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274 VOYAGE DAMS LE THIBËT.
honneurs mililaires à Ly-Kouo-Ngan. Ou n'en fil ni plus ni moins que s*il eût été en vie. Quand le cercueil passa, tous les soldats fléchirent le genou et s'écrièrent : c Au tou-sse Ly-Kouo-Ngan, la chétive garnison de Lilhang, salut et prospérité... » Le petit mandarin à globule blanc, qui était devenu notre conducteur, rendit le salut à la garnison au nom du défunt. Ce nouveau chef de la caravane était un Chinois d'origine musulmane. On ne trouvait dans toute sa personne rien qui parût tenir le moins du monde du beau type de ses ancêtres : son corps mince et rabougri, sa figure pointue et goguenarde, sa voix de fausset, son étourderie, tout contribuait à lui donner la tournure d'un petit garçon de boutique, mais pas du tout celle d'un mandarin militaire. Il était prodigieux en fait de bavardage. Le premier jour il nous amusa assez; mais il ne tarda pas à nous être à charge. Il se croyait obligé, eu sa qualité de musulman, de nous parler à tout propos de l'Arabie et de ses chevaux qui se vendent leur pesant d'or, de Mahomet et de son fameux sabre qui coupait les métaux , de la Mecque et de ses remparts en bronze.
Depuis Lilhang jusqu'à ra-rsien-Lou^ ville frontière de Chine, on ne compte que six cents lis, qui se divisent en huit étapes. Nous trouvâmes la fin de cette affreuse roule du Thibet en tout semblable^ à son milieu et à son commencement. Nous avions beau franchir des montagnes, nous en trouvions toujours de nouvelles devant nous : montagnes toujours d'un aspect menaçant, toujours couvertes de neiges el semées de précipices. La température n'avait pgis subi non plus un changement sensible. Il nous semblait
que, depuis notre départ de Lha-Ssa, nous ne faisions que nous mouvoir dans un même cercle. Cependant, à mesure que nous avancions, les villages devenaient plus fréquents, sans pourtant rien perdre de leur style thibétain. Le plus imporlanl de ces villages est Ma^'ian- Dsoung^ où quelques marchands chinois tiennent des magasins pour approvisionner les caravanes. A une journée de Makian-Dsoung, on passe en bateau le Ya- Loung-Kiang , rivière large et rapide. Sa source est aux pieds des monts Bayen-Kharat, tout près de celle du fleuve Jaune. Elle se réunit au Kin*Cha-Kiang,dans la province du Sse-Tchouen. D*après les traditions du pays, les bords du Ya-Loung-Kiang auraient été le premier berceau de la nation thibétaine.
Pendant que nous passions le Ya-Loung-Kiang en bateau, un berger traversait la même rivière sur un pont uniquement composé d'un gros câble en peau d'yak, fortement tendu d'un borda Tautre. Une espèce d'étrieren bois était suspendu, par une solide lanière, à une poulie mobile sur le câble. Le berger n'eut qu'à se placer à la renverse sous ce pont étrange, en appuyant les pieds sur l'étrier et en se cramponnant au câble de ses deux mains; ensuite il tira le câble par petits coups, et le poids du corps faisant avancer la poulie, il arriva de l'autre côté en peu de temps. Ces ponts sont assez répandus dans le Thibet; ils sont trèscommodes pour traverser les torrents et les précipices, mais il faut être habitué à s'en servir. Nous n'avons jamais osé nous y aventurer. Les ponts en chaînes de fer sont aussi très en usage, surtout dans les provinces d'Oueï et de Dzang. Pour les construire, on fixe sur les deux bords de la rivière autant de cram-
pons eo fer qu'on veut tendre de chaînes; on place ensuite sur les chaînes des planches qu*on recouvre quelquefois d'une couche de terre. Comme ces |>onts sont extrêmement élastiques, on a le soin de les garnir de garde-fous.
En&n nous arrivâmes sains et saufs aux fronlièi-es de la Chine» où le climat du Tbibet nous fit de bien froids adieux. En traversant la montagne qui précède la ville de Ta-Tsien-Lou, nous fûmes presque ensevelis sous la neige, tant elle tombait épaisse et abondante. Elle nous accompagna jusque dans la vallée où est bâtie la ville chinoise , qui nous reçut avec une pluie battante. C'était dans les premiers jours du mois de juin 1846. Il y avait près de trois mois que nous étions partis de Lba-Ssa; d'après l'Itinéraire chinois, nous avions parcouru cinq mille cinquante lis.
Ta-Tsien-Lou signifie la forge des flèches; ce nom a été donné à la ville, parce que, l'an t234de notre ère, le général Wou-Heou, en dirigeant son armée contre les pays méridionaux, envoya un de ses lieutenants pour y établir une forge de flèches. Cette contrée a tour à tour appartenu aux Thibétains el aux Chinois; depuis une centaine d'années, elle est considérée comme partie intégrante de l'empire.
« Les murs et les fortifications de Ta-Tsien-Lou , « dit l'Itinéraire chinois, sont en pierre de taille. Des < Chinois et des Thibétains y habitent mêlés ensemc ble. C'est par là que les officiers et les corps de trou- « pes qu'on envoie au Thibet sortent de la Chine, li « y passe aussi une grande quantité de thé qui vient c de la Chine (et qui est destiné à alimenter les pro-
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€ vinces du Thibel; c'est à Ta-Tsien-Lou que se lient c la principale foire de thé...
c Quoique les babitants de ce canton soient très- « adonnés à la croyance de Bouddha, ils cherchent à « faire de petits profils; cependant ils sont sincères et c justes, et se montrent soumis et obéissants, de sorte « que rien, même la mort, ne peut changer leur bonne « disposition naturelle. Comme ils sont depuis longc temps accoutumés au gouvernement chinois, ils y « sont d'autant plus attachés. »
Nous nous reposâmes trois jours à Ta-Tsien-Lou. Pendant ce temps, nous eûmes à nous quereller plusieurs fois par jour avec le principal mandarin du lieu, qui ne voulait pas consentir à nous faire continuer notre route en palanquin. Il dut pourtant en passer par là; car nous ne pouvions pas même supporter l'idée d'aller encore à cheval. Nos jambes avaient enfourché tant de chevaux de tout âge, de toute grandeur, de toute couleur et de tonte qualité, qu'elles n'en voulaient plus; elles aspiraient irrésistiblement a s'étendre en paix dans un palanquin. Cela leur fui accordé, grâce à la persévérance et à l'énergie de nos réclamations.
L'escorte thibétaine, qui nous avait accompagnés si fidèlement pendant cette longue et pénible roule, s'en relourna après deux jours de repos. Nous remîmes au lama Dshiamdchang une lettre pour le régent, dans laquelle nous le remerciâmes de nous avoir donné une escorte si dévouée, et qui n'avait cessé de nous faire souvenir, tous les jours de notre voyage, des bons traitements que nous avions reçus à Lha-Ssa. En nous
séparant de ces bons Thibétains, nous ne pûmes nous
empêcher de verser des larmes; car inseosiblemenl, et comme à notre insu, il s*étail formé entre nous des liens qu*il était bien pénible de rompre. Le lama Dshiaindcbang nous dit en secret qu'il était chargé de nous rappeler, au moment de nous quitter, la promesse que nous avions faite au régent. Il nous demanda si Ton pouvait compter de nous revoir à Lha-Ssa. Nous lui répondîmes que oui; car à cette époque nous étions bien loin de prévoir de quelle nature seraient les obstacles qui s'opposeraient à notre rentrée dans le Thibef .
Le lendemain, à TauCe du jour, nous entrâmes dans nos palanquins, et nous fûmes portés au\ frais du trésor public jusqu'à la capitale de la province du Sse- Tcbouen, où, par ordre de l'empereur, nous devions subir un jugement solennel par-devant les grands mandarins du céleste empire.