'ai encore pu me procurer. Hue de grands naufragés jette sur la frontière la stupide brutalité de ces vagues qui s'agitent dans la recherche d'un niveau impos-
siblr!
Vendredi 23 juillet. — La troupe de ligne bord;iil l«'-« boulevards jusqu'à la gare de Strasbourg. Temps superbe.
A sept heures, je Pn^sident, précédé d'une inlerminablc escorte de guides, lanciers, carabiniers, a passé en calèche, l'air tout à lait bon |)rine<'. Suivaient en voitures découvertes ses obscurs sénateurs et conseillers dlHat. L'archevé(|ue de I*aris, en calotte viob'tle, paraissait très gai et très causcMir avec les militaires qui lui faisaient face. i\oU\ avait loul à l'ait la tournure d'une promenad(w\ l.ongchamps. Les musiques
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assourdissaient les Parisiens vexés de leurs fanfares.
Revenu avec Lachesnais en causant des régicides.
Dimanche 25 juillet. — Rien n'égale la force et la persistance du désir que j'ai de savoir l'allemand, si ce n'est mon impuissance. J'ai beau ouvrir à toutes ses pages le dictionnaire que j'ai sous la main, je ne puis en faire passer dix mots dans ma mémoire ; tous refusent d'y rester.
Et pourtant, comme j'aimerais à m'aventurer, à me perdre dans cette mine si riche, si profonde de la science allemande ; que de choses neuves je trouverais à chaque pas en histoire naturelle, en philosophie, en morale. Il y faut renoncer !
Samedi 31 juillet. — Un changement agréable est survenu dans mon existence à la Guerre. Mon sergent a quitté mon bureau ; à sa place est venu un jeune avocat, très distingué de tenue et d'instruction, avec lequel je puis causer Pascal ou Sainte-Beuve du matin au soir, ce qui n'était pas aussi facile avec le sergent et ce qui me rend moins pénil)le le travail (jiiolidicn. On
42r, SOUVENIRS n i'n parisien
peut très bien philosopher en copiant et nous i\r nous «Ml piivons pas.
Vendredi 6 août. — En sortant du restaurant, avec Legallais, nous lisons dans Sainte-Beuve Mme Neckcr et l'abbé Maury; nous achevons ce dernier, place de la Concorde, assis sur une balustrade, le dos aux Champs-Elysées.
La place s'illuniinail. L(^ rouge obélisque qui, après un reflet de trente siècles, a gardé les Ions du ciel d'l^]gypte, se fondait par des nuances de plus en plus sombres avec le ciel bleu de France.
Le froid nous a fait (piitter la place.
Samedi 1 août. — Gaulior a déjà des dil'licullés avec ses patrons.
Je lui décris avec ponip«* clia([ue gravure et chaque ini^uble de ma chambre. Il riait encore dans l'escalier.
Dimanche 8 août. — Parcouru les Ternes où je n avais pas mis les pieds depuis iS^."), Hien de chang»'^, mais pas un visage connu.
Cherché à nie reprendre aux i«lées d'autrefois ;
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un peu d'émotion qui a augmenté à la vue de la maison et surtout de la fenêtre à barreaux à travers laquelle mon gros chien Stello voulut s'élancer à l'un de mes tristes départs pour la Flèche. Nisité la nouvelle église des Ternes. Prié.
Lundi 9 août. — En dînant avec Rossignol, porté un toast en l'honneur de Saint-Pierre et Delavigne dont on inaugure les statues au Havre.
Soirée aux Français : la Coupe enchantée de La Fontaine, le Sage et le Fou de Méry, le Bonhomme Jadis de Mûrger.
Le jeu de Provost dans cette dernière m'a paru merveilleux. Delaunayet Mlle Fix le secondaient parfaitement.
Mardi 10 août. — Dîné au restaurant avec ma mère qui m'apprend le mariage de mon frère Emile avec Mlle Desprez.
Lundi 23 août. — Après dîner, gagné la Bastille et le boulevard Bourdon en lisant Saint-Simon. Ma belle-sœur me montre son petit intérieur pas trop mal monté. Mais ce qui m'a entièrement
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occupé, c'est une miniature dont jii^norais complètement l'existence et qui représente mon père en costume de chef de bataillon. .le me suis efforcé de l'apprendre par cœur, et pour cela n'ai cessé de l'avoir en main.
Son visage est blanc, son front couvert de cheveux noirs en boucles selon la mode du temps, ses yeux beaux mais un peu éloignés du nez, le nez et la bouche de mon frère Emile, la physionomie a de la gravité et surtout de la douceur.
Nous avons causé amicalement à la fenêtre qui donne sur la noble et solitaire place de l'Arsenal. Je pensais au salon de Nodier.
Mercredi 25 août. — En dînant, trouvé dans les Mémoires de Eleury le passage suivant concernant le duel de Dugazon et de Dazincourt qui tous deux voulaient jouer les rO)les de grande casaque :
« Eleury et Desessarts étaient témoins de Dugazon ; les témoins de Dazincourt étaient le comique Auger et Pierre Boucher, quinte de cromornc^ et trompette marine de la Grande Ecurie du roi, ancien militaire, brave, loyal, habile musicien et gai convive ; ne l'ayant jamais connu que (le vue, j'arrête ici sa biographie. »
Et plus loin, dans le déjeunei* qui suit le duel, Eleury ajoute :
« Notre digne (Irouionie de la Cirande Ecurie
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avalait des lampées de vin pur à faire plaisir ; Au2:er le suivait de loin... »
il fallait, ce me semble, que ce brave Suisse fût un type bien amusant, bien original, pour qu'un observateur aussi fin que Fleury Tétait dans le comique, ait songé après tant d'années à en égayer son récit et lui ait accordé une place à part, semblant même regretter de n'avoir pas pris sur lui de plus amples renseignements biographiques. On peut imaginer que, dans quelque rôle de buveur ou de vieux soldat, il a fait entrer quelques-uns de ses gestes ou de ses jeux de physionomie, comme il reconnaît l'avoir fait pour d'autres en mainte occasion, notamment quand, ayant une leçon à donner avec impertinence, il relevait le coin de sa lèvre gauche et prononçait un « Permettez, Monsieur » avec l'intonation hautaine et la lenteur glacée qu'il avait eu l'humiliation de recueillir de la bouche même de Voltaire.
Si c'est en cette seule occasion qu'il Pait rencontré, il le connaissait de réputation, il en avait entendu parler, puisqu'il le loue aussi bien à titre d'habile musicien que d'homme loyal et de brave militaire. La profession de Pierre Boucher le mettait donc en relation avec le monde des acteurs, et ce n'est pas comme témoin de métier qu'il assistait ce jour-là Dazincourt.
Je soupçonne fort ce grand buveur de n'être autre que mon aïeul, père de Jean-Charles Boucher, le garde-suisse massacré au lo Août ; mais
43n SOUVENIRS D UN PARISIEN
je ne puis en élre certain laiil que l'on n'aura pas l'extrait de naissance de ce dernier, né vers i74r>. Peut-être le trouverait-on au grelTe du tribunal de première instance de la Seine, on y a bien retrouvé celui de son fils Pierre, né en 1772 à Courbevoie.
Tout me porte à croire que c'était bien mon bisaïeul : le prénom qui est celui de mon père : le nom si peu fréquent parmi les gardes suisses qu'il ne figure pas sur les listes conservées des bommes du 10 Août; la vraisemblance tirée de l'âge, car à cette date de 1782 à laquelle peutêtre il n'a pas beaucoup survécu, mon père qui se rappelait de lui un tas d'anecdotes plaisantes sur les balourdises des soldats suisses avait dix ans et pouvait les facilement retenir ; le talent de musiciiMi qu'il essaya de communiquer à ce même petit-fils engagé à quatorze ans comme lifre et dont la ilistractioii favorite, pendant sa longue inactivité de la Restauration, était de souffier dans une llClte de cristal ; Tbabitude du duel, commune il est vrai à bien des bommes de ce temps, mais qui fut poussée cbez son fils jusqu'aux rencontres néfastes, laissant une sombre empreinte sur son caractère.
Mon père eut également le chagrin de tuer un adversaire qu'il eût voulu épargner et le bois d'b]couen lui laissait à cetéi^ardun triste souvenir.
Knfin, et cette dernière probabilité est peuteti^ la plus frappante, bien que la loi d'atavisme
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ne se soit pas poursuivie quant aux « lampées de vin », ma mère s'est toujours plu à me conter que j'avais un aïeul qui, en présentant une tasse de capacité énorme, insistait toujours pour qu'on versât jusqu'au « riban », désignant ainsi dans son accent tudesquc le bord doré.
■ — J'ai aussi retrouvé la trace de ma
trisaïeule maternelle.
Elle était contemporaine du Quinte de Cromorne au fils duquel elle maria sa fille; elle devait être plus âgée que lui car elle était octogénaire quand elle s'est éteinte, à la fin du siècle. Je la suppose donc née de lyiô à 1720, quelques années avant lui.
^la mère m'a souvent parlé d'elle, sans se douter qu'elle fût son aïeule, à cause son nom; elle s'appelait de son second mariage maman Vanay. Elle habitait au Pecq depuis de longues années et ne s'éloignait guère de sa maison que pour monter le dimanche à Saint-Germain, dîner chez son fils, Gabriel Truchet, le digne grand-père de ma mère. Celle-ci, toute petite, la regardait avec curiosité mettre le couvert et aimait à descendre au Pecq par les grottes lui rendre ses visites.
432 SOUVENIRS D UN PAHISIEN
Vendredi 27 août. — En me levant, à six heures, lu les Mémoires de Dumas sur Barras et Mlle Georges que j'ai connue vingt ans après Dumas.
Examiné au Ministère une dizaine des pétitions de ce jour, toutes de pères que la conscription prive de leurs enfants, riant de quelques-unes mais nous attendrissant sur certaines, entre autres sur une grand'mère suppliant le Président de lui laisser son petit-fds, avec cette abondance et cette naïveté de détails, ces admirables art^uments de sensibilité que les femmes savent trouver.
A ces douleurs si légitimes, Fimpassibb» loi répond par une lettre formule. \ oilà dix-huit mois que je puise à cette école la haine de la guerre.
Mardi 7 septembre. — A (piatre heures je loue chez Pillan les Mémoires d'un sexagénaire d'Arnault et^/v'^M/'s et Préjugés de Saignes ipii se trouve sous ma main.
Le séjour d'Arnaull à .hiilly m'intéresse; je tourne en recueillant les derniers rayons du jour autour des constructions de la rue (irange-Balelière, interrompant ma lecture pour regarder les ouvriers se passer les moellons le long d'une échelle.
Je reviens mécontent d'avoir à traverser Paris
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sans pouvoir lire, et m'arrêtanl parfois aux lumières des boutiques pour dévorer honteusement une ou deux pages de mon livre.
Dimanche 12 septembre. — Passé la matinée à lire Y Histoire morale des femmes de Legouvé. Certains passages m'ont remué jusqu'à l'attendrissement^ jusqu'à la prière.
Profitant dune éclaircie de soleil, je me suis dirigé vers l'Arc de Triomphe par le pont des Invalides. Des échafaudages en forme de corbeille masquaient à demi un aigle immense dessiné par un réseau de fer avec beaucoup d'exactitude.
Revenu par la place Vendôme où jouait une musique militaire. Ses fanfares montaient jusqu'à l'Empereur, perdu dans la nuit sur son pilier.
Quelques minutes après, j'étais au bas de l'obélisque, comparant ces deux genres de monuments. J'écoutais aussi le bruit des deux f(»ntaines, constatant que les deux murmures pénétraient à la fois jusqu'au siège de la sensation, mais l'image de ces deux fontaines ne se reproduisait que successivement dans ma mémoire. J'ai vu là une différence entre l'idée et la sensation. Ces réflexions ne m'ont pas détourné du plaisir que cause la vue de ces eaux tombant légèrement et à grand bruit des plateaux de
bronze, cascade circulaire qu'enveloppent encore les panaches argentés d'eau ascendante que lancent les tritons et don les perles s'échappent
par milliers.
Vendredi 17 septembre. — Nous lisons en souriant, ma mère et moi, Rosa et Gerirude de Toppl'er, trappes de la ténuité de l'intérêt.
A 5 heures, je rentre à cause de la pluie, espérant un peu trouver ma mère qui devait retourner chez elle, mais que j'avais priée de rester. Joie de la trouver.
Après dîner, je vais louer Vllistoire de Henri VIII et la lin des Mémoires de b'icury. Je les pose sur la table en y ajoutant les dernières Causeries du lundi de Sainte-Beuve, le Discours sur les Révolutions du Globe de Cuvier, 1(1 Presse et je demande à ma mère si elle croit qu'il y a du pain sur la planche en rassurante quantité. Je lui lis les Mémoires de Fleury.
Dimanche 19 septembre. — Passé une heure au ciiuetière Moiil[)arnassc, accoudé sur la balustrade qui entoure la tombe de Baudesson, véritable jardin. Une julienne blanche secouée par le vent s'élevait devant la tablette de marbre dont h's iiis(M'iplions dorées reluisaient au soleil.
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En quittant ce riche tombeau, j'ai fait quelques pas, cherchant la place où Ton a mis Dasnières. Sous un amas de ronces et de statuettes brisées, je suis parvenu à retrouver une croix pourrie, couverte de limaçons, où son nom mal orthographié se lisait à peine. Un ouvrier, qui a vu de loin mes efforts pour dégager cette croix, est accouru. Il l'a replantée, a enlevé ce fouillis de ronces, de plâtres cassés. « On verra toujours que vous êtes venu », disait-il.
J'avais le cœur serré. Certes, quand ce pauvre Dasnières me poussait le coude d'admiration en lisant /oce/(/n, qui m'eût dit que j'aurais à remplir le triste devoir de reconnaître son cadavre et de retrouver sa tombe ! Mais qu'importe, après tout, quand on est mort aussi noblement, qu'une inscription banale en avertisse ou non le passant. La récompense n'est pas là, pas plus que dans le souvenir effacé de quelque ami.
J'ai suspendu une couronne à la croix et me suis enfui redisant les beaux vers de Victor Hugo :
« cueillant les roses blanches, Consolant les tombeaux délaissés trop longtemps, Je passe et je reviens; je dérange les branches ; Je tais du bruit dans Iherbe et les morts sont contents. »
Dimanche 26 septembre. — Vu jouer pour la
première fois et détestablement les Enfants d Edouard.
Pendant l'entracte, renoué avec Jules Desmarets. Il m'a rappelé qu'il y a sept ans nous débitions ensemble ces mêmes vers, et pas plus mal que les comédiens français.
Li2:icr faisait rire son masque dans un coin du foyer, Ancelot maintenait le sien dans les lignes graves à quelque dislance.
Vu jouer ensuite pour la seconde fois et avec plus de plaisir encore le Bonhomme Jadis. Je reviens transporté du talent de Provost.
Je me rappelais aussi avec plaisir les charmants costumes des enfants d'h^douard, surtout celui de Mlle Hébecca qui jouait Taîné. Du reste les enfants, Mlles Rébecca et Savary, ont été mieux rendus que les autres rôles.
Je m'endors presque délicieusement.
Jeudi 30 septembre. — Je suis allé à Fontainebleau ; palais, parc et forêt m'ont fourni une véritable moisson de souvenirs. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour voir tout ce royal ensemble, depuis les spbMidides galeries barrées d'or et de solril jus(|u'à l'obscur hou creusé sous les rochers et les bruyères où nous avons fait fuir un pauvre diable de hérisson.
Ah ! quand du haut des |)lus grandes roches, on apen^oit dans tous les sens cette immense
fourrure de châtaigniers qui court jusqu'à Melun, qu'on à perdu son camarade et qu'on n'a pas un centime sur soi, comme on trouve à la nuit tombante la forêt majestueuse et redoutable, et qu'on a de plaisir à voir sur une pierre voisine la flèche peinte en rouge qui vous ramène vers la nature cultivée, vers le calme et paisible parterre de dahlias et de roses trémières dont le vieux palais de briques adoucit et rajeunit sa façade !
Samedi 2 octobre. — Matinée avec ma mère. Nous allons voir mon nouveau logement, rue Monsieur, 7, pavillon sur jardin, quatre vues différentes toutes remarquables. C'est un peu cher, mais c'est le palais du soleil.
Au sortir du ministère , nous rencontrons M. Villemain au coin du quai et de la rue du Bac. Nous le suivons quelque temps et le voyons entrer chez un boulanger, où il prend un de mes pains au lait de prédilection.
« Il faut toujours en avoir comme cela », a-t-il dit à la boulangère. Il est ensuite revenu sur le quai, un cahier bleu sous le bras, mangeant son gAteau, avec la démarche nonchalante qu"on lui connaît.
Il paraît qu'il n'y a pas qu'en littérature qu'il connaît les bons endroits, ai-je pensé en le voyant faire un si long crochet pour aclieter un de ces petits pains qui, de fait, sont excellents.
J'étais très content de me rencontrer dans une afiaire de goût avec un si excellent critique.
Nous avons continué notre route, causant de Sa querelle avec Sainlc-Beuve, et remarquant <|u'il avait une redingote bronze presque neuve. Il allait probablement dîner en ville.
Dimanche 3 octobre. — Je prends le convoi de midi et demie pour Versailles. Malgié le ciel nuageux et le vent froid, j'ai fait la route sur un wagon, voulant jouir quand même des horizons et des paysages.
Jusqu'à Saint-CJoud, je n'avais à voir de nouveau que les jeux de lumière et d'ombre particuliers à ce jour-là ; la coupole du Panthéon s'illuminantet séleignanl dix fois; les monuments de Paris se mettant à jouer aux quatre coins, passant les uns derrière les autres ou se fuyant, se retournant sur trois de leurs faci's pour le plus grand plaisir des yeux. Mais après la voiUe de Saint-Cloud, quel spectacle que cette achnirable ouverture de la vaHéc de Sèvres sur la grande cité, que ces jolis coteaux de Ville dWvray aux maisons étagées, perdues (buis b\ verdure î
Visit<'' b'. musée juscpi'à (pi;ilr«' bcun'cs. ,b; n ai donné attention ipiaux taldcaux lionorablement signés et j'ai consacré pres(pic loul mon temps aux portraits historiques. Comparé les apparte-
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ments à ceux de Fontainebleau, tâché de retenir leur plan et disposition. Vu l'œil de bœuf pour la première fois ; mon nouveau logement en a deux, très flatteur.
Lundi 11 octobre. — La lecture est un plaisir égoïste et noble à la fois, qui vous paralyse en apparence; qui, en réalité, accumule en vous des forces à renverser des montagnes ; la fréquentation exclusive des grands et généreux esprits de tous les siècles vous crée une existence toute d'âme, factice en ce qu'elle vous délivre des réalités douloureuses de la vie, vraie en ce qu'elle ne vous les cache pas, vous les montrant seulement comme des insectes sous une vitre et les livrant à votre étude désintéressée.
Lire en passe-temps, ce n'est pas lire ; mais lire toujours, partout, dans la rue, à table ; vivre, en un mot, quatre cents volumes par an, c'est être fou, soit, mais c'est être libre ; ce n'est pas être bon, je le reconnais, mais c'est s'apprêter, se fortifiera l'être; c'est échanger les brisements du cœur contre les troubles terribles de l'intelligence, je ne dis pas, mais il vaut mieux les douleurs qui grandissent que celles qui écrasent ; de celles-là d'ailleurs on peul sortir.
Quand on entre dans la mer jusqu'aux genoux, on chancelle au milieu de la vague qui rejaillit écumeuse après avoir frappé le sable ; si l'on
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fait quelques pas de plus, on se sent soutenn de partout et l'on voit le ciel tout entier se refléter dans la mer bleue.
Vendredi 15 octobre. — Sur les boulevards, arcs de triomphe; entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin, une couronne impériale surmontée d'une croix de six pieds de haut était posée à terre pour être enlevée dans les airs.
\'ers dix heures, à l'entrée du passage dos Panoramas, un crieur tenait rassemblé autour de lui un groupe moqueur avec ces mots : « Funérailles de la République et résurrection de l'Empire î Voilà la grande convocation pour aller au-devant de l'empereur Napoléon 111 rentrant dans sa bonne ville de Paris ! >
Je rentre Vùme blessée, songeant au grand Empereur, au vrai Napoléon, et à Victor Hugo, dans sa petite maison de Jersey. Lamartine doit caresser ses lévriers de plus belle.
Samedi 16 octobre. — liossignol est venu h dix heures et demie, m'apj)()rtant la notice sur Beaumarchais de Bercer et les vers de \ ictor Hugo sur la Rentrée des Cendres que je l'avais prié de prendre dans les Débats du temps.
Poinhuit «jur j(^ m'habille, croyant que quel-
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ques pages trouvées sur ma table étaient de George Sand, il se met à les discuter en toute liberté, moi daubant de concert ; mais à la fin il s'est trouvé qu'elles étaient signées Boucher,
Nous sommes allés par le pont de la Concorde et les boulevards jusqu'au boulevard Beaumarchais, puis redescendus par les rues nous placer sur le boulevard Montmartre devant la maison Sallandrouze. Un immense tapis à l'écusson impérial au centre couvrait une partie de la façade, laissant voir pourtant la pierre fraîchement cimentée, souvenir du boulet du 2 Décembre. Il faisait très beau, une foule considérable.
La plupart des arcs de triomphe ou vélums étaient mal peints ou fanés. Les inscriptions étaient curieuses ; au petit arc de la grille des Tuileries : « A Napoléon III empereur, sauveur de la civilisation moderne, protecteur des arts... » et sur les deux piliers, comme titres devant l'histoire : Constitution de 1802 ; Crédit foncier ; Conversion des rentes ; Continuation de la rue de Rivoli ; Chemins de fer. A l'entrée de la rue de la Chaussée d'Antin : A S. A. I. l'Administrations des fêtes dansantes de Sainte-Cécile. A rOpéra-Comique, un vélum grenat entièrement fané, soutenu par des coides et qualre grosses colonnes parsemées d'abeilles ; deux figures vraiment grotesques de Napoléon et de Louis-Napoléon, peintes sur ces colonnes par les décora-
teurs. Plus rien jusqu'à la porte Saint-Denis, là des arcs de triomphe en toile simulant la pierre. Un passage latin des Géorgiques sur une banderole le long de l'Ambigu. Un arc de feuillage boulevard Beaumarchais. J'oubliais des couronnes impériales de carton soutenues par quatre chaînes de Heurs, de distance en distance. La plus belle décoration était encore celle de Dusautoy, le tailleur du Président.
Il y avait dans les intervalles de la garde nationale des députations des villages de la banlieue, bonnes ligures de marguilliers : on distinguait toujours le curé, le maire, le bedeau et le facteur.
Le défilé a commencé vers deux heures.
D'abord les vieux militaires de l'Empire, peu en uniformes, le reste en bourgeois, le tout mêlé de femmes et de jeunes gens ; après un intervalle une bannière suivie de maçons ; puis, en désordre, des députations de la banlieue ; enfin la cavalerie par régiments avant et après le Président, tlclui-ci était à cheval, à (pielques pas en avant de son état-inajor, la figure fatiguée et animée, saluant profondément à droite et à gauche et plongeant dans la fouK' un regard obli(pie, plein d'une surveillance inijuièle.
Mon compagnon m'a poussé le bras, frajipé de ce que ce regard contenait ;i la l'ois d<' Iroubh' et dMiostililr. Poiii' moi, je m'étais rappelé celui que, de sa loge, il jeta un jour au parterre du Thértlre Français, et tpii, si bien disposé que je
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fusse alors, me surprit par son expression furtive et défiante.
En sortant du salon de lecture, revenu avec les illuminations rue Richelieu. Aucune dans le faubourg Saint-Germain.
Mardi 26 octobre. — Quel joli nid ma mère m'a trouvé ! Car c'est un nid, puisque des quatre côtés on domine la verdure.
Pour ne parler que du coin de la cheminée de certaine chambre bleue où j'écris en ce moment, je vois sur fond blanc nuageux les coteaux de Meudon d'une part et de l'autre le monument entier des Invalides avec le dôme, couvercle gigantesque de TEmpereur.
Si je passe dans la pièce voisine, grand salon gris à plafond voûté, je découvre, par delà les jardins, Saint-Sulpice,la Sorbonne, le Panthéon. C'est même à travers les jours de sa couronne de colonnes que se lève pour moi chaque matin le soleil rouge et flamboyant.
J'ai bien encore deux autres vues, mais c'est trop accordera la vanité du propriétaire. J'ajoute pourtant que je suis l'unique locataire d'un hôtel à péristyle fort élégant et que l'on n'arrive à mon troisième qu'escorté pai' deux grands lévriers de la plus fine race.
IMus de caserne devant les yeux ! Plus de gendarmes jaunissant leurs buffleteries avec amour!
A leur place, des monuments, des collines, des arbres, du soleil dans les nuées et de blancs clairs de lune tout piquetés d'étoiles. (Juelle délivrance !
Mercredi 3 novembre. — J'ai eu un redoublement de lièvre celle semaine, de cette lièvre que j'ai quand je lis quelque grande production. Le récent et déjà fameux ouvrage de Victor Hugo, Napoléon le Pelit, m'a été enfin prêté.
Le rire et les pleurs, Tacite, Molière, Pascal, Beauniarcbais, la méditation, riiistoire, la poésie, tout est dans ce livre, et dans le plus merveilleux pêle-mêle qui se puisse imaginer. Bien d'analogue dans aucune littérature, tous les genres confondus en un seul par cette plume incomparable ; une œuvre uni([ue comme l'occasion, comine Tliomme qui l'a produite. ( )n a dit qu'avec lui, il fallait toujours (( s'attendre à de l'inattendu », et pourtant, toutes les prévisions sont encore dépassées.
Tout le inonde a vu, au Louvie, cette immense galerie, cbaos des cbefs-d'œuvre (b^ toutes les nations, où la variété des sujets le dispub* à la diversité des [)incean\, mais où la loi cl b^ génie respbMidissent avec In lumière sur toules les loiles ; eb bien ! quand on en est sorti la trie fatigué(» d'admiralion, la mémoires épuisée du continuel elVort l'ait pour retenir le tableau glissant
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derrière le tableau, on a éprouvé quelque chose de rimpression qui suit une première lecture de ces cinq cents pages. Mais de même qu'on rentre dans la galerie, mon âme est rentrée dans le livre et, après une ardente et complète investigation, elle en est sortie pieuse, attendrie, vengée.
Mardi 9 novembre. — Mme Pramm cesse aujourd'hui de faire mon ménage.
« Qui me contera maintenant de petites histoires? Qui me dira de jolis vers? » Sa petite figure flamande témoignait de l'émotion en disant cela.
Mercredi 10 novembre. — Matinée avec ma mère. Elle retourne à Bicêtre.
Triste comme un dernier jour de vacances.
Lundi 15 novembre. — A la Guerre, M. Boisse m'apprend que le Moniteur publie les protestations de Londres, de FrohsdorfT, de Jersey contre Napoléon III.
Inquiet pour Victor Hugo, je vais à côté du Théâtre Français chercher le Moniteur, mais j'oublie mon porte-monnaie. J'ai beau retrouver
deux sous, je reviens bredouille fauti^ d'un sou (|iir me refuse un marchand de vins témoin de iiin iiu'saventure. ,]o repasse les ponts avec l'agac^'Uienl de ce refus (4 «juatre heures de préoccupation en persp(»ctive. Un de mes collèL»ucs est presque* scandalisé quand, en sortant, je lui conte mon aventure avec le marchand de vins. Que voulez-vous? Cet homme m'a fait observer qu'il ne me connaissait pas.
Jeudi 25 novembre. — Examiné au clair de lune les travaux de percement de la rue de liivoli entre h^s rues Saint-Denis et Saint-Martin. La tour Saint-Jacques-la-Boucherie se trouve en lii^ne. Place du C^hAtelet, la momie. Long examen de c<'tte boîle d'où s'est envolée IWme d'un Égyptien contemporain de l'obélisque.
Depuis un mois et surtout pendant les jours qui ont précédé l'élection, toutes les rues de Paris ont retenti à tue-tète de ces mots : « Voici la hqire de Péranger au Prince-président qui vient de paraîtn* ! » en sorte qu'il y a aujourd'hui cent milh* j)crsonnes qui croient que Péranger a tourné. .Lai acheté cette prétendue lettre, c'est celle (pie le poète écrivit en i8^|!> en réponse à la dédicace que lui lit Louis-Napoléon de sa brochure sur les sucres.
J'ajouterai que les crieurs remplissaient de ce mensonge les rues mêmes où des afliches me-
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nacent de mille francs d'amende les propagateurs de fausses nouvelles, s'ils sont de bonne foi, et de deux mois de prison en plus s'ils sont de mauvaise foi.
On a averti les électeurs qu'on leur enverrait leurs cartes à domicile ; le résultat de cette politesse, c'est que quatre-vingt mille individus inscrits la dernière fois ont été écartés celle-ci dans le seul département de la Seine. Tout peut se réduire en trois mots : le mensonge règne et personne ne peut parler. Dieu nous garde des représailles !
Mardi 30 novembre. — Nuit sans sommeil à réfléchir sur Tutilité de la douleur. Fluxion qui me défigure.
Jeudi 2 décembre. — La nuita encore été longue.
Journée dans mon fauteuil, coiffé comme les Arabes d'un châle de laine blanche.
Rossignol vient passer une heure, croyant me trouver dispos pour aller voir entrer le nouvel empereur à Paris. Il m'apprend que Saint-Arnaud, Magnan, Castellane, sont maréchaux.
Comme il sort, les mêmes coups de canon que ce matin se font entendre. 11 ne manque h tout cela que le sérieux.
448 sorvEMRP n un parisien
Vendredi 3 décembre. — Mon visage retrouve son protil.
J'apprends que les curieux Parisiens, ennuyés de la pluie, ne se sont pas mcnie dérangés hier pour voir passer un empire.
Mardi 7 décembre. — En rentrant chez moi, trouvé la table mise et la lampe allumée.
Je suis déshabitué de ces plaisirs de famille et d'intérieur.
Mercredi 8 décembre. — La Case de ronde Toni est un furieux coup de hache donné dans le tronc pourri et toujours debout de l'esclavage. Nous en avons déjà huit traductions dont les deux moins imparfaites ont été données par la Presse el le Siècle .
C'est par cent milliers d'exemplaires que ce livre jaillit des presses des deux mondes, preuve nouvelle de la puissance des lettres et du droit qu'elles ont d'occu[)er les plus longues heures de notre vie, preuve aussi de Tétonnante force vitale des institutions les plus évidemment odieuses et gangrenées, delà résistance furieuse que la stupide raison d'Ktat. pareille au cosaque blessé de laBalaille d'Eijlau, oppose aux etîorts généreux du progrès.
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Lundi 13 décembre. — On ne trouve plus de Lundis au Constitutionnel^ c'est au Moniteur qu'il faut maintenant les aller chercher. « L'oncle Beuve », comme dit le Charivari, a changé de maître, mais il est toujours sage et moraliste.
Le fait est que ce pauvre Sainte-Beuve a une vertu qui tourne à l'aigre — le mot est de Balzac — . Son dépit de n'avoir pas de courage est visible; le « Monsieur, je crois à la justice » de Villemain l'a singulièrement froissé.
Poète gracieux, délicat, un peu maladif et d'une humilité trop prosternée dans sa jeunesse, comme on devait s'y attendre d'un eiïéminé, il est devenu critique fin, subtil, menu, plein de bonheurs d'expression et d'expérience littéraire, mais selon l'occasion, les besoins de la thèse, prenant le côté de l'auteur qui permet de le mettre sur piédestal ou de le fouler aux pieds et prétendant, avec moins de goût que Boileau, régir le Parnasse, parce qu'il a mêlé une morale de satisfait à des études passablement scabreuses sur le cœur des femmes historiques. Je ne manque pas une de ses causeries parce qu'il y a toujours à y apprendre, mais je ne m'y laisse pas prendre.
Il a pour secrétaire un jeune poète, Octave Lacroix, qui lui prépare son travail, en sorte que « l'oncle Beuve » n'a plus qu'à dégrossir et à mettre beaucoup de sentences avec un peu de vermillon.
Il court bien d'autres cancans littéraires sur cet adorateur volage de tant de grands noms et
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de tant de jolies personnes, qu'il faut bien se garder, du reste, de confondre avec les plumes vendues et sans pudeur. Je n'oublie pas. s'il les a oubliés, son Joseph Delorme, ses Consolations^ son livre Voliiplé et tant de portraits, aperç^us rapides, cliarmants, spirituels et [)rofonds parci par-là.
Dimanche 19 décembre. — Nous nous promenons le lonu' de la nouvelle rue de liivoli qui présente le singulier aspect d'une grande route au milieu de Paris. Place de riiolel-de-\'ille méconnaissable; Notre-Dame juste en face.
Derrière l'botel, la nouvelle caserne. Clhaquc monument se llanquo à présent d'une caserne comme autrefois d'une sentinelle. Nous retournons à la Féodalité.
Samedi 25 décembre, Noël. — Longu(> contemplation du point de vue «ju'oiVrele quai, puis b^ pont des Arts.
A (pialn* heures et demie, l'air était doré: le LouviT immense et brodé à gauche ; à droite^ cl vw ^M'y^ la large ouvert ure de la Seine avec la slahir dllruri I\ si admirablement placée, b^s maisons de la rive droite jaunies par le''couchanl avrc {\o> éb)iles d'or par-ci par-là, étincclani à
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leur façade; la rive gauche et la cité bleue et noire, des vapeurs rousses au-dessus de l'Institut, des nuages à pluie sur Xotre-Danie.
Un instantaprès, jetais encadré par le Louvre lui-même; jaime cette place le soir. La vasque brisée de la fontaine mort-née attend qu'on Penlève.
J'ai gagné le restaurant en songeant à \'ictor Hugo; j'ai lu son Rhin à table. J'achevais l'épisode de la tête d'Ane dégorgeant de leau sale quand le vieux Commandant m'a demandé avec bienveillance ce que je lisais.
« Ali ! Viclor Hugo ! Ses voyages ? C'est comme ses essais de poésie : le temps en a fait justice. »
J'avais envie de lui faire lire la tête d'àne ; mais je me suis rappelé que l'autre jour il demandait à la dame du restaurant : « (Jui est donc ce jeune homme qui ne mange que des livres et qui ne boit que de l'eau? »
INDEX DES NOMS
Abraham. — 32 ^j.
Abrantès (duchesse d'). —
Albani (Francesco). — 160.
Allan {Mme). — 248. 264.
Ambroise. — 191.
Ancelot {J.-A.-P.-F.). —
AraçjO {Etienne). — 11.
Arago {François k — 262 .
Aristote. — 112.
Arnal {Etienne) . — 11. 191 .
Arnault{A.-V.). — 432.
Athanase {Saint). — 189.
Aiibigné {T. Agrippa d').
Auger. — 428. 429.
Augier [Emile). — 275.
Aveline. — 3 16. 322. 325.
Avrigni/{C.J. Lœillardd).
- X 'if..
Bailli) (Mme), — 25. 27.
Baldegg (général de) . — 78.
Ballanche (P.-S.). — 2i5.
Balzac {Honoré de). — 34.
SOIN EMRS D UN PARISIKN
Baranle [A. -G. -P. Brii-
gière, baron de' . — 353.
Harhier Jules). — 40"- Ba roche (P. J.\ — 266.
Barras (P.-J.-F.-\. comte
de). — V3i>.
Basile Saint). — 189.
Bassompierre ( F. baron
dei. — 37.
Battioni L.-A.). — ?j-j3.
B'iudesson (Aur/iiste de).
Baudin {Aljf/ionse). — 370.
Baiidrillart II.-J.-L.). —
lin.
Bayère. — i()5.
Dea tigeois ^ C . - T. ) . — '| o . T) 1 . Beaumarchais ( P. -A .-Ca-
rnn de) — \\o. ^^\\.
Beaurallet P.-F. . — 12c).
Beauvoir F. -P. de). — uS/j.
Béranger J -P. de). — V'i^'^- Ben/cr {Eugène). — 3()2.
Berger de Xir/wg {Jules)
Bernaud. — \i.
Hernie r. — :]\.
Berrger P.-A. . — or>?.
Bert commandant . — f^o.
Bert.
Bertrand. — 122. 30^.
Beurmann [C.-A. de). —
Binochet. — 3i3.
Blanc (Louis . — 93.
Blanche Alfred . — 98.
Boichnt (J.-B.). — iik Bnileau \icolas\. — ^'19.
Boisse.— 3'i!i. 395 445.
Bonaparte (prince \apo-
léon). — 262.
Bonheur(Rosa'^. — ^^157. i()2.
Bonjour (Casimir). — '|8.
Bonnet [Chartes). — 3o2.
Bordeaux duc de). — 9.
Bossuet [J.-B.). — 3 12.
Boucher Camille. — 33.
Boucher [Chartes). — 39.
Boucher [F mile). — 37'|.
Boucher François) . — 211.
Boucher [J.-C). — 429.
Boucher (Jules, baron). —
Boucher Pierre). — 4^8.
Boucher {Pierre, colonel
baron). — 18. 4o. 171.
INDEX Di:S NOMS
Boiidonville [de). — \^.
Bouilly (.7.-X).— 3i^,. 345.
Boulard. — 184.
Boulatignier (Joseph). —
BoiirrienneyL.'A . Fauvelet
de Charbonnière de). -26CJ.
Bressant {J.-B.-P. . —
Brindeaii [P.-L.-E.]. —
Brizeux {Auguste). — 254- Brohan (Suzanne). — 11.
Bruno (Saint). — 180.
Buffon. — 214. 226. 409.
Byron {tord). — 201. 2i5. i 291. 292. 420.
Cabanis [I^.-J.-G. . — 3o2.
Cabet ! Etienne). — 99.
Cadoudal ( Georges). — 356.
Caffaro [Cliartes). — 4i-^i- Cano [Alonzo]. — ^o5.
Cape figue (J.-B.-H.-B.) .
Carnot [Hippotyte). — 243.
Carrache. — 161.
Carré {F. -P.). — 117.
Carré {Micliel. — 4o2.
Carre l (Armand). — 257.
Cassdigne P.-C). — 52.
Caste l. — 1.37.
Casteltane (marec/ial de^.
Cas ter a n ' S .-./.- P .) . — 5 1 .
Catalan (E.-C), —80. 81.
Calilina. — 100.
Caussidière (Marc). — 93.
Cavaignac (Eugène, général). — 89. 93. 94. 368.
Cervantes Saavedra [Miguel de . — 3 14.
César. . — 386.
Ctiaignet [A.-E.). — 44- 45.46
Chambellan [Alphonse). — 95. 128.
Cfuimilly Mme de;. —388.
Ctiangarnier (N. -A .- T. général). — 9^|. 117. i65.
Clianzij [A.-E. -A. général).
Charlemagnc. — 024. 327.
Cfiarles 17. — 388.
Cfiartes VIL — 388.
45fi
Charles X — lo. 12. 282.
Charonnel C/iarles . —
10^. 271. 272. 284. 3oi.
Charonnel Henri). — 5i.