SOULARY
Soyons sérieux, ou comme dit Horace : Bisum teneatiSj amici.
Je pourrais me plaindre de n'avoir reçu qu'un avis sommaire, et exiger de Thuissier Soular}' une signification textuelle et complète de mon jugement, avec les motifs et le dispositif, ne fut- (*e qu'afin d'apprécier si je dois profiter du délai qui m'est accordé pour me « pourvoir en appel ».
Ces braves gens ont fait un papier qui a la prétention de me flétrir, et ils n'osent pas le montrer : ce sont eux qui ont peur de la publicité.
Je demande l'affichage et je m'engage à eu supporter tous les frais.
Je demande à lire au bas de la sentence le nom des Jiommes intègres qui ont sauvé l'honneur du couvent.
Quel est celui qui dira: Me, me adsinn qui fpci ?
Mon crime était d'avoir voulu associer les profanes au rire gaulois des maçons et de les avoir introduits dans les coulisses du temple, pour leur
g permettre d'assister à cette bonne farce d'atelier qu'on appelle une réception.
Celle que j'avais racontée, la mienne, ne donnait cependant qu'un aperçu discret de ces joyeuses « brimades » qui, dans la première moitié kdu siècle, marquaient ces sortes de diverlissements.
Déjà le culle extérieur s'était transformé sous •Finfluence du scepticisme contemporain, lorsque « j'ouvris les yeux à la lumière », et l'incrédulité, ce bûcheron de la foi, avait retranché bien des rameaux au vieux tronc de la tradition maçonnique.
Qu'étais-tu devenu, Cassard, de Besançon, Jont j'oserai évoquer la mémoire, puisque, d'ail- Xeurs, je n'ai plus de ménagements à garder?
A Besançon, Cassard exerçait la profession de limonadier, et dans les réceptions il jouait le rôle ^e décapité.
Dans un antre, faiblement éclairé par une luïoaière vacillante, pâle et blafarde, Cassard, toujours rasé, passait, à travers le trou rond d'une jplanche percée, son visage enfariné, où des pla- <^ues livides se détachaient sur un fond blanc.
On ne savait pas encore ce que c'était que l*hypnolisme, et cependant le regard fixe de Cassard semblait hypnotisé.
Grâce à Tartifice d'un voile savamment disposé la tête penchée do Cassard semblait séparée du tronc.
On amenait devant lui le profane qui sollicitait l'entrée du temple.
Les frères accompagnateurs disaient d'une voix lente et grave : « Voici la tête d'un frère qui a trahi nos secrets ; profane, voyez comment nous traitons les parjures. »
Il fallait avoir Fâme d'un vrai maçon pour résister à de pareilles épreuves ; et les maçons de Besançon pouvaient dire qu'ils étaient tous de vrais maçons.
Un jour fut amené dans l'antre redoutable un profane auquel le joyeux limonadier avait souvent versé l'absinthe et la gomme. Quand les frères accompagnateurs levèrent le voile de crêpe qui couvrait la tête sinistre du faux décapité, le profane recula d'horreur; puis, se ravisant et dominant le premier frisson, il s'écria: « Ah! mais, — c'est le père Cassard! »
La tête du décapité se redressa lentement; d'une voix impérieuse et lugubre elle dit : « Taisez-vous, profane ! » puis elle reprit sa position presque verticale sur la planche de sapin.
Maçons égoïstes, pourquoi voulez-vous garder pour vous seuls le mystère de ces jeux innocents?
Si Fesprit de sagesse fut descendu parmi vous, il vous eût conseillé de laisser passer, sans les signaler par vos cris, ces pages légères d'un feuilleton que le vent eût emportées.
Les profanes auraient dit : « De qui se moquet-on ici : des francs-maçons ou du public ? »
Maintenant, il est avéré qu'on ne se moquait pas du public. C'est vous qui êtes les révélateurs des secrets, car votre jugement a confirmé, en les condamnant, mes timides révélations.
Et votre imprudente procédure n'a pas seulement écarté le feuillage sous lequel se cachait la nudité de votre association ; elle en a découvert l'impuissance.
Vous pouviez vous taire, vous qui savez que le silence est d'or, et voire parfait silence eût été pris pour un majestueux dédain.
Vous avez préféré introduire contre moi une sorte d'appel comme d'abus. Chacun sait maintenant que vous n'êtes qu'une baudruche immense, et qu'une simple piqûre suffit à vous dégonfler.
« Gémissons, mes frères, gémissons ! »
Pendant longtemps, les adversaires de la francmaçonnerie ont fait sa force, et les crimes mêmes qu'ils lui prêtaient n'ont pas peu contribué au
I la.
2tô SOUVENIRS
prestigrc de la vaste mascarade qu^elle couvrait de son nom.
J ai sous les yeux une petite brochure publiée en 1880 et intitulée: La Franc-Maçonnerie, voilà rennemi!
J'en détache un passage digne de mémoire :
On était à la lin de Tempire ; nous sommes portés à croire que la Maçonnerie voulait essayer alors ses moyens de propager ses erreurs ou ses mots d'ordre. Quelque temps avant TExposition, voici ce qui se passa :
Sous l'apparence d'une gaminerie à laquelle nul ne fît attention, ni le gouvernement, ni sa police, le? mots : « Ohé Lambert ! qui a vu Lambert ? » comme une étincelle électrique, firent le tour de Paris, de la France. Chaque Etat de l'Europe les entendit, et au même instant les échos de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie se les répétèrent à la fois. Cette apparente es[>ièglerie ne révélait-elle pas la puissante et infernale organisation de la Maçonnerie ? Quel gouvernement, quelque force qu'on lui suppose, aurait le moyen de faire ainsi circuler un mot d'ordre sur toute la terre ? . . .
En vérité, je vous le dis, Tauteur de celte brochure méritait d'être^franc-maçon.
Quant à moi, j'ai cessé de Têtre. En fait, je ne Tétais plus depuis longtemps. Mais, théorique-
ment, un simple acte de sa volonté ne supprime pas en sa personne la qualité indélébile du maçon.
Celui qui s'est engagé dans les liens de la franc-maçonnerie ne saurait s'y soustraire que par une décision de Fautorité spirituelle qui a reçu ses vœux. J'ai pris la voie la plus courte, et j'ai provoqué ma radiation.
Je pourrais profiter de la faculté d'appel, et Dbliger six loges à se réunir pour se prononcer 3n dernier ressort. La gaieté française y gagnerait peut-être ; mais je risquerais de passer aux ^eux de quelque naïf pour prendre au sérieux mes juges et leur jugement.
M. Gambetta sous la surveillance de la police.
Depuis la rentrée des amnistiés, les orateurs des réunions publiques ou privées avaient souvent fait entendre des menaces de mort contre M. Gambetta.
11 y a plus loin de la menace à l'action que de la coupe aux lèvres ; néanmoins, les amis de
M. Gambetta étaient inquiets. Us se préoccupaient particulièrement des dangers que pouvait courir rhùtc des Jardies pendant son séjour à Villed'A^Tav.
Ses promenades solitaires dans les enwons de sa propriété et jusque dans la forêt de Saint- Cucufa pouvaient enhardir ses ennemis en leur offrant à la fois des occasions faciles d'exécuter leurs menaces et des chances d'impunité.
M. Conslans. ministre de l'intérieur, avant reçu la confidence des craintes que le séjour de Ville-d'A^Tay inspirait aux amis de Gambetta, et les partageant, d'ailleurs, me pria d'exercer dans I I3 voisinage des Jardies une surveillance assidue.
En conséquence, dès le milieu de juin, deux de mes agents s'iastallèreni à Ville-d'Avray, comme deux bourgeois de Paris, tous deux célil)aiaires, retirés des affaires après y avoir acquis une modeste aisance, et désireux de trouver à la campagne les plaisirs champêtres, l'air pur et Tombre des grands arbres.
Ils y avaient devancé Tarrivée de M. Gambetta, ({u'on attendait prochainement. La propriété était gardée, en son absence, par un cantonnier du pays et sa femme ; mais ce ménage devait quitter la maison dès l'installation du maître, pour n'en reprendre possession qu'après son départ.
La surveillance de mes agents fut d'ailleurs inutile. M. Gambetta ne courut aucun danger. Xes révolutionnaires, à la salle Graffard et Ailleurs, continuèrent à faire Tapologie du régic^ide et à désigner au poignard des assassins « l'empereur du Palais-Bourbon », mais aucun d'eux ne prit la peine de faire le voyage de ^îlle-d'Avray pour supprimer le tyran.
Je ne parlerais pas dès lors de celte surveillance, si le rôle historique de M. Gambetta et l'importance de sa personnalité ne donnaient quelque intérêt aux moindres détails qui le concernent.
A ce titre, j'extrais de mes notes quelques passages qui peuvent être publiés sans inconvénient :
18 juin 1880. — Chaque fois qu'il vient à Ville-d'Avray, M. Gambetta amène un domestique, un sieur Tronipette, maiscclui-ci descend, avec sa femme, dans la maison où le service est installé.
M. Gambetta semble vouloir faire le vide autour de lui.
On dit le sieur Trompette bon garçon et communicatif. Il sera facile de le faire parler.
W juin. — M. Gambetta est arrivé ce matin vers onze heures et demie de Paris, en voiture.
accompagné de M""* L... et d'un jeune garçon, î\gé d'environ quatorze ans, qu'on dit être son neveu.
!2!2 juin. — Les domestiques, c'est-à-dire le cuisinier et sa femme, Taide de cuisine et le valet de chambre, sont arrivés par le train de trois heures quinze minutes.
La maison est silencieuse au point qu'on croirait qu'elle est déserte.
37 juin. — Vers neuf heures, ce matin, M. Gaml)etla a fait une promenade d'une demi-heure.
11 a déjeuné à onze heures et demie, dans son jardin, en compagnie de la dame et du jeuue ■ homme dont on a parlé.
A deux heures un quart, ils sont montés en voilure et se sont dirigés vers Sèvres.
M. Ciamhetta est revenu vers cinq heures et demie, en compagnie de M. le ministre des finances, et s'est rendu avec lui directement chez M. Fréville, où ils ont dîné.
On a vu arriver par tous les trains venant de Paris beaucoup de vieux messieurs en frac, en cravate blanche et décorés de la Légion d'honneur ; ils demandaient tous leur chemin pour se rendre chez M. Fréville.
M. le ministre des finances s'était excusé hier par lettre et son arrivée inopinée a obligé M. Fré-
Llle à changer, à la dernière heure, la distrimiion des places.
28 juin, — M. Gambelta est parti ce matin, :m voiture découverte, avec M""® L...
Il n'a pas fait de promenade et n'a pas non "ms tiré au pistolet.
£)n n'a vu aucune figure suspecte aux abords fe la propriété.
:/®' juillet. — Le cuisinier Trompette cause >lontiers. Ce matin, il a dit :
« Le président du conseil viendrait lui-même a'il ne serait pas reçu. Il y a peu de temps, L* Gambelta a refusé de recevoir son secrétaire. B crois qu'il refuserait de recevoir son père, s'il e^ présentait ; et cela se comprend : M. Gam- ^ita est un homme et il n'est pas marié. Je puis ^en vous le dire entre nous, cette personne qui «lici et qui passe pour sa parente, n'est pas sa larente. Donc, vous voyez bien qu'il ne peut Recevoir personne, et il se moque un peu de ce |tt'on peut dire de lui.
« Bu reste, la position qu'il occupe, il ne la ient que pour la glpire ; il n'y fait pas des bénéices ; il reçoit 62,000 francs, et, moi seul, je lui ïu dépense 60,000.
« Si ce n'élait son journal qui lui rapporte leaucoup, il ne pourrait se suffire. Sa fortune
personnelle n'est pas si grande qu'on le croit ; îm^ a beaucoup d'ordre et vérifie soigneusement ^iti comptes de dépenses. » J|iiii
2 juillet. — M. Gambetta a tiré ce malin, ^p six heures cinquante-cinq minutes, une seulel (i balle de pistolet dans sa cible, et s'est reliréJ|jv parce qu'à la suite du violent orage d'hier soirllfij trouvait le terrain trop humide. 1 )
A dix heures, il est revenu et a tiré une dizainelm de balles. 1^
Le cuisinier de M. Gambetta, quoique un peu épais, n'est pas un imbécile ; il parle généralement par paraboles ; la contagion du maître qu'il sert le fait se prendre lui-même pour un personnage : ainsi, il disait avant-hier, avec suffisance, en parlant des sénateurs et des députés royalistes: « Avant peu, nous leur donnerons sur les doigt^. »>
8 juillet, — M. Gambetta et tout son monde étant absent, on n'a rien à signaler.
Les maçons continuent d'approprier la petite maisonnette rustique située au fond du jardin, où M. Gambetta paraît vouloir faire un retiro.
12 juillet, — M. Gambetta a fait son apparition dans son jardin, ce matin, à dix heures et demie ; il a tiré onze balles sous les yeux de sa compagne habituelle.
iS juillet, — Depuis lundi, M. Gambetta n'est
^as revenu ; il est même probable qu'il ne re- ''iendra pas de quelques temps, car on croit savoir [u'après les fêtes officielles, il fera un voyage en >rovînce.
On ne paraît prendre aucune disposition pour pavoiser la façade de sa propriété. Cela fait un peu jaser.
i4 juillet. — Abstention complète de décoration dans la propriété de M. Gambetta: pas un drapeau, pas un lampion. Cela fait Tobjet do bien des commentaires.
19 juillet. — M. Gambetta et M""* L... sont arrivés aujourd'hui, vers cinq heures du soir. De cinq heures cinquante à six heures dix, M. Gambetta s'est livré au tir au pistolet : il a tiré dix balles et, après chaque balle, il vérifiait son tir.
Après le tir, il s'est assis sur un banc, dans son jardin, et a lu ses journaux jusqu'à l'heure' de son dîner.
Madame se promenait seule dans la propriété et venait de temps en temps prendre place à côté de lui, sur le même banc.
Il était plus de sept heures et demie, quand ils se sont mis à table en tête à tête.
On a appris, par le cuisinier, que M. Gambetta venait s'installer à Ville-d'Avray pour deux mois
et demi, avec madame. D n'y a rien de pli»i à signaler.
SO juillet. — Ce matin, à onze heures trente, M. Gambctta s'est promené dans son jardin avec^ sa compagne : celle-ci en robe rose, à garnitures noires, coiffée d'un chapeau en jonc de garçonnet Ils ont visité ensemble quelques travaux de terrassement qu'on exécute du côté de la façade donnant sur Tavenue du Chemin-de-Fer.
x\u moment où ils se trouvaient en ce lieu, on a entendu des propriétaires du pays, qui les voyaient, parler d'eux avec dos gestes méprisants.
M. Gambetta, qui a dû entendre
quelques-uns de ces propos, a paru faire la sourde oreille.
2i Juillet, — Rien à signaler, si ce n'est les chuchotements moqueurs des dames en villégiature, au passage de M. Gambetta et de sa compagne, partant en promenade.
S3 Juillrt, — M. Gambetta est allé à la chasse aux lapins h Saint-Cucufa, chez M. Guichard.
A on croire sou valet de chambre, M. Gambetta travaille tous les soirs dans son cabinet jusqu'à une heure et môme deux heures du matin, et se lève ensuite à six heures.
Ce valet se vante de gronder paternellement
iDt maître sur ces excès de travail, et M. Gam-
tta lui répondrait :
— Mon bon ami, tu vois bien que je ne me ligue pas trop, puisque je grossis toujours.
S8 juillet, — M. Gambetta a pénétré, par un village mal fermé, dans la prairie contiguë à sa opriété ; il. convoite, paraît-il, l'acquisition de
terrain, mais M""® Delessert, qui en est prolétaire, a dit que jamais elle ne le céderait M. Gambetta, dût-il le couvrir d'or. M. Gambetta mge à acheter cette prairie par Fintermédiaire un homme de paille.
39 juillet, — Le séjour de la propriété a été ndu bien désagréable par la fumée infecte nant de chez M"*® Delessert, où l'on incendiait s mauvaises herbes placées, comme à dessein, L bordure le long du domaine de M. Gambetta. Il fut facile de remarquer que les domestiqués > la baronne paraissaient jubiler en attisant le u; ils savaient jouer un vilain tour au voisin.
30 juillet. — M. Gambetta, sans doute pour viter la fumée qui envahissait sa propriété, est lié hier à la pêche à l'étang de Saint-Cucufa. let étang appartient à l'Etat.
Au dire de son cuisinier, la pêche a été très uctueuse ; M. Gambetta a rapporté des tanches
des carpes.
/•' aoiU. — M. Gambetta, madame et le ne sont montés en Victoria à deux heures trente neveu toujours à côté du cocher.
A six heures quinze, M. Gambetta s est 1 au tir du pistolet. Son cuisinier affirme < place généralement onze balles sur treize une distance de 20 mètres ; il le dit aussi très bâtonniste.
9 août. — On a appris que le jeune hoi dont on a fréquemment parlé est bien le fils ( sœur de M. Gambetta.
L'année dernière, il était élève au petit col Sainte-Barbe, où il avait été placé comme inte mais, au bout de deux mois, il se plaignit à oncle que Tinternat le fatiguait, qu'il fallai lever de trop grand matin.
M. Gambetta traita son neveu de paress lui prédisant qu'il ne ferait rien qui vaille jeune homme promit de travailler; il p qu'il a tenu parole. Il se destine h la car d'ingénieur.
Dans le courant de septembre, je mis fîr villégiature de mes agents et je fis cesser surveillance, qui devenait sans intérêt.
^r. Gambetta continuait à tirer au pistoh neveu, h monter sur le siège ; Trompette, à ré
y mystères de l'office, et la porte restait inexoraieinent fermée à tous les visiteurs.
Les fêtes de Bruxelles. MM. Hattat et Gemesson. Le roi des Belges.
La Belgique allait fêter le. cinquantième anniïTsaire de son indépendance.
Le bourgmestre et la municipalité de Bruxelles raient invité les représentants de toutes les "andes municipalités du monde à assister aux tes qui devaient avoir lieu à Toccasion du nquantenaire.
Le préfet de la Seine et le préfet de police, en \ir qualité de maires de Paris, le président et le areau du conseil municipal, avaient reçu des ivitations.
Le conseil municipal décida qu'il se ferait eprésenter par son maire, M. Cernesson, et par f. Hattat, son syndic.
Le gouvernement français ne voyait pas sans iquiétude les ambassadeurs extraordinaires de i municipalité parisienne prendre le train à la are du Nord et s'apprêter à jouer un rôle dans
nï SOUVENIRS
ce coiifrri'S des maires de toutes les capi Quels toasts allait porter Cernesson, et qu'i dire llattat? I^ Commune de Paris aurait-elle tact et du maintien à Thôtel de ville de Bruxelles AUait-ello prêcher 1 évangile de la Républi universelle dans co pays de monarchie constil tionnelle?
Le ministre de Tintérieur décida que le p de police accepterait, lui aussi, l'invitation bourgmestre ; qu'il surveillerait les munici parisiens ; qu'au besoin il atténuerait, parquel paroles, accommodées aux circonstances, 1«|^*thèscs politiques ou sociales que pournûeo^^l développer les délégués du conseil municipal. Ces craintes étaient sans fondement. V*^
M, Cernesson (Léopold-Camille), né à Jully (Yonne), en 1831, est un ancien élève de FÉcole des beaux- arts, où il a obtenu plusieurs médailles par son talent modeste, mais distingué.
Dès 1854, il fut attaché au service municipal de la ville de Paris. Il a collaboré à des travaux importants; la nouvelle Morgue lui fait honneur. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est cette affreuse caserne de la Cité, où est emprisonné le préfet de police.
M. Cernesson avait déjà montré qu'il connaissfidl les manières et le langage des cours, lorsqu'on sa
ité de président du conseil municipal, il ît reçu et harangué, au pavillon de Flore, le nce royal de Suède.
-- ' M. Frédéric Hattat, négociant, représente au 4Banseil municipal le quartier de la Porte-Saintnis. Il est d'opinion modérée, comme ses élecurs. Sa joviale humeur devait donner aux gens Bruxelles la meilleure idée du caractère pari- ; sa haute stature et sa belle prestance étaient îtes pour compenser ce que le président Cerson avait peut-être d'insuffisant, au point de fer-^^rue du prestige physique, pour représenter deux siH-'KiUions d'habitants.
i , Au conseil municipal, noua nous étions souvent regardés, Cernesson, Hattat et moi, comme ; J' trois chiens de faïence ; mais, en voyage, la faïence PUi fat bien vite rompue, et ils me rendront aussi :"*^* cette justice que, malgré la mission que j'avais reçue, je n'eus pas trop l'air d'un pion chargé de ^ surveiller des écoliers en vacances.
M. Cernesson apportait deux exemplaires, luxueusement reliés, de l'Atlas des anciens plans de Paris.
Ce remarquable ouvrage, pubKé par ordre du conseil municipal, contient les plans les plus anciens, voire même les plans les plus fantai^ sistes, reproduits par la photogravure.
Les sept premières planches, connues sous le nom de plans rétrospectifs y sont une œuvre d'imagination plus encore que de science. Elles représentent Paris depuis les origines de la cité gauoise jusqu'au xvi* siècle.
Les plans cavaliers nous conduisent ensuite jusqu'à l année 1649. Le mérite était grand et l'œuvre difliciie, de tracer le plan de Paris à cette époque. La géométrie ne pouvait être d'un grand secours au milieu de ce dédale de rues étroites, tortueuses et encombrées qui constituaient alors la plupart des villes d'Europe. Ce n'était guère que de mémoire et après un examen fort incomplet qu'on pouvait tant bien que mal crayonner la forme des rues et l'emplacement des principaux édifices.
L'Atlas se termine par les plans fféométraux de 1649 à 1789.
Un exemplaire de cet ouvrage était destiné à la municipalité de Bruxelles, l'autre au roi Léopold IL
Sous les espèces et apparences d'un atlas, le mage Cernesson et le mage ITattat allaient porter au roi des Belges Tor, la myrrhe et l'encens.
Et dire que j'étais venu pour les empêcher de chanter sous les fenêtres du palais :
Les peuples sont pour nous des frères, Et les tyrans des ennemis !
D est vrai que nul souverain ne répond moins [ue le roi Léopold à Fidée que nous avons d un yran, et après Taccueil que nous fit Sa Majesté, 'aursùs craint de tendre un piège à mes compagnons de voyage si j'avais amené la converalion sur le terrain de « la meilleure des Républiques ».
Leurs ambassadeurs respectifs avaient accom- •egné au palais du roi les délégués des diverses lunicip alités. Nous étions rangés tout autour
un salon, attendant l'arrivée de Leurs Majestés.
Etaient présents : le lord-maire et le grand hérif de la Cité de Londres, le maire de Saint- 'étersbom^g, les délégués des villes de Berlin, e Vienne, de Stockholm, de Buda-Pesth, de Jukharest, de Madrid et de Genève. C'était fort nposant.
Ce lord-maire de Londres nuisait un peu à Dtre prestige. II avait à son cou un bijou de •ande valeur qui détournait lattention à son ^ofit, et sa qualité de lord, pour temporaire l'elle fût, donnait aux pierres précieuses dont était décoré comme un éclat nouveau.
Nous n'avions jamais mieux compris TimpiX^ tance de la mairie centrale.
Toutefois, nous comptions un peu sur lei Plans de Paris pour battre le lord-maire.
Le roi et la reine entrèrent, accompagnés par comte et la 'comtesse de Flandre. Leurs Maj< et Leurs Altesses se firent successivement senter les délégués des diverses villes et rent à chacun quelques paroles bienveii
Nous fumes présentés par M. Decrais, de France. Leurs Majestés nous parlèrent de France et de Paris en des termes qui nous toi chèrent profondément ; le comte et la comte de Flandre nous exprimèrent pour notre pays mêmes sympathies.
Puis l'Atlas eut son succès. Le roi, qui s'i^t'l resse à la géographie et à son histoire, vo parcourir les plans avec nous. Il s'arrêta au du cordelier allemand Sébastien Munster, reprfl sentant Paris vers 1530 ; il remarqua qu'il y aw peu d'exactitude dans les proportions, dansla^' rectiondes rues, dans la distance respective et If représentation des édifices. L'abbaye Saint-Gci * main y était figurée par une tour ronde, au inili# d'un clos, et Notre-Dame par deux coloiM * hier s.
Pendant ce temps, le lord-maire jetait du
de notre Allas un regard dédaigneux, avec Tair d'un poète incompris.
Il n'y a pas à le dissimuler, et la modestie ici serait déplacée : nos conseillers municipaux eurent leshonneurs de la soirée. Le roi prenait plaisir aux hommages de la démocratie parisienne. Il nous adressa de nouveau la parole dans la salle où était le buffet; après un échange de compliments, où Cernesson représenta brillamment Tesprit français, le roi resta un instant silencieux.
— Sire, dit Hattat, en saluant, et sans doute pour tirer Sa Majesté d'embarras, nous ne voulons pas abuser de votre bienveillante attention.
— Je ne voudrais pas, dit le roi en souriant, ssmpêcher ces messieurs de s'approcher du buf- !«t.
Pourquoi M. MoUard, notre introducteur des l.inbassadeurs^ ne nous avait-il pas avertis qu'il iaut toujours attendre un signe ou une parole du roi qui mette fin à Fentretien?
Nous autres, dans la démocratie, nous avons ioutume de donner congé aux rois. C'est même Pourquoi cette petite incorrection fit assez bien : -Ile prouva que nous savions allier aux usages les cours les traditions de la démocratie.
Sa Majesté montra qu'elle nous avait compris 't appréciés : elle envoya à Cernesson la croix
do commandeur de Tordre de Léopold ol celle d'officier h Ilaltat.
Le préfet de police reçut la croix de grand officier, ce qui prouve que le MoUard de sa cour n'avait pas non plus mis le roi Léopold au courant de l'étiquette autonomiste.
Les fêtes se multiplièrent pendant notre séjour. Nous assistâmes à une cavalcade historique des plus intéressantes.
Nous n'oublierons pas une séance de gymnastique, où les Suédois obtinrent de grands succès, ni les exercices de natation, où le prix fut remporté par lambassadeur anglais ^
La municipalité bruxelloise offrit un banquet aux délégués des capitales européennes. La grande salle gothique de l'Hôtel de ville était magnifiquement décorée.
• Indépendamment des maires et délégués déjà nommés, on remarquait au banquet les ministres: MM. Frère-Orban, Barra, Van Humbeek, Graux, et Sainctelette ; les gouverneurs des neufs provinces, les échevins de Bruxelles et les bourgmestres des chefs-lieux.
1. A Bruxelles, comme dans toutes les capitales où les puissances ne sont représentées que par des ministres plénipotentiaires, on donne volontiers à ces derniers le titre d'ambassadeurs.
Devant cet auditoire, le commandeur Cernesson prononça un discours correct et sage qui tourna à la confusion des délracteurs du conseil municipal de Paris.
Après avoir rempli notre mission officielle, nous fîmes un petit voyage d'exploration à travers la Belgique; nous visitâmes Bruges, Anvers... Mais je dus quitter mes aimables compagnons pour rentrer à Paris, où j'étais rappelé par une lettre comminatoire du conseiller municipal Jules Roche.
Le conseiller municipal Jules Roche et les odeurs
de Paris.
M. Jules Roche venait de m'adresser la lettre suivante :
Pari?, le 19 août 1830.
Monsieur le préfet de police,
J'ai eu rhonneur de vous adresser une question, dans Tune des dernières séances du conseil municipal, sur les odeurs nauséabondes qui émanent des usines de vidanges; vous m'avez répondu que vous tiendriez la main à V exécution des règlements.
Les odeurs ont cessé dès le lendemain.
Les séances du conseil municipal sont suspendues
depuis la semaine dernière : les odeurs ont recommencé à infecter Pai'is depuis quatre ou cinq jours.
Avant-hier soir et hier soir notamment, Tair n^ëtait pas respirable. Il fallait s'enfermer chez soi.
Tout le monde ne peut pas aller aux bains de mer; l)ien des gens, après une pénible journée de travail, ont besoin de respirer un peu d'air frais dans les promenades publiques, quand la nuit est venue. C'est à ce moment que la ville est empoisonnée.
11 y a auprès de vous un conseil de salubrité publique : que fait-il? Il y a des règlements : à quoi servent-ils?
Votre administration tolère depuis des mois, dans Paris, des abus qui ne seraient pas supportés vingt- (juatre heures dans la dernière des communes exerçant elle-même sa police municipale.
J'ai riionneur de vous prévenir, monsieur le préfet,
que je vous adresserai à ce sujet une question dès la
reprise des travaux du conseil, et je vous prie
d'agréer l'assurance de mes sentiments les plu>
distingués.
Jules Rocoe,
Conseiller municipal de Paris.
Le document ci-dessus était le commencement d'une campagne qui occupa la presse jusqu'à la saison d'automne.
En attendant que nous examinions la grave question des odeurs de Paris, je veux parler uu peu du conseiller municipal qui venait d* « attacher le grelot ».
Avant d'être l'adversaire le plus résolu du préfet de police au conseil municipal de Paris, M. Jules Roche avait été mon confrère et mon ami au barreau de Lyon.
Nous débutions ensemble à la même barre vers 1863, et nous nous disputions l'honneur de prendre les intérêts de l'orphelin et le capital de la veuve.
En ce temps, M. Jules Roche se faisait remarquer par la ferveur, je dirai même par l'intolérance de sa foi. On raconte qu'il surveillait ses camarades et dénonçait à leurs familles ceux qui n'observaient pas la loi de l'Eglise :
Vendredi chair ne mangeras, Ni le samedi mêmement.
Il faisait des prosélytes. Un de nos jeunes confrères les plus distingués, M** Pain, entra dans les ordres, après que la chaude éloquence de Jules Roche eut ravivé en lui le flambeau de la foi.
Récemment, M. l'abbé Pain, rencontrant un vieux camarade, lui parlait du spécialiste que la Chambre connaît, et s'écriait :
— Et dire que c'est à lui que je dois ma vocation !
Dans les dernières années de l'Empire, M. Jules
Roche avait changé son goupillou d*épaule, et, après le 4 Septembre, il se trouva tout désigné pour les emplois publics.
Maire de la petite ville de Serrières, qui avait eu rhonneur de lui donner le jour, il s'y distingua par un de ces actes d'autorité qui révèlent les hommes d'État.
La justice de paix du canton de Serrières était occupée par M. de Montbrial. Trop engagé dans les luttes électorales, ce magistrat s'était fait de nombreux ennemis, parmi lesquels M. Jules Roche.
Le nouveau maire de Serrières prit un arrêté par lequel il interdisait au juge de paix l'accès de la salle d'audience.
M. de Montbrial ayant protesté, M. Jules Roche, toujours en sa qualité de maire, lança un mandat d'arrêt contre ce révolté, qui n'échappa que par la fuite à l'incarcération dont il était menacé.
A peine avait-il quitté son domicile , que M""® de Montbrial recevait la visite de la gendarmerie et des gardes nationaux : «Il nous faut votre mari mort ou vif, » disait l'un de ces derniers. Et le brigadier de gendarmerie Bèque racontait plus tard en ces termes la mission que le maire lui avait confiée :
« Le 8 septembre, on m'envoya un réquisitoire à l'effet d arrêter M. de Montbrial ; je trouvai la chose étrange. J'allai faire mes observations à M. Jules Roche, qui me dit qu'il prenait tout sous sa responsabilité. Sur ses instances, et lorsqu'on nous eut adjoint quatre gardes nationaux, nous allâmes faire des perquisitions. Aucune violence ne fut commise ; rien ne fut trouvé. M. Roche me dit que l'arrestation était manquée par notre faute et me fit de vifs reproches. ^M. Roche me paraissait exalté à cause de la protestation écrite au bas de son arrêté. »
Ces faits étaient oubliés et l'éponge de la prescription semblait devoir effacer ce passé, quand le 24 Mai amena au ministère de la justice M. le garde des sceaux Tailhand.
Ancien conseiller à la cour d'appel d'Aix, ancien adversaire de Jules Roche dans les luttes électorales de l'Ardèche, M. Tailhand fit poursuivre Tex-maire de Serrièressousla double inculpation d'arrestation illégale et d'usurpation de fonctions.
Jules Roche fut arrêté, et si, entre les murs de la prison de Privas, les textes sacrés, aimés de sa jeunesse, revinrent à sa mémoire, il eut le loisir de méditer sur le sens et la sagesse de la divine parole : « Celui qui se sert de l'épée périra par , l'épée. »
Les jugements que rendaient chaque jour les conseils de guerre, h Foccasion de faits de même nature, n'étaient pas pour rassurer l'esprit du prisonnier, et plus d'une fois, durant les nuits sans sommeil, son imagination troublée dut dérouler, sur les murs de sa cellule, les paysages de la Nouvelle-Calédonie.
Il se rappela qu'il avait, au barreau de Lyon, lin camarade qui commençait à se faire jour parmi les jeunes, et il me'pria de plaider pour lui.
* Je partis pour Privas en toutejhâte. Chacun de notre côté, nous avions écrit à nos amis de l'Assemblée nationale pour obtenir la liberté provisoire. Déjà rinfluence des députés était toutepuissante, et mon arrivée coincida avec la mise en liberté de l'accusé.
La composition du jury ne laissait pas de nous inquiéter ; nous avions travaillé notre liste, pointé les réactionnaires, préparé nos récusations. Mais pour écarter tous les cléricaux, il eût presque fallu récuser toute la liste.
Ne pouvant les supprimer, nous nous apprêtâmes à les séduire. Roche comparut devant le jury avec le maintien d'un séminariste. Nous avions fait citer comme témoins d'honorables ecclésiastiques, qui vinrent témoigner des bons
sentiments dans lesquels ils avaient connu ce T\ bon jeune homme.
^' X^'abbé Palix, archiprêtre, déclara que Jules ^ Roche s'était interposé quand on avait voulu le " contraindre à bénir un arl^re de la liberté.
Uabbé Francon, curé du Teil, affirma que l'accusé possédait au plus haut degré « les qualités du cœur ».
L'abbé Clappe, directeur des études au collège d'Annonay, avait connu Jules Roche depuis Tâge de neuf ans, et certifia lui avoir donné une excellente éducation.
M. Reynaud, professeur au même collège, rendit le mèm^e témoignage.
Il ne [nous restait plus qu'à demander Tabsolution.
Je plaidai, et le jury rapporta un verdict d'acquittement.
La gratitude de mon client était sans bornes ; j'eus quelque peine à m'arrachera ses étreintes, pour retourner à mes dossiers.
J'ai retrouvé Jules Roche à Paris. Il protégeait un oncle, l'abbé Roche, professeur à la Sorbonne, dont il fit bientôt un évêque.
En 1879, il fut élu conseiller municipal pour le quartier de Bercy, comme candidat radical. L'an-
'2ii SOCVESIRS
tonomie inunicii)ale n'eut pas de plus éloquent drfenseur.
Plus récemment, Topportunisme Fa pris parla main : il sera ministre des cultes quand on refera un (irand Ministère.
Tel est Tadversaire qui me menaçait d une interpellation sur les odeurs de Paris; mais' puisqu'elle uc fut discutée que plus tard, je propose au lecteur d'en ajourner Texamen.
Les suites des décrets. — Démission de M. de Freycinet. — Formation du cabinet Jules Ferry.
Mon rapport du 3 juillet 1880, adressé à M. le ministre de Tintérieur, contenait le passage suivant :
L'acte dirigé contre les seuls noviciats de jésuites ne permet pas encore de se rendre un compte bien exact de l'état réel de Topinion. Personne ne saurait prévoir quels courants pourra suivre cette opinion^ si les congrégations populaires et les communautés de fc'mmes sont expulsées manu militari. De tous côtés j ai recueilli cette impression : si le gouverne-
i ment, éclairé sur les dangers de la roule suivie, ne jfait pas à temps machine en arrière, il s'aliénera p^: toutes les classes de la société française et ne profitera pas de Tappui des faubourgs, qui déjà ne lui appartiennent plus.
Un certain désordre moral existe; mais il peut i n'être que très superficiel si le gouvernement s'arrête s aux seuls établissements des jésuites. Les classes p' populaires elles-mêmes ne sont pas unanimes, croyezle, sur la question du renvoi des congrégations. Quant à l'opinion des étrangers habitant Paris, je ne vous apprendrai rien en vous disant que les décrets comme leur exécution sont unanimement désapprouvés par eux.
Le président du conseil ne paraissait pas éloigné de partager les appréciations dont ce rapport était l'écho, et le 30 juillet, au banquet de Montauban, exposant la politique du cabinet, il s'exprima en ces termes :
On nous dépeint comme des ennemis de la religion. Je ne crois pas, pour ma part, avoir à protester contre cette accusation; j'ai toujours respecté, je respecte profondément la religion. Au surplus, personne ne la menace sérieusement et, s'il en était besoin, le gouvernement que j'ai l'honneur de présider saurait, croyez-le bien, la protéger et la défendre. Mais il ne faut pas que, sous prétexte de religion, des associations que le Concordat n'a pas prévues prétendent se placer au*dessus des lois. C'est
au moment où les entreprises de ces associatio*^ dans le domaine de renseignement excitaient de viv appréhensions, que nous avons été mis en demeuJ par Tun des pouvoirs publics d'appliquer les lois. Nous avons fait celle application sur la plus p sanle et la plus célèbre de toutes, sur la Compa de Jésus. Nous lavons dissoute. Nous avons ai donné une satisfaction immédiate au sentiment de Chambre des députés, en même temps que no avons fourni une preuve indiscutable de la force dil gouvernement et de Tautorité des lois qu'on aVu^ osé contester. Quant aux autres congrégations, fe décret spécial qui les vise n'a pas fixé la date de leof dissolution ; il nous a laissés maîtres de choisir noire heure. Nous nous réglerons à leur égard sur te nécessités que fera naître leur attitude, et, sans rien abandonner des droits de TÉtat, il dépendra d'elles de se priver (Ui bénéfice de la loi nouvelle que nous préparons, et qui déterminera, d'une manière générale, les conditions de toutes les associations laïques aussi bien que religieuses.
Ces paroles conciliantes surprirent l'opinion. M. de Froycinet renonçait évidemment à l'application des (( lois existantes », puisqu'il en préparait de plus libérales.
Aux avances du président du conseil, les congrégations répondirent par une déclaration dans laquelle on lisait :
Pour faire cesser tout malentendu, les congréga-
>ns dont ii s'agit ne font pas difficulté de protester ï leur respect et de leur soumission à l'égard des stitutions actuelles du pays.
L.a dépendance qu'elles professent envers l'Église, 3 qui elles tiennent l'existence, ne les constitue pas 3LI1S un état d'indépendance à l'endroit de la puisince séculière. Telle n'a jamais été leur prétention, iusi que leurs constitutions respectives et leur his- :>ire en font foi.
Le but moral et spirituel qu'elles poursuivent ne 2iur permet pas de se lier exclusivement à aucun réîme politique ou d'en exclure aucun. Elles n'ont *autre drapeau que celui de la charité chrétienne et lies croiraient le compromettre en le mettant au ^rvice de causes changeantes et d'intérêts humains, 'îles rejettent donc toute solidarité avec les partis t les passions politiques. Enfin, elles ne s'occupent es choses qui regardent le gouvernement temporel tae pour enseigner, par la parole et par l'exemple, obéissance et le respect qui sont dus à l'autorité Ont Dieu est la source.
Tels sont les principes qui ont inspiré jusqu'à ce »\ir leurs pensées et leurs actes ; elles sont résolues ne jamais s'en départir.
Aussi ne peuvent-elles s'empêcher de nourrir l'esoir que le gouvernement accueillera avec bienveili-Tice les déclarations sincères et loyales dont elles rennent ici l'initiative, et que, pleinement rassuré ^r les sentiments qui les animent, il les laissera ontinuer librement les œuvres de prière, d'in- Iruction et de charité auxquelles elles ont dévoué îur vie.
Celle déclaration, rapprochée du discours Montauban, laissait entrevoir une entente etf M. (le Freycinet et les représentants de TÉglise.
Des négociations avaient eu lieu en effet. M. Desprcz^ notre ambassadeur auprès du Saint Siège, n'y avait pas été étranger. D'autre part, le cardinal Guibert, archevêque de Paris, et le car dinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, s'étaient prêtés à un rapprochement.
J'ai eu rhonneur d'être présenté à Tarchevèque' de Rouen, à Aix-1 es-Bains, au commencemenl de septembre 1880, par mon distingué collègue M. Limbourg, préfet de la Seine-Inférieure. De longues conversations avec l'éminent prélat me permirent d'apprécier son sincère désir d'apaisement.
Comme W Guibert, M^' de Bonnechose se faisait l'illusion de croire qu'une déclaration loyale, désavouant toute idée d'hostilité et de parti pris contre le gouvernement de la République, amènerait le cabinet à renoncer aux demandes d'autorisation. Les deux archevêques signèrent en commun une circulaire qui invitait les supérieurs des congrégations à accepter la déclaration dont il a été parlé plus haut.
Mais M. de Freycinet n'avait parlé qu'en son nom. Los sentiments libéraux qui ranimaient,
%a répugnance instinctive pour le renouvellenentdes actes de violence et de brutalité n'étaient >as partagés par la majorité de ses collègues.
Des dissentiments se manifestèrent aussitôt lans le cabinet; ils aboutirent le 19 septembre I, la démission de M. de Freycinet.
La politique du ministre de l'instruction publique allait enfin recevoir son couronnement. Je me rappelle avoir entendu dire par M. Jules ^Perry, après la chute de M. Waddington, alors 'que déjà quelques amis songeaient pour lui à là présidence du conseil :
— Non ; je n'ai pas la notoriété nécessaire. Pour être président du conseil, il faut avoir un nom connu jusque dans le dernier village de France.
Sous le ministère de Freycinet, M. Jules Ferry avait conquis la grande notoriété. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup harangué, et partout s'était fait annoncer par les cent un coups de pétards de Tarticle 7 et des décrets.
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps.
Il était mûr pour la présidence du conseil. L'amiral Cloué succéda à Tamiral Jauréguiberry; M. Sadi Carnot remplaça M. Varroy;
M. Barthélémy Saînt-Hilaire, pour rassurer l'Europe, prit les affaires étrangères ; tous les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles
Dernière exécution des décrets.
Le premier soin du cabinet que présidait M. Jules Ferry fut d'assurer l'entière exécution des décrets, en vue de laquelle il s'était constitué.
A la fin d'octobre, l'action fut engagée en province ; Texprossion dont je me sers ne paraîtra point exagérée à ceux qui se rappellent les résistances opposées dans quelques villes par les congréganistes et surtout par les laïques qui les assistaient : on trouva des portes murées qu'il fallut enfoncer, des barricades intérieures qu'on dut renverser; à Lyon, on eut à déplorer des rixes sanglantes; à Tarascon, la force publique fit, durant plusieurs jours, le siège ridicule d'un couvent.
On pouvait craindre à Paris des désordres plus
graves, car tous les agents secrets annonçaient des préparatifs de résistance.
Voici quelques extraits des rapports que je recevais; je m'empresse d'ajouter que je ne garantis que l'exacte reproduction des textes et non la vérité des récits que m'adressaient les agents :
6 octobre, — Un des hommes les mieux renseignés sur les intentions des congrégations, le père Ludovic, prêtre d'une rare énergie, qui représente M^' F... au Bureau central de la rue de Verneuil, expliquait hier que les congrégations ne sont pas libres de se soumettre ou de résister aux décrets. Il partait de là pour démontrer aux partisans de la conciliation l'inanité de leurs espérances.
Le père Ludovic assurait qu'on était décidé à résister h outrance et par tous les moyens possibles.
27 octobre, — A la veille de son départ pour la Vendée, le général Charette racontait qu'à Cholet plus de deux cents jeunes gens, armés de fusils et bien approvisionnés de munitions, montaient la garde chez les religieux, prêts à faire feu sur quiconque tenterait de pénétrer de force dans le couvent. Il ajoutait qu'un mouvement légitimiste ne tarderait pas à éclater, et que,
peut-être, Texécution des décrets en donnerait le signal.
Les dernières nouvelles de Frohsdorff sont bonnes, disait- il ; nous allons bientôt marcher. Je vais chauffer ça en Vendée. Nous avons tous les atouts en mains : la magistrature, l'armée et le clergé. Cissey et Ducrot sont pour nous; Mac-Mahon lui-même se déclarera. J attends des ordres, mais je marcherai quand même si je vois le moment propice.
28 octobre. — J'ai passé la nuit dernière rue de la Santé, 15. La société que j'y ai rencontrée était peu nombreuse; seize personnes environ, parmi lesquelles M. de Mun. J'ai eu un long entretien avec le père Stanislas, gardien de la maison. Voici à peu près le résumé de ce qu'il m'a dit :
Nous nous attendons tous les jours à la visite de ces gens, et, dans cette attente, nous ne restons jamais seuls. Notre caractère religieux nous défend de résister autrement que par la protestation; on enfoncera nos portes, on nous jettera dehors ; nous laisserons faire, c'est à nos amis d'agir; la force prime le droit, seulement nous n'empêcherons pas nos amis de protester plus énergiquement.
« Ainsi, a-t-ildit, les femmes que vous voyez à toute heure à la chapelle et qui, presque toutes, appartiennent au grand monde, viennent le matin à cinq
heures et. ne s'en vontque le soir, à lafermeture : on leur apporte à déjeuner. Ces dames sont décidées à ne sortir de la chapelle que si on les traîne dehors.
« Quoi qu'il arrive, que ce soit chez nous ou ailleurs, tout cela ne peut finir que dans le sang. Nous avons fait afficher à notre porte extérieure un avertissement, lisez-le. »
Il a terminé en ajoutant qu'il avait été aumônier de la légion d'Antibes à Rome, en 1867, et aumônier d'un bataillon du 17° corps d'armée delà Loire (1870- 1871).
J'ai vu aujourd'hui Maggiolo, qui revient de Vendée ; il m'a assuré à son tour que nous aurions sous peu des coups de fusil et qu'il jetterait sa plume avec plaisir pour prendre l'épée. « Il est temps d'agir, a-t-il ajouté, et nous agirons. » Des Houx m'a [dit à peu près la même chose.
29 octobre. — Les religieux prennent à Paris de nombreuses précautions en vue de [la résistance.
Les maristes de la rue de Vaugirard auraient muni leurs portes de verrous énormes, d'une chaîne, de coins en fer dans les angles. Des individus seraient en vedette nuit et jour pour signaler Tarrivée des agents de rautorité.
Il en serait de même des pères de Picpus, des dominicains, des oratoriens; chez ces derniers, on n'entre que sur la présentation d'une lettre ou d'une carte.
Quant aux capucins, voici ce que M. de Lanrentie disait hier à leur sujet, dans les bureaux du journal l'Union.
Je viens de chez les capucins, ils se sont séquestrés. Pour les approcher, les commissaires de police seront obligés de livrer un véritable assaut.
Et il ajoutait :
M. Lippmann m'a assuré qu'après les exploits des commissaires, on obtiendra du Vatican une excommunication majeure et nominative contre tous ceux qui ont préparé et exécuté les décrets.
30 octobre, — Extrait de mon rapport au ministre de rintérieur :
Pendant toute la journée, des groupes plusou moins nombreux ont stationné rue de la Santé, devant le couvent des capucins, rue du Faubourg-Saint-Honoré, rue de Saint-Pétersbourg, chez les oblats, et près de la maison mariste rue de Vaugirard. Quelques coups de canne ont été échangés entre des ouvriers mégissiers et des amis des capucins ; le commissaire de police s'est rendu sur les lieux, et tout est rentré dans l'ordre.
C'est aux alentours de la maison des dominicains de In rue Jean-de-Beauvais que l'animation et l'affluence ont été les plus grandes.
Cette après-midi, la rue des Écoles a été le théâtre
d'une contre-manifestation à l'adresse des amis des dominicains. Des cris ont été proférés contre des prêtres qui entraient dans la maison ; les discussions dégénérant en violences, quelques arrestations ont été opérées.
a novembre, — Les amis des congréganistes sont déconcertés du retard apporté à rexécution des décrets en ce qui concerne Paris. On se lasse de passer la nuit chez les capucins, chez les maristes, chez les rédemptoristes.
Le clergé séculier désapprouve hautement le système des barricades ; il trouve les mesures prises inutiles et même dangeureuses, en ce qu'elles peuvent surexciter les passions antireligieuses de la foule.
Nous arrivons enfin au 4 novembre. Nous étions à la veille de la dernière exécution des décrets.
Surprendre les congréganistes afin d'éviter les résistances, échapper au ridicule d'un siège prolongé, telles étaient les instructions du ministère de rintérieur.
A cet effet, il fut décidé que les expulsions auraient lieu à la première heure du jour, et pour éviter toute indiscrétion, personne à la préfecture de police ne fut averti avant onze heures du soir.
Tous les commissaires de police de Paris et leurs secrétaires reçurent, à leur domicile, entre onze heures et minuit, Tordre d'être à une heure du matin dans le cabinet du préfet de police.
Depuis le coup d'État du 2 décembre, jamais pareilles précautions n'avaient été prises.
Tous les commissaires furent exacts; un seul secrétaire ne fut pas trouvé à son domicile.
Je fis connaître à mes auxiliaires le but de leur convocation, et je donnai à chacun ses instructions. Aucune protestation ne se fit entendre; aucune démission ne fut offerte ; aucune Késitation ne se manifesta.
La plupart de ces hommes avaient le plus profond respect pour la religion et pour ses ministres ; quelques-uns se faisaient remarquer par leur assiduité aux exercices du culte ; mais le sentiment de la discipline imposait silence à toute révolte intérieure.
Le colonel des pompiers avait été averti dans la journée que les hommes de son régiment seraient requis pour la prompte destruction des obstacles qui s'opposeraient à l'entrée de la police dans les couvents. Il avait, de son côté, pris ses dispositions en conséquence.
Le 5 novembre, à cinq heures du matin, les commissaires de police, accompagnés par les
officiers de paix, les agents, les officiers et soldats du régiment de sapeurs-pompiers, se présentaient simultanément dans onze couvents de Paris.
A neuf heures du matin, tout était terminé, sans que, nulle part. Tordre eût été troublé dans la rue.
La résistance à rintérieiu* des couvents se manifesta par quelques délits plus ou moins caractérisés d'injures aux agents ou de rébellion, et donna lieu à une soixantaine d'arrestations.
Les deux tiers des personnes arrêtées furent relâchées presque immédiatement ou mises en liberté provisoire.
La plupart appartenaient aux cercles catholiques ou royalistes les plus militants.
Je citerai panni celles-ci MM. de Beaurepaire, Ponton d'Amécourt, Cochin, etc., etc.
Ceux que j'oublie m'excuseront, je ne fais pas ici un « Livre d'or ».
Lettres anonsnnes; cartes postales et chantage.
Si le lecteur de la Ligue se promène parfois aux environs de Paris, il a peut-être rencontré cette
enseigne de cabaret: « Autant boire ici qu'ailleurs. »
Et s'il n'a pas été écarté par des goûts ou des dégoûts trop aristocratiques, l'ami lecteur s'est peut-être dit : « Au fait, il a raison, ce cabaretier; autant boire ici qu'ailleurs. »
Je n'ai aucun motif d'ordre logique ou chronologique pour parler des lettres anonymes sous le chapitre XLIX et pour faire entrer en scène les maîtres chanteurs après l'expulsion des con" gréganistes.
Mais, puisqu'il convient d'aborder ce sujet quelque part, je dirai comme le cabaretier: « Autant ici qu'ailleurs. »
Un des plus utiles et des plus fréquents services que puisse rendre le préfet de police à ses administrés, c'est d'intervenir dans les délicates circonstances où l'honneur des familles peut être compromis, soit par l'envoi de lettres anonymes, soit par les menaces de révélations sous condition, vulgairement appelées chantage.
La lettre anonyme a pris une nouvelle forme depuis qu'un ministre ami du progrès a mis à la disposition du public ce mode économique de correspondance qu'on appelle la carte postale.
Le nombre est considérable de ceux qui utilisent cet instrument ingénieux pour faire passer
SOUS les yeux des concierges et des domestiques leurs outrages et leurs calomnies ; les recettes des postes et télégraphes doivent en être sensiblement accrues.
Si M. Cochery préfère la reconnaissance des honnêtes gens à celle des maîtres chanteurs, il réalisera un nouveau progrès qui consisterait à supprimer la carte postale, en abaissant au prix de celle-ci Taffranchissement des lettres closes.
Le transport des unes ne coûte pas plus cher à rÉtat que celui des autres, et il nV a aucune bonne raison pour donner un privilège à la correspondance ouverte.
Quant à l'intérêt du Trésor, il est hors de cause, rhabile ministre des postes et télégraphes nous ayant, depuis longtemps, démontré que les recettes s'élèvent par rabaissement des taxes.
Il est souvent difficile d'arriver à découvrir les auteurs des lettres anonymes. Ils cherchent à se soustraire aux poursuites en contrefaisant leur écriture^ ou même en employant des caractères découpés dans un imprimé.
Je ne crois pas devoir faire connaître les procédés d'investigation qu'emploie d'ordinaire la police; ce serait mettre les intéressés en garde contre les imprudences qui souvent permettent de les sui'prendre.
Mais, quand elle a découvert les coupables auteurs de ces lâches agressions contre l'honneur des personnes, la tâche de la police n'est souvent qu'à moitié remplie.
Comment réprimer la diiïamation et comment en empêcher le retour?
Aux conditions qu'elle exige pour constituer le délit, la loi, dans beaucoup de cas, sinon dans les plus graves, a désarmé les tribunaux.
En admettant que le législateur ait tout prévu, le plaignant se refuserait encore, le plus souvent, à saisir la justice. Ce qu'il redoute, c'est la publicité de l'imputation portée contre son honneur, et les débats judiciaires auront précisément pour effet de divulguer la diffamation dont il se plaint. Que lui importe la peine dont le calomniateur sera frappé, s'il est le premier atteint par les effets d'une procédure publique?
S'il se trouve encore des diffamés pour demander justice aux tribunaux, c'est que, le délit de diffamation supposant déjà une certaine publicité, la partie civile peut n'avoir plus à craindre une divulgation déjà consommée.
Il n'eu est pas de même au cas de chantage^ où la révélation d'un fait portant atteinte à l'honneur reste suspendue comme une menace qui ne sera détournée que par le payement d'une rançon.
* A qui porter plainte, en ce cas, puisque Tactîon judiciaire, en admettant qu'elle soit possible, sera plus préjudiciable que répressive?
Le plaignant s'adressera au préfet de police, et celui-ci, sous sa responsabilité, usera des moyens dont il dispose pour mettre fin, sans publicité, à une persécution déshonnête.
Mais, à Taudition de ces mots : « les moyens dont il dispose », je vois se hérisser les scrupules des ennemis de larbitraire.
L'arbitraire, chose odieuse et condamnable s'il s'agit de la politique ; — l'arbitraire, nécessité de la police, dans les questions et dans la mesure où rhonneur des personnes est engagé.
En ces matières, il faut voir autre chose que le procédé ; il faut peser les considérations morales qui ont déterminé le fonctionnaire, et ne pas se hâter de le condamner, si d'ailleurs, pour incorrect qu'il puisse être, l'arbitraire dont il a usé mérite lapprobation des honnêtes gens.
J'ai eu à intervenir souvent dans ces questions si difficiles où la limite entre le devoir et l'abus apparaît parfois comme une ligne confuse et mal tracée.
Avant de parler de quelques-unes des interventions qui me furent personnelles, je voudrais rappeler un fait qui appartient k l'un de mes
prédécesseurs et qu'une presse mal informée ma plusieurs fois attribué.
Vous rappelez-vous le romancier Fervacques» qui eut quelque notoriété dans la presse parisienne, il y a dix ou douze ans?
Fervacques affectait de ne conniutre que les salons les plus aristocratiques ; il écrivait pour le high life^ ou plutôt pour ceux qui, n'y pouvant pénétrer, étudient dans le rez-de-chaussée d'un journal les mœurs, le langage et les belles manières du grand monde.
Le moindre personnage de ses romans était comte ou baron ; princesses, duchesses ou chanoinesses, les femmes y étaient toutes de très grandes dames.
Fervacques n'était autre que M. Léon Duchemin, un bourgeois égaré dans la bohème parisienne.
Léon Duchemin ne se contentait pas d'intéresser h des héros de fantaisie l'imagination des lecteurs ; il avait réussi à se faire héros lui-même et à transplanter le roman dans la réalité de son existence*.
1. Les faits que je raconte ici ont donné Ueu à la protestation qu'on lira plus loin; comme le dit M. Alphonse Duchemin, ils sont antérieurs à mon administration, et je n'ai pu par conséquent les connaître que par ouï-dire. L. A.
Celle qui avait écouté ses aveux n'était pourtant point une duchesse ; mais^ à défaut d'une couronne et d un blason, elle avait pour le romancier les séductions de la fortune.
Quand le roman fut terminé, Léon Duchemin voulut être payé à la ligne.
La belle dame, qui s'était laissé prendre à son style de parfait gentilhomme, se vit brutalement arracher ses chères illusions par le plus grossier chantage qui se puisse imaginer.
L'expérience des autres ne profite jamais : elle avait eu l'imprudence d'écrire ; elle avait confié au papier les plus tendres égarements de son cœur, les plus folles ardeurs de ses sens.
Fervacques écrivit à son tour et, de sa plume positive, il expliqua qu'il avait perdu beaucoup d'argent.
« Vos lettres, dit-il, sont une fortune ; le style en est charmant ; les publier, c'est obtenir un grand succès de librairie ; un éditeur de mes amis m'en offre la somme dont j'ai besoin; mais je préfère la tenir de vous-même et n'en être pas réduit à la douloureuse extrémité de livrer à la profanation du public des aveux dont je désire garder toujours le secret. »
Que faire? Acheter le silence de cet homme? Mais si la dame était riche, elle était mariée, et
on conviendra qu'elle ne pouvait songer à demander lautorisation maritale pour disposer d'une partie de sa dot en faveur de son amant
Quel ange prolecteur lui donna le conseil d'aller frapper à la porte du préfet dp police?
Le conseil était sage ; la porte s'ouvrit, et quand Taimable victime d'un imprudent amour eut confessé son secret, le préfet mit fin à ses angoisses par la promesse d'une énergique intervention.
Dire que M"*' *** avait eu Theureuse fortune de s'adresser à l'un de mes plus aimables prédécesseurs, ce n^est pas, à coup sûr, être indiscret envers l'un d'eux, car cette épithète convient également, sinon pour les désigner tous, du moins pour en qualifier plusieurs.
Le lendemain, Fervacques était aux courses à Longchamp, lorsqu'un commissaire de police s'approcha discrètement et, se faisant conndtre, l'invita à le suivre jusqu'à son cabinet, où il lui fit subir un interrogatoire sommaire :
— Vous êtes M. Léon Duchemin ? interrogea le commissaire.
— Oui, monsieur.
— Quelle décoration portez-vous à votre boutonnière? Vous n'êtes pas chevalier de la Légion d'honneur?
— Monsieur, je porte le ruban de Tordre du Christ. Je suis chevalier de cet ordre, ainsi qu'il en résulte du diplôme que j'ai chez moi.
— Je n'ignore pas, en effet, monsieur, que vous avez obtenu Tordre du Christ de Portugal. Mais la chancellerie de la Légion d'honneur ne vous a point autorisé à porter en France le ruban de cet ordre. Vous avez commis un délit, et je dois vous mettre à la disposition de M. le préfet de police, auquel vous pourrez donner vos explications.
Sans plus d'égards pour ses protestations, Léon Duchemin fut conduit au dépôt de la préfecture de police.
Il passa quarante-huit heures dans une cellule, ne soupçonnant guère le vrai motif de son arrestation, et s'estima fort heureux quand il fut remis en liberté; mais, dans l'intervalle, une perquisition avait été faite à son domicile; ]j(me *** avait à la fois retrouvé ses lettres, son honneur et sa tranquillité d'esprit.
De tels procédés ne peuvent convenir aux magistrats de jTordre judiciaire. La rigidité de leurs devoirs ne saurait se plier à certaines exigences de la vie sociale, avec lesquelles doit souvent compter un préfet de police.
Je ne puis, quant à moi, m'associer à ceux qui
blâmeront mon honorable prédécesseur : le résultat qu'il obtint ne permet pas de lui tenir rigueur pour les moyens qu'il employa.
Tout au plus pourrais-je émettre le regret qu'il ait cru devoir recourir à un prétexte, quand il avait pour légitimer son action les motifs de droit les plus certains.
En une occasion semblable, je n'ai pas hésité à délivrer un mandat d'arrêt en vertu de Farticle 10 du Code d'instruction criminelle.
Le Code pénal ayant prévu et puni le chantage, j'ai motivé mon ordre d'arrestation par le fait même que je voulais atteindre.
C'était vers la fin de l'année 1880. Il s'agissait aussi de l'honneur d'une femme.
Celle-ci portait un nom des plus illustres et tout à fait digne de figurer dans un roman de Fervacques.
Elle était jeune, elle était belle; elle pouvait choisir parmi les hommes de son rang.
Je n'ai point à rechercher par quelle aberration elle s'abaissa jusqu'au plus indigne.
Elle se donna tout entière, et mit dans ses lettres toute sa passion.
Et quand il eut assez de la femme, l'amant, comme une fille publique, réclama le prix de ses baisers.
Il demandait 100,000 francs pour rendi'e les tires, il donnait un délai de huit jours, et, ce îlai passé, il menaçait d'envoyer toute la corspondance au mari.
Ce fut un diplomate étranger, accrédité auprès 1 gouvernement français, qui me pria d'interïnir pour éviter la fatalité d'un dénouement agique.
Je fis arrêter l'amant. Il fut conduit au dépôt î la préfecture de police, tandis qu'une perquition minutieuse était faite à son domicile. La perquisition fut infructueuse : cet homme ,ait prévu l'éventualité de nos recherches, et avait mis en lieu sûr ces lettres d'amour qu'il itendait transformer en billets de la Banque. A son premier interrogatoire, il répondit par 3s menaces.
— Qu'on me traduise en police correctionnelle, isait-il, et toutes les cours d'Europe retentiront u scandale qui se passera à l'audience, et je 'aînerai dans la boue les pages déchirées de Mmanach de Gotha.
Quand je le fis enfermer de nouveau dans sa îllule, il fut en proie à une violente crise de irfs, provoquée autant par les excès auxquels Se livrait d'habitude, que par les mesures dont était l'objet*
Ayant depuis longtemps abusé de la morphine, i( ne pouvait plus s'en passer.
<( Faites de moi ce que vous voudrez, m'écrivait-il, mais ne me privez pas de morphine ; mon médecin m'a averti que si j'en cessais tout à coup l'usage, je deviendrais fou. »
Je fis venir cet homme dans mon cabinet et je l'interrogeai moi-même.
En vain je lui représentai l'indignité de son action.
— Monsieur le préfet, me dit-il, je suis prèl à rendre les lettres contre les cent mille francs dont j'ai besoin; mais si cette somme m'est refusée, personne ne m'empêchera d'envoyer au mari l'intéressante correspondance que votre police ne retrouvera pas.
Oh! je sais bien que je commets un délit; je sais par cœur votre article 400 du Code pénal et je puis vous le réciter. Mais je sais aussi que vous ne me ferez pas poursuivre, parce que vous reculerez devant la publicité des débats.
Eh bien! monsieur le préfet, vous ne pouvez pas me laisser plus longtemps en prison : la loi vous le défend; déjà j'aurais dû être interrogé par un juge d'instruction.
Et votre responsabilité est d'autant plus gravi* que, en me privant de morphine dans la prison
OÙ VOUS me retenez, vous allez me rendre fou, comme j ai eu l'honneur de vous l'écrire. Je demande que vous preniez Tavis d'un médecin.
— Monsieur, répondis-je, vous vous trompez sur l'étendue des droits du préfet. J'empêcherai l'odieuse action que vous voulez commettre, et pour cela, — regardez-moi bien, - je suis prêt à assumer toutes les responsabilités.
Vous avez indiqué vous même une solution : huit jours de cellule sans morphine feront mieux que deux ans.de prison: *
Quel que soit d'ailleurs le résultat de cette expérience, vous ne sortirez du dépôt de la préfecture que pour être conduit* dans une maison d'aliénés, où vous subirezun traitement approprié à l'état de votre santé.
Quand vous aurez restitué les lettres, et donné par là un gage certain d'amélioration dans votre état mental, je mettrai fin à votre traitement.
Deux heures plus tard, la passion de la morphine me venant en aide, les lettres étaient dans mon cabinet.
« Quiconque, dit l'article 400 du Code pénal, à l'aide de la menace, écrite ou verbale, de révélations ou d'imputations diffamatoires, aura extorqué ou tenté d'extorquer, soit la remise de fonds ou valem^s, soit la signature ou remise des
écrits énumérés ci-dessus, sera puni d'un emprisonnement de un an à cinq ans et d'une amende de 50 francs à 3,000 francs. »
Pour éviter les pénalités édictées par cet article, les maîtres chanteurs s'abstiennent de réclamer directement une somme d'argent en échange de leur silence ; mais, pour se produire sous une forme moins ouverte, leurs exigences ne s'affirment pas avec moins de clarté.
C'est ainsi que, au printemps de l'année 1880, des bruits injurieux commencèrent à circuler dans le faubourg Saint-Germain, sur le compte d un homme que sa situation de famille et sa haute honorabilité devaient mettre à l'abri de pareilles imputations.
Des lettres anonymes avaient été adressées à tous ses amis.
Il reçut lui-même une lettre non signée l'avisant que deux journaux se préparaient à publier des articles attentatoires à son honneur ; le correspondant l'engageait a « ne pas perdre de temps pour étouffer l'affaire ».
Puis un journal du matin donna à cette menace anonyme un commencement d'exécution.
Alors se présenta un agent révoqué de la police municipale, qui déclara connaître l'auteur de
la calomnie et offrit ses services pour mettre fin aux lettres anonymes.
C'était évidemment le mandataire chargé de recevoir pour le compte de la bande qui avait très habilement organisé le chantage.
Je reçus la plainte de l'intéressé. Les recherches de la police ne laissaient aucun doute sur la fausseté des imputations dirigées contre le plaignant.
Avaient^elles pour origine des jalousies et des rancunes de salon? Je ne pouvais admettre, quant à moi, Texactitude des récits mondains qui attribuaient ces grossières inventions à des imaginations féminines que je crois incapables d'une telle perversité.
Mais, quelle qu'en fût la source, la calomnie avait été recueillie et exploitée par l'agent révoqué et par deux journalistes appartenant au milieu des déclassés.
Ils renoncèrent à leur entreprise quand ils surent que la préfecture avait l'œil ouvert sur leur association.
M. Georges de Garmona.
Si, dans la plupart des cas, la discrétion m'oblige à taire le nom des personnes qui furent Tobjet de tentatives de chantage, je tiens au contraire à m'expliquer sans aucune réticence sur les calomnies dont fut l'objet un riche Mexicain, aussi connu dans la société parisienne que dans la colonie étrangère.
L'initiative qu'il a prise de s'adresser aux tribunaux pour obtenir justice me permet de sortir de mon habituelle réserve.
M. (ieorges de Carmona habitait Paris depuis 1873; il y faisait un honorable usage de son immense fortune, encourageant les arts, donnant des fêtes très brillantes et très suivies dans son élégant hôtel de l'avenue Hoche; il était reçu dans l'aristocratie parisienne, lorsqu'une avalanche de lettres anonymes, portant contre lui les plus graves accusations, faillit écraser sa réputation et lui fermer toutes les portes. J'étais un
jour chez la femme d'un ancien ministre plénipotentiaire, et Ton causait de la dernière réception de la reine Isabelle à rhôtel Basilewski, devenu le « Palais de Castille », lorsqu'une des personnes présentes s'écria :
— Comment la reine consent-elle à recevoir Carmona, si ce qu'on raconte est vrai?
Et, en même temps, celui qui venait de parler tirait de sa poche une lettre anonyme contre M. de Carmona.
Sur les cinq personnes qui étaient présentes, trois avaient reçu la même lettre.
Moi-même, à la date du 27 avril 1881, je reçus un papier qui commençait ainsi •
Monsieur le préfet,
Voulez-vous rendre un grand service à la société française et étrangère, ainsi qu à la morale publique et à une famille dans les angoisses?
Que Tabsence de signature ne vous étonne point : nous vous l'expliquerons plus bas.
Arrivés récemment en France, nous avons appris avec stupeur qu'un de nos compatriotes, hélas! s'est fait recevoir dans le monde à coups d'argent donné aux œuvres de charité. Il se nomme Carmona ; voici son histoire...
Suivaient toutes les diffamations que je con-
naissais déjà, et une liste de témoins qu'on disait disposés à faire connaître la vérité.
Le tout était signé : « Des Mexicains honnêtes et tranquilles. »
Je crus utile de faire faire une enquête sur les antécédents de M. de Carmona.
Un Français qui avait habité Mexico mit un empressement exagéré à offrir au C€d)inet du préfet les renseignements les plus complets.
Racontée par lui, la vie de M. de Carmona, par les aventures invraisemblables, par les transformations imprévues, dépassait les romans les plus audacieux de Ponson du Terrail.
Je retrouvai dans les déclarations de ce témoin tous les récits invraisemblables de trahison et d'assassinats que m'avaient adressés « les Mexicains honnêtes et tranquilles ».
Il me restait à savoir comment Tauteur de tant de crimes avait échappé à la justice de son | pays, et pourquoi son extradition n'était pas demandée par le gouvernement des États-Unis mexicains.
D'autres témoignages vinrent m'éclairer, notamment celui de Thonorable M. Velasco , ministre du Mexique à Paris, qui m'écrivit, à la date du 22 mai 1881, la lettre dont j'extrais les passages suivants :
M. Carmona fut nommé, le 6 juillet 1863, par le gouvernement du président Juarez, commandant de bataillon des forces auxiliaires de l'armée. Le 14 du même mois et de la même année, le général de division Comonfort, commandant en chef de Farmée du Centre, expédia à M. Carmona une certification où Ton constatait que celui-ci était aide de camp du général Comonfort, et qu'il avait mérité l'estime du dernier par son courage, son activité et ses connaissances militaires ; il y est constaté aussi que M. Carmona s'était acquitté de plusieurs commissions avec . honnêteté et efficacité.
A la fin de 1864, M. Carmona était au service du ^ gouvernement de l'archiduc Maximilien d'Autriche ; il fit partie de l'expédition partie de Mazatlan sous le commandement du capitaine de frégate Gazielle, à • bord du Lucifer ; cette expédition fut obligée, après un combat livré à San Pedro, de retourner à Mazatlan. Je mentionne ce fait parce qu'on a accusé M. Carmona d'avoir trahi l'expédition. M. le commandant Munier (aujourd'hui général) et M. Gazielle pourront en donner de plus sérieux renseignements.
L'accusation me paraît bien peu digne de crédit, M. Carmona ayant été nommé commandant d'escadron d'auxiliaires, le 2 octobre 1865, par l'archiduc Maximilien, c'est-à-dire par le gouvernement qu'il est accusé d'avoir trahi quelques mois avant.
Au mois de mai 1865, M. Carmona était à Mazatlan ; le général impérialiste Gamboa, qui exerçait les fonctions de délégué impérial, attacha M. Carmona à son état-major. Le 9 février, M. Carmona fut condécoré
avec Tordre impérialiste de Guadelupe, et on men- f lionne dans la patente de la condécoralion qu'il était |po officier d'ordonnance de Tarchiduc Maximilien.
M. Garmona, après la chute de Tenipire, ne servit plus dans Tarmée...
Une des blessures qu'il a reçues, au bras gauche (il en a plusieurs sur son corps), est un des points de l'enquête...
Le vrai est qu'il a reçu cette blessure en s'interposant entre deux individus, dont l'un, arnné d'un revolver, poursuivait Tautre : M. Carmona reçut la balle destinée à ce dernier.
Finalement, l'enquête se propose d'éclaircir si M. Carmona est complice de l'assassinat de M. Bolado, avocat à Mexico; j'ai suivi tous les débats judiciaires du procès, et jamais le nom de M. Carmona n'a été prononcé dans l'affaire ; jamais il ne s'est présenté aucune personne devant les tribunaux mexicains accusant M. Carmona de ce méfait. Les tribunaux mexicains ne demandent pas mieux que d'être éclairés, et si quelque personne se croit en mesure de pouvoir informer les tribunaux de Mexico^ ceux-ei s'empresseront de procéder immédiatement ; je dois cependant ajouter que jusqu'à présent aucune de? personnes qui ont donné des informations à la police française ne s'est présentée devant les tribunaux mexicains pour rendre des témoignages pareils
Veuillez agréer, etc.
Velasco.
Je me félicite d'avoir provoqué cet honorable
émoignage, et de pouvoir, en le publiant, ré- %ondre aux intentions de son auteur.
Mil® Louise Michel et la Révolution sociale.
Depuis longtemps attendue par ses amis politiques, M"® Louise Michel n'arriva à Paris que Je 9 novembre 1880.
A midi, elle descendit à la gare Saint-Lazare, accompagnée de cinq ou six amnistiés.
Groupées dans la rue d'Amsterdam et sur la place du Havre, six ou sept mille personnes la JBaluèrent par les cris répétés de « : Vive Louise Michel! »
M. Rochefort, après Tavoir embrassée, lui donna le bras pour sortir de la gare.
Pendant les cinquante mètres qu'elle dut parcourir pour gagner la voiture qui l'attendait au coin de la rue de Londres, celle qu'on appelait alors la « grande citoyenne » fut lobjet d'une ovation enthousiaste. Ceux qui l'accompagnaient eurent beaucoup de peine à lui frayer un passage à travers la foule.
Quelques exaltés voulurent dételer les che-f vaux de la voiture dans laquelle elle était montée. Les gardiens de la paix s'interposèrent et firent prendre aux chevaux une allure accélérée.
A partir de ce jour, M"' Louise Michel prit une part importante au mouvement socialiste, et dès lors son nom revint souvent dans mes rapports.
Quelques citations permettront d'apprécier laccueil qui lui fut fait dans le parti révolutionnaire et le rôle qu elle y joua :
14 novembre 1880. — La première réunionconférence dans laquelle Louise Michel doit faire sa rentrée aura lieu dimanche 21 novembre.
Il y aura énormément de monde ; cependant les honneurs qui lui ont été rendus ont déjà éveillé des jalousies; d'autre part, les vrais révolutionnaires lui reprochent la sympathie et la confiance qu'elle affiche pour M. Clemenceau.
Los socialistes regardent en effet le député de Montmartre comme un bourgeois, et les condamnés de la Commune le tiennent pour un modéré.
Jusqu'ici on n'a pas osé heurter de front les sentiments de Louise Michel, mais on s'occupe do gagner ceux qui l'entourent et de leur inspirer
sentiments de haine et d^envie qu'on éprouve contre M. Clemenceau.
Le but immédiat poursuivi par les rédacteurs le la Marseillaise, c'est de procurer à leur journal de bénéfice delà première conférence de la grande citoyenne. Pour cela MM. Vésinier, Gauthier, Protot, voudraient être chargés de tous les ^détails d'organisation et de publicité. S'ils y réussissent, les autres organes de Tintransigeance "fieront mécontents et les accuseront d'avoir acca- ^paré une bonne affaire.
La conférencière n'échappera pas à leurs critiques : elle sera attaquée sournoisement par les 'femmes de la Commune, dont la renommée pâlit à côté de la sienne.
La citoyenne Lemelle, entres autres, m'écriton, était et est encore l'ennemie personnelle de liOuise Michel ; mais elle n'ose pas manifester «on dédain pour une rivale qu'elle juge très surfaite.
5/ novembre, — Aujourd'hui, à une heure, a eu lieu, à l'Elysée-Montmartrej la première conférence en l'honneur de Louise Michel.
A une heure et demie, Louise Michel monte à La tribune et crie tout d'abord : « Vive la Révolution sociale ! » Elle ajoute : « La Révolution naorte, c'est la Révolution ressuscitée I »
L'assistance répond par les cris de : « Vive Louise Michel ! Vive la Révolution ! »
On apporte à l'héroïne plusieurs bouquets.
Gambon affirme que la Commune est plus vivace que jamais, et que la France sera toujours à la tête des révolutions.
Il exalte Jeanne d'Arc, victime de Tingratitudel d'un roi, et dit que Louise Michel a été victime' de ringratitude de la République.
Louise Michel reprend la parole :
Espérons, dit-elle, que nous ne verrons plus Paris changé en fleuve de sang. Le jour où tous ceux qui ont calomnié le Gom H) une ne seront plus, nous serons vengés, et le jour où lesGaliffet et autres seront tombés du pouvoir, nous aurons bien mérité du peuple.
Nous ne voulons plus de vengeance par le sang ; I* honte de ces hommes nous suffira.
Les religions se dissipent au souffle du vent et nous sommes désormais les seuls maîtres de nos destinées. Nous acceptons les ovations qu'on nous fait, non pour nous , mais pour la Commune et ses défenseurs.
Nouiî accepterons ceux qui voudront marcher avec nous, bien qu'ils aient été contre nous jadis, pour le triomphe de la Révolution.
Vive la Révolution sociale î Vivent les nihilistes!
Ces cris sont répétés ; on y ajoute ceux de : Vive Trinquet! Vive Pyat! Vive la Commune!
/°' décembre. — Hier a eu lieu, salle Graffard, une conférence privée au profit des amnistiés...
Le citoyen Gérard remercie Louise Michel du concours qu'elle veut bien prêter pour organiser cette réunion ; il salue en elle « le principe de la haine qui seul fait les grands révolutionnaires et les grandes choses. »
Il lui présente deux bouquets. Louise Michel répond qu'elle les accepte au nom de la Révolution sociale et au nom des femmes qui ont combattu pour leur émancipation :
Oui, c'est le peuple que je salue ici, continue la citoyenne Michel, et en lui la Révolution sociale. (Applaudissements et cris de : « Vive la Commune ! »)
Le temps où on mitraillait à Satory est présent devant nos yeux, on voit encore les hommes qui nous jugeaient, ainsi que l'assassin dé la rue Transnonain, les Bazaine et les Cissey.
A la hotte, ces hommes que Ton croyait perdus pour toujours et qui reviennent la tête plus haute *que jamais I
La réaction n'est plus qu'un cadavre relevé par le gouvernement, et celui-ci, pareil à un reptile, ?.era écrasé lorsqu'il voudra passer parmi nous.
Aujourd'hui, c'est le vaisseau-fantôme qui s'avance ; c'est le peuple, encore forçat traînant sa chaîne, qui nous délivrera des hommes qui nous ont perdus et conquerra lui-même ses libertés,
Louise Michel ajoute qu'elle fait vendre le (( Vaissoau-fautôme » au béuéiice des amnisties.
LU
L'affaire du journaliste Fervacques. — Les der nières pièces du dossier. — Appel à la perspicacité du public.
M. Léon Duchemin, dit Fervacques, a laissé de nombreux amis, voire même de maladroits amis, dans la presse parisienne, et le récit qui figure dans un précédent chapitre a donné lieu à de vives protestations.
D'une part, on a mis en cause J'un de mes honorables prédécesseurs, M. Léon Renault, que je m'étais abstenu de nommer. Un rédacteur du journal le Temps Ta interviewé^ et voici ce que dit, au sujet do cette entrevue, lo journal do M. Uébrard :
Celui d(i SOS prod<3co>>ours dont parle M. Andrieux est M. Léon Renault. On le consultait hier, dans les couloirs du Sénat, au sujet de cotto aiïaire, et voici le souvenir qu'il en a conservé.
Fervacques f)()rtait le ruban du Christ de Portugal de manière à le faire confondre avec le ruban de la
Légion d'honneur. Or, non seulement il n'était pas chevalier de la Légion d'honneur, mais il n'était môme pas chevalier du Christ de Portugal. A plusieurs reprises, l'ambassadeur de Portugal se plargnit de cette illégalité au préfet de police. A la fin, M. Léon Renault se décida à sévir, et il fit arrêter Fervacques, comme le raconte M. Andrieux, pour port illégal de la Légion d'honneur.
— Mais c'est le Christ de Portugal que je porte, dit Fervacques.
— Avez-vous un brevet de nomination ? demanda le commissaire de police.
— Je ne l'ai point sur moi, répondit Fervacques, mais il est chez moi et je puis le montrer tout de suite..
— Allons chez vous, fît le commissaire en le prenant au mot.
Fervacques fit le simulacre de chercher et ne trouva naturellement rien. Mais il n'y eut point de perquisition ; le commissaire de police ne toucha point aux papiers du journahste, et M. Léon Renault ne se souvient pas qu'aucun nom de femme ait jamais été mêlé à cette affaire, dont le point de départ était uniquement une plainte diplomatique. Fervacques passa devant la pohce correctionnelle le 10 juin 1875. Il s'excusa du port du ruban rouge en l'attribuant à un mouvement de vanité qu'il regrettait. Il en fut quitte pour 200 francs d'amende.
Ce petit procès était fort humiliant pour l'amourpropre du brillant chroniqueur mondain. Peut-être est-ce lui qui ne fut pas fâché de laisser croire qu'il y avait une histoire de femme dessous. Ce qui est cer-
tain, c'est que ce fut alors Topinion générale ; si l'on ne crut pas à un chantage, comme le raconte d'une façon si précise M. Andrieux, on crut au moins à ; Texistence d'un paquet de lettres qu'une personne compromise désirait ravoir. On trouverait la trace de cette légende dans plusieurs romans publiés depuis, et notamment, si nous avons bonne mémoire, dans Monsieur le Ministre, de notre ami Jules Glaretie, et dans YHomme au Gardénia, de Louis Ulbach.
D autre part, M. Alphonse Duchemin, frère de Fervacques, m'adresse la lettre suivante, que je m'empresse de publier:
Paris, 4 mars 1885.
Monsieur,
Vous avez publié, sous votre signature, dans un des derniers numéros de la Ligue, un article où vous portez les plus graves accusations contre mon frère, morl il V a huit ans.
Il est certain que votre bonne foi a été surprise ou que votre mémoire vous a trahi, quand vous avez relaté des faits, antérieurs dn reste à votre administration et que vous ne pouvez, par conséquent, connaître que par ouï-dire.
Permettez-moi de rétablir dans toute son exactitude cette histoire qui fut, en somme, assez insignifiante et de faire justice, une fois pour toutes, de tous los commentaires dont elle a été accompagnée.
Mon frère, qui était Parisien et non Bordelais, comme vous le dites, avait entretenu des relations
avec une femme galante, sans fortune d'ailleurs, et qui avait acheté jadis un titre étranger dans un de ses rares moments de splendeur. Des lettres avaient été échangées. Après la séparation, elles furent réclamées. Mon frère refusa de les rendre.
Quelques jours après, il était arrêté dans le pesage de Longchamp et conduit directement à la préfecture de police, où il resta deux jours au secret. Interrogé le troisième jour par le juge d'instruction, il apprit seulement alors qu'il était accusé de port irrégulier de l'ordre du Christ de Portugal.
Mon frère avait été décoré pendant son séjour à Lisbonne et il avait obtenu ensuite à Paris, de la chancellerie de la Légion d'honneur, le droit de porter sa décoration en France, après avoir acquitté les droits réglementaires. Seulement il portait le ruban sans la croix et contrevenait ainsi à un arrêté du préfet de police, rendu quelques semaines auparavant.
Relâché le jour même de son premier interrogatoire, mon frère fut condamné quelques jours après à 200 francs d'amende pour port irrégulier de l'ordre du Christ, et non pas à deux mois de prison, comme le raconte le Figaro.
Le Figaro, à Ja rédaction duquel mon frère avait appartenu, rendit compte, au reste, du procès dans les termes mêmes que je reproduis aujourd'hui.
Rentré chez lui, mon frère trouva son appartement bouleversé. Une perquisition avait été faite pendant sa séquestration. On n'avait pas trouvé les lettres qu'on cherchait, celles de la personne à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure, pour la bonne raison ' qu'elles avaient été confiées à une tierce personne et
qu'on n'avait aucun prétexte pour arrêter celle-ci.
Mais avec quelques papiers politiques — mon frère appartenait à l'opinion impérialiste — des lettres d'une femme du monde, d'une vraie, celle-là, furent saisies et envoyées... au mari pendant que mon frère était au secret ; c'est du moins ce qu'il me raconta quelque temps après.
Voilà, Monsieur, l'exacte vérité. Vous voyez qu'il n'y a eu ni lettres de menaces, ni même prétexte à lettres de menaces dans toute cette affaire, qui se réduit aux proportions d'un épisode de l'histoire de l'arbitraire en France, et dont je vous garantis l'exactitude.
Je compte. Monsieur, sur votre courtoisie et sur votre équité pour insérer cette lettre, et vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments distingués.
Alphonse Ducbemin.
12, rue Grange-Batelière.
Est-il possible qu'un journaliste connu, domicilié à Paris, ait pu être arrêté, et tenu deux jours au secret pour le seul fait d'avoir porté le ruban de l'ordre du Christ dans des conditions plus ou moins irrégulières ? Est-il possible que ce journaliste, pour un délit qui devait entraîner une simple amende, ait été conduit devant le juge d'instruction, les fers aux mains, comme me l'af- I firmait hier M. Alphonse Duchemin en m'apportant sa protestation? Est-il possible qu'une in-
fraction si minime ait pu donnex' lieu à une perquisition et à une saisie?
Personne ne le saurait admettre parmi ceux qui connaissent les règles et les traditions de la procédure criminelle.
Tandis que le préfet sous l'administration duquel les faits se sont passés conteste la perquisition , M. Alphonse Duchemin, qui semblait intéressé à la nier, l'affirme et atteste qu'elle avait pour but et qu'elle a eu pour effet une saisie de lettres écrites par une femme.
Que le journal le Temps continue ses interviewSy ce n'est plus entre M. Alphonse Duchemin et moi que parait être la discussion.
LUI L'œuvre des loyers.
Je veux appeler l'attention du public sur une œuvre d'assistance qui rend aux pauvres gens les plus utiles services.
Puissé-je, en la signalant aux personnes charitables, provoquer les libéralités dont elle a grand besoin, depuis que l'Etat lui mesure d'une main
plus parcimonieuse les ressources accoutumées.
Au moment du terme, de nombreux locataires s'ont exposés, faute de pouvoir payer, à voir saisir et vendre leur petit mobilier.
La loi ne protège contre la saisie queleurslits et leurs outils.
C'est un désolant spectacle que celui de ces malheureux qu'on voit, avec leurs enfants, pleurant au milieu de leurs bardes et de leurs malolas jetés sur le pavé; et quand le travail manque aux bras inoccupés, quand la saison est dure, que la misère est grande, le nombre des locataires expulsés peut devenir un danger pour la sécurité publique.
Vers 1833, cet état de choses fut signalé au gouvernement par le préfet de police.
Le chef de FEtat alla visiter les quartiers populeux au moment du terme, et il chargea M. Pietri, alors préfet de police, d'organiser ce qu'on a appelé: « l'œuvre du loyer ». Ce fonctionnaire reçut de préférence celte mission, parce qu'il pouvait mieux que personne se renseigner promptement sur la situation des familles à assister, et parce que les mesures à prendre intéressÉiient l'ordre public.
Les fonds destinés à alimenter cette « œuvre du loyer » étaient prélevés sur la cassette impé-
riale, et rallocation variait chaque année entre 60,000 et 110,000 francs.
Les choses se poursuivirent ainsi jusqu'en
Après la Commune, la préfecture de police se trouva en présence d'une nécessité et d'un devoir : il fallait assister les nombreuses familles d'insurgés dont le chef était déporté ou incarcéré.
M. Léon Renault exposa cette situation au gouvernement de la République, et il obtint d'abord une somme de trois cent mille francs, votée par la Chambre, qui fut répartie entre ces familles indigentes.
Cet acte d'humanité accompli, on ne tarda pas à reconnaître que bien d'autres familles non compromises pendant l'insurrection et non moins intéressantes devaient être également secourues.
Pendant quelque temps, en effet, à la suite de la guerre, les propriétaires ne se montrèrent pas exigeants ; mais, à partir de 1873, armés du droit que la loi leur confère, ils provoquèrent bientôt les expulsions.
C'est alors que, sur un rapport de M. Léon Renault, le ministre de l'intérieur décida qu'une somme de 60,000 francs serait mise chaque an-
née îi la disposition du préfet de police pour venir en aide aux locataires malheureux.
Les étals fournis chaque trimestre par la préfecture de police prouvent de quelle utilité est rintervention administrative pour empêcher des familles honorables, momentanément atteintes par le chômage ou la maladie, de grossir le nombre des vagabonds et de se voir contraintes à accepter l'hospitalité du dépôt de mendicit^.
Au commencement de Tannée 1881, je fus averti que le ministre de l'intérieur se proposait de supprimer cette allocation de 60,000 francs, que mes prédécesseurs avaient toujours reçue depuis 1873.
Sur mes instances, le ministre consentit à no roduiro que de moitié le petit budget de ruîuvre des loyers, exprimant d'ailleurs Tespoir que le conseil municipal consentirait à donner les 30,000 francs supprimés.
Je coiuiaissais assez le conseil municipal pour ne pas partager cotte illusion. Si j'eusse saisi cette assemblée d une demande de crédit, elle m'eût certainement répondu que l'Assistance publique avait pour mission de pourvoir aux besoins dont je me préoccupais, et elle n'eût pas consenti à doter d'un crédit nouveau une administration rebelle à son autorit
Je tenais cependant à conserver l'œuvre des loyers. Pour assister à temps et à propos les cinq cents ménages que chaque terme jette sur le pavé de Paris, il ne suffit pas d'avoir des fonds, comme FAssistance publique ; il faut avoir les moyens d'information et de contrôle que possède seule la préfecture de police.
Elle seule, grâce à l'expérience de ses commissaires de police et au zèle de ses agents de tout ordre, est en mesure de prendre, avec la rapidité qu'exigent des besoins urgents, une décision éclairée sur les nombreuses demandes qu'amène chaque terme.
Réduits de moitié, les secours ministériels ne permettaient plus d'assister que mille familles au lieu de deux mille chaque année.
AUais-je envoyer les mille autres frapper à la porte des ministres? Les laisserais-je au milieu de la rue, avec leurs enfants et leur petit mobilier, solliciter la pitié des passants, provoquer des rassemblements, expliquer que l'Œuvre des loyers était privée de ses ressources, et que sous la République le budget des pauvres était supprimé?
Je fis en sorte d'atténuer les conséquences possibles de la décision ministérielle. La charité privée me vint en aide, et aux offrandes qu'elle
envoya, j'ajoutai quelques prélèvements sur mes fonds secrets.
Aujourd'hui les temps sont plus durs ; ce n'est pas aux Parisiens qu'il faut dire combien s'est étendue la plaie de la misère.
Néanmoins le ministre de Tintérieur continue ses économies au préjudice des malheureux, et l'ancien crédit n a pas été rétabli.
Le ministre a cependant supprimé, d'autre part, une allocation de 34,500 francs qui, d'après un usage remontant à trente-quatre années, était prise sur les fonds secrets de Fintérieur pour être répartie entre les employés du cabinet du préfet de police. Ceux-ci considéraient cette allocation comme une partie intégrante de leur traitement.
Le ministre fait des économies sur les fonds secrets, mais ce n'est pas le contribuable qui en profite.
!Lte fonds des reptiles. — L'anarchie subventionnée. — Les collaborateurs inconscients du préfet de police.
Le sujet choisi pour le précédent chapitre répondait à une intention lénilive. Après les orages qu'avaient soulevés les récits d'intervention en des matières délicates, il était bon de calmer les esprits par le spectacle d une œuvre de charité.
Je crains d aborder de nouveau un sujet irritant.
Je m'y décide parce que je crois faire une œuvre utile en contribuant à répandre la méfiance entre les divers adhérents des groupes révolutionnaires.
(( Soupçonnons-nous les uns les autres, » telle est leur maxime; elle est juste et salutaire ;
jEqiium et salut are,
comme on dit à l'église.
Elle est juste, car dans leurs rangs la police recrute facilement des agents ; tous ne valent pas la peine d'être achetés, mais beaucoup sont à vendre.
Elle est salutaire, car la méfiance qu'ils ont les uns vis-à-vis des autres contribue à leur impuissance beaucoup plus qu'à leur sûreté.
Citoyens, il y aura toujours des traîtres parmi vous.
Les socialistes révolutionnaires ne se bornaient plus à des déclamations dans les réunions publiques ou privées. La dynamite des nihilistes les empêchait de dormir et, pour stimuler le zèle des compnfjnons, ils se proposaient, eux aussi, de faire entendre la grande voix des explosions : idthna ratio popidorum.
Il était question de faire sauter le Palais-Bourbon ; M. Gambetta en avait été avisé, et quelques précautions avaient été prises.
Mais, en même temps qu'ils songeaient à étonner le monde par la destruction de mon honorable ami M. TruoUo, les compagnons voulaient avoir un journal pour propager leurs doctrines.
Si j'ai coml)attu leurs projets de propagande par le fait, j'ai du moins favorisé la divulgation de leurs doctrines par la voie de la presse, et je
*ai pas de raisons pour me soustraire plus long- "itétops à leur reconnaissance.
lies compagnons cherchaient un bailleur de ; d^nds; mais Tinfâme capital ne mettait aucun ^«ipinpressement à répondre à leur appel. ■ t" Je poussai par les épaules l'infâme capital, et -Je parvins à lui persuader qu'il était de son intéxêt de favoriser la publication d'un journal anarchiste.
On ne supprime pas les doctrines en les empêchant de se produire, et celles dont il s'agit ne gagnent pas à être connues.
Donner un journal aux anarchistes, c'était d'ailleurs placer un téléphone entre la salle des conspirations et le cabinet du préfet de police.
On n'a pas de secrets pour un bailleur de fonds, et j'allais connaître, jour par jour, les plus mystérieux desseins. Le Palais-Bourbon allait être sauvé; les représentants du peuple pouvaient délibérer en paix.
Ne croyez pas, d'ailleurs, que j'offris brutalement aux anarchistes les encouragements du préfet de police.
J'envoyai un bourgeois, bien vêtu, trouver un des plus actifs et des plus intelligents d'entre eux. Il expliqua qu'ayant acquis quelque fortune dans le commerce de la droguerie, il désirait consacrer
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une partie de ses revenus à favoriser la propagande socialiste.
Ce bourgeois qui voulait être mangé n'inspira aucune suspicion aux compagnons. Par ses mains, je déposai un cautionnement dans les caisses de rÉtat, et le journal la Révolution sociale fit son apparition. jç
C'était un journal hebdomadaire, ma générosité {^ de droguiste n'allant pas jusqu'à faire les frais d'un journal quotidien.
M"® Louise Michel était l'étoile de ma rédaction. Je n'ai pas besoin de dire que « la grande citoyenne » était inconsciente du rôle qu'on lui faisait jouer, et je n'avoue pas sans quelque confusion le piège que nous avions tendu à l'innocence de quelques compagnons des deux sexes.
Tous les jours, autour d'une table de rédaction, se réunissaient les représentants les plus autorisés du parti de l'action : on dépouillait en commun la correspondance internationale; on délibérait sur les mesures à prendre pour en finir avec « l'exploitation de Thomme par l'homme »; on se communiquait les recettes que la science met au service de la révolution.
J'étais toujours représenté dans les conseils, et je donnais au besoin mon avis.
Mon but était surtout de surveiller plus facilement les honorables compaguons, en les groupant autour d'un journal.
Cependant Ja Révolution sociale me rendait «encore quelques petits services accessoires.
Vous croyez que j y attaquais les adversaires de mon administration? En vérité, puisque je fais une œuvre de bonne foi et puisque les erreurs qui s^y peuvent glisser ne sont jamais volontaires, j'en fais Taveu : je n'ai pas été étranger aux articles publiés contre M. Yves Guyot et contre ses amis au moment des élections municipales.
J'aurais certainement préféré avoir pour conseillers municipaux les rédacteurs du Prolétaire plutôt que ceux de la Lanterne.
De tous temps, l'administration, dans les questions électorales, a été du côté des candidatures socialistes, quand elle a du choisir entre celles-ci et les candidatures radicales.
Ma tâche eût été certainement plus facile si j'avais eu au pavillon de Flore une douzaine de bons anarchistes traitant les radicaux de réactionnaires et discréditant leurs collègues par leurs propres excentricités.
Mais la Révolution sociale faisait mieux que d'attaquer mes adversaires et de prêcher l'abstention au profit des candidatures les plus mo-
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tlért't^s : — oUe m'adressait à moi-même les oulragt's les plus véhéments.
Je h» rappelle, en passant, afin de montrer à mes adversaires combien ils perdent leur temps, l^î leur encre, leur imagination et leur peine quandlK ils croient m'ètre désagréables en inventant surlfl mon compte des anecdotes bien innocentes, si on les compare à celles que j'ai payées à la ligne.
Ici doit se placer le récit d'une aventure dont je ris encore.
Le héros s'appelle Clauzel ou Clozel. Je ne me rappelle pas très exactement l'orthographe de son nom.
Quant à lui, il n'avait jamais oublié lorthographe, par cette bonne raison qu'il ne l'avait jamais sue.
Il était d'ailleurs officier d'académie ; s'il eût été complètement ignorant en l'art de lire et d'écrire, on l'eût fait officier de l'Université.
Clauzol était un personnage important de ma circonscription électorale ; c'était un politicien de village, comme tous les députés en ont connu : un borgne parmi les aveugles.
Ce brave homme avait porté ses armes et ses bagages à un conseiller général, appartenant au grand parti des « remplaçants ».
Donc, il occupait ses loisirs à démolir le crédit
/en député à Tassîn-la-Demi-Lune, à TArbresle, et dans les autres lieux circonvoisins.
La population électorale de nos cantons ruraux, dans le département du Rhône, est très |kadicale ; mais elle n'est i^as partageuse et Fanarchie y compte peu de partisans.
J'envoyai à Clauzel un journaliste qui avait envers moi quelques obligations. Il lui récita quelque chose comme la fable du Renard et du Corbeau :
Eh ! bonjour, monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau !
— Eh ! bonjour, monsieur Tofflcier d'académie, comme ce ruban violet sied bien à votre boutonnière, et comme vous êtes éloquent lorsque vous vous écriez, dans les réunions privées : « Jusques à quand, ô Catilina, abuseras-tu de notre patience? » Mais pourquoi vos catilinaires contre le député Andrieux ne se produisent-elles que sur un théâtre de province? Je suis à votre service pour livrer votre éloquence à tous les échos de la presse parisienne.
A ces mots, le corbeau Clauzel ne se sent pas de joie.
Il ouvre un large bec et laisse tomber plusieurs
pages de diatribes contre le député-préfet de police.
Je fis insérer Farticle, signé : Clauzel, dans la Révolution sociale, entre un morceau oratoire de M'^® Louise Michel et une recette pour la fabrication de la dynamite.
Je fis envoyer le numéro à tous les maires de ma circonscription.
— Comment! dirent-ils, Clauzel écrit dans le journal de Louise Michel? Il veut faire sauter le Palais-Bourbon? Il veut nationaliser la propriété? Ah I ah ! nous le connaissons maintenant ; qu'il vienne nous dire du mal de notre député, il verra comme il sera reçu !
Pauvre Clauzel ! je lui fais ici mes excuses, et je souhaite bien sincèrement qu'il trouve dans Testime de son conseiller général la réparation du tort que je lui ai causé.
Nous allons apprendre maintenant par quel phénomène d'outre-tombe, en 1881, M. Thiers sauva le Palais-Bourbon.
La statue de M. Thiers. —*L 'explosion de Saint- Germain. — La caisse noire de Tavenir.
Les compagnons avaient décide en principe que le Palais-Bourbon devait sauter.
Mais les hommes qui mettent leurs actes d'accord avec leurs principes se font de plus en plus rares, et personne ne se proposait pour porter les cartouches de dynamite dans les caves du palais.
Dame ! l'aventure n'était pas sans péril : on veut bien préparer un meilleur avenir social ; mais on veut en profiler: être à la bataille, c'est très bien; être au partage du butin, cest mieux encore.
On délibéra sur la question de savoir s'il ne conviendrait pas de commencer par quelque monument plus accessible : la Banque de France, le palais de TElysée, la préfecture de police, le ministère de l'intérieur furent tour à tour discutés, puis abandonnés à raison de la surveillance trop active dont ils sont Tobjel.
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La destruction d'une église semblait plus facile; il fut aussi question du monument expiatoire.
Enfin on convint que, pour se faire la main, on s'attaquerait d abord — je vous le donne en mille — à la statue de M. Thiers, récemment inaugurée à Saint-Germain.
Les fêtes de l'inauguration avaient d'ailleurs appelé lattention sur cette statue, et on se rappelle par quelle apostrophe indignée M. Olivier Pain avait protesté, au nom des vaincus de la Commune, contre les louanges décernées au « sinistre vieillard ».
Avoir rêvé d'ensevelir la représentation nationale sous les ruines du palais législatif, et aboutir à briser une statue dans les environs de Paris, c'est ressembler au héron de la fable :
s . .Qui fut" tout heureux et tout aise Do rencontrer un limaçon.
Nous étions bien loin des menaces proférées le 13 mai 1881 par M"' Louise Michel dans le groupe révolulionnaire du dix-huitième arrondissement, alors que, dans un élan irrélléclii, la « grande citoyenne » s'écriait :
(c Mais regardez donc ce qui se passe en Russie ; regardez le grand parti nihiliste, voyez ses
(hembres qui savent si hardiment et si glorieuse-
■'ment mourir I Que ne faites-vous comme eux?
'Manque- t-il donc de pioches pour creuser des
■^souterrains, de dynamite pour faire sauter Paris,
^îe pétrole pour tout incendier?
"" « Iniitez les nihilistes, et je serai à votre tête ;
ilors seulement nous serons dignes de la liberté,
aous pourrons la conquérir ; sur les débris d une
lociété pourrie qui craque de toutes parts et dont
^lout bon citoyen doit se débarrasser par le fer et
ie feu, nous établirons le nouveau monde so-
*iial. »
Les compagnons partirent pour Saint- Germain ISmportant l'infernale machine : c'était une boîte Il sardines, remplie de fulmicoton et soigneuse- Ttoent enveloppée dans un mouchoir.
Je connaissais ce complot plein d'horreur ; je savais l'heure du départ pour Saint-Germain ; je Sonnaissais aussi Theure du crime projeté.
Qu'allais-je faire?
Il fallait que l'acte fut consommé pour que la répression fût possible.
Je n'hésitai point à sacrifier le libérateur du "Crritoire pour sauver le Palais-Bourbon.
Quand la nuit fut venue, les compagnons, se flissant dans l'ombre à travers les arbres sécu^ ^res, arrivèrent jusqu'à la statue.
La pâle lueur de la lune éclairait le vis ce vieillard en bronze, qui, sous ses lu semblait regarder d'un air narquois les co teurs.
L'un d'eux plaça la boîte à sardines sur 1 de la statue, entre les pieds du fauteuil Thiers est assis.
Une longue mèche pendait le long d destal. L'un des compagnons y mit le feu, que ses camarades, autour des arbres v parsemaient le sol de proclamations révol naires ; puis, quand le feu commença à r lentement le long de la mèche, les compa s'enfuirent à toutes jambes, jusqu'au bas colline ; et continuant leur course à tra\ plaine, ils escaladèrent les barrières du c de fer.
Quand ils rentrèrent à Paris, ils atter avec impatience les nouvelles de Saint-Ge Ils n'avaient pas assisté au spectacle des qu'ils avaient faites ; ils n'en savaient pas duc.
Quelle ne fut pas leur déception, lorsqu prirent qu'ils avaient tout au plus réussi à 1er quelques paisibles habitants de la sileii cité de Saint-Gormain !
La statue était intacte ; une large tache
k peine visible sur le bronze était la seule trace de Fatlentat.
Je connaissais les noms des conspirateurs : j 'avais voyagé avec eux, du moins par procura- :îon ; j'avais tout vu, tout entendu, et Toccasion .Tie paraissait bonne pour mettre la main sur ce aîd de dynamiteurs.
J'examinai la question de droit. J'ouvris mon LIode pénal ; la disposition applicable devait être 5 elle de Tarticle 257, ainsi conçu : « Quiconque tiiradétruit, abatlu, mutilé ou dégradé des monuinents, statues et autres objets destinés à Fuli- ^îlé ou à la décoration publique, et élevés par l-^autorité publique ou avec son autorisation, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à deux ans. ^t d'une amende de cent francs à cinq cents francs. »
Les compagnons n'avaient ni détruit, ni dégradé le libérateur du territoire « destiné à la décoration publique » ; ils s'étaient bornés à lui faire. une tache sous son fauteuil, et j'avais beau relire l'article 2S7, ce cas n'était pas prévu par le Code pénal.
— Il y avait du moins la tentative, me direzvous.
Oui ; mais le maximun de la peine n'étant que le deux ans d'emprisonnement, nous étions
en matière correctionnelle, et, en cette matière, la tentative de délit n'est punissable qu autant que la loi le dit formellement.
Les compagnons ne pouvaient être inquiétés; tout au plus, aurais-je pu les faire condamner à quinze francs d'amende pour tapage nocturne. J'estimai qu'il était préférable de ne pas leur montrer Tœil de la police et de continuer à ks surveiller, assistant invisible à leurs conciliabules jusqu'au moment où il conviendrait d'éteindre la mèche... ou de l'éventer.
Mais cet avortement du grand. complot amollit les courages, et les tentatives ne furent pas renouvelées.
Le socialiste Maria se rendait compte de Teffet moral produit par ce coup manqué, lorsque, le 6 juillet 1881, dans la réunion du cercle révolulionnaire des cinquième et quinzième arrondissements, il déplorait l'insuccès du « fait de Saiul- Germain ».
Il ajoutait :
« Le suffrage universel est la plus grande duperie du siècle. Ce n'est point par le vote, mais par laction qu'il faut attaquer les gouvernants.
« Nous devons organiser une caisse formidable, car beaucoup de compagnons se dévoueraient s'ils savaient que derrière eux ils ne lais*
sent pas dans la misère femmes et enfants. Ce ■l'eât pas avec nos cotisations de deux sous par semaine que nous pourrons jamais les raswirer à cet égard.
« U y a une quantité de banquiers et de détenteurs de la fortune publique chez lesquels nous pourrions entrer par n'importe quel moyen pour nous approprier un ou plusieurs millions. Nous en serions quittes pour cinq ans de prison.
« Soyez sûrs qu'avec le levier de For, nous aurions bientôt renversé les dirigeants et accompli la Révolution. »