SOULARY
Soyons sérieux, ou comme dit HoFace : Bisum teneatis, amici.
Je pourrais me plaindre de n'avoir reçu qu'un avis sommaire, et exiger de Thuissier Soulary une signification textuelle et complète de mon jugement, avec les motifs et le dispositif, ne fûtce qu'afîn d'apprécier si je dois profiler du délai qui m'est accordé pour me « pourvoit en appel ».
Ces braves gens ont fait un papier qui a la prétention de me flétrir, et ils n'osent pas le montrer : ce sont eux qui ont peur de la publicité.
Je demande l'affichage et je m'engage à en supporter tous les frais.
Je demande à lire au bas de la sentence le nom des hommes intègres qui ont sauvé l'honneur du couvent.
Quel est celui qui dira: Me, me adsum qui feci ?
Mon crime était d'avoir voulu associer les profanes au rire gaulois des maçons et de les avoir introduits dans les coulisses du temple, pour leur
D'UN PRKFEÏ DM POLICE 3:19
permettre d'assister à cette bonne farce d'alelier qu'on appelle une réception.
Celle que j'avais racontée, la mienne, ne donnait cependant qu'un aperçu discret de ces joyeuses « brimades » qui, dans la première moitié du siècle, marquaient ces sortes de divertissements.
Déjà le culte extérieur s'était transformé sous l'influence du scepticisme contemporain, lorsque « j'ouvris les yeux à la lumière », et l'incrédulité, ce bûcheron de la foi, avait retranché bien' des rameaux au vieux tronc de la tradition maçonnique.
Qu'étais-tu devenu, Cassard, de Besançon, dont j'oserai évoquer la mémoire, puisque, d'ailleurs, je n'ai plus de ménagements à garder?
A Besançon, Cassard exerçait la profession de limonadier, et dans les réceptions il jouait le rôle de décapité.
Dans un antre, faiblement éclairé par une lumière vacillante, pâle et blafarde, Cassard, toujçurs rasé, passait, à travers le trou rond d'une planche percée, son visage enfariné, où des plaques livides se détachaient sur un fond blanc.
On ne savait pas encore ce que c'était que rhypnotisme, et cependant le regard fixe de Cassard semblait hypnotisé.
iH.O S(!UVEMRS
(iiàce u larliiiccd'un voile savamment disposé la tète penchée de Cassard semblait séparée du tronc.
On amenait devant lui le profane qui sollicitait rentrée du temple.
Les fri»res accompagnateurs disaient d'une voix lente et j^rave : « Voici la tête d'un frère qui a trahi nos secrets; profane, voyez comment nous traitons les parjures. »
Il faUait avoir TAme d'un vrai maçon pour résister à d*» pareilles épreuves ; et les maçons do llesançon pouvaient dire qu'ils étaient tous de vrais maçons.
Un jour fut amené dans Tantre redoutable un profaiu^ anipiel le joyeux limonadier avait souvent versé l'absinthe et la gomme. Quand les frëres accompagnateurs levèrent le voile de crêpe ([ui couvrait la télé sinistre du faux décapité, le profane recula d'horreur ; puis, se ravisant et dominant le premier frisson, il s'écria: « Ah! mais, — c'est le père Cassard ! »
La télé du décapité se redressa lentement; d'une voix impérieuse et lugubre elle dit : « Taisez-vous, profane! » puis elle reprit sa position presque verticale snr la planche de sapin.
Maçons égoïstes, pourquoi voulez-vous garder pour vous seuls le mystère de ces jeux innocents?
Si Tesprit de sagesse fut descendu parmi vous, il vous eût conseillé de laisser passer, sans les signaler i^ar vos cris, ces pages légères d'un feuilleton que le vent eût emportées.
Les profanes auraient dit : « De qui se moquet-on ici : des francs-maçons ou du public ? »
Maintenant, il est avéré qu'on ne se moquait pas du public. C'est vous qui êtes les révélateurs des secrets, car voire jugement a confirmé, en les condamnant, mes timides révélations.
Et votre imprudente procédure n'a pas seulement écarté le feuillage sous lequel se cachait la nudité de votre association ; elle en a découvert l'impuissance.
Vous pouviez vous taire, vous qui savez que le silence est d'or, et votre parfait silence eût été pris pour un majestueux dédain.
Vous avez préféré introduire contre moi une sorte d'appel comme d'abus. Chacun sait maintenant que vous n'êtes qu'une baudruche immense, et qu'une simple piqûre suffit à vous dégonfler.
« Gémissons, mes frères, gémissons ! »
Pendant longtemps, les adversaires de la francmaçonnerie ont fait sa force, et les crimes mêmes qu'ils lui prêtaient n'ont pas peu contribué au
2r,2 SOUVENIRS
prestige de la vaste mascarade qu'elle couvrait de son nom.
J ai sous les yeux une petite brochure publiée en 1880 ot intitulée: La Franc-Maçonnerie y voilà Cennemil
J'en détache un passage digne de mémoire:
On était à la fin de Tempire ; nous sommes portés k croire qno, la Maçonnerie voulait essayer alors ses moyens de propager ses erreurs ou ses mots d'ordre. Quelque tem[)s avant l'Exposition, voici ce qui se passa :
Sous l'apparence d'une gaminerie à laquelle nul ne fit attention, ni le gouvernement, ni sa police, les mots : « Ohé Lambert I qui a vu Lambert ? » comme une étincelle électrique, firent le tour de Paris, de la France. Chaque État de l'Europe les entendit, et au même instant les échos de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie se les répétèrent à la fois. Cette apparente espièglerie ne révélait-elle pas la puissante et infernale organisation de la Maçonnerie ? Quel gouvernement, quelque force qu'on lui suppose, aurait le moyen de faire ainsi circuler un mot d'ordre sur toute la terre ?. . .
En vérité, je vous le dis, Tauteur de cette brochure méritait d'être franc-maçon.
Quant à moi, j'ai cessé de Têtre. En fait je ne Tétais plus depuis longtemps. Mais, théoriaue-
ment, un simple acte de sa volonté ne supprime pas en sa personne la qualité indélébile du maçon.
Celui qui s'est engagé dans les liens de la franc-maçonnerie ne saurait s'y soustraire que par une décision de l'autorité spirituelle qui a reçu ses vœux. J'ai pris la voie la plus courte, et j 'ai provoqué ma radiation.
Je pourrais profiter de la faculté d'appel, et obliger six loges à se réunir pour se prononcer en dernier ressort. La gaieté française y gagnerait peut-être ; mais je risquerais de passer aux yeux de quelque naïf pour prendre au sérieux mes juges et leur jugement.
XLIY M. Gaxnbetta sous la surveillance de la police.
Depuis la rentrée des amnistiés, les orateurs des réunions publiques ou privées avaient souvent fait entendre des menaees de mort contre M. Gambetta.
11 y a plus loin de la menace à l'action que de la coupe aux lèvres ; néanmoins, les amis de
2îJt SnrVKNIRS
M. Ganihetla êlaieiil inquiets. Ils se préoccupaient parlirulièremenl des dangers que pouvait courir ThAto des Jardies pendant son séjour à Villed^Avray.
Ses pronionados solitaires dans les environs de sa proprirté et jusque dans Ja forêt de Saint- Cucufa pouvaient enhardir ses ennemis en leur olFrant h la fois des occasions faciles d'exécuter leurs menaces ot des chances d'impunité.
M. Constans, minisiro de Tintérieur avant reçu la confidence des craintes que le séjour de VilIe-d'Avray inspirait aux amis de Gambetta et les partageant, d'ailleurs, me pria d'exercer dans le voisinage des Jardies une surveillance assidue.
En conséquence, dès le milieu de juin deux de mes agents s'installèrent h Ville-d'Avrav comme deux bourgeois de Paris, tous deux célibataires, retirés des affaires après y avoir acquis une modeste aisance, et désireux de trouver à la campagne les plaisirs champêtres, l'air pur et l'ombre des grands arbres.
Ils y avaient devancé l'arrivée de M. Gambetta qu'on attendait prochainement. La propriété était gardée, en son absence, par un cantonnier du pays et sa femme ; mais ce ménage devait quitter la maison dès rinstallatiou du maître, pour n'en reprendre possession qu'après son départ.
D'UN PRKFET DE POLTC
La surveillance de mes agonis fi| inutile. M. Gambetta ne courut au( Les révolutionnaires, à la salle ailleurs, continuèrent à faire Tapolo; cide et à désigner au poignard d( « Tempereur du Palais-Bourbon », d'eux ne prit la peine de faire le Ville-d'Avray pour supprimer le tyrai]
Je ne parlerais pas dès lors de c( lance, si le rôle historique de M.
l'importance de sa personnalité ni quelque intérêt aux moindres détails cernent.
A ce titre, j extrais de mes notj passages qui peuvent être publiés vénient :
18 juin 1880. — Chaque fois q| Ville-d'Avray, M. Gambetta amène tique, un sieur Trompette, mais celui] avec sa femme, dans la maison où h installé.
M. Gambetta semble vouloir faire tour de lui.
On dit le sieur Trompette bon gai municatif. Il sera facile de le faire pj
W jtmi. — M. Gambetta est arri vers onze heures et demie de Paris,
26r. SOUVENIRS
accompagné de M"*® L... et d'un jeune garçon, Agé d'environ quatorze ans, qu'on dit être son neveu.
^2"} juin. — Les domestiques, c'est-à-dire le cuisinier et sa femme, Taide de cuisine et le valet de chambre, sont arrivés par le train de trois heures quinze minutes.
La maison est silenciense au point qu'on croirait qu'elle est déserte.
^21 juin. — Vers neuf heures, ce matin, M. Gamhetta a fait une promenade d'une demi-heure.
Il a déjeuné à onze heures et demie, dans son jardin, en compagnie de la dame et du jeune homnio dont on a parlé.
A doux heures un quart, ils sont montés en voilure et se sont dirigés vers Sèvres.
M. fiambetta est revenu vers cinq heures et demie, en compagnie do M. le ministre, des finances, et s'est rendu avec lui directement chez M. Fréville, où ils ont dîné.
On a vu arriver par tous les trains venant de Paris beaucoup de vieux messieurs en frac, en cravate blanche et décorés de la Légion d'honneur ; ils demandaient tous leur chemin pour se rendre chez M. Frévillo.
M. le ministre dos finances s était excusé hier par lettre et son arrivée inopinée a obligé M. Fré-
ville à changer, à la dernière heur( bution des places.
. 28 juin, — M. Gambetta est pari en voiture découverte, avec M"^ L...
Il n'a pas fait de promenade et plus tiré au pistolet.
On n'a vu aucune figure suspecte de la propriété.
/" juillet, — Le cuisinier Tromj volontiers. Ce matin, il a dit :
« Le président du conseil viendra] qu'il ne serait pas reçu. Il y a pei M. Gambetta a refusé de recevoir soi Je crois qu'il refuserait de recevoir s( se présentait ; et cela se comprend betta est un homme et il n'est pas mi bien vous le dire entre nous, cette p( est ici et qui passe pour sa parente, parente. Donc, vous voyez bien qij recevoir personne, et il se moque qu'on peut dire de lui.
« Du reste, la position qu'il occi tient que pour la gloire ; il n'y fait pj fices ; il reçoit 62,000 francs, et, moj en dépense 60,000.
« Si ce n'était son journal qui 11 beaucoup, il ne pourrait se suffire.
2«S SOUVExNIKS
personnelle n'est pas si grande qu'on le croit ; il a beaucoup d'ordre et vérifie soigneusement ses comptes de dépenses. »
2 juillet. — M. Gambetta a tiré ce matin, à six heures cinquante-cinq minutes, une seule balle de pistolet dans sa cible, et s'est retiré, parce qu'à la suite du violent orage d'hier soir il trouvait le terrain trop humide.
A dix heures, il est revenu et a tiré une dizaine do balles.
Lo cuisinier de M. Gambetta, quoique un peu opais, n'est pas un imbécile; il parle généralement par paraboles ; la contagion du maître qu'il sert le fait se prendre lui-même pour un personnage : ainsi, il disait avant-hier, avec suffisance, en parlant des sénateurs et des députés royalistes : « Avant peu, nous leur donnerons sur les doigts. »
8 juillet, — M. Gambetta et tout son monde étant absent, on n'a rien à signaler.
Les maçons continuent d'approprier la petite maisonnette rustique située au fond du jardin, où M. Gambetta parait vouloir faire un retiro.
/i? juillet, — M. Gambetta a fait son apparition dans son jardin, ce matin, à dix heures et demie ; il a tiré onze balles sous les yeux de sa compagne habituelle.
iS juillet, — Depuis lundi, M. Gambetta n'est
pas revenu ; il est même probable qu'il ne reviendra pas de quelques temps, car on croit savoir qu'après les fêtes officielles, il fera un voyage en province.
On ne parait prendre aucune disposition pour pavoiser la façade de sa propriété. Cela fait un peu jaser.
i4 juillet. — Abstention complète de décoration dans la propriété de M. Gambetta : pas un drapeau, pas un lampion. Cela fait Tobjet de bien des commentaires.
i9 juillet. — M. Gambetta et M"* L... sont arrivés aujourd'hui, vers cinq heures du soir. De cinq heures cinquante à six heures dix, M. Gambetta s'est livré au tir au pistolet : il a tiré dix balles et, après chaque balle, il vérifiait son tir.
Après le tir, il s'est assis sur un banc, dans son jardin, et a lu ses journaux jusqu'à l'heure de son dîner.
Madame se promenait seule dans la propriété et venait de temps en temps prendre place à côté de lui^ sur le même banc.
Il était plus de sept heures et demie, quand ils se sont mis à table en tête à tête.
On a appris, par le cuisinier, que M. Gambetta venait s'installer à Ville-d'Avray pour deux mois
et demi, avec madame. Il n'y a rien de plus à signaler.
30 juillet. — Ce matin, à onze heures trente, M. Gambetta s'est promené dans son jardin avec sa compagne : celle-ci en robe rose, à garnitures noires, coiffée d'un chapeau en jonc de garçonnet. Ils ont visité ensemble quelques travaux de terrassement qu'on exécute du côté de la façade donnant sur Tavenue du Chemin-de-Fer.
Au moment oîi ils se trouvaient en ce lieu, on a entendu des propriétaires du pays, qui les voyaient, parler d'eux avec des gestes méprisants.
M. Gambetta, qui a dû entendre
quelques-uns de ces propos, a paru faire la sourde oreille.
31 juillet. — Rien à signaler, si ce n'est les chuchotements moqueurs des dames en villégiature, au passage de M. Gambetta et de sa compagne, partant en promenade.
^3 juillet. — M. Gambetta est allé à la chasse aux lapins à Saint-Cucufa, chez M. Guichard.
A en croire son valet de chambre, M. Gambetta travaille tous les soirs dans son cabinet lusqu'à une heure et même deux heures du matin et se lève ensuite à six heures.
Ce valet se vante de gronder paternellement
son maître sur ces excès de travail, betta lui répondrait :
— Mon bon ami, tu vois bien qu fatigue pas trop, puisque je grossis
28 juillet. — M. Gambetta a pén( treillage mal fermé, dans la prairie c( propriété; il convoite, paraît-il. Tac ce terrain, mais M°® Delessert, qui priétaire, a dit que jamais elle ne à M. Gambetta, dût-il le couvrir d'or. I songe à acheter cette prairie par Vin d'un homme de paille.
29 juillet, — Le séjour oe la pro rendu bien désagréable par la fui venant de chez M"® Delessert, où Fo les mauvaises herbes placées, comm en bordure le long du domaine de M
Il fut facile de remarquer que les < de la baronne paraissaient jubiler e feu ; ils savaient jouer un vilain tou
30 juillet. — M. Gambetta, san?
éviter la fumée qui envahissait sa p allé hier à la pêche à Tétang de S Cet étang appartient à FEtat.
Au dire de son cuisinier, Ja pêch fructueuse ; M. Gambetta a rapporté et des carpes.
/" août. — M. Gambetta, madame et le neveu sont montés en Victoria à deux heures trente; le neveu toujours à côté du cocher.
A six heures quinze, M. Gambetta s'est livré au tir du pistolet. Son cuisinier affirme qu'il place généralement onze balles sur treize, à une distance de 20 mètres ; il le dit ausôi très fort hîUonniste.
9 août, — On a appris que le jeune homme dont on a fréquemment parlé est bien le fils de la sœur de M. Gambetta.
L'année dernière, il était élève au petit collège Sainte-Barbe, où il avait été placé comme interne; mais, au bout de deux mois, il se plaignit à son oncle que Tinternat le fatiguait, qu'il fallait se lever de trop grand matin.
M. Gambella traita son neveu de paresseux, lui prédisant qu'il ne ferait rien qui vaille. Le jeune homme promit de travailler; il pardi qu'il a tenu parole. Il se destine à la carrière d'ingénieur.
Dans le courant de septembre, je mis fin à la villégiature de mes agents et je fis cesser cette surveillance, qui devenait sans intérêt.
M. Gambetta continuait à tirer au pistolet; le neveu, à monter sur le siège ; Trompette, à révéler
les mystères de Toflice, et la porte restait inexorablement fermée à tous les visiteurs.
Les fêtes de Bruxelles. MM. Hattat et Gemesson. Le roi des Belges.
La Belgique allait fêter le cinquantième anniversaire de son indépendance.
Le bourgmestre et la municipalité de Bruxelles avaient invité les représentants de toutes les grandes municipalités du monde à assister aux fêles qui. devaient avoir lieu à Toccasion du cinquantenaire.
Le préfet de la Seine et le préfet de police, en leur qualité de maires de Paris, le président et le bureau du conseil municipal, avaient reçu des invitations.
Le conseil municipal décida qu'il se ferait rejjrésenter par son maire, M. Cernesson, et par M. Hattat, son syndic.
Le gouvernement français ne voyait pas sans inquiétude les ambassadeurs extraordinaires d^ la municipalité parisienne prendre le train à la gare du Nord et s'apprêter [à jouer un rôle dan$
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ce congrès des maires de toutes les capitales.
Quels toasts allait porter Gernesson, et qu'allait dire Ilattat? La Commune de Paris aurait-elle du tact et du maintien à rhôtel de ville de Bruxelles? Allait-elle prêcher Tévangile de la République universelle dans ce pays de monarchie constitutionnelle ?
Le ministre de Tintérieur décida que le préfet de police accepterait, lui aussi, Tinvitation du bourgmestre; qu'il surveillerait les municipaux parisiens ; qu au besoin il atténuerait, parquelqnes paroles, accommodées aux circonstances, les thèses politiques ou sociales que pourraient développer les délégués ^u conseil municipal.
Ces craintes étaient sans fondement.
M. Cernesson (Léopold-Camille), né à Jully (Yonne), en 1831, est un ancien élève de FÉcoIe des beaux- arts, où il a obtenu plusieurs médailles par son talent modeste, mais distingué.
Dès 1854, il fut attaché au service municipal de la ville de Paris. Il a collaboré à des travaux importants ; la nouvelle Morgue lui fait honneur. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est cette affreuse caserne de la Cité, où est emprisonné le préfet de police.
M. Cernesson avait déjà montré qu'il connaissait les manières et le langage des cours^ lorsqu'en sa
DUN PIIÉKET DE Pu
qualité de président du consei avait reçu et harangué, au pavillon 1 priuce royal de Suède.
M. Frédéric Hatlat, négociaol, conseil municipal le quartier di; la l| Denis, il est d'opinion modérée, ron leurs. Sa joviale humeur devait dotml de Bruxelles la meilleure idée du c 3iea ; sa haute stature et sa belle pre faites pour compenser ce que le pit nesson avait peut-être d'insuflïsuiit, I vue du prestige physique, pour repiVi miUious d'habitants.
Au conseil municipal, nous nous vent regardés, Cernesson, Hallat e trois chiens de faïence ; mais, en vo yaj; | fut bien vite rompue, et ils me cette justice que, malgré la mUsioul reçue, je n'eus pas trop l'air d'un /v, surveiller des écoHers en vacances.
M. Cernesson apportait deux luxueusement reliés, de l'Atlas dus nu de Paris,
Ce remarquable ouvrage, publié \<M conseil municipal, contient les anciens, voire même les plans ]i BÎstes, reproduits par la photogra'
Les sept premières planches ^ connues sous le nom de plans rétrospectifs , sont une œuvre d'imagination plus encore que de science. Elles représentent Paris depuis les origines de la cité gauoise jusqu'au xvi* siècle.
Les plam cavaliers nous conduisent ensuite jusqu'à Tannée 1649. Le mérite était grand et Tœuvre difficile, de tracer le plan de Paris à cette époque. La géométrie ne pouvait être dun grand secours au milieu de ce dédale de rues étroites, tortueuses et encombrées qui constituaient alors la plupart des villes d'Europe. Ce n'était guère que de mémoire et après un examen fort incomplet qu'on pouvait tant bien que mal crayonner la forme des rues et remplacement des principaux édifices.
L'Atlas se termine par les plans géométraux de 1649 à 1789.
Un exemplaire de cet ouvrage était destiné à la municipalité de Bruxelles, l'autre au roi Léopold II.
Sous les espèces et apparences d'un atlas le mage Cernesson et le mage Hattat allaient poiler au roi des Belges Tor, la myrrhe et l'encens.
Et dire que j'étais venu pour les empêcher de chanter sous les fenêtres du palais :
Les peuples sont pour nous des frères, Et les tyrans des ennemis !
11 est vrai que nul souverain ne répond moins que le roi Léopold à Tidée que nous avons d'un tyran, et après Taccueil que nous fit Sa Majesté, j'aurais craint de tendre un piège à mes compagnons de voyage si j'avais amené la conversation sur le terrain de « la meilleure des Républiques ».
Leurs ambassadeurs respectifs avaient accompagné au palais du roi les délégués des diverses municipalités. Nous étions rangés tout autour d'un salon, attendant l'arrivée de Leurs Majestés.
Etaient présents : le lord-maire et le grand shérif de la Cité de Londres, le maire de Saint- Pétersbourg, les délégués des villes de Berlin, de Vienne, de Stockholm, de Buda-Pesth, de Bukharest, de Madrid et de Genève. C'était fort imposant.
Ce lord-maire de Londres nuisait un peu à notre prestige. Il avait à son cou un bijou de grande valeur qui détournait l'attention à son profit, et sa qualité de lord, pour temporaire qu'elle fût, donnait aux pierres précieuses dont il était décoré comme un éclat nouveau. *
Nous n'avions jamais mieux compris Timportance de la mairie centrale.
Toutefois, nous comptions un peu sur les Plans de Paris pour battre le lord-maire.
Le roi et la reine entrèrent, accompagnés par le ' comte et la comtesse de Flandre. Leurs Majestés et Leurs Altesses se firent successivement présenter les délégués des diverses villes et adressèrent à chacun quelques paroles bienveillantes.
Nous fûmes présentés par M. Decrais, ministre de France. Leurs Majestés nous parlèrent de la France et de Paris en des termes qui nous touchèrent profondément ; le comte et la comtesse de Flandre nous exprimèrent pour notre pays les mêmes sympathies.
Puis l'Atlas eut son succès. Le roi, qui s'intéresse à la géographie et à son histoire, voulut parcourir les plans avec nous. Il s'arrêta au plan du cordelier allemand Sébastien Munster, représentant Paris vers IS^O ; il remarqua qu'il y avait peu d'exactitude dans les proportions, dans la direction des rues, dans la distance respective et la représentation des édifices. L'abbaye Saint-Germain y était figurée par une tour ronde, au milieu d'un clos, et Notre-Dame par deux colombiers.
Pendant ce temps, le lord-maire jetait du côté
de notre Atlas un regard dédaignpJ d'un pofele incompris.
Il n'y a pae & le dissimuler, cl la ni rait déplacée : nos conseillers mnniiP leshonneurs de la soirée. Lv roi [ne hommages de la démocralio paris adressa de nouveau la jjarole daiil était le buffet; après un échange de I où Cernesson représenta brilUnJ français, le roi resta un instant sil<'
— Sire, dit Hattat, en saluant, i pour tirer Sa Majesté d'embarras, j Ions pas abuser de votre bienvcillail
— Je ne voudrais pas, rlii h roir empêcber ces messieurs do s"appro[ fet.
Pourquoi M. Mollard, notro ambassadeurs, ne nous avait-il paJ faut toujours attendre un signe ou i[ roi qui mette fin à l'entre lion?
Nous autres, dans la démocratiJ coutume de donner congé aux roiJ pourquoi celte petite iiicnrreclion il elle prouva que nous savions allicB des cours les traditions do la déi
Sa Majesté montra qu'elle noi et appréciés : elle envoya à Cci
de commandeur de Tordre de Léopold et celle d'officier à Haltat.
Le préfet de police reçut la croix de grand officier, ce qui prouve que le Mollord de sa cour n'avait pas non plus mis le roi Léopold au courant de l'étiquette autonomiste.
Les fêtes se multiplièrent pendant notre séjour. Nous assistâmes à une cavalcade historique des plus intéressantes.
Nous n'oublierons pas une séance de gymnastique, où les Suédois obtinrent de grands succès, ni les exercices de natation, où le prix fut remporté par lambassadeur anglais*.
La municipalité bruxelloise offrit un banquet aux délégués des capitales européennes. La grande salle gothique de l'Hôtel de ville était magnifiquement décorée.
Indépendamment des maires et délégués déjà nommés, on remarquait au banquet les ministres : MM. Frère-Orban, Barra, Van Humbeek, Graux, et Sainctelette ; les gouverneurs des neufs provinces, les échevins de Bruxelles et les bourgmestres des chefs-lieux.
1. A Bruxelles, comme dans toutes les capitales où les puissances ne sont représentées que par des ministres plénipotentiaires, on donne volontiers à ces derniers le titre d ambassadeurs.
Devant cet auditoire, le commandeur Cernesson prononça un discours correct et sage qui tourna à la confusion des détracteurs du conseil municipal de Paris.
Après avoir rempli notre mission officielle, nous fîmes un petit voyage d'exploration à travers la Belgique; nous visitâmes Bruges, Anvers... Mais je dus quitter mes aimables compagnons pour rentrer à Paris, où j'étais rappelé par une lettre comminatoire dii conseiller municipal Jules Roche.
Le conseiller municipal Jules Roche et les odeurs
de Paris.
M. Jules Roche venait de m'adresser la lettre suivante :
Paris, le 19 aoClt 1880.
Monsieur Je préfet de police,
J'ai eu Thonneur de vous adresser une question, dans Tune des dernières séances du conseil municipal, sur les odeurs nauséabondes qui émanent des usines de vidanges ; vous m'avez répondu que vous tiendriez la main à V exécution des règlements.
Les odeurs ont cessé dès le lendemain.
Les séances du conseil municipal sont suspendues
depuis la semai no dernière : les odeurs ont recommencé à infecter Paris depuis quatre ou cinq jours.
Avant-hier soir et hier soir notamment, lair nVtait pas respirable. Il fallait s'enfermer chez soi.
Tout le monde ne peut pas aller aux bains de mer; bien des gens, après une pénible journée de travail, ont besoin de respirer un peu d*air frais dans les promenades publiques, quand la nuit est venue. C'est à ce moment que la ville est empoisonnée.
Il y a auprès de vous un conseil de salubrité publique : que fait-il? Il y a des règlements : à quoi servent-ils?
Votre administration tolère depuis des mois, dans Paris, des abus qui ne seraient pas supportés vingt- (juatre heures dans la dernière des communes exerçant elle-même sa police municipale.
J'ai l'honneur de vous prévenir, monsieur le préfet, que je vous adresserai à ce sujet une question dès la reprise des travaux du conseil, et je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Jules Roche,
Conseiller municipal de Paris.
Le document ci-dessus était le commencement d'une campagne qui occupa la presse jusqu'à la saison d'automne.
En attendant que nous examinions la grave q^uestion des odeurs de Paris, je veux parler uu peu du conseiller municipal qui venait d' « attacher le grelot ».
Avant d'être l'adversaire le plus résolu du préfet de police au conseil municipal de Paris, M. Jules Roche avait été mon confrère et mon ami au barreau de Lyon.
Nous débutions ensemble à la même barre vers 1863, et nous nous disputions Thonneur de ' prendre les intérêts de l'orphelin et le capital de la veuve.
En ce temps, M. Jules Roche se faisait remarquer par la ferveur, je dirai même par l'intolérance de sa foi. On raconte qu'il surveillait ses camarades et dénonçait à leurs familles ceux qui n'observaient pas la loi de l'Église :
Vendredi chair ne loaiigeras, Ni le samedi niêmoment.
Il faisait des prosélytes. Un de nos jeunes confrères les plus distingués, M' Pain, entra dans les ordres, après que la chaude éloquence de Jules Roche eut ravivé en lui le flambeau de la foi .
Récemment, M. l'abbé Pain, rencontrant un vieux camarade, lui parlait du spécialiste que la Chambre connaît, et s'écriait :
— Et dire que c'est à lui que je dois ma vocation !
Dans les dernières années de l'Empire, M. Jules
Koclie avait changé son groupillou d'épaule, el après le 4 Septembre, il se trouva tout désigné pour les emplois publics.
Maire de la petite ville de Serrières, qui avait eu rhonneur de lui donner le jour, il s'y distingua par un de ces actes d'autorité qui révèlent les hommes d'Étal.
La justice do paix du canton de Serrières était occupée par M. de Montbrial. Trop engagé dans les luttes électorales, ce magistrat s'était fait do nombreux ennemis, parmi lesquels M. Jules Roche, v
Le nouveau maire de Serrières prit un arrêté par lequel il interdisait au juge de paix l'accès de la salle d'audience.
M. de Montbrial ayant protesté, M. Jules Roche, toujours en sa qualité de maire lança un mandat d'arrêt contre ce révolté, qui n'échappa que par la fuite à l'incarcération dont il était menacé.
A peine avait-il quitté son domicile que M'^'' do Montbrial recevait la visite de la gendarmerie et des gardes nationaux : «Il nous faut votre mari mort ou vif, » disait Tun de ces derniers. Et le brigadier de gendarmerie Bèque racontait plus tard en ces termes la mission aue le maire lui avait confiée :
D'UN PRÉFET DE -POLICE 2So
« Le 8 septembre, on m'envoya un réquisitoire à l'effet d arrêter M. de Montbrial ; je trouvai la chose étrange. J'allai faire mes observations à M. Jules Roche, qui me dit qu'il prenait tout sous sa responsabilité. Sur ses instances, et lorsqu'on nous eut adjoint quatre gardes nationaux^ nous allâmes faire des perquisitions. Aucune violence ne fut commise; rien ne fut trouvé. M. Roche me dit que l'arrestation était manquée par notre faute et me fit de vifs reproches. ^M. Roche me paraissait exalté à cause de la protestation écrite au bas de son arrêté. »
Ces faits étaient oubliés et l'éponge de la prescription semblait devoir effacer ce passé, quand le 24 Mai amena au ministère de la justice M. le garde des sceaux Tailhand.
Ancien conseiller à la cour d'appel d'Aix, ancien adversaire de Jules Roche dans les luttes électorales de l'Ardèche, M. Tailhfind fit poursuivre 1 ex-maire de Serrières sous la double inculpation d'arrestation illégale et d'usurpation de fonctions.
Jules Roche fut arrêté, et si, entre les murs de la prison de Privas, les textes sacrés, aimés de sa jeunesse, revinrent à sa mémoire, il eut le loisir de méditer sur le sens et la sagesse de la divine parole : « Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée. »
2S«î SOUVENIRS
Les jugements que rendaient chaque jour Jes conseils de guerre, à roccasion de faits de même nature, n'étaient pas pour rassurer l'esprit du prisonnier, et plus d'une fois, durant les nuits sans sommeil, son imagination troublée dut dérouler, sur les murs de sa cellule, les paysages de la Nouvelle-Calédonie .
Il se rappela qu'il avait, au barreau de Lyon, un camarade qui commençait à se faire jour parmi les jeunes, et il me pria de plaider pour lui.
Je partis pour Privas en toute hâte. Chacun de notre côté, nous avions écrit à nos amis de l'Assemblée nationale pour obtenir la liberté provisoire. Déjà rinfluence des députés était toutepuissante, et mon arrivée coincida avec la mise en liberté de l'accusé.
La composition du jury ne laissait pas de nous inquiéter ; nous avions travaillé notre liste, pointé
les réactionnaires, préparé nos récusations. Mais pour écarter tous les cléricaux, il eût presque fallu récuser toute la liste.
Ne pouvant les supprimer, nous nous apprêtâmes à les séduire. Roche comparut devant le jury avec le maintien d'un séminariste. Nous avions fait citer comme témoins d'honorables ecclésiastiques, qui vinrent témoigner des bons
D'UN PHKFKT DE POLICK 287
sentiments dans lesquels ils avaient connu ce bon jeune homme.
L'abbé Palix, archiprêtre, déclara que Jules Roche s'était interposé quand on avait voulu le contraindre à bénir un arbre de la liberté.
L'abbé Francon, curé du Teil, affirma que Taccusé possédait au plus haut degré « les qualités du cœur ».
L'abbé Clappe, directeur des études au collège d'Annonay, avait connu Jules Roche depuis Tâge de neuf ans, et certifia lui avoir donné une excellente éducation.
M. Reynaud, professeur au même collège, rendit le même témoignage.
Il ne nous restait plus qu'à demander Tabsolution.
Je plaidai, et le jury rapporta un verdict d'acquittement.
La gratitude de mon client était sans bornes ; j'eus quelque peine à m'arrachera ses étreintes, pour retourner à mes dossiers.
J'ai retrouvé Jules Roche à Paris. Il protégeait un oncle, Tabbé Roche, professeur à la Sorbonne, dont il lit bientôt un évêque.
En 1879, il fut élu conseiller municipal pour le quartier de Bercy, comme candidat radical. L'au-^
2U SOUVENIUS
lonomie municipale n'eut pas de plus éloquent défenseur.
Plus récemment, Topportunisme Ta pris parla main : il sera ministre des cultes quand on refera un Grand Ministère.
Tel est l'adversaire qui me menaçait d'une interpellation sur les odeurs de Paris ; mais puisqu'elle ne fut discutée que plus tard, je propose au lecteur d'en ajourner l'examen.
Les suites des décrets. — Démission de M. de Freycinet. — Formation du cabinet Jules Ferry.
Mon rapport du o juillet 1880, adressé à 31. le ministre de l'intérieur, contenait le passage suivant :
L'acte dirigé contre les seuls noviciats de jésuites ne permet pas encore de se rendre un compte bien exact de l'état réel de l'opinion. Personne ne saurait prévoir quels courants pourra suivre cette opinion, si les congrégations populaires et les communautés de femmes sont expulsées manu militari. De tous côtés j'ai recueilli cette impression : si le gouverne-
ment, éclairé sur les dangers de la route suivie, ne fait pas à temps machine en arrière, il s'aliénera toutes les classes de la société française et ne profitera pas de Tappui des faubourgs, qui déjà ne lui appartiennent plus.
Un certain désordre moral existe; mais il peut n'être que très superficiel si le gouvernement s'arrête aux seuls établissements des jésuites. Les classes populaires elles-mêmes ne sont pas unanimes, croyezle, sur la question du renvoi des congrégations. Quant à l'opinion des étrangers habitant Paris, je ne vous apprendrai rien en vous disant que les décrets comme leur exécution sont unanimement désapprouvés par eux.
Le président du conseil ne paraissait pas éloigné de partager les appréciations dont ce rapport était l'écho, et le 30 juillet, au banquet de Montauban, exposant la politique du cabinet, il s'exprima en ces termes :
On nous dépeint comme des ennemis de la religion. Je ne crois pas, pour ma part, avoir à protester contre cette accusation; j'ai toujours respecté, je respecte profondément la religion. Au surplus, personne ne la menace sérieusement et, s'il en était besoin, le gouvernement que j'ai l'honneur de présider saurait, croyez-le bien, la proléger et la défendre. Mais il ne faut pas que, sous prétexte de religion, des associations que le Concordat n'a pas prévues prétendent se placer au-dessus des lois. C'est 1 n
au moment où les entreprises de ces associations dans le domaine de renseignement excitaient de vives appréhensions, que nous avons été mis en demeure par Tun des pouvoirs publics d'appliquer les lois.
Nous avons fait cette application sur la plus puissante et la plus célèbre de toutes, sur la Compagnie do Jésus. Nous lavons dissoute. Nous avons ainsi donné une satisfaction immédiate au sentiment de la Chambre des députés, en môme temps que nous avons fourni une preuve indiscutable de la force du gouvernement et de l'autorité des lois qu'on avait osé contester. Quant aux autres congrégations, le décret spécial qui les vise n'a pas fixé la date de leur dissolution ; il nous a laissés maîtres de choisir notre heure. Nous nous réglerons à leur égard sur les nécessités que fera naître leur attitude, et, sans rioii abandonner des droits de l'Etat, il dépendra d'elles de se priver du bénéfice de la loi nouvelle que nous préparons, et qui déterminera, d'une manière générale, les conditions de toutes les associations laïques aussi bien que religieuses.
Ces paroles conciliantes surprirent Topinion. M. de Freycinet renonçait évidemment à l'application des « lois existantes », puisqu'il en préparait de plus libérales.
Aux avances du président du conseil, les congrégations répondirent par une déclaration dans laquelle on lisait :
Pour faire cesser tout malentendu, les congréga-
lions dont il s'agit ne font pas difliculic de leur respect et de leur aoumission instilutions actuelles du ptiys.
La dépendance qu'elles professent t de qui elles tiennent l'exielence, ne les I dan» un état d'indépendance à rËiidroil sance séculière. Telle n'a jamais clc leul ainsi que leurs constitutions respcctiveef toire en font foi.
Le but moral et spirituiBl qu'elle^ leur permet pas de te lier excluBivenientl gime politique ou d'en exclure aucunl d'autre drapeau que celui de lu rhari elles croiraient le compromettre en service de causes changeantes et d'intérl Elles rejettent donc toute solidarité a\l et les pasiion* politiques. Ii^nfin, elles ni des choses qui regardent le guiuvcmem que pour enseigner, par Ui parole cl pi l'obéissance et le respect qui suiil du; dont Dieu est la source.
Tels sont les principes qui uni iaspirJ jour leurs pensées et leurs actes; elles 4 à ne jamais s'en départir.
Aussi ne peuvent-elles s'empêcher de 1 poir que le gouvernement accueillera i lance les déclarations sincères et loyalJ prennent ici l'initiative, et que, pleineul sur les sentiments qui les animent, il continuer librement les œuvres de struction et de cbirité auxquelles cIIcïI leur vie.
Cette déclaration, rapprochée du discours de Montauban, laissait entrevoir une entente entre M. de Freycinet et les représentants de TÉglise.
Des négociations avaient eu lieu en effet.
M. Desprez, notre ambassadeur auprès du Saint- Siège, n y avait pas été étranger. D'autre part, le cardinal Guibert, archevêque de Paris, et le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, s'étaient prêtés à un rapprochement.
J'ai eu rhonneur d'être présenté à l'archevêque de Rouen, à Aix-les-Bains, au commencement de septembre 1880, par mon disting-ué collègue M. Limbourg, préfet de la Seine-Inférieure. De longues conversations avec 1 eminent prélat me permirent d'apprécier son sincère désir d'apaisement.
Comme M^' Guibert, W de Bonnechose se faisait Tillusion de croire qu'une déclaration loyale, désavouant toute idée d'hostilité et de parti pris contre le gouvernement de la République, amènerait le cabinet à renoncer aux demandes d'autorisation. Les deux archevêques signèrent en commun une circulaire qui invitait les supérieurs des congrégations à accepter la déclaration dont il a été parlé plus haut.
Mais M. de Freycinet n'avait parlé qu'en son nom. Les sentiments libéraux qui ranimaient,
D'UN PRÉFET DE I'UI.TCrB
sa répugnance instinctive pour lo I mentdes actes de violence ot de lirutal| pas partagea par la majori li' de sf
Des dissentiments se manifcstL'ri| dans le cabinet; ils aboutirent le à la démission de M. de Freycinol.
La politique du ministre de Fin blique allait enTin recevoir son couB Je me rappelle avoir entendu dire pJ Ferry, après la chute de M. Waddiif que déjà quelques amis f^on^eaii'i la présidence du conseil :
— Non; jen'ai paslanotoriéfé iiéccl filre président du conseil, il faut s connu jusque dans le dernier viliaj
Sous le ministère de Freycinet, M. 1 avait conquis la grande nritnuiéli'. Il I coup voyagé, beaucoup harang s'était fait annoncer par les coi i de l'article 7 et des décn'
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longlemps. 1
Il était mûr pour la présidence du 1 L'amiral Cloué succéda à l'amiral berry; M. Sadi Caraot remplaça
i'H SOUVENIRS
M. Barthélémy Saînt-Hîlaîre, pour rassurer l'Europe, prit le» affaires étrangères ; tous les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles
Dernière exécution des décrets.
Le premier soin du cabinet que présidait M. Jules Ferrv fut d'assurer l'entière exécution des décrets, en vue de laquelle il s'était constitué.
A la fin d'octobre, l'action fut engagée en province ; l'expression dont je me sers ne paraîtra point exagérée à ceux qui se rappellent les résistances opposées dans quelques villes par les congréganistes et surtout par les laïques qui les assistaient : on trouva des portes murées qu'il fallut enfoncer, des barricades iMérieures qu'on dut renverser; à Lyon, on eut à déplorer des rixes sanglantes; à Tarascon, la force publique fit, durant plusieurs jours, le siège ridicule d'un couvent.
On pouvait craindre à Paris des désordres plus
D'UN PRÉFET DE P(il
graves, car loua les agents serrols 1 des préparatifs de résistance.
Voici quelques extraits des ra|i] recevais; je m'empresse (l'ajoutiii garantis que l'exacte reproduction l non la vérité des récits que m'aiiil agents :
6 octobre. — Uu des hommes Icsl soignés sur les intentions des coripil père Ludovic, prêtre d'une rare présente M^' F... au Bureau central I Verneuil, expliquait hier que le; ne sont pas libres de se soumeflii aux décrets. Il partait de là pour dûi partisans de la conciliation l'inanil espérances.
Le père Ludovic assurait qu'on t résister fi outrance et par tous les i sibles.
37 octobre. — A la veille de san la Vendée, le général Charette ra Cholet plus de deux cents jeunes ^ei fusils et bien approvisionnés de muii talent la garde chez les religieux, ] feu sur quiconque tenterait de péiu'i dans le couvent. Il ajoutait qu'un 1 légitimiste ne tarderait pas à éclat 1
:î% SOUVENIRS
peut-être, rexécutiôn des décrets en donnera le signal.
Les dernières nouvelles de Frohsdor/T sont bonnes disait-il ; nous allons bientôt marcher. Je vais chauffei ça en Vendée. Nous avons tous les atouts en mains : la magistrature, 1 armée et le clergé. Cissey et Ducrot sont pour nous; Mac-Mahon lui-même se déclarera. J'attends des ordres, mais je marcherai quand même si je vois le moment propice.
!^8 octobre, — J'ai passé la nuit dernière rue do la Santé, 15. La société que j'y ai rencontrée était peu nombreuse; seize personnes environ, parmi lesquelles M. de Mun. J'ai eu un Ion»entretien avec le père Stanislas, gardien de la maison. Voici h peu près le résumé de ce qu'il ma dit :
Nous nous attendons tous les jours à la visite de ces gens, et, dans cette attente, nous ne restons jamais seuls. Notre caractère religieux nous défend de résister autrement que par la protestation- on enfoncera nos portes, on nous jettera dehors* nous laisserons faire, c'est à nos amis d'agir; la force prime le droit, seulement nous n'empêcherons pas nos amis (le protester plus énergiquement.
« Ainsi, a-t-ildit, les femmes que vous voyez à toute heure à la chapelle et qui, presque toutes, appartiennent au grand monde, viennent le matin à cinq
heures'et ne s'en vont que le soir, à la fermeture : on leur apporte h déjeuner. Ces dames sont décidées à ne sortir de la chapelle que si on les traîne dehors.
« Quoi qu'il arrive, que ce soit chez nous ou ailleurs, tout cela ne peut finir que dans le sang. Nous avons fait afficher à notre porte extérieure un avertissement, lisez-le. »
Il a terminé en ajoutant qu'il avait été aumônier de la légion d'Antibes à Rome, en 1867, et aumônier d'un bataillon du W corps d'armée delà Loire (1870- 1871).
J'ai vu aujourd'hui Maggiolo, qui revient de Vendée ; il m'a assuré à son tour que nous aurions sous peu des coups de fusil et qu'il jetterait sa plume avec plaisir pour prendre l'épée. « Il est temps d'agir, a-t-il ajouté, et nous agirons. » Des Houx m'a dit à peu près la même chose.
W octobre, — Les religieux prennent à Paris de nombreuses précautions en vue de la résistance.
Les maristes de la rue de Vaugirard auraient muni leurs portes de verrous énormes, d'une chaîne, do coins en fer dans les angles. Des individus seraient en vedette nuit et jour pour signaler l'arrivée des agents de Tautorité.
Il en serait de même des pères de Picpus, des dominicains, des oratoriens; chez ces derniers, on n'entre que sur la présentation d'une lettre ou d'une carte.
Quant aux capucins, voici ce que M. de Laurentie disait hier à leur sujet, dans les bureaux du journal r Union,
Je viens de chez les capucins, ils se sont séquestrés. Pour les approcher, les commissaires de police fseront obligés de livrer un véritable assaut.
Et il ajoutait :
M. Lippmann m'a assuré qu'après les exploits des commissaires, on obtiendra du Vatican une excommunication majeure et nominative contre tous ceux qui ont préparé et exécuté les décrets.
30 octobre, — Extrait de mon rapport au ministre de rintérieur :
Pendant toute la journée, des groupes plus ou moins nombreux ont stationné rue de la Santé, devant le couvent des capucins, rue du Faubourg-Saint-Honoré, rue de Saint-Pétersbourg, chez les oblats, et près de la maison mariste rue de Vaugirard. Quelques coups de canne ont été échangés entre des ouvriers mégissiers et des amis des capucins ; le commissaire de police s'est rendu sur les lieux, et tout est rentré dans Tordre.
C'est aux alentours de la maison des dominicains de la rue Jean-de-Beauvais que l'animation et l'affluence ont été les plus grandes.
Cette après-midi, la rue des Écoles a été le théâtre
d'une contre-manifestation à l'adresse des amis des dominicains. Des cris ont été proférés contre des prêtres qui entraient dans la maison; les discussions dégénérant en violences, quelques arrestations ont été opérées.
i? novembre. — Les amîs des congréganistes sont déconcertés du retard apporté à Texécution des décrets en ce qui concerne Paris. On se lasse de passer la nuit chez les capucins, chez les maristcs, chez les rédemptoristes.
Le clergé séculier désapprouve hautement le système des barricades; il trouve les mesures prises inutiles et même dangeureuses, en ce qu'elles peuvent surexciter les passions antireligieuses de la foule.
Nous arrivons enfin au 4 novembre. Nous étions à la veille de la dernière exécution des décrets.
Surprendre les congréganistes afin d'éviter les résistances, échapper au ridicule d'un siège prolongé, telles étaient les instructions du ministère de l'intérieur.
A cet effet, il fut décidé que les expulsions auraient lieu à la première heure du jour, et pour éviter toute indiscrétion, personne à la préfecture de police ne fut averti avant onze heures du soir.
Tous les commissaires de police de Paris i leurs secrétaires reçurent, à leur domicile, enti onze heures et minuit, Tordre d'être à une heui du malin dans le cabinet du préfet de police.
Depuis le coup d'État du 2 décembre, jamai pareilles précautions n'avaient été prises.
Tous les commissaires furent exacts; un seu secrétaire ne fut pas trouvé à son domicile.
Je fis connaître à mes auxiliaires Je but de leu convocation, et je donnai à chacun ses instruc lions. Aucune protestation ne se fit entendre aucune démission ne fut offerte ; aucune hésitalior ne se manifesta.
La plupart de ces hommes avaient le plus profond respect pour la religion et pour ses ministres; quelques-uns se faisaient remarquer par leur assiduité aux exercices du culte ; mais le sentiment de la discipline imposait silence à toute révolte intérieure.
Le colonel des pompiers avait été averti dans la journée que les hommes de son régiment seraient requis pour la prompte destruction des obstacles qui s'opposeraient à l'entrée de la police dans les couvents. Il avait, de son côté, pris ses dispositions on conséquence.
Le S novembre, à cinq heures du matin, les commissaires de police, accompagnés par les
D'UN PRÉFET DE POl.TC.t'
officiers de paix, les agents, les officiel du régimenl de sapeurs-pompiers simultanément dans onze couvents il
A neuf heures du matin, tout < sans que, nulle part, l'ordre eùl éh la rue.
La résistance à l'intérieui- lIi^s manifesta par quelques délits plus caractérisés d'injures aux agonis et donna lieu à une soixantaine d'arn
Les deux tiers des personnes ix relâchées presque immédiat ennMil liberté provisoire.
La plupart appartenaient aux liques ou royalistes les plus mililantsl
Je citerai parmi celles-ci MM. de 1 Ponlon d'Amécourt, Cochin, iMi\. oU
Ceux que j'oublie m'excuseronl, Jl^ ici un « Livre d'or ».
Lettres anonymes; cartes posi et chantage.
Si le lecteur de la Ligtie se nvoml-iw] environs de Paris, il a pent-i'im
rZiî^Lpir i* caî»ret: >■ Autant boire ici quail-
tÀ sT! n'a pas été éearté par des goûts ou des d«^c-ù!5 lr>p aristc-critiques. l'ami lecteur s'est pe-nî-^îr? dît : * Au £iit- il a raison, ce cabaretier; aa'mt b>:re ici qu'ailleurs. •
Je n'ai aucun motif d'ordre losîque ou chronologique pour parier des lettres anonymes sous le chapitre XLK et pour faire entrer en scène les malirrs chanteurs après re3^ulsioa des con- CTêffanistes.
Mais, puisqu'il convient d'aborder ce sujet quelque part, je dirai comme le cabaretier :
V Autant ici qu'ailleurs. •*
Un des plus utiles et des plus firéquents ser\âces que puisse rendre le préfet de police à ses administrés, c'est d'intervenir dans les délicates circonstances où l'honneur des familles peut être compromis, soit par l'envoi de lettres anonymes, soil par les menaces de révélations sous condition, vulsrairement appelées chantage.
La lettre anonyme a pris une nouvelle forme depuis qu'un ministre ami du progrès a mis à la disposition du public ce mode économique de correspondance qu'on appelle la carte postale.
Le nombre est considérable de ceux qui utilisent cet instrument ingénieux pour faire passer
D'tlN l'ItK?-ET DE I'hLK;
90US les yeux des concierges el des leurs oufrages el leurs calomnies ; des postes et télégraphes doivenl ei blement accrues.
Si M. Cochery préfère la recnnnal honnêtes gens à celle des maîtres f réalisera un nouveau progrès qui ciM supprimer la carte postale, en abaissaiB celle-ci l'affranchissement des lettre
Le transport des unes ne coiHe pJ à riitat que celui des autres, et il i bonne raison pour donner un privilèl respondance ouverte.
Quant à l'intérêt du Trésor, cause, l'habile ministre des postet nous ayant, depuis longtemps, dttincil recettes s'élèvent par l'abaissetiirnl
Il est souvent difficile d'arriver à ■ auteurs des lettres anonymes. Ils cAi\ soustraire aux poursuites en contrel écriture ou même en employant deï découpés dans un imprimé.
Je ne croîs pas devoir faire ruu cédés d'investigation qu'emploù; police; ce serait mettre les intéres^ contre les imprudences qui sonvpiitl de les surprendre.
Mais, quand elle a découvert les coupables auteurs de ces lâches agressions contre l'honneur des personnes, la tâche de la police n'est souvent qu'à moitié remplie.
Comment réprimer la diffamation et comment en empêcher le retour?
Aux conditions qu'elle exige pour constituer le délit, la loi, dans beaucoup de cas, sinon dans les plus graves, a désarmé les tribunaux.
En admettant que le législateur ait tout prévu, le plaignant se refuserait encore, le plus souvent, à saisir la justice. Ce qu'il redoute, c'est la publicité de l'imputation portée contre son honneur, et les débats judiciaires auront précisément pour effet de divulguer la diffamation dont il se plaint. Que lui importe la peine dont le calomniateur sera frappé, s'il est le premier atteint par les effets d'une procédure publique?
S'il se trouve encore des diffamés pour demander justice aux tribunaux, c'est que, le déUt de diffamation supposant déjà une certaine publicité, la partie civile peut n'avoir plus à craindre une divulgation déjà consommée.
Il n'en est pas de même au cas de chantage^ où la révélation d'un fait portant atteinte à l'honneur reste suspendue comme une menace qui ne sera détournée que par le payemejit d'une rançon.
A qui porter plainte, en ce cas, puisque Faction judiciaire, en admettant qu'elle soit possible, sera plus préjudiciable que répressive?
Le plaignant s'adressera au préfet de police, et celui-ci, sous sa responsabilité, usera des moyens dont il dispose pour mettre fin, sans publicité, à une persécution déshonnête.
Mais, à l'audition de ces mots : « les moyens dont il dispose », je vois se hérisser les scrupules des ennemis de l'arbitraire .
L'arbitraire, chose odieuse et condamnable s'il s'agit de la politique ; — l'arbitraire, nécessité de la police, dans les questions et dans la mesure où l'honneur des personnes est engagé.
En ces matières, il faut voir autre chose que le procédé ; il faut peser les considérations morales qui ont déterminé le fonctionnaire, et ne pas se hâter de le condamner, si d'ailleurs, pour incorrect qu'il puisse être, l'arbitraire dont il a usé mérite l'approbation des honnêtes gens.
J'ai eu h intervenir souvent dans ces questions si difficiles où la limite entre le devoir et l'abus apparaît parfois comme une ligne confuse et mal tracée.
Avant de parler de quelques-unes des interventions qui me furent personnelles, je voudrais rappeler un fait qui appartient à l'un de mes
m\ SOUVENIRS
prodécoftseiirs et qu'une presse mal informée m a plusieurs fois attribué.
Vous rappelez-vous lo romancier Fenacques, qui eut quelque notoriété dans la presse parisieune, il y a dix ou douze ans?
Fervacqucs affectait de ne connaître que les salons les plus aristocratiques ; il écrivait pour 1(» hifjh life^ ou plutôt pour ceux qui, n'y pouvant pi^nétrer, étudient dans le rez-de-chaussée d'un journal les mœurs, le langage et les belles manières du grand monde.
Lo moindre personnage de ses romans était comte ou baron ; princesses, duchesses ou chanoinesses, les femmes y étaient toutes de très grandes dames.
Fervacques n'était autre que M. Léon Duchemin, un bourgeois égaré dans la bohème parisienne.
Lt'on Duchemin ne se contentait pas d'intéresser îi dos Jiéros de fantaisie l'imagination des lorteurs ; il avait réussi à se faire héros lui-même ot li transplanter le roman dans la réalité de son existence*.
1 . Los faits que je raconte ici ont donné Heu à la protestation qu'on lira plus loin ; comme le dit M. Alphonse Duchemin, ils sont antérieurs ù mon administration, et je n'ai pu par conséquent les connaître que par ouï-dire. L. A.
D'UN PR'ÉFET de P
Colle qui avait écouté ses av tant point une duchesse ; mai couronne et d'un blason, elle mancier les séductions de la fo
Quand le roman fut terminé voulut être payé à la ligne.
La belle dame, qui s'était laiî style de parfait gentilhomme, s arracher ses chères illusions pa chantage qui se puisse imagine:
L'expérience des autres ne pi avait eu l'imprudence d'écrire ; au papier les plus tendres é cœur, les plus folles ardeurs de
Fervacques écrivit à son ton positive, il expliqua qu'il avai d'argent.
« Vos lettres, dit-il, sont un en est charmant ; les publier grand succès de librairie ; un é< m'en offre la somme dont j'f préfère la tenir de vous-mêm< réduit à la douloureuse extréi profanation du public des av< garder toujours le secret. »
Que faire? Acheter le silène Mais si la dame était riche, ell
•m SOUVENIRS
on conviendra qu'elle ne pouvait songer à demander lautorisation maritale pour disposer d'une partie de sa dot en faveur de son amant.
Quel ange prolecteur lui donna le conseil d'aller frapper à la porte du préfet de police?
Le conseil était sage ; la porte s'ouvrit, et quand Taimable victime d'un imprudent amour eut confesse son secret, le préfet mit fin à ses angoissps par la promesse d une énergique intervonlion.
Dire que M"' *** avait eu l'heureuse fortune de s'a<Ir('Ssor h l'un de mes plus aimables prédécesseurs, c(» n'est pas, à coup sûr, être indiscret envers l'un d'eux, car cette épithète convient également, sinon pour les désigner tous du moins pour en qualifier plusieurs.
L(» lendemain, Fervacques était aux courses il Longrhamp, lorsqu'un commissaire de police s'approcha discrètement et, se faisant connaître riiivila il le suivre jusqu'à son cabinet, où il lui lit subir un interrogatoire sommaire :
— Vous êtes M. Léon Duchemin? interrogea le cohunissaire.
— Oui, monsieur.
— Oucllc décoration portez-vous à votre boulonniî're? Vous n'êtes pas chevalier de la Légion (riionneur?
— Monsieur, je porte le ru Christ. Je suis chevalier de ce en résulte du diplôme que j'ai <
— Je n'ignore pas, en effe vous avez obtenu l'ordre du Cl
Mais la chancellerie de la Lé; vous a point autorisé à porter e de cet ordre. Vous avez comm dois vous mettre à la dispositio de police, auquel vous pourrez cations.
Sans plus d'égards pour s Léon Duchemin fut conduit ai fecturc de police.
Il passa quarante-huit heur Iule, ne soupçonnant guère le arrestation, et s'estima fort I fut remis en liberté; mais, dan perquisition avait été faite M"° *** avait à la fois retrom honneur et sa tranquillité d'es]
De tels procédés ne peuvc magistrats de [l'ordre judiciaii leurs devoirs ne saurait se pli( gences de la vie sociale, av( souvent compter un préfet de ]
Je ne puis, quant à moi, m'a
D'UN PHÉFET DE POLICl
II domaudait 100,000 francs pouil Lettres, il donnait un délai de liuit j délai passé, il menaçait d'envovi respondance au mari.
Ce fut un diplomate étranger, acdj du g'ouvernement français, qui n venir pour éviter La fatalité d'un i tragique.
Je fis arrêter l'amont. IL fut condul de la préfecture de police, tandis qu J sitioQ minutieuse était faite à &on doi|
La perquisition fut infructueu:
avait prévu l'éventualité de mis il avait mis eu lieu sûr ces lettres d'J entendait transformer eu biUels di'
A son pi'cmier interrogatoire, il i des menaces.
— Qu'on me traduise en police cori disait-il, et toutes les cours d'Ëuru^jL' du scandale qui se passera à l'audl traînerai dans la boue les pa^^L's dl l'Almanacli de Gotha.
Quand je le fis enfermer de notiv cellule, il fut en proie à une vicileiJ nerfs, provoquée autant par les es il se livrait d'habitude^ que par les il était l'objet.
D'UN PRÉFET DE IMi
OÙ VOUS me retenez, vous allez me 1 comme j'ai eu l'honneur de vous 1 demande que vous preniez l'avis d'i|
— Monsieur, répondls-je, vous \ sur l'étendue des droits du piéfel.
l'odieuse action que vous voulez c pour cela, — regardez-moi bien, — il assumer toutes les responsaLilitésl
Vous avez indiqué vous même i huit jours de cellule sans morpliitie que deux ans de prison.
Quel que soit d'ailleurs le lésul expérience, vous ne sortirez du déjuj fecture que pour être conduit dai d'aliénés, où vous subirez un (railemel à l'état de votre santé.
Quand vous aurez restitué les par là un gage certain d'améliot;i(io!| état mental, je mettrai fin à voire Ir;
Deux heures plus tard, la passioi phîne me venant en aide, les leltres 1 mon cabinet.
" Quiconque, dit l'article 4()(j ilu 1 k l'aide de la menace, écrite ou voiball tions ou d'imputations diiïamatoires.l que ou tenté d'extorquer, soit la rem| ou valeurs, soit la sijuitur.î
écrils énumérés ci-dessus, sera puni d un emprisonnement de un an à cinq ans et d'une amende de 30 francs à 3,000 francs. »
Pour éviter les pénalités édictées par cet article, les maîtres chanteurs s'abstiennent de réclamer directement une somme d'argent en échange de leur silence ; mais, pour se produire sous une forme moins ouverte, leurs exigences ne s'affirment pas avec moins de clarté.
C est ainsi que, au printemps de l'année 1880, des bruits injurieux commencèrent à circuler dans le faubourg Saint-Germain, sur le compte d'un homme que sa situation de famille et sa haulo honorabilité devaient metUe à l'abri de pareilles imputations.
Des lettres anonymes avaient été adressées à tous ses amis.
Il reçut lui-même une lettre non signée l'avi* sant que deux journaux se préparaient à publier des articles attentatoires à son honneur ; le correspondant l'engageait à « ne pas perdre de temps pour étouffer l'affaire ».
Puis un journal du matin donna à cette menace anonyme un commencement à^exécu*^ tion.
Alors se présenta un agent révoqué de la police municipale^ qui déclara connaître l'auteur do
la calomnie et offrit ses services. pour mettre fin aux lettres anonymes.
C'était évidemment le mandataire chargé de recevoir pour le compte de la bande qui avait très habilement organisé le chantage.
Je reçus la plainte de l'intéressé. Les recherches de la police ne laissaient aucun doute sur la fausseté des imputations dirigées contre le plaignant.
Avaient-elles pour origine des jalousies et des rancunes de salon? Je ne pouvais admettre, quant à moi, l'exactitude des récits mondains qui attribuaient ces grossières inventions à des imaginations féminines que je crois incapables d une telle perversité.
Mais, quelle qu'en fût la source, la calomnie avait été recueillie et exploitée par Tagent révoqué et par deux journalistes appartenant au milieu des déclassés.
Ils renoncèrent à leur entreprise quand ils surent que la préfecture avait Tœil ouvert sur leur association.
M. Georges de Garmona.
Si, dans la plupart des cas, Ja discrétion m^obligo à taire le nom des personnes qui furent Tobjot de tentatives de chantage, je tiens au contraire à m'expliquer sans aucune réticence sur les calomnies dont fut l'objet un riche Mexicain, aussi connu dans la société parisienne que dans la colonie étrangère.
L'initiative qu'il a prise de s'adresser aux tribunaux pour obtenir justice me permet de sortir de mon habituelle réserve.
M. Georges de Carmona habitait Paris depuis i87S; il y faisait un honorable usage de son immense fortune, encourageant les arts, donnant dos f(Hes très brillantes et très suivies dans son 61(''gant hôtel de Tavenue Hoche; il était reçu dans l'aristocratie parisienne, lorsqu'une avalanche de lettres anonymes, portant contre lui les phis graves accusations, faillit écraser sa réputation et lui fermer toutes les portes. J'étais un
jour chez la femme d'un ancien ministre plénipotentiaire, et Ton causait de la dernière réception de la reine Isabelle à Thôtel Basilewski, devenu le « Palais de Castille », lorsqu'une des personnes présentes s'écria :
— Comment la reine consent-elle à recevoir Carmona, si ce qu'on raconte est vrai?
Et, en même temps, celui qui venait de parler tirait de sa poche une lettre anonyme contre M. de Carmona.
Sur les cinq personnes qui étaient présentes, trois avaient reçu la même lettre.
Moi-même, à la date du 27 avril 1881, je reçus un papier qui commençait ainsi •
Monsieur le préfet,
Voulez-vous rendre un grand service à la société française et étrangère, ainsi qu'à la morale publique et à une famille dans les angoisses?
(Juc l'absence de signature ne vous étonne point : nous vous l'expliquerons plus bas.
Arrivés récemment en France, nous avons appris avec stupeur qu'un de nos compatriotes, hélas! s*est fait recevoir dans le monde à coups d'argent donné aux œuvres de charité. II se nomme Carmona; voici son histoire...
Suivaient toutes les diffamations que je con-
.lis SOUVENIRS
naissais dojù, et une liste de témoins qu on disait disposas iïfaire connaître la vérité.
Ln tout était signé : « Des Mexicains honnêtes (*t tranquilles. »
Jp crus ulilc de faire faire une enquête sur les anlcM'cdents de M. de Carmona.
Vu Français qui avait habité Mexico mît un ('nij)rossonient exagéré à offrir au cabinet du préfet les renseignements les plus complets.
Hacontéc par lui, la vie de M. de Carmona, par l(îs aventures invraisemblables, par les transformations imprévues, dépassait les romans les plus audacieux de Ponson du Terrail.
Je retrouvai dans les déclarations de ce témoin lous les récits invraisemblables de trahison cl d'assassinats que m'avaient adressés « les Mexirains honnêtes et tranquilles ».
Il me restait à savoir comment l'auteur de tant (In crimes avait échappé à la justice de son pays, et pourquoi son extradition n'était pas (lemandée par lo gouvernement des États-Unis inexieains.
D'an Ires témoignages vinrent m'éclairer, nolainnionl relui de l'honorable M. Volasco , miîiisln^ du Mexique à Paris, qui m'écrivit, à la (laie du 22 mai 1881, la lettre dont j'extrais les l»assîig(»s suivants :
D'UN PRÉFET UK l'(i
M. Carmona fut nommé, le (J ji
gouvernement du président Juarcz , cniB bataillon des forces auxiliairee de l'arnB môme moig et de la même annén. le gi'\ slûti Comonforl, commandant m clie Centre, expédia h M. Carmen^ iiiip l'on constatait que celui-ci élail aille néral Gomonfort, et qu'il avait nie dernier par son courage, son ûclivilé p[^ sances militaires; il y est consinir'' mona s'était acquitté de plueleiir* comB honnêteté et efficacité.
A la fin de 1864, M. Carmona ('-Itiil| gouvernement de l'archiduc Maxir il fit partie de l'expédition partie dp Mal commandement du capitaine de fréf;/l bord du Lucifer ; celte expédition un combat livré à San Pedro, rie r lan. Je mentionne ce fait parce qu'on n I mona d'avoir trahi l'expéditinu. ^ Munier (aujourd'hui général) et M. Cmî.l en donner de plus sérieux renseifincr
L'accusation me paraît bien jioii M. Carmona ayant été nommi' mm dron d'auxiliaires, le â octobre I8fi3, 1 Maxîmilien, c'est-à-dire par lepnuvf accusé d'avoir trahi quelques moi'^ i
Au mois de mai i865, M. Camu liin; le général impérialiste Gamboa, qil fonctions de délégué impérial, ultai-li.
son état-major. Le9 février, M. Garmoi
avec Tordre impérialiste de Guadelupe, et on mentionne dans la patente de la condécoration qu'il était officier d'ordonnance de larchiduc Maximilien.
M. Garmona, après la chute de l'empire, ne servit plus dans l'armée...
Une des blessures qu'il a reçues, au bras gauche (il en a plusieurs sur son corps), est un des points de Tenquête...
Le vrai est qu'il a reçu cette blessure en s'interposant entre deux individus, dont l'un, armé d'un revolver, poursuivait l'autre : M. Garmona reçut la balle destinée à ce dernier.
Finalement, l'enquête se propose d'éclaircir si M. Garmona est complice de l'assassinat de M. Bolado, avocat à Mexico; j'ai suivi tous les débats judiciaires du procès, et jamais le nom de M. Garmona n'a été prononcé dans l'affaire ; jamais il ne s'est présenté aucune personne devant les tribunaux mexicains accusant M. Garmona de ce méfait. Les tribunaux mexicains ne demandent pas mieux que d'être éclairés, et si quelque personne se croit en mesure de pouvoir informer les tribunaux de Mexico, ceux-ci s'empresseront de procéder immédiatement ; je dois cependant ajouter que jusqu'à présent aucune des personnes qui ont donné des informations à la police française ne s'est présentée devant les tribunaux mexicains pour rendre des témoignages pareils
Veuillez agréer, etc.
Velasco.
Je me félicite d'avoir provoqué cet honorable
témoignage, et de pouvoir, en le publiant, répondre aux intentions de son auteur.
M^i® Louise Michel et la Révolution sociale.
Depuis longtemps attendue par ses amis politiques, M"° Louise Michel n'arriva à Paris que le 9 novembre 1880.
A midi, elle descendit à la gare Saint-Lazare, accompagnée de cinq ou six amnistiés.
Groupées dans la rue d'Amsterdam et sur la place du Havre, six ou sept mille personnes la saluèrent par les cris répétés de « : Vive Louise Michel! »
M. Rorhoforl, après lavoir embrassée, lui donna le bras pour sortir de la gare.
Pendant les cinquante mètres qu'elle dut parcourir pour gagner la voiture qui l'attendait au coin de la rue de Londres, celle qu'on appelait alors la « grande citoyenne » fut lobjet d'une ovation enthousiaste. Ceux qui l'accompagnaient eurent beaucoup de peine à lui frayer un passage à travers la foule.
Quelques exaltés voulurent dételer les chevaux de la voiture dans laquelle elle était montée. Les gardiens de la paix s'interposèrent et firent prendre aux chevaux une allure accélérée.
A partir de ce jour, M"® Louise Michel prit une part importante au mouvement socialiste, et dès lors son nom revint souvent dans mes rapports.
Quelques citations permettront d'apprécier l'accueil qui lui fut fait dans le parti révolutionnaire et le rôle qu'elle y joua :
i4 novembre 1880* — La première réunionconférence dans laquelle Louise Michel doit faire sa rentrée aura lieu dimanche 21 novembre.
Il y aura énormément de monde ; cependant les honneurs qui lui ont été rendus ont déjà éveillé des jalousies; d'autre part, les vrais révolutionnaires lui reprochent la sympathie et la confiance qu'elle affiche pour M. Clemenceau.
Les socialistes regardent en effet le député de Montmartre comme un bourgeois, et les condamnés de la Commune le tiennent pour un modéré.
Jusqu'ici on n'a pas osé heurter de front les sentiments de Louise Michel, mais on s'occupe de gagner ceux qui l'entourent et de leur inspirer
les sentiments de haine et d'envie qu'on éprouve contre M. Clemenceau.
Le but immédiat poursuivi par les rédacteurs de la Marseillaise, c'est de procurer à leur journal le bénéfice delà première conférence de la grande citoyenne. Pour cela MM. Vésinier, Gauthier, Protot, voudraient être chargés de tous les détails d'organisation et de publicité. S'ils y réussissent, les autres organes de l'intransigeance seront mécontents et les accuseront d'avoir accaparé une bonne affaire.
La conférencière n'échappera pas à leurs critiques : elle sera attaquée sournoisement par les femmes de la Commune, dont la renommée pûlit à côté de la sienne.
La citoyenne Lemellc, entres autres, m'écrilon, était et est encore l'ennemie personnelle de Louise Michel ; mais elle n'ose pas manifester son dédain pour une rivale qu'elle juge très surfaite.
!2i 7iovembre. — Aujourd'hui, h une heure,
a eu lieu, à l'Elysée-Montmartre, la première conférence eu Thonneur de Louise Michel.
A une heure et demie, Louise Michel monte à la tribune et crie tout d abord : « Vive la Révolution sociale ! » Elle ajoute : « La Révolution morte, c'est la Révolution ressuscitée ! »
L ttfewKtaiitve r^jumâ j»ar ia^ cris dt' : c Vive L<.»ui4»e Mir.lieJ ! Vjv-e la R^Tohilioii '1 »
Mil aj»j»-»jlf à J'IjtTîiiDf ]»lii5âeTirs bonqneK.
ijfU.mijj2i aftirme que la Comnnuke est plus livaoe qu^* jamaji-. M giit- la Fiâmes sera 1oT2J<.»urs à la têt* d-e* r^voluticms-
11 ^xaJte J^aimt- d'Arc, int^ûm^ d€ l'iucxatilade d iLu rc*L ei dît qiie Louise îBcbd a èlé victime dfr* l'ingratitude de 1a RépoMiqae.
I»ul§« Michel reprend la parole :
fc*j>ér'jni^. dit-elle, que nous oe verroas plus Paris diaxi^é efi fleuve de saii^. Le jour où tous ceux qui oui *:iihfmH]é le Commaiie ne 5er<^»iil plus, nous serons *'eni^é^. et le jour où le? Galiflet et autres seront toml><é* du pouvoir, nous aurons bien mérité du peuf»le.
Nous ne voulons plus de vengeance j:»ar le sang : la bofite de ce& hommes nous suffira.
ïj*ii religions se dissipent au souffle du vent et nous ^(tuiiudé déëoniiais les seuls maîtres de nos destinées. XoiiH acceptons le» ovations qu'on nous fait, non pour iioij»^ , iiiaià pour la Commune et ses défenseurs.
NouH accepterons ceux qui voudront marcher avec nouH, bien qu'ils aient été contre nous jadis, pour le triomphe de la Révolution.
Vive la Révolution sociale ! Vivent les nihilistes î
Ces cris sont répétés ; ou y ajoute ceux de : Vive Trinquet! Vive Pyat! Vive la Commune!
/°'' décembre. — Hier a eu lieu, salle Graffard, une conférence privée au profit des amnistiés...
Le citoyen Gérard remercie Louise Michel du concours qu'elle veut bien prêter pour organiser cette réunion ; il salue en elle « le principe de la haine qui seul fait les grands révolutionnaires et les grandes choses. »
Il lui présente deux bouquets. Louise Michel répond qu'elle les accepte au nom de la Révolution sociale et au nom des femmes qui ont combattu pour leur émancipation :
Oui, c'est le peuple que je salue ici, continue la citoyenne Michel, et en lui la Révolution sociale. (Applaudissements et cris de : « Vive la Commune ! »)
Le temps où on mitraillait à Satory est présent devant nos yeux, on voit encore les hommes qui nous jugeaient, ainsi que l'assassin de la rue Transnonain, les Bazaine et les Cissey.
A la hotte, ces hommes que l'on croyait perdus pour toujours et qui reviennent la tête plus haute que jamais I
La réaction n'est plus qu'un cadavre relevé par le gouvernement, et celui-ci, pareil à un reptile, sera écrasé lorsqu'il voudra passer parmi nous.
Aujourd'hui, c'est le vaisseau-fantôme qui s'avance ; c'est le peuple, encore forçat traînant sa chaîne, qui nous déhvrera des hommes qui nous ont perdus et conquerra lui-même ses libertés.
Li)uiso Michel ajoute qu elle fait vendre « Vaisseau-faulôme » au béuéiice des amnistié
LU
L'affaire du Journaliste Fervacques. Les dei
nières pièces du dossier. — Appel à. la persp: cacitô du public.
M. Léon Duchemin, dit Fervacques, a laiss de nombreux amis, voire même de maladroit amis, dans la presse parisienne, et le récit qu ligure dans un précédent chapitre a donné lieu i de vives protestations.
D'une part, on a mis en cause l'un de mes hoiio râbles prédécesseurs, M. Léon Renault, que j( ni'ùlais abstenu de nommer. Un rédacteur di journal le Temps l'a vUerviewéy et voici ce que dit, au sujet de cette entrevue, le journal de M. Hébrard :
Celui de ses prédécesseurs dont parle M* Andrieux est M. Léon Renault. On le consultait hier, dans les couloirs du Sénat, au sujet de cette affaire, et voici le souvenir qu'il en a cotiservé*
Fervacques portait le ruban du Christ de Portugal de manière à le faire confondre avec le ruban de la
Légion d'honneur. Or, non seulement il n'était pas chevalier de la Légion d'honneur, mais il n'était même pas chevalier du Christ de Portugal. A plusieurs reprises, l'ambassadeur de Portugal se plaignit de cette illégalité au préfet de police. A la fin, M. Léon Renault se décida à sévir, et il fit arrêter Fervacques, comme le raconte M. Andrieux, pour port illégal de la Légion d'honneur.
— Mais c'est le Christ de Portugal que je porte, dit Fervacques.
— Avez-vous un brevet de nomination ? demanda le commissaire de police.
— Je ne l'ai point sur moi, répondit Fervacques, mais il est chez moi et je puis le montrer tout de suite.
— Allons chez vous, fît le commissaire en le prenant au mot.
Fervacques fit le simulacre de chercher et ne trouva naturellement rien. Mais il n'y eut point de perquisition ; le commissaire de police ne toucha point aux papiers du journaliste, et M. Léon Renault ne se souvient pas qu'aucun nom de femme ait jamais été mêlé à cette afl'aire, dont le point de départ était uniquement une plainte diplomatique. Fervacques passa devant la police correctionnelle le 10 juin 1875. Il s'excusa du port du ruban rouge en l'attribuant à un mouvement de vanité qu'il regrettait. Il en fut quitte pour 200 francs d'amende.
Ce petit procès était fort humiliant pour Tamourpropre du brillant chroniqueur mondain. Peut-être est-ce lui qui ne fut pas fâché de laisser croire qu'il y avait une histoire de femme dessous. Ce qui est cer-
tain, c'est que ce fut alors lopinion générale ; si Ion ne crut pas à un chantage, comme le raconte d'une façon si précise M. Andrieux, on crut au moinsà Texislence d'un paquet de lettres qu'une personne compromise désirait ravoir. On trouverait la trace de cette légende dans plusieurs romans publiés depuis, et notamment, si nous avons bonne mémoire, dans Monsieur le Ministre, de notre ami Jules Claretie, et dans Y Homme au Gardénia, de Louis Ulbach.
D'autre part, M. Alphonse Duchemin frère de F(»rvarques, m'adresse la lettre suivante que je nfoinprosse de publier:
Paris, 4 mars 1885.
Monsieur,
Vous avez publié, sous votre signature, dans un des derniers numéros de la Ligue, un article où vous porli'z les plus graves accusations contre mon frère, inorl il V a huit ans.
11 est certain que votre bonne foi a été surprise ou (|ii(î votre mémoire vous a trahi, quand vous avez relaté des faits, antérieurs du reste à votre administration et que vous ne pouvez, par conséquent connaître ([uc par ouï-dire.
Permettez-moi de rétablir dans toute son exactitude cette histoire qui fut, en somme, assez insignifiante et de faire justice, une fois pour toutes, de tous les commentaires dont elle a été accompagnée.
Mon frère, qui était Parisien et non Bordelais, comme vous le dites, avait entretenu des relations
avec une femme galante, sans fortune d'ailleurs, et qui avait acheté jadis un titre étranger dans un de ses rares moments de splendeur. Des lettres avaient été échangées. Après la séparation, elles furent réclamées. Mon frère refusa de les rendre.
Quelques jours après, il était arrêté dans le pesage de Longchamp et conduit directement à la préfecture de police, où il resta deux jours au secret. Interrogé le troisième jour par le juge d'instruction, il apprit seulement alors qu'il était accusé de port irrégulier de Tordre du Christ de Portugal.
Mon frère avait été décoré pendant son séjour à Lisbonne et il avait obtenu ensuite à Paris, de la chancellerie de la Légion d'honneur, le droit de porter sa décoration en France, après avoir acquitté les droits réglementaires. Seulement il portait le ruban sans la croix et contrevenait ainsi à un arrêté du préfet de police, rendu quelques semaines auparavant.
Relâché le jour même de son premier interrogatoire, mon frère fut condamné quelques jours après à 200 francs d'amende ^ovlv ^ovUrrégulier de l'ordre du Christ, et non pas à deux mois de prison, comme le raconte le Figaro,
Le Figaro, à la rédaction duquel mon frère avait appartenu, rendit compte, au reste, du procès dans les termes mêmes que je reproduis aujourd'hui.
Rentré chez lui, mon frère trouva son appartement bouleversé. Une perquisition avait été faite pendant sa séquestration. On n'avait pas trouvé les lettres qu'on cherchait, celles de la personne à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure, pour la bonne raison qu'elles avaient été confiées à une tierce personne et
iju'on n*avail aucun prétexte pour arrêter celle-ci.
Mais avec quelques papiers politiques — mon frère appartenait à Topinion impérialiste — des lettres d'une femme du monde, d'une vraie, celle-là, furent saisies et envoyées... au mari pendant que mon frère était au secret ; c'est du moins ce qu'il me raconta quelque temps après.
Voilà, Monsieur, l'exacte vérité. Vous voyez qu'il n'y a eu ni lettres de menaces, ni même prétexte à lettres de menaces dans toute cette affaire, qui se réduit aux proportions d'un épisode de l'histoire de l'arbitraire en France, et dont je vous garantis l'exactitude.
Je compte. Monsieur, sur votre courtoisie et sur votre équité pour insérer cette lettre, et vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments distingués.
Alphonse Ducbemin.
12, rue Grange-Batelière.
Est-il possible qu un journaliste connu, domicilié h Paris, ait pu être arrêté, et tenu deux jours au secret pour le seul fait d'avoir porté le ruban de Tordre du Christ dans des conditions plus ou moins irrég"ulières ? Est-il possible que ce journaliste, pour un délit qui devait entraîner une simple amende, ait été conduit devant le juge d'instruction, les fers aux mains, comme me Taffirmait hier M. Alphonse Duchemin en m'apportant sa protestation? Est-il possible qu'une in-
fraction si minimo ait pu donner lien h une j)orquisition et à une saisie?
Personne ne le saurait admettre parmi ceux qui connaissent les règles et les traditions de la procédure criminelle.
Tandis que le préfet sous l'administration duquel les faits se sont passés conteste la perquisition , M. Alphonse Duchemin, qui semblait intéressé à la nier, Taffirme et atteste qu'elle avait pour but et qu'elle a eu pour effet une saisie (le lettres écrites par une femme.
Que le journal le Temps continue ses interviews, ce n'est plus entre M. Alphonse Duchemin et moi que paraît être la discussion.
LUI L'œuvre des loyers.
Je veux appeler lattention du public sur une œuvre d'assistance qui rend aux pauvres gens les plus utiles services.
Puissé-je, en la signalant aux personnes charitables, provoquer les libéralités dont elle a grand besoin, depuis que l'Etat lui, mesure d'une main
plas parcimonîease les ressources accoatmnées.
Aa moment da terme, de nombreux locataires sont exposés, faute de pouvoir payer, à voir saisir et vendre leur petit mobilier.
La loi ne protège contre la saisie que leurs lits et leurs outils.
Cest un désolant spectacle que celui de ces malheureux qu'on voit, avec leurs enfants, pleurant au milieu de leurs bardes et de leurs matelas jetés sur le pavé; et quand le travail manque aux bras inoccupés, quand la saison est dure, que la misère est grande, le nombre des locataires expulsés peut devenir un danger pour la sécurité publique.
Vers 1833, cet état de cboses fut signalé au gouvernement par le préfet de police.
Le chef de TEtat alla >isiter les quartiers populeux au moment du terme, et il chargea M. Pietri, alors préfet de police, d'organiser ce qu'on a appelé: « lœuvre du loyer ». Ce fonctionnaire reçut de préférence celte mission, parce qu'il pouvait mieux que personne se renseigner promptement sur la situation des familles à assister, et parce que les mesures à prendre intéressaient Tordre public.
Les fonds destinés à alimenter cette « œuvre du loyer » étaient prélevés sur la cassette impé<-
riale, et rallocalion variait chaque année entre 60,000 et 110,000 francs.
Les choses se poursuivirent ainsi jusqu'en
Après la Commune, la préfectm*e de police se trouva en présence d une nécessité et d'un devoir : il fallait assister les nombreuses familles d'insurgés dont le chef était déporté ou incarcéré.
M. Léon Renault exposa cette situation au gouvernement de la République, et il obtint d'abord une somme de trois cent mille francs, votée par la Chambre, qui fut répartie entre ces familles indigentes.
Cet acte d'humanité accompli, on ne tarda pas à reconncntre que bien d'autres familles non compromises pendant l'insurrection et non moins intéressantes devaient être également secourues.
Pendant quelque temps, en effet, à la suite de la guerre, les propriétaires ne se montrèrent pas exigeants ; mais, à partir de 1873, armés du droit que la loi leur confère, ils provoquèrent bientôt les expulsions.
C'est alors que, sur un rapport de M* Léon Renault, le ministre de l'intérieur décida qu'une somme de 60,000 francs serait mise chaque an-
DiL-e à la disposition da préfet de police pour venir en aide aux locataires malbeoreiix.
Les états fournis chaque trimestre par la préfecture de police prouvent de quelle utilité est rinter\'ention administrative pour empêcher des familles honorables, momentanément atteintes f>ar le chômaee ou la maladie, de grossir le nombre des vagabonds et de se voir contraintes à accepter l'hospitalité du dépôt de mendicité.
Au commencement de Tannée 1881, je fus averti que le ministre de Fintérieur se proposait de supprimer cette allocation de 60,000 francs, que mes prédécesseurs avaient toujours reçue depuis 1873.
Sur mes instances, le ministre consentit à ne réduire que de moitié le petit budget de l'œuvre des loyers, exprimant d'ailleurs l'espoir que le conseil municipal consentirait à donner los 30,000 francs supprimés.
Je connaissais assez le conseil municipal pour ne pas partager cette illusion. Si j'eusse saisi rotlo assemblée d une demande de crédit, elle m'eût certainement répondu que l'Assistance publique avait pour mission de pourvoir aux besoins dont je me préoccupais, et elle n'eût pas consenti à doter d'un crédit nouveau une administration rebelle à son autorité.
Je tenais cependant à conserver ToBuvro des loyers. Pour assister à temps et à pfopos les cinq cents ménages que chaque terme jette sur le pavé de Paris, il ne suffit pas d'avoir des fonds, comme l'Assistance publique ; il faut avoir les moyens d'information et de contrôle que possède seule la préfecture de police.
Elle seule, grâce à Texpérience de ses commissaires de police et au zèle de ses agents de tout ordre, est en mesure de prendre, avec la rapidité qu'exigent des besoins urgents, une décision éclairée sur les nombreuses demandes qu'amène chaque terme.
Réduits de moitié, les secours ministériels ne permettaient plus d'assister que mille familles au lieu de deux mille chaque année.
AUais-je envoyer les mille autres frapper à la porte des ministres? Les laisserais-je au milieu de la rue, avec leurs enfants et leur petit mobilier, solliciter la pitié des passants, provoquer des rassemblements, expliquer que TŒuvre des loyers était privée de ses ressources, et que sous la République le budget des pauvres était supprimé ?
Je fis en sorte d'atténuer les conséquences possibles de la décision ministérielle. La charité privée me vint en aide, et aux offrandes qu'elle
envoya, j ajoutai quelques prélèvements sur mes fonds secrets.
Aujourd'hui les temps sont plus durs; ce nesl pas aux Parisiens qu'il faut dire combien s'esl étendue la plaie de la misère.
Néanmoins le ministre de rîntérieur continue ses économies au préjudice des malheureux et l'ancien crédit n a pas été rétabli.
Le ministre a cependant supprimé d'autre part, une allocation de 34,300 francs qui d'après un usage remontant à trente-quatre années, était prise sur les fonds secrets de l'intérieur pour être répartie entre les employés du cabinet du préfet de police. Ceux-ci considéraient cette allocation comme une pîu'tie intégrante de leur traitement.
Le ministre fait des économies sur les fonds secrets, mais ce n'est pas le contribuable qui en profite.
Le fonds des reptiles. — L'anarchie subventionnée. — Les collaborateurs inconscients du préfet de police.
Le sujet choisi pour le précédent chapitre répondait à une intention lénilive. Après les orages qu'avaient soulevés les récits d'intervention en des matières délicates, il était bon de calmer les esprits par le spectacle d une œuvre de charité.
Je crains d'aborder de nouveau un sujet irritant.
Je m'y décide parce que je crois faire une œuvre utile en contribuant à répandre la méfiance entre les divers adhérents des groupes révolutionnaires.
« Soupçonnons-nous les uns les autres, »
telle estleur maxime; elle est juste et salutaire :
j£qiiu?n et salutare;
comme on dit à Téglise.
*j:iS SOUVENIRS
Elle ost juste, car dans leurs rangs la police recrute facilement des agents; tous ne valent pas la peine d'être achetés, mais beaucoup sont à vendre.
Elle est salutaire, car la méfiance qu'ils ont les uns vis-à-vis des autres contribue à leur impuissance beaucoup plus qu'à leur sûreté.
Citoyens, il y aura toujours des traîtres parmi vous.
Les socialistes révolutionnaires ne se bornaient plus à des déclamations dans les réunions publiques ou privées. La dynamite des nihilistes les empêchait de dormir et, pour stimuler le zèle des compagnons^ ils se proposaient, eux aussi de faire entendre la grande voix des explosions : ultima ratio popidortim.
Il était question de faire sauter le Palais-Bourbon; M. Gambetta en avait été avisé, et quelques précautions avaient été prises.
Mais, en même temps qu'ils songeaient à étonner le monde par la destruction de mon honorable ami M. Truelle, les compagnons voulaient avoir un journal pour propager leurs doctrines.
Si j'ai combattu leurs projets de propagande par le fait, j'ai du moins favorisé la divulgation de leurs doctrines par la voie de la presse et je
DUN PRÉFET DE Piil.H
n'ai pas de raisons pour me soiislra temps à leur reconnaissance.
Les compagnons cherchaient iiti fonds; mais l'infAme capital ne n empressement k répondre à leur app J
Je poussai par les épaules l'inFi'imil je parvins à lui persuader qu'il était if rêt de favoriser la publication d'un jol chistc.
On ne supprime pas les doctrim péchant de se produire, et celles dJ ne gagnent pas à être connues.
Donner un journal aux anarchiJ d'ailleurs placer un téléphone entre F conspirations et le cabinet du préfet dl
Onn'apas de secrets pour un liailleif et j'allais connaître, jour par jour, Irl térieux desseins. Le Palais-Bourlionl sauvé; les représentants du peuplJ délibérer en paix.
Ne croyez pas, d'ailleurs, que j'oirl ment aux anarchistes les encourasjT préfet de police.
J'envoyai un bourgeois, bien vêtu, I des plus actifs etdesplnsintelligenls Il expliqua qu'ayant acquis quelque le commerce de la droguerie, il ilésir
3i0 SOUVENIRS
une partie de ses revenus à favoriser la proj*' gande socialiste.
Ce bourgeois qui voulait être mangé n mspin' aucune suspicion aux compagnons. Par ses mains. je déposai un cautionnement dans les caisses le rÉtal, et le jounial la Révolution sociale fit son apparition.
C'était un journal hebdomadaire, ma générosité do droguiste n'allant pas jusqu'à faire les frais d'un journal quotidien.
M"* Louise Michel était Tétoile de ma rédaction. Je n'ai pas besoin de dire que « la erande citoyenne » était inconsciente du rôle qu'on lui faisait jouer, et je n'avoue pas sans quelque confusion le piège que nous avions tendu à rinnocence de quelques compagnons des deux sexes. .
Tous les jours, autour d'une table de rédaction, so réunissaient les représentants les plus autorisés du parti de l'action : on dépouillait en commun la correspondance internationale • on délibérait sur les mesures à prendre pour en finir avoc « l'exploitation de Thomme par l'homme »• on so communiquait les recettes que la science met au service de la révolution.
.l'étais toujours représenté dans les conseils et je donnais au besoin mon avis.
Mon but était surtout de surveiller plus facilement les honorables compagnons, en les groupant autour d'un journal.
Cependant la Révolution sociale me rendait encore quelques petits services accessoires.
Vous croyez que j'y attaquais les adversaires de mon administration? En vérité, puisque je fais une œuvre de bonne foi et puisque les erreurs qui s'y peuvent glisser ne sont jamais volontaires, j'en fais Taveu : je n'ai pas été étranger aux articles publiés contre M. Yves Guyot et contre ses amis au moment des élections municipales.
J'aurais certainement préféré avoir pour conseillers municipaux les rédacteurs du Prolétaire plutôt que ceux de la Lanterne,
De tous temps, l'administration, dans les questions électorales, a été du côté des candidatures socialistes, quand elle a du choisir entre celles-ci et les candidatures radicales.
Ma tâche eût été certainement plus facile si j'avais eu au pavillon de Flore une douzaine de bons anarchistes traitant les radicaux de réactionnaires et discréditant leurs collègues par leurs propres excentricités.
Mais la Révolution sociale faisait mieux que d'attaquer mes adversaires et de prêcher l'abstention au profit des candidatures les plus mo-
:lSi SOUVENIRS
(léréos : — olle m adressait à moi-même les oulragos les plus véhéments.
Je le rappelle, en passant, afin de montrer à mes adversaires combien ils perdent leur temps, leur encre, leur imagination et leur peine quand ils croient m'être désagréables en inventant sur mon compte des anecdotes bien innocentes si on les compare à celles que j'ai payées à la ligne.
Ici doit se placer le récit d'une aventure dont je ris encore.
Le héros s'appelle Clauzel ou Clozel. Je ne me rappelle pas très exactement l'orthographe de son nom.
Quant à lui, il n'avait jamais oublié l'orthogi'aphe, par ce.tic bonne raison qu'il ne l'avait jamais sue.
Il était d'ailleurs officier d'académie • s'il eût été complètement ignorant en l'art de lire et d'écrire, on l'eût fait officier de l'Université.
Clauzel était un personnage important de ma circonscription électorale ; c'était un politicien de village, comme tous les députés en ont connu : un borgne parmi les aveugles.
Ce brave homme avait porté ses armes et ses bagages à un conseiller général, appartenant au grand parti des « remplaçants ».
Donc, il occupait ses loisirs à démolir le crédit
D'UN PRKFET DE POLÎCK :u:i
du député à Tassîn-la-Dcmi-Lune, à l'Arbrcsle, et dans les autres lieux circonvoîsins. ,
La population électorale de nos cantons ruraux, dans le département du Rhône, est très radicale ; mais elle n'est ^di% partageuse et Tanarchie y compte peu de partisans.
J'envoyai à Clauzel un journaliste (jui avait envers moi quelques obligations. D lui récita quelque chose comme la fable du Renard et du Corbeau :
Eh ! bonjour, monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau !
— Eh ! bonjour, monsieur Tofficier d'académie, comme ce ruban violet sied bien à votre boutonnière, et comme vous êtes éloquent lorsque vous vous écriez, dans les réunions privées : « Jusques à quand, ô Catilina, abuseras-tu de notre patience? » Mais pourquoi vos catilinaires contre le député Andrieux ne se produisent-elles que sur un théâtre de province? Je suis à votre service pour livrer votre éloquence à tous les échos de la presse parisienne.
A ces mots, le corbeau Clauzel ne se sent pas de joie.
Il ouvre un large bec et laisse tomber plusieurs
:m SOUVENIRS
pages de diatribes contre le député-préfet de police.
Je fis insérer Tarticle, signé : Glauzel, dans la Révolution sociale^ entre un morceau oratoire dr M"** Louise Michel et une recette pour la fabrication do la dynamite.
Je fis envoyer le numéro à tous les maires de ma circonscription.
— Comment! dirent-ils, Clauzel écrit dans le journal do Louise Michel? Il yeut faire sauter le Palais-Bourbon? Il yeut nationaliser la propriété? Ah ! ah ! nous le connaissons maintenant ; qu'il yienne nous dire du mal de notre député, il yerra comme il sera reçu !
Pauvre Clauzel! je lui fais ici mes excuses, et je souhaite bien sincèrement qu'il trouve dans Testime de son conseiller général la réparation du tort que je lui ai causé.
Nous allons apprendre maintenant par quel phénomène d'outre-tombe, en 1881, M. Thiers sauva le Palais-Bourbon.
La statue de M. Thiers. ~ L'explosion de Saint- Crermain. — La caisse noire de l'avenir.
Les compagnons avaient décidé en principe que le Palais-Bourbon devait sauter.
Mais les hommes qui mettent leurs actes d accord avec leurs principes se font de plus en plu» rares, et personne ne se proposait pour porter les cartouches de dynamite dans les caves du palais.
Dame ! Tavcnture n'était pas sans péril : on veut bien préparer un meilleur avenir social ; mais on veut en profiter: être à la bataille, c'est très bien; être au partage du butin, c est mieux encore.
On délibéra sur la question de savoir s'il ne conviendrait pas de commencer par quelque monument plus accessible : la Banque de France, le palais de TËlysée, la préfecture de police, le ministère de Tintérieur furent tour à tour discutés, puis abandonnés à raison de la surveillance trop active dont ils sont Tobjet.
:;ir» souvenirs
La deslrucliou d'une église semblait plus facik:' il fui aussi question du monument expialoirc.
Kulin on convint que, pour se faire la main.»] s allatiuerait d abord — je vous le donne al mille — à la statue de M. Thiers, récemmcBO inaugurée à Saint-Germain.
Les fêtes de Tinauguralion avaient d'ailleurs niipol»'"! latlenlion sur cette statue, et on se rap* pelle par quelle apostrophe indignée M. Olivier Pain avait proteste, au nom des vaincus de la (iOmmune, contre les louanges décernées au « sinistre vieillard ».
Avoir rêvé d'ensevelir la représentation nationale sous les ruines du palais législatif, et aboutir à briser une statue dans les environs de Paris, l'osl ressembler au liéron de la fable :
. . .Oui fut tout heureux cl tout aise Do rmioontrcr un limaron.
Nous étions bien loin des menaces proférées le l\\ mai 1881 par M"* Louise Michel dans le f,»^roiipo révolutionnaire du dix-huitième arrondissement, alors que, dans un élan irréfléchi, la « f,n*andc citoyenne » s'écriait :
c( Mais regardez donc ce qui se passe en Russie ; regardez le grand parti nihiliste, voyez ses
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membres qui savent si hardiment et si glorieusement mourir! Que ne faites-vous comme eux?
Manque-t-il donc de pioches pour creuser des souterrains, de dynamite pour faire sauter Paris, de pétrole pour tout incendier?
« Imitez les nihilistes, et je serai à votre tête ; alors seulement nous serons dignes de la liberté, nous pourrons la conquérir ; sur les débris d'une société pourrie qui craque de toutes parts et dont tout bon citoyen doit se débarrasser par le fer et le feu, nous établirons le nouveau monde social. »
Les compagnons partirent pour Saint- Germain emportant Imfernale machine : c'était une boite à sardines, remplie de fulmicoton et soigneusement enveloppée dans un mouchoir.
Je connaissais ce complot plein d'horreur ; je savais Theure du départ pour Saint-Germain ; je connaissais aussi Theurc du crime projeté.
Qu'allais-je faire?
11 fallait que Tacte fut consommé pour que la répression fut possible.
Je n'hésitai point à sacrifier le libérateur du territoire pour sauver le Palais-Bourbon.
Quand la nuit fut venue, les compagnons, se glissant dans Fombre à travers les arbres séculaires, arrivèrent jusqu'à la statue»
3i« SOUVENIRS
LapAle lueur de la lune éclairait le visage fc| vv vù'illard en bronze, qui, sous ses lunettes,! semblait regarder d'un air narquois les consp»' teui's.
L'un d'eux pla(*a la boîte à sardines surlesode de la statue, entre les pieds du fauteuil où M. Thiurs est assis.
Une longue mèche pendait le long du piédcsial. L'un des compagnons y mit le feu, tandis qno ses camarades, autour des arbres voisins, parsemaient le sol de proclamations révolutionnaires; puis, quand lo feu commença à monter lentement le long de la mèche, les compagnons s enfuiront à toutes jambes, jusqu'au bas de la colline ; et continuant leur course à travers la plaine, ils escaladèrent les barrières du chemin (le for.
Quand ils rentrèrent à Paris, ils attendirent avec impatience les nouvelles de Saint-Germain. Ils n'avaient pas assiste au spectacle des ruines qu'ils avaient faites ; ils n'en savaient pas retendue.
Ouello ne fut pas leur déception, lorsqu'ils apprlronl qu ils avaient tout au plus réussi àréveil- 1er quolques paisibles habitants de la silencieuse cilo de Saint-Germain !
La statue était intacte ; une large tache noire
à peine visible sur le bronze était la seule trace de lattentat.
Je connaissais les noms des conspirateurs :
j'avais voyagé avec eux, du moins par procuration ; j'avais tout vu, tout entendu, et l'occasion me paraissait bonne pour mettre la main sur ce nid de dynamiteurs.
J'examinai la question de droit. J'ouvris mon Code pénal ; la disposition applicable devait cire celle de l'article 237, ainsi conçu : « Quiconque auradétruil, abatlu, mutilé ou dégradé des monuments, statues et autres objets destinés à Futilité ou à la décoration publique, et élevés par l'autorité publique ou avec son autorisation, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à deux ans. et d'une amende de cent francs à cinq cents francs. »
Les compagnons n*avaient ni détruit, ni dégradé le libérateur du territoire « destiné à la décoration publique » ; ils s'étaient bornés à lui faire une tache sous son fauteuil, et j avais beau relire l'article 257, ce cas n'était pas prévu par le Code pénal.
— 11 y avait du moins la tentative, me direzvous.
Oui ; mais le maximim de la peine n'étant que de deux ans d'emprisonnement, nous étions
en matière correctioimelle, et, en celte maiièrej la tentative de délit n'est punissable qu'aulanll que la loi le dit formellement.
Les compagnons ne pouvaient être inquiétés:
tout au plus, aurais-je pu les faire condamner à quinze francs d'amende pour tapage nocturne.
J'estimai qu'il était préférable de ne pas leur montrer Tœil de la police et de continuer à les surveiller, assistant invisible à leurs conciliabules jusqu'au moment où il conviendrait d'éteindre la mèche... ou de l'éventer.
Mais cet avortement du grand complot amollil les courages, et les tentatives ne furent pas renouvelées.
Le socialiste Maiîa se rendait compte de reffol moral produit par ce coup manqué, lorsque, le 6 juillet 1881, dans la réunion du cercle révolutionnaire des cinquième et quinzième arrondissements, il déplorait l'insuccès du « fait de Saint- Germain ».
Il ajoutait :
« Le suffrage universel est la plus grande duperie du siècle. Ce n'est point par le vote, mais par l'action qu'il faut attaquer les gouvernants.
« Nous devons organiser une caisse formidable, car beaucoup de compagnons se dévoueraient s'ils savaient que derrière eux ils ne lais*
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sont pas dans la misero femmes et enfants. Ce n'est pas avec nos cotisations de deux sous par semaine que nous pourrons jamais les rassurer à cet égard.
« U y a une quantité de banquiers et de délenteurs de la fortune publique chez lesquels nous pourrions entrer par n'importe quel moyen pour nous approprier un ou plusieurs millions. Nous en serions quittes pour cinq ans de prison.
« Soyez sûrs qu'avec le levier de For, nous aurions bientôt renversé les dirigeants et accompli la Révolution. »
FIN DU PREMIER VOLl'ME
Pages,
Avant-propos 4