‹ Souvenirs d'un voyage en AbyssinieChapitre 1 sur 21 · D'UN AMI DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

D'UN AMI DE L'AUTEUR

1^^ Vers le mois de septembre 1849, un de mes amis

^^ de vingt ans, Hadji-Abd-el-Haraid-Bey, dont j'ai

^^ publié le Voyage en Arabie, me dit tout à coup, en

• fumant son ou sa cliibouque (je ne sais pas trop si

ti chibouque est du masculin ou du féminin) :

pS{ — Mon cher Alexandre, il faut que vous me per:

1^ mettiez de vous présenter deux amis à moi.

^ — Présentez.

\ — Quand cela ?

M — Quand vous voudrez.

— Demain?

^ — Demain.

^ Et il se remit à fumer son ou sa chibouque.

Il vd sans dire que je ne lui demandai même pas quels étaient ses amis, et que lui, de son côté, avec ses habitudes pythagoriciennes à Tendroit du silence, ne jugea pas à propos d'ajouter un mot à ce qu'il avait dit.

Le lendemain, il me présenta deux hommes à la tournure militaire, avec des redingotes noires boutonnées du collet à la ceinture, et coiffés de chachlas rouges ; on eût juré deux officiers égyptiens, et le hâle qui couvrait leur visage ajoutait encore à la ressemblance.

C'étaient deux hardis voyageurs nommés Arnaud et Vayssières.

Hadji-Abd-el-Hamid-Bey les avait connus tous deux sur les bords de la mer Rouge.

Il avait rencontré Arnaud trois fois.

La première, à Djeddah, où celui-ci faisait un petit commerce d'épiceries, de compte à demi avec un Italien.

Les deux associés vendaient surtout des bougies.

On sait que la cire est extrêmement commune dans l'Yémen.

Arnaud était depuis 1833 dans ces contrées. Il avait été attaché, comme pharmacien, à l'un des deux régiments de ligne qu'Ibrahim-Pacha le Petit, neveu de Méhémet-Ali, avait conduits à son frère Achmet-Pacha, à Djeddah.

La débâcle égyptienne de 1840 avait eu lieu, et Arnaud, se trouvant tout posté, avait résolu de rester dans le pays.

En conséquence, il s'était, comme nous Tavons dit, établi à Djeddah.

Mais cet établissement n'était que provisoire. Arnaud, voyageur-né, voulait tout simplement aller où aucun Européen n'était allé avant lui : à Saba.

Que voulez- vous! les voyageurs ont de ces idées-là. 11 avait lu dans la Bible le voyage de la belle Nicaùlis à Jérusalem, et voulait absolument voir les ruines de la capitale de cette reine enthousiaste, qui avait fait cinq cents lieues pour admirer l'auteur de VEcclésiaste et du Cantique des cantiques.

Or, ce n'était pas commode d'aller à Saba. Jusque-là, beaucoup de voyageurs étaient partis, mais aucun n'était encore revenu.

Un beau jour, Arnaud vint faire ses adieux à Hadji-Abd-el-Hamid-Bey, — qui, lui, s'apprêtait à aller à la Mecque, — - et partit.

Un anaprès,.Hadji-Abd-el-Hamid-Bey retrouva Arnaud à Hodéida.

Arnaud revenait de Saba, où, dix fois, il avait failli laisser sa peau ; il en rapportait des inscriptions contemporaines du roi Salomon, qu'il avait prises sur des ruines à l'aide d'un papier mouillé

et d'une brosse, el Talphabet lianiyarite, c'est-àdire de la première race arabe.

Il ramenait, en outre, un âne hermaphrodite qu'il avait rencontré sur son chemin, et qui est aujourd'hui au jardin des Plantes.

Il était presque aveugle, el, pour ne pas mourir de faim, cachait avec soin ses inscriptions, montrait son âne el vendait des bougies.

Arnaud retournait à Djeddah; Hadji-Abd-el- Ràmid-Bey allait à Mascate.

lis se quittèrent comme les oiseaux voyageurs, l'un allant à l'est, l'autre au nord.

Un an après, ils se retrouvèrent pour la troisième fois à Arkeeko.

Cette fois, Arnaud était avec Vayssières.

Quelques jours après avoir quitté Hadjl-Abdel-Hamid-Bey à Hodéida, Arnaud avait failli être assassiné.

Un derviche, usant du privilège qu'ont les derviches de ne rien payer, s'était approché de la petite boutique d'Arnaud et avait voulu faire une rafle de ses bougies.

Arnaud, qui ne partageait pas les préjugés religieux des Arabes à l'égard du saint homme, lui avait donné de son bâton sur les doigts.

Le derviche s'était retiré en menaçant Arnaud ; mais celui-ci n'avait pas fuit le moindre cas des menaces du derviche : — un homme qui arrive de

Saba, qni a pris, au milieu des coups de fusil, les inscriptions du palais de la reine Nicauiis; un tiomme qui rapporte l'alphabet baniyarite, qui ramène un phénomène comme un âne hermaphrodite, peut bien se permettre de donner de la baguette sur les doigts d'un derviche voleur.

C'était son avis du moins.

Quant à avoir peur, Arnaud était un de ces hommes qui n'ont peur de rien, et il regardait un derviche comme moins que rien.

Mais, quand un derviche a promis de se venger, il se venge.

Depuis quelque temps, on signalait des incendies aux environs d'Hodéida.

Le derviche accusa Arnaud d'être l'incendiaire, et, an beau jour, toute la population se rua sur Arnaud, dans la louable intention d'écharpcr ce chien de chrétien qui mettait le feu aux douars arabes.

Par bonheur, Arnaud trouva, au milieu de toute cette tourbe d'assassins, un homme qui le prit sous sa protection et l'abrita sous son toit, — lui, ses inscriptions, son alphabet et son âne. •

{îuant à ses bougies, Arnaud dut en faire son deuil.

Ce brave homme était le chef de la douane, Hadji-Yusuf.

Le soir, tandis qu'on illuminait la ville avec le

la «i

bougies de notre voyageur, Hadji-Yusuf, le faisait embarquer, — lui, ses inscriptions, son alphabet et son âne.

Arnaud arriva sans encombre à Djeddah, et montra son triple trésor à notre consul, M. Fresnel.

Le savant orientaliste, qui a consacré sa vie à la science archéologique, reconnut tout le prix de la cargaison d'Arnaud. 11 lui facilita les moyens de passer à Alexandrie, le recommanda à qui de droit, et les inscriptions, l'alphabet et l'âne partirent pour la France.

Ce que sont devenus les inscriptions et l'alphabet, je n'en sais rien ; quel geai s'est paré des plumes du paon, je l'ignore.

Quant à l'âne, il est, je le répète, au jardin des Plantes, où l'on peut le voir tous les jours, l'été, de dix heures du matin à quatre heures du soir, l'hiver, de midi à deux heures.

A Alexandrie, Arnaud avait fait connaissance avec Vayssières.

Ah ! pour cette fois, c'était bien le compagnon qu'il lui fallait.

Aussi se Ijèrent-ils, et parlirent-ils ensemble. Il ne s'agissait pas moins que de traverser l'Abyssinie, et de remonter le Nil jusqu'au Bahr-el- Abiad.

Ils élaieiit revenus à Djeddah; de Djeddah, ils

AVANT-PROPOS. il

s'étaient embarqués pour Massouah, et, de Massouah, ils avaient gagné Arkeeko.

Puis une troisième fois ils s'étaient séparés.

Hadji-Abd-el-Hamid'Bey était revenu à Paris.

Eux étaient partis pour Gondar.

Ce qui les empêcha d'aiier cette Tois à Gondar, les lecteurs le verront dans le voyage de Vayssières. Je dis cette fois, car Vayssières y est allé depuis.

Enfin, les trois compagnons venaient de se retrouver à Paris.

C'était donc Arnaud et Vayssières que Hadji- Abd-ei-Hamid-6ey m'avait demandé la permission de me présenter, et qu'il me présenta eiffectivement comme je l'ai dit, le lendemain du jour où il m'avait demandé cette permission.

Arnaud pouvait avoir quarante ans. Il était d'un caractère sombre et mélancolique, avait la vue très-fatiguée et parlait peu, comme tous les grands fumeurs d'opium, mâcheurs de kâq, mangeurs de hacbich.

Vayssières avait trente à trente-deux ans. Originaire de l'Aveyron, il avait toutes les qualités du Méridional: il était vif, ardent, spirituel, pittoresque, courageux jusqu'à la témérité, et, ce qui le liait avec moi du lien indissoluble de la sympathie, chasseur enragé.

Tous deux venaient de rapporter à Paris ur

i2 AVANT-PROPOS.

prodigieuse collection de quadrupèdes, d'oiseaux et de végétaux, et, daus chaque geore, des espèces nouvelles.

Ils avaient d'abord eu l'espoir de vendrp leur collection au jardin des Plantes, mais le jardin des Plantes était si pauvre alors, qu'il leur fallut renoncer à cet espoir.

La collection Tut vendue par fractions à des empailleurs des boulevards et des quais.

Je ils ce que je pus à cette époque pour obtenir une mission ou tout au moins un encouragement pour eux. Je n'y réussis point.

Arnaud, fatigué, malade, découragé, renonça aux voyages et se retira à Piiilippeville, près de son frère.

Vayssières, plus jeune, plus vigoureux, plus opiniâtre, résolut de tenter seul et avec ses propres ressources ce grand voyage, cette périlleuse excursion qu'il perdait l'espoir de faire avec un compagnon aimé.

Un beau jour, il partit, me laissant trois petites gazelles corlnes, grosses comme des levrettes de la plus petite espèce ; deux défenses de sanglier, de six à huit pouces de long, et un poignard abyssinien, que l'on m'a naturellement pris comme on me prend tout.

Ces objets étaient accompagnés d'une lettre.

La lettre contenait ces quelques mots :

« Mon cher monsieur Dumas,

» Merci de votre bon accueil el de loates les peines inutiles que vous vous êtes données pour nous.

» Je vois bien qu'il n'y a rien à faire en ce moraenl-ci en France. Je retourne donc en Abyssinie.

» Celte fois, je vous jure que je ne reviendrai pas sans avoir tué des girafes dans le Kordofan et des hippopotames sur le fleuve Blanc.

» Après cela, je ne vous réponds pas de revenir.

" Mais, si je reviens, soyez tranquille : vous serez le premier, après mon frère, à qui je donnerai de mes nouvelles.

» Au revoir ! peut-être adieu !

« A. Vayssiéres. >»

Cinq ans s'étaient écoulés; je m'étais dix fois informé de Vayssiéres. Les uns m'avaient dit qu'il était en Afrique, les autres, en Mésopotamie, lorsque, il y a uu mois à peu près, je reçus cette

lettre :

« Espalion, 17 octobre 1856.

» Cher monsieur dumas,

» Vous avez pensé à Arnaud el à moi, c'est-àdire à des gens qui étaient à un millier de lieues de

i4 AVANT-PROPOS.

vous; c'est assez beau au milieu de votre vie de travail et d'agitation pour que nous vous en remerciions.

» Je ne sais si Arnaud s'est acquitté de ce devoir; en tout cas, je m'en acquitte pour moi et pour lui.

» D'un autre côté, je puis vous dire une chose : c'est que, moi aussi, je pensais à vous, non pas en Mésopotamie, où vous me croyiez, mais sur les bords du fleuve Blanc, d'où j'arrive.

» Je compte y retourner au mois de novembre prochain.

» J'ai passé quatre ans dans le Soudan. Le Soudan est bien peu connu ; le fleuve Blanc ne l'est pas du tout. Il en existe une carte, c'est vrai, mais tout à fait Incomplète.

» Vous qui aimez les chasses et les aventures, vous eussiez été avec moi au comble de vos vœux.

« Comment je suis revenu, comment je vous écris, je n'en sais rien. Si j'avais la fatuité de croire que la Providence s'occupe de moi, je vous dirais que c'est par un miracle de la Providence.

' » Attaqué une fois chez les Arabes nomades, je suis parvenu à sauver ma tête ; mais je n'ai sauvé ni mes habits, ni mes armes, ni mon argent, et je me suis trouvé nu au fond d'immenses forêts, à cent lieues au moins de la première ville où j'espérais trouver du secours.

» Sur les bords du fleuve Blanc, j'ai lutté un

jour tout entier contre des milliers de nègres, qui ont dû eniln, à leur grand regret, se résigner fk me laisser passer, moi et mon fusil, — je devrais dire, pour faire honneur à qui de droit, mon fusil et moi.

» Sur un autre point, j'ai été leur prisonnier pendant trois jours, je me trompe, pendant trois siècles.

» Je me suis acharné durant des mois entiers à la poursuite d'immenses troupeaux d'éléphants, que décimait ma carabine.

» En un mot, j'ai chassé longtemps aux buffles, aux rhinocéros, aux hippopotames qui pullulent dans les eaux d'une douzaine de fleuves qui n'ont pas même de nom sur la carte.

» Quant aux girafes, à l'existence si longtemps et si obstinément contestée du temps de mon prédécesseur Levaillant, j'en ai tué à ne plus prendre la peine de les compter; ce que j'avais commencé à faire.

» Eh bien, cher monsieur Dumas, la preuve que je pensais à vous, c'est que, dans une série de Iet>. très, je vous ai raconté toutes ces chasses.

» Vous recevrez un gros rouleau; si vous le croyez digne de la publicité, livrez-le aux lecteurs. Vous savez que je ne fais pas de conditions avec vous.

» Votre tout dévoué et reconnaissant, » Vayssiéres. »

i6 AVANT-PROPOS.

Je répondis le jour même :

« MoPf CHER VaYSSIÊRES,

» Envoyez-moi voire manuscrit, et suivez-le d'aussi près que possible. Je meurs d'envie de vous lire, et me promets une grande joie à vous serrer la main.

» J'attends d'abord vos pages, vous ensuite.

Venez.

» A vous de cœur.

» Al. DrMAS. »

Six jours après, je recevais cette nouvelle lettre de Vayssières :

ft Espalion, 22 octobre 1856.

» Mon cher monsieur Dumas,

» Je remets aujourd'hui aux messageries une petite liasse à votre adresse. Elle contient cent cinquante ou cent soixante feuillets de papier.

» Je les ai relus avant de vous les envoyer, et il est inutile de vous dire que je les ai relus avec la même impartialité que s'ils eussent été remplis par une autre plume que la mienne. Remanié par vous, il sortira, je l'espère, de tout ce fatras quelque chose de bon.

AVANT-PROPOS. il

» Vous trouverez, sans doute, bien souvent que les transitions manquent ou ne sont pas assez indiquées. Souvent aussi la forme vous paraîtra médiocre. La division des chapitres n'est pas toujours bien tranchée : à ce propos, je me rappelle que ce travail avait été commencé pour une revue ; mais la rigide dame avait son cadre dans lequel il fallait s'enfermer. Cela me fut tout simplement impossible ; il me semblait que feu M. Procuste m'allongeait le cou ou me raccourcissait les jambes à la mesure du fameux lit que vous savez.

» Je renonçai à l'honneur d'être imprimé dans la susdite revue, et, à partir de ce moment, ma plume alla toute seule, si bien que je crus que jene parviendrais jamais à l'arrêter.

» Je partirai d'Espalion le 3 novembre prochain : d'ici là, une fois que vous aurez jeté un coup d'œil sur mes paperasses, soyez donc assez bon pour m'en écrire deux mots ; dans tous les cas, en décembre vous recevrez quelque chose sur le fleuve Blanc.

n Adieu, mon cher monsieur Dumas, et croyezmoi votre bien dévoué,

» A. Vayssières. »

Par malheur, cette lettre amena un quiproquo.

Comme vous le voyez, Vayssières me dit qu'il

partira d'Espalion le 3 novembre. Je crus que c'é-

tait pour Paris. Je lus ce qu'il appelait ses paperasses. J'y trouvai ce que je m'attendais à y trouver du reste, un récit vivant, animé, pittoresque, plein de mouvement, d'aventures; du paysage à ia plume, des chasses à empêcher Gérard de dormir. Je me gardai d'ajouter ou de retrancher une ligne à une œuvre qui portait le cachet d'une si puissante originalité, et j'attendis que Vayssières arri vât pour lui en donner mon avis.

Ce n'était pas pour Paris que l'infatigable voyageur devait partir, c'était pour Alexandrie.

Le 5 novembre, je reçus celte dernière lettre :

« Espalion, 3 novembre 1856, « Mon cher monsieur Dumas,

« Le 20 octobre dernier, j'ai eu l'honneur de vous adresser, par les messageries, un paquet de papiers que je vous annonçais d'ailleurs par une lettre portant la même date.

» Ce paquet vous est-il parvenu, et trouvezvous que le contenu vaille la peine que vous vous en occupiez?

» Je comptais presque sur une réponse à ces deux questions avant mon départ, qui aura lieu le 4. Le 8, je quitterai Marseille et serais bien aise que vous voulussiez bien m'écrire deux mots à ce sujet sous le couvert de mon frère.

» Dans le cas où vous publieriez, et il est bien entendu que je vous donne tout pouvoir pour cela, soyez assez bon pour faire tenir un exeniplaire à mon frère; dans le cas contraire, veuillez lui envoyer toutes mes paperasses, et lui dire si je dois vous faire passer ce qui est relatif à mes courses dans le Soudan et le Bahr-eI-AJ)iad.

» Adieu, mon bien cher monsieur Dumas, et croyez-moi, je vous prie, votre tout dévoué,

« A. VitYSSIÈRES. »

Je le crois bien, mon cher voyageur, que vous devez m'envoyer vos paperasses. Ne vous en faites pas faute, quelque part que vous lisiez ces lignes, et je vous réponds que vos paperasses auront du succès.

Que le public juge plutôt î

Alex. Dumas.

Le littoral abyssin de la mer Rouge est peut-être une des plus curieuses parties de TArrique, et pourtant le nombre est bien petit des voyageurs que la curiosité ou Tamour de la science entraîne vers ces régions mystérieuses, si dignes d'attirer i'attentioo de l'Europe.

C'est à des Français surtout qu'on doit les plus récentes et les plus complètes notions sur les terres inexplorées qui touchent d'un côté au golfe Arabique, de l'autre à l'Abyssinie centrale. Ainsi,

tandis que M. Rocbet d'Héricourt visilait à plusieurs reprises le royaume du Cboa, un autre voyageur, ancien oflBcier de l'armée égyptienne, M. Arnaud, pénétrait, de 1843 à 1844, dans le pays des Sabéens, séjournait dans la ville arabe de Mareb, et y recueillait de nombreux documents sur l'ancienne peuplade des Hamyarites, dont la civilisation a laissé des traces si profondes dans cette partie de l'Yémen. Au Caire,— où, grâce à la bienveillante protection du docteur Clot-Bey, je séjournais depuis trois ans comme attaché à l'administration militaire du pacha, — le hasard m'avait fait connaître M. Arnaud, revenu du pays des Sabéens à travers mille dangers, et néanmoins fort impatient d'y retourner. J'avais écouté les récits de l'intrépide voyageur, j'avais lu le commentaire publié sur ses travaux par un savant orientaliste, M. Fulgence Fresnel, et j'avoue que je comprenais, que je partageais même l'élan qui le poussait vers les solitudes de l'Arabie.

Un beau jour, s'offrit l'occasion tant attendue de réaliser les projets de voyage en commun que nous ne cessions pas de faire depuis notre rencontre au Caire. Une mission scientifique du gouvernement français faisait au courageux explorateur du pays de Saba un devoir de retourner sur les bords de la mer Rouge et d'étudier en détail les monuments hamyarites. Nous convînmes de partir

ensemble ; et nos préparatifs furent bientôt faits ; mais, après un court séjour dans l'Yémen,des circonstances imprévues nous forcèrent de chercher un refuge sur le littoral africain, et c'est ainsi que nous fîmes un séjour assez long dans un pays fort peu connu.

Le 18 janvier 1848, au coucher du soleil et en dépit de la mousson de l'hémisphère austral, qui régnait alors dans toute sa violence, nous quittâmes Hodéida pour Massouah, le littoral arabe de la mer Rouge pour le littoral africain, montés sur une barque non pontée et chargée à couler. Malgré ^ les efforts de nos matelots, ce ne fut qu'à l'aube que notre barque put s'éloigner de la côte. Dès lors, nous. entrions décidément dans toutes les émotions de la vie de voyage, telle qu'on ne peut la connaître qu'au milieu des solitudes les plus inhospitalières de l'Afrique orientale.

Nous avions appareillé aux premières lueurs de l'aube. La brise avait un peu molli, et, bien que la houle fut toujours très-grosse, tout alla assez bien jusque vers dix heures du matin. Notre nakoudah (capitaine), d'ailleurs habile marin pour un Arabe, persistait à suivre la route directe, c'est-à-dire à aller reconnaître la terre d'Afrique un peu au sud de l'archipel de Dahiâk, et à remonter ensuite par le détroit qui sépare cet amas d'îles de la terre ferme. Nous eûmes beau lui faire observer que la

ligoe droite n'est pas toujours le plus court chemin d*un point à un autre, même en mer; il ne céda que lorsqu'un terrible auxiliaire vint à notre aide : la tempête.

Deux heures avant midi, la brise, déjà si âpre, fraîchit encore. La mer devint épouvantable.

Fouettées par l'orage, les vagues bouillonnaient et se couvraient d'une écume blanche qui, balayée par le vent, flottait en tourbillons grisâtres à la surface des eaux. Quand une lame venait à frôler un peu notre malheureuse barque, le choc sulssait pour arrêter un moment sa course, et l'homme qui tenait la barre du gouvernail avait besoin de toute son adresse, de toute sa vigilance pour éviter que le flot ne nous heurtât en plein. Malgré tous ses efforts, de larges éclaboussures venaient à chaque minute nous inonder d'une eau glaciale. Ces petits accidents ne pouvaient tarder à être suivis d'autres plus graves. Un moment d'inattention de la part du timonier suffisait pour jeter à bord des barriques d'eau qui, en imbibant le coton dont la barque était chargée, devaient en doubler le poids. Ce cas échéant, il ne restait qu'à sacrifier la cargaison, el il était douteux que nos efforts réunis parvinssent à déplacer une seule de ces énormes balles pesant près de deux milliers : nous n'étions que sept ou huit hommes à bord, plus cinq ou six enfants.

Les marins, réunis à l'arrière de la saïa , re-

doublaient de ferveur; on chanta de pieux cantiques qui n'avaient pas moins de cinquante stroplies; vinrent ensuite les oraisons, dont quelques-unes n'étaient pas autre cliose qu'une malédiction sur les iofldèles, ce qui nous touchait bien un peu ; puis ce fut le tour des maximes tirées des livres saints, des invocations aux cheilLS plus particulièrement révérés. Tout cela se croisait dans un péle-mêle étrange que nous ne pouvons comparer qu'aux cris confus que, par un coup de vent, poussent les oiseaux de mer réfugiés sur la crête des récifs.

— Tout-Puissant! qui d'un souffle éteindras le soleil à la un des âges 1 s'écriait l'un.

— cheik Abd-el-Kader-el-Djeilani (i), protecteur des mariniers, intercède pour nous! reprenait un autre.

— Je cherche un abri auprès de Dieu depuis Taube! murmurait un troisième.

— Délivre-moi de l'abîme, bienheureux cheik Saïd, disait un homme de Massouah, et, dès que mon pied touchera la terre, je te sacrifierai le plus beau mouton du pays !

~ Et moi, je ferai blanchir à neuf la coupole

(1) Saint en grand honneur chez les marins musulmans ; son tombeau est sur une des iles du golfe Per- 9ique.

SOUS laquelle reposent tes ossements ! ajoutait un dernier suppliant.

Tous ces vœux , toutes ces prières n'apaisaient ni la brise, qui augmentait encore, ni la mer, qui grossissait toujours : le nakoudah interrogeait l'espace avec anxiété.

Quant à nous, il ne nous vint pas même à l'esprit de songer à nous rappeler quelques bribes de nos patenôtres ; mais nous n'étions pas beaucoup plus calmes que l'équipage. Deux ou trois barques venant de la côte d'Afrique passèrent à côté de notre saïa, en nous envoyant le salut d'usage, qui se perdit dans le bruit de la tempête ; au-dessus de nos têtes, des milliers d'oiseaux de mer fuyaient devant la rafale et regagnaient la terre : nous nous surprîmes à suivre tristement de l'œil ces voiles et ces goélands au vol rapide, qui disparurent bientôt dans la brume. Un de nous pourtant ayant laissé échapper je ne sais quelle mauvaise plaisanterie sur les diseurs de litanies qui nous entouraient, nous ne pûmes nous empêcher de sourire; mais presque aussitôt nous remarquâmes que les musulmans fixaient sur nous des regards farouches, et répithète de koufar (païens) dont nous gratifiait un marchand d'esclaves (djellab) vint même jusqu'à nos oreilles.

— Si c'est de nous que tu parles sur ce ton-là, lui dit mon compagnon, tu cours risque de faire le

EN AHYSSINIE. 37

plongeon avant les autres, el d'avoir ainsi la première place au bain.

Le djellat) baissa hypocritement les yeux et prétendit que l'épithèle dont 11 s'était servi n'était pas le moins du monde à notre adresse. Cet incident n'eut pas d'autres suites; nous étions assez bien armés pour imposer au besoin à tout l'équipage.

Jusqu'à ce moment, le nakoudah s'était obstiné à lutter contre le temps ; bientôt un nouveau péril vint ajouter à la gravité de notre position. Tout à coup, un matelot s'élança vers une immense chaudière de cuivre, qu'il se mit à battre comme un faro-tam avec le manche de son couteau, et autour de nous chacun prononça la formule par laquelle tout musulman invoque le secours de Dieu à l'approche d'un danger imminent : Allah akbar (Dieu est grand!)

Ne comprenant rien ni à cette musique, ni à cette subite recrudescence de peur, nous nous décidâmes à quitter un moment l'abri que nous nous étions fait entre deux balles de coton.

Quatre baleines, deux fois plus grosses que toute notre barque, jouaient à vingt ou trente brasses de nous; par moments, elles flottaient dans une immobilité parfaite, et je comprenais qu'à la rigueur Sindbad le marin eût pu prendre leur énorme croupe pour une île ; puis, d'un bond, elles s'élançaient sur les vagues, qui les emportaient sur leur

dos. D'aulres fois, elles disparaissaienl pour revenir encore à la surface, ainsi qu'un écueil que la mer rejellerait de son sein, lançant par leur évent un jet d'eau qui se courbait sous l'effort de la brise et se perdait en une rosée imperceptible. Quelquefois leur masse gigantesque s'élevait au-dessus des ondes, s'en détachait complètement par un puissant coup de queue, parcourait dans Tair un espace de plus de soixante pieds, et retombait sur la lame, qui s'écrasait sous cet énorme poids avec un bruit pareil à un coup de canon. Alors, le point par lequel les monstrueux animaux quittaient l'élément liquide demeurait un moment ouvert comme le cratère d'un volcan, et au-dessus de celui par lequel ils regagnaient l'abîme s'établissait un tourbillon où la houle venait s'engoufift'er avec fracas.

Chacun s'empressa d'imiter l'homme au chaudron, et ce fut bientôt un vacarme assourdissant auquel s'ajouta le bruit de quelques coups de fusil que nous crûmes devoir tirer en l'air; nous n'osions viser les majestueux lévlathans, de peur qu'ils ne gardassent rancune de quelques grains de plomb qui auraient pu pénétrer jusqu'à leur cuirasse de lard.

Quand elles eurent assez du concert dont on les régalait, les baleines s'éloignèrent, et nous virâmes de bord , le nakoudah prétendant que l'apparition

de ces animaux pronostiquait quelque malheur. Longtemps encore nous pûmes les voir bondir sur la lame.

— Dieu soit loué! s'écrièrent les marins; nous venons de l'échapper belle!

— Est-ce donc si dangereux? demandâmesnous. .

— Si c'est dangereux ! répondit le patron ; je le crois bien ! mais rien qu'en se frottant contre la saîa, le bouthan (i) nous eût chavirés!

Vers les trois heures de l'après-midi, nous vîmes enfin la cime d'une montagne apparaître au-dessus des flots. Pour nous, si éloignée que fût la terre, sa vue nous rassurait : c'était un ami qui avait l'air de venir à nous.

Peu à peu, la montagne grandit; en une demiheure, elle devint distincte, et bientôt se montrèrent les dunes jaunes qui entouraient sa base. Nous faisions route sur la pointe sud de l'île de Camaran, et, deux heures plus tard, nous passions à côté d'îlots placés un peu en avant du canal étroii et toujours calme qui sépare la grande île de la côte. A cette heure, les bancs de sable étaient littéralement couverts d'oiseaux, et de tous les points du ciel arrivaient encore des nuées de mouettes.

(f) Nom arabe de la baleine, qui a évidemment la même racine que léviatlian.

Des milliers d^ailes battaient Tair, ou s'ouvraient sans se refermer, comme pour accaparer une place plus large sur la grève. Nous pouvions entendre les bruyantes clameurs qui partaient de chacune de ces babels aériennes : les goélands se lamentaient ou aboyaient comme des chiens enroués; les hérons, les butors, les aigrettes, jetaient leur cri étrange ; les pélicans faisaient entendre une voix plus grave ; les courlis sifflaient une longue plainte, et le bruit du vent et des vagues servait de base harmonique à cette tempête de notes aigres et tristes.

Le dernier rayon du soleil vint dorer les falaises blanches de la côte, et joua sur les élégantes cimes de quelques dattiers et d'un bouquet dedoums qui avaient poussé dans le sable; puis celte lumière pourpre, tombant sur les mille facettes des flots, sema d'étincelles rouges leur azur sombre, ou se décomposa à travers les molécules aqueuses arrachées par le vent à la crête de chaque lame; alors, on put voir des myriades d'arcs-en-ciel éphémères dansant à la surface de la mer.

Une heure plus tard, les dernières bouffées de la tempête qui allait s'assoupir nous poussaient dans le port de Camaran, où nous mouillâmes.

La petite rade était tranquille; quelques sambouks dormaient près de nous sur leurs ancres ; une ou deux lumières brillaient au fond du village

OU aux meurtrières de la vieille forteresse qui garde rîle. Sur la rive, un groupe d'hommes assis en cercle chantaient à l'unisson des paroles en une langue inconnue qu'accompagnait une flûte de roseau, tandis que ie tambourin et de grandes crotales en fer marquaient la mesure de celte musique sauvage , mais non sans grâce et sans caractère. Un. autre groupe dansait : c'étaient de malheureux esclaves noirs que les danses nationales et les chansons de leur pays consolaient de leurs durs labeurs.

Comme, pendant toute cette terrible Journée, nous n'avions eu que du pain pour toute pitance, et que nous n'avions promis à aucun saint de nous résigner à la même chair, nous prîmes nos fusils, et nous nous fîmes conduire à terre.

 cinquante pas de notre mouillage, une langue de sable empiétait sur les eaux de la rade. Dans un précédent séjour de près d'un mois à Camaran, nous avions eu l'occasion de remarquer que cette presqu'île en miniature est, tant que le flot monte, la retraite d'innombrables volées de tourne-pierre, de court-vite; de bécasseaux, etc. Deux coups de fusil, tirés à raser la terre, firent envoler tous ces pauvres oiseaux, dont l'effroi se traduisit par de longs cris, et nous courûmes ramasser nos victimes. Nous eûmes à rejeter quelques mouettes coupables de s'être trouvées en trop bonne com-

pagnie, et le reste, plumé, frotté d'un peu de beurre, et disposé le long d'une baguette , fut cuit à point en quelques minutes. 11 avait été convenu que nous ne ferions qu'un seul et même repas du déjeuner et du dîner, et l'air de la mer ayant singulièrement aiguisé notre appétit, toute notre chasse y passa. Il y a plus : afin de n'avoir pas à partager avec les matelots, nous nous étions bien gardés de vider un seul de nos oiseaux. Aussi ceux des marins de l'équipage qui venaient épier nos apprêts culinaires, nous voyant recueillir soigneusement le sang et les intestins de notre gibier sur une trancbe de pain couverte de beurre, s'en allaient en murmurant :

— Inhal dinkoum (que Dieu damne votre religion) !

Ces viandes étaient pour eux quelque chose d'horriblement impur. Pour les consoler, nous promîmes de leur tuer, à la première occasion, un pélican à chair huileuse et dure.

L'équipage dut consacrer la journée du lendemain à boucher une voie d'eau qui eût suffi à nous faire couler en vingt-quatre heures. Il en existait

bien une Toule d'autres ; mais le patron nous assura que ces avaries étaient d'une moindre gravité, et qu'en ayant le soin d'assécher la barque à peu près eontinuellement, nous pourrions arriver à Massouah sans encombre.

Pour nous, nous passâmes cette journée à terre.

Quand nous entrâmes en chasse, une clarté douteuse commençait à peine à poindre à travers la brume, dernière trace de la tempête de la veilie. A cette pâle lueur succéda une lumière rouge, et l'orbe solaire, masqué un instant par les hautes montagnes de l'Arabie, apparut enfln par une des dentelures de la crête ; puis ses rayons plus obliques effleurèrent chaque sommet, et y allumèrent comme une flamme, la masse de chaque piton demeurant encore plongée dans un milieu d'azur. Bientôt un torrent de lumière ruissela sur la déclivité de la chaîne et s'épandit sur la côte, sur la mer, sur l'île, dont chaque rocher participa à l'éblouissant éclat que le fluide céleste semait sur toutes choses. Alors, les oiseaux endormis sur les grèves s'éveillèrent pour prendre leur vol et saluer de leurs cris de joie le lever de l'astre radieux. Les sambouks s'apprêtèrent à gagner le large; de chacune des huttes du village s'échappa une fumée bleue qui montait vers le ciel avec les chansons des matelots et des centaines d'alouettes babillardes. Un peu plus tard, une bouffée de vent ridait les

eaux de la rade, au fond desquelles un autre inonde allait à son tour donner signe de vie. Deux requins, dont la nageoire dorsale déchirait la surface de la mer, chassaient devant eux un immense banc de poissons. A ce signal, des nuées d'oiseaux pêcheurs accoururent avec de longs cris, fouettant de leurs ailes les petites ondes dont les courbes mouvantes parcouraient toute la crique. Traqué par les requins et par les oiseaux, le banc de poissons courait toujours, suivi de la légion vorace, et un long sillon d'écume fouillé par des milliers de becs, coupé à chaque instant par le vigoureux élan des squales, marqua au loin son passage.

Un peu au nord de la petite baie qui est le port actuel, entre deux promontoires couverts d'anciens tombeaux, à dix pas des ruines d'une bourgade détruite, s'ouvre une autre rade récemment abandonnée par la mer, dont le sol se prolonge sous les eaux par une pente si douce, que, presque sur tous les points, l'on peut s'avancer à plus d'un quart de lieue, sans avoir jamais de l'eau plus haut que le genou. Celte plage est habitée par de nombreuses tribus d'oiseaux, infatigables glaneurs qui se disputent les débris des corps marins abandonnés par le flot qui se relire. Des grèbes blancs et bleus courent, plongent, jouent et s'envolent pour revenir encore s'abattre sur la mer si calme; des spatules barbotent dans la vase ; des pélicans navi-

guent en flolliile et pèchent un fretin que des poissons plus grands cbassenl hors des eaux profondes. Plus loin, des flamants, debout sur leurs longues écbasses, ont Tair, avec leurs ailes couleur de feu, d'un jet de flamme se mouvant à la surface de la mer.

Nous allâmes choisir notre déjeuner dans cette volière du bon Dieu, et^ ce qui était plus difficile, essayer de tirer quelques flamants. Il fallait s'approcher à une distance convenable de ces longues rangées de phénicoptères, qui épiaient avec méfiance tous nos mouvements. Le hasard nous ayant fait rencontrer une planche provenant de quelque naufrage, sur laquelle nous attachâmes un gros fagot de broussailles, nous lançâmes à la mer ce radeau derrière lequel nous devions nous cacher, et qu'il n'y avait qu'à pousser tout doucement devant nous. Nous fîmes de notre mieux ; mais un malencontreux balancement du radeau vint déjouer notre plan de campagne au moment où nous allions surprendre le groupe éclatant sur lequel nous avions jeté notre dévolu. Nous ne pûmes tuer qu'un seul individu, lequel s'affaissa sous notre plomb, après avoir étendu de grandes ailes qui retombèrent impuissantes et s'étalèrent sur l'eau ainsi qu'une pièce de soie cramoisie. 11 fallut renoncer à continuer notre chasse ; tout le reste de la bande avait subitement disparu, et la chaleur commençait

d'ailleurs à devenir intolérable. Aussi, après avoir tiré deux ou trois coups de fusil qui remplirent nos larges poches de menu gibier, nous reprîmes le chemin de la rade, où notre barque était à l'ancre.

Le lendemain, un peu avant le jour, on se remit en mer. Il ventait une brise faible qui tomba tout à fait quand nous fûmes par le travers d'un îlot que les Arabes appellent Oukeban.

Nous comptions profiter du premier souffle d'air pour traverser le canal, peu large en cet endroit; mais la barque était immobile, comme si nous eussions été à l'ancre ; notre voile fasiait ; la mer n'avait pas un pli et étincelait sous les rayons du soleil comme un lac de plomb fondu. Ceux auxquels il est arrivé de faire un assez long voyage sur un navire napolitain auront, à coup sûr, re> marqué comme nous que, tant que la mer est belle» les matelots italiens semblent ne se souvenir du ciel que pour le blasphémer ; mais vienne l'ouragan avec son cortège de terreurs, et chacun se livre aux transports d'une piété fort édifiante. Alors, on allume dix cierges pour un sous le nez de la madone qui a sa niche à l'arrière, et les vœux de neuvaines, les promesses d'ex-voto faites à tous les saints succèdent brusquement aux chansons obscènes, aux jurons audacieux. Ce contraste, nous le retrouvions ici plus tranché encore.

On se le rappelle, il y avait à notre bord un djel-

lab de la côte Danakils des (1), qui ramenait dans son pays trois on quatre jeunes fliles gallas et un petit nègre à peu près idiot : c'était le rebut de son troupeau d'esclaves dont il n'avait pu se débarrasser dans l'Yémen. Cet homme, si dévot l*avanlveille, quand la tempête soulevait la mer, contait alors aux matelots sa vie passée. Il entrait dans ce récit d'atroces histoires d'enrants soumis à une horrible mutilation qui devait doubler ou tripler leur valeur, de hideuses scènes de débauché, d'effrayantes peintures des tourments auxquels sont soumises les caravanes d'esclaves dans leur long trajet de l'intérieur à la mer, qui ne dure pas moins de cinq ou six mois. Cet immense voyage, les malheureux doivent le faire à pied ; celui qui ne peut marcher est d'abord cruellement battu ; ou le bat encore quand s'épuise l'effort désespéré que la douleur lui a fait faire, et ainsi bien longtemps. Ënfln, lorsque l'inanition, la maladie, la soif ont brisé ses forces et roidi ses pieds meurtris, avant de l'abandonner sur ta route, le maître lui écrase la tête entre deux pierres, et tout est dit.

— La peur d'un sort pareil relève le courage des autres, ajoutait le djellab.

D'autres fols, le misérable, qui, pendant la tourmente, faisait vœu de continence tant que durerait

(1) Partie du littoral abyssin au sud de Massonah.

la traversée, cherchait à spéculer sur les malheureuses qu'il n'avait pu vendre, et proposait à chacun de les louer pour les quelques nuits qu^on avait encore à passer en mer. Cet homme nous inspirait un tel sentiment de dégoût, que nous nous, réfugiâmes à l'autre extrémité de la barque, à côté d'un matelotdes îles de Dahiâk, qui, assis les jambes pendantes au-dessus de l'eau, chantait un air abyssin merveilleux de grâce et d'originalité.

Nous avions déjà oublié le djellab, quand des cris de douleur se firent entendre : c'était encore le marchand de chair humaine qui déchirait le dos nu du petit nègre à l'aide d'une cravache en peau d'hippopotame. En deux bonds, nous nous trouvâmes entre la victime et le bourreau, dont l'instrument de supplice fut par nous jeté à la mer.

— N'est-ce pas mon esclave, hurla le maître furieux de notre intervention, et ne puis-je donc en faire ce que je voudrai?

Mais les hommes du bord ne se pressaient point de prendre parti pour lui, et, comme une de nos mains caressait ses épaules un peu rudement; il se résigna à se taire. Il tremblait comme la feuille, et n'osa pas même souffler quand je dis au patron :

— Fais comprendre à ce chien que, tant que nous serons sur cette barque, il n'y a point d'esclaves ici.

— Et dis-lui qu'au premier cri de l'un de ces en-

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fants, je le fais passer par-dessus les planches, ajouta mon compagnon.

De ce jour, le djellab devint on ne peut plus respectueux à notre endroit, et ses esclaves nous payèrent notre protection par une foule de petits services pour lesquels ils allaient toujours audevant de nos désirs.

Au coucher du soleil, notre barque n'avait pas gagné cent brasses. Nous étions toujours en vue d'Oukeban et d'une multitude d'îlots de sable sur lesquels tombait comme une pluie d'oiseaux. Le ciel et la mer se confondaient dans une même teinte écarlate, sauf vers l'orient, où une ligne violette marquait l'extrême limite de l'horizon. Peu à peu, tous ces tons ardents s'affaiblirent ; une barre lumineuse (1), montant obliquement dans le ciel, comme si l'astre du jour y eût laissé sa trace, fut bientôt tout ce qui resta de ces splendeurs. À mesure qu'une étoile s-aliumait dans le firmament, une lueur pareille s'éveillait sur la mer endormie; puis la lune se leva, sa douce clarté remplit le ciel, et tomba à la surface des ondes comme un long sillon d'argent. Alors, les constellations s'éteigni-

(1) II ne s'agit point ici du crépuscule, mais de \n lumière zodiacale qu'avait observée Agatharchide, comme on peut le voir dans un frament cité par Diodore de Sicile.

renl dans les cieux et sur i'azur des flots. Après une journée brûlante, l'air tiédissait enfin ; il y avait un charme indéfinissable répandu dans Valmosphère, et, dans cette nuit des tropiques, si sereine, si transparente^ on sentait passer comme des voix mystérieuses qui parlaient de Dieu.

Depuis quelques heures, l'une des esclaves du djeliab se plaignait d'un violent mal de tête : c'était une enfant de dix ans au plus, frêle, chélive. Sa chevelure noire se séparait en deux larges nattes maintenues par un brin de soie jaune qui courait d'une tresse à l'autre comme un fil d'or; ces deux nattes retombaient sur ses deux joues hâves, creusées par une longue maladie. Elle portait au cou un collier de verroteries bleu de ciel, pauvre hochet dont le maître l'avait parée avant de la mettre en vente, à peu près comme les prêtres de l'antiquité païenne, avant de conduire la victime à l'autel, enveloppaient ses cornes d'une feuille d'or et ornaient sa tête de riches bandelettes et de guirlandes de fleurs. Son vêtement consistait en un morceau de toile grossière, déchiré en bien des endroits, à peine sufllsant pour envelopper des membres que parcourait le frisson de la fièvre. Le djeliab l'appelait Dangouléh, nom abyssin de la fleur d'un magnifique chicus dont la corolle est protégée par de longues épines. Il y avait comme une cruelle ironie dans ce nom. De la brillante fleur

de l'arbuste des montagnes à l'enfant flétrie par la faim, les mauvais traitements et la maladie, il existait la différence du plaisir à la douleur, de l'espérance au morne désespoir. Les jeux des autres ne parvenaient jamais à la faire sourire; souvent elle pleurait en silence, et il y avait dans le timbre de sa voix quelque chose d'indéfinissable qui faisait ma) : on devinait la mort cachée derrière tant de jeunesse.

Ce soir-là, la petite esclave se plaignait donc plus que de coutume. La peur de l'inconnu, dont nous devenons la proie quand nous nous en allons de cette terre, la tint longtemps éveillée; quelquefois elle sanglotait en appelant sa mère, et à ses compagnes, qui essayaient de la calmer, elle répondait :

— Est-ce parce que je suis si jeune que vous me dites que je ne dois pas mourir encore? Les fruits du daro (i) ne tombent-ils donc jamais avant d'être mâts ? ou le vent n'arrache-t-il aux rameaux des arbres que les feuilles qui ont vieilli?

Pendant la nuit se leva une de ces folles brises qui soufflent par bouffées si faibles, qu'elles rident k peine la surface de la mer. Au.jour, nous étions en vue du djebel Ttaer, îlot plutonique dont les flots battent sans cesse les flancs de lave, et dont la

(1) Nom du sycomore en langue ambariquc.

crête laisse échapper de loin en loin de noires colonnes de fumée, qui prouvent que le volcan qui lui donna naissance ne s'est point encore refroidi sous le linceul de la mer. De longues files de goélands quittaient la montagne et s'éparpillaient dans toutes les directions, rasant Tonde de si près, que le dessous de leurs ailes, d'un blanc pur, se colorait d'un magnifique reflet d'aigue-marine. Des paillesen-queue traversaient le ciel à une telle hauteur, qu'ils eussent été invisibles sans le rayon de soleil qui dorait leur plumage de neige.

Dangouléb était plus mal. Elle eut le délire, et deux fols les matelots l'empêchèrent de se jeter à là mer : sans notre présence, son maître l'eût cruellement punie de cet accès de fièvre. L'enfant s'était assise ensuite au milieu de ses sœurs, chargées de la surveiller. Ses grands yeux noirs prirent un éclat étrange, et elle se mit à fredonner à mivoix une longue chanson de son pays sur un air si triste, et dans les paroles de laquelle il y avait tant de regrets déchirants, que les autres esclaves ne purent retenir leurs larmes, et que nous fûmes obligés de nous éloigner de ce groupe : notre cœar se serrait.

Celte chanson évoquait, dans l'imagination de la malade, la patrie avec tous ses fantômes aimés. Sa tnère inconsolable, la hutte sous les rameaux fleuris du ouanzék, Tarbré révéré des Gallas; la

source voilée par de doux ombrages, aux eaux de laquelle de grandes antilopes et de beaux oiseaux viennent boire vers le milieu du jour ; les champs de maïs auprès desquels les jeunes fllles veillent en chantant pour en éloigner les colombes ; la forêt où vaguent le lion et la panthère noire, et que parcourent d'immenses bandes d'éléphants; la nuit ramenant autour du campement de la horde les troupeaux de bœufs et de cavales rapides : tous ces souvenirs si cbers que Tagonle éveillait palpitants au fond de son cœur, l'enfant les saluait avec ivresse. Puis, brisée par toutes ces émotions, elle s'affaissa sur elle-même ; ses prunelles redevinrent ternes; elle ne se leva plus, se plaignit plus rarement, et, bien que la vie n'eût pas encore quitté ses membres amaigris, son âme s'était envolée vers les solitudes natales à la suite de la radieuse vision !

Un peu avant midi, la brise fraîchit ; la mer se couvrit de moutons blancs, comme parlent les marins; les pailles-en-queue quittèrent les hautes régions de l'air pour des couches plus basses, et le nakoudab secoua la tête d'un air mécontent : ces oiseaux sont aux yeux des matelots arabes un présage de gros temps. Quelques heures plus tard, nous nous engagions au milieu d'un dédale d'îlots, de bancs de sable, d'écueils où il eût été impossible de naviguer la nuit, et, avant le coucher du soleil,

nous jetions Tancre à un demi-mille d'un rocher dont le nom est Metbouab.

Toute la journée du lendemain se passa à côtoyer un immense banc de madrépores sur lequel le vent a semé des gommiers stériles et un peu de gramen dur et rigide comme des touffes de fil de fer. Quelques familles de pêcheurs se sont établies sur cette île de pierre brûlée du soleil, qui n'a d'eau que celle que les pluies d'orage laissent dans le creux des rochers. Elle est peuplée de légions de gazelles qui se mêlent aux troupeaux de chèvres élevées par les habitants, et souvent les suivent jusque dans l'intérieur des villages, où elles finissent par se faire à une demi-domesticité. Telle est Dablâk, célèbre par l'habileté de ses plongeurs et par la richesse des bancs d'huîtres à perles qui en sont peu éloignés (1).

Dans la matinée, le vent avait sauté brusquement au nord, puis au nord-ouest, c'est-à-dire qu'il était devenu contraire : nous ne fîmes que peu de route, et mouillâmes de bonne heure près d'un banc de sable.

L'esclave malade était morte dans l'après-midi. Depuis deux ou trois jours, elle semblait ne plus

(1) L^une des plus belles perles connues, celle qui ornait la couronne des doges de Venise, provenait de DahiAk, où les Vénitiens établirent autrefois une pêcherie.

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souffrir; un instant, un éclair dévie se ralluma dans ses prunelles, mais ce ne fut qu'une lueur passagère, et l'en rant s'éteignit sans secousse, sansconvulsions, au milieu de ses compagnes, qui contemplaient avec terreur cette agonie si calme. Ce fut à peine si Ton put saisir la plainte qui s'échappa de sa poitrine, où le cœur venait de cesser de battre. On l'enterra sous le sable de cet îlot sans nom. A la nuit, les autres esclaves vinrent nous demander un peu de beurre qu'elles versèrent dans un débris de poterie, y jetèrent quelques brins de coton, et s'en allèrent poser cette lampe funèbre sur la tombe de Dangouléh. La lampe brûla presque jusqu'au jour; avec sa dernière flamme s'éteignit jusqu'au souvenir de la morte. Nous nous trompons : ses sœurs par l'infortune se réunirent à l'avant de la barque, loin de tous, et improvisèrent un long myriologue dont les paroles devaient consoler an fond de sa fosse celle que la mort venait de faire libre. Chacune, à son tour, récitait une strophe à la fin de laquelle toutes répétaient en sanglotant un refrain qui se terminait invariablement par le funèbre ouoyé! ouoyé!

Le lendemain, vers minuit, nous jetâmes l'ancre dans un petit bassin circulaire, sur le pourtour duquel le mouvement des vagues qui allaient et venaient était marqué par un ruban phosphorescent.

A travers une nuit pluvieuse, nous distinguions quelques liuttes au bord de la crique. Des insulaires se mirent à la nage, vinrent à bord, et se secouèrent pour se s^cbier, comme des caniclies après un bain. Ils étaient en quête de nouvelles, pâture de première nécessité pour ces populations oisives dont l'existence est dévorée par Tennui. Cette anse en miniature, qui nous abritait d'un violent vent du nord, est l'unique port de Déssét, la perle des îles de la mer Rouge ; nous y passâmes la journée suivante.

Nous étions mouillés précisément dans le cratère d'un volcan éteint, dont les parois, en s'affaissanl sur un point, ont donné accès aux eaux de la mer, qui sont venues occuper le fond de l'entonnoir. Quelques cabanes et deux ou trois pirogues à sec sur la grève, des enfants nus qui gardent des chèvres, des bommes couleur de bistre, des femmes dont les bras sont chargés de bracelets de verre ou d'ivoire, et dont tout le vêlement consiste en une peau de bœuf grossièrement tannée qu'elles roulent autour du corps; quelques chiens, des grues noires, des hérons bleus, des aigrettes blanches, des ibis chevelus, ces oiseaux mystérieux de l'ancienne Egypte; enfin, de grandes cigognes immobiles sur les rochers qui protègent l'entrée dd port; autour du bassin, des montagnes de granit semées de mimosas seyâls (gommiers

nains); au fond, une gorge qui traverse toute l'île et laisse voir une forêt d'avicennia (1) venue dans la mer, tel est l'ensemble du coup d'œi! que présente cette jolie crique.

Nous la quittâmes le surlendemain pour gagner Massouatt, où nous touchâmes dans la nuit.

La région où le lecteur va pénétrer avec nous, région bien connue des anciens géographes, se trouve avoir à peine un nom parmi les modernes. Elle s'appelle le Samhar et se dislingue par des traits bien tranchés de TAbyssinie, qu'elle limite vers l'Orient.

Des populations, les unes errantes, les autres sédentaires, y mènent une vie à peu près indépendante, sous des chefs de leur choix. Ces habitants n'en sont point cependant les hôtes les plus redoutables, et, depuis des siècles, l'éléphant, le lion et bien d'autres espèces félines trouvent un abri presque inaccessible dans les sombres forêts du Samliar.

Protégé contre tout contact avec les influences

(1) Espèce de palétuvier.

européennes qui, sar d'autres points de l'Afrique et en Abyssinie même, gagnent chaque jour du terrain, ce vaste territoire emprunte au mystère qui Tenveloppe une sorte de prestige bien fait pour séduire les esprits curieux de ces émotions, de ces luttes pleines de hasards qui rachètent par un charme si puissant les fatigues et les dangers inséparables de toute excursion lointaine.

Dans Tacccption que les Abyssins donnent à ce mot, le Samhar, ou, si Ton veut, l'ancien pays des Troglodytes, est la partie du littoral africain comprise entre le pays des Bircharys (les Blemmyes des Grecs) au nord, et celui des Samanlis, au sud, c'est-à-dire entre le 12* et 17« degré de latitude boréale.

Cette longue bordure que la mer Rouge laisse entre elle et l'Abyssinie offre partout un caractère qui ne peut manquer de frapper le voyageur: c'est l'absence de tout cours d'eau arrivant jusqu'à la mer.

Il faut chercher les causes de ce phénomène dans les modifications qu'a dû subir le sol lors du grand cataclysme qui a creusé le golfe Arabique.

Une légende arabe qui attribue l'ouverture du détroit de Bab-el-Mandeb à l'un des premiers tobbas (rois) hamyaritcs, demeuré célèbre sous le nom de roi aux deux cornes^ consacre le vague ressouvenir de la commotion souterraine qui a

séparé la péninsule arabe du continent africain. Le golfe Arabique paraît n'être, en effet, qu'une fissure, qu'une faille, pour parler comme les géologues, résultat de raffalssement d'une partie de la croûte terrestre qui dut s'opérer vers le centre de la péninsule arabe. Les eaux de l'océan Indien envahirent le fond de cette crevasse de quatre cents lieues de longueur sur vingt-cinq de largeur moyenne, qui venait ée s'ouvrir entre deux versants sensiblement parallèles, presque abruptes, et dont la hauteur au-dessus du niveau de la mer est à peu près partout de plus de deux milles cinq cents mètres. Dans ce vide, parcouru seulement par les vents du nord qu'ont échauffés les déserts de l'isthme de Suez et de l'Arabie Pétrée, ou par les vents du sud qui soufflent des régions équatoriales, la température est nécessairement plus élevée que sur tout autre point de l'Afrique, à latitude égale. De là, absence presque complète de pluies tropicales qui tombent, durant quatre mois, de l'autre côté des montagnes et vont grossir les courants entraînés vers le bassin du Nil. Quant aux maigres filets d'eau qui parfois s'égarent sur le versant oriental, ils sont absorbés avant d'arriver à la mer par les couches de sable que le soulèvement insensible mais continu du fond du golfe rejette sur ses bords.

Le Samhar est divisé par les Abyssins en trois

régions : Kolla, ou partie sèche du bas pays; Mazaga, ou partie bumide ; Doga ou parti montagneuse.

Commençant au bord de la mer et s'élevant graduellement jusqu'à la ligne de partage des eaux sur les flancs du Barbr-Nagarch,(l), la Kolla offre une végétation qui varie, pour ainsi dire, à chaque pas qu'on Tait vers les montagnes. Ainsi, presque partout, les palétuviers y marquent le point où la vague vient mourir sur la plage. On rencontre ensuite des forêts de soudes frutescentes qui se sont emparées des terrains récemment abandonnés par les eaux salées. Aux forêts de soude succède une mer de mimosas seyâls, domaine des gazelles, des autruches, des francolins, etc. Avec les premières collines apparaissent le baumierdes Indes, le faux ébénier, etc., abritant sous leur feuillage le koama à robe blanchâtre, dont la taille n'est pas inférieure à celle de nos bœufs, l'antilope de Sait ou héni-israïl, le phacochère, le cynocéphale, la pintade, etc.

Plus haut, les vallées qui forment l'extrême limite de la Kolla ont presque toutes un filet d'eau courante qui baigne des tamarins, des sycomores gigantesques, des styenos innœua de Dellille, des

(1) Dahr-Nagarch, nom que Ton donne au gouverneur des districts montagneux de KAbyssinie orientale, et que, par extension , on applique aussi à ces mêmes montagnes. Mot à mot : roi delà mer.

cUronDiers, et où se désaltèrent le lion, l'éiépliant, le rhinocéros et le condoma aux longues cornes en spirale .

Les pays de Doga ou de montagnes produisent le térébinthe, et sont habités par l'antilope sauteuse. Dans leurs parties les plus élevées croissent le vara, aux rameaux desquels pendent des draperies de lichens, et le kolquail, sorte d'euphorbe qui atteint jusqu'à quarante pieds de haut, et dont les branches mortes, criblées de trous, sont habitées par des volées de perruches vertes.

Au pied du contre Tort septentrional des montagnes qui forment le Doga, s'ouvre le Mazaga, ou pays humide.

Cette partie se creuse en une vallée profonde, danslaquelie tombent le Mareb, connu dans le Soudan oriental sous le nom à*El-Garch, le Settil, le Barsalam, le Takazzé, dont la réunion forme l'Àtbara, l'Artaboras des anciens.

Ces eaux s'accumulent dans des bas-fonds sans issue, — jusqu'à ce que, leur niveau s'élevant, elles retrouvent une pente par laquelle se déverse le trop plein. Des bambous gigantesques poussent dans ces marais, enclos de forêts de tamarins, d'orangers, de sycomores, de débub, de gélinguéh, aux tiges colossales, au feuillage impénétrable. Des lianes de mille espèces s'enchevêtrent dans ces arbres, dont les troncs se couvrent des fleurs et

des feuilles d'une muilitude de planles parasites. L'action combinée de l'humidité et de la chaleur donne à la végétation une force luxuriante impossible à dire. Dans ces bois, auxquels rien ne ressemble, si ce n'est certaines forêts inondées de l'Amérique du Sud, les antilopes, les buffles, les hippopotames et tous les pachydermes, toutes les espèces félines du continent africain pullulent, ainsi que les boas et les crocodiles. Tel est le pays de Mazaga.

Ces solitudes, dont l'air est mortel durant la saison des pluies, où régnent dans l'été des fièvres aussi terribles que la peste, sont la patrie de tribus que presque toutes les cartes désignent, bien à tort, sour le nom de nègres ou de Changallas, et dont les principales sont les Bazas,les Dahrias, les Mansas, etc. Ces tribus appartiennent évidemment à la même race que les Abyssins, et conservent des idées confuses du christianisme, qui, aujourd'hui encore, serait leur religion, si depuis longtemps, les prêtres ne manquaient aux autels.

Condamnées à une lutte incessante contre leurs voisins, aussi bien que contre les formidables commensaux de leurs forêts ; exposées aux incursions des tribus arabes du Sennâr, des hordes troglodytes de la côte, et aux guerres d'extermination que leur ont faites de tout temps les Abyssins, ces malheureuses populations fournissent la plus

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grande partie des esclaves qui s'exportent par celle côte, et n'ont échappé à une destruction complète que grâce aux marais inrects au milieu desquels elles vivent, et où des armées ennemies ont bien souvent disparu tout entières.

Dans cette région, d'ailleurs parfaitement inconnue, existent des ruines considérables, cités éteintes qui marquent l'une des étapes parcourues, à travers les âges, par la civilisation. Là régnèrent probablement ces rois venus du Sud, dont les monuments égyptiens nous ont conservé les traits et le cartouche, comme pour attester les conquêtes des Thoutmosis et des Rhamsès. Enlièrement isolés du reste du monde par une guerre sans répit, leurs descendants sont retombés dans la barbarie la plus profonde. Ennemis de tous les autres hommes, parce que tous les autres hommes leur sont ennemis, nul ne pourrait attendre d'eux la pitié que tous les autres leur refusent.

L'islamisme, qui, sur tant d'autres points, s'est infiltré jusqu'au cœur de l'Afrique, n'a pas fait un seul prosélyte dans celte longue vallée qui contourne l'Abyssinie par le nord et l'ouest.

Quelques-unes des hordes qui l'habitent semblent associer un reste de sabéisme aux vagues notions de la religion du Christ. Le soleil est pour eux la divinité principale, et certaines phases de Syrius, l'étoile du chien, qui annoncent le corn-

mencement ou la fin des pluies, sont l'occasion de grandes fêtes. Certains prélres qui conversent avec les esprits, certaines femmes qui prédisent l'avenir et peuvent jeter des sorts sur celui qui a encouru leur disgrâce, partagent le respect du peuple avec les vieillards, qui donnent Tordre des expéditions militaires, ou le signal des grandes chasses.

Durant la saison sèche, la chair des animaux auxquels le Baza fait la guerre, coupée en lanières et desséchée au soleil, est mise en réserve pour la saison humide. Dès que tombent les premières pluies, le peuple chasseur gagne les cavernes qu'il s'est creusées à mi-côte, sur le revers des montagnes, et y attend, pour retourner à sa vie de périls, que le ciel soit devenu bleu, que le soleil ait fait refleurir la branche d'arbre à laquelle, dans ses courses, chaque famille a coutume d'appendre sa hutte de peaux.

Plusieurs rameaux de la souche troglodyte se divisent le pays de Kolla.

Ainsi, au nord, nous trouvons les Abbabs. Puis viennent les Taltals, dont les Siaouis, les Assaortaz, les Sahos, ne sont que des fractions. Ces dernières occupent les montagnes que traverse la roule de Massouahvers l'Abyssinie, route qu'ils interceptent au moindre caprice.

Au sud de Massouah commencent les Danakst.

chez lesquels on enterre les morts sous une pyramide de huit à dix pieds carrés à sa base.

Enfin, près de Zeyiah, le pays appartient aux Samanlls, peuple pasteur et commerçant à la fois, dont les caravanes pénètrent fort avant dans le Soudan. Sur leur territoire se tient la foire annuelle de Berbéra, Tun des marchés les plus importants de toute cette côte.

Toujours en guerre avec l'Abyssinie chrétienne, depuis leur conversion. à i'islamisme, ces hordes échangent pourtant sur quelques points le sel du littoral contre le miel, la cire, et les céréales des hauts pays. Riches en troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons, de chameaux surtout, elles errent de pâturage en pâturage, se rapprochant de la mer dans la saison pluvieuse, regagnant les montagnes pendant Tété.

Un fait digne de remarque, c'est que le chameau, si utile, si commun sur le littoral, n'existe point en Abyssinie. Il y a plus : les Costanis le regardent comme un animal immonde, et ont pour lui une horreur que semblent avoir partagée les Egyptiens des âges pharaoniques , sur les monuments desquels on ne le trouve jamais représente, comme si ces deux peuples, en hostilités perpétuelles avec des nomades remuants, eussent rejeté une partie de leur haine sur l'animal qui leur amenait à l'improviste des avalanches d'ennemis, et les dérobait

à leur poursuite en les remportant au fond des déserts.

Quand le voyageur qui vient de la côte arabe a dépassé l'archipel de Dablâk, il voit devant lui, c'est-à-dire vers l'ouest, la côte se creuser en une rade au-dessus de laquelle apparaissent trois îlots.

L'un, occupé par un péle-méle de mosquées, de maisons en pierre, de huttes en bois, n'est séparé de la grande terre que par une portée de carabine : c'estMassouah.

L'autre, plus rapproché de la côte, est couvert de plantes à soude et de tombeaux : c'est l'île aux Banians.

Du troisième, comme d'un pot à fleurs, s'élève une forêt de palétuviers, sous l'ombre desquels se cache la tombe blanche d'un santon : celui-ci a nom Chcik-Saîd.

Vers l'ouest, le rideau d'avicennias qui dessine les contours de la rade s'entr'ouvre pour laisser voir quelques tiges de dattiers, de rares bouquets de doums, et quelques maisons qui désignent à l'œil le village d'Arkeeko. Au sud se dresse le djebel Gadem, géant de granit et de laves accroupi sur la plage. Des rangées de collines de plus en plus hautes s'allongent en suivant la courbure de la rade, comme les gradins d'un cirque dont la mer serait l'arène. Derrière s'élève le Babr- Nagarch avec ses croupes couvertes de forêts, ses

EN ÀBTSSmiE. 1^7

gorges sombres, ses ravines marquées par (m fllet d'azar. Étendez aa-dessus un ciel blaford à force d'être lamineux; faites réfléciiir à la mer ce eiel incandescent ; imaginez ces montagnes noyées dans d'éblouissantes clartés, et vous aurez une idée de Taspect que présente sur ce point la côte d'Abyssinie.

Quelques jours après notre arrivée à Massouah, ragent consulaire de France dans ce port, M. D..., nous proposait une partie de cbasse dans les environsy où abondent les troupeaux de gazelles. Nos compagnons devaient être deux Grecs établis dans le pays, un. maître canonnler turc, un négociant indou, etc. ; nous devions emmener, en outre^ sept ou huit domestiques abyssins et trois ^u quatre chameliers. Le rendez-vous était à Mokollp, vilr lage en terre ferme, à une heure nord-est de l'îlot sur lequel est bâti Massouab.

Le départ eut lieu le 8 janvier, dans la soirée.

Ce jour-là, nous ne fîmes guère que deux heures

déroute, au fond d'une vallée assez larg% entre deux

montagnes dont le maigre feuillage des gommiers

déguisait miai lesflancsde pierre. Pourtant quelques^

58 SOUVENIRS D'tIN VOYAGE

Jours de pMû avaient rafiraichi cette pauvre végétatton : tes rameiaux des mimosas seyâls étaient d'un vert magnifique, ainsi que tes rares touffes d^berlie qui poussent sur ce soi rocaiileux. Des euphorbes étalaient au soleil leurs geasdes. (leurs livides; des convolvulus paraieiitde leurs eloebes blanches et jaunes les branches des nébèks{rhamnus lotus); les buissons de raks étaient plus feuilles. Le désert avait pris sa livrée de fête; c'était la saison des amours pour les tribus de gazelles qui parcourent ces solitudes.

A la tombée de la nuit, nous atteignîmes le lit d'un torrent appelé Tadali, alorsà sec, et qui D*»vait d'eau que sur un point où les pâtres ont creusé un puits assez profond. La tente fut dressée sur le sable, et bientôt les domestiques, qui nous avaient devancés de plus d'une heure, vinrent nous rejoindre ; ils pliaient sous le poids du gibier. Quant à non», nous n'avions pas tiré n» seul cou^de ftisii, par la ration que nous n'avions pas- mémo vu un biseau.

Une heure phis tard, on nous servait à diner.

Les viandes étaient d'un goût parfait, qoadevMt nous faire mieux apprééler un séjour do liuii ntois sur la eôto arabe, pendant lesquels le régime de tous les joifTS se composait de pDau, de.mft»vate poisson, quelquefois do ebair de chameau, |»lits souvent de chèvre ou de mouton qui pue le suif.

Au petit jour, nous étions déjà en marcbe. Ne eonnaissaiU pâs le pays, nous fûmes quelque temps sans oser nous éearter. L'agent consulaire naos recommandait de ne pas trop nous aventater au milieu des fourrés.

— A çeite heure, nous disait-il, Les panthères s'y mettent à I^^ùt près des sentiers que suivent les gazées.

D'ailleurs, il n'était pas nécessaire de quitter le chemin pour trouver du gihler ; les francolins avaient déjà qiaiUé tour perelboir et couraient sur le sable djss torrents; tes cimes des grands arbres Paient chargées, de pinlades qui s'envolaient par troupes ea poussant des evia discordants. De loin eu loin, nous pouvions voir de grandes gazelles immobiles sur la crête des collines. Derrièrachaïque hnisscNa, m eouple de béni-israël (antUopes de Sait)y cbamants petits annuKttx dont les. jambes ne soiit pas beaucoup plus grasses que le tuyau d'une plume, et dont la tête est parée d'une touffe de kmgs poils fasoves, qui se redressent sous l'impression de la peur, nous regardaient passer un instant avec une coquette eurioslté, puis s'enfuyaiest en poussant «a eu deuisr petits eris aigus comme un eo«p^ de sifflet.

Cette vailéie est peu riche en oiseaux, probablement à cause de la rareté des soufoes. Pourtant deux ou trois variétés de. tonrtereltes et une grosse

60 SOUVENIRS D*IIN VOYAGE

espèce de ramier roucoulaient dans les bois. Des pics à tête écarlate exploraient les troncs d'arbres morts en répétant leur triste refrain. Des coucaU (coacous) aux yeux rouges comme le corail couraient d'un fourré à un autre fourré, à ta recherdie des serpents etdes lézards, dont ils se nourrissent; enfln,des«ou!€-ma^a5splendides visitaientles unes après les autres les touffes d'une sorte d'asclépias qui pousse dans le sable, dont le vent carde les graines ailées qui s'échappent de ses gros fruits mûrs, et dont les fleurs roses ont toujours une gouttelette de miel pour ces colibris africains.

Vers les neuf heures du matin, notre petite caravane atteignait une autre vallée nommée Saati, et que nous avions choisie pour rendez-vous de chasse.

Une heure après la halte sous les ombrages de Saati, tout le monde nous avait rejoints, excepté deux hommes : le Grec Stéphen, notre hôte de Massonah, et M. Arnaud.

— Que diable font-ils en arrière? se denandait-on.

— Ce qu'ils font? dit l'un ; ils chassent, parbleu!

— Stéphen marche comme les oies de mon pays, observa le canonnier turc; je suis sûr qu'il s'arrête à chaque pas pour s'assurer que ses pieds ne sont point restés en route.

— Tant pis pour eux, lûouta l'agent consulaire ;

EN ABYSSINIE. 6i

le déjeaner est prêt, et. nous les attendrons en mangeant.

Une heure se passa ainsi.

— lis se seront égarés t dH quelqu'un.

Il était alors onze heures, et cette crainte commençait à prendre l'apparence de la réalité; on envoya les chameliers à la recherche des absents. Au bout d'une autre heure, ces hommes revinrent sans avoir rencontré nos compagnons.

Je me mis alors en route avec un Abyssin que j'avais pris à mon service, et qui portait une zinzamiéh (vase) pleine d*eau, ainsi qu'un flacon d'eau-de-vie. Nous marchâmes près de deux heures, et enfin un faible cri répondit aux détonations répétées de nos fusils. Bientôt des cris plus rapprochés se firent entendre : c'étaient nos compagnons qui accouraient.

L!incident qui les avait séparés de nous mérite d'être raconté.

Presque dès notre entrée en chasse, mon compagnon M. Arnaud et le Grec Stéphen s'étaient mis à la poursuite d'une volée de pintades à travers des hailiers inextricables. M. Arnaud en avait tiré deux ; mais, quand il fut question de nous rejoindre, les chasseurs ne virent plus personne : il fallut alors se mettre à la recherche du chemin, au milieu de vallées qui ont des centaines de sentiers frayés par les pâtres et leurs troupeaux. C'est dans

6t SOUVENIRS D'UN VOYAGE

UD de ees ehemins qu'ils s^n^agèrent au èoat de cinq minutes. Pour comble de malheur, Ils y irouvërent l'empreinte toute fraîche des sabots d'une mule, et, ne doutant pas qu'ils ne i^ssent sur la bonne voie, fis marclièrenl dans la même direction durant plus de deux heures. Alors, te vo>'«gevr firaoçais crut voir passer quelque chose de fauve à travers tes baissons de gommiers. *

— Est-ce une i;azelle que je viens de voir là-* bas ? demanda-t-il au Grec.

— Votre rosil est-il chargé? dit celui-ci sans répondre à la question qui lui étatt faite.

— Non.

— Alors, chargez-*le bien vite, continua Siéphen, et que Dieu nous garde de ces gazelies-là !

— Qu'est-ce donc alors?

— Un lion, ni plus ni moins, et des beaux entore 1 Tenez! il s'est arrêté : le voyez-vous maintenant ?

Mon compagnon m'avoua qu'il avait senti en ce moment son coeur battre d'nne façon peu agréable. Le non, alors arrêté au milieu d'un espace nu, la tête tournée vers les chasseurs, les regardait avec une dédaigneuse indifférence. Son œil n'tavnU pas un éclair; ses mouvements étaient lents et graves ; les énormes muscles qui labouraient ses membres étalent au repos. Queiqaefois un frisson qui courait sur ses reins secouait, comme des vipères, les

longues mèehtes de poii qui recouvraient son cou et le lirat de sesépauies. Pourtant, sous ce calme, on sentait tant de souplesse, tant de puissance, qu'il semblait que, d'un bond, le terrible animal pût être sur les chasseurs.

Quand il eut versé une charge de poudre et coulé une balle dans chacun des canons de son fusil, M. Ârhaid chercha ses amorces : il ne les avait plus.

— Sorte maladettal exclama Stéphen dans son jargon italien.

— 11 n'y a qu'un parti à prendre, répondit le tireur désappointé : c'est de faire un détour pour éviter de marcher sur la queue du lion et nous re* viendrons ensuite vers la route.

Cela fut fait ainsi; mais, un peu plus loin, le sentier s'arrêtait brusquement au pied d'une ligne de rochers à pic, et les traces de mulet retournaient en arrière.

— Que le diable emporte la béte et celui qui ia montait! murmura le Grec, obligé d'avouer qu'ils s'étaient égarés.

Les deux chasseurs durent revenir sur leurs pas. Arrivés près de l'endroit où ils avaient vu le lion, ni l'un ni l'autre n'étaient tranquilles; pourtant, comme de ce côté le terrain était nu et que l'on pouvait voir de loin, ils avancèrent toujours : le formidable rôdeur n'y était plus, et ils purent se

croire débarrassés de son voisinage. Le sable portait des empreintes bien reconnaissables autour de deux creux au fond desquels il y avait encore uo peu d'eau.

Dévorés par la soif qui commençait à brûler leur gosier, Stéphen s'agenouilla au bord du premier, M. Arnaud près de l'autre.

-^Cette eau est chaude à soulever le cœur, dit l'un.

— Et le lion a sali celle-ci t ajouta l'autre en rejetant la première gorgée avec une grimace arrachée par le goût révoltant et l'odeur ammoniacale de ce breuvage.

Plus loin, un arbre immense couvre de son ombre un îlot que le torrent entoure de ses bras de sable : ils n'en étaient guère qu'à cinquante pas^ lorsque, sans même se communiquer leur pensée, tous deux s'arrêtèrent en même temps ; le lion était couché au pied de l'arbre. Au bruit de leurs pas sur les galets charriés par les pluies d'orage, le roi du désert vehalt de soulever son énorme tête et les regardait passer.

Arrivés eniin au point de départ, c'est- à-dire au puits de Tadali qu'entouraient quelques Bédouins, et la soir élanchée, le Grec Stéphen voulut se reposer : il n'en pouvait plus, disait-il. Un des Bédouins pétrissait une poignée d'argile : quand cette terre eut le degré de souplesse et de ductilité voulu, il se mit à en iaire une sorte de pipe inrorme, qu'il

remplit de tabac grossièrement coupé; cela fait, il alluma avec son l)riquet un morceau de moelle é'ochar (portulacca tomentosa\eiydeu\ secondes aprèSj ses lèvres, appliquées sur l'ouverture pratiquée au bas du godet, aspirèrent d'épaisses bouffées de fumée.

Une fois l'estomac plein d'eau et de fumée, les deux chasseurs cherchèrent à faire comprendre aux Bédouins qu'ils avaient besoin d'un guide; mais tous leurs efforts furent inutiles , et ils ne purent en tirer d'autre réponse que celle-ci :

— Mitou (qu'est-ce)?

Heureusement, M. Arnaud se souvint que nous allions à Ëylat, et le mot rial ou thaler, prononcé à la suite du nom du lieu, ouvrit toutes ces intelligences comme par miracle : la langue de feu tombée sur chacun des apôtres du Christ ne dut pas opérer d'une manière plus complète ni plus rapide. Les Bédouins tinrent conseil un moment, puis l'un d'eux se leva, prit sa lance, jeta son bouclier en peau d'éléphant derrière le dos, et leur fit signe de le suivre.

Les chasseurs et leur guide étaient en marche depuis plus d'une heure lorsque la détonation d'un coup de fusil parvint à leurs oreilles et fut bientôt suivie d'une autre : c'étaient les deux derniers coups de fusil tirés par moi, dont l'écho leur renvoyait le bruit.

Du ttiomént où boqs dous tfouvions féanis, le guide devenait inutile ; muiB, hul de nous u'uyani de l'argent sur lui pour le payor, et le Bédouin comptant trop sur une part du déjeuner desMancs qu'il venait de tirer d*un cruel emtMirras péur être tenté de rebrousser chemin, Il ne fit aueùne difflcuUé pour nous suivre.

Le but de notre exploration était atteint, nous avions retrouvé nos compagnons égarés, ti nous pûmes nous remettre en route.

Nous arrivâmes bientôt à Saali, où nous passâmes la nuit.

Une tempête et une cbasse, la mer et le dét»ert, les dangers d'utie navigation sur le folfe Arabique et les fatigues d'une course périlleuse, telles étaient les premières émotions de notre pèlerinage; tels sont aussi les Incidents trop ordinaires d'un voyage dans une partie de l'Afrique qui ne sera longtemps enéore pour les Européens qu^une terre primitive.

La vallée de Saâti, que nous avions choisie pour lieu de halte, est entourée de rochers calcaires. Le fond de ce gouffre désolé est occupé d'un côté

EN AfiYSSlNlE. 67

par une mare qa'eatrelteoneBt des sources iuyïstbies, de l'autre par un filet dVau saumâtre qui sort de terre pour aller se perdre, à quelques pas de là, dans le sable, et au milieu par un espace de terrain sur lequel des gommiers rabougris se tordent au soleil. La mare, peuplée dé tortues qui viennent de temps à autre dormir à la surface de l'eau, est le rendez-vous de tribus de saksah, de vanneaux porU-lambeatix, de râles , de ^laréoles à collier Roir^ de petites bécassine; à bec rose.

Un peu avani le coucher du soleil, il tomba sur les bords de la flaque d'eau des nuées de gangas cathas aoeourus de tous les points du ciel; c'était une fourmilière d'oiseaux» qui se disputaient une place, buvaient et repartaient par volées pour regagner les lieux arides où ils se plaisent. Après les gangas vinrent tes francolias, et après ceux-ci les pintades descendirent par troupeaux des montagnes voisines.

Nous avions assefc de gibier pour n'être point tentés d'en tirer encore, et gangas, f^ancolins et pintades purent se désaltérer impunément à portée de nos fusils. 11 en fut de même de quelques gracieuses gazelles qui se glissèrent timidement jusqu'au* bout le plus reculé du petit lac, courbèrent coquettement leur jolie tête vers l'eau, puis^ après nous avoir regardés un instant, s'enfuirent par petits bonds.

CependaDt, lorsque avec les premières ombres, de la Duit arrivèrent des légions de chacals, brigands effrontés qui parcourent ces déserts; quand parurent les hyènes impures par groupes de dix à douze ensemble, ce Tut une décharge générale de toutes nos armes, et hyènes et chacals s'enfuirent en hurlant sous le plomb meurtrier.

Plus tard encore, le lac Tut visité par d'autres animaux plus redoutables. Un des nôtres qui s'était un peu écarté du bivae put voir deux panthères passer comme des ombres dans les touffes de seyâls, et, vers le milteo de la nuit, nous fûmes réveillés par le rauque rugissement du lion , dont les éclats remplirent toute la gorge. Nos bêtes de somme, inquiètes et tremblantes de frayeur, se levèrent pour se rapprocher des hommes et des feux de veille. Les Abyssins jetèrent aussitôt quelques brassées de bois sec sur nos feux, dont un moment les rouges réverbérations ressuscitèrent en quelque sorte, au milieu des ténèbres, ce lugubre paysage de rochers. Le rugissement du lion s'était à peine éteint dans l'éloignement, que les autres voix des solitudes recommencèrent un étrange concert de bruits vagues, de sons indistincts, couvert de temps à autre par le cri sinistré des hyènes.

£n dépit de ces sauvages harmonies nocturnes, nous nous allongeâmes sur nos tapis, et chacun

EN A6TSSINIE. 69

se mit à dormir de son mieux en attendant le Jour, qui était encore loin.

En quittant Saati au lever du soleil, avertis par l'exemple de nos deux compagnons, nous nous promettions bien de suivre de fort près les ebameliers; mais il en est du chasseur comme du joueur : nous marcbiohs tout au plus depuis une heure, et déjà toute notre petite troupe avait quitté le sentier pour s'enfoncer dans le bois à la poursuite des gazelles et des beni-israël.

Il va sans dire que j'avais fait comme les autres, et, à rentrée d'une gorge par laquelle la route qui monte vers l'Abyssinie franchit une chaîne de collines, dernier soubresaut de la pente du Bahr-Nagaeh vers la mer Rouge, je me fusse trouvé dans une incertitude peu agréable, si le hasard n'eût amené presque en même temps que moi dans celte gorge trois de nos hommes. C'étaient le petit Gabrio,Gazaïn, le chasseur de M. D..., et Mohammed Cotten, le chef de nos chameliers.

Gabrio, esclave galla de douze à treize ans, appartenait au consul britannique en Abyssinie. Son maître, M. W. Slowden, alors en Angleterre, sans doute pour ne point attirer sur lui l'attention des saints membres de VAntisîavery Society, n'avait point jugé à propos de l'emmener à Londres, et avait préféré le laisser en dépôt chez M. D... Je n'ai pas autre chose à dire de Gabrio,

si ee n'est que, grâce aux leçons du ojiasseur Gazaïn, il se servait déjà d'une manière très-passable dHin fu&it qu'im chasseur blanc lui avait «tonné en échange de quelques petits services, fusil qu'à ses heures inoccupées l'enfant caressait avec tendresse, et dont la possession te consolait et de sa liberté perdue et des siens qu'il ne reverrait jamais.

Gazaïn était un Abyssin de vingt- sept à vingihuit ans, de moyenne stature. Malgré la couleur brun foncé de sa peau, son nez aquilin^ ses lèvres fines et les pommettes de ses joues peu saillaïUes accusaient évidemuhent l'origine sémitique de la race à laquelle appartiennent presque tootefr tes populations de l'Amhara (1). Son costume se composait d'un caleçon s'arrétant bien aurdessua du genou, selon la mode de son pays, et collant et façon à dessiner la moindre saillie des muscles ; dfv» couavi à large bordure rouge, sorte de couverture de coton dans laquelle chacun: s» roule, et dont les . longs pH$. rappellent sou^veat lea draperies antiques ; enfin,. d'un cordon de soie bleue passé à son cou, signe par lequel \^ chrétien^ de. l'àbys^aie se di^gu^nt) des musulmaas* A la chaase, il

(4) Nom qiil dérive probablement ih l» mèipe l'àcine que le Haiiiyar de» itralies, et qui supplique à' une grande pravinee de VA,bys.sinie.

EN ADYSSINEK. 71

nouait autoor de sa têt^ le fùurreau en drap écar- Iftte dans lecfuel il sefrait so^neusement chaque soir son fusil à deax coups. Une courroie de cuir soatenait sa poire à poudre, faite d^ine cof ne d'antilope curieusement ouvrée, ainsi qu'un robuste couteau, et quelques sacs à mettre son plomb et ses balles. Il y avait sur sa figure un air de franchise et de gaieté qui était le fond de son caractère; mais, quand la crosse de son fusil venjdt s'appuyer brusquement à son épaule droite, et que le bout du canon suivait les mouvements saccadés d'une panthère on les bonds d'une giazelle, ses narines se dilataient, et sa prunelle s'allumait d'un éclair de passion sauvage , d'audace et de ruse qui échappe à toute description.

Sauf le caleçon et la manière de porter te» cheveux, te costume de Mohammed Cotten différait peu de celui de Gazaîn. Le cordon de soie bleue était remi^cé par le cbapelet aux grains de va^re janne d^ musulmans, et le fusil par la daraga (bouclier) en peau d'éléphant, accompagnée d'un long sabre droit à double tranchant, à poignée en fer figurant une cboj]|, et dHiae zagaie de six pieds de long. Des sachets en maroquin rouge, renfermant de précleu-ses amulettes, ornaient son bras gauche; et, comme le chef de nos chameliers était aussi le musicien de la bande , il ne se mettait jamais en voyage sans jeter derrière ses épaules une

sorte de lyre à cinq cordes/ dont la caisse sonore consistait en une moitié de calebasse recouverte dHine peau grossièment tendue. Quant à la chevelure, que l'on imagine une tête bistre, perdue dans une forêt de cheveux taillés comme les perruques à la mode sous la fin du règne de Louis XIV, beurrés journellement, et inondés, les jours de fête, de gouttelettes de suif qui, en se caillant, avaient l'air d'une couche de neige. Une aiguille en bois, d'un pied de long, toujours fichée dans les boucles, tenait lieu de peigne.

Or. Mohammed Cotten était à dix lieues à la ronde un modèle d'élégance, de même qu'il n'avait point d'égal pour la bonne mine, pour la vivacité de la repartie, pour ses chansons et aussi pour son habileté de voleur. Il he faudrait pas croire que ce derhfer genre de supériorité projetât la moindre tache sur une aussi brillante réputation ; ces gensci ne font pas une grande différence entre le tien et ie mien , et, en parlant de notre chamelier en chef, c'était tout au pics si les plus sévères ajoutaient :

— îddou chQuié khaflf ( sa main est un peu légère !)

— Sais-tu où est le khawadgé (4) Arnaud ?

demandai-je à Mohammed Cotten.

(1) Appellation usitée envers les chrétiens, le mot

II me répondit ravoir va passer avec M. D...

Tranquillisé sur le compte de mon compagnon de voyage, je m^enfonçai avec les trois Abyssins dans le défilé étroit, difficile, qui s'ouvrait devant nous.

Ici, la nature alpestre se mariait à la triste végétation des basses terres. Des basilics géants, des mentbes qui étaient des arbustes, mille plantes des montagnes aux magnifiques fleurs peuplées d insectes richement colorés, poussaient par touffes vigoureuses entre les blocs de rochers qui avaient roulé au fond de la gorge. La montagne, coupée à pic, se dressait çà et là des deux côtés du chemin comme un mur de rocher, et les saillies de ce mur étaient occupées par l'aire des vautours ou des aigles.

Nous étions déjà parvenus au milieu du défilé, lorsque nous entendîmes comme une meute de chiens aboyer devant nous.

— El gourouth (les singes)! dit Mohammed Cotlen.

£t^ au tournant du chemin qui fuyait alors devant nous en ligne droite, noiis pûmes voir arriver, longue et compacte, une colonne de Tes pèce de singes dite cynocéphale. Il ue devait pas

sid (seigneur) n'étant employé que lorsqu'il s'agit d*un muïuiinuD.

y avoir moins de deux nMlle de ces aniiDaiix, qui, selon toute apparence, gagnaient les sources de Saati, près desquelles nous avions campé la veiiie. Ceux qui marchaient en tète, entendant crier sous nos pas les cailloux du chemin, venaient de pousser le cri d*alarme, que toute la horde répétait. Les vieux et les adultes marchaient dispersés dans la fouie, surveillant les mouvements de chacun, aidant complaisammcnt les femelles chargées de leur nourrisson, stimulant les paresseux à grands coups de pattes, ou apaisant les querelles qui survenaient entre les jeunes au moyen de bourrades distribuées aux agresseurs comme correction, aux victimes comme avertissement. Quand le cri d'alarme retentit, les vieux se portèrent en avant pour faire face au péril ; les petits, qui avaient quitté le dos de leur mère pour jouer sur le sable, se suspendirent aux reins de leur nourrice, se laissant emporter ainsi sur les flancs de la montagne.

En un clin d'œil, le chemin, trop étroit pour la foule un instant auparavant, se trouva complètement libre ; les deux revers de la gorge se couvrirent, pour ainsi dire, d'une houle mouvante de dos et de têtes hideuses, et la créle des rochers se couronna en quelques secondes de plusieurs sentinelles qui ne, cessaient de japper ou de grimacer; tout cela grouillait, criait ; c^était quel-

que chose d'étrange à voir et un tamolte assourdissant.

Alors seulement, les mâles, auxquels donnaient un aspect féroce leur longue crinière, leur forme ramassée et pleine de vigueur, et surtout les longues canines qui débordent leur museau, les mâles, dis-je, commencèrent à battre en retraite lentement, presque à reculons, et toujours prêts pour un retour offensif.

Gazaïn leur lâcha un coup de fusil, et l'un des plus gros tomba, la tête fracassée par une balle.

L'explosion fit taire un instant tous les cris, et tous ces corps suspendus à la cime des rochers ou sur la pente rapide des mamelons voisins bondirent sur eux-mêmes, comme si une nappe électrique eût effleuré le sol et les eût touchés tous.

Le groupe nombreux auquel appartenait le mort menaçait de se ruer sur nous, quand le malicieux Gabrio leur envoya un coup de gros plomb, qui tomba au plus épais de la bande, et quelques cynocéphales, piqués, se roulèrent furieux sur le sable. Ce furent alors des hurlements de douleur, des cris de rage, des gémissements, des sanglots qui remplirent la vallée. En se décidant à la fuite, Tarrière-garde entraîna les blessés dans son mouvement de retraite, et emporta le cadavre de celui qu'avait abattu PAbyssin : chacun le traîna un peu; dans lés endroits difficiles, deux, trois,

qaatre individus valides réunissaient leurs efforls pour Taire franchir l'obstacle au corps du mort, tandis que les jeunes et les femelles s'attroupaient autour en poussant de longues plaintes.

— La tribu pleure celui qui vient d'être tué, dit Mobammed-Gotten.

En effet, il y avait dans cette scène quelque chose de la douleur de l'homme quand un des siens a succombé, et, à coup sûr, je n'aurais pas voulu ajouter un second meurtre à celui qui venait d'être commis par Gazaïn.

Toutefois, cela ne faisait pas le compte de Gabrio, qui, après avoir rechargé son fusil, l'avait appuyé sur une grosse pierre, et l'ajustait longuement avec de minutieuses précautions.

Le coup partit, et un singe, tranquillement assis sur la plus haute crête de la montagne, roula de rocher en rocher jusqu'à un arbre qui avait poussé dans une crevasse entre deux blocs à pic. De cet arbre au fond de la gorge, il y avait encore une cinquantaine de pieds au moins. Le malheureux animal avait eu les flancs traversés par la balle, un peu au-dessus des cuisses; aussi, le train de derrière ayant perdu tout mouvement, il ne put se retenir à l'arbre que par ses mains antérieures. De sa blessure, on voyait le sang s'échapper goutte à goutte. C'était une femelle, et sur son dos un petit s'agitait avec des signes d'une terreur

indicible, tandis que la mère poussait des cris de détresse, en regardant le haut du rocher où des milliers de têtes penchées au-dessus de l'abîme contemplaient son agonie.

L'épouvante avait rendu toute la horde muette : seulement, quelques mâles se démenaient, allaient, venaient en tout sens, comme s'ils eussent cherché du secours pour leur sœur blessée, dont les forces diminuaient à vue d'œil, et dont les gémissements avaient un accent lamentable qui me fit pitié. Je la couchai en joue, et, deux secondes plus tard, le pauvre animal tombait à terre, au milieu d'une touffe de grandes herbes. Le petit, sain et sauf, se détachait du cadavre, et le secouait avec des grimaces et des cris déchirants. Gabrio s'élança pour le ramasser, et, pour garantir l'esclave des pierres (i) que du haut de la montagne lui lançaient les cynocéphales, nous déchargeâmes, TÂbyssin et moi, nos fusils en l'air: la détonation éloigna un moment les singes, et le petit Galla vint nous rejoindre avec son prisonnier.

Alors seulement toute la horde se remit en

(1) Des officiers européens qui ont fait les campagnes de TAssir, dans la péninsule arabe, avec les régiments égyptiens se souviennent encore d'un bataillon rois en déroute par une tribu do cynocéphale», pendant une marche nocturne.

route en poussant de longues clameurs, et, de notre côté, nous continuâmes noire marche.

D*abord sauvage et maussade, le petit cynocéphale avait déjà oublié la terrible scène qui venait de se passer, et fut bientôt familier avec son protecteur. Gabrio était ravi, et, tout en berçant son prisonnier, il lui promettait mille douceurs inconnues ;puisii ajoutait à mi-voix, avec un éclair dans les yeux :

^ Orphelins et esclaves tous deux, nous grandirons pour être un jour libres tous deux ! Nous nous en irons ensemble dans les forêts de caféiers des Borem-Gallas(l), où les tiens abondent, et qui sait ?...

11 fut ensuite question de donner un nom au singe. Gazaïn proposait de lut donner celui d'Âbbabo-Guibo ; c'était le nom du roi qui avait fait tuer à coups de lance le père du petit Gatia, et qui l'avait vendu lui-même aux marchands d'esclaves. Gabrio s'y opposa, sous prétexte qu'il y avait une voix maudite qui répétait ce nom abhorré à ses oreilles assez souvent pour qu'il fût inutite de le donner encore à une malheureuse bête qu'il étranglerait un beau jour en souvenir de son patron. Enfin, la dénomination Ae grain de poivre (felfel)^ très-communément appliquée, dans le pays, aux

(t) Gallas «le Toue^t.

chiens, aux chameaux, etc., fut adoptée par l'Abyssin et son élève.

Vers midi, nous traversions la vallée et le village d'Eylat sans remarquer qu'il fût vide d'habitants. Arrivés à un autre massif de hautes collines qui pourtant n'ont l'air que de taupinières au pied de la grande chaîne qu'elles longent, nous nous engageâmes dans une vallée rocheuse que parcourt un fllet d'eau d'une température trèsélevée à sa source, et qu'à cause de cela les Arabes appellent Mcftet-elrHar (la vallée de l'eau chaude) et les gens du pays El-Mothad.

Une fois parvenus aux sources qui fument à la surface du roc mis à nu par le passage des eaux torrentielles qu'amènent les pluies d'orage, nous nous mîmes en quête d'un endroit convenable pour y dresser notre tente ; mais ce ne fut guère que vers l'heure de la prière de l'assar (trois heures et demie de l'après-midi) que le reste de la caravane et les bagages nous y rejoignirent.

Les chameliers avaient l'air tout effaré, et nous dirent que le chef d'un canton de TAmaeen (i), Oueld-Gaber, avait fait irruption dans le pays musulman avec trois mille de ses costanis ou chrétiens abyssins. Le matin, ajoutaient-ils,Oueld-

(1) Première province de TAbyssinie quand on Taborde par la mer Ronge.

Gaber avait opéré une razzia sur les troupeaux des camps l)édouins établis à Mansa, à Gat-Gat, à M'gatlal; en ce moment, il étaitau village d'Assouz, et marchait sur celui d'EyIat, que nous avions à une heure seulement derrière nous. On pariait d'une centaine d'hommes tués et de près de dix mille têtes de bétail enlevées. Quant au prétexte de celle attaque, 11 n'était que trop légitime : l'un des enfants d'Oueld-Gaber, avait été volé quelques mois auparavant, par les Bédouins des tribus musulmanes, et vendu comme esclave sur l'autre côté de la mer Rouge.

Alors, il fut tenu quelque chose comme ub conseil. Les chameliers opinèrent pour une retraite immédiate. Sélim l'Ousta, le maître canonnier, haussa les épaules et se remit à fumer impassiblement son chibouk, après avoir appliqué indistinctement aux deux parties belligérantes Texpression de mépris puzévenkler, si familière aux Turcs et que Ton me dispensera de traduire.

Quant à M. D..., il affirmait que non-seulement les Abyssins ne pouvaient nous considérer comme leurs ennemis, mais qu'en outre il était lié avec leur chef, et qu'en tout cas, vingt hommes armés jusqu'aux dents, comme nous Tétions, parmi lesquels on pouvait compter six ou sept tireurs d'élite, pourraient, en gagnant le sommet presque inabordable de l'une des collines qui nous eotou-

raient, tenir tête au raz Ali ( 1 ) en personne avec ses cinquante raille cavaliers.

La délibération en était là, quand, au bout de la vallée, nous vîmes paraître un tourbillon de sable, derrière lequel s'avançait comme un ouragan dont le passage ébranlait le sol. Des cris d'hommes, des mugissenoents de bœufs, des bêlements de chèvres ou de moulons, accompagnaient le nuage de poussière, qui arrivait sur nous avec une effrayante rapidité.

Familiers avec les scènes de la vie nomade, les chameliers prétendirent que ce n'étaient que les troupeaux de la vallée et du village d'Eylat que les pâtres chassaient dans les montagnes pour les soustraire à l'ennemi, et Mohammed Gotten nous assura que, si les costanis étaient à leur poursuite, nous entendrions déjà le cri de guerre dominer tout le tumulte.

C'était la vérité.

Un quart d'heure après, d'immenses troupeaux défilaient devant nous, escortés par des hommes armés de boucliers, de lances, de massues d'ébène, et excitant la marche de leurs bestiaux par des cris étranges, auxquels le bouclier qu'ils appuyaient

(i) Le raz Ali est le chef qui règne sur TAmahra, Tune des trois grandes fractions des pays abyssins ; le Tigré est gouverné par'Oubié, et le Choaparles enfants du dernier roi, Sahla-Sablassé.

sur leurs lèvres donnait une intonation plus étrange encore. Des femmes vêtues de peaux de bœuf, des enfants entièrement nus, de grandes jeunes filles dont tout le costume se composait d'une ceinture bordée de lanières mobiles, toul cela formait autour du troupeau un cordon cbargé de ramener les animaux qui auraient pu s'écarter. Malgré les difficultés du cbemin, le troupeau et son escorte fuyaient avec une rapidité qui ajoutait quelque cbose de fantasque à cette scène bizarre ; bientôt il disparut dans des ravines profondément encaissées, au milieu d'un cbaos de pitons qui grandissent à mesure que l'on s'avance vers l'ouest, et se revêtent de forêts au-dessus desquelles émergent çà et là des sommets chauves.

Derrière le troupeau venaient des Bédouins on peu mieux armés, et dont quelques-uns avalent des fusils à mèche : c'étaient tes hommes d'élite de la tribu, qui, sous le commandement du cheik, se disposaient à défendre certains passages difficiles, afin de retarder la marche de l'ennemi.

Leur chef vint à nous, prit la main de M. D..., et, après l'avoir serrée, porta la sienne à ses lèvres comme pour baiser la place qu'avait touchée celle de l'agent consulaire, en prononçant la formule arabe ahlan ou sahlan (sois le bienvenu)! Puis il passa de l'un à l'autre, répétant pour tous indistinctement le même cérémonial.

Mohammed Nooraï (c'était son nom) ne se dis-* tinguait des siens que par son taub (1) an peu plus blanc, par sa tête rasée, preuve qu'il avait accompli le pèlerinage aux lieux saints imposé à tout musulman, enfin par une calotte recouverte extérieurement de petites losanges de soie de toutes les couleurs. Un esclave noir portait son fusil et son sabre.

Le cbeik avoua franchement qu'il se considérait comme sauvé par notre présence, à cause de l'effet que nos armes à feu devaient produire sur les costanis, en supposant qu'il leur prît fantaisie de fouiller les ravins au fond desquels ses hommes venaient de conduire le troupeau ; mais, s'il était tranquille de ce côté, il tremblait pour son frère Fokad, l'un des plus intrépides chasseurs du Samhar.

— Il y trois jours, nous dit le chef d'EyIat, on est venu le prévenir qu'une nombreuse troupe d'éléphants était descendue des montagnes vers la vallée des Citronniers, à une journée d'ici, et, depuis avant-hier, il est dehors avec son esclave et son dromadaire. Il est vrai que le dromadaire est un admirable coureur, et que le nègre est un

(1) Le taub est une pièce de toile que les Bédouins portent de la même manière que les Abyssins porieiit le couari.

homme dévoué ; ils ont, d'ailleurs, fait provision de poudre et de balles. Cependant, je ne suis pas tranquille. Je lui ai expédié aujourd'hui deux hommes qui sont déjà de retour sans l'avoir vu. Je crains qu'il n'ait suivi les éléphants de la vallée des Citronniers dans celle de Massenaî, où ces animaux se seront probablement réfugiés, et qu'en remontant vers leur pays, ces chiens de costanis ne prennent par le chemin d'Akhouar; alors, ils trouveraient Fokad sur leur route, et, si cela arrive, mon frère, qui leur a déjà tué tant d'hommes, est perdu !

En ce moment, un Bédouin arrivait en courant : c'était une des vedettes que le cheik avait échelonnées sur les hauteurs pour épier les mouvements de l'ennemi. Les Abyssins venaient de dépasser le grand torrent peu éloigné de l'ouverture de la vallée de l'Eau-Chaude; mais ils n'étaient guère que deux cents hommes ; le gros de la troupe s'était dirigé sur Âkhouar. C'était précisément ce que craignait Mohammed Nouraï.

— Que Dieu ait pitié de mon frère! s'écria le cheik, qui n'écoutait plus, et dont la figure trahissait une terrible émotion.

C*est en vain qu'on essaya de l'arracher à ses lugubres pressentiments.

Un quart d'heure s'écoula, au bout duquel survint une seconde vedette. Les Abyssins étaient

tout près, et, devant leurs éclaireurs, tes Bédouins chargés de donner l'alarme se repliaient de cime en cime.

— Qu'Allah et son prophète nous soient en aidel s'écrièrent les musulmans en se disposant au combat, c'est-à-dire en roulant leur laub autour du corps, de manière à ne laisser à nu que les jambes et les bras , enveloppant tout le reste de plis assez épais pour amortir un coup de lance.

Chacun assura son bouclier au poing gauche, brandit sa zagaie de la main droite, et alors commença une pyrrhique dont chaque mouvement est un saut sur place ou un bond de côté, comme pour éviter les coups ou le choc d'un adversaire. Tout en dansant, chacun criait son nom et le nom de son père, avec accompagnement d'épithètes passablement élogieuses; puis vint l'énumération des hauts faits delà tribu, de la Tamille et des prouesses de l'individu. De temps à autre, ce récit emphathique était interrompu par le cri de guerre, hurlement sauvage où il y avait du rugissement du lion mêlé à la voix sinistre de l'hyène. De notre côté, nous nous étions portés un peu en avant des Bédouins, et, accroupis au milieu de la vallée, chacun étala sur le sable, à portée de sa main, des balles et des amorces, pour n'avoir point à perdre de temps à les chercher au moment de faire feu si cela devenait nécessaire.

Enfin, les Abyssins parurent.

Ils s'avançaient, déployés sur plusieurs rangs qui occupaient toute la largeur de la gorge. Eux aussi dansaient en hurlant le chant deguerre. Leur costume ne différait de celui des Bédouins qu'en ce qu'ils portaient au cou, en manière de pelisse, les uns une peau de lynx ou de panthère, les autres une peau de mouton avec toute sa toison ; fourrures déchiquetées en bandes assez larges, qui retombaient sur le hras gauche, et qui, dans les bons de la danse par laquelle on prélude en Ahyssinie à tout combat, s'agitaient comme des serpents autour de chaque guerrier.

De part et d'autre, les invectives commençaient à s'échanger, et il était évident que nous allions assister, prendre part même à un de ces combats homériques où chaque coup de lance, chaque cnup de sabre est accompagné de bravades insultantes ; mais, afin de demeurer maîtres de nos mouvements, il ne nous convenait pas de laisser s'approcher davantage des agresseurs peu redoutables, bien que supérieurs en nombre, attendu qu'un seul d'entre eux était armé d'un fusil qui semblait en mauvais état. M. D... leur fit signifier par uo de nos serviteurs abyssins d'avoir à se retirer immédiatement, si mieux ils n'aimaient laisser bon nombre des leurs sur le terrain pour le souper des hyènes.

- Il rut répondu à cette sommation qae les blancs étaient des cbrétiens, et qu'à ce titre nous ne devions point prendre parti contre eux et pour les musulmans.

— Oui; mais, ajouta le serviteur de M. D..., les blancs aiment peu les voleurs, même chrétiens, surtout lorsqu'ils ne sont qu'à quelques pas de leur tente. Allez-vous-en, je vous le conseille, mol qui suis costani comme vous.

Il fallait en finir. Des deux cotés, les têtes s'exaltaient. Quelques gouttes de sang répandues, et toute l'ardente haine que ces deux races ennemies nourrissent l'une contre l'autre depuis douzesiècies allait éclater furieuse, implacable. D'ailleurs, pendant que les Abyssins parlemen (aient avec notre domestique, seulement pour obtenir notre neutralité, quelques-uns d'entre eux cherchaient à se glisser de rocher en rocher, et celui qui avait un fusil escaladait une butte voisine, du sommet de laquelle il nous dominait. Dès que nous vîmes la mèche fumer dans ses mains , deux ou trois fusils s'abaissèrent dans sa direction, et sur ce seul signe, le costani s'enfuit en se laissant couler sur le dos jusqu'au bas de la colline. C'était d'un bon augure.

— Aman ! aman ! (la paix ! la paix !) s'écrièrent ces hommes si braves tant qu'ils avaient espéré n'avoir à faire qu'aux musulmans, mais dont un

dixième au moins devait tomber sous notre première décharge.

Personne ne ùi Teu; mais, les terribles fusils ne se relevant pas, ce fut un sauve qui peut générai. Tout en se tenant derrière nous, les Bédouins poursuivirent les fuyards de leurs huées. De ce moment, nous pouvions dormir sur nos deu^i oreilles. Oueld-Gaber, sachant que les tribus qu'il venait de piller ne tarderaient point à se réunir pour lui courir sus, devait forcément regagner les montagnes avant la nuit, et profiter des ténèbres pour mettre son butin en sûreté. Néanmoins, les hommes que nous venions de sauver d'une razzia se tenaient toujours sur le qui-vive, et leurs vedettes reprirent leur poste sur les hauteurs ; mais ce fut une précaution inutile : le détachement qui avait osé nous attaquer disparut pour ne plus revenir.

Mohammed Nouraï, qui nous avait quittés un moment, revint peu après, poussant devant lui deux moutons qu'il nous destinait, tandis que ses gens apportaient du lait dans des coufTes goudronnées en dedans.

Ce devoir de l'hospitalité rempli, le cheilL alla

s'asseoir à l'écart, sombre et muet ; évidemment, il songeait au péril que courait son frère; puis la nuit se fit. noire et pluvieuse.

Nos feux de bivac s'allumèrent, et Aîlou avec tous ses aides se mit à l'œuvre pour le repas du soir. Le cbef du village fut invité. Ce fut à peine s'il loucha à quoi que ee fût.

Tout à coup, il fit signe à chacun de se taire, et, le cou tendu, respirant à peine, la tête penchée du côté des montagnes du sud-ouest, il écouta quelques instants, et son doigt, se levant lentement, désigna un point de l'horizon. Nous écoutions aussi, et, au bout de quelques secondes, nous pûmes saisir un son lointain, pareil à l'explosion d'un coup de fusil. Ce son si faible fit bondir Mohammed Nouraî, qui s'élança hors de la tente en criant :

— A moi, les enfants du Naîb!

Les Bédouins se pressèrent autour de leur chef.

— J'ai entendu le fusil de Fokad parler dans cette direction; il doit être aux prises avec l'ennemi ; qui vient avec moi i son aide ?

II n'y eut qu'une seule voix :

— Tous!

' Et Mohammed Nouraî s'éloigna rapidement au milieu des ténèbres.

Pour éviter toute surprise de la part des hommes au85:i bien que des bétes fauves, qui profitent de

l'obscurilë pour venir ù l'eau, il fui décidé que nous aurions deux factionnaires cliargés d'eDlre> tenir nos feux, dont la clarté inondait le terrain à plus de cent pas de notre petit camp. Ces factionnaires devaient se relever d'beure en beure, et, comme il ne faut point compter sur les indigènes pour celle garde nocturne, ce soin nous revenait exclusivement. Toutefois, les sentinelles ne furent posées que bien avant dans la nuit. Jusque-là, personne ne songéïiit à dormir, et les Bédouins, accroupis autour de notre chamelier en chef, Fécoulèrent tourmenter pendant de longues heures les cordes de sa lyre. Le barde du désert chantait de molles chansons d'amour, des hymnes consacrées aux héros du clan, ou de malicieux sirventes à l'adresse de quelque mari jaloux et trompé ; puis, comme la pluie tombait, chacun chercha un abri, et le bruissement monotone des gouttes d'eau sur les feuilles des arbres on sur la toile de la tente assoupit toutes les voix de la solitude, même celle des petites cascades par lesquelles la source coule de marche en marche sur son Ut de rochers.

Quand le jour parut, la pluie avait cessé. Le soleil se leva dans un ciel radieux, au milieu duquel nageaient encore quelques légers nuages que los premières clartés de l'Orient coloraient déjà. Le vent du matin berçait de ses caresses les rameaux de la forêt tout humide, et charriait cette senteur

de végétation douce et saioe que les poumons aspirent avec délices. Des cbacals attardés regagnaient leur demeure souterraine, les pintades s'éveillaient dans iesbois, les merles moqueurs, perdus sous l'épaisse Teuillée, chantaient des gammes douces et claires comme celles de Vharmonica, et des tisserins jaunes gazouillaient de joyeux refrains au bord de leur nid en poire, suspendu par un fil à ^extrémité de chaque branche de gommier.

Deux heures de soleil ayant séché la terre, nous nous mîmes en route.

La veille, tout en fumant le chibouk après le repas du soir, nous avions comploté une chasse aux gazelles. 11 s'agissait de remonter la vallée de l'Ëau- Chaude, qui, à deux lieues de là, n'est plus séparée de la plaine d'Assouz que par un chaînon de peu d'épaisseur ; ce chaînon franchi, nous nous trouvions au milieu de l'espace qui sépare le village de Gomoth de celui d'Ëylat. Toute cette vallée très- : longue, et qui, sur quelques points, n'a pas moins de trois ou quatre lieues de large, est remplie par une mer de seyâls, hauts de cinq ou six pieds seulement, au maigre feuillage, sur lequel tranche le vert sombre de quelques garças égarés loin des collines. Deux torrents courent comme de grands serpents au milieu de la forêt naine, et de loin en loin des acacias niloticas^ des athels géants au

feuillage glauque, et quelques autres arbres qni atteignent des proportions colossales, marquent les sinuosités de ces fleuves épbémëres, dont le lit, presque toujours à sec est semé de portulacca aux larges feullies cotonneuses.

Il pouvait être dix heures dn matin lorsque nous atteignîmes le premier de ces torrents. Sur le sable encore humide, de nombreuses traces toutes fraîches prouvaient encore qu'une troupe d'arabats (1) avait passé là le matin, les gazelles préférant ces larges voies presque nues aux sentiers pleins d'embûches qui s'enchevêtrent dans les halliers où les lions, les panthères, les léopards et deux ou trois variétés de lynx guettent leur passage. Nous chassions devant nous des pintades, des beni-israîi, qui sifflaient en passant avec la rapidité d'une flèche, et des familles de phacochères qui, dans leur fuite, courbaient comme des touffes de gramen, les tiges de portulacca ; mais nous ne voulions point de ce gibier, et personne ne daigna leur lâcher un coup de fusil.

Cependant, la journée s'avançait, et nous ne découvrions point de gazelles. Gazaïn était visiblement mécontent. Rentrer sans gazelles, quand, la nuit, il avait vu d'interminables troupes de ces ani-

(I) Nom arabe d'une variété de gazelle; Taiitre se nomme ehoucan.

maux défiler dans ses songes, cela lui semblait honteux. Son regard parcourait lentement le terrain tout autour de nous , plongeait dans chaque édaircie du bois et interrogeait le sol, tandis que ses narines flairaient Pair, comme si à l'odorat il eût pu reconnaître la présence du gibier que nous cherchions.

Nous venions d'atteindre alors un point où le torrent se bifurquait, comme si c'eût été le confluent de deux torrents secondaires. Dans cette supposition, il était vraisemblable que le troupeau d'arabats ne devait pas être ailé bien loin, et qu'il avait dû gagner la forêt, le lit des deux petits cours d'eau étant trop étroit pour qu'il y fût en sûreté ; mais, avec sa sagacité infaillible, l'Abyssin, pour qui les choses les plus insigniflantes étaient des indices sûrs^ observa encore que l'espace que nous supposions compris entre deux torrents différents n'était pas autre chose qu'une île vers laquelle il se dirigea, et bientôt nous le vîmes revenir vers nous en courant. Sa figure rayonnait.

— L'île est remplie de gazelles! nous dit-il.

Nous étions sous le vent des arabats, ce qui de7 vait simplifier nos dispositions. Nous nous séparâmes pour aller nous embusquer sur les deux rives, tandis que le chasseur de M. D... se chargerait de pénétrer dans l'île. Gazaîn ne devait commencer son mouvement que lorsque tout le monde serait à

son poste. Alors il laissa tomber son couari blanc et son turban rouge, arrangea son couteau et ses sacs à plomb de manière à éviter tout choc bruyant, et retourna vers rîle, où il se glissa en rampant comme une couleuvre d'arbre en arbre.

Tout cela avait pris un certain temps, et, pour mon compte, je commençais à mMmpatienter, lorsque je pus voir une gazelle se lever et faire face au point par lequel arrivait l'Abyssin. Â un autre mouvement de Gazaïn, qui sans doute flt crier quelque feuille sèche, rinquiétude de l'antilope toujours immobile se trahit par un cri semblable au bruit que fait un homme en toussant. A ce cri, d'autres gazelles se levèrent, se tournèrent aussi vers Gazaïn, puis toussèrent à leur tour ; de proche en proche, l'alerte se propagea, et tout le troupeau, couché dans rherbe cinq minutes auparavant et tout à fait invisible, fut sur pied: il y avait plus de trois cents arabats réunies sur celte île verte et fraîche, que les cimcsdes grands arbres couvraient de larges pans d'ombre. Les plus rapprochées de Gazaïn ne bougeaient pas plus que si elles eussent été de marbre. Celles qui étalent plus en arrière bondissaient d'impatience, ou battaient la terre de Tune des jambes de devant. Les unes, les vieux mâles par exemple, aux longues cornes tordues, au pelage presque blanc, avaient la taille d'un veau ; d'autres étaient grandes comme des chèvres; il y

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avait aussi des faons qui, ne comprenant rien à cette panique, allaient, venaient ou tournaient autour de leur noère, insoucieux du danger inconnu. C'était quelque chose de beau à voir; mais, quand le premier coup de feu de l'Abyssin relenlit, suivi de près d'un second, quand tout le troupeau effaré bondit en bramant de terreur, le nez au vent, les cornes couchées sur le cou, les quatre jaml)es réunies sur un espace grand comme la main pour se détendre comme un ressort d'acier, le spectacle de ces gracieux animaux s'éiançant sur le sable du torrent et emportés dans une course rapide comme réclair devint vraiment admirable.

Nous en avions abattu quatre, sans parler de quelques autres que nous pouvions voir se traîner sur les traces du troupeau. Personne ne fut tenté de les poursuivre : celles-là étaient à coup siir destinées aux panthères. Nous courûmes à celles restées sur le terrain. Deux vivaient encore et se débattaient dans le sang; des pleurs tombaient goutte à goutte de leurs larmiers ; c'était pitié d'entendre leur dernière plainte sous le couteau de Gazaïn, qui leur coupait la gorge avant de les vider. L^Abyssin était ému lui-même, et, chaque fois qu'il répétait son opération, le mot meskin (l'équivalent de pauvre bêle) tombait de ses lèvres comme un remords.

Pour regagner la vallée de l'Eau-Chaude, chacun

de nous dut porter à son tour une de nos quatre pièces de gibier : ce ne fut qu'après une grosse beure de marcbeque nous rencontrâmes un Dédouio qui nous loua son âne, sur lequel on les chargea toutes.

Il pouvait être deux heures de l'après-midi, lorsque nous arrivâmes à notre petit camp. Comme tout le monde était fatigué et que nous avions plus de gibier qu'il ne nous en fallait, personne ne songea â retourner à la chasse ce jour-là.

Le reste delà soirée se passa donc, sous la tente, à fumer et à causer. Gazaîn et Gabrio lavaient les fusils, et leurs compagnons aidaient Aîlou dans ses doubles fonctions qui, consistaient à préparer des oiseaux avec une assez grande habileté, talent qu'il devait à un Européen, M. Schimper, et à confectionner d'une manière supérieure une soupe aux pintades, un civet de lièvre, des côtelettes d'àrabat et un rôli de beni-israîi. Quant aux chameliers, ils étaient au moins aussi occupés, rien qu'à regarder faire les autres.

Un peu avant le coucher du soleil, le ciel s'assombrit, et bientôt commença une pluie fine, mais opiniâtre, qui ne cessa que le surlendemain^ et nous retint pendant tout ce temps prisonniers sous la tente. Le sol étant trop profondément détrempé pour se hasarder à faire un pas dehors, il fallut renoncer à chasser. D'un autre côté, nos

gens D'ayant d'autre Sbri que quelques fagots de ramée disposés eu hangar, nous ne pouvions songer à les laisser plus longtemps à la belle étoile sans nous exposer à avoir des malades. Le troisième jour de pluie, nous gagnâmes donc le village d'Ëylat, où nous étions sûrs de trouver des buttes vides pour nous loger cette nuit.

Une scène de deuil nous y attendait.

Au milieu du cercle sur lequel sont rangées les cabanes des Bédouins» un troupeau de femmes à peu près nues et les crins au vent dansaient autour d'une vieille dont la figure était souillée de poussière. Ces femmes pleuraient la mort de Fokad, le chasseur d'éléphants. La mère du défunt tenait un sabre nu à la main ; lorsque les vociférations du chœur s'arrêtaient, elle entonnait sur un rhythme lugubre quelques vers dans lesquels elle célébrait L'adresse du chasseur, la bravoure et les combats de son fils contre les Abyssins, récit auquel la pauvre mère mêlait l'expression de son désespoir. Quand ses sanglots suspendaient l'improvisation, le chœur recommençait à hurler en dansant autour de la mère du mort.

Ici, comme dans presque tout l'Orient et comme chez les anciens, la perle d'un membre de la famille, tout aussi bien que la naissance d'un fils, donne lieu à un repas dans lequel les vivants disent adieu à celui qui vient de quitter la terre. Moham-

med Nouraï avait fait tuer dix cliameaux pour ce repas funèbre, qui devait commencer à la nuit, et auquel il avait convié tout le village. Bien qu'occupé à en surveiller les apprêts, il trouva un moment pour venir nous rendre visite, rien, pas même Taflliction, ne dispensant de Taccomplissement des devoirs de l'hospitalité envers l'étranger.

On se souvient qu'après la retraite des maraudeurs d'Oueld-Gaber, Mohammed Nouraï nous avait quittés au moment où des coups de Tusil tirés bien loin dans la montagne s'étaient fait entendre. En quelques heures, il atteignit avec ses hommes une vallée que d'autres détonations lui désignaient comme le théâtre de la lutte entre Fokad et les Abyssins. Seulement, ces détonations avaient cessé depuis longtemps, ce qui ne fit qu'augmenter ses craintes.

En arrivant à l'ouverture de cette morne vallée, le chef d'Ëylat et ceux qui l'accompagnaient eurent beau crier de toutes leurs forces; leur cri d'appel demeura sans réponse ; l'écho même se taisait. A force d'errer, leurs pas firent lever une hyènequ'ils ne virent point, mais qu'ils entendaient se lamenter, et qui semblait se plaindre d'être obligée d'abandonner une proie. Le chef d'Eylat ne put s'empêcher de penser que c'était peut-être le cadavre de son frère qu'elle dévorait, et cette idée le fit frissonner. Un peu plus loin, il butta contre un ob-

EN ÂBYSSlQilE. 99

Stade et tomba sar un cbameaii mort. L'animal était tout sellé, et portait encore des objets de harnachement que le malheureux cheik eut bientôt reconnus ; c'était le dromadaire de Foliad. Les Bédouins poussèrent un cri de rage; quant à Mohammed Nouraï, à mesure que la certitude de la mort de son frère pénétrait dans son esprit, une haine furieuse contre ses meurtriers s'allumait en lui, et y laissait peu de place pour la douleur.

Les recherches continuèrent, mais sans amener d'autre découverte à cause de l'obscurité.

Ce ne fut qu'au jour qu'un Bédouin rencontra, à peu de dislance du dromadaire, la moitié d'une lame de sabre brisée, et un peu plus loin le corps du compagnon de Fokad. Cet esclave avait subi l'horrible mutilation à laquelle l'Abyssin et le Galla ne manquent jamais de soumettre l'ennemi vaincu. Deux coups de lance avaient, en outre, ouvert sa poitrine. Le terrain, d'ailleurs, étaient piétiné, et, s'il ne présentait pas de taches de sang, c'est que la pluie les avait lavées. Quelqu'un s'étant avisé de poser la main sur le cœur de l'esclave, s'aperçut qu'il battait encore, et, quelques minutes après qu'on l'eut mis sur son séant, position qui facilitait le jeu des poumons embarrassés par i'hémorrhagie intérieure, le noir reprit connaissance ; bientôt il put donner de brèves indications sur ce qui s'était passé la veille. C'étaient bien, comme on le présu-

malt, les costariis abyssins qui avaient frappé Fûkad. La lutte avait été courte. Le dronsadaire que montaient Foliad et l'esclave, au lieu de soustraire les chasseurs à leurs ennemis par la fuite, s'était lancé au plus épais des bandes d'Abyssins, et, peu d'instants après, Fokad tombait avec son compagnon sous les zagaies des chrétiens.

Mohammed Nouraï, guidé par les souvenirs de l'esclave, put, à quelques pas de ce lieu maudit, retrouver le corps de son frère. Les Bédouins chargèrent aussitôt sur leurs épaules les restes inanimés du chasseur d'éléphants et regagnèrent Eylat.

L'esclave expira le lendemain.

Le cheik nous avait donné ces détails d'une voix émue, et il eut peine à achever son récit sans que, malgré ses mâles efforts, ses paupières laissassent échapper deux grosses larmes. II se bâta de les essuyer, et, afin de nous donner le change, il prétendit que, pour avoir passé toute cette terrible nuit à la pluie et dans la boue, ses yeux étaient malades.

Puis il ajouta :

— C'était écrit là-haut! La destinée ne recule point devant les joies ou les douleurs de l'homme : que le désespoir tue la mère ou brise le cœur du vieillard, que les enfants demeurent orphelins et sans appui , que les entrailles des frères saigneot.

qa'importe à l'ange de la moHI Le sombre envoyé de Dieu n'en poursuit pas moins son œuvre de désolation. Pourtant, malheur à ceux qui ont tué Fokad! malheur à ceux qui ont seulement une goutte de son sang sur la toile de leur taub!

Notre campagne pouvait être regardée comme finie . Aux émotions d'une chasse aux gazelles et aux singes s'étalent joints pour nous les hasards d'un combat avec les chrétiens d'Abyssinie. Rien ne nous retenait plus dans ces solitudes montagneuses . Le jour suivant , nous rentrions à Massonah.

Après le cachot entre les murs duquel viennent se briser sans cesse les Impatientes espérances du prisonnier, une des plus tristes choses de ce monde est, sans contredit, le sort de certains hommes confinés par le hasard ou la nécessité sur un recoin de terre que la mer entoure d'une barrière infranchissable.

Mais, quand ce rec4)in est un rocher nu sous un soleil de feu; quand, fatigué de l'immensité de l'horizon, le regard ne trouve à se reposer que sur la pierre aride et comme frappée de mort ; que

VOUS n'avez pour vous mouvoir que l'étroit espace laissé entre les casemates d'une population prisonnière sur un écueil ; que vous ne comptez pas même un ami dans tous ceux qui vous entourent, et que la monotone harmonie des vagues et les cris des goélands qui aboient, ainsi que des chiens enroués, sur les récifs, sont la seule distraction à votre isolement absolu ; cette vie devient bientôt un horrible supplice.

Telles m'apparurentles longues journées passées à Massouah depuis notre retour des montagnes.

D'ailleurs, dans cette saison, — nous étions alors à la fin d'avril, — sur cet îlot à peine élevé de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer, la chaleur commençait à être insupportable. C'était à peine si, au milieu de l'amas de huttes et de mosquées qui forme la ville, se glissait, vers le soir, un souffle du vent de mer. A cause des forêts de palétuviers qui festonnent la rade d'Arkeeko, les maringouins pullulaient, et à nos oreilles c'était toujours un sifflement plus terrible cent fois que que celui des balles ; car ce bruit, sans un moment de repos, éloigne toute pensée de votre esprit, tout sommeil de vos paupières, et vous laisse dans un état continu d'exaspération, de fureur impuissante.

Aussi, lorsqu'un jourM. D... vint nous dire que SOS jambes se rouillaient aussi bien que ses fusils,

et nous proposer une nouvelle course, nous hâlâmes-nous d'accepter.

On se mit en route vers le coucher du soleil , afin d'éviter la chaleur du jour, et, en quatre heures de marche, nous atteignîmes le lit d'un torrent qui traverse une forêt de tamarins et de plantes à soude, non loin de ruines d'ailleurs insignifiantes, et qui auront bientôt disparu sous les euphorbes et les aloès. Ces ruines couvrent un mamelon au bord d'une vallée récemment abandonnée par les eaux de la mer Rouge. Quel peuple éleva cette bourgade, dont il ne restequedes décombres et des tombeaux? Nul ne peut le dire : le Bédouin est oublieux, et, pour lui le passé est comme le désert, où le vent a bien vile effacé tout vestige du pied qui l'a parcouru.

Nous nous remîmes en marche dès le point du jour, en aj»puyanl vers le nord-ouest. Nous laissions sur notre droite la plaine rase qui va s'inclinant jusqu'à la mer, dont nous entendions le bruit lointain, pour suivre les méandres d'une gorge où, de loin en loin, notre passage effarouchait des troupeaux de gazelles éparses au milieu des seyals.

Vers les onze heures, on s'arrêta près d'une source qui sort du pied d'un rocher, et se perd à dix pas de là dans le sable. Ce lieu se nomme Abhan.

Ce ne fut que le lendemain que nous nous déci-

dames à franchir les deux ou trois lieues qui nous séparaient encore de l'ouadi AnalLhii : c'était le commencement du pays de chasse que nous nous proposions d'explorer.

Ici, le pays de Kolla est divisé en deux terrasses: l'une qui commence à la mer et dont nous venions d'atteindre la limite, l'autre qui s'étendait entre nous et la chaîne de la Taranta. Un rideau de mamelons schisteux sépare ces deux terrasses, et la gorge d'Anakbil n'est qu'une trouée par laquelle les torrents de la zone supérieure tombent dans la zone plus basse, qui longe la mer. Du reste, en raison de la différence assez peu sensible de leur altitude respective, ces deux terrasses offrent à peu près la même végétation.

Le bourrelet de collines qui sert de transition ^ entre les deux zones est coupé de loin en loin de crevasses profondes et tortueuses, tourmenté à rinfini et disloqué comme une masse en fusion que le refroidissement serait venu saisir tout à coup.

Iflalgré leurs accidents, ces mamelons offk*ent l'aspect le plus monotone et le plus désolé que l'on puisse se figurer. Tout a un caractère pauvre dans ce paysage torréfié par le soleil. Les roches violettes paraissent livides ; les maigres arbustes h gomme qui rampent sur ce sol de pierre sont presque toujours dénudés de feuilles et n'ont ja-

EN ABYSSINIE. i05

mais d'ombre ; les touffes d'herbe qui poussent dans les Assures de ia montagne semblent ne jamais fleurir sur cette terre aride. Parcourues par des torrents qui paraissent ne rouler que du sabie et des galets , les vallées elles-mêmes n'offrent d'autre verdure que celle des tamarix au feuillage pâle, aux rameaux échevelés comme des femmes en deuil ; et, si parfois une source vient vous rappeler l'image de la vie au milieu de ce désert, cette image est encore trompeuse : si limpide qu'elle soit, cette eau laissera une horrible saveur sur vos lèvres, car elle est salée et tue toute autre végétatioD que les soudes stériles.

Aussi, ce lieu est-il désert en. tout temps. Les bordes de pasteurs ne s'y arrêtent pas plus d'une nuit dans leurs migrations périodiques de la mer aux montagnes et des montagnes à la mer. Quelquefois les chameliers de Mokollo ou d'Arkeeko se hasardent à y recueillir quelques charges d'alfa, graminée longue et dure qui prospère sur ce so' infécond, et que l'on emploie à recouvrir le toit des chaumières. En tout autre temps, ce chaînon n'est parcouru que par les malfaiteurs et les chasseurs d'autruches.

Nous dressâmes notre tente à côté d'un filet d'eau saumâtre ; puis chacun prit son fusil, et Ton se dispersa dans ces solitudes.

Mohammed Cotten m'a vait conseillé de rcmonlrr

le torrent, qui, à une denii-lieue de là, débouche dans la Kolla supérieure. J'y trouverais probablement, me disait-il, des autrudies, des bézu (coama), et surtout des gazelles, qui à cette iieure — il était près de midi — ne pouvaient manquer de venir à l'eau.

Je suivis ce conseil.

Un peu plus haut, les deux revers de la vallée se resserrent au point de ne taisst^r entre eux que la place nécessaire au torrent. En cet endroit, les eaux ont dénudé une couctie de rochers raboteux, hérissée de saillies que i'eau de la source entoure comme des îles, et sur lesquels elle a jeté comme une longue toison d'algues violettes. Ces îlots servent de refuge à des volées d'œdicnèmes criards, de vanneaux porte-lambeaux, de sarcelles vertes qui dorment au soleil, le cou dans la plume, tandis queçà etlàvont et viennent des couples de cigognes, dont le plumage est légèrement teinté de rose. De loin en loin, des fientes d'éléphant attestent que ces colosses du règne animal visitent parfois cette vallée solitaire.

Une tribu de cynocéphales qui buvaient, et qui, en un clin d'œil, eurent regagné la cime des rochers abrupts, se mit h aboyer. Je leur envoyai quelques l)alles, et le cadavre de Tun d'eux ayant roulé jusqu'à moitié hauteur du revers que j'avais à ma gauche, je courus le ramasser.

De ce point, en faisant face vers l'ouest, se déroulait un des panoramas les plus grandioses qu'il m'ait été donné, de voir.

La vallée, béante au-dessous de moi, débouchait dans une immense plaine d'un rouge de brique, dont la surface se perdait bientôt dans une couche de vapeurs bleues comme les eaux d'un lac de la Suisse. Des torrents aux rives masquées par des arbres verts s'échappaient de cet océan fumeux. Çà et là, des monticules formaient des îles sur cette mer fantastique, ou s'y découpaient en promontoires. Chaque touffe d'euphorbe, chaque brin d'herbe prenait dans la bruma mille formes extraordinaires. Tantôt c'étaient des tiges qui montaient à des hauteurs incommensurables et laissaient pendre de longues branches qui balayaient le sol ; tantôt c'étaient des touffes gigantesques au milieu desquelles s'ouvraient des avenues sans fin, ou bien des arbres qui avaient toute l'élégance des dattiers, mais qui semblaient dix fois plus grands, et dont les tiges ondulaient comme l'image des corps réfléchie par une eau courante. Par delà ce lac, illusion du mirage, un ruban de collines bleues se déroulait comme une longue falaise. Plus loin encore, un lilet d'azur accusait dans le ciel les contours incertains de la grande chaîne noyée dans une atmosphère qu'une lumière trop intense rendait presque opaque.

i08 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

En face du mamelon dn haut duquel je regardais le démon de l'air se jouer à la surface de la Kolla, l'autre revers de la vallée s'inclinaitpar ondulations plus douces jusqu'à la plaine, avec laquelle ces ondulations finissaient par se confondre. Sur cette pente, quelques points mobiles frappèrent mes regards, et, malgré Ténormité de la distance, il ne me fut pas difficile de deviner que c'étaient des gazelles. Elles se dirigeaient vers Teau qui coulait à mes pieds. Celles-ci, bien que très-nombreuses, n'étaient que l'avant-gardc d'un troupeau bien autrement considérable. Ce troupeau se déplaçait avec une vitesse prodigieuse, et 11 était facile de prévoir qu'en quelques minutes le creux de la gorge ne suffirait pas à contenir tous ces animaux.

En ce même moment, Gazaïn, le cbasscur de M. D..., puis l'agent consulaire lui-même, puis le petit Gabrio, vinrent à passer au-dessous de moi : un coup de sifflet les fit accourir.

Gazaïn se signa : M. D... ne pouvait en croire ses yeux, et le petit Galla, plein de cette joie qui saisit le sauvage à la vue d'une curée inattendue, gambadait depuis cinq minutes, quand les premières gazelles parurent dans la gorge.

Le soleil était alors au zénilb, et l'ombre des corps couvrait exactement leur base. De la plaine arrivaient des bouffées d'air chaud comme la

vapeur d'une fournaise. Ce vent cardait la brume qui rampait sur la KoUa et lui donnait la bizarre apparence d'une mer dont chaque vague s'isolerait des autres pour suivre capricieusement son mouvement propre. Tout était éclat et lumière sur la terre et dans Tatmosphère : tout semblait brûler à la surface des montagnes, et, vue de cette hauteur, la nappe d'eau qui coulait à nos pieds nous renvoyait l'irritante clarté du ciel en feu.

Les gazelles s'étaient ruées vers l'eau, en se déployant sur une longue ligne que les nouvelles venues forçaient à chaque instant. De la pente des collines, l'avalanche vivante roulait rapide, intarissable. Tout ces pauvres animaux haletaient ; leurs naseaux dilatés, leurs cris pareils à des sanglots, leur course désespérée, disaient assez combien était pressant le besoin qui les poussait.

Bientôt la vallée fut littéralement pleine, et l'eau disparut comme sous une couche de terre qui aspirait avidement les flots de la source. De nouvelles bandes, poussées par d'autres encore, arrivaient toujours.

Un coup do fusil tiré par Gabrio abattit une gazelle, dont la place fut immédiatement occupée par une autre, et la détonation ne produisit pas d'autre effet sur cette masse compacte : un ennemi

bien autrement terrible que nos balles, la soif. rendait ces malbeureux animaux insensibles à tout autre danger.

Gela dura ainsi plus d'une demi-heure; Ce ne fut qu'au moment où, après avoir bu longuement, les premières gazelles, poussées par les autres, commencèrent à regagner ia plaine que nous nous décidâmes à faire feu. Une décharge générale en abattit encore cinq, qui toutes avaient la taille de nos plus gros moutons; Cela suffisait amplement à notre journée, et nous ne songeâmes plus qu'à jouir un instant encore de l'incroyable spectacle que nous avions sous les yeux.

Peu à peu, le troupeau, qui n'a d*autre pasteur ni d'autre maître que Dieu, s'écoula pour se perdre dans la brume, et, n'eussent été les six cadavres demeurés sur le sable, on eût pu croire à quelque hallucination de mirage.

M.D... et ses domestiques s'occupèrent de faire porter notre chasse à la tente, tandis que, pour m'y rendre, je faisais un détour par derrière les tamarix et les soudes qui bordent le lit du tor~ rent.

A chaque pas, je tombais sur des centaines de pintades, de francolins, de gangas catbas, qui se roulaient sur le sable. Je ne songeai pas même à les inquiéter; j'espérais trouver des autruches.

EN ABYSSINIE. i\\

Mais, au bout d'une demi-heure, l'éclal de la lumière avait fait enfler mes paupières, mes poumons trouvaient à peine assez d'air dans l'atmosplière raréfiée, la soif me prenait à la gorge, et je sentais une douloureuse pulsation d'arlères battre sur mes tempes comme un marteau.

Je devais être à peu près à la liauteurde la tente, de laquelle me séparait un espace coiivort d'iitlieis et de soudes ; par delà, la cime de quelques mimosas m'indiquait le lit du torrent. Je m'engageai dans ces fourrés.

D'abord, cette végétation rabougrie ne s'élevait guère qu'à hauteur de ma ceinture. Mais, à mesure que j'allais, le terrain s'abaissait rapidement, et bientôt je fus comme perdu dans un chaos sans issue de plantes qui atteignaient jusqu'à douze et quinze pieds de haut au milieu desquelles les phacochères et les bêtes fauves ont tracé de rares sentiers impraticables pour l'homme.

Tout cela était sombre; au sol humide et glissant on eût dit qu'il avait plu la veille. Des troncs de tamarix morts ou couchés par les eaux me barraient le passage à chaque instant, et à chaque instant je devais ou briser une branche ou écarter des deux mains la masse de feuiliée qui m'entourait comme l'eau étreint le corps du nageur. Vingt fois je fus tenté de retourner en arrière; mais, outre que j'aurais eu,?k rebrousser chemin, la même diificulté

que pour continuer, il eût encore fallu faire un immense détour. Je me décidai à poursuivre à tout hasard.

J'atteignis ainsi une sorte de clairière qui n'était pas autre chose qu'un repli du sol un peu plus élevé, grâce auquel ma tête dominait une fois encore la forêt racbttique. Mais, à vingt pas de là, le sol s'abaissait de nouveau, et je me retrouvai à chercher mon chemin dans ce ténébreux dédale, où maintenant il me semblait ouïr passer des bruits étranges.

Ccrte dernière préoccupation devint un problème auquel ne tarda pas à donner une solution terrible la vue d'une sorte de spirale qui se roulait et se déroulait au bout d'un rameau, à quelques pouces de ma figure.

Ce n'clail pas autre chose qu'un serpent de deux pieds de long, dont le corps grêle, d'un jaune de feuille morte, est marqué d'un filet noir sur l'épine dorsale ; en quelques heures sa morsure tue l'homme le plus vigoureux.

Je me rejetai vivement en arrière. Maiscomment rendre la terreur qui s'empara de moi quand, audessus de ma tête, à mes pieds, sur chaque arbre, sur chaque rameau, je vis des centaines de ces reptiles, les uns enroulés sur les branches et immobiles, les autres promenant lentement toute la longueur de leur corps sous un rayon de soleil qui

flltrait dans le feuillage ! De là les bruits que je m'étais surpris à écouter.

Je subissais quelque chose de l'effet attribué à la tête de Méduse : la peur me gagnait; j'aurais donné tout au monde pour trouver un passage libre et pouvoir fuir. Et pourtant il me semblait que mes pieds prenaient racine sur ce sol où il y avait tant de danger à s'arrêter. Je n'osais faire un pas, de peur de me heurter à quelqu'un de ces horribles animaux. Vêtu du costume du pays, consistant en un caleçon et en un couarl, mes pieds, mes jambes, ma poitrine et mes bras étaient à nu, ce qui ajoutait encore au péril.

Cependant, il fallait prendre un parti. Je me Os petit pour éviter de frôler le moindre rameau; je ramassai lentement les plis de la longue toile jetée sur mes épaules, plis dans lesquels je tremblais de renfermer un serpent;. puis, mesurant de l'œil toutes les issues ouvertes autour de moi, je me mis en route.

Tantôt j'allais à quatre pattes, tantôt il fallait nécessairement abattre avec la baguette de mon fusil un des reptiles qui me barraient le passage, ou bondir au-dessus de quelque tronc d'arbre couché sur le sol, et du creux duquel Je voyais sortir des serpents. A chaque pas je devais m'arrêter à calculer le pas suivant. Ces anneaux fauves jouant les uns sur les autres avec un frémissement sinistre,

et le sifflement par lequel les reptiles semblaient témoigner le plaisir qu'ils éprouvaient à se chauffer au soleil; faisaient courir sur tout mon corps un frisson d'horreur indicible.

Gela dura ainsi cinq minutes, qui me parurent avoir la longueur d'un siècle Puis, le tefrain étant devenu plus libre, je me mis à courir comme un un fou à travers leshaillersque j'avais tant de peine h franchir tout à l'heure, et, en quelques bonds, je me trouvai sur te snble du torrent, à dix pas de la tente.

J'eus assez de la chasse pour tout le reste du jour.

L'après-midi se passa, non point à faire la sieste, — il fallut y renoncer à cause des moustiques, — mais à mouiller sans cesse un linge que l'on appuyait à chaque instant sur le front, et duquel, au seul contact de la peau, le liquide s'échappait en fumée. Le thermomètre marquait 37 degrés h l'ombre.

La grosse chaleur passif, afin d'échapper aux moustiques, nous transportâmes nos pénales plus loin, c'ost-à-dire dans la plaine, à quelques pas

EN ABYSSINIE. il5

du Ras-el-Mâ (la Tête-de-rEau), comme parlent les Arabes.

Il restait deux beures de jour, à peu près : j'en profitai pour faire une reconnaissance des environs.

Le torrent était toujours bordé d'arbres. Mais ici les mimosas avaient remplacé ies soudes, et les tamarix atteignaient des dimensions gigantesques. Je m'opiniâtrai à poursuivre d'arlire en arbre de beaux oiseaux qui semblaient prendre à tâche de m'éioigner de la tente. D'ailleurs, sans avoir la ricbesse de végétation des montagnes, si je les comparais à la chétive forêt du matin, ces arbres pouvaient passer pour magnifiques.

Les troncs des tamarix étaient recouverts comme d'une sorte de fourreau par une plante parasite dont les longues feuilles, élégantes comme celle de nos fougères, retombaient sous leur propre poids, et jouaient au moindre souffle d'air, ainsi que des banderoles de gaze verte.

Un autre parasite, un loranthus, habitait aussi les mimosas ; mais celui-ci est un arbuste dont les feuilles ressemblent à celles de l'olivier, et dont les racines percent de part en part les branches des gommiers, sur lesquelles elles se greffent. Les feuilles des mimosas, grillées par un ciel torride, étaient remplacées par le feuillage argenté du parasite, et, aux boutons d*or dont les parent tes

il6 SOUVENIRS d'un VOYAGE

pluies d'hiver, avaient succédé les chatons de fleurs pourpres, garnis d'étamines comme un épi de barbes, par lesquels se terniine chaque rameau de l'arbuste.

Autour de moi, les béni-israîl pâturaient, ou se poursuivaient, complètement insoucieux de ma présence. Des volées de pintades gagnaient leur perchoir sur les plus hautes cimes. Au-dessus de ma tête, à travers le feuillage glauque des tamarix, à travers les branches grises des mimosas, s'étendait un ciel écarlate dans lequel tournoyaient avec des clameurs discordantes des nuées de guêpiers verts et bleus. Chaque bouffée de vent faisait courir dans CCS bois une rumeur pareille au bruit monotone d'une eau lointaine ; les engoulevents et les œdicnèmes commençaient à siiTler leur plainte si triste, et l'on entendait les autruches rugir dans les profondeurs de l'horizon.

A la lisière de cette forêt s'élève un grand quadrilatère formé de quatre murs en ruiné, contre lesquels le vent a accumulé, en bien des endroits, des buttes de sables errants. Je grimpai jusqu'au sommet de ces vieilles murailles.

De là je voyais la plaine se dérouler vers le nord en un plan sans limites, rouge, ardent. L'air avait repris toute sa transparence, toute sa limpidité, ainsi que les pics de la grande chaîne de l'ouost leur robe d'azur. De longues Aies d'autruches, cherchant

un gîte, faisaient lever çà et là des traînées de poussière qui étaient comme leur sillage. A ces traînées de poudre succéda un nuage plus dense, qui venait du sud et allait vers le nord : c'était une troupe d'onagres, dont la croupe fauve est rayée de noir comme la robe du tigre, qui parcouraient leur im> mcnse domaine. Comme si l'odorat leur eût révélé ma présence, je vis ces superbes animaux tourner vers moi leurs têtes : leurs prunelles de feu me jetèrent un regard étincelant comme un éclair, et tout le troupeau me salua d'une tempête de hennissements sauvages.

Lorsque je fus de retouj* à la tente, les feux de bivac brillaient déjà tout àl'entour; 4e repas du soir se fit, et l'on ne songea à dormir qu'assez avant dans la nuit.

Mais^ en quittant Anakhli pour le lien sur lequel nous campions, nous étions tombés de Cbarybde en Scylla : un ennemi bien autrement terrible que les maringouins nous empêcha de fermer Tœil ; c'étaient les cont-cont.

On appelle ainsi le parasite qui vit sur le cuir des bestiaux, des chameaux surtout. Tourmentés par cet hôte importun, les chameaux s'en débarrassent en se roulant sur le sable, où l'insecte se multiplie avec une effrayante rapidité. La privation de nourriture ne le tue point ; seulement, son énorme abdomen se vide, et alors le hideux insecte

i!8 SOUVENIRS D*tN VOYAGE

devient presque invisible dans le gravier, avec lequel le confond sa couleur terne; mais qu'un homme ou un animal s'arrête surjette place, et la vie revient à ce sac desséché la tête, par laquelle Il se termine, s'enfonce dans i'épiderme, et dépose dans la plaie par laquelle il boit le sang de sa vic< time une gouttelette de venin qui, en quelques minutes, donne naissance à une tumeur grosse comme une noix. Après quelques jours d'un insupportable prurit, cette tumeur finit bien souvent par une ulcération d'un caractère grave.

Diodore de Sicile et Pline l'Ancien semblent avoir eu le cont-cont ^n vue quand ils afUnnenl que, chez les Troglodytes, certaines contrées deviennent subitement inhabitables par suite de la muitiplicatiou de» scorpions, selon le premier; des fourmis, selon le naturaliste latin.

Pour mon compte, en un clin d'œil, je sentis mes jambes criblées de piqûres contre lesquelles il n'y a d'autre soulagement que des frictions de beurre ou d'huile.

Cela me rappela la terrible histoire de Konolly et de Stoddard, malheureux ofTiciers anglais qui, jetés dans la fameuse prison de Bokhara, y furent livrés pendant un mois aux morsures des cont-cont, dont leurs bourreaux avaient le soin de recouvrir chaque jour le sol du cacliol.

Je me relevai pour aller m'asseoir près du feu.

Quelques minutes plus tard, chacun se plaignit du même supplice et se résigna à veiller comme moi. H est vrai que nous avions la ressource du chibouk pour accourcir les longues heures qui nous séparaient du jour...

Dès que finit cette longue nuit sans sommeil, oir sella les mules; les chameaux furent chargés, et nous nous mîmes en route en marchant toujours vers le nord. On chemina jusque vers les neuf heures, à travers le morne plateau delaKolla, sans antre incident qu'une autruche tuée par M. D...

Quant à nous, nous n'eûmes à tirer que des francolins, des pintades, des heni-israïl et un arabat, ce qui, joint aux filets et aux pieds de l'autruche , nous promettait une chère exquise. En arrivant, les Abyssins s'occupèrent des apprêts du déjeuner, pendant que les chameliers cherchaient, pour dresser notre lente, une place saine des horribles cont-conl qui nous avaient valu une nuit blanche.

Nous nous étions arrêtés dans le lit d'un torrent, sous les immenses rameaux de tamarix qui bordaient une berge haute de quatre à cinq pieds. Mais les Bédouins eurent beau fouiller tous les puits creusés dans le sable par les pasteurs nomades, tous étaient complètement à sec, et deux d'entre eux durent retourner à l'eau que nous avions quittée le malin, y remplir toutes nos ou-

ires. Ils ne farent de retour qu'à la tombée de la nuit.

A cette heure, le soleil se couchait à l'occident derrière un banc de nuages noirs, zébrés de lueurs cuivrées, qui se traînaient lentement sur les croupes de la grande chaîne. L'air était chargé d'électricité; pas un souffle de vent ne traversait l'espace, et sur la nature entière pesait ce calme lourd, avant-coureur de la tempête.

La nuit succéda rapidement aux clartés livides qui s'éteignaient- dans le ciel , et chacun s'endormit de bonne heure. Un homme, que Ton relevait de loin en loin, était chargé d'attiser les feux qui nous gardaient des bêtes fauves.

Vers les deux heures après minuit, un de nos Bédouins veillait, lorsque, à son oreille familiarisée dès l'enfance avec tputes les voix de la solitude, arriva de l'ouest un bruit pareil au bruit lointain des vagues que le vent du large brise sur les dunes. Le chamelier se hâta de réveiller tout le monde, en ajoutant quelques mots dans le patois du pays, que nous ne comprimes pas d'abord, mais qui devaient dénoncer un péril imminent. Aussitôt, sans même répondre à nos questions. Abyssins et chameliers abattirent notre tente, la jetèrent, ainsi que nos bagages, par-dessus la berge, nous y poussèrent nous-mêmes, et forcèrent les mules et les chameaux à la gravir à leur tour.

EN ABYSSINIE. iâl

li ne restait qu'on homme et une dernière maie sur le sable du torrent, quand à la ruiiiear lointaine succéda, pour ainsi dire sans transition, un fracas effrayant. A un cri du Bédouin demeuré en arrière, ses camarades le saisirent et l'enlevèrent à la hauteur de la berge, tandis que la mule disparaissait, emportée comme un atome par une masse noire qui venait de remplir tout à coup le lit du torrent* Terminée à pic vers Taval, présentant en amont une surface sombre, striée de sillons d'écume blanche, cette masse n'était rien de plus que les eaux versées par l'orage sur les montagnes, et roulant sur la pente rapide du terrain avec la vélocité du boulet de canon.

Ces crues et leur arrivée subite dans le lit des torrents sont ici des incidents peu rares, et, en nous obstinant à camper sur un sol aussi bas, malgré les indices qui, au coucher du soleil, annonçaient un orage prochain, nous avions commis une imprudence grave. Heureusement elle n'avait pas eu d'autres suites que la perte d'une mule.

Uno fois en sûreté, nous trouvâmes au milieu des arbres une place libre sur laquelle on dressa la tente : en un clin d'œil , les cbameliers eurent rallumé nos feux, et chacun fit de son mieux pour reprendre son somme interrompu : ce fut impossible.

A chaque instant, dans la pénombre qnl limitait

122 SOUVENIRS D CJN VOYAGE

le cercle éclairé par les flammes, le factioonaire voyait passer des formes indécises, et le frisson de terreur qui courait sur la croupe de nos bêtes de somme, le mouvement qui les poussait jusque sous la tente ou au milieu du cercle formé par nos gens, eussent suflBt pour nous expliquer la nature de ces apparitions.

Le terrain sur lequel nous venions de nous réfugier formait une île au milieu des eaux débordées que nous entendions gronder de toutes parts.

Nous n'étions pas seuls sur cette île. Surpris par les eaux et prisonniers comme nous, des hyènes, quelques panthères et au moins un lion, tournaient autour de notre bivac, et la frayeur que le danger leur inspirait se traduisit bientôt en lamentables hurlements, en cris rauques, en mugissements qui ajoutaient quelque chose de plus effrayant aux sombres horreurs de cette nuit.

Parfois, au-dessus de la voix des eaux, au-dessus des cris des bêtes fauves, retentissait un autre bruit : celui de larges pans de la berge qui, minés par le torrent, s'abîmaient dans le gouffre avec les grands arbres qui les couvraient. Ces bruits, dominant tous les autres pendant quelques secondes, se répétaient plus fréquents , et bientôt il devint difficile de saisir Tintervalle qui les séparait. Alors, une autre appréhension vint ajouter à notre inquiétude : rile, dévorée par la violence des eaux,

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et diminuant à chaque minute, avait-elie une grande étendue et résisterait-elle longtemps?

Il était à peine trois heures , qu'il fallut transporter notre tente plus loin : l'espace laissé entre elle et les eaux avait disparu, et la débâcle refoulait sur nous les bêtes fauves. Les feux se multiplièrent; on chargea les armes; l'effroi des Bédouins les lit chanter, et nous attendîmes dans une anxiété que le lecteur comprendra facilement.

Le jour se leva enfin, et nous pûmes mesurer de l'œil l'étendue des désastres de la nuit.

La veille , une portée de pistolet au plus nous séparait de la rive opposée ; elle était maintenant à plus de six cents pas de nous. Tout ce vide était rempli par une eau d'un rouge de sang, sur laquelle passaient des forêts déracinées, des amas d'herbes, et çà et là des cadavres d'animaux, parmi lesquels il nous sembla reconnaître un corps humain. L'île avait encore plus d'un quart de lieue de tour, et, si elle avait diminué d'un coté, de l'autre il s'était formé un atterrissement qui la reliait presque à l'autre rive. C'est par cet atterrissement que s'étaient échappées les bêtes fauves enfermées comme nous, et qui ne nous inquiétaient plus depuis quelque temps. D'ailleurs, les eaux diminuaient, et, vers les huit heures, elles s'étaient complètement écoulées

Nous nous arrêtâmes cinq jours entiers sur ce

point, que les Bédouins appellent Gat-Gat, du nom de la KoUa, dont les arides solitudes s'étendent à plus d'une journée de mafebe vers le nord. Les puits que nous avions trouvés à sec étaietit remplis maintenant, et nous n'avions plus besoin de recourir à la ^urce saumfttre d'Ânakhii.

Ce ne fut que le sixième jour que l'on reprit la route de Massouah. Arrivés à l'eau d'Abhan, l'on déjeuna, et chacun s'endormit.

Sur le coup de midi, nous fûmes révetUës par un cri bizarre, ai^u et prolongé longtemps sur le ton de fausset.

A ce cris, les chameliers sautèrent sur leurs zagaies, les Abyssins sur leurs fusils; puis tous s'élancèrent vers une gorge voisine, en nous jetant comme clef de l'énigme ce seul mot:

— - Harami (les voleurs) î

Les Bédouins du littoral, et surtout les Abyssins, ont tout un système de signaux, consistant en cris familiers à tout le monde, et dont l'Intonation a un sens invariable pour tons. L'approche de l'ennemi, la présence du lion, un cadavre humain, que l'on trouve sur une route, l'incendie qui dévore un village, le voleur qui détourne un troupeau, tout cela se transmet de montagne en montagne par un cri que chacun répète et que l'écho porte au loin, ei la nouvelle circule avec la vitesse du télégraphe.

Nous nous trouvions seuls avec M. D... et le

EN ABYSSmiE. iSft

petit Gabrio, qui prétendit que le cri d'alarme avait été poussé par le Bédouin chargé de veiller à nos mules. Il ne pouvait donc être question d'elles et nous commencions à trouver peu agréable la nécessité de rentrer à Massouah à pied par la chaleur intense qu'ii Taisait, lorsque , du côté opposé à la gorge par laquelle nos gens avaient disparu, nous vîmes revenir nos montures, qu'un nègre chassait devant lui. M. I>... tira un coup de fusil en l'air pour rappeler notre monde, et bientôt tout s'expliqua : le chamelier préposé à la garde des mules s'était endormi comme tous les autres; ne les voyant plus & son réveil, et ne doutant pas qu'elles n'eussent été emmenées par des voleurs, il s'élait hâté de donner l'alerte. Les lazzi de ses camarades furent sa seule punition.

Quant au nègre, il nous avait vus arriver, et, retrouvant nos bêtes à plus d'une lieue de là , il nous les ramenait. Comme remercîment, les Abyssins lui abandonnèrent les restes de notre déjeuner, ainsi que la moitié d'une gazelle tuée ce matin-là même. C'était un grand vieillard maigre, décharné comme le saint Jérôme des peintres espagnols, nu comme fui, et, comme lui, plié sous le poids de l'âge; ses cheveux et sa barbe étaient d'un blanc de neige; sa peau avait subi aussi l'influence de la vieillesse; et, de noire, était devenue d'un bistre pâle; enfin , un bâton d'ébénier soute-

i26 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

naitsa marcbe chancelante. Les chameliers le connaissaient et le traitaient avec un mélange de familiarité et de respect, non pas seulement à cause de son grand âge, mais aussi parce qu'il était fils de roi. Le vieillard n'avait pas d'autres nom que Sultan.

— Il y a quelque part, bien loin, bien loin vers le sud-ouest, nous dit-il tout en mangeant, une mer intérieure dont l'eau est pourtant douce comme celle qui tombe du ciel. Au milieu de cette mer, couverte des canots de vingt peuples , il est un archipel dont l'île principale est dominée par une montagne qui jette des flammes par son sommet. Cette île, celles qui l'entourent, étaient le royaume de mes ancêtres , et ce royaume devait être mon héritage.

Ici le vieillard s'arrêta. Il était évident que les années, en passant sur sa tête, ne l'avaient point encore habitué à ce contraste entre le sort que lui promettait sa naissance et celui que lui avait Tait le hasard; puis, après une minute donnée à des regrets Inutiles, le pauvre noir» reporté par nos questions aux souvenirs qui avaient fait le désespoir de sa vie, et qu'il caressait encore avec l'amour qu'a l'avare pour son trésor, continua :

— Quelques-uns de ces îlots ne sont que des pics qui s'élancent au-dessus du lac à une trèsgrande hauteur, couverts de forêts depuis leur

base Jusqu'à leur cime e^ habités seulement par les oiseaux du ciel ; mais les autres sont fertiles et peuplés, le plus grand, surtout, avec ses vallées tapissées de rizières et de champs de coton, avec ses mille bourgades de cases coniques, avec ses cent ports, dans lesquels des flottilles de pirogues jouent au milieu des hippopotames, qui pullulent sur ces côtes. Le palais de mon père, entouré d'une enceinte impénétrable formée par deux rangées de cierges aux tiges droites comme des colonnes hérissées d'épines, longues d'un empan, parées de grandes fleurs en toute saison, occupa^ le sommet d'un promontoire; cent huttes éparses dans cette enceinle suffisaient à peine à contenir les femmes, les esclaves et les trésors du roi. Une fois par jour, le peuple venait se prosterner devant cette enceinte. Une fois par an, une vieille femme venait jeter sur ma tête quelques gouttes d'une liqueur rouge: c'était le sang des esclaves que l'on immolait ce jour-là aux Esprits. Bien qu'enfant, quand je dépassais le seuil de l'enceinte, tout le peuple se prosternait la face contre terre. Ah ! j'étais grand parmi les hommes en ce temps!...

Mais, un jour, l'enfant se réveilla au bruit des tamtams et des crotales de. fer. Les hommes qui parlent aux dieux déchiraient lentement le corps d'une jeune Ûlle : il s'agissait de se rendre les Espritb propices pour une expédition militaire qui se pré-

parait.' La victime s'éteignit au miliea d'époavantabies tortures, sans pousser le moindre cri de douleur, ce qui était un présage de succès, et, ce même jour, le roi de cet archipel inconnu réunit ses troupes et partit avec elles sur de grandes pirogues, laissant son jeune fils dans Tile.

L'abîme dévora4-il sa flotte? fut-il vainqueur et revint-il plus tard ? Sultan ne le sut jamais. Son père était absent depuis plusieurs lunes, quand d'autres barques entrèrent dans les ports de l'île et vomirent des torrents d'bommes, devant lesquels le peuple trenrbiant s'enfuit vers la montagne qui brûle. L'enceinte du palais fut forcée, ses défenseurs mis à mort, et les femmes, les esclaves, les richesses du roi tombèrent au pouvoir des forbans.

Ainsi que les autres prisonniers, l'enfant fut traîné à bord des barques ennemies, qui s'éloignèrent chargées de butin, et, le soir venu, c'était à peine si les captifs pouvaient distinguer la terre natale : elle n'apparaissait plus que comme une vapeur bleuâtre à l'extrême limite de l'horizon.

Pourtant les femmes qui entouraient le fils du roi ne cessaient d'invoquer tout bas l'Esprit de la montagne qui jette du feu : la montagne elle-même avait disparu dans l'éloignement ; mais le panache de flamme qui la surmonte était toujoure visible dans les ténèbres. C'était comme un phare dont

les yeux de Tenfant ne se détournèrent point de toute la nuit.

— L'Esprit prolecteur de tes pères nous délivrera, disait-on autour de lui: cette lumière est son regard !

— Mais l'Esprit ne vint pas à notre secours, ajoutait Sultan, et, quand l'aube parut, l'île, la montagne, le jet de flamme et la colonne de Tumée qui s'échappe de son sein s'étaient effacés dans l'espace, mais non dans ma mémoire; car c'était la dernière Image de ma patrie, que je quittais pour toujours! Bien des mois après cette nuit où tant de désespoir succéda à un rayon de trompeuse espérance, j'arrivai esclave à Massouah...

Vendu à un bomme d'Arkeeko, Sultan avait servi son maître pendant plus de cinquante ans, et, celuî-ci mort, ses héritiers, trouvant que l'es* clave n'était plus bon à aucun service, lui avaient donné sa liberté, afin de n'avoir point à le nourrir.

Depuis lors, le vieillard habitait le creux d'un rocher, non loin de la source d'Abban. Pour vivre, il tendaU aux gazelles des pièges consistant en deux eercles concentriques, sur lesquels sont fixées, en forme de rayons, des baguettes de bois élastiques et pointues par le bout, qui se dirigent vers le centre, sans l'atteindre tout à fait. Comme autant de dents, ces baguettes viennent mordre le pied de la gazelle, qui glisse sur cette sorte d'assiette

i30 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

creuse, pour s'engager dans le vide étroit laissé au centre. Un chapelet de ces pièges , fixés à une corde solidement amarrée par ses deux bouts, re* couvre toute la largeur des chemins que prennent les gazelles pour aller à l'eau.

Quand sa chasse était malheureuse, ou que les hyènes visitaient ses lacets avant lui, le noir se rabattait sur les baies de certains arbres ou sur les œufs d'oiseaux, de francolins surtout. Quelquefois aussi le hasard amenait un chasseur dont il méritait la bienveillance par des renseignements sur les lieux hantés par les autruches.

Du reste, le vieillard ne se plaignait jamais, et, que sa journée eût été bonne ou mauvaise, le soir, au coucher du soleil, il descendait vers la source, faisait ses ablutions religieuses et se prosternait devant le Dieu qui lui avait donné une longue vie pleine de tant de misères; puis il regagnait la hutte de ramée qu'il s'était faite entre deux quartiers de roc et dont l'entrée était défendue des bétes fauves par un peu de feu, et tâchait d'oublier que toute sa vie il avait dû se courber devant un maître, baiser la main qui le frappait, dévorer un pain trempé d'amertume, n'avoir point d'amour à l'âge où dans les veines circule une surabondance de forces dont on ne sait que faire, pour ne trouver que le plus impitoyable abandon quand se lève l'heure où la vie se décolore et où l'homme cherche

autour de lai les affections du foyer qui en adoucissent le déclin.

Pour dormir, le vieillard avait besoin d'oublier tout cela, aussi bien que la lente agonie qui l'attendait au fond de ce désert, dans les horreurs de la faim, lui auquel appartenait un royaume, et devant qui tout un peuple se prosternait jadis, lui qui eût eu des armées sans nombre à conduire à la bataille , ou que tant de femmes eussent rassasié d'amour et d'ardentes caresses, et qui eût pu mourir dans un palais, plein de jours, pleuré de tous, au milieu de la pompe royale, comme le soleil se couche dans les splendeurs d'un ciel radieux !

Pauvre fils de roi dont le père portait une couronne d'or, et à qui la destinée en avait donné une plus lourde encore, mais celle-ci était une couronne d'épines !

Nous quittâmes Abhan vers les deux heures de l'après-midi, comptant aller coucher seulement aux ruines près desquelles nous avions bivaqué en venant.

Mais à peine étions-nous en marche, qu'audessus de la crête des collines entre lesquelles pas-

132 SOUVENUIS d'un VOYAGE

sait notre route, nous vîmes apparaître, du côté du nord, une lueur fauve qui semblait traîner à terre comme la flamme d'un incendie. Cette lueur envahissait lentement les régions les plus basses de Talmosphère, gagnant vers Test et l'ouest à la fois, et dessinant ainsi un immense croissant entre les cornes duquel nous nous trouvions.

On eut dit que le ciel était une vaste cloche de cristal dont la partie inférieure, mise en contact avec une masse en ignition, serait devenue incandescente à son tour.

Plus tard, de cette bande ardente montèrent de légères fumées rousses qui s'élevaient verticalement dans l'air, et s'y éteignaient comme des fusées. Puis ces colonnes de vapeurs se multiplièrent; la bande fauve de laquelle elles paraissaient se détacher augmenta d'épaisseur, et, d'un jaune d'ocre, passa à une teinte d'un rouge de cuivre de l'effet le plus lugubre. Les chameliers suivaient ce changement d'un œil consterné, et, comme s'ils eussent pressenti le danger qui s'amassait derrière nous, les chameaux tournaient à chaque instant ia tête vers ce point, en poussant de longues clameurs.

Pas un insecte ne -se montrait sur le sol, pas un oiseau ne chantait dans les buissons de gommiers, dont les petites feuilles s'étaient repliées sur leur pétiole comme aux approches de la nuit. On eût

era qu'il n'y avait pas sur tonte la surface de la Koila d'autres êtres aoîmés que nous.

Un peu plus tard encore, ta partie du ciel à laquelle nous tournions le dos prit une couleur terne, livide, dont les tons violacés semblaient déteindre sur tous les objets. £n nous regardant mutuellement, nous nous trouvions les teintes plombées des cadavres. L'air était devenu presque opaque, sauf vers le sud, où brillait encore un coin du firmament du bleu le plus pur. Les famées rousses montaient à des hauteurs incommensurables; atteignant ensuite une couche atmosphérique mue par un violent courant d'air, elles s'abattaient en s'ouvrant ainsi qu'un éventail, en se recourbant à peu près comme les draperies qui tombent des bords d'un dais. Involontairement nos yeux se portaient vers le coin de ciei bleu qui diminuait à vue d'oeil, et s'éteignit bientôt comme une lueur d'étoile qui s'éclipse.

Nos mules frissonnaient d'une terreur Instinctive ; les plaintes bizarres des chameaux se répétaient sans cesse, et sans cesse il fallait les frapper pour les empêcher de se coucher. Il était évident que la crise approchait.

Les chameliers se décidèrent à s'arrêter, firent aceroupir leurs bêtes et se blottirent sagement derrière leurs charges.

Quant à nous, l'agent consulaire Insista pour presser notre marche ; nous mîmes nos montures

au galop et partîmes ventre à terre, au milieu des Abyssins, qui suivaient de leur mieux. Mais, si rapide que fût notre course, le météore nous gagnait de vitesse.

Il s'annonça bientôt par un bruit étrange, presque métallique. Du ciel tomba une obscurité effrayante, dans laquelle on pouvait voir toutefois des tourbillons se mouvoir en tous sens, monter comme des colonnes, se tordre en spirales et éclater ainsi que les pétards d'un feu d'artifice, avec un sifflement funèbre. C'était toute une mer qui grondait derrière nous et qui nous talonnait, mais une mer, dont les vagues charriaient une poudre impalpable, tenue en dissolution dans l'air. Sous l'impulsion d'un vent furieux, ces vagues se précipitaient avec une impétuosité prodigieuse, par courants irréguliers, qui enveloppaient des espaces encore calmes, de même que les flots roulent autour d'un écueii qui leur fait obstacle.

Un de ces courants se rua sur nous, et en un clin d'œil je me trouvai couché sur le cou de ma mule, tandis que M. D... roulait sous le ventre de la sienne; deux de nos hommes avaient été tomber à dix pas delà.

Je me jetai à bas de ma monture et me suspendis à la bride pour contenir ses écarts. Mes mains suffisaient à peine à préserver mes yeux du sable que le vent emportait, et dont chaque grain laissait sur

EN ABYSSINIE. 43l(

mes joues rimpression d'an coup d'épingle. Les narines, la bouche, les oreilles, tout fut plein en un instant de cette poussière menue, presque brûlante; le soulïle manquait à mes poumons, et je me sentais suffoquer. Bien que séparés par quelques pas seulement, on s'appelait pour ne point se perdre, tant la nuit était profonde autour de nous; mais la voix, emportée par l'orage, s'éteignait comme dans le vide, sans que celui qui criait de toutes ses forces pût s'entendre lui-même. La rafale nous emportait malgré nous, et il était aussi impossible de demeurer slationnaire sur ce sol uni qu'il le serait de s'arrêter dans une chute suivant un plan vertical. Par bonheur, la même Torce irrésistible à laquelle il fallait obéir nous poussait les uns contre les autres et nous faisait pirouetter tous ensemble au caprice du tourbillon ambiant.

Une demi-heure se passa ainsi. Alors des gouttes d'eau rares, mais grosses comme des œufs de pigeon, commencèrent à passer dans celte brume de sable et s'écrasèrent sur le sol avec un cliquetis pareil à celui des étincelles électriques. C'était un orage qui succédait à un autre orage ; mais au moins celui-ci s'annonçait sous des formes moins terribles.

Nous restâmes en selle et repartîmes à fond de train sous les cataractes que le ciel versait sur nous.

En quelques minutes, une mare s'amassa dans chaque creux ou ruissela sur chaque pente. Le vent hurlait à la surface du sol ras et plane; la pluie traversait l'espace en jets continus pareils à des cordes tendues horizontalement et se découpant en gris sur un fond noir. A chaque seconde, le chaos de nuages qui nous epveloppait se déchirait comme le cratère d'un volcan, et de cette masse sombre jaillissaient avec fracas des traînées d'une lumière bleuâtre qui remplissait l'air d'une odeur sulfureuse.

Une caravane qui allait vers le nord, c'est-à-dire du côté d'où nous venions, passa à côté de nous, louvoyant péniblement pour vaincre l'effort de la tempête qui nous poussait. Elle se composait de deux ou trois cents chameaux chargés de femmes et d'enfants; tout à l'entour, des cavaliers, montés sur des dromadaires, galopaient comme un cordon de tirailleurs. Tout cela, vu aux lueurs blafardes du tonnerre, ressemblait à une longue file de fantômes.

Un éclair plus vif que les autres, et la détonation qui le suivit, ayant fait cabrer ma mule, la bride cassa : je dus mettre pied à terre pour réparer cet accident. Gela me prit quelques minutes, pendant lesquelles l'agentconsulalre disparut dans le brouillard épandu sur la plaine. Quand je pus songer à le rejoindre, je ne le vis plus, et me trouvai seul avec

lin de nos Abyssins, nouvellement arrivé des montages, et aussi peu familier que moi avec le pays que nous avions à parcourir.

Incertain de la route à suivre, je pestai contre M. D..., et, comptant bien plus sur l'instinct de la mole que sur mes souvenirs, je lui abandonnai entièrement la bride.

Comme si elle m'eût su gré de cette marque de conflance, la pauvre bête fut admirable. Quelquefois le sol se composait d'argile détrempée où elle enfonçait jusqu'au ventre; alors elle tâtait le terrain, n'avançait que lentement, et ne posait son sabot à terre qu'avec les plus minutieuses précautions. Mais, ces mauvais passages franchis, dès que le sol redevenait ferme, sans que j'eusse besoin de jouer du talon, elle repartait d'elle-même au galop, pour ne s'arrêter que lorsque se présentait un autre obstacle. Jamais son pied ne faillit, jamais elle ne douta de la direction à suivre. A cette course; furieuse, ses reins se couvrirent d'une mousse blaocbe, et tout son corps, lavé par une pluie torrentielle, fuma comme si on l'eût arrosé d'eau bouillante.

Nous arrivâmes ainsi devant une ravine profonde, large de vingt-cinq à trente pas, au fond de laquelle passait un torrent rapide comme le courant d'une écluse. Comme il s'agissait pour nous de ne point passer sur ce sol inondé une nuit qui eût pu II. ' 10

lâà SOUVENIRS d'un voyage

être mortelle, il ne pouvait y avoir à hésiter. Je me jetai à terre, me fis une sorte de turban de mon abbayèh en poil de chameau à peu près imperméable, et nous nous mîmes à la nage avec TAbyssin, en plaçant la mule entre nous. Le courant nous emporta fort loin, et dans les endroits les plus rapides, nous pouvions entendre, à dix pieds audessous de nous, le fracas des galets que les eaux charriaient et broyaient les uns contre les autres.

Nous atteignîmes enfin l'autre rive.

Comme notre pied touchait le sol, quelque chose que je pris d'abord pour un singe et que j'avais entrevu derrière uue touffe de broussailles se mit à courir devant nous. C'était une petite fille de cinq ou six ans au plus. Ënguéda, ainsi s'appelait l'Abyssin, courut à elle, parvint à l'atteindre et la ramena malgré ses cris, que quelques douces paroles suffirent à apaiser.

Pour tout vêtement, elle avait un pagne trempé de pluie autour de ses reins ; l'eau dégouttait de ses cheveux; elle grelottait au soufïle de l'orage, et ses dents claquaient de froid. Du reste, nous en étions tous là, et, pour ma part, il y avait plus d'une heure que le bruit de mes mâchoires, se choquant ainsi que des castagnettes, servait d'agréable accompagnement à ma mauvaise humeur.

Je bus une gorgée d'eau-de-vie à ma gourde ; j'en fis avaler quelques gouttes à la petite fille, et

je passai le reste à Enguéda, qui l'avala d'an trait; puis, remonté en selle, je débarrassai ma prisonnière de son pagne mouillé et la roulai toute nue dans un coin de mon abbayèh.

La mule repartit de toute sa vitesse. En quelques minutes, sous la double influence de la cbaleuret de la liqueur inconnue qu'elle venait de boire, Tenfant fut endormie sur mes genoux et rêvait à sa mère.

Ce ne fut que vers les cinq heures du soir que la pluie cessa tout à fait. Le tonnerre grondait encore dans le lointain ; mais le vent avait perdu de sa violence et ne soufflait plus que par bouffées irrégulières qui, peu à peu, emportèrent ce qui restait de nuages au-dessus de nos têtes. La clarté se fit, et, par la trouée qui venait de s'ouvrir dans la brume, glissa un joyeux rayon de soleil.

De ce moment, la mule ralentit un peu sa marche. Nous eûmes encore à passer deux ou trois ravins fort heureusement guéables, et nous nous retrouvâmes en plaine, cheminant sous un beau soleil qui nous sécha en un quart d'heure.

La petite fille se réveilla : elle avait oublié et l'orage, et son abandon, et sa terreur, et un autre danger bien autrement terrible, c'est-à-dire les hyènes, qui l'eussent dévorée Immanquablement dans la nuit. Elle était tout étonnée de se trouver couchée sur les genoux et dans le manteau d'un

blanc, et fut quelque temps sans oser lever les yeux sur moi. Mais cette timidité disparut peu à peu; elle se mit à sourire et à babiller ainsi que les oiseaux mouillés par l'averse qui se réchauffaient soleil.

Elle nous raconta ce que j'avais soupçonné tout d'abord : c'est que la tourmente l'avait séparée de la caravane que nous venions de rencontrer. Partie d'Arkeeko au malin, sa famille, ainsi que bien d'antres appartenant au même village, se rendait cbez les Abbabs, où elle avait des troupeaux. Si la venue d'bommes qu'elle ne connaissait point avait effrayé d'abord la petite fille, elle était bien heureuse maintenant que les longues jambesd'Enguéda lui eussent permis de la rattraper. Toutefois, un nuage gâtait un peu ce bonheur : c'était la crainte d'être battue par sa mère lorsqu'elle la retrouverait.

Quanta son nom, il ne pouvait être mieux choisi : elle s'appelait Zaféran (Fleur-de-safran). Ici, en effet, comme dans r\émen, afin de prévenir des éruptions cutanées si fréquentes et si importunes sous ce ciel ardent, chacun se frotte tout le corps de henné. De là la couleur jaune rouge qui est le teint ordinaire de ceux que leur aisance ne condamne point à vivre au grand air.

Fieurde-safran portait au cou un collier de sachets en maroquin rouge, contenant de précieuses

amutettes qui devaient la garantir des dangers et des désagréments de la vie ordinaire; seulement, on avait oublié l'orage et les ondées qui vous surprennent en route. Ses cheveux étaient d'un noir d'ébène, moins éclatant toutefois que ses prunelles. Cinq on six bracelets d'argent entouraient ses poignets et ses chevilles, et dans le cartilage de ses oreilles on avait passé autant de boucles du même métal qu'on avait pu percer de trous. Tout cela donnait à sa Jolie figure je ne sais quel air étrange : on eût dit une de ces idoles malabares si communes dans les miniatures indiennes.

L'enfant caqueta, ou fredonna de petites chansonnettes jusqu'au coucher du soleil, et s'endormit ensuite dans l'heureuse insouciance de son âge.

A cette heure, la grande chaîne que nous avions toujours à notre droite était enveloppée tout entière d'un manteau de nuées sombres , dernières traces de la tempête qui venait de finir. Le soleil se couchait, et ses derniers rayons coloraient brillamment les contours des nuages, en passant à travers quelque vide ouvert dans leur profondeur, et se dessinaient, sur un fond noir, en gerbes lumineuses pareilles à une auréole de gloire autour de la tête d'un dieu. Lavée par la pluie et encore tout humide, la plaine étincelait par places ainsi qu'un miroir; des tisserins gazouillaient joyeusement dans les rameaux des nébéks ; des pies-grièches

roses, invisibles au milieu des euphorbes, sifflaient leur cri doux et mélancolique, et çà et là des gazelles venaient boire aux flaques d'eau laissées par la tempête dans les creux des chemins.

Enfin, vers minuit, ma mule s'arrêta devant la porte d'une chaumière ; c'était un pled-à-terre que nous avions loué à Mokollo. Nous avions marché pendant quinze ou seize heures ce jour-là, et parcouru plus de vingt-cinq lieues.

Me sachant peu de dispositions pour le métier de bonne, je fis chercher, dès le lendemain, quelques parents de la petite fille recueillie par moi la veille. Elle en avait dans le village même, et l'on venait de l'emmener, quand une Temme entra, releva le voile qui cachait sa figure, et bon gré, mal gré, m'embrassa vingt fois les genoux : c'était la mère de Fleur-de-safran. Ses vêtements en désordre et tachés de boue, ses yeux tuméfiés par l'Insomnie et les larmes, disaient assez qu'elle avait passé toute la nuit à la recherche de son enfant. Elle ne pouvait parler, tant sa joie était grande de la retrouver saine et sauve ; mais le bonheur qui la faisait bégayer, en me remerciant, était plein de tant d'éloquence !

La pluie qui nous avait cliassés de la vallée de l'Eau -Chaude, et forcés de retourner vers Massouah, nous y retint prisonniers pendant quelques jours. Dès qu'elle cessa, nous résolûmes d'aller visiter les ruines d'une ancienne ville grecque, située au fond de la baie, que la carte anglaise de la mer Rouge désigne sous le nom d'Ansley, à près de vingt lieues au sud-ouest de Massouah. Stéphen, qui était des nôtres, se chargea de louer une barque, et nous levâmes l'ancre un peu après minuit.

Vers les cinq heures du matin, nous étions par le travers du djebel Gadem. Craignant de donner de nuit au milieu des récifs et des hauts-fonds qui embarrassent cette côte, nos marins carguèrentleur voile : de sorte que notre sambouk, qui n'avait pas même de lest, fut pendant plus d'une heure rudement bercé par la houle.

Enfin, une lueur blanchâtre parut à l'orient, où elle grandit vite. De ce point jaillirent bientôt des lueurs vermeilles qui devançaient de peu de minutes l'apparition de l'orbe solaire, et il sembla que les vagues charriassent des fragments de mi-

roir dans lesquels venaient se réfléchir tes lueurs du ciel.

Chacun de nos matelots procéda aux ablutions religieuses, pria le fègts ; et, les réka ou prusternalions terminées, la voile fut hissée une seconde fois.

Nous fîmes bonne route toute la matinée, longeant, à une portée de fusil, une plage couverte d'oiseaux de mer, sur laquelle nous pouvions voir passer tantôt des troupeaux de gazelles, tantôt des Bédouins emportés par le trot rapide de leurs dromadaires.

Mais, un peu avant midi, la brise, si douce jusque-là, fraîchit tout à coup; la houle grossit, la mer écuma,et, outre que notre barque presque vide fatiguait horriblement, n'ayant point de petite voile pour prendre la cape, et celle qui déroulait sur la vague son immense surface ne pouvant servir que dans les moments où le vent est faible, nous courions le risque de chavirer.

D'un autre côté, le nakoudah et ses hommes, à demi morts de peur, semblaient ne rien entendre à la manœuvre. Peu rassuré par cette dernière circonstance, le Grec demanda au patron s'il avait longtemps navigué*

— Jamais, répondit celui-ci de l'air le plus piteux du monde.

Et il nous expliqua qu'il était iman de Tune des

mosquées d'Ârkeeko ; qu'ayant fait quelques économies, il avait acheté cette barque pour faire fructifier son argent; que c'était la première fois qu'ii ]a montait, et qu'il espérait bien que ce serait la darnière.

— Betiissimo ! fit Stephen; le capitaine est iman ! vous allez voir que les autres seront muezzins ou marguiliiers !

Il se trouva, en effet , que l'un faisait, très-bien les sandales, qu'un autre était le maître couvreur de Massouab , qu'un troisième était charpentier, qu'un quatrième enfin n'avait pas de métier du tout. Un seul de ces hommes était un vrai marin deDahlâk, qui, par bonheur pour nous, connaissait assez bien ces parages.

Stephen termina cette enquête par une distribution de coups de corde, assaisonnés de ce que les vocabulaires turc, grec, arabe et italien purent lui fournir d'épithètes pour rendre sa colère, et il va sans dire que le nakoudah-iman eut la plus grosse part de celte averse de coups et d'injures.

Cela fait, l'insulaire de Dahiâk fut nommé au commandement de la barque, où il devait être à la fois patron, pilote et matelot.

Cependant, le vent et la mer faisaient rage; et, pour que rien ne manquât à cette scène, nous courions, avec une violence qu'il n'étail pas en notre pouvoir de maîtriser, sur un banc de ma-

drépores à fleur d'eau qui coupaient perpendiculairement notre roule et sur lesquels les vagues brisaient avec fureur.

L'homme de Dahlâk s'était élancé au baut du mât, d'où il découvrit Touverlure d'un bassin parraitement calme, au milieu du récif. Réunissant nos efforts aux siens, nous parvînmes à orienter notre voile, de manière à donner juste dans la passe qui conduisait à ce bienheureux asile, et la barque glissa avec une roideur inouïe entre deux rochers dont elle rasait l'accore par ses deux flancs. Le moindre choc nous eût brisés comme du verre. Nous n'étions plus qu'à une centaine de pas de la plage, que nous gagnâmes, tout en convenant qu'il était fort heureux, comme le disait Arnaud, ique les marins de la mer Rouge eussent toujours un port dans leur poche pour s'y abriter au moment venu.

En un tour de main, nous eûmes tué un lièvre et quelques oiseaux de mer, et nous ne songeâmes plus qu'à la grande affaire du déjeuner, pendant qu'un des matelots se rendait à Zonla, village dont nous séparaient deux heures de marche seulement. 11 devait en ramener des chameaux pour ie transport de nos bagages.

Nous nous mîmes en route dès qu'ils arrivèrent, c'est-à-dire vers les quatre heures de l'après-midi.

Il est une vérité que la sagesse des nations a

EN ABTSSINIE. 447

formulée en proverbe : c'est qu'un malheur n'arrive presque jamais seul. Pour gagner Zonla, nous avions à traverser une Torêt d'arbres à soude, dans laquelie nous nous égarâmes. Puis le ciel, qui avait été beau toute la journée, s'obscurcit et versa sur nous une pluie torrentielle. De ce moment, l'incertitude de la route à suivre ne fut plus rien auprès de la diflQculté de cheminer sur une argile détrempée, qui, à chaque pas, retenait nos l)abouches. Pourtant une trouée se fit dans les nuages; nous pûmes distinguer la cime du djebel Gadem, que nous savions devoir nous rester à droite, et, en se rendant compte de la position des lieux. Il fut possible de se diriger sur le village auquel nous avions tourné le dos jusque-là.

Nous y arrivâmes deux heures après la nuit close. Nous eûmes beau frapper à toutes les portes, personne ne répondait. Stéphen, chez qui la fatigue, la faim, l'erreur qui avait allongé notre route, et surtout ses vêtements trempés par la pluie, avaient réveillé la colère, parlait déjà de mettre le feu à une de ces cabanes, rien que pour sécher sa chemise, quand une hutte s'ouvrit.

Nous nous élançâmes dans l'intérieur malgré la clameur de la nichée de sauvages qui l'occupaient ; nos bagages arrivèrent, et les domestiques purent cuire un peu de pain. Personne n'ayant songé à chasser par la pluie battante qui venait de finir,

mais dont nous n'avions pas perdu une seule goutte, ce fut toute notre chère; bien heureux encore de pouvoir y joindre une tasse de café et un verre d'assez bon araki, sorte d'eau-de-vie parfumée avec du mastic de Schio et quelques gouttes d'essence d'anis.

Bientôt chacun eut repris sa bonne humeur, et nous étions en train de rire des mésaventures de cette première journée, quand arriva un nouveau venu.

Celui-ci était du pays, et, qui plus est, un homme d'importance. Aussi le maître de la maison s'empressa-t-il de lui apporter un peu de pain de doura, de l'eau et du lait aigre, ingrédients auxquels le voyageur ne dédaigna pas d'ajouter une tasse de café qu'on lui offrit, et. un verre d'eaude-vie qu'il demanda, et qui fut suivi de tant d'autres, qu'en un clein d'œli la bouteille fut vide. Le digne musulman buvait comme un infidèle.

Djaber (ainsi s'appelait notre convive) était le Nerorod d*ArXeeko. La conversation, dont ii fit les principaux frais, roula exclusivement sur lâchasse, et je dois dire que le drame, le pittoresque, le bouffon, l'imprévu compensaient largement ce qu'il pouvait y avoir de diffus dans ses récits, il connaissait le pays vallée par vallée, arbre par arbre. Il avait tué de tout, depuis l'éléphant jusqu'au souï-manga , depuis le lion jusqu'au timide

EN ABTSSINIE. i49

beni-israïl : ii n'ignorait rien des mœurs de ces animaax, et il en parlait d'une manière trop attacbaute pour que notre étonnement ne perçât pas.

— C'est tout simple, nous dit-il, depuis trente ans je n'ai pas d'autre métier que la chasse, sans compter que j'ai fait mon apprentissage sous un fameux maître, qui était mon père. M. Rûppel, un voyageur plus savant à lui seul que tous les fékis (lettrés) des deux côtés de la mer Rougg ensemble, a admiré bien des fois le vieux Djaber : pauvre père !

A cette dernière exclamation, la voix du chasseur prit une expression de tristesse. Voici ce qu'il nous raconta en réponse à nos questions :

Depuis quelques jours, le père et le fils étaient jsur la trace d'une troupe d'éléphants. Des Bédouins les précédaient, courant de montagne en naontagne, épiant chaque sentier, fouillant chaque vallon, pour y retrouver les pistes des animaux que l'on poursuivait.

Un matin, un des batteurs d'estrade vint annoncer que les éléphants s'étaient arrêtés dans une gorge dont les deux chasseurs prirent aussitôt la route. II pouvait être midi quand ils y arrivèrent. Le troupeau, qui se montait à près de deux cents têtes, y était toujours : les uns se baignaient dans un bassin qu'emplissait une cascatelle, ou se frottaient contre de gros arbres dont ils usent ainsi

récorce Jusqu'à douze et quinze pieds de hauteur; d'autres avaient arraché d'énormes branches dont ils se servaient comme de chasse-mouches.

La chaleur était accablante, et, en pareii cas, il est facile de surprendre ces animaux, si méfiants d'ordinaire. Les deux chasseurs, suivis de leurs aides, purent arriver inaperçus à vingt pas des éléphants. Chacun d'eux choisit sa bête parmi les plus gros, appuya son fusil sur l'épaule d'un Bédouin, et fit feu.

L'un des deux colosses s'affaissa sur lui-même pour ne plus se relever, tandis que le troupeau s'enfuyait en poussant des grognements aigus comme le son du nagarit de guerre des Abyssins, la trompe en l'air, leurs immenses oreilles battant les épaules. Le sol trembla sous le passage de ces lourdes masses, qu'un bon cheval aurait pourtant de la peine à suivre, et, sous leurs larges pieds, les ébéniers se couchèrent comme des brius d'herbe.

Soit que la charge de poudre fût un peu forte, soit plutôt que le soleil eût échauffé le canon.dc son fusil, ce qui revient précisément au même, la balle du père avait frappé un peu haut. Atteint plus dans le cou que dans le poitrail, l'éléphant, qui était d'une taille monstrueuse, et dont les défenses devaient peser plus d'un quintal, chancela un instant comme un homme ivre, puis se rua sur

le vieillard, qui, à cause de la configuration du terrain, ne pouvait songer à tourner autour de l'animal, comme cela se fait en pareil cas, mais devait fuir devant lui. Il fut atteint en un clin d'œil, et un coup de trompe qui tomba en sifflant sur ses reins lui brisa- la colonne vertébrale.

Le fils s'était élancé au secours de son père. De son long sabre droit, affilé comme un rasoir. Il hacha inutilement les jarrets et la trompe de l'éléphant furieux; en vain les Bédouins le criblèrent de coups de lance, rien ne put lui faire lâcher prise. Ses pieds pétrirent un instant le cadavre, puis il roula sa trompe autour des jambes du vieux chasseur, et se prit à battre les aspérités des rochers de ce corps sans vie. La cervelle jaillit du crâne fracassé et les éclaboussa tous ; le sol se couvrit au loin de lambeaux de chair, de fragments d'os, de taches de sang. Gomme s'il comprenait que toute résistance serait inutile, l'éléphant ne semblait occupé que de sa vengeance. Quand dans les nœuds de sa trompe il ne resta plus que les pieds et les jambes de son malheureux agresseur, le géant se coucha sur ces terribles débris, poussa un cri retentissant comme une fanfare, auquel des cris lointains, poussés par le troupeau dont il était le chef, répondirent ainsi qu'un écho, et ses petits yeux injectés de sang se fermèrent. Il était mort.

Ed terminant cette terrible histoire, ia voix de Djaber semblait s'embarrasser dans sa gorge; une grosse larme brillait à sa paupière, et, pour nous dérober son émotion, qui contrastait d'une façon pénible avec sa mate figure bronzée par le hâle, le chasseur se roula dans son abbayèh, et se coucha sur le sol de la hutte, en ajoutant qu'il avait besoin de repos. Qu'il habite la zone torride ou les glaces du pôle, l'homme est partout le même et son cœur est toujours un composé de fibres que, du berceau à la tombe, la douleur fait saigner.

Sur notre demande, le maître de la hutte, que nous avait gagné la promesse d'un cadeau, s'était mis en quête de dromadaires pour nous conduire aux ruines ; lui-même devait nous servir de guide.

Nous nous mîmes en route vers les trois heures du matin. Le ciel, noir comme de l'encre, ne laissait pas passer la moindre lueur. De la hauteur à laquelle je me trouvais juché, je distinguais à peine le sol, et les arbres qui bordaient la route passaient à coté de moi comme des fantômes. Dans la somnolence que ne tarda point à amener le balancement uniforme que vous imprime le pas du chameau, la tête de ma monture m'apparaissait comme un corps isolé, bizarre, fantastique. D'ailleurs, la nuit était pleine de bruits étranges: c'était tantôt le bruissement monotone des feuilles agitées par le vent, tantôt le cri des hulottes, ou celui plus

EN ABYSSlNiE. 453

lagubre des byënes. De loin en loin, les autruches qui vaguent dans ces solitudes faisaient entendre des clameurs qui ne ressemblent qu'au rugissement du lion, sur un mode moins grave. Ajoutez à cela la grande voix de la mer, dont parfois notre route longeait le bord. Alors, à la cime de chaque vague, froissée par une autre vague, nous pouvions voir une lueur bleuâtre danser à la surface de l'abime, s'éteindre, se rallumer encore, pareille aux follets errants sous une nuit sans étoile et sans lune.

Enfin, le jour parut, et nous mîmes nos dromadaires à un trot allongé.

Le chameau, qui n'éveille dans l'esprit de l'Européen que ridée du ridicule, est réellement une admirable bête, celui surtout que l'on élève pour la course et que l'on appelle hadjin. Docile comme le chien le mieux dressé, intelligent comme lut, sa marche sera nonchalante comme votre paresse, impétueuse comme votre impatience. A la moindre pression que la lanière de cuir que vous tenez à la main transmet à l'anneau d'argent passé dans l'une de ses narines, il se détourne ou s'élance avec la rapidité de la gazelle, et les arbres fuient derrière vous, et les montagnes viennent à votre rencontre, et vous passez sans transition d'un horizon à un antre horizon. '

Cette dernière allure est, d'ailleurs, si douce I I. il

iU SOUVENIRS DUN VOYAGE

Assis sar un tapis moelleux, une Jambe peBdante d'un côté, l'autre embrassant le pommeau de la selle et venant se croiser sur la première, vous pourriez vous croire bercé dans uq hamac. Le soleil du tropique brûle le sable du cbemin, et tombe à pic sur votre tête ; les couches inférieures de ratmosphère oscillent à la surface du soi comme la flamme d'un bol de punch, et vous ne sentez rien de cette chaleur dévorante. Vous vous déplacez avec tant de vitesse, que l'air SL£Qe a vos oreilles comme une balle, et, par le temps le plus calme, il vous semble qu'une fraîche brise vous fouette la figure. Fort autant que docile, l'animal qui vous porte Ira ainsi pendant de longues heures, sans un moment de répit, sans avoir besoin de sou£(ler ; et, le soir, vous vous coucherez à vingt-cinq ou trente lieues du point que vous aurez quitté le matin. A un frôlement de votre langue contre le palais, le hadjin s'accroupira tout seul, et vous déposera lui-même à terre. Un peu de pain, une poignée de dattes, un fagot d'épines, c'est plus qu'il ne lui en faut. Il n'a pas besoin de votre eau» que vous ne trouveriez pas toujours à remplacer; il vous la laisse, et boira quand il pourra. Il sera heureux si vous lui laissez aspirer la fumée qui se dégage inutilement de votre chiboulL sans passer par le tuyau ; il ne vous prive de rien ; ce dont vous ne profitez pas lui suffit, et, «i à ce peu vous

ajoutez une caresse, une douce parole, il ne l'oubliera jamais, pas plus qu'il n'oublie une injustice, un mauvais traitement.

Que l'on s'étonne ensuite. que le nomade soit fier de son dromadaire, qu'il orne sa selle de dessins en drap rouge relevés de coussins blancs, qu'il lui teigne les pieds et la tête avec du henné, qu'il lui fasse des colliers en verroterie de mille couleurs, qu'il l'admette sous sa tente sur le même pied que la cavale ou le poulain favori, et qu'il lui ait donné une si large place dans ses poésies! Que deviendrait-il donc sans lui, dans le désert sans limites et sans eau, à la surface duquel il promène pourtant avec orgueil son indépendance sauvage?

J'en étais là de mes réflexions sur les qualités du dromadaire, quand, à l'exemple des autres, le mien s'accroupit, et mes pieds touchèrent le sol. Peu s'en était fallu qu'à cause du mouvement de double bascule par lequel le chameau ploie d'abord sur ses jambes de devant, et puis sur celles de derrière, je ne quittasse la selle d'une façon moins convenable.

Nous étions arrivés près d'un immense pan de mur de plus de trois cents pas de longueur sur trente pieds de hauteur en bien des endroits, autour duquel une volée d'ibis noirs venait de s'abattre. Devant nous, c'est-à-dire au sud-ouest, s'ouvrait, entre deux rangées de pics volcaniques, une

vallée profonde, tortueuse, qui s'élève rapidement vers les croupes de la grande ebaioe. Deux sources thermales, desquelles monte une légère colonne de vapeur, s'échappent du pied des premières collines. Çà et là quelques pierres taillées apparaissent à la surface du sol.

Ce mur et ces pierres sont tout ce qui reste d'Adoulis, colonie grecque qui florissait sur ce point il y a seize siècles, qui s'enrichit par le commerce avec l'Inde et que la mer, chassée de son lit par quelque oscillation du sol sous-marin, envahit et mina de fond en comble.

Pourtant la population ne dut pas périr tout entière dans ce désastre. La plus ancienne famille de Massouah porle, en effet, le nom d'Adoulaï, que l'on pourrait traduire par gens d'Adoulis, comme si elle eût tenu à constater ainsi une différence d'origine, une supériorité de race par rapport aux Indigènes avec lesquels elle devait désormais se résigner à vivre.

Âdoulis semble avoir été fondée sous les Lagides, qui avaient d'autres villes sur la même côte, entre autres Philotéras, un peu au nord de Saouakin, rendez-vous de chasse, d'où les hommes que lesPtolémées chargeaient de ce soin se répandaient dans les foires voisines et jusque dans les marais des Changallas, pour en ramener les éléphants, les ^•hinocéros, les zèbres, les girafes, etc., destinés

à figurer dans les fêtes données à la populace d'Alexandrie.

Une route, dont le parcours offre de nombreuses traces du travail de l'homme, reliait Âdoulis avec Axoum, misérable bourgade du Tigré qui était alors la principale ville d'un royaume puissant. Il est probable que les marchands grecs y importèrent leur civilisation ainsi que leur langue. Un des obélisques, encore debout au milfeu des ruines de l'ancienne capitale, porte sur son socle une inscriptfon grecque dans laquelle le nedjarchiAïzanas dénomme tous les peuples soumis à son pouvoir, et se donne le titre de Roi des rois (Basileus basileuôn),

La curiosité satisfaite, nous nous éloignâmes des ruines de Temporium grec, qu'entoure la double solennité de la solitude et des souvenirs, et allâmes nous installer à l'ombre d'un immense mimosa, à quelques pas de l'une des sources. Ces eaux nourrissent une foule de petits poissons, malgré leur haute température, et se perdent au milieu de touffes de cypérus et d'agaves aux longues feuilles pleines de fibres, que les Bédouins utilisent pour en faire des cordes.

Nous y fûmes bientôt rejoints par un cavalier monté sur un magnifique dromadaire ; c'était Djaber, notre connaissance de la veille, auquel la fumée de notre cuisine venait de servir de phare.

11 mit pied à terre, et, sans plus de façons, prit place autoar de la peau de lyBuf qui, selon l'usage du pays, allait nous servir à la fois de table et de nappe.

Sa faim apaisée, le Nemrod noir nous dit qu'il était en quête de deux autruches qui lui avaient été achetées et même payées d'avance par un des négociants indous établis à Massouah.

-- Il faut que ce soit la perle des dupes, que ce Banian qui paye des autrucbes qui courent encore ! dit l'un.

— A moins, ajouta un autre, que Djaber n'ait envoyé dans la nuit un précurseur, avec mission de lier à un arbre le gibier dont il a besoin.

Le chasseur n'eut pas l'air de comprendre.

Comme c'était l'heure la plus chaude de la journée, chacun s'arrangea de son mieux pour dormir un somme : Djaber fit comme nous, et la garde du camp fut confiée à un Ghangalla de douze à quinze ans, que le chasseur avait amené en croupe derrière lui. L'esclave s'adossa à l'arbre et se mit à chantonner un air de son pays, afin d'éloigner le sommeil de ses paupières.

La sieste durait depuis longtemps, quand nous entendîmes l'enfant réveiller son maître.

-— Qu'est-ce? fit celui-ci en se levant sur son séant.

EN ABTSSINIB. 439

— Uo troupeau d'autruches traverse la plaine, dit l'esclave.

Une longue file de ces oiseaux géants courait, en effets vers la mer.

Tout le monde fut sur pied en une seconde ; le chasseur décrocha son fusil appendu à l'arbre, sauta sur son dromadaire, prit le négrillon en croupe et nous quitta. Quelques minutes p4us tard^ nous nous lancions aussi à la poursuite des autruches; mais elles étaient déjà hors de vue. Nous arrivâmes jusqu'à la mer, tout désappointés : les vagues sommeillaient, et, si loin que la vue pût s'étendre, la surface de la baie d'Ansley^ que nous côtoyions, était plane et unie comme une glace. Aussi ne fûmes-nous pas longtemps sans remarquer un grand nombre de petits corps blancs qui semblaient flotter sur les eaux; puis nous les vîmes se mouvoir, et bientôt s'allonger en se dressant comme de longs serpents.

Ces petits corps n'étaient autre chose que la tête et le cou des autruches qui prenaient leur bain. Par malheur, elles se trouvaient hors de la portée de nos balles, et, comme nous nous disposions à aller leur couper le chemin, nous les vîmes prendre terre et courir en tout sens en agitant leur ailes pour les sécher. Nous en comptâmes plus de quatre-vingts, presque toutes de couleur grisâtre : cinq ou six seulement avaient le corps d'un beau

i6U SOUVENIRS D'UN VOYAGE

noir et le cou rouge comme les caroncules du coq d'Inde, revêtu d'un duvet rare et blanc. Celles-ci étaient les mêles de la bande. Après quelques évolutions, elles reprirent leur course vers l'immense plaine, et nous nous mîmes à leur poursuite, tandis que Djaber et son dromadaire couraient à toute vitesse, non pas directement sur les autruches, mais en décrivant autour d'elles un cercle dont elles étaient le centre. Dès que nous comprîmes le but de sa manœuvre, nous renonçâmes à jouer un rôle actif dans cette cbasse, qui était pour nous tout à fait neuve, et nous nous contentâmes du rôle de spectateurs.

Il restait à peine une heure de jour en ce moment. Le soleil semblait prêt à tomber sur les plus hautes cimes de la Tarenta (1). Le vent du soir s'était levé et amenait du sud des vapeurs qui venaient s'ajouter, comme des flocons de pourpre, à un banc de nuages arrêté à moitié hauteur de la chaîne, aux aspérités des pitons secondairs. Au-dessus, le ciel était en feu. Une lumière éblouissante et vermeille comme de Tor fluide ruisselait sur la pente des montagnes, inondait les forêts déroulées à leurs pieds, rasait la plaine fauve et allait se perdre bien loin dans les tons violets de la mer. Sur la plaine nue, rase, le vent

(1) Partie de la chaîne du Bahr-Nagach.

faisait lever des tourbillons de poussière qui montaient en immenses colonnes et élincelaient aux rayons du soleil comme du fer rougi au feu.

Tel était le paysage qui allait servir de fond à la scène suivante.

Les autruches s'étalent arrêtées sur un point de la plaine sans une touffe d'herbe, sans un buisson. Les mâles allaient et venaient autour des femelles, qui se roulaient sur le sable. Par moment, tout le troupeau courait en se poursuivant et en poussant ces étranges clameurs que, dans la nuit, nous avions prises pour le mugissement des lions.

Le dromadaire de Djaber galopait toujours et passait avec une vitesse prodigieuse au milieu des trombes de poudre promenées par le vent. Derrière lui, une ombre gigantesque, qu'on eût pu prendre pour le démon aérien qui, disent les gens du pays, soulève ainsi le sable du désert et y ensevelit les voyageurs, semblait s'attacher à sa poursuite. Chaque tour de spirale décrit autour des autruches rapprochait visiblement le chasseur de l'endroit découvert qu'elles avaient choisi pour y passer la nuit.

Arrivés à une certaine dislance, Djaber et le Changalla se laissèrent glisser à bas du chameau, qu'ils poussèrent alors tout doucement devant eux, marchant dans son oïnbre portée, se cachant derrière ses jambes, n'avançant un pied que lors-

163 SOUVENIRS D'CJN VOYAGE

que ranimai mouvait le sien. Le dromadaire s'arrêta enfln à environ cinquante mètres des autruches, dont les jeux continuaient toujours; deux canons de fusil s'abaissèrent lentement, et deux détonations se confondirent presque en un seul coup.

Toute la bande partit avec la rapidité de la balle, le cou tendu, les ailes battant l'air pour y trouver un surcroit d'élan. A dix pas de là, un mâle s'abaltit; les autres firent un crochet pour tourner cet obstacle et reprirent leur course. Un peu plus loin, un second mâle trébucha, se releva, se traîna encore un instant à la suite du troupeau qui fuyait toujours, et s'affaissa sur lui-même. Djaber avait payé sa dette au Banian.

Quand nous le rejoignîmes, nous le trouvâmes occupé à rouler les deux autruches dans un filet, qu'il plaça sur son chameau avec l'aide de nos domestiques, et nous reprîmes la route de Zonla, où nous soupâmes avec le gibier tué par le chasseur d'Arkeeko. Nous trouvâmes cette viande exquise, les pieds surtout, qu'il nous servit grillés et saupoudrés de piment.

Notre barque nous attendait toujours ; mais , bien que la mer fût magnifique et le vent bon, il fut impossible de décider Stephen à prendre cette voie, qui était de beaucoup'la plus courte et la plus commode. Il fallut louer des chameaux et suivre la

route de terre. Embarrassés par nos bagages, et obligés de tourner la large base du djebel Gadem, nous n'arrivâmes à Arkeeko que fort avant dans la nuit, après une marche de quatorze heures.

Un vieux soldat turc nous y donna l'hospitalité. Sa hutte de chaume était contiguë à une grande habitation de chaume, aussi habitée par un des notables du lieu.

L'intérieur de cette immense cabane était iliu> miné comme pour une Tête : des hommes étaient réunis à une des extrémités d'un long hangar, des femmes à. l'autre; tous étaient accroupis autour de baquets de bois remplis de viande.

Le maître du logis, homme d'une cinquantaine d'années, épousait, ce soir-là même, une femme qui n'en avait pas douze, et donnait son repas de Boces. Vers minuit, un long cortège amena la future, au bruit dés chansons, à la lueur des torches.

Au moment où elle allait franchir le seuil de la porte, une femme assise dans l'ombre se dressa comme un spectre : celle-ci était de haute taille, n'avait pas de voile, et n'était qu'à peioe couverte de vêtements en lambeaux. C'était la femme répudiée dont la jeune fille allait prendre la place. Barrant le passage à son heureuse rivale, elle posa sa main maigre et osseuse sur sa tête, l'attira de force sous la lumière des lampes suspendues

au-dessQS d'elle, et lui dit, en la couvrant de son regard :

—Tu entres en maîtresse dans cette maison, d'où on me chasse avec dégoût: soit! Moi aussi, j'ai été jeune, j'ai été belle, plus que toi peut-être ! Prends garde de ne pas venir attendre par une nuit comme celle-ci, à la même place où je t'attendais, une autre femme que l'on le préférera alors, parce que tu n'auras plus à donner ni beauté ni jeunesse !

Puis la malheureuse traversa lentement le cortège, dont les chuchotements se turent sous son œil hagard, et, à quelques pas de là, elle prit la fuite en courant. On eût pu entendre encore ses sanglots, que déjà, remises de leur frayeur, les compagnes de la jeune fille reprenaient l'épithalame interrompu un instant par l'apparition de ce lugubre fantôme de la jalousie et du désespoir.

Le lendemain, précisément au moment où nous montions à bord de l'une des felouques qui, tous les jours, portent de l'eau douce à Massouah, quelques hommes relevaient un cadavre, que la marée qui montait avait roulé sur le sable de la grève. Les crabes avaient déjà attaqué ses chairs, et les yeux avaient été dévorés par les corbeaux: c'était le corps de la folle de la nuit.

Nous nous installâmes dans un coin demeuré libre; les domestiques et les chameliers se hâtèrent

EN ÂBYSSINIE. 165

de ramasser du bois pour nos feux , et chacun se coucha, les uns sur leur tapis, les autres sur le sable, qui conservait encore une partie de la haute température acquise pendant toute une journée d'un soleil ardent. La nuit était si sereine, Pair si tiède et si sec, que l'on avait jugé inutile de dresser nos tentes.

Les causeries se prolongèrent jusqu'à une heure avancée, ainsi que les chansons des Abyssins , qui furent les derniers à s'endormir, la tête dans leurs pelisses, le bouclier leur servant d'oreiller, la hampe de la lance à portée de la main , tout en marmottant une invocation au Père, au Fils et au Saint-Esprit; aux archanges itfîTc/iaê'/ et Guergués, en grand honneur parmi les populations chrétiennes du Habesch ; et surtout à oîsiro Mariam (madame Marie), pour laquelle elles ont une dévotion qui va jusqu'à l'idolâtrie.

Un quart d'heure plus tard, tous leurs feux étaient éteints. C'était là une imprudence que ne commettent jamais les hommes du Samhar, où les bétes fauves sont chose beaucoup plus commune que dans l'intérieur de l'Abyssinie. Le Bédouin des basses terres qui a une longue course à faire s'arrange, autant que possible, de manière à arriver avant le coucher du soleil. Si cela ne se peut, il évite avec soin de s'arrêter, vers la tombée de la nuit, près de l'eau, où il ferait de mauvaises ren-

contres, à coup sûr. Il cherche, au contraire, un recoin bien isolé, se nunit de branches sèchei quMl allume en frottant un morceau de bois dur contre un autre de nature spongieuse, et s'endort au milieu de trois ou quatre feux. Tant qu'ils brillent, il est en sûreté; mais, s'ils viennent à s'éteindre, il y a à parier deux contre un que le pauvre diable sera dévoré pendant son sommeil.

Pour nous, qui ne nous départions jamais d'une certaine prudence, il fut convenu que chacun monterait la garde à son tour, et, afin de donner l'exemple, madame D... fit bravement la première heure de faction ; il est vrai que personne ne dormait encore.

Vers les trois heures du matin, celui qui était chargé de veiller tournait autour de la place que nous occupions, nous, nos hommes, nos bêtes de somme et nos bagages, promenant son regard do ciel scintillant d'étoiles au milieu desquelles la croix du sud venait de se lever, au mélancolique paysage duquel se retirait rapidement le pâle rayon de la lune à son déclin. Le fond de la vallée était enveloppé d'une ombre complète, et, sauf le ronflement sonore de quelques dormeurs, pas un broit ne courait dans cette ravine enclose de bols et de rochers. Tout à coup, l'homme de garde crut ouïr crier des feuilles d'arbre; puis ce fut le bruit dis-

tinct, cette fois, de rameaux froissés, de branches violemment écartées par un corps qui passe.

Des tisons fumaient sur les feux à demi assoupis ; le factionnaire les ralluma en jetant sur le brasier du menu bois qui flamba en quelques secondes, et à la lueur duquel II put voir une ombre bondir au-dessus des touffes d'ochaz et tomber au milieu des Abyssins endormis. Au même instant, un cri horrible, déchirant, qui, toutes les fois que ce souvenir me revient, produit sur mes oreilles l'effet d'une pointe d'acier bien aiguë, nous réveilla tous en sursaut. Chacun saisit instinctivement ses armes, mais la redoutable apparition avait disparu. Un peu après, l'on entendit dans le lointain une ou deux plaintes de la même voix lamentable, puis un grondement sourd accompagné du miaulement particulier aux lionceaux.

Alors ce fut un tumulte effrayant parmi les gens de la caravane, qui se cherchèrent et s'appelèrent longtemps dans les ténèbres : l'anxiété dionnait à leurs voix une expression que des mots ne peuvent rendre, mais qui fit passer dans tous les cœurs comme une bouffée de terreur vague, contagieuse, irrésistible. Quand on eut rallumé les feux et que l'on se fut compté ^ il se trouva qu'un homme manquait à l'appel : c'était le fils d'un riche marchand.

Longtemps le malheureux père ne put croire à

une catastrophe aussi imprévue ; longtemps il alla de l'un à l'autre, cherchant son enfant et l'appelant à grands cris, comme si les lèvres que la mort a fermées une fois s'étaient jamais rouvertes pour répondre à la douleur de ceux qui survivent. Ces inutiles reclierches ne le découragèrent point : s'attacbant à une dernière espérance avec l'opiniâtreté de l'amour paternel, l'Abyssin prit sa lance, se munit d'un tison ardent, et s'en alla parcourir la gorge latérale au fond de laquelle nous avions tous entendu les derniers cris de la victime. Quelques hommes l'y suivirent.

Le jour se leva enfin radieux et par. Un joyeux rayon de soleil vint illuminer la crête des collines, et darder, au milieu de l'ombre qui remplissait encore le vallon , comme un prisme lumineux qui s'éparpilla en paillettes d'or sur les eaux de la mare. Une bouffée de brise, passant au-dessus des bois, fit courir comme un frisson de volupté dans les rameaux des mimosas seyâls, tout fleuris depuis notre dernière chasse; les oiseaux se caressaient dans le feuillage; des troupes de gazelles bondissaient sur la pente des collines: le désert souriait au jour naissant, ainsi qu'une maîtresse à son amoureux. A voir ces solitudes semées de tant de lumières, parées de tant de fleurs, embaumées de tant de parfums, la scène qui yvalt troublé notre sommeil nous semblait un rêve impossible, un eau-

cbemar qui avait pesé un momeut sur notre poitrine, mais dont nous étions eiiQn débarrassés.

Nous ne fûmes rappelés à la triste réalité que par le retour des Abyssins, occupés jusque-ià a rouiller les gorges voisines; ils n'y avaient trouvé que quelques taches de sang et des traces laissées par les lions sur le sable des chemins. Le pauvre père était avec eux. C'était un beau vieillard encore vert et robuste, bien que les années eussent neigé sur sa tête ; on eût dit d'un Laocoon en marbre noir échappé aux serpents et pleurant ses fils étouffés dans leurs nœuds. Pour «dérober ses larmes à la 4^ue de tout le monde, l'Abyssin s'accroupit à terre, se voila la face d'un pan de sa toge, et entonna le chant de deuil, tandis que nous nous hâtions de quitter ce lieu fatal.

Il est des heures ou nous reculons devant nos pensées, devant le souvenir, comme l'enfant s'enfuit de terreur devant les visions qu'il croit voir passer dans les ténèbres sur tes ailes du vent d'hiver. Faites au pays et à ses dangers de toute nature, madame D... et ses filles n'étaient certes pas de ces femmes dont un rien émeut la sensiblerie ; chacun de nous pouvait se vanter d'avoir vu la mort de près quelquefois, et pourtant la pâleur était sur tous les visages, et personne n'osait ouvrir la bouche, coniime si le drame de la nuit eût dû revenir fatalement dans la conversation.

470 SOUVENIttS D UN VOYAGE

Aussi fut-on heureux du premier incideDt qui vint faire trêve aux idées lugubres dont le poids oppressait toutes les poitrines. Afin de laisser souffler les piétons et les mules, nous avions mis pied à terre à l'entrée d'un défilé qui est comme la porte de la vallée d'Ëylat. Près de là se trouvait un mimosa de quatre à cinq pieds de haut.

Les rameaux de l'arbuste étaient parés de folioles du plus beau vert et d'innombrables boutons d'or que picoraient des ichneumons au corselet d'acier bruni, et auxquels des papillons aux ailes moirées de bleu et de violet, ou striées d'orange et de noir sur fond brun, faisaient comme des pétales vivants. Une plante grimpante, dont j'ai oublié le nom, mais dont je me rappelle bien les magnifiques fleurs, s'enroulait autour du gommier, mariait un rameau à chacune de ses branches, et le surplus de ses pousses, ne trouvant point d'appui, retombait en longs fils chargés de feuilles obloogues et de fleurs d'azur.

Une tribu de souï-manga s'était établie sur le mimosa, ainsi que sur la liane sa sœur. A chaque rameau incliné vers le sol était appendu un nid en poire, gros au plus comme un œuf, fait de fines tiges de gramen, revêtu en dehors de lichens et de mousses, tapissé en dedans de brins de coton dérobésaux fruits des portulacca tomentosa. Une sorte d'auvent surmontait uneouvertureà pas-

EN ÂBYSSINIE. 171

ser le petit doigt, pratiquée sur le côté du nid : c'était la porte. Au fond, où n'arrivait pas le moindre jour, on entendait le cri de petits oiseaux demandant la becquée à leur mère. Quelquefois, par l'ouverture, on voyait saillir un bec courbé et affilé comme une alêne au bout d'une tête dont les plumes prenaient au soleil les plus riches reflets métalliques.

Si l'on s'approchait trop près de la jolie couveuse, ie bec s'ouvrait pour laisser passer un petit cri de colère, et des deux globules de jais qui sont les yeux de l'oiseau jaillissait une lueur qu'on eiit prise pour une pointe de diamant. Les rameaux de la liane, débordant le gommier, soutenaient un chapelet de ces nids, et sur l'arbre lui-même on eût pu en compter deux cents. Tout autour, c'était comme un essaim d'oiseaux qui voltigeaient, se posaient sur les longues épines du mimosa, ou sur les fleurs de la liane dont le pédoncule s'inclinait à peine sous ce poids, et gazouillaient une strophe de répithalame que leur enseigne la mystérieuse puissance qui, à certaines époques de l'année, tourmente tout ce qui vit et aime!

J'ai à peine besoin d'ajouter que nous nous contentâmes d'admirer la petite république, et qu'il ne fut pas commis le moindre dégât sur ses possessions ; on n'arracha pas même une des brillantes (leurs de la liane.

nâ SOUVENIRS d'un voyage

A notre arrivée à Eylat, notre ami Mohammed Nouraï s'empressa de mettre à notre disposition une hutte dont le propriétaire était allé faire le pèlerinage à la Mecque. Pendant son absence , le vent avait emporté brin à brin le chaume qui recouvrait son habitation, et, avant toutes choses, il fallut réparer le toit de la cabane qui allait devenir notre office et notre magasin général.

Cela fait, madame D... installa dans la hutte deux saclaves gallas : l'une, appelée Fathma, était un magniflque brin de fille, souple et robuste; Tautre, enfant de huit à dix ans, avait la timidité des gazelles, ainsi que leurs yeux et leurs mouvements pleins de prestesse : celle-ci s'appelait Zarah.

La chaumière, domaine de Fathma et de sa jeune compagne, ne recevait de jour que par la porte, au-dessus de laquelle on commença à appendre, dès le même soir, des béni-israïl, des outardes, des pintades au plumage bleu pointillé de blanc, comme une étoffe demi-deuil, des francolins gris dont le cou porte une cire jaune et vermillon. Nous dressâmes nos tentes auprès de la hutte ; les chameliers et les Abyssins se firent des abris un peu plus loin ; nos mules et nos bêtes de somme fermèrent ce bivac d'un dernier cercle.

Si la cabane, tapissée de gibier et éclairée par les lueurs du feu de la cuisine, rappelait les tableaux

de certaines maîtres fiamands, dans le reste de notre campement, animé de groupes de gens du pays, dont j'ai déjà décrit le pittoresque costume, il y avait à la fois de Tétrangc verve de Decamps et de l'admirable couleur de Marilhat, comme le paysage qui nous entourait, avec ses montagnes gigantesques couvertes de forêts, faisait penser aux grandes lignes si calmes des chefs-d'œuvre du Poussin.

Nous nous étions placés en dehors du village auquel étaient venues se joindre depuis peu les habitations des nomades. Dire un mot de ces dernières sera décrire en même temps celles de toutes les hordes bédouines qui errent à la surface du Samhar.

Que l'on se figure un châssis scmi-sphériquc de quatre pieds de haut, formé de gaules longues et minces dont les deux bouts viennent se ficher en terre. Des nattes et des peaux de boeuf sont jetées sur cette sorte de calotte. Vm porte, si basse qu'il faut se plier en trois pour en franchir le seuil, est masquée par une natte qui retombe comme une tenture. A l'intérieur, un cadre de cinq pieds de long sur deux de large, supporté par quatre pieux et garni d'un tissu de lanières de cuir, sert de lit au maître de la hutte, dont une zagaie fichée en terre, près de la porte, annonce la présence.

Les femmes, les enfants et les esclaves couchent

au pied da lit, sur lequel trône le chef de la famille. Son sabre, son bouclier, une outre à mettre Teau, une autre à brasser le lait pour en séparer la partie butyreuse, un vase d'argile que la femme façonne et cuit elle-même, ce qui, dans le pays, est la première qualité de toute ménagère : tel est l'ameublement de celte demeure, qui est au Bédouin troglodyte ce qu'est au Bédouin arabe la tente en poil de chameau.

Ces huttes occupent la circonférence d'un cercle plus ou moins grand, dans lequel on parque les troupeaux pendant la nuit, et qu'environne à l'extérieur un cordon de vieux os, provenant des chameaux, des bœufs et des moutons dévorés depuis des siècles dans chacune de ces agrégations de familles. Ces débris, le Bédouin ne les emporte point dans ses migrations ; mais, tournant sans cesse dans le cercle parcouru par les générations qui l'ont précédé, et s'arrêtant précisément sur les points où venaient camper ses pères, chacun retrouve ce qui lui appartient dans l'ossuaire commun et se hâte d'en entourer sa demeure.

Quand nous demandâmes ce que signifiait cette bizarre coutume, il nous fut répondu que l'on se proposait par là de neutraliser reffet des maléfices, du mauvais œil surtout. Ici, de même qu'an Caire, on suspend aux portes des malsons ou Fon plante sur les tombeaux un pied d'aloès qui doit

EN ABYSSÎNIE. i7S

préserver le sommeil des morts da. terrible pouvoir que l'Arabe suppose attaché au regard de certains iiommes, et, entre tous, à celui de l'étranger abhorré.

Grâce aux dernières pluies, la vallée d'Eylat, que nous avions vue presque aride, n'offrait qu'un immense tapis vert. Cette végétation luxuriante, comme si elle se fût bâtée de vivre, avait poussé ses fleurs en quelques jours , et les larves d'insectes, invisibles jusque-là, s'étaient développées tout à coup comme la verdure. D'innombrables tribus de coléoptères aux éiytres élincelant des plus beaux reflets, des papillons aux ailes chamarrées des couleurs les plus vives s'étaient échappés de leur prison pour se jouer au soleil, ou s'endormir au fond des corolles, ou s'en aller de fleur en fleur, comme un sultan de favorite en favorite.

En même temps que la terre se parait de fleurs et que celles-ci se peuplaient de tout ce petit monde si écjatant, les oiseaux dépouillaient les couleurs ternes des jours de deuil pour revêtir la livrée des amours. Les espèces sédentaires couvaient ou tout au moins édifiaient leur nid. A celles-ci étaient venus se joindre une foule de voyageurs ailés conviés à la fête : les uns, venus des hautes montagnes, avaient des parures extraordinaires, telles que des huppes comme les touracos et les collons, ou des plumes démesurément longues comme les

veuves et les moucheraUes ; d'autres montaient des pauvres terres qui longent la mer : ceux-ci n'apportaient guère qu'un joyeux refrain ou une cantiiène bien douce, ou seulement quelques notes mélancoliques comme celles que siffle une magniflque pie-grièclie, qui pleure au plus' épais d'arbres épineux où elle aime à se cacher, comme si leurs aiguillons eussent ensanglanté sa gorge, occupée par une plaque du rouge le plus vif.

Les uns continuaient leur voyage après une halte de quelques jours ; d'autres s'arrêtaient plus longtemps, ainsi que des pèlerins qui se plaisent en un lieu et ne le quittent qu'à regret; quelquesuns se contentaient de saluer au passage la vallée, qu'ils dédaignaient pour d'autres plus vertes et plus fleuries encore.

Mais, si la plaine était belle à voir ainsi, en revanche, les grands troupeaux de ^œufs appartenant aux nomades devenaient une double cause de dangers pendant la nuit ; outre qu'ils attiraient les bêtes fauves, des bandes de voleurs, cachés dans les recoins isolés de la forêt ])endant le jour, se rassemblent à la tombée des ténèbres pour rôder autour des camps des pasteurs, dans l'espoir de leur enlever quelques têtes de bétail. Sont-ils surpris en flagrant délit, le premier qui les aborde tombe percé d'un coup de lance, et, au milieu du désordre qu'amène cet incident, les bandits se

sauvent. Quelquefois aussnis sont nombreux et ne reculent point devant une attaque ouverte.

Combien de fois avons-nous entendu des voix d'hommes cbuchoter près de nous dans les fourrés de seyâls, et des pas mystérieux àiler et venir autour de notre bivac! Combien de fois nous sommes-nous relevés la nuit, la carabine à la main, pour attiser nos feux mourants, autour desquels nos Abyssins dormaient du plus profond sommeil, tandis que les lions rugissaient à dix pas de là !

Comme on le voit, nos chasses n'étaient point sans danger ; mais aussi quelles chasses ! Jamais rajah indien, avec ses éléphants dressés et ses meutes d'hommes, n'assista à pareille fête.

Dès le point du jour chacun se mettait en route pour rentrer quelques heures plus tard courbé sous la charge. La grosse chaleur passée, l'on chassait encore jusqu'au coucher du soleil. La nuit, nous avions quelque chose comme le spectacle. Mohammed Cotten, que le lecteur connaît déjà, était à lui seul tout l'orchestre ; les Abyssins se chargeaient de la pièce elle-même. Un voyageur, Levaillant, je crois, a dit que l'Afrique dansait toute la nuit ; c'est-là une vérité incontestable, en Abyssinle surtout, où les actes de la vie les plus sérieux, comme les plus frivoles, ont été traduits en danses mimiques. L'amour, la guerre, la chasse à

478 SOUVENIRS d'un VOYACE.

l'éléphant, la moisson ,* le prêtre qui se grise^ le moine qui mendie ou débauche une jeune fille, tout a fourni des motifs.

Ces danses sont accompagnées de chansons quelquefois bien riches de poésie et dont les airs sont presque toujours de la plus gracieuse originalité. Tout cela se terminait ordinairement par quelque épisode de moeurs gallas dont les deux acteurs étaient Zarahetle petit Gabrio; pauvres enfants qui finissaient par s'exalter jusqu'aux larmes à ces scènes, dans lesquelles revivaient tous leurs souvenirs du pays, de la famille, de la liberté; trésor dont les avait déshérités la destinée brutale.

fl'ëtait la saison où les éléphants abandonnent les bauis sommets pour les pays de Kolla, vers lesquels les attire la verdure nouvelle. Ces migrations régulières, les gens du Samhar ne manquent point d'en profiter. A cette époque, le chasseur emprunte à certains marchands de Massouah, qui se livrent à celte spéculation, un fusil dont la balle pèse quatre onces.

Les conditions de ce prêt sont que le marchand fournira la poudre et le plomb, et que Tivoire provenant des éléphants tués sera divisé en deux lots, dont l'un revient au chasseur, l'autre au propriétaire du fusil.

Le cuir, dont on fait toujours des boaeliers es> timés, comme au temps d'Ârtémidore, est aban-

donné aux aides indispensables au chasseur. L'un d'eux doit, en effet, lui prêter son épaule pour appuyer le lourd fusil qu'il maintient de la main gauche, tandis que la main droite est armée d'un sabre droit bien affilé.

D'ordinaire, on vise au poitrail ou au défaut de l'épaule. L'éléphant blessé vient-il sur le groupe d'où est parti le coup, le chasseur s'échappe d'un côté, l'aide de l'autre, de manière à partager l'attention de la bête. Fuit-elle, l'aide s'élance à sa poursuite, et cherche à lui couper le tendon d'Achille à coups de sabre. Mais, malgré sa lourde masse, l'éléphant furieux court si vite, sa trompe fouette l'air avec tant de roideur, que ce moment est toujours critique, et que l'homme qui fait son métier de cette terrible chasse a besoin de toute son agilité, de tout son sang-froid pour ne point être broyé sous les pieds de l'animal.

Un soir, il arriva qu'un chasseur du pays, qui venait d'abattre un éléphant et devait retourner dans les montagnes le lendemain pour le dépecer, nous proposa de l'accompagner dans cette expédition. Nous acceptâmes, et, dès le point du jour, nous étions en route.

Nous n'arrivâmes sur les lieux qu'assez tard dans la matinée, après une longue course à travers des forêts dont les arbres semblent grandir à mesure que l'on monte.

Nous venions d'atteindre le point culminant d'une longue chaîne de collines appelée Marsénaî, dont un revers s'abaisse par une pente rapide jusqu'au fond d'un entonnoir aux parois tapissées d'une végétation luxuriante; l'autre se perd dans une vallée qui ne tarde point à s'élargir pour laisser voir une immense plaine verte, Tuyant dans un lointain d'azur, à la surrace de laquelle de légères colonnes de fumée marquaient la place occupée par les camps de pasteurs.

L'élépbant vivait encore. C'était une femelle, à laquelle un coup de feu avait brisé l'épaule. Couché sur le flanc, le colosse se débattait dans d'impuissants efforts. Le sol avait été profondément remué autour de lui, et sa trompe avait déraciné les jeunes arbres à sa portée, avec la même facilité qu'un sarcleur le ferait de Therbe des champs. Quelquefois sa tête retombait inerte, comme si, lassé d'une lutte Inutile, il se fut résigné à mourir.

Tout d'un coup, un soufifle puissant soulevait autour de lui un nuage de poussière; un cri aigu comme le son des cymbales s'échappait de ses vastes poumons; la tête monstrueuse se relevait brusquement ; la trompe se nouait aux arbres, et les pieds fouillaient la terre pour y trouver un point d'appui Mais l'arbre ou la branche venant à céder à cette irrésistible tension, la masse énorme à demi soulevée retombait avec un bruit sourd.

Quand on s'approchait de lui, la fureur de l'éléphant semblait redoubler; alors son œil sanglant dardait un regard plein de hatne, et tous ses membres se tordaient dans d'effrayantes convulsions.

(I fallut l'achever. Aman — c'était le nom du chasseur — versa une charge de poudre dans son fusil, laissa glisser une balle par-dessus, et le coup frappa en pleine poitrine. Les convulsions semblèrent cesser, et des flots de sang jaillirent de la blessure. Pourtant, un Bédouin qui s'était hasardé près de l'animal faillit payer cher celte inaprudence : un coup de trompe le lança à dix pas de là. Alors, les aides saisirent une zagaio et l'enfoncèrent dans les flancs de l'éléphant. Tant que dura l'effort qui poussait péniblement vers le coeur le fer de la lance, les jambes du colosse s'allongèrent à rompre la peau ; puis il poussa un cri où, cette fols, la colère avait fait place à la douleur, et par lequel la malheureuse bête semblait implorer la pitié de ses bourreaux. Ce fut sa dernière plainte.

Aman et ses hommes se mirent à l'œuvre. Les pieds^furent désarticulés; les oreilles séparées de la tête et mises à part, comme la partie la plus estimée pour faire des boucliers impénétrables à la lance, grâce au cartilage recouvert d'une double lame de cuir qui en occupe toute la surface. Sur le reste de la peau, il fut découpé dix à douze

boucliers de qualité inférieure, et le cadavro fut abandonné aux vautours et aux femmes venues dès la veille pour avoir leur |>art de la curée.

Ces femmes appartenaient aux bordes abbabs, qui, seules, méritent aujourd'hui le nom d'éiépbantophages : les autres tribus, auxquelles l'élément arabe, émigré de ce coté-ci de la mer Rouge, lors de la propagation de l'Islamisme, semble s'être mêlé dans une proportion plus considérable, regardent la chair d'éléphant comme impure Roulées dans une sordide peau de bœuf qui, à chaque mouvement, laissait à découvert des chairs flasques et ridées, ces femmes, vieitles pour la plupart, se disputant, le couteau à la main et les bras rouges de sang, des lambeaux de chair qui fumaient encore, faisaient songer involontairement aux sorcières de MacbeUi.

Au milieu d'elles s'abattaient à chaque minute des nuées de pernoctères blancs ou d'oricous, qui planaient au-dessus du cadavre, et bientôt les arbres voisins se couvrirent de longues guirlandes de chairs découpées en lanières, que l'on exposait au soleil pour les dessécher, et que des enfants armés de bâtons étaient chargés de garder des vautours.

L'éléphant que l'on disséquait ainsi faisait partie d'une bande qui, au dire d'Aman, n'était elle-même qu'une fraction d'une autre plus nombreuse. Il

EN ABYSSINIE. i83

était suivi d'un jeune qui, en voyant tomber sa mère, s'était arrêté à tourner autour d'elle avec des eris semblables à des gémissements, et en lai tendant sa petite trompe, comme pour l'aider à se relever. Tout en repoussant son nourrisson, l-j pauvre mère semblait hésiter entre le regret de s'en séparer et la crainte de le voir périr avec elle, lorsqu'un mâle attardé, chassant l'orphelin devant lui et le traînant quelquefois à l'aide de sa trompe, vint mettre un à cette scène de suprêmes adieux.

Je ne parlerais point du déjeuner qui se fit sur les lieux, n'était un rôti d'éléphant pesant au moins quarante kilogrammes qui y figura, et dont l'idée revenait tout entière à M. D... Quand nous en fûmes à ce singulier rôti, madame D... et ses filles firent bien quelques difficultés ; mais, en définitive, elles en mangèrent toutes, et convinrent que, pour être un peu grosse, cette viande n'était pas plus mauvaise que celle du bœuf.

Comme il était impossible de songer au retour, en raison de l'heure, nous dûmes nous résigner à coucher dans les montagnes. On improvisa un abri avec des couari, et, autour des feux allumés à la nuit tombante, les Bédouins dansèrent pen* dant de longues heures avec les quelques jeunes filles venues en même temps que les femmes abbabs.

Mohammed Cotten tirait de sa lyre informe des notes lentes et douces comme les mouvements des danseuses à peu près nues, dont la jambe, les larges seins et les belles épaules étaient admirablement dessinés par la lueur des flammes. Peu à peu, tout le monde s'endormit. ^^

Pour nous, chargés du soin de monter la garde, nous veillions avec délices. La nuit était sereine, l'azur du ciel limpide. Les émanations de forêts en fleur remplissaient l'atmosphère. En dehors da cercle éclairé par nos feux, l'ombre était sillonnée en tous sens par des myriades d'un insecte que l'on appelle ici tabbenai, et qui m'a paru appartenir au genre cynips, et de Pabdomen duquel s'échappe à chaque seconde une lueur bleuâtre et vive comme celle de l'étincelle électrique. L'engoulevent sifflait en promenant dans l'air les courbes de son vol qui, à cause d'une disposition particulière des rémiges, ne produit pas le moindre murmure.

Attirées par le cadavre de l'éléphant, et ne pouvant arriver jusqu'à lui à cause de nos voix, les hyènes se lamentaient à quelques pas de nous, et, à deux reprises, nous dûmes tirer des coups de fusil en l'air pour éloigner une bande d'éléphants qui pâturaient dans les gorges voisines.

Ce ne fut que le lendemain, dans l'après-midi, que nous reprîmes la route d'EyIat. Stéphen,

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qui venait passer quelques jours avec nous, attendait notre retour. Son voyage avait été marqué par un incident que je ne puis résister à ia tentation de raconter ici.

La nuit l'avait surpris' en cbemin, et, depuis longtemps, il dormait en selle, lorsqu'il se réveilla en sursaut. La mule qui le portait s'était ar(*élée tout à coup, renâclant avec force et tremblant de tous ses membres.

Notre homme crut voir deux prunelles étinceier à quelques pas devant lui, et, comprenant instinctivement d'où venait la terreur de sa monture, il allait tirer au jugé, quand le guide qui l'accompagnait lui arracha le fusil des mains, et, au lieu de faire feu, se mit à haranguer le terrible animal qui leur barrait le passage. Surtout il eut bien soin de ne point prononcer son nom, chaque Bédouin du Samhar étant bien convaincu que c'est là un outrage que le lion ne pardonne point et qui ne peut manquer de l'attirer, si éloigné qu'il soit.

Il l'appela le sultan des animaux; il lui dit qu'il était redoutable à tous, mais qu'il devait être débonnaire autant que fort. Puis il ajouta :

— Nous ne sommes que deux pauvres voyageurs incapables de nous défendre, quoique bien résolus à l'essayer si tu nous y contrains. Nous devons succomber dans cette lutte, je le sais ;

mais il est un Dieu qui est ton maître comme le nôtre, et au tribunal duquel je te cite pour avoir abusé de la force que tu tiens de lui !

Étourdi de cette éloquence que le Bédouin lui lâchait à pleins poumons, le lion s'écarta eomplaisamment de la route, et laissa les deux hommes continuer leur chemin. Ce qu'il y a de plus singulier en ceci, c'est que Pline le naturaliste met presque le même discours dans la bouche d'une remme placée précisément dans les mêmes circonstances que notre ami Stéphen.

II y avait déjà une vingtaine de jours que nous stationnions à Eylat, ce qui revient à dire que, depuis notre arrivée, c'était une fusillade incessante dans ce que M. D... appelait notre parc de chasse.

Aussi, le gibier commençait-il, non pas à devenir rare, mais à perdre l'habitude de s'arrêter à admirer nos fusils. Pour tirer autre chose que des lièvres, des pintades et des francolins, inoffensifs animaux, sur lesquels nous savions d'ailleurs nous rabattre dans ces jours de malheur où l'on manque fatalement les plus beaux coups, il

fallait déjà sortir du cercle battu soir et matin, et souvent s'en éloigner assez pour ne regagner notre quartier général qu'à la nuit.

Il y avait au sud-est d'EyIat une gorge, vers laquelle nous nous acheminâmes un jour aux premières lueurs de l'aube. Nous la savions bantée par les bézas, la même antilope à laquelle les naturalistes ont donné le nom de coama.

Les rayons du soleil venaient de réveiller le désert assoupi sous l'œil de Dieu. Les folioles des mimosas, qui tombent en léthargie à l'approche des ténèbres, se relevaient autour du pétiole qui les supporte ; les convolvulus entr'ouvraient leurs clochettes, et les baumiers de la Mecque se> couaient leurs parfums au vent du matin.

La vallée que nous venions explorer n'est guère qu'une fissure, souvent verticale, au travers d'un massif de roches schisteuses. Le fond en est occupé par un torrent qui, alors, n'avait pas une goutte d'eau. A mesure que nous avancions, le pays devenait plus aride, le site plus sauvage. Tantôt nous avions à franc]irr des espaces embarrassés de quartiers de roc détachés de la montagne, tantôt il fallait se coucher sur le cou de nos mules pour passer au milieu d'arbres hérissés de fortes épines formant une voûte au-dessus de nos têtes ; quelquefois les deux revers à pic menaçaient ruine.

Des vautours oricous criaient dans les anfractuosités, au fond desquelles ils aiment à bâtir leur nid. Des hyènes, effrayées par notre passage, regagnaient leur caverne en toute hâte. En d'autres endroits, une odeur particulière aux bêtes fauves venait nous révéler le voisinage de lions ou de panthères invisibles dans ce chaos de pierres. A côté des traces de ces redoutables animaux, le sable du torrent portait des empreintes triangulaires laissées quelques heures auparavant par un pied divisé en deux sabots : il était évident que les bézas avaient passé là dans la matinée.

J'ai à peine besoin de dire que Gazaïn était avec nous.

.Qu'on lui coupe une jambe, disait quelquefois M. D... en parlant de son domestique, et le pansement fini, s'il est question de chasse, il prendra des béquilles pour en être.

L'Abyssin furetait de toutes parts et ne tarda pas à se convaincre qu'après avoir pâturé tont le matin dans la gorge, les bézas regagnaient la grande vallée vers midi, sans doute pour boire à quelque source. Il proposa de mettre pied à terre pour les attendre au passage, et, tandis qu'il allait s'établir en vedette au sommet d'un mamelon, nous nous mîmes en quête d'un abri pour déjeuner à l'ombre.

Les maxillaires allaient leur train quand, sor

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un signe de Gazaïo, cbacun saula sur son fusil, et s'élança vers le chasseur, assis au haut d'une ligne de rochers terminés par une surrace à pic du côté de la gorge, dont le fond se trouvait à cinquante ou soixante pieds plus bas.

Trois coamas, éloignés de deux portées de ca> rabine environ, venaient vers nous, en s'arrêtant à chaque pas pour brouter les jeunes pousses d'arbres. Deux étalent adultes , ainsi que le témoignaient leurs cornes droites et lisses, longues de plus d'un mètre. Le troisième était un jeune de la taille d'un veau de six mois.

Leur robe, presque blanche, rayée de quelques lignes noires, miroitait au soleil; leurs formes annonçaient autant de force que de souplesse, ce qui D'ôtait rien à leur élégance ; leur tête surtout était admirable de grâce et de douceur timide.

A environ cent pas de nous, nous les vîmes s'arrêter, humer le vent, reculer d'abord par petits bonds, puis s'enfuir tout d'un coup, avec des mugissements sourds et brefs.

Nous ne savions comment nous expliquer cette brusque retraite, quand la cause nous en fut révélée par l'apparition de deux panthères qui , du baut de la berge escarpée sur laquelle nous nous trouvions, se lancèrent dans le précipice.

L'une rencontra dans sa chute l'un des deux bézas adultes et se suspendit à son cou. L'autre

i90 SOUVENIRS D UN VOYAGE

dépassa le bat; mais à peine eut-elle toachéla terre, que, comme si le sol l'eût repoussée, elle s'en alla tomber, par un bond prodigieux, sur la même antilope, et s'attacha à ses flancs ainsi qu'une flèche.

Les prunelles fulgurantes des deux panthères disparaissaient presque dans les plis de la peau du mufle ridée par la pression des mâchoires ; leur longue queue ondulait comme un serpent, et, sous leurs griffes, des jets de sang couraient en lignes vermeilles sur le pelage blanc du coama. La douleur du malheureux animal se traduisait en mugissements pitoyables, en bonds insensés, en ruades inutiles.

Le bout de ses cornes chercha en vain l'ennemi insaisissable qui déchirait ses chairs. Ses forces diminuaient à vue d'œil ; ses membres frissonnaient ; puis il chancela et s'abattit lourdement sur le sable.

Tout cela s'était passé en moins de cinq minutes. L'autre coama et son faon avaient disparu dans la sinuosité de la gorge.

Leur proie étant trop lourde pour l'emporter, les panthères allaient la dévorer sur place, ce qui était loin de faire notre compte. Afln de raccourcir la distance qui nous séparait d'elles, nous dûmes longer le bord du précipice pour y revenir ensuite en nous glissant derrière les inégalités du rocher.

A an signe, les joues se collèrent aax crosses des fusils, et cinq coups de feu détonnèrent à la fois.

L'une des deux panthères dont la tête plongeait dans les flancs de Tantllope, le reste de son corps demeurant exposé à nos balles, se renversa sur le dos en pirouettant sur elle-même, sans parvenir à se relever.

L'autre, masquée par le cadavre du béza, bondit à une hauteur verticale de douze à quinze pieds, et retomba pour s'élancer encore. Ce deuxième bond fut démesuré et la jeta sur une corniche du rocher, à moitié chemin de la distance qui existait d'abord entre nous et elle.

Il était évident qu'elle venait à ses agresseurs, et qu'un combat à mort allait s'engager. Au moment où la panthère se ramassait sur elle-même pour prendre son élan, deux balles l'atteignirent sans l'empêcher de bondir sur une autre saillie plus rapprochée encore, mais un peu sur notre gauche. Un troisième coup de feu ne la toucha pas ; ajustée une quatrième fols par M. D..., l'amorce brûla seule.

Encore un bond, et le formidable animal était sur nous. Déjà son corps long et souple se contractait de nouveau, pour se détendre ensuite avec une impétuosité qui défie l'œil et la balle, quand le fusil de Gazaïn s'abattit; une seconde plus tard, l'explosion se confondait avec un rugissement de

la panthère, qui, frappée à ia léte, retomba sans vie au pied du rocber.

li était temps. Que la main de l'Abyssin eût tremblé en ce moment décisif, et il est probable que plusieurs d'entre nous eussent été déchirés. Tous nos fusils étaient vides, et il ne nous restait d'autre moyen de défense que nos couteaux : c'était trop peu contre un pareil adversaire.

Nous redescendîmes alors vers le torrent, et l'on s'occupa de dépouiller les deux bétes fauves. Cela fait, l'on chargea sur une mule les deux peaux, ainsi que la tête et les deux cuisses de Fantiiope, et nous regagnâmes notre camp.

Le lendemain de cette chasse, dont le dénoânaent avait été une bataille contre les panthères qui nous avaient d'abord servi de meute, M. D... nous quitta avec sa famille pour retourner à Massouah, où l'arrivée du nouveau gouverneur rendait sa présence indispensable. Ismaîl-Zakki-Ëffendi était rappelé au Caire, non point à cause des plaintes portées contre lui par le consul de France, mais à cause de ses concussions et des avanies qu'il avait fait subir aux négociants du lieu.

La nuit qui suivit le départ de l'agent consulaire, nous eûmes éclipse de lune.

Au moment où l'ombre de la terre envahit le disque d'argent de son satellite, tout le village dansait. Jeux et chansons cessèrent aussitôt; les en-

fants coururent se blottir dans l'intérieur des buttes, les bommes se prosternèrent le nez dans la poussière en récitant le fatha, tandis que les matrones poussaient de longs cris d'effroi; enfin, comme s'il eût partagé la panique générale, tant que dura le pbénomène, l'unique cbien du village ne cessa de burler de la façon la plus lugubre. Les Bédouins nous assurèrent que cela présageait une catastrophe, qui, par une bizarre coïncidence, ne se fit pas attendre longtemps.

Voici ce qui arriva.

Une dizaine d'hommes appartenant à la garnison de Massouah s'étaient enfuis sous la conduite d'uD oumbaschiy ou caporal. Chacun d'eux emmenait sa maîtresse, et le chef de la petite troupe, sans doute pour faire honneur à ses galons, s'était donné le luxe de deux belles.

Ces hommes étaient des Nizams noirs enrégimentés dans les possessions du vice- roi d'Egypte en Nubie et dans le Kordofan. Les femmes qui les avaient suivis étaient des négresses esclaves chez les habitants de Massouah, ou des villages de Mokollo et d'Arkeeko.

Furieux de cette désertion, qui n'avait pas d'autre motif que rinsuffisance de la nourriture, le gouverneur n'osait pourtant pas lancer à la poursuite des fugitifs une fraction quelconque du bataillon, qui, à coup sûr, eût imité le mauvais exemple ; il

d94 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

se contenta de donner aux cheiks de la montagne l'ordre de leur courir sus.

Ceux-ci, alléchés par la promesse d'une récompense assez grosse pour une besogne qu'ils croyaient facile, se mirent aux trousses des Changailas, qui les accueillirent à coups de fusil, et cassèrent une quinzaine de têtes. Le village d'EyIat perdit deux hommes dans celte rencontre : c'était là le malheur présagé par i'éclipse.

Rebutés par ce premier échec, les Bédouins n'osèrent plus attaquer ouvertement les déserteurs et se bornèrent à les suivre de loin. Mais, armée de bons fusils et ayant provision de poudre et de balles, la petite troupe marchait en bon ordre], prenait de préférence sa route par la crête des montagnes, et ne bivaquait jamais que sur les hauteurs.

Deux ou trois fois, ceux qui les poursuivaient, entendant les noirs danser la nuit aux chansons de leurs amoureuses, crurent les surprendre, mais durent reculer devant quelques coups de fusils ou devant Téciair des baïonnettes. Même pendant leurs jeux, les Nizams avaient toujours des factionnaires pour veiller à la sûreté de tous.

Une fois arrivés à la zone vide d'habitants qui sépare les pays chrétiens du territoire occupé par les musulmans, les Changailas prirent vers le nord, et l'on perdit leurs traces au milieu de l'immensité

EN ABYSSIME. 495

des solitudes. Soldats et esclaves avaient reconquis leur liberté !

Pourtant, en traversant le pays des Abbabs,run des déserteurs, qui avait reçu un coup de zagaie dans la poitrine, dut se séparer de ses frères et attendre, dans un pli du désert où il se cacha quelques jours, que sa blessure se fermât. Une des négresses n'bésila point à partager son sort.

Mais les Bédouins découvrirent leur cachette. Comme son amant était trop faible pour combattre, la jeune fille prit le fusil du soldat, et pendant bien longtemps tint à une distance respectueuse l'ennemi qui s'acharnait à leur poursuite.

Quand les cartouches manquèrent, quand il n'y eut plus un grain de poudre dans le sac ni dans la giberne du blessé, elle se mit à chanter en souriant une de ces chansons que l'approche de la mort inspire au sauvage. Ces paroles, cette mélodie du pays natal semblèrent réveiller sur sa couche sanglante le Nizam noir, qui se releva, arracha la baïonnette du bout du fusil, enlaça la jeune fille dans ses bras, et Ja frappa au cœur entre deux baisers. Puis il se Uia à son tour.

Quand les Bédouins arrivèrent, ils ne trouvèrent que deux cadavres confondus dans la double étreinte de l'amour et de la mort !

Dans une autre excursion, je poussai un jour jusqu'à un camp de pasteurs, à deux heures sud-

ouest d'EyIat : ce lieu s'appelle Dembéh. 11 n'y avait que quelques instants qu'un lion énorme était venu rôder au milieu du cercle formé par les liuttes rondes. Chacun avait dû prendre les armes. Le cfaeik avait bien un vieux fusir à mècbe tout rouillé, mais pas un seui grain de poudre, et le redoutable visiteur, peu effrayé des lances des hommes, ne s'était décidé à battre en retraite qu'apx cris des matrones et devant une pluie de tisons enflammés.

Près de Dembéh, la vallée d'Eylat projette comme un golfe vers les montagnes de l'ouest, au milieu des collines qui moutonnent au pied de la grande chaîne. Au bout, s'ouvre un déillé resserré, entre deux rangées de mamelons. Toutes ces pentes sont couvertes d'ébéniers, de garsas, de baumiers de la Mecque, etc. A ces arbres, des jasmins et des stephania abyssinica appendent d'épaisses courtines de verdure. Le sol lui-même avait disparu sous de hautes herbes qui fourmillaient de pintades. Cette ravine est si profonde, qu'en bien des endroits il faut lever la tête pour voir au-dessus de soi un lambeau du ciel, dont l'azur éclatant contraste avec la sombre verdure qui vo«s entoure.

Dans la plus grande dépression de la vallée, un filet d'eau qui sourd du pied de la montagne s'amasse dans une cuve de pierre entourée de roseaux qu'habitent des râles fauves, raUm Rougetii. Du côté de la montagne, des arbustes cour-

EN ABYSSINÎE. 197

bés sous le poids de leurs superbes fleurs jaunes et sous celui de buprestes, dont les élytres verts sont bariolés d'arabesques d'or, forment une voûte au-dessus du lac en miniature, calme et poli comme un miroir.

En arrivant près de cette source, que l'on appelle Guerguézat, je fus assourdi par une multitude de cris que je ne puis comparer qu'au grincement d'un verre sur lequel l'on promènerait rapidement le bout de l'index. À quelques pas de là, les ébéniers étaient cbargés d'oiseaux noirs à huppe blanche que je voyais pour la première fois : c'étaient eux qui poussaient ces cris singuliers. Je leur lâchai un coup de fusil qui en abattit huit, dont trois blessés : ces derniers se mirent à crier plus fort encore, et le reste de la bande leur répondit par un crescendo de clameurs, de grincements.

Tous avaient quitté les rameaux des arbres et voletaient autour de moi, rasant ma figure, passant sous mes bras ou dans mes jambes, et se posant jusque sur le canon de mon fusil. Ce fut bien autre chose encore lorsque je me hasardai à toucher à mes victimes, surtout à celles qui vivaient encore. Je fus un montent sans voir clair et comme pris de vertige, au milieu de ce tourbillon d'ailes noires qui m'enveloppait d'étranges frémissements, et duquel s'échappaient mille cris de colère, mille bruits de mandibules de bec se choquant comme

i98 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

des castagnettes. La nuée ne me quitta qu'à la lisière du bois, encore s'établit-elle en observation sur les arbres voisins.

Je renouvelai la même expérience deux fois, et deux fois le résultat fut le même ; depuis, j'ai eu souvent l'occasion d'admirer le même instinct d'association et de défense mutuelle développé à un si haut degré chez ces oiseaux, qui vivent d'insectes et voyagent par bandes innombrables, comme les étourneaux, dont ils ont le vol. J'avais affaire à la pie-grièche Geoffroy de Levaillant.

Vers midi, de grands troupeaux de bœufs descendirent des montagnes sous l'escorte de quelques Bédouins, et vinrent boire à l'aiguade. Ils y avaient été précédés par un déluge de gangas-catras, de tourterelles, de pintades, d'oiseaux de toute espèce. Leur bétail abreuvé, les pâtres vaquèrent aux ablutions religieuses : un vieillard récita à haute voix la prière de Ved-dhor (milieu du jour), «t, chaque fois que ses lèvres prononçaient les paroles sacramentelles Allah dkbar^ tous les fronts touchèrent le sol.

Dans les villes, où tout ce qui l'entoure est l'œuvre de ses mains, l'homme peut bien oublier Dieu ; mais, au milieu des forêts que le souffle d'en haut fait fleurir, en face des montagnes dont le doigt tout-puissant souleva les cimes colossales, il se sent humble, chétif, et se courbe involontaire-

ment devant celai dont l'esprit remplit l'immensité du désert, au fond duquel son œil suit tous les êtres créés, leur donnant à tous leur pâture, mesurant leur vie comme il trace aux soleils la courbe selon laquelle ils doivent graviter dans l'espace.

Avec ces pauvres pâtrfes se trouvait une jeune fille de quinze à seize ans, svelte et grande, vêtue d'une frange de lanières de cuir roulée autour de ses hanches, et d'une peau de panthère agrafée à l'une de ses épaules. Dans ses cheveux noirs et lustrés comme l'aile du corbeau, brillait une fleur d'un rouge de sang; à son cou pendait un sachet de cuir. II y avait une expression étrange répandue sur toute sa figure ; et, bien que, sous mes regards, elle baissât sa longue paupière, par un mouvement pareil à celui d'une sensitive que froisserait une main brutale, on pouvait voir ses yeux s'animer parfois d'un éclat singulier.

Revenue de l'étonnement que lui avait d'abord causé la présence d'un étranger, elle alla s'asseoir à l'écart, et détacha de son cou le sachet de peau. II ne contenait que quelques lambeaux de toile, et deux ou trois mèclies de cheveux qu'elle se mil à tourner et à retourner machinalement dans ses doigts. Puis elle serra le tout, et, quoique les Bédouins eussent regagné la montagne depuis longtemps, elle demeura à la même place, parla tout haut, riant souvent aux éclats, et sanglotant quel-

querois sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière. Elle était folle, et, à ce propos, l'on me raconta la simple et triste histoire que je reproduis ici.

Un soir, vers le coucher du soleil, quelques Bédouins s'étaient arrêtés près de l'eau de Guerguézat, lorsque l'un des bœufs qu'ils conduisaient fut attaqué par le lion. Le frère de la jeune fille, qui faisait partie de la petite troupe, s'élança, sans autres armes que sa massue d'ébène, sur le terrible animal, qui fut sur lui d'un seul bond, le renversa sur le sol et l'y tint immobile rien qu'en posant ses deux pattes de devant sur la poitrine du malheureux, dont les cris de détresse firent accourir ses compagnons

Mais lé lion avait relevé son énorme tête en faisant entendre un grondement sourd ; sa crinière ondoyait, et sa queue se mouvait par vibrations d'abord lentes, mais qui de seconde en seconde devenaient plus rapides. Quand ces vibrations s'arrêtent, l'animal quitte la terre par un bond prodigieux, imprévu. Devant ce signe infaillible, et sous le regard de la bête fauve, regard dur et clair comme la pointe d'un poignard, les Bédouins s'arrêtèrent ; puis tous s'enfuirent, abandonnant à son sort l'infortuné qui criait toujours :

— Frères, ne me délaissez pas, au nom de Dieu !

Dans sa voix., que le poids qui oppressait sa poitrine ne laissait sortir que par saccades, il y avait tant de terreur, tant de désespoir, tant de regret

de la vie, qu'un de ceux qu'il appelait inutilement à son aide hésita un instant; mais la peur l'emporta encore sur la pitié.

Ce temps d'arrêt lui avait suiB pour voir le lion mordiller sa victime avec tant de précautions, qu'on eût eu peine à trouver un point qui saignât, fouler ce corps plein de jeunesse et de vie qui râlait, le tourner, le retourner avec ses pattes, et jouer avec lui comme le ciiat joue avec la souris tombée sous sa grlfTe. Les cheveux du Bédouin se dressèrent d'horreur sur sa tête et il se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes.

Presque au même moment, la sœur du malheureux jeune homme accourait au-devant de son frère : avertie par ceux qui l'avaient si lâchement abandonné, elle leur échappa et disparut, pour ne rentrer que quelques jours plus tard.

Qu'était-eile devenue pendant tout ce temps? Nul ne le sut. Mais elle souriait à tout le monde, puis montrait le contenu du sachet de cuir, lugubres débris qu'elle avait dû recueillir sur les épines des buissons au milieu desquels le lion avait entraîné sa victime, et elle ajoutait :

— C'est le cadeau de noces que me fait mon frère.

Selon elle, celui-ci allait revenir, et chaque jour la jeune fille venait l'attendre à la même place, pour ne s'en retourner que le soir, à l'heure ou une 1. • 1^*

sorte de courlis de terre, l'œdicnème criard, pousse son cri si triste, à l'heure où les hyènes et le vent de la nuit hurlent au Tond des bois. Chaque soir, elle étendait sur un sérir le cuir de bœuf sur lequel dormait son frère, et se couchait à terre au pied du lit, pour recommencer le lendemain.

Orpheline, sans parents, sans amis, la douleur de la jeune fiile avait grandi dans l'isolement absolu au milieu duquel la laissait la mort de son frère, et sa raison s'en était allée sans que sa beauté s'en ressentît en rien. Ainsi les larves de quelques insectes se développent dans le corps d'autres insectes et y détruisent tous les organes, excepté ceux indispensables à la nutrition , .laissant au corps qu'elles ont entièrement ravagé toute l'apparence de la vie.

Quand je repris le chemin de la tente, il restait encore deux heures de soleil, et j'en profilai pour faire un détour dans la plaine.

Je suivais la berge d'un torrent couverte par grandes places de fourrés impénétrables, et de loin en loin de clairières au-dessus desquelles de grands arbres forment une voûte de feuillage. Dans ces espaces plus libres, le sol est couvert d'euphorbes découpés en candélabres, de toufTes de stramonlam chargées de cloches blanches à odeur vireuse, de mauves arborescentes parées de magnifiques fleurs bleues; enfin, du milieu du sable se dressaient des

brins sans feuilles, terminés par un cornet de la plus grande blancheur, servant de calice à un autre cornet plus grand, plein d'étamines qui débordent comme une aigrette de soies rouges, dont chacune supporte une grosse anthère d'or.

Çà et là se dressaient des mimosas nilolica tels que je n'en avais pas encore vu d'aussi grands. Leurs brandies, tordues en spirale, montent jusqu'à ce qu'elles atteignent toutes le même pian, et s'arrêtent après l'avoir atteint, comme si la couche d'air qui pèse immédiatement sur leurs sommités faisait obstacle à tout développement ultérieur.

Une plante grasse, dont la tige s'attache aux arbres par de longues vrilles, monte jusqu'aux rameaux les plus élevés, remonte pour retomber encore, tendant autour du parasol géant comme des câbles qui l'amarrent au sol, et l'entourent d'une sorte de grillage sur lequel courent des guirlandes de feuilles semblables à celles de notre lierre, semées de grappes de baies d'un rouge de corail. Dans l'enceinte formée par ce grillage, de timides beni-israïl dorment couchés sur un lit de fleurs. Quelquefois aussi des pintades, suivies d'une légion de poussins, viennent s'y abriter du faucon qui plane dans l'air.

Le soleil allait se coucher : son orbe, suspendu à la cime des montagnes, ressemblait à un disque de fer rougi au milieu des flammes d'une fournaise.

soi SOUVENIRS d'un VOYAGE

Des jets de lamière rouge semaient de reflets ardents les troDCS, les branches, la cime des arbres tout noirs de pintades dont les mâles poussaient de bruyantes clameurs. Les rayons du soleil se retirant peu à peu, les troncs plongèrent bientôt dans l'otlfibre qui montait, montait comme les eaux de la marée, et Onit par envabir jusqu'aux plus hautes branches.

Un peu plus tard, le ciel n'était plus éclairé que par un rayon horizontal dans l'épaisseur duquel tournoyait une nuée de vautours. Chacun de mes pas réveillait des couples d'antiiopes qui fuyaient en sifflant. Des familles de phacochères s'échappaient de chaque fourré; de grandes hyènes rayées ou mouchetées de noir passaient à côté de moi, sans s'inquiéter de la détonation de mon fusil, dont chaque coup faisait tomber deux ou trois pintades de la cime des arbres.

J'avais arrêté dans ma pensée de ne reprendre le chemin du camp que lorsque j'aurais deux douzaines de ces oiseaux, et en vain le serviteur abyssin qui m'accompagnait me répétait-il qu'il était grandement temps de rentrer, j'allais toujours. Il manquait encore cinq pintades à mon compte.

D'ailleurs, à parcourir ces bois si peu sûrs dans le jour, mais pleins de dangers à cette heure, et pourtant si beaux avec leurs oiseaux, leurs fleurs, leurs hautes herbes et leurs grandes ombres dans

lesquelles fiHre une lueur douteuse, on éprouve je ne sais quelle acre volupté ; on compte avec orgueil ies pulsations de son cœur, que le cri de la panthère on le rugissement du lion ne font pas battre plus vite. La lourde carabine ne pèse pas plus qu'un fétu dans la main ; on sent en soi comme une force inconnue qui vous grandit jusqu'à la hauteur de la solennelle majesté des solitudes, et l'on va toujours, l'oreille toute à la symphonie que le vent chante dans les arbres, l'âme toute à la poésie de la nuit et du désert.

Tout cela ne m'empêchait pourtant pas de songer aux cinq pintades qui me manquaient. J'en avais encore abattu quatre, et j'allais tirer mon dernier coup, quand, avec une bouffée de brise, passa une voix bien connue. L'Abyssin se serra tremblant près de mol. Le lion chassait, lui aussi, et mes coups de fusil l'attiraient. Je redressai mon arme et glissai une balle dans chaque canon.

J'avais à peine remis la baguette, que le lion entrait dans le cercle étroit où, grâce à un reste de lumière oublié dans l'air, je pouvais encore distinguer le contour des objets. Mes deux coups étaient armés ; mon doigt posait sur la détente ; mais, à cause de la distance, à cause surtout de l'obscurité presque complète qui m'environnait, je ne voulais pas être l'agresseur. Blesser le lion sans le tuer, c'était provoquer une lutte corps à corps, ce que

j'étais loin de souhaiter. D'ailleurs, je n'eus pas pas même le temps de faire ces réflexions : comme s'il eût compris qu'il n'avait point affaire à on Bédouin sans armes, l'animal se perdit dans les mimosas.

Je lâchai un dernier coup de fusil aux pintades, que je ne voyais plus que comme des taches noires, sur le fond plus clair du ciel : il en tomba trois, et, pour être rentrés plus vite, nous allongeâmes le pas.

Une demi-heure plus tard, nous arrivions à notre petit camp, où le serviteur n'eut rien de plus pressé que de conter le dernier incident de cette partie de chasse. H se plaignit de l'activité de mes jambes ; mais ce qu'il me reprochait surtout, c'était mon imprudence, et le pauvre garçon répéta à plusieurs reprises :

— Un de ces jours, cet homme me fera manger par les bêtes fauves !

Il en est de certains lieux vers lesquels l'homme est poussé par le vent de la destinée, comme des amis d'un jour que le hasard a jetés sur notre route, et auxquels on aime à songer quelquefois.

Ces recoins de la terre étrangère se rattaclient à nos souvenirs, par cela même qu'on y a été lieu- .reux ou que l'on y a souffert; et, quand leur image se lève dans notre mémoire, tantôt enveloppée d'une brume de feu, tantôt voilée de Tombre projetée par les grands arbres, on les salue avec bonheur.

Pour mon compte, dans l'espace laissé derrière moi, il est beaucoup de ces lienx aimés que je n'oublierai point. Il en est un surtout où j'aimerais vivre, chasseur ou ermite, sous la hutte de feuillage oubliée par le pâtre nomade, au pied des rochers qu'escaladent de longues traînées de vignas, chargées de grappes fleuries. Là, un filet d'eau, alimenté par les sources des montagnes, coule toute l'année au milieu des joiics et des roseaux, qui atteignent jusqu'à douze et quinze pieds de hauteur.

Ces plantes aquatiques remplissent le fond d'une gorge solitaire, et se déroulent en une nappe où les tiges pressent les tiges, et dont la surface ondoie au moindre vent, ainsi que les épis d'un champ de blé.

Une fourmilière d'animaux vivent dans ces jongles. Le sol des rares sentiers qui les traversent est criblé de traces de lions et de panthères qui viennent s'y embusquer et attendre, durant de longues heures, les troupeaux de condomas que la

soif amènera à l'eau. Des serpents de toutes sortes, Vechis carinatus surtout, dont le corps est moiré d'ondes jaunes et violettes, se glissent dans les joncs ou s'enroulent autour des tiges, et montrent leur tête au-dessus des quenouilles des roseaux chargées de laine brune. Des myriades de sénégalis, aux sourcils peints du cramoisi le plus vif, s'échappent des grandes herbes, avec un bourdonnement pareil à celui d'un essaim d'abeilles. L'aisselle de chaque feuille porte un nid de fauvettes à gorge bleue (motacilla succica), répandue de la zone torride à la zone glaciale, et, sur chaque brin incliné au-dessus de l'eau , se tient immobile an marlln-pêcheur pourpre et lapis-lazuli, au bec de corail, à la huppe faite de longues plumes bleu de ciel, semées de points noirs.

Quelquefois le jongle présente un vide occupé par un petit bassin où se cachent, tantôt une cigogne d'Abdim, tantôt un couple de petites sarcelles. En d'autres endroits, le ruisseau fuit sur un lit de roches, au-dessus desquelles pendent les longues branches d'un amysis apobalsame. Dès que le soleil est un peu haut, sur les rameaux de l'arbre odorant se pressent des nuées de bengalis d'azur, de jean-frédérichs aurore, de reines que leurs longues plumes emportent à la moindre bouffée de vent, ainsi que la voile entraîne la barque. Tous ces oisillons se laissent choir sur le

rocher que l'eau recouvre à un pouce au plus de hauteur; leurs petites têtes fouillent le cristal liquide^ leurs ailes en battent la surface, et font rejaillir au loin des gouttelettes d'eau qui retombent en une pluie de perles. Un faucon vient-il à planer au-dessus, les baigneurs s'envolent et se réfugient dans le jongle natal, parcouru en tous sens par des libellules couleur de feu.

Au-dessus de ce sillon de roseaux s'étend une voûte de branches grises qui s'allongent comme de grands bras, ou se tordent ainsi que des serpents. Des rayons de soleil passent à travers cette voûte, et font reluire çà et là quelque plan de rocher semé de paillettes de mica. Aussi bien qne la mer retentissante d'Homère, la vallée a ses mille voix : voix d'oiseaux qui chantent, mugissements à'agazeins, qui brament en appelant leurs femelles; bruits de feuilles tourmentées par le vent; harmonie sauvage, à laquelle se mêle de loin en loin la cantilène monotone du Bédouin qui passe..

Akhouar, tel est le nom de cette gorge si pittoresquement accidentée, à l'entrée de laquelle m'attendait une émotion que comprendra facilement celui auquel il est arrivé, dans les moments où le regard distrait semble suivre la pensée dans l'espace, de se heurter à une voiture lancée au galop, ou de s'arrêter au bord d'un précipice, réveillé à temps par l'instinct.

Je cheminais tranquillement, le fusiUur Tépaule, lorsque tout à coup tes roseaux s'affaissèrent autour de moi, comme les vagues de la mer quand vient à manquer l'impulsion qui les pousse. Un Tracas effrayant courait au milieu des tiges brisées, et, sous mes pas, je sentais le sol osciller, comme s'il eût été agité par un tremblement de terre.

En quelques bonds, je me trouvai sur le point culminant d'un mamelon voisin, d'où je dominais le fond de la vallée. '-

Des corps noirs et longs, souples ainsi que des serpents gigantesques, se dressaient au-dessus des hautes herbes; c'étaient les trompes d'un troupeau d'éléphants. J'en comptai une quarantaine, dont quelques-uns d'une taille monstrueuse. Ces lourdes masses couraient au milieu des roseaux, laissant derrière elles un long sillon de tiges couchées comme par le passage d'une avalanche. Puis les colosses quittèrent le jongle un à un, et gravirent avec une rapidité incroyable le revers de la montagne. Parvenus au sommet, l'un d'eux, qui semblait être le chef de la bande, s'arrêta un instant, poussa à plusieurs reprises un crf qui ressemble à celui du porc; à ce cri, tous les autres accourarent, et la troupe entière se perdit dans les ravins boisés des environs.

Un peu plus loin, des Bédouins avaient établi leur camp en un lieu où le filet d'eau et les fourrés

qu'il traverse ont été rejetés tout d'un côté de la vallée, plus large en cet endroit, et présentant une petite plaine circulaire semée de mimosas, de sycomores, de tamariniers, dont le vent faisait bruire les longues siliques sèches avec un cliquetis métallique.

Je m'arrêtai sous un de ces arbres, afin de donner au domestique le temps de préparer notre repas du matin.

A peine étais-je assis, que le cheik du village m'apportait une couffe de lait, et poussait l'attention jusqu'à jeter son taub sur ma tête tandis que je buvais. Ici, c'est un> honneur que Ton rend à tout homme comme il faut, sans que j'aie jamais pu deviner le sens de cette politesse. Seulement, cela mé fit songer qu'à peu près partout, dans l'Afrique orientale, le roi est invisible ; que c'est un crime de lever les yeux sur lui, et qu'il n'assiste aux audiences publiques dans lesquelles sa présence est indispensable, qu'en abritant sa majesté derrière une tenture de soie.

Quant au lait, ce n'était point un cadeau que je recevais ; on ne faisait que me payer mon dû. Dès qu'un étranger s'arrête près de l'enceinte d'un camp, le cheikh appelle les chefs de hutte les uns après les autres, et impose à chacun une contribution de fait, qui est la part du voyageur. Celui-ci a, en outre, droit à l'eau qui lui est nécessaire, et peut

Stâ SOUVENIRS D UN VOYAGE

demeurer trois jours dans chaque camp. Aussi, dans la saison où les herbes abondent, une foule d'habilanls de Massouah, d'Arkeeko, de Mokollo, s'en vont-ils errer de village en village, durant des mois entiers, sans provision aucune, sûrs qu'ils sont de trouver à vivre partout.

Le tamarinier à l'ombre duquel nous faisions notre balle était peuplé d'oiseaux de toutes sortes, que l'habitude m'avait appris à reconnaître au chant, au cri. Un seul inconnu sifflait un petit refrain qui déroulait mon expérience : je l'abattis d'un coup de fusil. Celait un muscicapa dont les plumes étaient à peine poussées, et dont la tête conservait encore une couronne de duvet long et doré.

Au bruit du fusil, tout le peuple ailé, endormi dans les rameaux de l'arbre, s'envola comme un nuage bruyant, à l'exception d'un autre moucherolle, qui devait être la mère du petit oiseau tombé sous mon plomb. Au lieu de fuir, celle-ci se mit à visiter chaque recoin, tout inquièle, avec un cri d'anxiété, qui se changea bientôt en un cri de désespoir, sans doute parce qu'aucun autre cri ne lui répondit. Alors, elle s'éloigna à son tour, pour revenir au bout de quelques minutes, accompagnée cette fois d'un mâle dont la huppe Indigo chatoyait au soleil, et .dont la queue était parée de deux magnifiques plumes blanches traînant à un pied der-

rière lui. Tous deux recommencèrent à fureter le feuillage, en répétant à chaque instant la même plainte : l'on eût dit que les deux oiseaux se demandaient compte du résultat de leurs efforts, et que tous deux pleuraient en se disant : « Perdu ! perdu ! »

Ce manège dura près d'une demi-heure, après laquelle le couple, brisé de fatigue, s'en alla se reposer sur ta même branche, les plumes hérissées, les ailes pendantes, piaulant de loin en loin de ta façon la plus triste.

Bien que cette scène m'eût ému, la beauté du mâle, surtout ses deux langues plumes, que je voyais trembler au moindre soufQe d'air ainsi qu'un bout de ruban d'une blancheur virginale, devenaient pour moi une tentation irrésistible. Je repris mon fusil, j'en pressai la détente, non sans quelque chose comme un remords, et le pauvre oiseau tomba. Sa compagne le suivit dans sa chute, tourna un moment autour de lui, puis vint à moi en poussant un petit cri de colère, et s'en alla enfin reprendre sa place et son chant de deuil sur le même rameau. Ce n'était là que le second acte du drame.

Bientôt un autre cri pareil à celui qui avait d'abord attiré mon attention se fit entendre, et un point mobile se dessina dans l'air : c'était encore un jeune qui revenait vers le tamarinier. Oubliant

sa douleur, pour ne songer qu'au péril qui menaçait sa progéniture sous cet arbre si fatal aux siens, la mère s'était élancée vers le nouveau venu. Il était évident qu'elle cherchait à l'éloigner de moi; mais la fatalité voulut que le petit oiseau, dont les forces étaient à bout, ne pût la suivre, et se posât justement au-dessus de ma tête. Poussé par je ne sais quelle horrible curiosité, j'avais encore repris mon fusil, au bout duquel le moucher^Ue vint voleter, avec des clameurs qui avaient un tel accent de détresse, que je demeurai Indécis un Instant. Mais, quand elle me vit continuer à avancer vers son petit, qui changeait de place à chaque minute, la mère comprit qu'il ne lui restait plus qu'à déployer tout ce que le dévouement peut trouver d'héroïsme, tout ce que l'amour maternel peut imaginer de saintes ruses. Malheureusement, les forces du petit oiseau, qu'elle défendait avec une si touchante opiniâtreté, devaient rendre inutiles tous ses efforts. Il arriva un moment où le jeune moucheroUe ne put obéir d'une manière assez rapide au cri qui lui ordonnait de fuir, et fut atteint par une grêle de cendrée. Au même moment, et par compassion cette fois, je tuai aussi la malheureuse mère.

Je venais d'assassiner toute une famille; j'avais fait souffrir à ces pauvres petits êtres si inoffensifs et si beaux tout cp qui peut déchirer des chairs et

des nerfs qui ont vie. Maintenant que mes victimes gisaient à mes pieds, cette mauvaise action m'apparaissait sous son jour hideux.

Une autre scène vint m'empécher d'y songer plus longtemps.

Une caravane d'Abyssins s'était arrêtée, comme moi, près du camp de pasteurs. Elle se composait de plus de deux cents hommes, esclaves, porteurs, marchands, et d'un grand nombre de mules.

Bientôt la vallée présenta le coup d'œil le plus pittoresque que l'on puisse imaginer.

Chacun de ces hommes, drapé dans une pièce de toile à bandes rouges, portait une pelisse de fourrures sur ses épaules, ainsi qu'un sabre, de forme bizarre, passé à la ceinture. Çà et là vaguaient des tri^upeaux d'esclaves à peu près nus, que les djellabs chassaient devant eux comme du bétail. Les uns se firent un abri de leur couari, suspendu aux branches des arbres ; les autres employèrent au même usage leur bouclier tout bosselé d'ornements de cuivre jaune; d'autres se contentèrent de leur parasol, consistant en un roseau dont une extrémité supporte un petit toit tissu avec la moelle d'un jonc du haut pays.

Quelques moines, bien reconnaissables à leur calotte blanche, à leur long manteau en peau d'antilope, à leur petite croix de nacre ou d'ébène suspendue au cou, et à la queue de vache, qu'ils tien-

nent toujours à la main, et qui leur sert de goupillon, faisaient partie de la caravane. Il y avait aussi des nonnes vêtues de la même manière, presque toutes jeunes, presque toutes fort avenantes, que les moines semblaient entourer d'uue jalouse surveillance, à en juger par le soin avec lequel ils les isolaient du commun des voyageurs. Les molocseros étaient, eux aussi, des jeunes gens bien découplés, dont les robustes épaules et l'embonpoint ne témoignaient que médiocrement en faveur de l'austérité du régime monastique. Assis sous un arbre avec la nonnette qu'il avait prise sous sa protection spéciale, chacun d'eux tenait un livre à la main. Il est vrai que ce n'était qu'à l'approche de quelque importun que les conversations cessaient; que les visages, plissés||>ar le sourire, reprenaient te masque de l'ascétisme, et que les yeux s'abaissaient hypocritement sur le livre dont l'étude Remplit tous les instants de ces hommes voués à Dieu.

Moines et nonne^ allaient s'embarquer à ISannats pour Suez, d'où ils devaient gagner Jérusalem par le désert. Ce voyage si long, si pénible, plein de dangers pour ces malheureux, qui souvent sont vendus comme esclaves, qui plus souvent encore sont mis à rançon par les Arabes, ou forcés de se faire musulmans, sauf à abjurer le lendemain ; ce voyage,*^ dis-je, n'en est pas moins une spéculation

en Abyssfnie. Outre que la bénédiction du patriarche de la terre sainte lave complètement la conscience la^ plus noire, le pèlerin qui a conquis ainsi sa part du ciel n'a rien perdu des biens de la terre. A son retour, une auréole de sainteté le suit durant le reste de sa vie; la considération de ses compatriotes le dédommage des souffrances passées; les aumônes pleuvent. D'ailleurs, il s'est fait des amis de ses proches, de ses voisins, ainsi qu'un protecteur de chaque grand, tous l'ayant chargé de confesser leurs faiblesses ou leurs crimes, et de leur rapporter l'absolution qui purifie, cela pouvant se faire ici par procuration.

Les chrétiens étaient en grande majorité dans la caravane, et, bien qu'en voyage, tous jeûnaient : nous étions al(^ en carême.

Le jeûne, qui semble être une institution juive transplantée dans notre Occident, où elle «n'a pas fait fortune, a conservé en Abyssinie tout le rigorisme des âges bibliques. Comme les autres chrétiens d'Orient, les costanis lui supposent une grande efficacité. Il n'est pas de faute que le jeûne ne rachète, comme il n'est pas de plus grand crime que de ne pas jeûner ; Thomicide, l'inceste, l'adultère, le vol, ne sont que peccadilles, comparés à l'Inobservance des nombreux carêmes dont se compose l'année religieuse de l'église d'Ethiopie.

En ce temps de pénitence, un Abyssin ne peut

toucher ni au lait, ni au beurre, ni aux œufs; son régime se compose de pain, d'huile, de miel, d'horribles galettes de farine de lin, et de schiro, mélange de farine, de pois chiches et de piment, dont on fait une sorte de bouillie. En outre, il ne doit faire qu'un seul repas en vingt-quatre heures.

Sur le soir, je vis chacun calculer l'heure à laquelle ce repas doit avoir lieu, par un procédé que je crus être d'abord un exercice gymnastique, et qui consiste à se tourner vers TOrient et à mesurer l'espace couvert par sa propre ombre. L'heure de manger est venue quand cet espace est de trois pas au moins. Il pouvait être alors quatre heures de l'après-midi.

Il y avait aussi dans cette caravane un ancien domestique de MM. Galinier et Fftret, capitaines d'état-major, dont tout le monde connaît le beau travail topographique sur l'Abyssinie septentrionale. Cet homme, qui s'appelait Békir, m'aborda en me parlant un assez bon français. Il était forcé de quitter le haut pays, pour avoir pris part à la révolte d'un chef de i'Amacen contre le gouverneur du Tigré. Cerné de toutes parts, le schowii rebelle avait été pris après avoir perdu quelques hommes dans une escarmouche, et Oubié, dont on connaît l'impitoyable rigueur sur le chapitre de l'obéissance, l'avait condamné à avoir le poignet droit et le pied gauche coupés. Il avait été émas-

culé, quelques années auparavant, pour un délit de même nature.

Celui qui est voué à ce supplice traditionnel en Âbyssinie est conduit sar la place du marché, si c'est dans une ville ; ou au milieu du camp, si Ton est en campagne,- et livré au bourreau, qui est ordinairement un nagarity musicien, auquel on donne le nom de la timbale sur laquelle il est chargé de battre. Le nagarit saisit le pied ou la main du patient, et coupe le membre en le désarticulant avec un mauvais couteau.

Cela fait, le malheureux se traîne où il peut, sous le porche d'une église le plus souvent. Là, son premier soin est de se procurer du beurre et une poêle. Quand le beurre est bouillant, il y plonge le m#ignon pour arrêter l'hémorragie; puis il fait frire le pied et la main, qu'il conserve précieusement, dans cet état, pour être enterrés avec lui à sa mort. Cette cruelle mutilation, ainsi que celle que subissent les eunuques, sont rarement mortelles. L'air des montagnes est si salubre, la température y est si uniformément douce, que la blessure se cicatrise en quelques jours, et que la gangrène y est presque inconnue.

Pour échapper à l'une ou l'autre de ces opérations, Békir avait dû prendre la fuite déguisé en molocsero, tout musulman qu'il ét^it. Grâce à ce travestissement et à une douzaine d'excommunica-

lions prononcées contre des bommes qui avaient fait mine de vouloir l'arrêter, mais qui avaient reculé devant le terrible anathème, il avait pu gagner la frontière.

11 ne faudrait pas croire toutefois que tous les Abyssins baissent humblement la tête sous l'interdiction qui les sépare du reste des fidèles. Ici comme ailleurs, il existe des mécréants qui se rient (le la colère des prêtres, et ne laissent jamais <^chapper l'occasion de les rançonner.

Ainsi, nous avons eu à notre service un chrétien de Gondar qui, un jour qu'il servait dans les troupes du raz Âli, trouva sur sa route un moine chevauchant sur une magnifique mule. Fatigué d'une longue route, le soudard ne se gêna guère pour donner l'ordre au saint homme de lui céder sa monture; et, comme celui-ci l'excommuniait, après avoir obéi tout d'abord à une injonction qui lui était faite la pointe du sabre sur la gorge, l'irrévérencieux coquin dégaina une seconde fois, et ne lâcha le moine qu'après l'avoir forcé non-seulement à annuler la sentence qu'il venait de prononcer contre lui, mais encore à le bénir; après quoi. Il piqua des deux et partit ventre à terre, de peur d'une rétractation.

Comme je m'en retournais en suivant un sentier qui s'enchevêtre au milieu du jongle ainsi qu'un (^cheveau de fil bien embrouillé, le serviteur qui

EN ÂBYSSIME. S21

me tenait lieu d'arrière*garde crut entendre du bruit dans les roseaux. En avançant avec quelque précaution, nous ne tardâmes point à voir sur un lit d'berbes un magnifique caracal nonchalamment étendu au soleil. Autour de lui, cinq jeunes jouaient en se roulant les uns sur les autres, à la manière des petits chats.

A un mouvement de l'Abyssin qui fit crier quelques feuilles, la mère poussa un miaulement de terreur, s'élança sur ses petits, en prit deux dans sa gueule et disparut. Les trois qui restaient se précipitèrent sur les traces de leur protectrice, se -glissant à travers les tiges pressées les unes contre les autres, se dérobant à nos mains ou passant insaisissables sous nos pieds.

Nous réussîmes cependant à couper la retraite à l'un d'eux, dont le poil se hérissa de colère et qui chercha à se défendre, comme si des dents eussent armé sa mâchoire, comme s'il y eût eu des griffes au bout de ses doigts, en poussant en même temps un petit cri bref et trembloté. Un cri pareil lui répondit, et, à la faveur d'une éclaircie, nous pûmes voir une magnifique tête de chat fauve dont les lèvres étaient striées de quelques lignes noires, dont les oreilles, de velours noir aussi, se terminaient par un long bouquet de poils, braquer sur nous ses deux prunelles ardentes et suivre tous nos mouvements.

^"l"! SOUVENIRS d'un VOYAGE, ETC.

J'avais abandonné mon fusil pour courir plus libre après le petit caracal, qui était devenu mon prisonnier; il eût d'ailleurs été inutile, tant il y avait de prestesse dans les mouvements de la mère, qui se traînait toujours à notre suite. Il semblait qu'à chaque détour du ebemin, il y eût un de ces animaux qui s'évanouissait comme une ombre après nous avoir jeté un regard suppliant.

Le petit que nous emportions se démenait comme un furieux. Pourtant, il y avait tant de grâce même dans sa mauvaise humeur, que je n'eus garde de le lâcher. Peu à peu, il devait oublier ses instincts farouches et devenir cette bêle si douce, si gentille, qui aimait tant mes caresses et me suivait avec la docilité du chien au milieu des bois, où ses frères erraient heureux et libres.

FIN DU PREMlEn VOLUME.

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