‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 4 sur 38 · EMILE AUGIER · texte numérisé non relu

EMILE AUGIER

Jean de Thommeray ? Au premier acte, Jean vit en famille dans le manoir de son père, au fond de la Bretagne, péchant, chassant en liberté, lorsque arrive la baronne de Montlouis, très belle, pleine de fougue et de fantaisie un peu perverse, qui s'amuse de ce jeune sauvage, lui inspire de l'amour, et finit par l'entraîner à Paris, où, assez rapidement, elle se donne à lui.

Puis, pour rendre plus aisées leurs relations, elle veut faire de Jean l'ami de son mari. Et telle était la scène de la rencontre :

— Mon ami, disait la baronne, je vous présente M. de Thommeray, le fils de votre vieil ami.

Le baron me tendait la main... Moi, j'étais resté sauvage au milieu des complaisances parisiennes. Devant la main qui m'était tendue, j'hésitais...

— Mais donnez-lui donc la main, me criait Augier, de la salle.

— Mais, c'est que je ne peux pas...

— Voyons... donnez-lui la main, monsieur, répétait Augier.

— Dans la situation où je suis, dis-je, il me semble...

— Ah ! je vous en prie, monsieur!...

voyons... Tendez-lui la main... Vous ne savez pas tendre la main ?. . . Comme ça ?.. .

iio SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN

Emile Augier vint sur la scène et me tendit la main. Je la lui serrai :

— C'est cela, dit-il.

— Mais, c'est moi qui serre la main de M. Augier et j'en suis très fier et très heureux. Mais, si je suis Jean de ïhommeray, j'arrive de ma province tout imbu de traditions familiales, et lorsque brusquement le mari de ma maîtresse me tend la main... Je voudrais comprendre ce qui se passe en moi...

— Je ne vous demande pas de comprendre, mon ami. Je vous demande d'exécuter.

— Oh ! Je n'ai pas assez de talent pour imiter un geste que je ne comprends pas.. .

Deux jours après le Figaro insérait un écho racontant la discussion, et imaginant de toutes pièces une phrase d'Emile Augier à moi adressée : « Vous avez trop de génie et pas assez de talent. »

Navré, je demandai à Augier ce que je devais faire.... Démentir?...

— Cela n'a aucune importance, me dit Augier. Et puis, ne démentez jamais. Les journalistes auront toujours le dernier mot...

Je suivis son conseil.

Voilà exactement la portée de mes discussions avec Emile Augier. Plus tard, je lui demandai un jour l'autorisation de jouer un

EMILE AUGIER m

acte en vers de lui : Le Joueur de flûte, que j'avais interprété en province.

— C'est une mauvaise pièce, me dit-il.

— Je ne suis pas de votre avis.

— Naturellement.

— Laissez-moi tout de même la jouer.

— Soit. Mais je n'assisterai pas aux répétitions...

Voilà exactement ce qui put donner lieu aux racontars indiqués plus haut.

Après Jean de Thofnnieray, je jouai Orosmane, le 6 août 1874. J'avais tenté de faire entrer dans ce rôle, plus ou moins de vive force, toute la sauvagerie et toute la violence d'Othello, de sorte que ce ne fut point tout à fait la Zaïre de Voltaire, que je jouai, mais en quelque manière, une Zaïre de Shakespeare, ou tout au moins vue à travers Shakespeare. Sarah fut admirable dans le rôle de Zaïre. J'eus du succès. On écrivit que je semblais, descendu de sa toile, un Arabe de Regnault, de Fromentin ou de Decamps... seulement plus tard, lorsque j'eus à interpréter Othello, je m'aperçus que j'avais un peu épuisé le sujet en jouant Orosmane, et ne pus éviter qu'on trouvât une certaine ressemblance entre les deux héros.

Page 1