II
Sur ce pian abrupt, des couches de rochers plus dures ont résisté davantage à la désagrégation, qui est le lent résultat du temps, et se projettent en saillie à plus de deux cents pieds au-dessus de votre tête. Sur ces corniches, si étroites, que d'en bas l'on ne supposerait jamais que le pied de l'homme pût y trouver place, des antilopes sauteuses passent avec la rapidité de l'éclair, bondissent d'aspérité en aspérité, s'arrêtant quelque- Tois brusquement, les quatre pieds sur i'aréte d'une dent de roche qui surplombe, pour arracher un bourgeon aux arbrisseaux que le vent a semés dans les crevasses.
Au-dessus, la forêt laisse pendre çà et là quelque arbre géant, dont les racines, dénudées par les pluies, ont fléchi sous l'effort des tempêtes. Sur beaucoup de points, des clematis, des momordica makhourUf dont on voit briller les grandes fleurs au milieu d'un vigoureux feuillage qui rappelle celai de la vigne, s'amarrentauxarbres les plus rapprochés du bord du précipice et s'abandonnent à l'abîme, dont elles tapissent les flancs d'une draperie verte.
Les fllets d'eau, qu'une rainure amène de l'étage supérieur des montagnes, s'élancent dans le gouffre en se ployant comme la moitié d'une ogive gothique, et tombent, les uns^n une colonnettede cristal, les autres eu un éventail transparent, dans
un bassin où l'eau blanchit en écume. Des aigles tournoieDt au-dessus de la crevasse, et, du haut de son aire, le faucon sacré de l'ancienne Ëgyple pousse de loin en loin une aigre clameur, qui, ici, est toujours la voix de Dieu, puisqu'elle est considérée par le Bédouin comme un heureux présage.
Si, au lieu de suivre le fond de la gorge pour arriver à Aïn-Âbba, — c'est ainsi que se nomme cette belle chute, — on prend par la montagne, le paysage prend un caractère de grandeur, de magnificence que je ne saurais dire. Alors, vous voyez la forêt monter derrière vous jusqu'aux cimes granitiques du Bahr-Nagach, par un plan rapide, sur lequel des. rangées de montagnes, de plus en plus hautes, dessinent leurs gigantesques gradins. A vos pieds s'ouvre la crevasse, pleine de ténèbres, voilée qu'elle est par un nuage de poussière d'eau, dans lequel se croisent en tous seas les courbes de mille arcs-en-ciel.
Sur l'autre revers, la forêt recommence et fuit en s'abaissant vers la plaine, pareille à un océan de feuillage de toutes les formes, de toutes les nuances de vert, bosselé de vagues qui sont des collines, semé d'îlots qui sont la crête de rochers arides, moiré d'ombre et de lumière par le resplendissant soleil des tropiques, sans que l'œil puisse distinguer le point où la forêt finit et où commence
la plaine, qui va toujours s'abaissant dans une teinte violette, bornée au loin par l'azur foncé de la mer Rouge.
A quelques pieds au-dessous de vous, une corniche, large de trois ou quatre pieds, se déroule comme un ruban le long des flancs du précipice, et conduit précisément au-dessous de l'espèce de demi-arche décrite par le plus volumineux des gaves venus de la montagne, pour disparaître derrière -le rideau d'argent de la cascade, derrière la tenture verte des lianes, à l'entrée d'une caverne invisible.
Le rayon de soleil qui filtre à travers les eaux et à travers le feuillage éclaire l'intérieur de celte caverne, habitée seulement par les rapaces nocturnes, d'un jour mystérieux comme la lumière qui arrive aux nefs des cathédrales après avoir traversé leurs sombres vitraux. Les mousses, des marchanties, dont les longues écailles rappellent les dragons aux mille griffes des Chinois, tapissent la surface humide des rochers. Des nuées d'ignicolores {oryx Petitii), espèce de moineaux couleur de feu, tourbillonnent dans le feuillage, où le columbo wallia roucoule près de son nid, et dans les touffes duquel montent et descendent de jolies guenons à pelage verdâtre, cercopithecus mona, qui gambadent dans cet immense filet mobile. *
EN ÂBYSSINIE 9
Un Bédouin me conduisit un jour à cette caverne par un sentier peu difficile, mais effrayant à cause des étranges rumeurs qui montent de l'abîme, à* cause du vide ouvert à mes pieds.
Une surface du rocher noircie par le feu, un amas de cendres sur le sol, attestait que ce réduit avait été haiûté. Était-ce par un cénobite? était-ce par un malfaiteur poursuivi par la justice des iîommes?
Comme pour prévenir ma question, le Bédouin me raconta l'histoire suivante, dont on verra les principaux personnages reparaître de loin en loin dans ces récits :
Il y avait à peine deux ans qu'un homme de race arabe, renommé pour son aventureuse bravoure, sa force herculéenne et son habileté de chasseur d'éléphants, abandonna brusquement la cabane qu'il habitait à Eylat, et disparut; dans une rixe, le malheureux avait tué l'un des proches parents du naïb. En vain le chef d'Arkeeko fit-il fouiller les champs nomades et les villages stables des environs, en vain employa-t-on promesses et menaces pour forcer sa jeune femme à révéler sa cachette, le meurtrier demeura introuvable.
Pourtant Aïcha — la femme s'appelait ainsi —
vivait dans une certaine aisance, bien qu'elle n'eiit
pas une seule tête de bétail, et que nul n'eût voulu
lui faire l'aumône d'un peu de lait : rien ne man-