‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 14 sur 15 · IM · texte numérisé non relu

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mines d’argent qui ont tant de fois rempli de leurs lingots les navires d'Espagne.

Mais dans notre hémisphère, nous avons un autre phénomène non moins étonnant : c’est l’extension de la population cà une latitude où, du côté du pôle sud, il n’y a plus que des déserts de glace.

Au soixante et onzième degré, au pied du cap Nord, on trouve encore plusieurs cabanes de pêcheurs ; au soixanle-dixième, à l’est du Finmark, est la forteresse de Wardoehuus, occupée par une trentaine de soldats ; à l’ouest, le port du Hammerfest ; au soixante-neuvième, à Àlten, une forêt de pins superbe, et des mines de cuivre qui occupent une légion d’ouvriers; enfin, au soixante-troisième, bronlheim, la capitale des anciens rois de Norvège, la religieuse métropole de Saint-Olaf, l’active cité commerciale des temps modernes.

Ah ! les beaux jours de jeunesse où je la vis pour la première fois! à de longues années de distance, je ne puis les oublier.

Je venais de Christiania, dans une de ces légères voitures qu’on appelle des bondkaera , et qui ressemblent à des berceaux. Mais tous nos véhicules ne sont-ils pas des berceaux : calèches de nos pays, volantes de la Havane, gondoles de Venise, palanquins de l’Inde, jonques de la Chine, berceaux de terre et berceaux de mer, où l’homme s’en va d'un lieu à l’autre dans ses rêves, jusqu’aux quatre planches du cercueil, qui ressemble aussi à un berceau, et où tous les rêves finissent?

Après avoir parcouru les rives charmantes du Miœssen et du Loug, j’entrais dans les sinistres défilés du Dovrefield. En ce temps-là, je n’avais point encore pénétré au fond des régions polaires; je n’avais point encore vu le Spitzberg, cet archipel indescriptible, celle scène du chaos, où le fat lux se manifeste en la saison d’été par un pâle et froid rayon de soleil sur des pics de glace où plane le stercoraire, où chemine l’ours blanc, et sur les eaux d’un profond océan peuplé d’animaux monstrueux. Je n’avais visité

encore que l’Islande, et devant moi s’élevait le Sneehaat qui me rappelait les Jokul de Reykiavik.

Pour gravir au sommet du Sneehat, chapeau de neige d’un Titan du Nord, chapeau de neige de 8,000 pieds de hauteur, pour contempler de nouveau une des sombres beautés de la nature septentrionale, je m’arrêtais dans le gaard de Jerkind, rustique construction en bois, si frêle en apparence, et si calme en ces longs jours d’hiver, maison de pauvres gens si honnêtes et si hospitaliers. Ace foyer solitaire, au milieu de cette rude nature, quel exemple de patience et de résignation ! Quel enseignement!

Là, il n’y a plus ni arbres, ni moissons : un peu d’herbe seulement pour nourrir quelques bestiaux. Là, on n’entend point le chant du chardonneret, ni le cri de la grive, ni le sifflement du merle, ni les joyeuses roulades de l’alouette. Ces petits oiseaux ne peuvent, sur ces froides montagnes, faire éclore leurs œufs ; de tous côtés, on ne voit qu’un plateau marécageux, d’a-

rides coteaux, et, à l’horizon, des amas de neige.

Dès le douzième siècle, la charité d’un roi de Norvège avait fondé les quatre stations de poste, ou, pour leur donner leur vrai nom, les quatre Fieldstuer (chambres de montagne) qui existent encore maintenant sur le Dovrefield. Elles devaient, comme notre Saint-Bernard, comme nos hospices de l’Arlberg et des Pyrénées, servir de refuge aux voyageurs. L’État leur accordait une subvention annuelle. Depuis que les communications entre Christiania et Drontheim sont devenues plus fréquentes, le subside des Fieldstuer a été supprimé. On a pensé qu’elles pouvaient subvenir à leurs besoins par leur service d’hôtellerie. Elles perçoivent seulement encore un impôt en grain sur quelques fermes du Gudbrandsdal.

Au delà de Jcrkind, on monte encore pendant de longues heures, par un chemin étroit, escarpé, sauvage, où mugit le torrent, où bondit la cascade, où près des rocs couverts de neige est l’abîme béant. Mais à l’extrémité de ces terribles

Thermopyles, sur l’autre versant de la montagne, quelle scène différente, non pas pourtant une métamorphose comme celle qui charme si vite les regards, lorsque, du haut du Saint-Gothard, on descend vers les attrayants vallons, sous les bois de châtaigniers, sous les rameaux de vignes du Tessin. Non, le Dovrefield est bien loin de la contrée où les citrons fleurissent. Mais, en quittant ses arides plateaux, on entre dans une région où la neige se fond au soleil de mai, où les champs reverdissent, où peu à peu la végétation grandit sous un ciel plus clément, sur un sol plus fructueux.

Yoici d’abord le bouleau nain, pâle et chétif arbuste qui se courbe sur la terre, comme un enfant débile sur le sein de sa mère ; puis le bouleau plus fort et plus élevé, dont on détache l’écorce pour tapisser les parois des gaards, dont les feuilles servent à faire de la potasse, dont l’épiderme sera, dans les temps de disette, broyé et pétri avec la farine d’orge; puis le pin aux rameaux arrondis; puis le sapin, cette magni-

fique pyramide, ce merveilleux colosse des montagnes de Franchc-Comtc.

De distance en distance, je m’en vais obser^ vant et notant avec une joie juvénile cette progression graduelle du régime végétal. À Jerkind, au mois de juin, en face du Sneehat, je ne voyais que le sombre hiver. À quelques lieues de là, j’étais en plein été, ce rapide, mais magique élé du Nord, qui ne ressemble à aucun autre, et dont j’ai tant de fois vainement essayé de décrire les charmes. Bientôt je retrouve la zone des céréales, la charrue du laboureur, le village où l’on se réjouit de la récolte du seigle, et un malin, du haut de Steenberg, je vois dans une grande plaine, au pied d’une ligne de coteaux ondulants, au bord d’un vaste golfe, un amas de maisons, de dômes d’église, de tours rondes et de tours quadrangulaires : c’est Drontheim.

À l’époque où notre ministère de la marine organisait l’exploration septentrionale à laquelle j’eus l’honneur d’être associé, il confiait à M. Dumont d’Urville deux bâtiments de choix :

Y Astrolabe e t la Ztlée, avec lesquels l’illuslre navigateur devait s’avancer aussi loin que possible vers le pôle sud.

Au commencement de janvier 1858, les deux corvettes, après avoir sillonné une grande partie du détroit de Magellan, se dirigèrent droit au sud. Le 15, elles arrivèrent au milieu des glaces flottantes; le 21, elles touchèrent au soixantetroisième degré de latitude. Les blocs de glace étaient plus nombreux et plus larges. Mais déjà les matelots étaient habitués à les voir ; le temps était beau, la brise favorable, et chacun se berçait d’un doux espoir. Le lendemain, les vaillants marins étaient arretés par une de ces barrières de glace auxquelles les pêcheurs du Nord ont donné le nom de banquises. Impossible de la traverser, impossible de s’y ouvrir un passage. Il faut virer de bord, en regrettant le magnifique spectacle qu’on laisse derrière soi. « Sévère et grandiose au delà de toute expression, dit d’Urville, ce spectacle, en élevant l’imagination, remplit le cœur d’un sentiment d’épouvante in-

volontaire. Nulle part l’homme n’éprouve plus vivement la conviction de son impuissance. C'est un monde nouveau dont l’image se déploie à ses regards, mais un monde inerte, lugubre, silencieux, où tout le menace de l’anéantissement de ses facultés. »

Notre hémisphère boréal est plus clément . En celle même année où l’intrépide Dumont d’Urville entreprenait sa courageuse expédition, à celte même latitude où, dans l’été du Sud, de l’autre côté de l’équateur, il ne voyait devant lui que des remparts de glace inattaquables et infranchissables ; à ce môme soixante- troisième degré, dans l’été du Nord, le commandant de la Recherche, le brave et bon capitaine Fabre, que j’attendais à Drontheim, pour m’en aller avec lui au Spilzberg, jetait l’ancre dans une rade paisible, irradiée par le soleil. Une compagnie de musiciens se rangeaient sur la plage avec leurs clarinettes et leurs trombones. Les navires norvégiens, à l’aspect de cette corvette de guerre dont les canons ne devaient servir qu’à faire de

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courtois saluls, hissaient à leur grand mât le pavillon de France avec le pavillon du Nord. Le gouverneur nous attendait en grand uniforme dans son palais, pour nous souhaiter la bienvenue. Les professeurs demandaient à nous montrer leurs écoles, leurs bibliothèques, leurs musées, et les négociants venaient, à l’envi l’un de l’autre nous inviter à dîner.

Je me rappelle avec quelle affectueuse courtoisie ces négociants nous recevaient dans leurs chalets d’été, et avec quel naïf orgueil ils nous montraient les fraises qui commençaient à se colorer dans leurs jardins, non pas ces grosses fraises empourprées des environs de Paris, des

attrayants jardins de Bellevue; mais un diminu-

lif de ces fruits savoureux, par delà les cimes glaciales du Dovrefield , à trois degrés de distance du cercle polaire, n’est-ce pas une merveille?

Chère hospitalière cité de Drontheim, qu’on ne peut voir sans lui souhaiter la plus complète prospérité, trois années après l’heureuse année où j'y séjournais, elle fut ravagée par un incen-

die. Dans la douloureuse émotion que j’éprouvais tout naturellement en apprenant son malheur, j’eus la consolation d’ouvrir pour elle une souscription, et je garde avec un sentiment de cœur la louchante lettre que ses magistrats m’adressèrent pour me remercier.

Elle a été souvent désolée par les incendies, cl sa cathédrale, sa célèbre cathédrale, y a péri. Commencée au milieu du onzième siècle, dans le style byzantin, elle fut achevée un siècle et demi après, dans le plus pur style gothique.

À en juger par la savante description que Schoning en a faite, et à voir ce qui reste de ses colonnes mutilées, de ses arceaux rompus, de scs murs lézardés et replâtrés, cette église devait être l’un des plus magnifiques édifices du moyen âge. On y entrait par neuf grandes portes, cl on y comptait, dit Schoning, quatre cents fenêtres, trois mille trois cents piliers, dix-huit autels, sur lesquels brillaient des croix en argent massif et des châsses splendides. Elle fut brûlée quatre fois, pillée et dévalisée à diverses reprises

par les Suédois dans le temps de leurs guerres avec le Danemark.

Après lous ces désastres, sa grande flèche s’élevait encore à 220 pieds de hauteur, et les huit arcades délicieuses de son chœur étaient encore à peu près intacles. En 1G89, celle (lèche fut renversée par une tempête; en 1810, ce chœur fut anéanti par la foudre. Un archilecle l’a assez habilement reconstruit, et l’on dit que la diète de Norvège veut voter les fonds nécessaires pour la réédification complète de l’église. Puissent ces nobles projets s’accomplir!

La ville, dont les premières fondations datent d’une des époques les plus mémorables de l’histoire de Norvège, du temps d’Olaf Tryggvason, qui implanta le christianisme dans celle contrée, a été successivement agrandie et plus d’une fois entièrement rebâtie. Elle occupe à présent, avec une population de treize à quatorze mille âmes, un large espace entre le Nid qui l’enlace presque tout entière dans son cours sinueux, et le golfe où se rangent ses navires.

A la voir dans son état actuel, on dirait une ville enfantée tout récemment par l’œuvre du commerce et de l’industrie, comme les promptes cités de l’Amérique. Ses rues sont tracées dans des lignes régulières ; ses maisons en bois revêtues d’un stuc blanc, ornées d’un péristyle, d'un fronton, d’une colonnade, ressemblent pour la plupart à des édifices en pierre. Ses magasins bordent tout un côté du golfe, et les deux rives du Nid. Les embarcations viennent là charger et décharger les marchandises, les cuivres des mines de Roeraas, les pêches de l’Océan arctique, les bois de construction. Celte commerciale cité des lointains parages du Nord a un gymnase, plusieurs écoles, et un palais bâti en bois dans d’imposantes proportions. Elle, a aussi son Broadway, sa Regcnl-street, sa Newski perspective, sa grande rue de la Paix, sa Munhgode. Mais dans ces splendides quartiers des capitales d’Amérique, d’Angleterre, de Russie et de France, rien de pareil au poétique aspect delà Munkgade de Dronlhcim.

SOUVENIRS 1VUN VOYAGEUR.

Là, d’un côté esl la cathédrale, isolée et debout sur les tombes du cimetière; de l’autre, le golfe, les montagnes bleues qui l’entourent, et la morne lourde Munkholm, bâtie sur un rocher, au milieu des flots.

Lorsque Canut le Grand vint, en l’an 1028, [•rendre possession du royaume de Norvège, il fonda sur celle île un cloître. C’était un de ces cloîtres dont la vue seule produit une impression solennelle, un cloître comme celui dont parle René, où la lampe du sanctuaire brillait de loin comme un fanal aux yeux du matelot égaré dans sa route, où le chant de l’espoir religieux, l’hymne du salut résonnaient à travers le souffle de l’orage et le mugissement des vagues. La réformalion renversa l’autel que les tempêtes de la mer n'avaient pas ébranlé ; les religieux quittèrent leurs cellules, et le couvent de Munkholm devint une forteresse.

C’est là qu’une barque amena un jour Griffenfeld, cet enfant du peuple devenu grand seigneur. C’est là qu’il languit pendant de longues années.

A ce récit de mes souvenirs et de mes impressions de voyage je ne prétends pas joindre une leçon de morale. Mais de toutes les passions que j’ai pu observer, l’ambition m’a paru la plus malheureuse et la plus dangereuse pour ceux qui s’y abandonnent sans mesure, souvent pour ceux qui les entourent. Si, par la réminiscence des infortunes de ses victimes, j’éveille dans l’esprit de quelque lecteur une salutaire réflexion, je m’en applaudirai. J’ai déjà brièvement raconté la catastrophe de Struensée, je voudrais dire celle de Pierre Griffenfeld.

C’était le fils aîné d’un marchand de vin de Copenhague qui portait un nom vulgaire :

Schumacher (cordonnier), mais qui, par sa femme, était allié à des gens de distinction, notamment à Jasper Brochmand , évêque de Seeland.

Dès. son enfance, Pierre fut envoyé à l’école, d’abord à l’école élémentaire, puis au gymnase. Il y fit de tels progrès, qu’à l’âge de douze ans il entrait comme un petit prodige à l’université,

et dès son premier examen, s’élevait an-dessus de tous ses condisciples.

Ou raconte que vers ce temps-là, une vieille prophétessc, une Velléda du Nord, lui dit, en lui prenant la main, cl en le regardant attentivement : « Tuas dans cette main une pomme d’or, prends garde de la laisser tomber. »

À quatorze ans, il perdit son père, un bon et digne homme de l’ancien temps, satisfait de son humble profession, fidèle à ses devoirs de famille et de religion.

Si le brave marchand de vin eût vécu plus longtemps, quelle différence dans la destinée de Pierre ! Malgré ses succès, le jeune universitaire aurait probablement été maintenu dans sa condition .bourgeoise -par les idées de son père. Pelle mort subite le jeta dans la voie où il devait monter à un haut sommet et tomber dans l’abîme.

L’évèquc Brochmand, qui était son parent, et qui le suivait avec un intérêt tout particulier dans ses éludes, le voyant à demi orphelin, le

prit sous sa tutelle. Cet évêque était un homme très-lettré et trcs-zélé pour la propagation de l’instruction. 11 avait organisé dans sa propre demeure une sorte de pensionnai pour des fils de famille, auxquels il donnait lui-même des leçons.

Pierre fut admis dans cette aristocratique institution, et y passa plusieurs années. Là, sous la direction de son généreux tuteur, il étudia les langues anciennes, il apprit si bien l’hébreu, qu’il pouvait le traduire à livre ouvert. En même temps, il suivait les cours de l’université. Avec sa facilité prodigieuse, il étudiait successivement la philosophie, la médecine, la théologie, et dans chacune de ses facultés, il se distinguait par sa vive compréhension.

Le roi Frédéric III, qui avait le goût des lettres, visitait quelquefois le vénérable Brochmand et quelquefois allait dîner chez lui. Un jour, à l’un de ces dîners, il remarqua Pierre qui, par son contact journalier avec ses nobles condisciples, avait pris des façons élégantes, et qui joi-

gnait aux dons de l’esprit une belle et aimable

ligure.

— Est-ce votre fils ? demanda le roi au prélat.

— Non, répondit Brocbmand, j’ai perdu mon fils unique. Mais si je pouvais être consolé de ce malheur, je le serais par ce jeune homme, pour lequel j’ai une cordiale affection et une grande estime. De ma vie, je n’ai vu un étudiant doué d’une telle intelligence et d’un tel goût pour le travail ! Ah ! s’il pouvait suivre son inclination, développer ses facultés, je suis sûr qu’un jour il ferait honneur à son pays.

— Et que voudrait-il? dit le roi.

— Il voudrait voyager en pays étranger pour y acquérir de nouvelles connaissances. Malheureusement l’argent lui manque pour accomplir ce louable dessein.

— L’argent ! répliqua Frédéric, qu’à cela ne tienne. Puisque vous avez une si bonne opinion de ce jeune homme, qu'il voyage. Je lui donne trois cents rigsdalcrs par an, et à son retour je m’occuperai de lui.

On peut sc figurer l’émoi ion de Pierre quand il entendit ces mots, et la joie avec laquelle, dans sa juvénile imagination, il se mit à rêver à son odyssée.

Le charitable évêque qui l’avait si efficacement protégé mourut peu de temps après cet entretien avec le roi. Il avait fait plusieurs autres bonnes œuvres dans le cours tic sa vie. Il mourut en paix. On dit que lui-même, de sa main droite, à sa dernière heure, se ferma les yeux.

En 1054, Pierre commença son voyage. Il avait alors dix-neuf ans. Si jeune et sans expérience, il justifia pourtant pleinement la confiance; que son tuteur lui avait témoignée. Il alla en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, en France, partout visitant les bibliothèques et les établissements d’instruction, partout cherchant un sérieux enseignement.

À Oxford, il s’arrêta pendant deux années, assistant régulièrement aux leçons des meilleurs maîtres. A Paris, il fit aussi un long séjour.

Tandis qu’il étudiait là le droit public et les

institutions gouvernementales, une des anciennes institutions de son pays s’écroulait.

A la suite d’une guerre désastreuse avec la Suède, Frédéric III convoqua à Copenhague une diète extraordinaire pour en obtenir des subsides. Les nobles aussitôt annoncèrent qu’ils ne renonceraient point au privilège en vertu duquel ils étaient affranchis de tout impôt. En remarquant la surprise et l’irritation produite par cette déclaration, ils voulurent la modifier, mais c’était trop tard. Les trois autres ordres de l’Etat: prêtres, bourgeois, paysans, se réunirent pour châtier ceux qui avaient pu s’abandonner à un si âpre égoïsme en de si tristes circonstances, et les châtièrent rudement.

À cette époque, la plus grande partie de la fortune territoriale et l’administration du Danemark appartenaient à l’aristocratie. Elle exploitait, moyennant de minimes redevances, les domaines de la couronne ; elle occupait exclusivement les emplois les plus lucratifs. Elle gouvernait le roi par un conseil composé de vingt-

EN NORVEGE. 5âr.

trois membres, tous choisis dans les rangs de la noblesse. Quand l’un d’eux venait à mourir, les autres élisaient eux-mèmes son successeur, en sorte qu’ils ne devaient rien au roi, et sans leur assentiment le roi ne pouvait ni déclarer la guerre, ni signer un traité, ni proposer une réforme, ni même entreprendre un voyage hors de son royaume. Rien plus, il n’était considéré que comme roi électif. 11 ne pouvait monter sur le trône qu’après avoir solennellement juré de maintenir les droits et les franchises de la noblesse.

Les trois ordres, souvent humiliés et froissés par les privilèges excessifs de l’aristocratie, commencèrent par demander énergiquement qu elle fût, comme le peuple, astreinte à payer le nouvel impôt, puis ils offrirent au roi de lui rendre la libre possession des biens de la couronne, de le délivrer de l’autocratie de son conseil, enlîn de lui donner une complète autorité de souverain.

Frédéric accueillait avec joie ces propositions.

Seulement il voulait qu’elles fussenl sanctionnées par le vote de la noblesse. Les représentants de cet ordre, apprenant le complot de leurs adversaires, prirent le parti de s’enfuir pour faire rompre la diète. Mais ils trouvèrent les portes de la ville fermées et gardées par une vigilante bourgeoisie. Ils étaient captifs dans cette capitale où naguère encore ils exerçaient un si grand empire.

Subjugués par la ferme union delà majorité, effrayés par l’attitude hostile de la population de Copenhague, ils se résignèrent à leur défaite. Ils allèrent eux-mèmes délier le roi de ses serments, et abdiquer à ses pieds leurs privilèges. Frédéric leur en conserva généreusement une partie, et conféra l’autre à la bourgeoisie, qui l’avait si bien servi.

Sans un acte de violence, sans une goutte de sang, ainsi s’accomplit la révolution monarchique de Danemark, la mémorable révolution de 1060 , qui transformait un principe de royauté en une puissance héréditaire, et d’une souve-

ra inclé contenue par une hautaine oligarchie faisait un empire absolu.

En vertu de cette révolution, le studieux Pierre Schumacher pouvait avoir dans l’administration de son pays un emploi qui précédemment, en raison de son origine plébéienne, lui était interdit .

Il rentrait en Danemark, après huit ans d’absence, ayant beaucoup vu et beaucoup appris.

Il ne parlait pas moins de dix langues, chose rare de nos jours, et à peu près inouïe de son temps. A Oxford, le savant Thomas Barlow, qui devint évêque de Lincoln, lui écrivait: Viro et o pli mo a m ico,fam i lix Da ni æfjuesuæ orna m entu . A Paris, Guy Patin l’appelait le nobilis Daims. Il vit là plusieurs personnages distingués. Il avait le sentiment de sa valeur, et il comptait bien avoir une belle place à Copenhague. Mais, pendant son voyage, plusieurs de ceux qui lui avaient témoigné un intérêt particulier étaient morts ; d’autres, par suite de la révolution, avaient perdu leur influence. Pierre ne trouva personne pour le protéger, personne pour parler de lui au

roi dont il avait été le pensionnaire. Avec ses litres scientifiques, il ne put pas même se faire nommer professeur à l’université, et, après diverses tentatives infructueuses, il s’estima heureux d’entrer en qualité de secrétaire particulier dans la maison de Reetz, chancelier du royaume.

Cet emploi, qui ne flattait point son amourpropre et qu’il avait accepté faute de mieux, fut l’élément de sa fortune. En sa qualité de chancelier, Reetz remplissait les fonctions de ministre de l’intérieur et de ministre des affaires étrangères. Dans le cabinet de ce haut dignitaire, Pierre apprit à connaître le résultat des changements administratifs accomplis en 1660 , et les rapports du Danemark avec les autres puissances. Là aussi il trouva, comme il le désirait, l’occasion de voir le roi.

Un matin, le chancelier devait se rendre près de Frédéric pour l’entretenir d'une négociation engagée avec la France, et lui soumettre à ce sujet une note qu’il voulait expédier immédialc-

ment au ministre de Danemark à Paris. Cejourlà, un malaise subit l’empêchait de sortir. L’affaire pourtant était urgente. Il confia son portefeuille à Pierre, lui disant de le donner à un des pages du château, qui le remettrait à Frédéric.

L’habile et fier secrétaire n’était pas bomme à s’arrêter à l’antichambre quand il pouvait aller plus loin. Au lieu d’abandonner sa dépêche à un fonctionnaire subalterne, il demanda au nom du chancelier à la remettre lui-même entre les mains du roi.

Frédéric l’ayant lue la rejeta sur sa table et se promena de long en large dans son cabinet, d’un air soucieux. Pierre, qui se tenait près de la porte, se hasarda à prendre la parole, et lui dit d’un ton respectueux: «Sire, je suis cet humble étudiant auquel Votre Majesté a daigné s’intéresser un jour, à la recommandation du vénérable évêque Broehmand. Avec le secours que vous avez bien voulu m’accorder, j’ai parcouru les principales contrées de l’Europe. J’ai consacré partout mon temps à l’étude avec le dé-

r»r»8 SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,

sir de justifier par mon travail la munificence de Votre Majesté, avec l'espoir que je pourrais par mes éludes me rendre utile à mon pays. Me voilà de cœur et d’âme tout dévoué au roi : oserais-je lui demander si je puis, once moment, lui offrir mes services? »

Frédéric regarda ce jeune homme de bonne mine dont les yeux lumineux annonçaient un esprit intelligent. Il lui adressa quelques questions, puis lui tendit la dépêche du chancelier, en déclarant qu’il n’en était pas satisfait.

Avec sa connaissance particulière des affaires de France, Pierre comprit immédiatement le défaut de la note deRcetz, demanda la permission d’en rédiger une autre, et, quelques instants après, il la présentait au roi, qui, Payant parcourue, s’écria avec joie: « A merveille, mon enfant ! c’est précisément là ce que je désirais. »

Dès ce jour-là, Frédéric voulut avoir près de lui ce jeune voyageur qui avait fait un si bon usage de sa pension. 11 lui confia les archives et

i;n Norvège.

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la bibliothèque de son palais, deux nouveaux moyens d'instruction pour le laborieux Schumacher: instruction diplomatique par les papiers secrets qu’il devait compulser et classer, instruction littéraire par les ouvrages de choix qu’il avait à sa disposition.

Frédéric prit l’habitude d’aller le voir au milieu de scs livres. Il se plaisait à l’interroger et à discourir avec lui sur différents points. De plus en plus il l’appréciait, et il en vint à éprouver pour lui une telle estime, qu’il le choisit entre tous ses conseillers pour rédiger la nouvelle loi de la monarchie danoise, la Magna charla , destinée à remplacer l’ancien pacte oligarchique aboli par la révolution de 1600 .

Ce travail, qui exigeait à la fois un très-sérieux savoir d’historien et de jurisconsulte et des qualités d’esprit toutes particulières, fut trèshabilement et très-discrètement fait. Par là, Schumacher acheva de gagner la faveur de Frédéric. Bientôt, tout en conservant la direction des archives et de la bibliothèque du château,

il fut nomme secrétaire de la chambre du trésor, puis conseiller de chancellerie, ce qui n’était point alors comme à présent, en Danemark, un simple litre honorifique.

Dans l’espace de quelques années, quel chemin il avait parcouru! En 1662, il revenait de son voyage, sans fortune, sans appui, n’aspirant, avec ses diplômes de diverses universités, qu’à une plate de professeur, qui lui était refusée. En 1770, à la mort de Frédéric, c’était un personnage, un si important personnage, que déjà il excitait l’envie et soulevait ces âpres inimitiés que, partout dans notre pauvre avide humanité, enfante le succès.

Bespicc post te, disait l’esclave romain qui, dans la Via sacra, accompagnait le char du triomphateur. Respicepost le, disaient aussi les membres de l’aristocratie danoise, révoltés de cette rapide fortune d’un plébéien.

Cependant son pouvoir devait encore s’accroître par la faveur d’un nouveau roi.

Christian V, ce nouveau roi, était jeune, impé-

KM iNOli VEGt.

5tii

tueux, prompt à s'emporter, prompt aussi à s'apaiser, enthousiaste, mais mobile et facile à gouverner.

A vingt et un ans, il avait fait un mariage d’amour d’une façon romanesque. Comme on lui proposait d’épouser la princesse de Hesse-Cassel , i! déclara qu’il voulait d’abord la voir. Il partit .incognito pour la Hesse, réussit à être admis près de la princesse avec un vêtement bourgeois et un nom d’emprunt, en qualité de bijoutier ambulant. Au moment où elle examinait un collier qu?il lui avait présenté, il se jeta à ses pieds et lui 'dit qu’il avait une couronne à lui offrir.

•Quelques années après, il délaissait celle ain;ttblc ci vertueuse jeune femme, il la sacrifiait à

méc fibe perverse, qui, en flattant ses caprices,

exenga sur lui une funeste influence.

Christian possédait des qualités naturelles d’esprit et de cœur qui, malheureusement, n’avaient pas été assez développées. Son illustre aïeul Christian IV, qui fut son parrain, n’avait

pas assez vécu pour lui imprimer une bonne

direction. Son père, Frédéric III, qui était un homme instruit, avait été détourné de ses devoirs paternels par une administration difficile, par des discordes intestines, par des guerres désastreuses dans lesquelles s’absorbait sa pensée, et Christian avait eu des maîtres plus occupés du soin de corroborer ses forces physiques que de / cultiver ses facultés morales. y

A vingt-quatre ans pourtant, quand il moiila sur le trône, Christian désirait accomplir^ ses devoirs de roi et demandait avec instance les Va vis de ses conseillers. Mais il n’avait point legjbût des éludes sérieuses, et ne pouvait s'appliquer * ni longuement, ni patiemment aux affaires. ( Ce qu’il aimait, c’était le bruit et le mouvement

des fêtes, et il n’a que trop montré qu’il ainnail

aussi la guerre. /

Trois jeunes gentilshommes, qui furent -ses

amis et ses compagnons, l’incitaient, pour lui

être agréables, à ces divertissements tumultueux,

et quelquefois l’entraînaient à des plaisirs moins

innocents.

Christian se passionna pour Schumacher, qui lui allégeait le fardeau du gouvernement par la promptitude avec laquelle il élucidait et résolvait les plus graves questions. 11 mit en lui sa conliancc, et par sa volonté de souverain absolu le combla d’honneurs et de biens. En un court espace de temps, le fils de l’humble marchand de vin devint premier secrétaire du cabinet, puis conseiller de chancellerie. Il fut décoré de l’ordre de Danebrog, de l’ordre de l’Eléphant, et anobli. Il abdiqua alors son nom bourgeois de Schumacher pour prendre celui de Griffenfeld. A ces importantes qualifications, bientôt il adjoignit celle du gouverneur de Tœnsberg et de patron de l’ université. Enfin le roi l'éleva à la dignité de chancelier, lui donna le brevet de comte et une terre en Norvège pour constituer son majorai.

Si grande que lut cette fortune, Schumacher, ou, pour mieux dire, Griffenfeld, la justifiait par l’étendue de ses connaissances, par sa compréhension des affaires, par l’activité de son tra-

504 SU U V ENlliS D’UN VOYAGEUH.

vail, par son dévouement aux interets de son

pays

Il déjoua par son habileté une hostile entreprise combinée par le duc de Gottorp. Il manœuvra si bien pendant la lutte engagée en 1672 entre la France et l’Angleterre, qu’il sut maintenir l’armée danoise en dehors de ce grand conflit qui embrasait toute l'Europe, et faire tourner au profit du Danemark ses négociations diplomatiques. En 1675, il accompagna Christian dans son expédition contre les Suédois, et par sa fermeté, par la justesse de ses conseils, contribua puissamment au succès de cette campagne.

Il était admiré en Danemark, et il l’était aussi en pays étranger. A Versailles, Louis XIV faisait publiquement son éloge. A Oxford, on installait en grande pompe son portrait dans la bibliothèque de l’université. L’Espagne lui offrait des présents. L’électeur de Brandebourg lui écrivait pour le féliciter de ses succès : l’empereur d’Allemagne le nommait comte du saint-empire.

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Mais les jalousies et les inimitiés qu’il avait soulevées contre lui par ses premiers succès s’accroissaient avec son pouvoir. Lui-mème excitait ces jalousies par son ostentation et ces inimitiés par plusieurs réformes gouvernementales. On prétend que Frédéric 111 le recommandant un jour à son fils, lui disait: « Fais-en un personnage considérable, mais lentement. »

Il avait sans doute deviné que cet homme, d’un si rare esprit, ne résisterait pas à F éblouissement d’une trop rapide fortune, Christian oublia celte judicieuse remarque, et le bibliothécaire de Frédéric devint en moins de deux années le puissant GrLffenfeld. Il avait épousé une jeune et belle personne fort riche. 11 jouissait d’un traitement de 22,000 rigsdalers, ce qui, de nos jours, représenterait une valeur de plus de 150,000 francs. Il recevait aussi des présents, dont quelques-uns lui ont été cruellement reprochés. Enfin il avait son comté de Norvège. Il acheta plusieurs autres domaines en Jutland, en Ilolstein, en Seeland,

dans l'ile de Samsoe, et fit un fastueux étalage de sa fortune.

Dans la Kiœbmagergade, une des grandes et belles rues de Copenhague, il possédait un vaste édifice, dont une partie est occupée aujourd’hui par l’administration des postes. Il avait là son jardin, ses écuries, ses équipages, son luxe princier. Il allait de là au château dans un carrosse de gala que le ministre de France lui avait donné. Deux pages le précédaient. Six laquais le suivaient en grandes livrées galonnés d’argent.

Sa bonne vieille mère ne se réjouissait point d’une telle splendeur. Au contraire, elle s’en affligeait. Par le prophétique instinct du cœur, dans sa tendresse maternelle, elle pressentait une catastrophe qui la faisait trembler ; et rien ne put la décider à quitter sa modeste demeure, à sortir de son humble condition.

Griffenfeld avait un frère et deux sœurs qui 11e montrèrent pas le même éloignement pour sa prospérité. Son frère, qui faisait le commerce

des vins, fut anobli sous le nom de Gyldensparrc et placé dans l’administration de la marine. Une de ses sœurs épousa un bourgmestre ; l’autre un prêtre qui devint évêque.

Les fonctionnaires qui avaient connu Griffenfeld au commencement de sa carrière, dont il avait peut-être à son retour à Copenhague recherché la bienveillance ou invoqué l’appui, cl qui le voyaient tout à coup au-dessus d’eux par ses titres et ses prérogatives, ne pouvaient lui pardonner une si prompte élévation.

Les marchands l’accusaient d'oublier ou de mépriser la caste dans laquelle il était né.

Les nobles l’abhorraient.

Un de ses desseins était d’amoindrir de plus en plus les privilèges de l’aristocratie. Par la révolution de 1660 elle avait été fort affaiblie. Griffenfeld continuait l’œuvre de la révolution en favorisant particulièrement la bourgeoisie, en lui conférant des titres et des emplois réservés jadis exclusivement à la noblesse.

Tous ces sentiments de haine, de jalousie,

SOUVENIRS D'UN VOVAOEfJfî.

rnis

d’envie, grossissaient, s’amassaient autour de lïriffenfeld comme des nuages d’où doit tomber la foudre, et la fortune qui avait si promptement glorifié l’humble pensionnaire de Frédéric devait aussi promptement l’abandonner.

Le premier malheur de Griffenfeld fut de perdre sa femme, une douce et vertueuse femme qui pouvait lui donner un utile exemple de mansuétude et de modestie. On voit par une des notes qu’il écrivait dans son carnet combien il fut affligé de celte perle :

« Le 12 mai 1762, ma bien chère femme, dit-il, est morte; elle s’est endormie doucement dans sa foi. Que Dieu lui donne une joyeuse résurrection et qu’il m’accorde un soulagement, à moi, qu’elle laisse dans l’affliction! O Dieu ! prenez pitié de ma douleur, consolez-moi et faites aussi que je devienne meilleur! »

Quelques années après, il eulun autre malheur, ce fut de songera se remarier. A celle époque, la cour de Copenhague était fort occupée d’une belle personneappartenant à l’une des plus illustres fa-

milles.de France, et alliée à la famille royale de Danemark. C’était la princesse de la Trémoille, que son humeur voyageuse et son attachement à la religion réformée entraînaient jusque dans les lointaines contrées du Nord *. Le frère du roi, le prince Georges*, paraissait fort désireux de lui plaire, et Griffenfeld en était amoureux. Madame de Sévigné raconte celte histoire dans une de ses lettres à sa fille. « Voici, ma chère enfant, des nouvelles de la cour de Danemark. Je n’en sais plus de la cour de France. Mais pour celles de

‘ Charlotte- Amélie-Henriette , princesse de la Trémoille , née à Thouars le 3 janvier 1652, mariée en 1680 avec le comte Antoine d’Oldenburg. C'était une femme d’un esprit fin , sensible, élevé, d’un caractère résolu, exalté par un ardent protestantisme. Elle a écrit un volume de Mémoires qu’un des membres de sa famille a eu la bonté de me communiquer et que j’ai lu avec un extrême intérêt. Daus ce livre, composé, dit-elle, pour l’instruction de son fils, elle raconte d’une façon naïve et attachante divers épisodes de sou enfance, puis son séjour en Danemark, puis son mariage et les douleurs de son veuvage. J’espère que ces mémoires seront publiés. On y verra un curieux tableau des passions religieuses et de l'état de plusieurs grandes familles au dix-septième siècle.

s 11 épousa, en 1683, la seconde fille de Jacques II, qui devint reine d’Angleterre.

Copenhague, elles ne vous manqueront pas. Vous saurez donc que la princesse de la Trémoille est favorite du roi et de la reine, qui est sa cousine germaine. Il y a un frère du roi fort joli, fort galant, que nous avons vu en France, qui est passionné de la princesse, et la princesse pourrait peut-être sentir quelque disposition à ne le haïr pas. Mais il se trouve un favori qui est tout-puissant, qui s’appelle M. le comte de Kinghstoghmkllfel ; vous entendez bien, ce comte est amoureux de la princesse, mais la princesse le hait, non pas qu’il ne soit brave, bien fait, et qu’il n’ait de l’esprit et de la politesse, mais il n’est pas gentilhomme, et dette seule pensée fait évanouir. »

Par ses studieux voyages, par son habileté diplomatique et sa puissante action dans les affaires de son pays, Griffenfeld s’était fait un renom européen. Parla juste faveur de son roi, par son titre de comte, ses décorations de premier ordre et ses larges domaines, il était bien au-dessus de tous les fonctionnaires et de la plupart des an-

ciens seigneurs de Danemark. La reine, qui avait pour lui une grande estime et un sentiment de reconnaissance cordiale, parce qu’il avait cherché à détourner Christian d’une fatale liaison, la reine voulait l’élever encore plus haut par un mariage splendide, par une union qui l’aurait rapproché de la famille de son souverain. Elle demanda pour lui la main de la princesse Louise- Charlotte, fille du ducdeHolstein-Àugustenbourg.

La jeune princesse, moins fière que mademoiselle de la Trémoille, ne se révolta nullement à l’idée d’épouser le fils d’un bourgeois. Ses parents lui donnèrent leur consentement, et Griffenfeld ne pouvait que se montrer très-honoré et très-heureux d’une telle alliance.

Toutlemondeétant ainsi d’accord, celle grande affaire fut décidée, et un épithalame latin, publié au nom de l’université de Kicl, annonça cet événement à l’Europe. La fiancée partit de Holslein pour se rendre à Copenhague, où les noces devaient être célébrées pompeusement. Arrivée à Corsoe, elle s’arrêta, puis soudain s’en retourna.

Ou n’a jamais su la cause de ce brusque changement. On suppose que Charlotte apprit à Corsoe que l’homme auquel elle allait s’unir avec confiance en aimait une autre.

Ce qu’ily a de sûr, c’est que ses parents attribuèrent à Griffenfeld la rupture de ce mariage et en conçurent un profond ressentiment.

Ce qui devait élever le ministre favori de Christian au point culminant de grandeur le précipita dans l’abîme.

Le père de Charlotte et ses deux cousins, les ducs de Ploen, jurèrent de l’anéantir, et à leur désir de vengeance associèrent promptement de nombreux auxiliaires.

Par sa rapide fortune et son faste princier, Griffenfeld avait, comme nous l’avons dit, suscité d’âpres jalousies. Par l'exercice de son pouvoir, il avait froissé tantôt un orgueil, tantôt un intérêt. Par la création d’une nouvelle noblesse, il avait révolté la vieille aristocratie; par une faiblesse de cœur pour une superbe étrangère qui le dédaignait, il enflammait la haine de la puis-

santé famille à laquelle il devait s’allier, et par trois vertueuses déterminations, il s’était créé dans les diverses catégories de ses adversaires trois ennemis implacables.

Ces trois ennemis, c’était l’électeur de Brandebourg, avec lequel il n’avait pas voulu contracter un pacte très-utile pour le Brandebourg, mais très-périlleux pour le Danemark.

C’était Gyldenlove, qu'il avait fait nommer gouverneur de Norvège pour détourner le roi des courses nocturnes et des honteuses assemblées dans lesquelles l’entraînait ce compagnon de jeunesse.

C’était Sophie Molli, l’astucieuse, l'ambitieuse maîtresse de Christian, dont Griffenfeld combattit courageusement la funeste influence.

Tous ces ennemis se réunirent contre lui et manœuvrèrent si habilement, que bientôt ils réussirent dans leur entreprise.

Le roi n’avait pas assez de fermeté de caractère pour résister au complot de sa maîtresse et de ses courtisans.

Vacillante est la fortune, vacillante surtoulcelle qui lient à la faveur des princes.

Un malin, en arrivant au château à son heure habituelle, Griffenfeld fut arrêté par un officier et enfermé d’abord dans la bibliothèque dans celte même bibliothèque où il avait passé d’heureuses années. Le soir, une escouade de soldats le conduisit au fort de Fréderikshamn.

Il demanda vainement à voir le roi, et vainement aussi exprima le désir de lui écrire. Dès le moment deson arrestation, il ne put avoir aucune communication avec ceux qu’il avait connus autrefois, et pendant deux mois il ne put avoir à sa disposition ni une goutte d’encre ni une feuille de papier.

Pendant ce temps, une commission présidée par un de ses ennemis instruisait son procès. On avait fouillé sa maison, enlevé ses papiers. On avait aussi emprisonné et rigoureusement interrogé son beau-frère le bourgmestre. Toutes ces perquisilions et ces enquêles ne révélaient pas les grands crimes qu’on désirait signaler à la vin-

EN NORVÈGE. 37ï»

dicte publique. Il fallait pourtant queGriffenfeld fût coupable.

En dénaturant, en exagérant certains faits, en mêlant à quelques vérités d’horribles inventions, les zélés commissaires parvinrent à composer un réquisitoire en vertu duquel Griffenfeld devait être condamné.

On l’accusait d’avoir honteusement trafiquéde son influence, d’avoir vendu à prix d’argent les emplois publics. On l’accusait d’avoir reçu de diverses puissances étrangères des présents considérables pour trahir les intérêts du Danemark. C’est ainsi, disaient les commissaires, qu’il avait acheté ses vastes domaines, et amassé en outre une somme de cinq cent mille rigsdalers, découverte dans sa demeure.

On l’accusait d’avoir manquéderespect au roi, d’avoir cherché à le supplanter en plusieurs occasions, de s’être arrogé le droit de traiter et de décider lui-même sans la participation du souverain des affaires importantes.

Enfin on l’accusait d’avoir voulu détrôner ce

prince pour le remplacer par son frère Georges.

À cetle dernière monstrueuse invention, le ministre favori de Christian ne devait pas daigner répondre.

Quant aux autres allégations, voici en réalité ce qu’il en était.

A vrai dire, Griffenfeld aimait l’argent. Mais rien ne prouvait qu’il eût jamais trafiqué de son pouvoir, ni accordé pour de l’argent sa protection à des solliciteurs qui ne la méritaient pas. Différents fonctionnaires lui avaient fait des présents, non point en lui adressant une requête pour tenter de le séduire, maisaprès avoir obtenu ce qu’ils désiraient, pour lui témoigner leur gratitude. 11 avait reçu aussi des présents de plusieurs puissances étrangères, non pas mystérieusement, mais ouvertement, avec l’autorisation du roi, et sans jamais trahir son devoir.

A vrai dire, Griffenfeld ne se montrait pas envers le roi très- révérencieux. Souvent il se tenait devant lui le chapeau sur la tète et il lui parlait très-familièrement. Mais il lui avait été de

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la plus grande utilité dans les occasions les plus difficiles, et l’avait toujours fidèlement servi.

Par malheur, on trouva dans ses papiers une lettre qu’il devait brûler par ordre de Christian et qu’il avait gardée, puis deux notés écrites de sa main dans lesquelles il relatait deux circonstances où le roi, disait-il, s’était conduit comme un enfant.

Cette lettre, ces notes devinrent pour les ennemis de Griffenfeld des armes terribles. « Manquer ainsi à un ordre formel du roi ! s’écriait Maurice, l’avocat de la couronne, outrager ainsi l’auguste personne du roi, c’est un crime abominable, un crime de lèse-majesté, un crime capital. »

Griffenfeld répondait qu’à son grand regret,

mais très-innocemment, il avait oublié de brûler

cette lettre, et qu'il n’en avait fait aucun usage ; que les deux malheureuses notes, il les avait écrites sans intention, et que personne ne les avait vues.

« Mauvaise raison ! reprenait le féroce avocat .

Le crime est évident. Le crime est affreux. Celui qui l’a commis mérite la mort. »

Chose triste à dire, Christian, qui n’avait pas cédé sans peine aux obsessions des antagonistes de Griffenfeld, et qui au fond du cœur conservait encore un sentiment d’affection pour son ministre, Christian, offensé par les deux fatales notes, approuvait les horribles conclusions de l’avocat officiel.

Un tribunal extraordinaire fut institué pour juger l’homme dont les plus hauts fonctionnaires invoquaient naguère le bon vouloir ou la justice. Le royal arrêt de convocation de ce jury spécial se terminait par cet avertissement .

« J’espère que vous agirez de façon à me plaire et à mériter ma bienveillance.

« Signé : Christian. »

Les juges savaient que, pour plaire à ce maître absolu, il fallait condamner Griffenfeld. A la majorité de dix voix sur douze, Griffenfeld

fut condamné. Les deux dissidents étaient ses ennemis déclarés ; les autres, ses obligés, courtisans du pouvoir, déserteurs de l’infortune.

La sentence portait que, comme il s'était rendu coupable du crime de lèse-majesté, ses biens seraient confisqués, ses armoiries brisées, et qu’il aurait la tête tranchée.

C’était le 10 mai 1676. 11 avait quarante cl un ans. Quelques mois auparavant, il était le premier personnage du Danemark, riche et puissant, comte de Norvège, grand chancelier, et fiancé à une princesse de sang royal.

II accepta son arrêt avec une ferme résignation. Deux prêtres se rendirent auprès de lui pour lui offrir les secours de la religion, et le trouvèrent très-calme, parlant sans animosité de ceux qui l’avaient persécuté. Il paraissait fort détaché de la vie, et seulement s’inquiétait de sa fille, une enfant de quatre ans, qui heureusement ne fut pas abandonnée.

Le 6 juin, jour fixé pour son exécution, Grilfenfeld se leva tranquillement, s’entretint avec

les deux prêtres, qui dès le point du jour étaient entrés dans sa prison, et à six heures une escouade de fantassins le conduisit au lieu du supplice.

L’échafaud étaiL dressé sur la place de la forteresse, le bourreau à son poste, le glaive nu à la main, et près de lui un cercueil couvert d’un voile noir.

Griffenfeld monta d’un pas assuré les marches de l’échafaud. Puis se tournant vers les spectateurs, il leur dit qu’il avait toujours été entièrement dévoué aux intérêts de son roi et de son pays, mais qu’il méritait d’être châtié pour avoir trop souvent oublié ses devoirs religieux, qu’il acceptait la mort comme une expiation de ses fautes, et se recommandait à la miséricorde de Dieu.

Ensuite il se mit à genoux, fit à voix basse une prière, puis ôta sa cravate, et lia lui-même ses cheveux. Mais il ne voulut pas se bander les yeux et dit au bourreau de frapper quand il lui en donnerait le signal en levant une main en l’air.

K.\ N Oit VE GE.

Le bourreau commença par briser ses armoiries et les foula aux pieds.

Une minute après, la main de Griffcnfeld se levait et le glaive mortel allait s’abattre sur sa tète, quand soudain une voix cria: « Arrêtez, au nom du roi ! »

Alors apparut un officier qui annonça que le condamné était gracié : « Ah ! dit Griffenfeld en se relevant, j’étais bien décidé à mourir. Mais, puisqu’il en est ainsi, je remercie Dieu et le roi. »

Bientôt il apprit que sa grâce n’était point ce qu’il avait pensé, qu’il restait condamné à une prison perpétuelle. « Hélas! s’écria-t-il, j’aimerais mieux la mort que la prison. Ah ! s’il m’était permis d’entrer comme caporal ou simple soldat dans un régiment, j’y resterais et ferais iidèlemenl ma tâche de chaque jour. »

Ses ennemis ne songeaient guère à lui accorder une telle faveur. Ses armoiries furent abandonnées sur la place de l’échafaud ; son nom nobiliaire de Griffenfeld remplacé par son nom

primitif ; ses biens lui furent enlevés; son domaine de Samsoe livré à la mailresse de Christian ; son comté de Norvège, à Gyldenlove ; ses autres propriétés terri loriales et son argent, à la couronne. Une parcelle seulement de son énorme fortune, un quart de l’héritage de sa femme, fut réservé à sa fille. Il n’eut pas la joie de revoir cette fille, qu’il aimait tendrement. Le jour où il fut arrêté, il la laissait entourée de domestiques dans sa magnifique maison. Elle fut de là transportée dans la modeste demeure de son aïeule, l’humble veuve de l’ancien marchand de vin. Son oncle, qui était un homme brave et intelligent, la prit sous sa tutelle, cl dans les dernières journées de sa vie, le pauvre père captif eut la consolation d’apprendre qu’elle était très-honorablement cl très-heureusement mariée.

Dans le tragique événement qui éclata au siècle suivant à Copenhague, les ennemis de Struensée lirent emprisonner en une nuit une vingtaine de personnes. Le noble ministre de Christian V n’entraîna point tant d’innocents dans sa chute.

Son beau-frère seulement, le bourgmestre Fog, et ses deux secrétaires, furent arrêtés en même temps que lui. Son beau-frère, après avoir été appliqué à la torture, fut condamné à avoir deux doigts coupés, puis exilé dans le Julland. Les secrétaires gagnèrent la faveur du juge qui les interrogeait, en calomniant leur maître, et furent mis en liberté. Le célèbre ministre resta captif.

Son étroite captivité dans la forteresse de Fréderikshamn ne suffïisait pas pour rassurer ceux qui l’avaient supplicie, dégradé, ruiné, et qui s’étaient enrichis de ses dépouilles. Il était là, si près de la ville où il avait exercé un si grand pouvoir et laissé de si vivaces souvenirs. Pendant son procès, il avait écrit au roi une lettre éloquente qui avait été habilement interceptée. 11 pouvait quelque jour lui en faire parvenir une autre, l’émouvoir et rentrer en grâce. Donc on devait l’éloigner. Ainsi fut fait.

Un soir, des soldats le conduisirent à bord d’un navire, qui, en quatre semaines, le trans-

SUUVEMKS DT.\ VOYAGELK.

porta au fond de la Norvège, dans la rade de Drontheim, el le déposa faible et malade sur la grève de l’île solitaire où s’élève la forteresse de Munkholm.

Il fut enfermé là dans la tour qu’on appelait, à cause de sa toiture, la Tour de cuivre , sombre prison du Nord, plus cruelle peut-être que les plombs de Venise. Là était un commandant qui avait reçu l’ordre de traiter rigoureusement son prisonnier et qui obéit sans miséricorde à ces injonctions.

Au bord de l’ile, dans l’épaisseur des murailles de la tour, s’étendait un corridor divisé en trois compartiments. Là fut la demeure du glorieux chancelier. Dans le premier compartiment étaient les soldats chargés de veiller sur lui ; dans le second, un fidèle valet qui avait sollicité la permission de le suivre pour le servir dans sa misère, se souvenant de l’avoir servi dans sa prospérité. L’illustre captif devait occuper le troisième compartiment, une étroite cellule éclairée seulement par une petite lucarne. Il

entra dans cette noire prison avec une austère dignité. Plus heureux sur son roc sauvage que le ravisseur du feu céleste, il n’était plus poursuivi par le vautour de l’ambition : il était calme et résigné.

A son grand regret, il n’avait pas la permission d’écrire, mais il lisait. Il avait apporté avec lui quelques-uns de ces bons livres qui élèvent Pâme et fortifient l’esprit: la Bible, les œuvres de Cicéron et celles de Plutarque, dernier trésor sauvé dans son naufrage, et de ses anciennes magnificences il lui restait encore un diamant avec lequel il gravait sur la vitre de sa lucarne des sentences philosophiques. La vitre a été brisée. Ses inscriptions ont été anéanties. Deux seulement nous sont restées : l’une dans laquelle il a tracé en quelques vers le périple de sa vie; l’autre qui exprime une énergique et religieuse pensée. J’essaye de les traduire toutes deux littéralement:

Jeune, sans appui, sans espoir,

Par mon humilité, pauvre être,

J’obtins la faveur de mon maître,

Par cette faveur le pouvoir,

Et par le pouvoir la richesse.

La richesse a fait mou orgueil, ,

L’orgueil m'a plongé dans le deuil;

Me voilà seul en ma faiblesse,

Seul et pauvre ; la pauvreté Me ramène à l'huinilüé.

Sur les ondes du golfe on voit de loin surgir Les rochers de Munkholm que la mer bat sans cesse, Mais la mer qui mugit ne les fait pas fléchir Et le flot fatigué sc retire et s’affaisse.

Que l’aspect de ce roc nous apprenne à souffrir Les rigueurs du destin, les orages du monde.

Je regarde ces murs d’où je ne puis sortir,

J'entends autour de moi la vengeance qui gronde.

Mais votre nom, grand Dieu, sera notre rempart.

Si vous nous protèges, si partout où nous sommes Vos anges sur nos pas abaissent leur regard,

Que nous font le pouvoir et la baine des hommes!

Grâce à l’intervention rie la princesse Anne d’Angleterre, qui avait épousé Georges de Danemark, l'emprisonnement de Griffenfeld fut adouci. Par l’expresse volonté de l’évèque de Drontheim, un êlre ignoble, parent et protégé de la misérable Sophie Molh, la liberté d’écrire lui avait été enlevée. Cette liberté lui fut rendue.

Il en usa pour composer des recueils de réflexions qui, malheureusement, ont été perdus. On lui permit aussi de se promener sur les remparts de la forteresse, mais il refusa celte grâce. Peut-être craignit-il l’émotion de douleur qu’il éprouverait en revoyant, pauvre solitaire captif, le vaste et libre espace, les libres navires voguant sur les flots, le libre travail des champs, le libre mouvement de la cité deDronlheim. Il resta dans sa cellule. Il y imprima la trace de ses pas. Il imprima la trace de ces coudes sur une grosse table près de laquelle il passait de longues heures, silencieux et rêveur, la tête dans ses mains.

Le commandant de Munkholm, qui l’avait si rigoureusement traité, fut remplacé par un officier qui était un homme de cœur, brave père d’une nombreuse famille. Il n’avait pas moins de douze fils. Un jour, il les amena dans la cellule, qui pouvait à peine les contenir, pour les présenter à Griffenfeld, et le prier de voir lequel d’entre eux lui paraîtrait le plus apte à recevoir

une éducation littéraire. Griffenfeld, après les avoir examinés, en choisit un auquel il se plut à donner des leçons de latin. Sans doute aussi, il lui donna des leçons de sagesse et de modération, car cet enfant, qui devint un homme distingué, s’estima très-heureux d’être nommé pasteur d’une paroisse de Norvège et n’eut pas une autre ambition.

Si Christian V avait eu le libre exercice de sa volonté, bien certainement il n'aurait point commis l’iniquité dont il s’est rendu coupable envers l’infortuné Griffenfeld , ou , si dans un moment d’erreur il l’avait commise, très-promptement il l’aurait réparée. A peine s’élait-il privé des avis et de la collaboration de son habile ministre, qu’il le regretta. Un jour, il dit à ses conseillers intimes réunis autour de lui : « Griffenfeld comprenait mieux que vous tous les vrais intérêts de mon royaume. » Une autre fois, il s’écria : « J’avais près de moi un homme de cœur, un homme d’un esprit éminent, et je l’ai remplacé par trois coquins. »

Mais les souverains les plus indépendants ne sont pas toujours ceux dont nulle constitution ne restreint l’autorité. Par leurs caprices ou leurs passions, ils peuvent être bien plus dominés que par une charte et un parlement.

Le timide et faible Christian était gouverné par sa maîtresse, la cauteleuse Sophie, et par son ancien camarade, le complaisant Gyldenlove.

Il était tellement subjugué ou égaré par ces deux êtres pervers que lorsqu’en 1685 il se rendit à Dronlheim, il ne put pas même donner un témoignage d’intérêt à l’homme qui lui avait inspiré une si vive affection, qui lui avait rendu de si mémorables services, et qui languissait près de cette ville de Dronlheim dans une affreuse prison.

Griffenfeld languissait et dépérissait d’année en année. Par le défaut d’air et d’exercice, il contracta une maladie qui exigeait les plus grands soins. Mais il avait la fierté d’un noble cœur injustement outragé. Il ne voulait pas se plaindre et ne voulait rien demander. Un de ses

anciens amis de Copenhague, apprenant sa cruelle situation, réussit «à la faire connaître au roi.

Celte fois enfin, Christian eut une émotion de regret et de pitié que Sophie et Gyldenlovc ne purent réprimer. Il signa l’ordre de mettre Griffenfeld en liberté, et l’ordre de lui donner, si bon lui semblait, les moyens de se rendre dans la province où demeurait sa fille.

Celte grâce arrivait trop tard. Le pauvre captif affranchi se retira dans une maison hospitalière deDronlheim. Il ne pouvait aller plus loin. Il vécut là encore quelques mois et mourut dans l’hiver de 1699. Il avait alors soixante-trois ans. Il en avait passé vingt-trois en prison.

Ceux dont il excitait l’envie pendant sa prospérité ne pouvaient plus parler de lui sans un sentiment de commisération. Ceux qui avaient rédigé et signé sa sentence eurent presque tous un misérable sort. L’un d’eux fut dépouillé de ses titres, privé de ses emplois, et tomba dans une noire tristesse. Un autre se ruina et fut em-

prisonné pour dettes. Un troisième, qui était lieutenant général, fut dégradé et condamné à mort pour avoir fui devant l’ennemi.

Un quatrième devint fou furieux.

Un cinquième mourut dans la misère.

• Un sixième s’écriait en gémissant : « Plût à Dieu que ma main et mon bras se fussent desséchés à l’heure où je me préparais à signer la condamnation de Griffenfeld ! »

Un septième avait de cette condamnation tant de remords, qu’il voulait se tuer.

Le plus coupable de tous, l’avocat fiscal Maurice, qui avait fait contre Griffenfeld un si affreux réquisitoire,, fut à son tour accusé du crime de lèse-majesté, condamné à avoir la main droite et la tête tranchées. Christian commua sa peine en un emprisonnement perpétuel. Il fut enfermé dans le château de Bornholm et y mourut.

Quelques mois après Griffenfeld, le roi mourut tristement aussi, à l’âge de cinquante-quatre ans, et Sophie Moth et Gyldenlove furent livrés sans défense au mépris universel.

La justice de Bien vengeait elle-même Griffenleld, de l’inique arrêt qu’il avait subi. Souvent, dès ce monde même, elle poursuit et frappe ceux qui ont commis des méfaits. Il y a des coupables qui semblent lui échapper, mais qui portent dans le cœur un châtiment secret plus cruel que la punition la plus éclatante.

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