‹ Souvenirs d'un vieux RomainChapitre 4 sur 16 · LES IMAGES DU PALAIS FARNÈSE · texte numérisé non relu

LES IMAGES DU PALAIS FARNÈSE

UAND l'heureuse bande romaine de ma jeunesse franchissait le portone majestueux du Palais Farnèse, déjà protégé du drapeau français, chacun de nous y faisait entrer par l'imagination la noble compagnie de son travail. Ceux qui nourrissaient leurs studieuses matinées vaticanes de bulles du trecento nous amenaient, du fond du moyen âge, des figures sévères, quelquefois assez renfrognées. Les miennes paraissaient plus souriantes : elles évoquaient la science ardente des humanistes, la révélation enchantée de l'art antique par les fouilles de la Renaissance, et la vivante latinité des poètes nés au

temps du Sanzio pour éterniser avec lui la beauté parfaite de leurs dames. Mes fantômes avaient cet attrait de s'accorder à merveille avec notre palais, puisque ces gens l'avaient habité ou fréquenté assidûment, au temps des grands cardinaux Farnèse, alors que s'achevait, sous les yeux émerveillés des Romains, l'édifice de San Gallo, de Vignole et de Michel-Ange.

Aujourd'hui, s'il m'advient de gravir, d'un pied moins alerte, le large escalier cardinalice fait pour le pas des vieux prélats, il me semble que monte à mes côtés une autre ombre familière. C'est un jeune garçon de chez nous, à l'œil clair, à l'air dégagé, dont les membres souples sont à l'aise dans cette cape de laine noire, que nous fûmes les derniers Français à porter. Je sais où va ce gai pensionnaire de Monsieur Natoire^ ayant sous le bras le grand carton de l'Académie de France. L'ami Frago se hâte vers ses chers Carrache. Chaque matin, son crayon consciencieux est aux prises avec VEnlèvement de Ganymède, Y Histoire d'Europe et les belles académies assises sur les feints entablements ; pour se récréer, il croque à l'aquarelle la bacchante qui danse au tambourin, le faune qu'un Amour mutin renverse par les cornes. Parfois le troublent, il est vrai, les arômes du printemps romain qui entrent par les fenêtres du côté du Tibre ; son regard se distrait et fuit vers les délicates lignes de pins parasols, dont se couronne le Janicule... Cela arrive encore, j'imagine, aux jeunes hommes laborieux qui feuillettent, à l'étage au

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dessus, le GaîHa christiana ou le Corpus Inscriptionum, sous la houlette illustre de M^' Duchesne.

La France, qui eut de tout temps au Palais Farnèse ses entrées favorisées, en fit, au xyiii*" siècle, profiter surtout SCS artistes. L'ambassadeur de S. M. le roi des Deux-Siciles ne refusait jamais à ceux que Louis XV et Louis XVI entretenaient à Rome de travailler librement dans la célèbre Galerie. Leurs études y étaient fructueuses. Nos meilleurs peintres sont venus dessiner ou peindre devant cette brillante mythologie des Métamorphoses d'Ovide et tous ont reçu du chef-d'œuvre des Bolonais les leçons de la composition et du décor.

Les Italiens (et combien de nos compatriotes !) ignorent les souvenirs de l'art français à Rome. Ils passent indifférents devant ce Palais Salviati au Corso, qui fut le Palais de Nevers (Mancini) et abrita plus d'un demi-siècle l'Académie fondée par Louis XIV et Colbert, que la Villa Médicis continue. Ce fut la grande époque de l'institution. L'élite de nos maîtres d'alors a vécu au Palais Mancini et les plus illustres ont tiré profit de ce séjour. Songeons à Pigalle et à Pajou, à Caffiéri et à Houdon, à Fragonard et à David. En face fut longtemps la boutique de Piranèse, fort aimé de nos écoliers ; il a gravé souvent sur ses cuivres : Dirimpetto ail' Accademia di Francia. Aucune inscription ne rappelle aujourd'hui l'honneur de ces deux maisons. Celle qu'on propose ici avec modestie ferait

peut-être s'arrêter quelques instants le passant de la rue bruyante :

NEL SECOLO XVIII IN QUESTO PALAZZO GIA MANCINI ROMA EDUCAVA IL FIORE DE! IMTTORI, SCULTORI ED ARCHITETTI DI FRANCIA.

Ces gloires ont eu une postérité, souvent digne d'elles. Mon vieil ami Denys Puech aimera sans doute faire placer au Palais Salviati la plaque de marbre qui commémorera, en peu de paroles, tant de renommées.

La France n'a plus le Palais Mancini. Elle a, depuis dix ans, le Palais Farnèse. Ne soyons pas médiocrement fiers de posséder dans Rome, avec la plus belle villa, le plus beau palais. Les « grands appartements du Roi » à l'ancienne Académie s'y retrouvent sous une autre forme, qui ne fait pas moins valoir l'art de notre passé. Il s'est installé le plus naturellement du monde sous les puissants plafonds de bois sculpté où semblait l'appeler la fleur de lis des Farnèse. Les tentures de nos Gobelins voisinent en perfection avec la Galerie des Carrache, tant étudiée par nos artistes. Louis XIV trouverait même, en cette prise de possession, un supplément de réparation à l'arquebusade de la garde corse qui offensa le duc de Créqui, son ambassadeur, au balcon de ce palais. De nos jours, sur

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ce même balcon, M. Camille Barrère fut largement acclamé du peuple romain; applaudissons-le plus discrètement pour avoir su, parmi tant d'autres services rendus au pays, saisir au passage cet héritage magnifique.

Le pape des Farnèse est Paul III, dont l'écusson aux six fleurs de lis apparaît si souvent dans la vieille Rome. Titien a fait de lui cet éloquent portrait qui fut payé d'une abbaye pour son fils. Il a immortalisé en camail et en surplis un vieillard au corps amaigri, au dos voûté, aux mains osseuses, aux lèvres minces perdues dans la longue barbe, dont le regard froid et désabusé ne semble plus s'intéresser qu'à deviner le jeu des passions humaines. Cependant, l'activité de ce Pape a été grande et son règne fut réparateur. Il succédait à Clément VII, qui laissa Rome tomber aux mains des lansquenets du connétable de Bourbon et assista impuissant, des fenêtres du Château Saint-Ange, à l'horrible sac de 1527. Paul III rendit à la tiare son prestige parmi les nations que la « peste germanique » n'atteignait pas ; il limita la propagation de l'hérésie, gouverna l'Église avec zèle et fit entrer dans le Sacré- Collège ce qu'elle compta de plus digne et de plus pur, Sadolet, Pôle, Carafî'a, Contarini. Il reprit aussi, à l'égard des artistes, les traditions de Sixte IV et de Jules II. Alors que Léon X, le Médicis séduisant et frivole, n'avait eu qu'à se servir pour sa gloire de l'équipe prodigieuse embauchée par Jules II au service de la papauté, Paul III dut faire des

choix personnels pour soutenir ses vastes desseins, et il s'y montra l'égal des princes les mieux avisés.

C'est le plan adopté par lui qui a donné à Rome, encore médiévale avant son règne, cet aspect de capitale infiniment noble que le seicento a mené à sa perfection et qui a ébloui nos pères. Il a créé le Corso et conçu l'ordonnance de la place du Capitole. L'Italie, épuisée par le plus mémorable effort de génie qu'ait fourni une nation, ne produisait plus beaucoup de créateurs de premier rang ; Paul III ne manqua pas de faire travailler Michel- Ange et Titien ; le Vatican lui doit le Jugement de la Sixtine,la Salle royale et la Chapelle Pauline. Graveurs, ciseleurs, orfèvres, joailliers, retrouvèrent des commandes importantes; l'art même de la miniature jeta pour la chapelle pontificale son dernier éclat, grâce à Giulio Clovio et à son émule, maître Vincent Raymond, du diocèse de Lodève.

Parmi les œuvres de ce beau règne, une des principales est notre palais. Paul III Ta fait commencer, étant cardinal, pour remplacer une habitation achetée au bord du Tibre, dans le quartier populaire du « Campo dei fiori ». Ayant vécu lui-même au Palais San Giorgio (Chancellerie) parfait modèle du palais romain à l'époque de Raphaël et de Bramante, il a voulu créer pour la génération suivante un type plus grandiose encore et d'un art plus somptueux. Des achats successifs étendent d'abord les propriétés des Farnèse, permettent d'abattre des maisons par centaines, d'ouvrir des rues nouvelles, annonçant à cette

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région déshéritée qu'elle va être dotée d'une merveille. On établit enfin la place au fond de laquelle Antonio da San Gallo le jeune édifie lentement la façade aux robustes bossages. L'architecte a retrouvé des substructions anciennes et semble avoir posé ses murs sur le plan d'une riche maison de l'époque impériale. Il a été autorisé à puiser des matériaux dans les débris de constructions antiques, qui encombrent partout la vieille ville impatiente de se rajeunir; mais c'est légende qu'il ait touché au Colisée et contribué à la dispersion de ces pierres vénérables. Cet âge de reconstruction générale, si peu favorable à la conservation des monuments, a respecté du moins l'amphithéâtre des martyrs.

San Gallo compte bien terminer seul une œuvre qui fera sa gloire, comme celle du pontife. Mais voici que le Pape, par une volonté qui nous semble à tort despotique, impose à son architecte une collaboration inattendue. Pour achever les façades où s'aligne déjà la deuxième rangée des fenêtres, il rêve d'une corniche colossale et, bien que San Gallo Tait préparée, il lui plaît de la demander à un autre. Dans une sorte de concours sont appelés Perino del Vaga, Fra Sebastiano del Piombo, Michelangelo Buonarroti, jusqu'au jeune Vasari, qui se contente d'apporter au Vatican le dessin de son maître. C'est lui qui a conté cette anecdote, où la sûreté du goût de Paul III justifie un geste d'apparence discourtoise : « Tous les dessins ayant été présentés au Pape, Sa Sainteté les considéra longuement,

les loua tous comme fort ingénieux et fort beaux, mais celui du divin Michel-Ange plus que les autres. Ceci ne ne se passait pas sans que messer Antonio en ressentît du dépit; cette manière de procéder du Pape ne lui plaisait guère, et il aurait voulu tout diriger à sa guise... » C'est au temps du cardinal Ranuce que la puissante corniche fleurdelisée vint couronner la majesté architecturale du palais et donner à ces masses de pierre l'accent souverain.

La loggia haute, qui regarde vers le Tibre, porte l'inscription d'achèvement définitif en 1589 :

ALEX. GARD. FARNESIVS VlCECAN.

EPISCOPVS OSTIENSIS AEDES A PAVLO 111. PONT. MAX.

ANTE PÛNTIFICATVM INCHOATAS PERFECIT AN. MDXXCIX.

Le cardinal Alexandre, vice-chancelier de l'Église, est la plus haute gloire de la Casa Farnese et son plus munificent bâtisseur. Il a construit le château de Caprarola et l'église du Gesù, acquis la villa Chigi, qui s'appela depuis la Farnésine, créé les jardins du Palatin, dont nous avons vu encore les derniers vestiges. Il a fait revivre, en faveur des arts, les prodigalités des grands prélats ; mais elles ne purent s'adresser qu'aux élèves de Michel-Ange, les Délia Porta, les Zuccari, Daniel de Volterra. Il entretint « le prince des miniaturistes », Clovio, qui logea au Palais Farnèse et y mourut. Plus tard, son neveu, le cardinal

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Odoardo, y appellera pour les dernières décorations les Carrache et le Dominiquin. L'œuvre principale qu'y accomplit Alexandre fut d'accroître les collections et de donner sa distribution définitive au plus beau trésor d'art possédé par Rome hors des palais pontificaux.

Le palais se glorifiait alors d'un honneur qu'il a perdu. Les guides du temps le signalaient aux étrangers comme un véritable musée d'antiques ; il était, parmi tant d'autres, le plus abondant et le plus riche en œuvres rares. Paul III avait commencé à les réunir. Il tira de l'amas de décombres, qu'étaient alors les Thermes de Caracalla, des pièces considérables comme VHeraik et le Taureau Farnèse. Alexandre choisissait le meilleur des trouvailles de marbres, bronzes, vases, médailles, que livrait chaque jour le sol prodigue de Rome. Il se proposait de faire de ces collections « une école publique », ce que nous appellerions de nos jours un établissement scientifique. Il imposa à ses héritiers, par un testament très précis, de les conserver intactes dans ce décor qui les présentait si bien. Les Bourbons de Naples, héritiers des Farnèse en 1731, durent à la complaisance d'un pape la facilité d'éluder ces prescriptions ; ils y gagnèrent peu, puisqu'au siècle dernier l'Etat italien, devenu maître de Naples, leur reprit les trésors qu'ils y avaient transportés.

La sagesse semble dicter les actes d'Alexandre Farnèse. Cet homme d'Etat, associé au gouvernement de l'Eglise, apparaît comme un des chefs les plus éclairés de la Rome

nouvelle, qui se purifie et se dépaganise après le concile de Trente. Sa jeunesse passée à la cour de Parme l'a préparé à la vie du monde et au maniement des affaires humaines. Il a laissé en France, où Henri II et Catherine de Médicis lui firent fête à Fontainebleau, le souvenir d'un négociateur d'expérience et d'un grand seigneur accompli. A Rome, sa cour rappelle celle des brillants cardinaux de Léon X ; mais les savants ne l'intéressent pas moins que les artistes. Il appuie de ses conseils et soutient de sa fortune les érudits qui renouvellent, par de plus sûres méthodes, la connaissance de l'Antiquité et les études ecclésiastiques. Elevé par Pier Vettori et par Amaseo, il a gardé l'habitude de s'entourer des meilleurs esprits. Annibal Caro, qui passe pour grand poète, Marcello Cervini, un docteur et un saint, sont parmi ses secrétaires. Ce dernier est devenu le pape Marcel II, que la chrétienté a dû pleurer trop vite et pour qui Palestrina a composé l'admirable messe.

C'est autour du cardinal Farnèse que se groupe de préférence l'élite de l'intelligence romaine. Il tient son cercle à la Chancellerie, plus tard au palais de son nom, et, pendant l'été, le somptueux Caprarola réunit autour de lui toutes les lumières de la famiglia. Il n'y a que des prélats, des moines et des chanoines, mais tous touchés du souffle de la Renaissance. J'ai feuilleté les correspondances qui mentionnent leurs entretiens. Doctes ou plaisantes, elles révèlent une société charmante, quoique privée de l'agrément des femmes. Le grave historien Panvinio, pour se délasser

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de ses recherches sur la chronologie des anciens, combine les inscriptions des fresques où Zuccari célèbre les gloires des Farnèse ; Lorenzo Gambara, le Brescian, auteur d'un poème sur Christophe Colomb, décrit en vers latins les palais et les tableaux du cardinal ; Latino Latini aiguise des épigrammes, que son nom lui interdit d'écrire en langue « vulgaire » ; Guido Lolgi raconte ses séjours en France, l'évêque Agustin, ses voyages en Espagne et en Sicile ; le frère servite Ottavio Bagatto égaie la compagnie par ses saillies et sa bonne humeur ; enfin Fulvio Orsini, l'archéologue le plus complet de l'époque, le bibliophile sans pareil et le maître incontesté de toute science romaine, expose avec clarté les questions qui préoccupent le monde érudit; il a le dernier mot sur la valeur des fouilles et des découvertes.

Bibliothécaire attitré des cardinaux Farnèse, Orsini est logé au second étage du palais. C'est là qu'il a classé leurs inscriptions, médailles, pierres gravées, et qu'il prépare, parmi tant d'ouvrages divers, ceux qui feront de lui le créateur des études iconographiques. Bientôt, aux collections qu'il administre viennent s'adjoindre celles qu'il forme de ses propres deniers et qu'il lègue d'avance, par reconnaissance, à ses protecteurs. Les œuvres d'art de son temps lui font une fort belle galerie de peintures et de dessins. Dans les chambres qu'il habite et qui continuent la bibliothèque du cardinal Farnèse, on voit la grande esquisse du Jugement dernier, qu'il a payée cent écus d'or, vingt autres

morceaux de la main de Michel- Ange, des ouvrages de Raphaël^ de Bellini^ de Titien. Sa bibliothèque personnelle, qu'il destine à enrichir la Vaticane, a plus de manuscrits précieux que celle de son maître, et il aime faire aux mêmes visiteurs les honneurs de l'une et de l'autre. Toute cette partie du palais est celle qu'occupe aujourd'hui l'École française. J'ai souvent pensé, dans ces grandes salles claires et paisibles, qui dominent de haut le bruit de la ville, aux recherches et aux réunions des savants romains d'autrefois. Il plaît que ces lieux honorés par eux n'aient pas cessé d'être voués a l'étude et au travail.

Fulvio Orsini a fait accueil à beaucoup de Français en voyage, à l'ambassadeur Paul de Poix, au futur historien De Thou, à Térudit Claude Dupuy, et sans nul doute à ce grand curieux de Montaigne. Il fréquentait Muret, ancien ami de Ronsard, professeur réputé au Collège Romain. Depuis sa jeunesse, nos compatriotes le connaissaient. N'avait-il pas été lié avec un poète de renom qui lui dédiait de beaux sonnets en notre langue ? C'est sans doute à YUrsinus, qui écrira un jour sur les Familiae Romanae, que s'adresse Joachim du Bellay, lorsqu'il se plaint, dans les Regrets, de l'accès difficile du Vatican ou lorsqu'il s'ébahit de la majesté retentissante des prénoms d'Italie, souvent mal justifiée par qui les porte :

Ursin, quand j'oy nommer de ces vieux noms Romains, De ces beaux noms cogneus de l'Inde jusqu'au More, Non les grands seulement, mais les moindres encore...

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Mais Joachim a habité le Palais Farnèse, et c'est le plus précieux souvenir que je puisse introduire dans la chronique de l'illustre demeure. Le meilleur poète français qui ait vécu à Rome avant René a commencé dans ces murs son immortel recueil. Le fait, ignoré jusqu'à présent, ressort d'une correspondance privée des Farnèse, dépouillée par M. Lucien Romier pour les Mélanges de l'Ecole française. L'excellent historien a oublié d'y voir notre poète; il n'en mérite pas moins nos remerciements.

Lorsque le cardinal Jean du Bellay, désigné par Henri II comme « protecteur des affaires de France » auprès du Pape, partit, le 13 avril 1553, de Paris ou plutôt de son « beau lieu » de Saint-Maur-les-Fossés, il emmenait avec lui son cousin Joachim. Etait-ce en qualité de secrétaire, de trésorier de sa maison, ou de gentilhomme suivant, chargé de l'assister dans les cérémonies ? Il n'importe ; Joachim fut l'homme des missions de confiance, le collaborateur intime étroitement attaché à la personne de son maître et parent. Le cardinal avait dans le Sacré-Collège une situation considérable, même avant d'en être le doyen. En ses précédents séjours, il avait logé au Palais des Saints- Apôtres, devant lequel se déroula la fête fameuse racontée par Rabelais. Il songea, dès son retour, à une demeure qui fût à lui et qu il voulait fastueuse et raffinée. Il choisit les Thermes de Dioclétien, sur le Viminal, dans une partie de la ville à peu près inhabitée, où rien ne gênait sa fantaisie.

A travers les débris antiques, il fit tracer de vastes jardins, planta des cyprès et des citronniers, réunit dans le casino et les allées près de deux cents précieux morceaux de sculpture. Beaucoup de vers des Antiquités de Rome sont nés parmi ces immenses ruines, dont Pétrarque au siècle de Rienzi avait exploré la masse imposante, où Michel- Ange dessinait le cloître des Chartreux et leur grande église, et qui surent émouvoir à son tour l'imagination du poète de France qui les habita. Mais comment l'y chercher aujourd'hui sur cette Pia^:{a délie Terme, où des tramways tournent sans fin, devant une gare ! Nulle part n'est plus sensible cette continuelle défiguration du passé, que Joachim du Bellay exprimait déjà pour son temps, quand il rappelait ses promenades :

Où que je tourne l'œil, soit vers le Capitole, Vers les baings d'Antonin ou Dioclétien, Et si quelque œuvre encor dure plus ancien De la porte sainct Pol jusques à Ponte-Mole...

L'installation du cardinal prit un long délai, et l'on ne sait quand il entra en possession de ces Horti Bellaiani, au milieu desquels il devait mourir, et qui témoignèrent après lui du goût et de la magnificence d'un grand prélat français. Au printemps de l'année 1555, qui vit le conclave de Marcel II, dont Joachim a célébré les vertus, Jean du Bellay occupait un palais dans la Cité Léonine, et y dictait son testament. On aimerait à en connaître l'emplace-

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ment, car c'est là sans doute que Joachim a vécu le plus longtemps, et qu'il a le mieux observé, avec son ami Olivier de Magny, tous ces tableaux de mœurs esquissés côte à côte dans les Soupirs de l'un et les Regrets de l'autre. Mais nous pouvons ailleurs saisir sa présence en un lieu précis, car la première habitation du cardinal du Bellay revenant à Rome ne fut autre que le Palais Farnèse.

L'hospitalité du jeune cardinal Alexandre se trouva agréable au confrère éminent avec qui le liaient l'amitié et l'exacte conformité des goûts. Ce fut en même temps une marque de déférence envers le représentant ecclésiastique de ce roi de France, dont l'Italien payait la faveur profitable par des envois d'œuvres d'art et d' «antiquailles ». Même accueil eût été fait à l'ambassadeur Lanssac, qui montrait aussi « grand désir d'habiter le nouveau palais Farnèse », s'il n'eût trouvé trop étroites les chambres offertes par Marguerite de Parme. Les cardinaux s'entendirent plus aisément, Farnèse ayant proposé à Jean du Bellay l'usage du premier étage, qui était le sien. Le 22 avril 1553, d'Avignon, où il résidait comme légat, il ordonnait au majordome de mettre le palais à la disposition de l'hôte illustre et de lui procurer toutes les commodités. Le 22 juin, celui-ci y descendait, avec son service familier; une partie de ses domestiques trouvant place à la Chancellerie.

Sept jours après l'arrivée, partaient de Rome ses remerciements : « Monseigneur, je pourrais chercher toutes les

cérémonies du monde pour vous mercier de tant de courtoisies et honnêtetés que je reçois ici chacun jour de vous, par la main des vôtres, avant qu'elles fussent suffisantes ; par quoi me vaut mieux les laisser que trop froidement y entrer. Bien vous puis-je assurer s'il était quelque jour en mon pouvoir d'en faire la revanche, je ne m'y épargnerais pas. » Il s'offrait, en attendant, à faire achever une belle cheminée que Farnèse destinait au connétable de Montmorency. Ce billet a-t-il été dicté à notre Joachim ? Il serait facile de s'en assurer, en vérifiant l'écriture aux Archives de Naples. En tout cas, le poète venait d'arriver avec son cardinal dans cette maison magnifique, quoique inachevée, où il prit d'abord contact avec la vie romaine :

Nouveau venu qui clierclie Rome en Rome Et rien de Rome en Rome n'aperçois...

Joachim vit donc poursuivre sous ses yeux les travaux de l'immense demeure ; il dut connaître les idées des architectes^ les projets des décorateurs ; il rencontra certainement Michel-Ange, qu'il nomme dans les Regrets et à qui un jour il comparera Ronsard. Quelle signification prennent des vers des Antiquités, quand on peut les croire inspirés par Tune des plus grandes constructions dont se bâtissait la ville de la Renaissance :

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Toy qui de Rome esmerveillé contemples L'antique orgueil qui menassoit les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples,

luge, en voyant ces ruines si amples, Ce qu'a rongé le temps injurieux, Puisqu'aux ouvriers les plus industrieux Ces vieux fragmens encor servent d'exemples.

Regarde après, comme de jour en jour Rome fouillant son antique séjour Se rebastit de tant d'oeuvres divines :

Tu jugeras que le dœmon Romain S'efforce encor d'une fatale main Ressusciter ces poudreuses ruines.

Et quel profil d'architecture michelangelesque nous apparaîtra, quand nous redirons le sonnet d'Ulysse :

Plus me plaist le séjour qu'ont basti mes ayeux Que des palais Romains le front audacieux...

Les quatre longues années d'exil, qui furent sur la fin si attristées, ont débuté au Palais Farnèse, où il nous sera cher de l'évoquer. Puisque l'Angevin méditatif et observateur, qui a goûté les deux Rome et tant médit de la nouvelle, a connu ici les premiers enthousiasmes, avec les premières désillusions, c'est bien lui désormais que plusieurs d'entre nous auront pour compagnon élu parmi les ombres.

Ne souhaiterait-on pas davantage ? Le jour où le comte Primoli gravera sur son palais aimé des Muses, en face de VAlber^o dtïï Orso, le souvenir du voisinage de Montaigne, il plairait de lire en même temps une autre inscription sous le portique de la maison de France. On pourrait la rêver ainsi :

DANS CE PALAIS JOACHIM DU BELLAY HOTE DU CARDINAL ALEXANDRE FARNÈSE A COMMENCÉ LES ANTIQUITES DE ROME

ET LES REGRETS POUR l'honneur DES LETTRES FRANÇAISES.

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