ADMIRATEURS DE SON COURAGE
—je pense que tout cela est im conte de troupiers : mais si rien n'était plus vrai, rien aussi ne serait mieux mérité.
Les joiunaux de France, il y a quelques mois, racontèrent un épisode des nuits aventureuses de .ce héros.
Genty ayant pénétré dans un des faubourgs de Sébastopol, à la tête d'une douzaine de zouaves, s'éloigna de ses camarades, et trompé par l'obscurité, accosta une sentinelle russe.
Croyant avoir affaire à un Français, il donna le signal convenu de reconnaissance, signal consistant à frapper deux coups secs sur la crogse du fusil, et à dire ; Chacal.
Le Russe répète le signal; Genty, surpris et indécis, hésite : il ne sait s'il doit avancer ou reculer, et tout à coup se trouve cerné par une vingtaine de Russes, com-*
lli SOUVENIRS D'UN ZOUAVE
mandés par un sergent. Le sang- froid lui revient alors en face du danger; il fait feu, croise la baïonnette, et s'écrie : A moil les zouaves î Les Russes, ne pouvant croire qu'un seul homme osât ainsi leur tenir tête, et craignant qu'il n^ fût appuyé par une troupe nombreuse de Français, prennent la fuite.
Le sergent, plus brave qu'eux, s'élance sur Genty et lui porte un coup de baïonnette ; mais il le manque, et son arme se brise contre un rocher derrière lequel Genty venait de se mettre en garde.
Genty alors empoigne d'abord le canon de fusil du sergent, puis le sergent lui-même, et, lui étreignant le cou à l'étrangler, le ramène au pas accéléré vers la tranchée, près de laquelle il rencontre ses camarades, fort inquiets de son sort.
Je vous ai dit que le bas de son cache-fourbi paraissait rogné à coups de sabre. L'opération datait seulement de la veille de ce jour où il me proposait d'aller en expédition avec lui. Il s'était trouvé barbe à barbe avec un peloton de Russes, dans un boyau près du Redan, et n'avait dû qu'à son agilité de leur échapper; l'un d'eux le tenait déjà par son capuchon, et le coup de sabre qu'un autre lui expédiait sur la nuque lui rendit la liberté en tombant sur l'étoffe du mantelet, qu'Q partagea fort heureusement en deux parties.
Genty se déguisait quelquefois en Russe, aQn de pénétrer plus avant dans les lignes de défense des assiégés.
Une nuit, qu'affublé de la grande capote moscovite et
coifTé de la casquette plate sans visière^ il rôdait à plat ventre par le travers du mamelon Vert, cherchant à éventer les mèches des machines infernales, il vit ramper à ses côtés, et à plat ventre comme lui, un enfant perdu dont 11 reconnut Tunifocme de zouave aux lueurs d'un feu de Bj^ngale qui jaillissait en ce moment du sommet de Malakoff.
Sa première idée fut que le zouave allait s'élancer vers lui, croyant attaquer un Russe, et il se préparait à se faire reconnaître à Taide du mot sacramentel de chacal, lorsque le zouave s'arrêta tout court, se retourna, s*asseyant au repos, et, profilant d'un dernier rayonnement du feu de Bengale, lui envoya un signe tout à fait amical.
— Canaille I pensa Genty, qui -aurait jamais supposé qu'un zouave pût déserter? Attends, gredin, je vais te remettre dans le sentier du devoir.
Et rejetant sa carabine en bandoulière, il bondit vers le déserteur, le saisit d'une main par le plastron de son gilet, et de l'autre lui fit sentir au flano la pointe de son sabre-baïonnette.
— Tu vas me suivre, ou je t'éventre, dit-il en assourdissant sa voix autant que possible, de p^ur d'éveiller l'attention des sentinelles avancées de l'ennemi, qu'il entendait marcher à quelques pas de là.
Mais le prétendu zouave, au lieu de se défendre, se prit à rire et frappa sur l'épaule du faux Russe en lui dégoisant une phrase de charabia moscovite.
Genty, comprenant alors la situation, renverse le
lU SOUVENIRS D'UN ZOUAVE
Mosco en arrière, lui applique une main sur la bouche poiur l'empêcher de orier au secours, s'agenouille à deux genoux sur sa poitrine, déroule sa ceinture, lui en cra- Tate la physionomie, le désarme, l'oblige à se i^lever, et avec Taide d^ sa baïonnette Causant fonction d'aiguillon au bas des reins, ramène prisonnier dans pos Ugnes cet enfant perdu de Sébastopol, qui s'était travesti en zouave pour étudier les secrets de^ios travaux d'attaque.
Je n'en finirais pas si je vous racontais tout ce que l'on raconte de Genty.
Ce soir-là, je refusai de le suivre.
Mon tour de garde de tranchée arrivait le lendemain, et comme j'avais eu vent que nous attaquerions les embuscades russes du mamelon, je ne voulais pas me mettre dans le cas de manquer au bataillon.
Genty a rendu de très-grands services à l'armée dès le commencement de la campagne. Le maréchal Saint-Artiaud, sur la recommandation de Canrobei-t, utilisa son adresse et son courage, et l'envoya reconnaître les .positions des Russes la veille de la bataille de l'Aima.
Genty découvrit alors les manœuvres d'un espion attaché à l'état-major de lord Raglan, et recueillit un déserteur polonais*. La trahison daTAQglais et les rapports du déserteur obligèrent, dit-on, les généraux alliés à modifier deux fois de suite leurs plans stratégiques.
Parties d'Old-Fort le 19 septembre, les armées, formées en losange, avaient marché la pointe en avant dans la direction de l'Aima et en suivant la côte. Les flottes.
de leur côté^ se tenaient aussi près que possible du rivage, et quelques-uns de leurs bateaux à vapeur s'en approchaient tellement, que des Finlandais, qui se pi étendent aussi bons tireurs que nous, pouvaient, en se couchant à plat ventre sur les sommets des falaises, fusiller impunément nos équipages.
Il faisait chaud, grand chaud, un vrai chaud d'Afrique; nous ne buvions depuis quatre jom*s que de l'eau saumâtre, et nous avions hâte de remplir nos bidons dans rAhna.
On campa, ce même soir du 19, sur une hauteur que les éclaireiurs russes venaient d'évacuer ; et mon camarade Fritcher et moi, nous installâmes notre tente derrière le front de bandière du régiment, mais cette fois-ci un peu plus près qu'à l'ordinaire de notre cuisine d'escouade, et celîf pour cause, -^ car nous avions invité ce soir du monde à dîner.
Une plaine de huit kilomètres à peu près s'étendait en face de nos campements, et l'Aima serpentait au pied des collines qui dominent cette plaine; et sur ces collines nous apercevions les feux de bivouac de quarante mille Russes qui nous y attendaient.
On avait fait courir le bruit que le pont de TAlma était miné et que nous traverserions cette rivière à gué; — . tant mieux; un bain de pieds ne sera pas à dédaigner après quatre longues étapes dans cette contrée ensemencée de chardons, plantée de ronces et entièrement dé* pourvue de chemins de grande vicinalité.
Je vous l'ai dit, nous avions l'intention de célébrer ce soir-là notre arrivée devant Tennenu^ et de nous préparer par un grand frichti (repas d'extra) à la bataille du lendemain.
Genty, ce célèbre caporal de zouaves, ce mystérieux héros futur du siège de Sébastopol, devait être des nôtres^ et l'escouade voulait dignement le recevoir.
• Il se faisait déjà tard, — neuf heures environ. — Les tentes étaient dressées et silencieuses, les corvées rentrées; la compagnie de grand'garde et les autres sentinelles à lem* poste; les .escouades avaient mangé la soupe; les feux de nuit flambaient, et le bataillon allait s*endormir; seule notre escouade veillait encore, et assise autour d'un feu de cuisine, attendait impatiemment l'arrivée du convive; — et son impatience redoublait chaque fois que le cuisinier soulevait le couvercle de la tnarmite et réveillait les arômes du rata en y plongeant la baguette àe sa carabine.
La carte de ce frichti était digne des zouaves : si les affamés de la ligne avaient dû se contenter de Vordinaire sec, nous, grâces à notre industrie d'Africains, nous allions nous traiter en gourmets; nous allions fricoter aux dépens des Tartares comme nous avions déjà tant de fois fricoté aux dépens des Arabes.
C'est un Tartare à face carrée, au nez plat, aux yeux ronds et percés à une portée de pistolet l'un de Tautre, qui nous a prêté l'énorme dindon de ce rata. C'est encore un Tartare qui nous a cédé les œufs de cette omelette
friturcbble dans le couvercle de notre marmite; c'est toujours un Tartare qui, par-dessus le marché, a remplacé Teau du bidon par le vin de son crû/ Ah! Q ne s'agit que de savoir s'y prendre; disons plutôt, il ne s'agit que de savoir prendre pour bien vivre chez les Tartares I
Et Genty n'arrivait pas!
Enfin, vers deux heures, un certain brait se fait entendre du côté du factionnaire qui, couché à plat ventre, l'œil et l'oreille au guet, et le doigt sur la gâchette, surveille les approches de nos campements.
Nous distinguons dans l'obscurité le factionnaire qui se lève d'un bond, et nous écoutons, pleins d'anxiété, — prêts, en cas d'alerte, à nous élancer vers nos carabines en faisceaux.
Quel guignon! pensais-je, si l'ordre survenait de sonner le Garde à vousl le rappel et l'assemblée, juste au moment de faire frichti!
Heureusement un cri étouffé, ce cri bien connu de ralliement, arrive jusqu'à nous; nous respirons à l'aise; les Russes sont restés chez eux, et nous n'éprouvons plus qu'une vive curiosité en voyant deux individus qui, après avoir échangé le mot d'ordre avec la sentinelle, s'avancent vers notre feu.
— Enfin le voilà! servez chaud I
— Merci ! dit Genty d'im ton plein de gravité mystérieuse et en continuant la route sans même s'arrêter ; merci, les enfants; — à demain, si nous y sommes.
. Et il disparat avec son compagnon, un homme de six
pieds et gros en proportion. Quel était ce personnage muet^ ce nouveau camai*ade de Gcnty? Rien dans son costume ne pouvait nous renseigner sur son compte ; il était coiffé d'une espèce de casquette militaire et revêtu d'une longue capote brune. — Voilà son signalement.
Le frichti fut triste; en un quart d'heure^ marmite et bidon se vidèrent^ et nous rentrâmes sous nos tentes.
Le lendemain, après que le premier coup de canon de la bataille eut retenti, vers une heure de l'après-midi, les zouaves de la division Bosquet traversèrent l'Aima, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et de la mitraille de la ceinture à la tête; ils escaladèrent les pentes rapides que balayaient des avalanches de boulets 3 puis, arrives sur ,1e plateau que Menschikoff regardait comme inaccessible, ils se croisèrent les bras, en souriant de pitié devant cette armée russe, autrefois la terreur de TEurope, aujourd'hui fuyant vaincue et humiliée à jamais...
Je secouais alors sur la manche de ma veste Têxtréraité de mon clairon, pour en fau-e dégoutter l'eau qui s'y était amassée pendant une sonnerie d'aussi longue haleine, lorsque Genty, tout couvert de sang comme un . garçon d'abattoir, m'accosta et me dit :
— As- tu vu l'artillerie passer sur le pont?
— Mais oui-; et j'y vois encore déiiler des prolonges du train.
— Eh bien! ce fameux pont, on le disait miné; et le maréchal le croyait si bien, que jusqu'au milieu de la nuit l'artillerie avait reçu ordre de ne pas s'engager sur
son tablier. G'ëtait une ruse de MenschikoITpour ncutralisef la plupart de nos pièces de campagne; mais le personnage que tu as vu hier soir avec moi est venu dévoiler le mystère. On m'avait envoyé sonder la rivière, rôder . sur la rive droite, étudier le terrain et éventer les pièges que l'ennemi pouvait nous y avoir tendus. Ma reconnaissance accomplie, j'allais rentrer dans le gué, quand je vois sortir d'un fourré d'aunes un grand particulier qui m'interpelle, en me disant dans notre langue :
— Vous êtes Français?
— Je su& Français!
— Moi^ je suis Polonais I
— Soit'.
Mais voyant que, malgré afin titre de Polonais, Je voulais le ikenir à distance, et que ma carabine avec mon sabre-baionnette au bout allait servir de trait d'union entre nous deux, il ajoute :
— Je suis Polonais et colonel polonais; je ne veux plus servir la Russie; je veux servii» la France. — Conduisez-moi à votre général : voilà mon épée, que vous hii*reméltrez.
CT^tait bien parler; aussi, je pris l'épée et je lui dis de me suivie; — voilà pourquoi je suis passé devant ton frichti sans m'arrêter. J'avais cependant gi-and'faim, mais le service avant tout.
Pendant que nous cheminions, amis comme deux anciens, je le faisais causer, ce colonel polonais, sur monsieur Menschikofl', et il m'en disait de belles! Le hasard
lîO SOUVENIRS D'UN ZOUAVE
permit que je lui parlasse de ce pont qufi Ton croyait miné...
— Blague ! riposta-t-il, blague complète!
Arrivés au quartier général, je remis mon déserteur entre les mains d'im aide de camp du maréchal^ et je prévins l'aide de camp que le pont de TAlma jouissait d'une bonne santé.
11 paraîtrait que c'était vrai, puisque rartlUerie y a
Genty racontait ses aventures jpeç uw ton de simplicité tout à fait extraordinaire. 11 lui semblait très-naturel d'aller rôder ]a nuit sur la lisière d« eamp ennemi, de rencont^'er un colonel déserteur, de conduire ce colonel au quartier général, et de découvrir dans ses aye^. le moyen de gagner une bataille. Qui osera affirmer que la victoire aurait été jpour nous, malgré le courage hé^ roïque de nos soldats, si îiotre artiUerie n'avait pu traverser TAlma? •
Le surlencfemain, la vig^Ë^ce et la perspicacité de Genty sautèreiït encore une fois les armées. Nous étions en marche par delà le Belbec; nous traversions des contrées inconnues; à chaque instant nous pouvions tomber dans des embuscades, être cernés, mitraillés, que saisje? anéantis même ! ,
On venait de faire halte, vers midi, au fond d'un bois de haute futaie, et le général Bosquet nous avait accerdé deux heures pour faire ie eafé. Le feu de l'escouade de Genty n'était pas éloigné du nôtre; les hommes des deux
DEVANT SÉBASTOPOL Hl
gamelles fumMent une pipe et causaient des affaires du temps. Genty ne disait rien et paraissait soucieux; assis et adossé à un arbre^ il tenait ses yeux fixés sur on groupe d'officiers anglais quî^ non loin de nou9; entouraient respectueusement le lord manchot.
Tout à coup il se Ibre, arraehe sa carabine du faisceau et s'élance au pas gymnastique vers un Tartare qp\, ve* nant de quitter la halte anglaise^ s'était dirigé du côté du fourré et allait y disparaître. 11 y disparut en effet avant que Genty^ qui cependant transforma son pas gymnastique en course furibonde^ n'eût puTatteindre...
N^s ne savions ce que signifiait cette chasse, quand^ quelques minutes après^ le zouaye et le Tartai^ repa* raissqit. Le zouave a noué l'étofie de son ir&ban autour du col du TarÉkre^ ^t le traîne ainsi captif vers Tétatmajor anglais ; le Tartare pousse des cris d'angoisse^ et semble protester de son innocenee.
— De quoi est-il doue accusé? se deman'Se-t-on.
— Accusé de porter k. MensebikofT un Wcit détaillé des délibérations du conseil de guerre diè l'armée alliée ! rien que cela! t
Genty avait remarqué les allures suspectes *4e cet homme qui s'introduisait dans nos campements en nous appelant .ses libérateurs et en nous offrant à vil prix des denrées^ des volailles^ des fruits.
On le fouilla et on trouva dans une doublure de son vêtement une copie des ordf^s de marches que devaient exécuter les armées anglo-françaises.
in SOUVENIRS D'im ZOUAVE
Je vous laisse à penser si cette découverte était importante! Nos deux heures de halte furent prolongées. Le grand conseil de guerre s'assembla et chaque corps d'armée reçut de nouveaux ordres.
Restait ^ punir le faux Tartare^ qui n*était qu'un Grec travesti, et à découvrir le traître qui lui livrait ainsi les secrets du conseil. A Taide d'une confrontation d'écriture, on reconnut le coup|d)l$u C'était un tout jeune homme, un Letantin^ un de ces êtres qui naissent en Orient de parents chrétiens et servent de drogmans, d'interprètes entre la langue turque et les autres langues européennes. Lord Raglan l'avait admis dans le person- ^îiel de son secrétariat depuis uq. mois à peine. V On dit que ce jour-là «lême, et avant de se remettre en matche, lord Raglan fît fusOler ces d&ix. malheureux devant le front de bandière de l'armée ai^laise.
On arrête donc quelqi^fois des espions; j'ignore ce qu'ils deviennent quand ils tombent entre nos mains : je n'en ai jamais vu fusiller. Mais la justice des Anglais est plus expéditive, et l'on dit que lord Raglan en a déjà fait pendre plusieurs sans longue procédure. .
Je me suis souvent demandé par quel endroit les espioès pénétraient dans nos parallèles et dans nos campements.
De jour, c'est impossible; de nuit, c'est très-diflicile". De jour, il leur faudrait traverser nos postes avancés sans que les factionnaires remarquassent de quel côté ils viennent; de nuit, rien que leur présence en dehors
des campements et des tranchées donnerait réveil^ et leur incognito serait compromis. Je penip donc, et avec raison sans doute, qu'ils ont des intelligences dans Farmée turque, qui compte dans ses rangs bon nombre de Grecs.
Leur mission alors n'offre plus de si granils dangers. ' Ils vont et viennent de nuit très à leur aise, du moment où ils évitent la vigilance de nos postes avancés.
Ce n'est pas une accusation que je porte contre l'ai'mée turque. Dieu m'en préserve; il y a chez elle, et en majorité, de braves et loyaux soldats; mais chaque individualité n'est pas immatriculée avec autant de soin que chez nous, et des étrangers peuvent pi^endre la place du véritable soldat dans une compagnie, dans un bataillon, sans que le chef de corps s'en aperçoive immédiatement : tant d'hoinmes, tant de rations; voilà le seul procédé qu'on emploie pour constater le nombre d'hommes présents sous les drapeaux; et ce calcul est établi parles fournisseurs privilégiés du pacha commandant.
Les espions suivent encore une autre route, la route de mer.Us entrent comme passagers, comme négociants à Balaklava et à Kamiesh; de là ils visitent nos campements, nos ouvrages, nos parallèles, recueillent renseignements sm: renseignements, puis s'envolent par une belle nuit du côté de Sébastopol.
Les mesures les plus sévères ont été prises pour barrer le chemin à ces messieurs. 11 est maintenant défendu de circuler dans les ouvrages du siège sans être muni
d'une permission spéciale des généraux en chef, et cette permission ne^'accorde que difficilement.
Il ne se passe pas de jour qu'il n'y ait dans les tranchées quelques arrestations de suspects; arrestations sou- * Vent injustes et qui se terminent par l'élargissement du prétendu coupable qui a négligé de se munir d'une carte de passe^ ou qui espérait trouver et qui n'a pas trouvé^ ' sur le point des travaux qu'il visite, un officier de sa connaissance qui pût répondre pour lui en cas d'événement.
Pour en revenir au fourbi, je dois avouer que le zouave le pratique avec un incontestable talent, mais que le zéphiVy le joyeux, Y étoile de bazar, est le véritable maître du genre; — à lui la médaille d'or, la grande médaille d'honneur, comme on dit au palais de l'Industrie.
Le zépfair, brûle-tout au combat, se soigne au repos; l'armée en campagne manquerait de pain, de vêtements et de souliers, qu'il aurait encore des souliers, des vêtements et du pain à reveijdre.
L'hiver que nous venons de passer a été rude pour tous, excepté pour lui; son foyer ne s'éteignit jamais, sa marmite fut toujours pleine, et sa cambuse richement approvisionnée.
Ce n'est pas lui qui se serait contenté du riz au naturel, du bœuf salé, du quartier de lard, des fayots mari« times, du biscuit de campagne, du moka plus que blond, plus que clah:, et des liquides rafraîchissants de l'aqueduc et de la Tchemaïa; — non! nonl — Sans bourse délier, sans donner le mille pour cent aux banians de Ba-
lakkva^ saiis honorer les canlinières de sa pratique^ il a trouvé le moyen de changer Teau en vin, le moka blond en moka noir, le biscuit en pain tendre, les fayots en conserves Morel ou Masson, la viande salée en viande fraîche et le riz naturel en pilau succulent.
Zépbir ! la terre d'Afrique fut sa patrie ; ses bataillons étaient partout à la fois, au nord et au sud, à Test et à l'ouest; il est toujours agile, toujours pre&te, jamais endormi ; — joyeux ! il chante, il rit avant le combat, pendant le combat, après le combat ; il rase la fatigue, la maladie et la mort.
Étoile de bazar I ah! voilà le stigmate de honte qu'il voudrait cacher à tous les yeux sous un peu de gloire et beaucoup d'insouciai^îe; étoile de bazar! il porte,, sur ses boutons de zinc terni, une étoile qui remplace le numéro du régiment; — car il a perdu son régiment en vendant, en bazardant l'uniforme pour payer un instant de débauche.
On trouve de grands courages et de grandes intelligences parmi ces jeunes hommes que les conseils de guerre ont puni du boulet, et qui, leur temps de boulet expiré, font une espèce de noviciat de réhabilitation dans les bataillons d'Afrique, avant de rentrer dans un corps de l'armée ; malheureusement, la plupart de ces parias militaires, Icnn de s'amender, deviennent tout à fait criminels; — heureux ceux qui meurent à temps !
Nous n'avions qu'un bataillon des zéphirs en Crimée; on annonce que le général a demandé les bataillons res-
tés jusqu'alors en Afrique. Si cela est ^Tai, gare aux villages^ aux châteaux^ aux maisons de campagne^ aux fermes de la vallée de Baïdar et même des environs d'Aloupka et de Yallaî Ils dirigeront par là leurs aventureuses recherches, car depuis Old-Fort jusqu'au plateau de Kersonèsè^ nous avons tout inventorié sans rien laisser à la traîne.
Il sera peut-être donné au zéphir de reconnaître les positions de cette fameuse armée russe de l'intérieur que nous attendons depuis si longtemps, et qui n'ose descendre se mesurer avec nous.
Le zéphir aime le hon vin et sait s'en procurer. En octobre dernier, lors d'une halte de l'armée sur la rive gauche de la Katcha, le bataillon de zéphirs faisant partie de l'avant-garde campa, avec un de nos régiments de ligne et un régiment anglais, près d'un village tarlare nommé Jala^koi ou Alankoï, je ne sais plus au juste. Le seigneur de ce village, car il y en a encore des selgncui*s dans ce pays-là, habitait sur les hauteurs un magniQque château entouré de vignobles aussi beaux que nos vignobles bourguignons...
11 ne jugea pas à propos de rester chez lui pour nous faire les honneurs du logis et nous offrii* des rafraîchissements; mais, plein de foi dans le savoir-vivre du troupier français, il laissa en partant, sur la cheminée de son salon, une lettre adressée au commandant en chef. Dans cette letti*e, il priait le général de ne pas démolir son castel, et de respecter ses meubles, — un piano surtout
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qvà. appartenait à sa fille aimée^ — et il ajoutait qu'il faisait hommage à l'armée des fmits de son jardin^ des vo- IsûUes de^a basse-cour et des vins de sa cave. Les zéphirs trouvèrent celte lettre et la portèrent à son adresse.
Un quart d'heure après^ grand festival au château! Le piano d« mademoiselle s'écroule^ s'aplatit et disparait sous des torrents d'harmonie; — les meubles prennent l'air par la fenêtre; — le feu de joie s'allume dans la cour, — on tord le cou à la volaille de monsieur, on fait la cueillette dans le jardin de monsieur, on défonça les tonnes de la cave de monsieur, on nettoie enfin le château de fond en comble, et lorsque les clairons sonnent le départ, il ne reste plus rien d'intact dans cette somptueuse habitation, rien que les murailles de pierres de taille et la toiture.
Je me trompe; — un caveau n'avait pas été pillé, le vin n'en avait pas été bu... Seulement, quelques privilégiés du bataillon de zéphirs avaient décanté les meilleures qualités et les plus vieilles, sans que la ligne et les Aurais fussent admis au partage.
Calculez combien il a fallu de bouteilles de vins fins pour remplir les grands bidons d'escouade et les petits bidons d'un bataillon sur pied de guerre, ainsi que les tonnelets de la cantinière, et ajoutez au total les trois ou quatre bouteilles que chaque homme emporta dedans ou sur son sac, et vous saurez ce que contenait ce précieux caveau.
Ces farceurs de zéphirs, ces étoiles de bazar, avaient
imaginé un truc> une panique pour accaparer le bordeaux> le bourgogne^ le Champagne^ le tokay du boyard. Le choléra travaillait encore les Anglais^ et pendant la halte^ quelques malheureux en avaient été attaqués. Eh bieni ils firent courir le bruit que le boyard avait empoisonné le vin de son caveau^ et que les Anglais^ loin d'avoir le choléra^ s'étaient ^pipoisonnés en buvant de ces vins.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre le caveau en quarantaine; les zéphirseux sed§ absorbèrent les vins ûm, et pendant toute une semaine^ le bataillon mérita^ plus que jamais^ le nom de bataUlon des joyeux.
vn
Les enfants peidos.— Le caporal gouimand.^ Le faubourg.— Les radis et la salade.
Depuis que nos parallèles ont gagné du terrain^ et que nous ne sommes plus qu'à quelques mètres des défenses extérieures^ la compagnie des enfants perdus et des francs tireura a été licenciée.
L'espace manquait désormais. On a renvoyé les hommes à leurs corps respectifs^ en mentionnant sur le livret de chacun qu'il a fait paitie de cette héroïque phalange. — C'est un titre de noblesse militaire.
J*ai plusieurs fois^ pendant Thiver^ accompagné les enfants perdus. Ils acceptaient volontiers le concours des hommes de bonne Yolontë. On partait habituellement de Textrémité d'une tranchée où les sentinelles avaient reçu la consigne de nous laisser passer et rentrer. On choisissait une nuit bien noire et sans lune. La pluie ne nuisait pas à raffaire; au contraire^ elle assourdissait le bruit de nos mouvements et inspirait de la sécurité à l'ennemi.
Deux camarades formaient Tavant-garde ; ils ne s'avançaient pas de fronts ils se tenaient à quatre ou cinq pas de distance l'un derrière l'autre et un peu de côté^ inventoiiant le terrain^ flairant l'obscurité et guidant ainsi la troupe^ qui^ son officier en tête^ les suivait en rampant à plat ventre.
Les hommes^ ainsi prosternés^ faisaient gUsser leur (bsil sur le sol et le poussaient devant eux aussi loin que pouvait le leur permettre la longueur du bras^ puis remontaient à côté du fusil^ puis recommençaient ce même manège^ gagnant lentement du terrain^ toujours muets, comme d^s voleurs dans une maison habitée, toujours l'oreille au guet, toujours prêts à sauter sur la vedette ennemie qui découvrirait la bande.
Certes, le chat épiant le long des murailles les souris au sortir de leur trou, n'a pas de mouvements plus irapei*ceptiblement silencieux que l'enfant perdu rôdant la nuit aux alentours de Sébastopol.
tes deu? premlej:s éclai^eurs observent donc tout, in-
terrogent tout du regard, malgré Tobscurité; sondent Tespaee et surtout reniflent les Russes, qui ont un certain fumet caractéristique, et ils communiquent de temps en temps leurs observations à Fofficier qui commande l'expédition.
Une fois, nous avions pour mission, non pas de tuer les factionnaires russes que nous rencontrerions, mais seulement de reconnaître l'état dés travaux de défense sur un point en arrière du mamelon Vert.
Le lieutenant Brener nous commandait.
11 fallait relever la position de l'ennemi et rentrer dans nos parallèles sans lui donner l'éveil. Nous décrivîmes une grande courbe en allant, et rencontrâmes sur notre droite un monticule de terre, derrière lequel un gi'oupe de Russes se tenait en embuscade.
Tomber sur^ce groupe, l'étrangler en bloc, l'éveiltrer si mieux est, rien n'était plus facile. Mais alors nous donnions l'éveil, et le but de l'expédition était manqué.
Il fallut donc tourner le groupe de sang-froid et sans lui dire un mot, et nous glisser entre lui et le fossé où travaillaient les pionniers ennemis, visiter ce fossé, et* revenir chez nous sans avoir quelque peu engalné nos sabres dans leur peau!
La découverte d'une mine, en revenant, nous dédommagea de cette abstinence forcée.
Une autre fois, véritable fou que j'étais, je suivis un galant caporal qui espérait trouver, dans le faubourg de
DEVANT SÉBASTOPOL JSI
l'Arsenal^ quelque jolie fiUe grecque. J'avouerai que^ moi aussi^ j'en espérais autant de mon côté.
Nous y pénétrâmes sans grande peine par une brèche. Toutes les maisons étaient abandonnées^ dévalisées^ dévastées^ et quoique le grand air s'y renouvelât trèsfacilement^ puisqu'il ne restait pas un ca^au de vitres aux fenêtres^ elles étaient empestées par ime odeur particulière^ acre et repoussante^ un parfum de graisse rance qui nous prenait à la gorge et menaçait de nous donner une quinte de toux.
Fort heureusement que nous parvînmes à museler cette tofux^ sans quoi un bivouac^ 4ont les feux flamboyaient au bout de la rue^ nous fût tombé sur le dos.
Les jolies filles grecques ne parurent pâs^ mais nous nous en consolâmes en rapportant chacun un chargement de bois mort pour le foyer de notre tente.
Je ris encore de bon cœur en pensant avec quelle^célérité nous fagotâmes^ à Faide de nos petits couteaux à scie> une douzaine de chaises oubliées dans un salon.
n y avait là des buffets^ des bois de lits^ des meubles^ qui n'y restèrent pas longtemps, car dès la nuit suivante, les camarades, auxquels nous avions parlé de la découverte de cette forêt de nouvelle espèce, vinrent y débiter du bois de chaufifage; les vignes et leurs souches étaient consommées depuis longtemps, et le froid piquait toujours dur.
En allant du salon aux chaises dans une autre cham-
bre^ je sentis que je mettais le pied sur quelque chose de doux et de moelleux. C'était un tapis^ un tapis moquette.
— Voilà qui serait bon, pensai-je, pour neutraliser rhumidité du sol de notre tente.
— Qu'en dites-vous, caporal?
Le caporal, pour toute réponse, se mit à tailler, avec son sabre, un grand morceau carré du tapis; j'en fîs autant, et nous quittâmes le faubourg, chargés conune de véritables marchands porte-balle.
Une autre fois encore, au milieu du printemps, je retournai dans le faub3urg avec le même caporal, qui avait bien les idées les plus bizarres et les goûts les plus originaux qu'aucun homme ait jamais eus.
Ce soir-là, la fantaisie lui était venue de manger une salade, et il prétendait que nous trouverions des laitues pommées dans les jardinets attenants aux maisons du faubourg.
— Mais, malheureux! lui disais-je, où prendras-tu ton huile pour assaisonner tes laitues, sinon dans la fiole à huile du fourniment? Elle est bonne, l'huile de pied de bœuf! Et le vinaigre?
— Imbécile ! ropondit-il, j'ai invité à déjeuner le caporal-infirmier de la division, et il nous apportera de l'ambulance du vinaigre à l'intention d'un gargarisme et de l'huile d'olive poiu* faire du cérat.
Comme il y serait allé seul, à ce fourrage d*un nouveau genre, si j'avais refusé de l'accompagner, je voulus
me mettre à même de lui porter secours en cas d'accident, et je le suivis bien malgré moi.
Quelle folie de risquer ainsi sa liberté^ sa vie, pour satisfaire un caprice de femme grosse ! G*est maintenant , pauvre invalide que je suis, qu'il m'est donné de comprendre tout le danger de ces aventureuses et inutiles campagnes nocturnes.
Mais alors nous étions dans un état de surexcitation indéfinie; nous respirions de la poudre, au lieu de respirer de l'air.
Notre cœur battait la charge; nous redoutions î)lulôt un accroc à nos bardes qu'un accroc à notre peau, et nous étions prêts à nous endormir dans la mort, insouciants , comme si la diane devait nous réveiller le lendemain.
Nous partîmes donc vers neuf heures environ, et nous rentrâmes à trois heures sains et saufs, mais les mains vides.
Cet insuccès ne découragea pas mon caporal; au contraire.
Dès la nuit suivante, il voulut encore associer ma gourmandise à la sienne, mais je refusai net, et il s'en alla tout seul explorer un autre jardinet que, du poste du Clocheton, il avait reconnu verdoyant et rempli d'herbes folles.
Les graines tombées des plantes de l'an passé y avaient germé à foison, et il revint triomphant et chargé , non pas de salade, mais d'une magnifique botte de radis dont
il fît hommage au général des enfants perdus^ le lieutenant Brener.
Cette botte de radis eut beaucoup de succès au camp ; on supposa avec raison qu'il n'avait pas tout récolté , et on lui en demanda d'autres, payables au poids de Tor, si bien que, pendant plus d'une semaine, Tordinaire de quelques officiers s'augmenta de ces primeurs.
— Prends garde de récolter des prunes en cherchant des radis, lui disait-on; la mitraille et la fusillade de nuit ne sont pas toujours aveugles.
Mais lui n'écoutait rien, et ne pensait qu'à remplir son crapaud, cette petite bourse de cuir, cette providence que nous portons au cou comme on porte le scapulaire, et chaque fois qu'il n'était pas de garde, il s'en allait faire son périlleux métier de jardinier noctambule.
Un soir, en lui disant au revoir, je lui serrai la main plus fortement que d'habitude; un triste pressentiment me disait que nous ne nous retenions plus.
En effet, il partit et ne revint pas.
Est-il mort, est-il prisonnier? On l'ignore^
Les Russes ne se donnent pas la peine de réparer les murailles de ce faubourg, murailles que notre artillerie a décousues en maints endroits et percées de larges brèches par où pénétreraient de front des bataillons entiers.
Ils savent que cette position , que nous pourrions occuper à chaque instant, nous serait plutôt funeste qu'utile, car elle peut être foudroyée par les batteries de la
Quarantaine^ sitaées de l'autre côté de la rade, à quarante ou cinquante mètres de distance.
Ils n^y envoient des troupes que pendant la nuit ; ces troupes bivaquent sur les carrefours et se retirent dès le jour.
Aux premiers temps du siège, les excursions des enfants perdus, dans ce dédale de ruines, pouvaient nous être de quelque utilité et nous procurer des renseignements précieux sur les forces qu'y entretenaient les assiégés et sur leurs moyens de défense; mais depuis qu'ils en ont confié la garde aux batteries de Tdutre côté de la baie^ les dangers que Ton court en y pénétrant n'offrent plus aucun avantage, et nos sentinelles ont reçu Tordre d'arrêter au passage les aventuriers dftns le genre de mon caporal.
Que de braves y ont succombé sans profit et sans gloire!
Vers la fin de janvier, une vingtaine de nos tirailleurs y furent assaillis par une nuée de Cosaques ; huit tirailleurs seulement échappèrent à la mort.
vni
Les Anglais après Malakofif.— La tente-abri.— Le ménage.— Le tapis moquette. — Le tuyau de cheminée. — Blanc-Blanc— Les tambours lévriers. — Le bouc blanc du 23' fusiliers royaux de Galles. — Le rata de chameau.
Depuis mon départ^ on dit que les Anglais se sont maintenus pendant un jour entier dans le faubourg qui avoisine le port et la batterie des jardins. .
Ils y entrèrent lors de l'attaque du Redan et de la tour Malakoff; le 18 juin^ et en chassèrent les Russes^ qui leur disputèrent le terrain pas à pas^ transformant chaque maison en embuscade, chaque fenêtre en embrasure, et vendant cher Téphémère possession d'une position que nos alliés devaient évacuer quelques heures après la victoire.
Le combat fut fertile en épisodes terribles^
— Voilà pour toi, damné Anglais! hurla le prince SlrégnofF, qui, se Irouvani au détour d'une nie face à face avec lord O'Newil, lui enfonça son épée dans le ventre jusqu'à la garde.
— Merci ! riposta l'Irlandais, qui eut le temps de décharger son revolver droit dans la bouche encore entr'ouverte du Russe...
Et ils tombèrent morts tous deux, tous deux ayant eu sans doute pour dernier souvenir le souvenir de leur
amitié passée. Ce lord et ce prince s'étaient connus à Londres et à Paris avaot la guerre, et on les citait comme inséparables.
Les journaux racontent cent autres faits analogues.
Le combat terminé, nos alliés inventorièrent leur conquête.
La population civile n'avait eu que le temps de fuir dans la cité, laissante Isr merci des envahisseurs ses meubles, ses provisions, ses richesses, tout enfin, tout ce qu'elle possédait, et le pillage dura tant qu'il y eut quelque chose à piller.
Les 'highlanders s'installèrent dans la somptueuse habitation d'un officier général, et toastèrent à la gloire des armées alliées, avec le bordeaux d'Aloupka et le Champagne de Margarath, ces crus de la Crimée, déjà rivaux de nos vieux crus de« France.
Les glaces servirent de cible, les porcelaines de poupées de tir aux fusiliers royaux; les mélomanes exécutèrent le Godsave the Queen à grands coups de crosses sur le clavier des pianos; les meubles démembrés, déchiquetés, bottelés en fascines, alimentèrent un immense feu de la Saint-Jean, et quand l'heure de la retraite sonna, les ravageurs rentrèrent dans leurs lignes, les uns en robes de femmes, le shako orné de dentelles et de fieurs, les autres encore la poche garnie de bijoux et de monnaie, tous enfin rapportant, selon leurs caprices et leurs goûts, quelques reliques de cette grande journée de pillée!
Vous vous. souvenez que mon dernier tour de fourbi,
dans le faubourg de la Quarantame^me procura un assez bon fagot de chaises et un tapis moquette pour notre tente^ mais je ne tous ai pas dit encore ce que c'était que cette tente.
Elle ne ressemblait ni aux tentes d'Afrique que vous voyez dans les peintures de M. Horace Vernet^ ni aux tentes Taconnet de Satoi'y, ni à ces jolies tentes turques^ de forme conique et couleur veil de mer; c'était tout simplement une tenU-abri, un bonnet de police, un parapluie de toile à deux manches^ ûchés en terre au lieu d'être poi-tés à la main.
Avez-vous remarqué, sur le sac du troupier diun bataillon de guerre, un petit rouleau de toile grise et deux morceaux de bois dépouillés de leur écorce et ressemblant beaucoup aux fragments d'un manche à balai scié en deux parties? Eh bien, voilà tout le matériel du campement, — du campement à deux, entendons-nous.
Un troupier réunit les deux morceaux de bois à L'aide d'une douille en fer-blanc, et cela foime un bâton : — pilier numéro un de l'édifice.
Le camarade en fait autant : — pilier numéro ,deux.
Alors on réunit par des agrafes, qui y sont cousues à l'avance, ou à l'aide de boutons et de boutonnières, les morceaux de toile que chacun portait en rouleau sur son sac, et on les pose par leur milieu au-dessus des deux piliers; les extrémités s'en vont en pente jusqu'au sol; on les y retient à l'aide de piquets fourrages en route.
Mais les deux côtés sont ouverts. Alors on ferme l'un
d'eux toujours à Taided'agrares ou de boutons^ ou même d'un point de couture^ et l'autre est garni d'une portière mobile^ quanjd on a eu l'adresse de se procurer assez de toile pour fabriquer cette portière.
Voilà ce qu'on appelle la tente marabout. Asile trèscommode pour une nuit d'été.
On fait généralement honneur aux zouaves de Finvention de la tente-abri; je suis zouave^ mais je suis juste avant tout^ et je rends à César ce qui est à César; — cet honneur revient aux soldats du 17« léger. Les premiers de tous ils eurent l'idée^ dans les bivouacs des froides nuits d'Afrique, de découdre leurs sacs de campement et de s'en faire des abris, en les réunissant deux par deux avec des ficelles et en les soutenant par des bâtons.
Le général Bedeau, alors colonel, régularisa ce mode d'abri et le rendit réglementaire dans son régiment; — les autres corps suivirent l'exemple. •.
Ces petites tentes nous ont été très-utiles dans la guerre actuelle, où le. transport du matériel a offert des difficultés si nombreuses, que les tentes ordinaires, ainsi que les baraques en bois, ne sont arrivées devant Sébastopol que fort tard.
, L*armée anglaise n'en possédait pas, aussi a-t-elle mille fois plus soufi*ert que nous.
On les appelle marabouts, du nom de ces petits mausolées ras-terre, sépultures de santons vénérés, qu'on aperçoit çà et là sur les collines des pays musulmans. — On les nomme aussi bonnets de police, leur forme rap-
pelant assez cette coiffure que reprennent les corps d'élite.
On s'y réfugie à deux, à quatre, à six, à huit, selon que Ton a réuni plus ou moins de morceaux de toile et planté plus ou moins de bâtons. Parfois alors la tente unique forme un étroit couloir, et ne gagne d'espace qu'en longueur.
Mon camarade Fritcher et moi nous avions établi la nôtre pour nous deux seuls, à vingt pas en arrière du front de bandière du régiment, entre les cuisines des compagnies et le pavillon de la cantine.
Ce n'est pas pour me vanter, en ma qualité de zouave, mais je vous assure que tout ce que l'on a dit de l'esprit inventif et industrieux du zouave en campagne est encore au-dessous de la vérité.
Une tente-abri n'est que provisoire; on la dresse le soir, on la replie le matin, Qt si elle ne garantit pas tout à faît des rigueurs de la nuit, du moins voyaget-on facilement avec elle, et est-on toujours sûr de la reconstruire promptement au besoin.
Devant Sébaslopol, il nous a fallu chercher à transformer cet abri provisoire en abri permanent et solide, capable de résister aux vents violents, de supporter les neiges amoncelées, et de défier les torrents de pluie, no« pas pendant une seule nuit, une seule semaine, un seul mois; mais pendant tout un hiver; et nous y avons merveilleusement réussi.
Je cite ma tente comme modèle.
Deux canons de fusils russes, transversalement places
d'un bâton à l'autre, consolident Tédifice et maintien- . nent inflexible l'arête de la toiture ; nous avons entouré le dehors d'un bourrelet de terre glaise, afin que l'air et le vent ne soulèvent pas en arcades le bord inférieur de la tente, compris entre les piquets qui le rattachent au sol et le sol même ; puis, au bas de ce bourrelet, nous avons établi, avec de vieilles tuiles et de vieilles briques ramassées dans les iniines des fermes du plateau, une rigole ou canal d'écoulement pour recevoir la pluie glissant sur le talus de la toile.
Voilà pom- le dehors.
Au dedans, le sol est creusé d'un tiers de mètre environ de profondeur, et un rebord de teiTe, une espèce d'estrade ou d'étagère d'un tiers de mètre aussi de largeur, règne tout autour : c'est là que le- ménage est déposé : — le sac, le bidon, la gamelle, les brosses, 1^ fiole à huile, les provisions, la ration du jour, tout enfin, tout le bataclan du soldat en campagne.
C'est là aussi que nous nous asseyons quand nous sommes las d'être couchés.
Le foyer s'allume dans une échancrure de cette estrade, avec un lit de briques pour aire, des briques encore pour lambris et une pierre de taille pour manteau de cheminée, et la fumée s'échappe par un trou creusé en coude, lequel trou passe sous l'estrade et sous le bourrelet, et s'ouvre au dehors dans un tuyau de tôle planté là comme une borne.
Ce tuyau de tôle, que nous avions guigné au sommet
d'une maison du faubourgs mon camarade Fritcher est allé le dénicher une belle nuit^ et il porte en bosselures les traces de trois on quatre balles que lui envoyèrent les sentinelles russes qui prirent réveil à son passage.
A Tun des bâtons-piliers est accroché le Saint-Gobain^ ce petit miroir rond comme une tabatière de zinc^ où le matin nous regardons avec orgueil si la poudre ne noircit pas encore notre physique de guerrier français; àTautre bâton^ un fil de fer est agencé ptfur servir de bougeoir aux stéariques achetées deux francs pièce à Balaldava^ en rhonneuj de l'ami qui vient passer la veillée avec nous.
Le sol de notre réduit resta longtemps parqueté d'une couche de terre glaise^ que j'avais cloutée avec de petits cailloux ronds.
Nous dormions là-dessus^ enveloppés de nos couvertures, et préférant cette dure couchette, toujours propre, aux litières d'herbes qui se desséchaient bien vite et s'en allaient en poussière; et quelle fête! quel bonheur ! queUes délices! quand le tapis- moquette vint embellir ce réduit.
Tout le régiment nous porta envie; on ne parlait que de notre tapis, et des richards d'officiers nous en offrirent son pesant d'or.
J'y faisais de trop beaux rêves pour jamais penser à le vendre!
Telle fut notre demeure, à moi et à mon camarade Fritcher, depuis novembre jusqu'en mars.
On rappelait dans le camp le boudoir des clairons, et
on le reconnaissait de loin^ au milieu des autres^ non pas aux clairons suspendus" au faisceau de nos fusils^ mais au Toisinage de cet orgueilleux tuyau de cheminée^ qui^ aux jours de repos, s*empanachait d'une jolie petite fumée légère et bleuâtre.
Ce boudoir était bien étroit, bien resserré pour nous deux, et cependant il y avait toujours assez de place pour y recevoir un ami.
Que dis-je! cet ami y habitait même constamment, et je ne sais commenjt j'ai pu oublier jusqu'ici de vous dire que notre ami Blanc-Blanc, un ancien d'Afrique, un vieux zouave, y partageait avec nous l'ordinaire du camp.
Pauvre Blanc-Blanc I qu'es-tu devenu? Celui qui m'a remplacé auprès de mon camarade Fritchçr t'aime-t-il comme je t'aimais ?
Partage-t-il mec toi ses joies et ses bonnes aubaines comme je les partageais? A-t-il toujours des caresses pour répondre à tes caresses?
Maudit soit-il, s'il n*a pas éloigné de toi les privations et les misères inévitables de la vie des camps!
Ah ! quelle vieille paire d'amis nous faisions, Blanc- Blanc et moi, depuis plus de quatre années ! Quand je reçus l'ordre de quitter l'Afrique, il voulut me suivre, n serait mort de chagrin à Stora en n'y revoyant plus ses chers zouaves !
Heureusement que l'intendance lui accorda passage sur le navire qui emportait le régiment; et de Gallipoli à Andrinople, d'Andrinople à Varna, de Varna à Man-
galia, de Mangalia à Kustendji, de Kustendji d'abord, puis de Vieux-Fort à FAlma, de TAlma au Belbek et du Belbek aux parallèles, il a fièrement marché le train de nos sonneries, tantôt quêteur en avant-garde, tantôt battant les halliers sur nos ailes, tantôt aussi, aux hem*es de grande chaleur, se réfugiant dans mon ombre ou dans celle de mon camarade Fritcher.
Les régiments, les brigades, les divisions de notre corps d'armée le connaissaient, et lui aussi les connaissait, et savait si bien distinguer un zouave d'avec tout autre troupier, que .sa fure\^ s'exaltait jusqu'à la rage et qu'il entamait à belles dents les mollets du soldat étranger à notre corps qui eût osé venir flâner seul dans nos campements.
Blanc-Blanc, d'où venait-il?
Oùétait-Uné? - •
Gomment s'était-il livré, corps et âme, aux zouaves . depuis son.bas âge ?
Je l'ignore, et nous l'ignorons tous au corps.
Ainsi que ces jeunes chiens qui quittent leur maître pour suivre le premier venu, il nous avait suivis sans doute un jour que nous sortions de Constantine, d'Alger ou d'Oran, et que la voix des clairons lui chatouillait l'ouïe plus agréablement que les sifflets de son éleveur; puis, une fois l'étape parcourue, nous n'avions pas eu la barbarie de le renvoyer au loin à coups de pieds, et un tesson de biscuits nous avait acquis sa reconnaissance étemelle.
DEVANT SÉBASTÔPOL 145
Ce nom de Bkvm-Bianc lui venait de ce que sa robe éCait d'un noir entièrement noir, et sans la plus petite tache d'une autre couleur.
Quant à sa race, son espèce, son genre, sa variété, il est impossible de la déterminer.
Ses aïeux s'étaient croisés, mésalliés tant et tant de fois, du côté paternel aussi bien que du côté maternel, que son individualité,' chef-d'œuvre d'éclectisme, devait être forcément innominée. %
Il avait donc gardé une parcelle des défauts, dUs qualités, des allures et des formes de chacun de ses ancêtres.
Cependant, si l'on pouvait appliquer au moral des animaux, comme à leur physique, la qualineation de pur Sang, Blanc-Blanc, hideux de formes et repoussant d'aspect, Blanc-Blanc serait, comme intelligence, im extraordinaire, un admirable pur sang.
Au commencement du siège, il nous suivait, moi ou mon camarade Fritcher, chaque fois que nous étions de tranchée.
Depuis que l'on a proscrit les chats, les singes et les chiens des tranchées, et que les ménageries ambulantes demeurent au camp. Blanc -Blanc monte la garde devait notre tente quand nous sommes dehors, et n'agite joyeusement sa queue, ne s'exclame avec de petits aboiements à moitié étouffés de satisfaction, que lorsqu'il nous aperçoit, — moi et mon camarade Fritcher, — revenir sains et saufs, après vingt-quatre heiu-es de trimchée.
Un jour, Fritcher, qui n'était pas de service, s'aperçut que j'avais oublié ma blague à tabac.
Il l'attacha au cou de Blanc-Blanc, et Blanc-Bknc me rapporta, en trottinant, à la maison du Clocheton, où j'étais alors de planton près de notre colonel.
Les journaux de Paris ont beaucoup parlé des singes et des chats des zouaves, et les dessinateurs de YllltùstrcUion nous montrent tantôt un franc tireur en embuscade avec un singe, qui perche sur son dos et se gratte le museau ou les fesses; tantôt un zouave faisant le coup de fusU, tandis qu'un chat, accroupi sur son sac, lève au ciel sa tête placide, en ayant l'air de se chauffer devant le feu!
C'est de la fantaisie, tout cela; d'abord, et je vous l'ai déjà dit, on ne va pas au feu avec son sac; on laisse le ménage dans la tente.
Et puis, s'il y a des singes au camp, ils sont en trèspetit nombre, et je n'en ai jamais vu, je n'en ai jamais ^entendu parler.
Quant aux chats, ils foisonnent, mais quittent rarement les environs des cuisines et des cantines.
Os étaient là avant nous; ils sont nés dans les maisons, dans les fermes que nous avons dévastées : ils représentent près de nous les anciens propriétaires qui ont fui, et nous vivons ensemble en très-bonne intelligence, mais c'est tout.
D'innombrables chiens de Balaklava, de Sébastopol et même des villes de l'intérieur, attirés par les charognes
des animaux morts cêt hiver^ spnt venus vagabonder dans nos camps^ aussi nombreux que^dans les villes turques.
De temps en temps on les proscrit^ mais ils reviennent encore plus nombreux et plus affamés.
Quelques officiers anglais possèdent des chiens de haute race, — splendid dogs, — comme ils les appellent, mais stupides animaux s'il en fut jamais. — Blanc-Blanc avait une haine instinctive contre ces bêtes de luxe, et ne perdait jamais une occasion de goûter à leur poil toujours aristocratiquement lustré. Pour lui, l'entente cordiale n'était qu^une lettre morte.
11 paraîtrait que la peau du chien lévrier est excellente pour les tambours. Elle se prête admirablement à la forme circulaire de la caisse, les baguettes rebondissent magiquement sur eUé, comme sur un marbre élastique et sonore. C'est ce qui eiplique la dispai'ition de plusieurs . de ces quadmpèdes, que les généraux anglais firent réclamer dans uQs camps par des affiches et à son de caisse. M. le général Catkart promettait dix livres sterling à celui qui lui rapporterait son lévrier absent depuis dix jours.
— Si j'avais soupçonné les deux cent cinquante francs de récompense, j'aurais pris la pelure d'un autre chien pour remplacer ma vieille peau, me disait le tambour qui annonçait les promesses du général anglais en battant précisément la caisse sur la peau du chien réclamé. Mais l'individu le plus curieux de toute la ménagerie
anglo-française^ ce n'était pas un dog, c'était un grand bouc^ blane comme neige, présent de sa Très^Gracieuse Majesté la reine Victoria au 23® fusiliers royaux de Galles. .
Quand nous quittâmes le camp de Boulair pour gagner la Bulgarie par terre, j'ai vu ce vénérable barbu fournir vingt, et un jours d'étapes sans fatigue apparente. Toujours à vingt pas «n avant du régiment, il s'avançait fîer et majestueux, et semblait vouloir ccmimander à tous le respect de sa personne, en sa qualité de représentant d'une tête couronnée.
Embarqué le premier à Kalamita, il débarqua le premier à Old-Fort, fut cité à Tordre du jour de l'armée (anglaise) pour le sang-froid et l'impassibilité qu'il montra à l'^ma^ en suf^ortant sans broncher, à la tête des fusiliers royaux, les charges et les chocs réitérés d'une division russe, et, à ce que prét*end le Moming Adver- User, un journal de Londres, lord Raglan a demandé pour lui la médaille de l'Aima au ministre de la guerre, à lord Panmure, ou plutôt lord Paindur, comme nous disions en rasant les Anglais.
Tandis que nos alliés, aux plus mauvais jours de l'hiver, n'avaient ni baraques, ni tentes, ni abri, ni rien enfin pour se prémunir contre le vent, la pluie, le froid et ia neige, le bouc royal, lui, occupait un chalet bien clos, dormait sur une épaisse litière de paille dorée, buvait de la neige attiédie, et broutait les meilleurs foins expédiés d'Angleterre.
DEVANT SÉOASTOPOL 1*9
Il engraissait^ le noble animal^ mais le factionnaire à la porte de son ëtable maigrissait.
Néant des choses humaines ! Un matin^ on trouva le bouc endormi sous le râtelier encore chargé de foin^ et dormant du sommeil de Téternitë.
Le S3« fusiliers royaux de Galles fut vivement af^cté de la mort de ce compagnon à barbe blanche. ^ On lui rendit les honneurs militaires et on Fenterra sur l*ub(Utoir, sur ce plateau de sinistre mémoire^ où périt^ à ta journée d'Inkermann^ Félite de la cavalerie anglaise.
Mais de quoi était-il mort, le vénérable bouc? De froid? Impossible 1 il était trop douillettement installé.
De faim? Mais il recevait du fourrage à volonté, -r Sa crèche, remplie le soir, était encore à moitié pleine le matin du décès.
De^ maladie? Mais le vétérinaire, faisant la veille sa ronde, lui avait tiré la barbe en riant et en le félicitant sur sa robuste santé.
De quoi donc, enfin? De poison, ou d'apoplexie foudroyante? Non, pas d'apoplexie, mais de poison. — Oui, de poison, et personne «ne soupçonna le crime, car le mobile devait en rester longtemps inconnu.
Vous souvient-il de ce grand soldat de la légion étrangère qui nous expliquait, sur la Lady Jocelyn^ par quel procédé la légion renouvelait ses chaussures? Vous sefsvient-il aussi qu'il paradait vêtu d'une peau de bique d'une entière blancheur, confortable et splendide'Vêtemeot, avec lequel il défiait de jour et de nuit le froid.
rhumidité et la pluie? Eh bien! ce même aventurier *npus a dévoilé les causes de la mort mystérieuse du bouc blanc.
Gilblas^ soldat^ n'eût pas mieux travaillé.
— Qu'est devenu ce paletot en peau de bique blanche^ qui vous faisait tant r^embler à im courrier d'ambassade russe^ pendant notre traversée^ de Kamiesh à Constantinople ? lui demanda-t-on dans notre cercle, de fumeurs.
— C'était une peau de bouc, répondit-il, et je l'ai ^ rendue à l'un de ses premiers propriétaires.
— Vous nous avez dit cependant que vous aviez fabriqué vous-même ce vêtement.
— C'est vrai; mais la matière première ne m'appartenait pas.
— 11 y a (iu fourbi là-dessous, camarade, insinuai-je. ^ Et un fameux "encore, répliqua-t-il, un fourbi où
John Bull a tenu les emplois de financier et de fournisseur.
— Racontez-nous donc l'histoire.
— Vous n'y croirjez pas, et cependant rien n'est plus vrai. La scène s'est jouée fin décembre, alors que le besoin d'un vêtement chaud se faisait sentir dans toute l'armée, et que nous attendions avec une si grande impatience les houppelandes en peau de mouton de la mère patrie. Nous aurions pu d)krocher les capotes moscovites comme nous décrochions des bottes en cuir de Russie. Mais chacun de nous préférait congeler dans son maigre
uniforme plutôt que de s'emmaillotter dans les dépouilles de ces bêtes puantes. Passe pour ks bottes. — Nous opposions des parfums similaires à leurs parfums. Mais nous couvrir le dos^ la poitrine et les bras de vêtements imprégnés de la sueur de moujick, salir nos mains à leur contact et martyriser notre odorat^ en les flairant sans cesse malgré noùsî •
N'est-ce pas, camarades, qu'aucun de vous n'eût osé s'aflUbler d'une capote russe?
— Oh ! jamais, jamais.
— Genty seul l'a osé!
— Et cependant, nous avions grand froid, aussi froid qu'au Spitzberg.
La légion était campée non loin du 23« fusiliers de CTalles. — Mon camarade de tente me dit une fois , en voyant sortir de son étable le bouc blanc du 23« :
— Que l'on ^rait chaudement à l'aise, vêtu comme ce noble animal !
— La tenue ne serait pas réglementaire,, mais confortable. .
— C'est à quoi je pensais en voyant cette fourrure si épaisse et si soyeuse.
— L'idée est bonne et juste; mais, hélas! ce n'est qu'une idée.
— Une idée, c'est tout!
— Je ne m'en aperçois pas; il est difficile de se réchauffer avec une idée.
— Rien de plus facile^ au contraire^ il ne s'agit que de la œeitte en action. ^
^- Masiy tu voudrais nous faire prendre la place du bouc?
^ Mais oui.
— • Dans son étalée?
— Eh non ! dans sa propre peau.
— Je ne comprends pas.;.
— Comment! tu ne comprends pas qu'une houppelande fabriquée avec la dépouille du favori royal des fusiliers nous garantirait des rigueurs de la saison?
— Oh! cela, je le comprends très-bien; mais je ne vois pas où tu trouveras fabriquée celte houppelande.
-— Eh! parbleu, je la trouverai où elle se trouve maintenant ; là, sous nos yeux, ne le vois-tu pas, le bouc?
— Je le vois, mais il est vivant.
— Eh bien î il faut qu'il meure.-
— Et puis après?
— Après? N'étais-tu pas tailleur avant que d'être ^soldat?
— Oui.
— Et moi j'étais tanneur, comprends-tu maintenant? Je comprenais...
Et tout en riant, tout en causant d'un iJrbjet qut'ntms avait d'abord paru stupide et impossible à réaliser, nous en arrivâmes à conspirer la mort du favori des fusiliers, et à mettre en commun nos industries de tailleur et de tanneur pour réussir, quitte ensuite à jouer eu un cent
DEVANT SÉBA^TOPOL 153
de piquet à qui appartiendrait le paletot une fois confectioflué; car il n'y avait de fourrure que pour en fabriquer un seul. Il fut convenu que, chacun de notre côté^ nous travaillerions à mériter la confiance du cornac du bouc, et que celui qui appppocherait le premier de l'animal condamné s'ingénierait à lui faire tourner de l'œil subitement, sans éveiller aucun soupçon.
J'arrivai le premier à yintimité du cornac, grâce à quelque^ mots d'anglais que je jaspim assez agréablement, et au frenchmilk de notre cantinière. Ces messieurs les Anglais ont la politesse d'appeler ainsi : lait français, notre brandy, notre cognac, notre tordboyaux, notre fUren-qimtre, et ils l'aiment beaucoup, ce lait français! .
Je ruminais donc par quel procédé je pourrais mener notre entreprise à bonne fin. J'avais mes grandes entrées au bercail et j'y demeurais souvent seul avec la victime, mais j'hésMais sur le choix du genre de mort. Je flottais entre la saignée à blanc, la strangulation et l'empoisonnement.
La saignée à blanc n'était guère possible, k plaie qui en résulterait pouvait me trahir. La strangulation réush sirait jpeut-être ; mais il fallait qu'elle parût accidentelle et camée par un empêtrement de. la longe qni< retenait l'animal à sa crèche. C'était dangereux.
Restait l'empoisonnement.
Ce dernier crime me sourit.. Je savais que les Aidais professent un si grand respect pour l'envdoppe charnelle
de ceux qui ne sont plue, que jaftnais ils ne pratiquent d'autopsie. Je n'avais donc pas à redouter la découverte du pcHSon ; mais où me procurer du poison ? J'en parlais à mon tanneur, qui me reprochait mes lenteurs involontaires. ;-,;•
— Eh bien ! où en sonmies-nous?
— Toujours au même point.
— Je te croyais dans les b<Jnnes grâces du berger.
— J'y suis en effet, je donne souvent un coup île main au pansage, je reste seul et à volonté dans Tétable^ J'y demeure autant de temps qu'il me j)laît, sous prétexte de me réchauffer; bref, la bête, 1^ fusilier et moi, nous faisons un trio d'inséparables.
— C'est un grand pjis de fait ; que décides-tu maintenant?
— : Je suis décidé à empoisonner le bouc.
— Bravo ! L'emploi du poison peut seul^nous gafantir. que la cause de sa mort restera inconnue.
— J'ai calculé cette chance, mais je ne sais quel poison employer et comment me procurer ce poison.
— Ah I si nous étions au printemps, répliqua-t-il, il ne faudrait qu'une bonne brassée de trèfle vert, ou de jarousse fraîche ! Ce serait même très-honnête de ijotre part, car il mourrait en faisant un derïiier repas succulent. ' , , .
— Si nous étions au printemps, nous laisserions ce pauvre bouc dans sa peau.
— Parbleu ! s'écria-t-il tout à coup, après un long in-
stant de silence mutuel : Tai le truc! je tiens le truc I
— Quel truc? ^
— Tu sais que j'ai rempli les fonctions d'infirmier à Gallipoli pendant le choléra...
— Oui.
~ Je m'entends à manier certaines armes de Finfirmerie. .Peux-tu^ ce soir^ conduire le fusilier anglais à noire cantine^ et Fy retenir pendant une heure ?
— Oui, pendant deux, pendant trois, et toute la nuit, s'il le faut.
— Peux-tu, en même temps, faire en sorte que la porte de rétable soit ouverte, ou bien, si elle était fermée, peux-tu me procurer la def ?
— Oui. Le fusilier, quand il sort, ferme la porte à clef, mais n'emporte jamais la clef avec lui; il la suspend et la reprend à un clou en dedans de la cabane, en passant la main par un trou percé en chatière, à gauche de la porte, et en haut, sous le rebord du toit qui s'avance.
— Fort bien. Alors, charge-toi du fusilier pour ce soir, et prépare-toi à tanner le cuir du susdit bouc.
J'obéis au camarade. Le fidèle berger passa la soirée avec moi dans une cantine, et ne rentra que vers minuit à rétable, encore n'y rentra-t-il qu'à l'aide de mon bras, tant le lait français lui avait paru doux à lamper.
Que se passa-t-il dans l'étable pendant ces longues heures d'absence ? Vous allez le savoir; mais la catastrophe est restée, pour les Anglais, enveloppée du plus profond mystère. Ils croient encore qu'il a plu au Créateur
de toutes choses de rappeler à loi ce royal animal.
Le lendemain matin^ comme le front de baadière du 2^"" iusiliers n'était qu'à une très-petite distanèe du nôtre, et que Tétable du bouc, la seule cabane en bois des environs, était bâtie de notre côté, nous aperçûmes une foule nombreuse de soldats groupés devant la porte, gesticulant, bavardant, criant, mais ne riant guère.
Nous nous approchâmes en curieux, et im soldat nous dit e'n anglais :
— Il est mort !
— Mort ! Et qui donc ? Lord Raglan ?
— Eh,- non ! le bouo<le la reine !
Nous nous dissimulâmes, le camarade et moi, crainte d'éveiller des soupçons en manifestant tr(^ de sympathie pour le deuil du 23«. Heureusement, notre tour de garde de tranchée arrivait -ce jour*là ; et, le lendemain, nous ne rentrâmes dans notre tente qu'après Ja cérémonie des funérailles.
Le défunt reposait sur le plateau d'Inkermann,. dans ce champ de carnage si bien nommé r abattoir où reposaient déjà tant de braves du 23*". H ne nous restait plus qu'à le déterrer, à le dépouiller, à lui tanner le Guir> et à y tailler un paletot sur le patron de notre échine.
Tout cela s'âxécuta sans encombre.
A dix heures du soir, par une obscurité des plus: foncées, Valeotm, c'est le nom.de laon/ camarade, Valentm et moi, armés d'une pioche. et d'une pelle empruntées en passant au dépôt des outils du génie> nousprefanions
DEVANT SÊBASTOPOL 157
ia tombe du royal défunt. Nous ne redoutions pas une surprise; ces parages^ dans Tétat actuel du siége^ n'étaient fréquentés que de jour, aussi procédâmes-nous tranquillement au déblayement de la fosse.
Us manquaient de bois^ les malheureux Anglais^ de bois pour se chauffer et pour faire la soupe^ et ils en avaient trouvé pout menuiser un cercueil !... D'un coup de pioche j'en fis sauter le couvercle; nous descendîmes dans la fosse^ moi à une extrémité^ et Valentin à l'autre. Valentin m'éclairait avec un tronçon de bougie^ tandis que d'un long coup de ftnt/Î5 j'éventrais la charogne susdite.
J'eus bien vite enlevé la peau en sacrifiant les membres et la tête, et j'allais sauter hors du trou, quand Valentin me fit observer que nous ne ferions pas mal d'emporter en même temps le cercueil, car notre provision de bois tirait à sa fin. L'avis méritait d'être suivi. Je chavirai donc le meuble et le fis passer à Valentin, qui le mit lestement en botte, tandis que je rejetais la terre sur les chairs nues du ci-devant favori des fusiliers.
Puis, nous reprîmes le chemin Je notre campement, Valentin son fagot sur l'épaule, moi la peau sur le bras.
Vous devez bien penser qu'une fois la partie la plus scabreuse de notre entreprise heureusement exécutée, il ne fut pas difficile à un tanneur et à un tailleur de mener le tout à bonne fin ; aussi, huit jours après l'exhumation, la peau était séchée, préparée et souple comme un gant; Valentin la tranr formait en pelisse, et nous battions un
Tieux jeu de cartes dégraissées au beurre^ pour décider qui de nous deux en enrichirait sa garde-robe.
Je fis quatre-\ingt-dix du premier coup^ et devins riieureux propriétaire de ce magnifique yêtement que vous avez admiré sur mon dos à bord de la Lady Jocelyn. Quand Valentin était de faction^ je le lui4)rêtais de bonne grâce. Mais tant que je demeurai au camp^ j'eus soin^e le porter le poil en dedans. Le souvenir du bouc n'était pas tellement éloigné qu'on ne pût reconnaître son pelage blanc^ et Dieu sait ce qu'il en serait advenu^ si le 23* fusiliers royaux de Galles eût eu vent de notre sacrilège !
Le fidèle berger^ accusé de négligence^ perdit les bonnes grâces de son colonel; an l'expulsa de Tétable qu'il occupait si chaudement pendant les nuits d'hiver. On le renvoya à sa compagnie : mais il n'encourut pas d'autre punition^ grâce aux conclusions scientifiques d'un vétérinaire en chef qui fit mourir le bouc d'une congestion cérébrale.
Quelle belle chose que la science humaine^ qui voit tout, qui sait tout, et découvre dans le cerveau ce que Valentin a introduit dans le ventre! Car, il faut l'avouer, Valentin avait clystérisé le bouc à l'aide d'une seringue eaipruntée à l'ambulance, et chargée de je ne sais plus quel acide ! L'expédient était cruel, mais que Dieu nous k pardonne en faveur des circonstances atténuantes... le bouc était anglais, et nous avions si grand froid !
Je n'ai mis sa blanche toison au grand jour qu'en
quittant Ramiesh pour Gonstanthiople. Vous Tavez vue. La brise de mer soulevait par risettes ses longs poils, et Je jouissais de sa chaude imperméabilité en me promenant sur le tillac de la Lady Jocelyn, quand cm officier anglais, et précisément un major du 23*^ fusiliers royaux de Galles, vint à moi, et me dit en contemplant mon paletot aTec beaucoup d'attention ;
— Very fine ! very fine ! ' #
— Fumé ! pensai-je, je suis fumé ! Il reconnaît la pelure!
Mais, décidé à mentir à mort, je répliquai froidemen t en continuant ma piromenade :
— Yes, milord.
— Aho I beautiful vestmenti
— Yes, milord.
Et je marchais toujours, et lui me suivait toujours, et disait :
^- C'était comme la couverture de John Bouc du régiment à moi.
— Yes, milord. Ah! ça se gâte, et comment se tirer de là? pensai-je.
— Vous vouloir vendre à moi le vestment viogt livres sterling?
— Yes, milord, répondis-je d'abord machinalement.
Mais quand je le vis prendre dans sa poche un portefeuille, rouvrir et y choisir un papier où se lisaient en grosses lettres ces mots : Twenty pounds! le sang-froid et l'aplomb me reviment. Je compris que le major ne
recoimaîssait pas ma victime^ mais qu'exalté par un pieux souvenir, il voulait acquérir ce qui pouvait lui rappeler le don perdu de Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria.
Aussi, le prenant au mot, je me dépouillai de la peau de bique, et l'échangeai inunédiatement contre ce billet de cinq cents balles,
Lé^rintemps revenu, je craignais désormais beaucoup moins le froid que le manque d'argent, et j'obéissais ainsi aux décrets de la Providence, qui permettait que les reliques du bouc retournassent aux mains de ses premiers possesseurs.
On traitera cette histoire du bouc blanc ie conte fait à plaisir; rien n'est plus vrai cependant, et dans la forme et dans le fond. Pas un détail n'est erroné : le bouc a existé, il est mort, il a été enterré, exhumé, et sa dépouille a été réellement transformée en paletot d'hiver, et revendue ensuite à un officier supérieur du mêine régiment, qui n'en fit l'acquisition que parce que le pelage, d'une blancheur argentée, lui rappelait celui du royal barbu.
J'affirme aussi que de beaux lévriers anglais ont été étranglés, et é ventres, et dépouillés de leur peau, qui servit à renouveler la peau usée de certains tambours de la ligne ; des faits analoguer se sont passés à Eupatoria.
Vous savez qu'après notre débarquement et notre marche sur l'Aima, on conlia la garde d'Eupatoria à un détachement d'infanteiie de marine. L'intendant' mili-
taire^ en prévision des besoins futurs de Tarmée, constata alors qu'un assez grand nombre de chameaux et ^arabas (chariots) étaient disséminés dans les écuries et dans les cours des maisons de la vieille cité tartare. Au mois de mars^ on voulut mettre en réquisition ce matériel et ces bétes de somme^ qui appartenaient aux habitants; mais tout avait disparu : plus de chariots^ plus de chameaux^ et cependant on avait compté une centaine de chameaux et autant de charrettes. Qu'étaient-ils devenus? comment expliquer leur disparition? Les sentinelles interrogées affirmèrent que depuis le commencement de roccupatitn^ pas un attelage n'avait quitté la place; enfin^ après de minutieuses investigations^ on pairint à découvrir que, pendant les jours de pénurie de cet hiver, les Tartares avaient utilisé leurs chameaux en ratas et en biftecks^ ce que voyant^ les Turcs pensèrent avec raison que les Tartares^ privés de leurs chameaux, n'auraient plus besoin de leurs chariots, et ils transformèrent les chariots en cotterets pour faire bouiU lir la marmite et adoucir les rigueurs de la saison.
Entre nous soit dit, les Turcs et les Tartares n'étaient pour rien dans cette consommation clandestine, et l'intendance ferma les yeux pour ne pas être obligée de punir les véritables coupables appartenant aux troupes anglo-françaises de. la garnison.
Sébastopol, que nous ne pouvons parvenir à affamer, s'approvisionne à peu près par le même procédé; chaque jour, d'immenses envois de charrettes attelées de
bœufs €t chargées de munitions y pénètrent par le côte du nord : nous voyions parfois des hauteurs du Clocheton déûler ces immenses caravanes ; les Russes emmagasinent ensuite les denrées du convoi, dépècent les charrettes et abattent les Lœufs.
Ce procédé n'est pas économique; mais, dans les circonstances où se trouve la ville assiégée, il est simple et ratioanel.
Convalescence.— Les blessés de Malakoif.— L'ami Berthier.— Une nuit SOT le champ de bataille. — Les blessés prisonnieis.
Le séjour de l'hôpital commençait à me déplaire. Tous les cinq jours, des convalescents partaient pour France, et mon tour n'arrivait pas encore. Sœur Prudence, maintenant que j'étais presque rétabli, me négligeait ; je ne la voyais plus que le matin et aux heures de prières : elle passait son temps près des martyrs nouveaux venus. Mais, si je regrettais seà fréquentes visites d'autrefois, je ne lui en voulais pas de ce qu'elle m'abandonnait pour d autres plus malheureux que moi.
On m'annonce mon départ pour France : il devait avoir lieu le 27 juin, et nous n'étions encore qu'au 19. J'enrageais de ce qu'il ne m'était pas permis d'aller courir dans Stamboul. La consigne la plus sévère le défeur
dait ; quelle vexation ! Ainsi, j'aurai séjourné pendant plus de trois mois dans la capitale du Grand Turc sans y connaître autre chose que cette longue , étroite , tortueuse et raontueuse rue qui conduit de Téchelle de Thopang. au grand hôpital de Fera!
L'avant-yeille de mon départ, au matin, il se fit un grand remuement dans Thôpital : on obligea tous ceux qui pouvaient quitter leur lit et qui devaient partir pour Marseille dans deux jours, à ployer bagage au plus vite, et on nous parqua dans de grands magasins du voisinage, au nombre de deux cents. Nous devions y attendre notre embarquement, avec le matelas et la couverture de casernement pour mobilier, et pour rations les vivres de campagne.
' — Il paraîtrait qu'il y a eu du nouveau là-bas, devant Sébastopol, et du chaud, du très-chaud, disait-on.
En effet, vers midi, une procession de brancards défile par la porte de l'hôpital, et nos lits se garnissent, jusqu'au dernier, de 'blessés et de mutilés, les uns abattus, silencieux et presque morts ; les autres, et c'était le plus grand nombre, toujours crânes, causeurs, flambards et insouciants.
Voici des chasseurs, des matelots, des fantassins de la ligne, des zouaves et des troupiers de la légion étran^ gère. Je cherche parmi eux une figure de connaissance et n'en trouve pas. — Inconnus ! ils me sont tous incon- 11 us! Je veux demander à quelques-uns d'entre eux des nouvelles dé mes amis restés là-bas j mais le sergent in-
finnier me coupe la parole, et se hâte de refouler les arrivants dans les salles.
Je formais déjà le projet d'aller plus tard passer une revue dans la salle Sainte-Marthe, sous prétexte de dire adieu à sœur Prudence, quand un des derniers arrivants, qui paraissait très-solide sur ses jamhes, mais dont la physionomie, enveloppée de linges sanglants, était invisible comme s'il eût porté son tui*ban sur la figure au lieu de le porter sur la tête, m'interpella par mon nom.
La voix était si fêlée, que je ne la reconnaissais plus, et que je restais là, interdit^ à le considérer en lui cherchant son étiquette.
— Les amis ne sont donc plus des amis? reprit-il en me portant une botte en pleine poitrine, avec un petit jonc à pomme d'or.
— Ah! c'est toi, Berthier, mon vieux I -^ Eh ! que oui, que c'est moi !
-^ Mais je ne te retrouvais plusf sous cette enveloppe de chiffons.
"=- C'est que j'ai eu la sorbonne dégradée par l'explosion d'une machine infernale.
— • Et tu n'as phis le même son de voix qu'autrefois ; tu as changé d'embouchure.
— Ah! c'est qu'il est permis d'avoir le gosier fatigué après le concert du 18.
— Le concert du 18? *
— Eh oui! le concert Malakoff !
En ce moment, le sergent infinnier voulut obliger Bcrthier à se rendre à son lit; mais nous le suppliâmes tant et si bien de nous laisser ensemble pendant quelques minutes encore, qu'il s'attendrit et nous donna rcndez-yous à la cantine du concierge.
— On ne sait rien à Thôpital, dis-je à Berthier. Est-ce que tu as pris Malakoff?
— Hélas! non, mon pauvre ami, nous n'avons pas pris Malakoff, mais nous avons pris le parti de nous retirer après y être entré!... Et nous en connaissons le chemin à présent.
— Le régiment a-t-il donné?
— S'il a donné? ah ! je le crois bien qu'il a donné ! il a donné en plein dans la mitraille des Russes, et si tu nous avais vus nous élançant pour traverser les cinq cents mètres qui séparent notre parallèle du fossé de la courtine, tu aurais dit : Pas un n'arrivera au but.
— Ça devait être beau I
— Oh! oui, c'était beau!
— Et je n'étais pas là. Quel guignon !
— Ceux qui n'ont pas vu l'affaire n*ont rien vu,
11 y avait là, dans l'espace, des boulets, des biscaïens et des balles qui se croisaient et s'entre-croisaient, si innombrables, si pressés, si incessants, que cela formait un fourré de mitraille où l'on ne pouvait pénétrer sans être atteint, pas plus qu'on ne pénètre dans le fourré d'un bois sans être fouetté par les branches.
Et les camarades de l'avant tombaient, tombaient... et
ceux qui les suivaient, après avoir enjambé les cadavres des premiers, tombaient encore, et ceux qui arrivaient ensuite, et que cette marée d'hommes, marée sans reflux, poussait vers Malakoff, tombaient toujours, toujours, toujours!
De sorte que le régiment s'amoindrissait, fauché rang par rang, mais, entendons-nous, fauché rang par rang en avançant... jamais en reculant...
Ah! tu me regardes, clairon! ton œil vairon flamboie; tu mords tes lèvres, tu affines tes moustaches et tu avales un gros soupir, vexé que tu es de n'avoir pas été là pour sonner un pas de charge comme lu les sonnes si bien!
— Mon camarade Fritcher ne l'a-t-il pas sonné comme il faut? demandai-je.
-— Oh! oui, et maintenant...
— Et maintenant?
— Maintenant, il le sonne dans le régiment de là-haut.
— Pauvre Fritcher!
— Mort ! mort, coupé en deux par un boulet, mort en voulant, comme toi, sonner encore la charge, mort en jetant son dernier soupir dans son clairon !
— Et le caporal qui était conservateur de sa peau depuis le 1*' janvier?
— Il a fait amende honorable, il s'est réhabilité î il a santé des premiers dans le grand fossé Malakoff, et.. . il y est resté !
— Et le lieutenant dont j'ai scalpé la culotte?
— Ah! celui-là n'a pas eu de chance^ il est mort dans son lit... sans sortir de Fambulance où tu l'as vu entrer.
— Et tdi?
— ^. Moi, ce n'est rien; cinq ou six contusions et autant d'écorchures> line bagatelle qui n'augmentera pas les agréments de ma physionomie, mais qui m'en laissera cependant assez pour me permettre de faire encore des* malheureuses.
— Ainsi, ta calebasse n'est pas fêlée?
. — Dieu merci non.
— Mais tu ne me dis pas comment tu as été blessé?
— Figure-toi que nous autres, les zouaves, nous voulions aussi mettre le pied dsuas la tour Mâlakoif, ainsi qu'un bataiUon de chasseurs à pied et je ne sais plus quel régiment de ligne. — En avant les chacals ! s'écriait notre capitaine, marchant Tépée haute à notre tête, en avant! et nous le suivions bon train, lorsqu'une balle le
. frappe en pleine poitrine au moment où il escaladait un' monticule de cadavres; nous hésitons un instant, rien qu'un instant, moins longtemps même qu'une demi-seconde; mais lui se relève à moitié, se soutient d'une main sur le sol, et de l'autre brandit son épée en s'écriant encore : — En avant! en avant les zouaves! et il meurt. Nous voulons alors descendre dans le fossé où Ton voyait le pied des échdfles dressées contre la courtine, el sans pitié, sans essayer de recueillir son dernier souffle, nous passons par-dessus lui, ambitieux que nous sommes
de planter notre drapeau près de celui qui flotte déjà sur la tour.
Je me trouvais presque en tête de notre colonne et déjà confondu dans les derniers rangs des bataillons de la ligne et des compagnies de chasseurs qui venaient de forcer Fentiée de Malakoff^ quand une explosion formidable éclate tout à coup devant moi^ derrière moi> à mes cô- Us, partout^ et me renverse et m'anéantit si complètement^ qa'k partir de ce moment jusqu'au soir^ je n'ai plus eu connaissance de rien^ ni du combat^ ni de la retraite^ ni de moi-même ! — Je m'endormis sans douleur au bruit de la fusillade^ et je m'éveillai torturé par des souffrances inouïes, et prêtant l'oreille aux gémissements qui s'élevaient dans le voisinage.
Où étais-je? — étendu dans le sang et couché sur des cadavres, eux-mêmes couchés sur d'autres cadavres; — ma tête était si lourde, si pesante, que je ne pouvais la soulever pour regarder aux environs; et d'ailleurs, des tas d'hommes sanglants, mutilés, écharpés, me barraient, la vue. Je dégageai mon bras droit de dessous un grenadier russe, et conmie si les morts autour de moi eussent dormi d'un vrai sonmieil, j'essayai de réveiller ceux que je pouvais atteindre de la main, en les secouant aussi rudement que me le pevmettait le restant de mes forces. Pas un ne bougea.
— Tu étais donc fou ou somnambule?
— Ni l'un ni l'autre ; mais j'avais perdu en ce moment la mémoire; je ne me souvenais plus de la lutte
passée; je ne me croyais pas couché sur un champ de bataille. J'avais froid à la tête, et ayant perdu ma cechia (calotte rouge), je décoiffai un camarade que je trouvai là à ma portée. Mais je compris alors pourquoi ma tête me paraissait si lourde; — elle avait grossi, grossi outre mesure, enflammée par les contusions, et ne pouvait entrer dans ce fez, quelque élastique qu*il fût.
Je promenai ensuite mes doigts sur mes cheveux collés par le sang; je tâtai mon front et mes joues, et je relevai au toucher les fentes de plusieurs grandes cicatrices, aux bords déjà tuméfiés, et à Tentour desquelles bourdonnaient déjà de grosses mouches voraces.
Je me sentais vivant, très-vivant, mais je ne savais encore si je pourrais marcher. — Enfin , je parvins peu à peu à dégager mes jambes empêtrées sous lin monceau de défunts, et je palpai mon individu : Dieu soit loué î je n'avais aucun mal , je voulus donc me relever pour essayer de gagner le campement.
Il pouvait être trois heures de l'après-midi. — Un profond silence régnait aux alentours, et cependant j'étais bien sûr d'avoir entendu pousser des gémissements à mon réveil. Je me redressai donc péniblement, en m*appuyant sur les deux mains, quand, à deux pas de moi, je m'aperçus qu'un individu couché sur le dos, et qu'à sa pose j'avais cru mort, me regardait fixement et remuait les lèvres comme pour me dire :
— Chut! chut!
Je compris instinctivement qu'il y aurait du danger à
no SOUVENIRS D*UN ZOUAVE
me tenir debout^ et je me glissai près de lui en rampant.
— Si ta veux être fait prisonnier par-dessus le marché, tu n'as qu'à donner signe de \ie^ me dit-il tout bas. lis sont là^ à Tingt-cinq pas de nous, à ramasser les imbéciles de conscrits qui se lamentent*
A peine finissait-il cette phrase, que nous entendîmes une Toix de mourant crier près de nous : Au seooars ! au secours! — Puis, comme s'il y avait eu de Tëcho, ces mots au secours ! au secours ! retentirent un peu plus loin, et, à nos pieds, un autre personnage, un chasseur, munnura en râlant : A boire! à boire !
— Attention ! reprit le donneur d'avertissements, faisons le mori ! Les voilà! ils descendent dé la banquette.
En effet, une douzaine de Russes, conduits par un sergent, arrivèrent aussitôt à la recherche des criards. Je les voyais par une fente de mes paupières ; ils passèrent près de moi, et Tun d'eux, qui butta en marchant contre une de mes cuisses et faillit tomber, me donna un grand coiq? de pied. Je le reçus sans murmurer, je f assure!
Ils ramassèrent et emportèrent trois pauvres diables qui avaient crié au secours. Je dois avouer qu'ils ne les brutalisèrent pas trop, en les prenant par les pieds et par les épaules.
Le fossé delà courtine était profond; mais ils firent un détour et passèrent dans un endroit où des sacs de terre, des débris de toutes sortes et des morts surtout le comblaient presque en entier.
Les Russes, avant de s'en aller, fouillèrent dans les ha-
DEVANT SÉBASTOPOL 17t
bits de quelques morts ^ principalement de ceux qui âTavent des galons ou des ëpaulettes; ils saTaient aussi dépister ]e crapatfdées zouaves^ caché sous le plastron du gilet^ aussi bien que nous dépistions, en pareille occasion, la bourse qu'ils portent attachée au moUet. Ah 1 les brigands !
Le petit chasseur à pied qui criait de nouveau : A boire ! à boire ! par pitié, un peu d'eau, rien qu'une goutte I ce petit chasseur avait une montre dont la chaîne reluisait en dehors de sa tunique. Le sergent la décroche, applique cette horloge de gousset à son oreille, et, satisfait du tic-tac de la bassinoire, la fait disparaître dans sa poche?
— A boire ! à boire ! ne cessait de demander le chasseur. Et ils disparurent que j'entendais encore sa voix de plus en plus éteinte crier toujours : A boir^ ! à boire !
Le fait est que, moi aussi, j'avais grand'soif, aussi grand'soif que toi quand nous rencontrâmes la cantine anglaise, ee soir que ton aileron fut endommagé. Mais pas si bête d'appeler le garçon I Je crois cependant que j'aurais cédé à la tentation , si le voisin qui m'avait appris à faire le mort n'eût pas soutenu mon courage par son exemple.
Nous pouvions causer à voix basse sans crainte de nous trahir, mais il ne fallait pas faire le plus petit mouvement et encore moins essayer de nous relever; les factionnaires, qui regardaient à chaque instant par-dessus la banquette de la courtine, nous auraient découverts.
En ce moment^ des coups de fusil retentirent du côté 'de Pérésype. Comme nous étions sur une hauteur par rapport à cette partie du champ de bataille^ il nous suffît de cligner de Toeil dans cette direction pour apercevoir de braves troupiers français qui s'élançaient^ au pas gymnastique^ hors de nos parallèles^ et venaient enlever à la barbe des Russes^ et sous une pluie de balles, les blessés survivant au carnage du matin ^.
— Il nous faut attendre l'armistice, qui n'aura lieu que demain matin, dit le voisin. Nous sommes trop près de Komîloir pour qu'ils viennent nous chercher.
— Mais n'y aura-t-il pas moyen de rentrer dans nos lignes dès que la nuit sera venue? •
— Pour toi, c'est possible; pour moi, non : il me manque un pied.
— Je me sens les quilles en bon état, ajoutai-je, je te porterai sur mon dos.
— Tu as de l'humanité pour moi , quoique nous ne soyons pas du même corps. Merci, j'accepte ton offre, nous essayerons; et tu auras raison d'accoster de 'nuit les sentinelles de tranchée, car en plein jour tu leur ferais peur.
— Que veux-tu dire?
— Je dis que le factionnaire, en tp voyant arriver vers lui, pourrait bien être saisi de terreur et prendre la fuite.
— Pourquoi?
— Parce que si tu te regardais dans un miroir, mon * Historique.
pauvre ami, tu croirais que tu n'es plus toi, Berthier. Quelle horrible physionomie! ta tête ressemble à un gros morceau de viande crue qui aie don des langues.
Nous devisions ainsi pour tuer le temps, mais qu'il nous paraissait crueliement long, ce temps! Le soleil descendit enfin du côté de la mer, la chaleur diminua peu à peu, et la fraîcheur du soir apporta un léger soulagement à mes souffrances. N'y aurait-il eu que les mouches de moins, qui s'endormirent à la nuit, que je me serais trouvé relativement à l'aise.
— Allons, camarade! en route! dis-je tout bas au fantassin en me redressant, et en m'éiirant les jambes, et en cherchant un point d'appui sur cette litière glissante de cadavres; en route!
— En route! répéta-t-il machinalement et comme s'il sortait d'un long sommeil; en route! Et me tendant les deux mains, que je saisis dans les miennes, en m'arcboutant des pieds contre le dos d'un gros sapeur du génie, j'essayai de le relever. Mais la tête me tourna, et nous retombâmes, moi de nouveau sans connaissance ; lui, m'a-t-il assuré depuis, en poussant un cri de douleur si poignant, si aigu,xque les Russes l'entendirent et sortirent de la courtine pour le faire prisonnier. 11 leur échappa encore une fois, grâce à son sang-froid, en faisant le mort, et moi, je dus ma liberté à mon évanouissement. ^
J'avais trop préjugé de mes forces : non-seulement il m'était impossible de charger mon camarade sur mes
épaules^ mais je ne pouvais même pas me tenir debout; il fallut donc attendre la sonnerie de l'armistice. Quelle nuit! oh! quelle nuit de tortures! Je crois maintenant que j'ai rêvé tout ce que j'ai souffert pendant cette nuit! J'avais raillé les malheureux qui tantôt criaient la soif^ et se rendaient prisonniei*s pour une goutte d'eau. Eh bien! si les Russes fussent revenus cette nuit vers moi^ je me serais rendu aussi^ tant j'avais soif! Ma main^ en tâtonnant^ rencontra par hasard un& carabine^ et je me mis à lécher la rosée qui perlait sur la crosse; la fièvre, heureusement, me libérait de la faim. Si les mouches ne bourdonnaient plus à mes oreiMes^ j'entendais le vol des oiseaux de proie, les grognements des chiens faisant ripaille, et des bniits de craquements et d'affaissements au milieu de ce charnier humain où j'étais prisonnier. Et quand je me demandais si je ne rêvais pas, si je n'étais pas en proie au délire, les roulements lointains des canons de la gauche, l'éclair d'une bombe dans le ciel, et les dialogues des sentinelles i-usses; me ramenaient à la réalité.
— Camarade, quelle heure est- il? demandai-je au fantassin.
11 ne me répondit pas.
— La nuit est bien longue, ajoutai-je.
Il ne me répondit pas encore.
— Mon Dieu, quelle nuit d'enfer, pour une nuit d'été! Dis-moi, quelle heure est-il? je t'en conjure.
— As-tu fini? répondit brusquement Je voisin, va-t'en
demander Theure au sei^ent^ devenu propriétaire de la bassinoire du chasseur !
Je gardai de ncuyeau le silence^ indigné de la brusquerie du camarade^ mais^ mon impatience redoublant^ je m'écriai de nouveau :
— Quand fera-t-il jour? je t'en prie, dis-le-moi, quand fera-t-U jour?
— Eh ! il fait jour depuis une heure.
— Ce n'est pas possible !
— Le ciel est bleu et le soleil brillant.
— Tu me rases.
— Quel beau temps pour Tarmistice I
— Tu rêves; il fait nuit encore.
— Es-tu donc aveugle? s'écria-t-il alors d'un ton plein de compassion.
— Aveugle ! ah ! oui, je suis aveugle : j'ai les yeux ouverts, et il fait nuit encore !
Et je me frottais les paupières, et j'essayais d'enlever de dessus mes yeux la toile, la cloison qui leur cachait la lumière, mais je l'essayais en vain... et sans tenir compte du voisinage des Russes, j'allais m'abandonner au désespoir, j'allais maudire tout haut mon malheureux sort, quand soudain le clairon parlementaire retentit siu: nos lignes.
•^ Ah! enfin! murmura le fantassin.
— Enfin! murmurai-je aussi.
Tu sais comment se passent la conclusion d'un armis-
tice et rarmistice lui-même. Des troupes s'alignèrent en dehors de nos travaux d'attaque. Le plus grand nombre de nos vaillants soldats étaient tombés sur le domaine des assiégés. Les assiégés opérèrent donc la levée des cadavres et les déposèrent, ainsi que les blessés, au milieu du terrain neutre qui s'étend entre nos lignes et les lignes ennemies. C'est là que nos soldats vinrent les chercher; c'est de là que je partis, et guidé, soutenu par deux soldatsje qae traînai à l'ambulance.
n y a trois jours, frère, je pensais à me précautionner d'un caniche, cette providence des aveugles, quand avant-hier matin, en me réveillant, j'eus le bonheur d'y revoir clair, et je pus contempler dans un miroir les nouveaux embellissements de ma physionomie. Les yeui, fort heureusement, étaient sains et saufs; le sang,eitravasé par suite de contusions, ne les avait bouchés que provisoirement; ou peut-être bien avais-je été victime d*un accident dont nos médecins ne se rendent pas encore un compte bien exact. Les hommes qui donnent la nuit en plein au* sont frappé^ à leur réveil, d'une cécité complète qui disparaît heureusement après plusieurs jours, sans aucun traitement. Frère, telle est la cause de ma présence en ces lieux; il est triste pour moi que tu partes quand j'arrive. J'aurais bien voulu rester à l'ambulance du quartier général et rentrer au plus tôt en campagne ; car il paraît que nous allons bientôt rebabiller avec ces messieurs de MalakofiT; mais le major a prétendu que la peau de ma sorbonne ne serait pas rafîsto-
lée avant un mois, et il m'a ëvacué pour faire place aujK. gens plus gravement blessés que moi.
Et^cela disant, Berthier me quitta pour suivre Tinûr-. mier, qui rentrait dans les salles, après avoir absorbé quelques verres de mastic de Chio à notre santé future.
Pourquoi je suis clairon.— La gloire du clairon.— L'ouragan de neige. ' La nuit du mardi gras.
On m'a demandé souvent pourquoi je m'étais fait clairon; pourquoi, engagé volontaire et possédant ce qu'il faut d'instruction pour devenir officier, je n'avais pas suivi la route que suivent ordinairement les camarades.
Eh ! mon Dieu ! je répondrai que je l'ignore. Je me suis engagé comme tant d'autres s'engagent, irrésistiblement entraînés à la recherche de l'inconnu. Je partis la joie au cœur et la tête exaltée par les ambitions de la gloire; mais arrivé en Afrique, je me dégoûtai promptement d'être caserne, en qualité d'aspirant caporal-fourrier, dans les bureaux du major. Un jour, en proie à la plus amère nostalgie, le hasard voulut que je fisse confidence de mes chagrins à ce bon Fritcher, déjà clairon depuis un an; il avait l'air si gai, si heureux, que je lui
demandai son procède pour être heureux et gai comme
lui.
. — Tout est là, me répondit-il en me montrant son
clairon.
— Alors, donne-moi des leçons de clairon.
— Oh! je ne dis pas qu'il suffise de savoir jouer du daû-on pour être heureux au régiment.
— Tu m'affirmes cependant que le secret de ton bon> heur et de ta gaieté est renfermé dans le cuivre de cet instrument.
— Je dis que le secret est là, non pas dans le clairon seul, mais dans les fonctions qne je remplis avec lui.
— Explique-moi ta théorie.
— A quoi bon ? elle ne te servirait de rien.
— Peut-être.
— Tu es trop lettré, . et trop Parisien par-dessus le marché.
— Mais je suis malheureux et je cherche à ne plus l'être.
— Prends patience, et, comme tant d autres, tu finiras par adorer le métier.
— Je ne le crois pas.
— Quand tu aiu*as les galons de kine, tu voudras les galons d'or, et après les galons d*or, tu -ambitionneras l'épaulette.
— C'est l'histoire du commun des marfyrs.
— Et ce sera la tienne.
— Non, Fritcher, non; j'éprouve tant de dégoûts sur
cette terre d'Afrique^ où la gloire me fait défaut^ que je renonce à l'avancemeut et que je me sens mourir d'ennui.
— Achète un remplaçant. '
— Les piastres manquent.
— Tant pis.
— Je te croyais mon ami.
— Je le suis.
— Eh bien ! dis-moi pourquoi tout est là.
— Oui, tout est là. As-tu l'intention de devenir maréchal de France?
— Non.
— Général?
— Non.
— Colonel?
— Non.
— Commandant?
— Non.
— Capitaine?
— Non.
— Lieutenant^ sous-lieutenant?
— Non! non! non!
— Tu yeux donc seulement faire tes sept ans, puisque tu as eu ridée de te marier pour sept ans.
— Ouil
— Puis rentrer au pays avec tes guêtres blanches, tes jambières jaunes, ta veste de gros drap bleu, ta culotte
rouge à la turque^ ton turban \eti et ta cechia couleur de sang.
— Mon Dieu, oui 1
— Eh bien! fais-toi clairon, et tu seras heureux et gai comme moi.
— C'est là toute ta théorie? lui dis-jc un peu désappointé.
— Mais ouij et puisque je suis heureux avec elle, elle est bonne.
— Il ne faut pas être sorcier pour la développer.
— Il ne faut pas être sorcier, non plus, pour être heureux.
— Allons, allons, reprit Fritcher après un long instant de silence boudeur, m'accorderas-tu que les rêves d'ambition causent le malheur de la plupart des jeunes troupiers actifs et intelligents comme nous?
— Je te l'accorde.
— Eh bien ! en se faisant clairon, on étouffe à jamais cette ambition.
Et le plus haut gi^ade de notre métier, c'est celui de caporal -clairon. Les funestes rêves d'ambition ne doivent donc plus nous toiurmenter, et nous avons le droit d'être heureux.
Fritcher m'avait convaincu, et voilà comment je devins clairon. L'école fut triste et ^ dure; mais une fois clairon en pied, j'ai joui de plusieurs prérogatives qui ne sont pas à dédaigner, en camj^agnc: surtout*
Jamais de cuisiné, jamais de coirvé^ et c'est moi, par
le fait^ qui commande. — Que seraient les ordres de nos chefs sans les sonneries?
^uand je pense à tout ce que mon clairon a commandé de grand et dMiéroïque, pendant ce siëge, j'éprouve un noble orguei) et je suis fier de ma Teste galonnée, et je me trou^re haut placé dans les humbles fonctions que je remplis^ les six cents pièces de canon des Russ3s tonnant à la fois; leur mousqueterie éclatant par gammes continues sur leurs lignes de défense^ et leurs projectiles passant près de moi, au-dessus de moi, à ma droite, à ma gauche ; le mugissement des boulets, le sifflement des balles, le fracas des bombes et des ob\is qui éclatent, tout cela n'a jamais fait taire mon clairon, quand en face d'une batterie ou d'une embuscade ennemie qu'il fallait emporter je sonnais la charge ! ! !
Oui, ainsi que je le disais, l'autre soir que je n'étais pas de service : quelque modeste que soit la place qu'il occupe dans une armée, tout soldat peut avoir son jour, son heure, où le grand rôle est à lui.
£t comme je m'en donnais de la gloire, de la gloire calme et intime, lorsque, caché la nuit dans mon gourbi, dans mon trou, moi, clairon éolaireur, je veillais jseul en tète des travailleurs, prêt à sonner le garde à voiis ! si l'ennemi paraissait; — le rappel, s'il s'avançait; — V assemblée f s'il sortait par milliers de ses places d'armes, et en avant! si nous devions l'attaquer et l'anéantir.
Combien de frères, pensais-je, en ces moments solennels, combien de frères abandonnent le soin de veiller
sur eux à ma yigilance et à l'énergie de mon souffle ! ! ! Ils manient la pioche tant que je me tiens en silence ; mais ils échangeraient bien vite cette pioche contre le fusil> si je jetais au yent de la nuit les notes aiguës de l'alerte.
Hélas ! j'ai beau veiller, veiller, veiller sans relâche, je ne puis arrêter les balles que le doigt de Dieu conduit dans l'obscurité, et qui frappent et le travailleur s'avançant courbé vers le sol pour poser un gabion ou un sac de terre, et celui qui le suit, et celui qui vient après, et celui qui vient après encore, et tous ceux qui arrivent un à un et qui meurent aussi un à un, jusqu'à ce qu'une muraille de sacs de terre et de gabions s'élève là où le génie en a tracé la base !
Dois-je donc me vanter d'être brave, moi qui frissonne, lorsque, pendant ces longues heures de faction, je compte ces quatre scènes d'un drame qui se joue, qui finit et reconmience à chaque minute derrière moi : les coups d'un pic de fer sur la roche, le sifflement d'une balle, puis un cri de douleur, un cri d'agonie, et le silence !
Les campagnes d'Afrique, où pendant trois années j'appris mon métier de soldat, les combats du Jurgura; les luttes avec les Kabyles et les Flittas, les surprises, les pièges, les marches et contre-marches, les étapes à vol d'oiseau, toute cette guerre de détails, enfin, provoquent moins d'émotions , éprouvent moins le courage de l'homme et sont moins fertiles en événements qu'une
garde de tranchée devant Sdbastopol; cette garde de tranchée ne dure cependant que vingt-quatre heures^ et une campagne en Algérie dure plusieurs jours, plusieurs semaines.
Que dis-je? vingt-quatie heures! ! ! mais il faut ajouter à ces vingt-quatre heures le temps que Ton emploie à s'y rendre, et le temps nécessaire pour retourner en mile, c'est-à-dire pour rentrer au campemenl, éloigné parfois de plusieurs kilomètres; et les tom-s de garde reviennent si fréquemment, qu'en définitive, depuis le commencenaent du siège, on passe une nuit sur trois dans un trou, dans un fossé souvent plein d'eau ou de boue, et où il est défendu d'allumer du feu pour se garantir du froid; où même on n'a pas le droit de fumer sa bouffai de I
Là, dans l'obscurité, le dos appuyé aux gabions ou au parapet, les pieds sur un tas de cailloux en guise de petit banc, la main au fusil, là on lutte contre le sonmieil et on se tient prêt à s'élancer au premier avertissement des sentinelles.
Nous avions à lutter cet hiver et contre la pluie, et contre la gelée; malheur quand elles arrivaient coup sur coup ! Si la pluie tombait, le froid devenait supportable, la température se radoucissait; mais après la pluie, nous avions de la boue jusqu'aux coudes, et aussitôt le froid piquait duj-; cette boue se congelait^ et nos jambes se congelaient avec elle, de sorte que l'on a vu des hommes ne pouvoir sortir de cet étui de glace sans l'aide des camarades et de la pioche. Nous étions alors dans une situation semblable à
celle de ces troupiers de la république, dans un croquis de Gharlet ou de Raffet : ils sont en embuscade au milieu d'un marais; ils ont de Teau Jusqu'aux genoux, et le sergent leur dit ; — Il vous est défendu de fumer, de chanter et de blaguer, mais il vous est permis de vous asseoir.
La plus terrible nuit de cet hiver. Je m*en souviëas, fut la nuit du mardi gras (20-24 février), une Téritable nuit du pôle. Les bataillons qui devaient descendre dans la plaine de la Tchernaïa pour en déloger une division russe, ne purent effectuer cette manœuvre, et plusieurs gardes de tranchées passèrent de là aux ambulances, avec des meml^es congelés. Je faisais partie de Texpédition conduite par le gén^ Bosquet; notre bataillon tenait la tête -de la colonne, et je tenais la tête du bataillon avec mon camarade Fritcher. La prise d'armes devant avoir lieu à minuit, on avait servi la soupe à onze heures et demie; à minuit nous nous ébranlons avec une forte portion -de ce qui survivait encore de Farmée. anglaise; la nuit était demi-noire, sans lune, mais éclairée par beaucoup d'étoiles, de ces étoiles d'hiver qui brillaient durement sur un fond gros bleu et que menaçaient d'éteindre las grosses masses de nuages noirs que soulevait à l'horizon le vent de galeme. Le froid mordait, et le terrain, conséquemment, était propre à la marche; nous avancions donc de ravins en collines' et de colhnes en ravins, rapides mais bouches closes, et ne faisant pas plus de bruit que ne devaient en faire les grands arbres de la forêt de Traktir dont la brise secouait les branches. Je
portsds le clairon sous Taisselle gauche, le turban en cache-nez et le capuchon par-dessus la cechia ; et comme moi faiss^t mon camarade Frîtcher.
Tout allait pour le mieux au début de la marche. Mais vers tlne heure, les étoiles s'éclipsent tout à coup derrière les gros nuages qui montent; le bleu du ciel disparaît, le yent se prend à souffler en tempête, pt une neige menue d'abord et sèche, puis épaisse et lourde, tombe, tombe, et en moins de dix minutes, le sol est nivelé à blanc, et la route à suivre est perdue.
n n'y avait pas à balancer, à tergiverser, il fallait revenir au plus vite sur nos pas. Les Russes, aussi embarrassés que nous par cet ouragan deûeige, ne pouvaient nous poursuivre. Bosquet commanda donc : » — Clairon, sonnez la retraite! et le signal de la retraite retentit par tous les bataillons de la colonne; mais Tobscurité était si profonde, les tourbillons de neige si aveuglants, qu'il nous était impossible de retrouver nos campements respectifs, et qu'arrivés sur le plateau, on y attendit le jour. Là, sur le plateau, où nous serions tous morts de froid si le général n'eût prohibé le plus petit temps d'arrêt, on nous fit 'exécuter des marches, des contre-marches en cercles et en demi-cercles, des par le flanc droit et par le flanc gauche, des courses au pas gymnastique, enfin une série de mouvements continuels, de peur que l'envie de dormir et l'engourdissement ne s'emparassent de chacun de nous. Quel beau linceul de neige eût recouvert au matin les cadavres de dix mille soldats !
186 SOUVENIRS D'UN ZOCAYE
Ainsi^ TéDcrgique volonté du général sut nous préserver d'un grand désastre; il y eut bien quelques accidents^ quelques fractions de troupes qui restèrent égarées jusqu'au grand jour et perdirent quelques traînards endormis de (roid> mais ce n'était rien auprès de la catastrophe dont nous étions menacés!
A six heures^ la colonne rentrait au camp.
Quand j'arrivai devant ma tente, je dis au camarade Fritcher : — Passe le premier; il refusa ma politesse et voulut me .la faire, mais je la refusai aussi; il est vrai que la politesse était un peu intéressée, il fallait déblayer trois pieds de neige amoncelée devant la porte du boudoir. Nous réunîmes nos efforts, et tout fut bientôt enlevé... Mais voyez un peu où était descendu le thermomètre du Clocheton! la toile de portière, ficelée à l'aide de nœuds et d*œillets avec la toile d'entourage, cette toile de portière était gelée ainsi que l'autre, et tellement gelée, qu'elle aurait pu renvoyer une balle de pistolet comme la renvoie une plaque de tir. Alexandre Fritcher, mon camarade, trancha avec son sabre les nœuds gordiens et la portière s'ouvrit.
Cette nuit de neige et de froid fut suivie d'une autre un peu plus chaude.
Mille hommes de notre régiment, deux bataillons, alors campés au Moulin, reçurent l'ordre de marcher à onze heures du soir. Le colonel nous commandait ; nous étions divisés en douze pelotons, et nous allâmes nous réunir à cinq cents hommes d'infanterie de marine qui
nous attendaient dans la place d'armes anglo-française.
n s'agissait de détruire un ouvrage de défense exécuté par le Russes en avant du port du Caiénage. Le général de Monet dirigeait l'opération.
A minuit, on quitta la place d'armes pour la deuxième parallèle, et les deux bataillons prirent place en arrière de deux larges coupures faites à la parallèle, l'un à droite, l'autre à gauche, et les fantassins de marine au centre.
Vers une heure et demie du matin, ordre de qmtter la parallèle; nous sortons en deux colonnes et par sections; je marche auprès du colonel Cler, qui'conduit la colonne de droite ainsi disposée :
Une compagnie 4'avant-garde à cent pas en avant; une seconde compagnie cinquante pas en arrière de la première, et les autres compagnies formant réserve.
La colonne de gauche, pareillement organisée, s'avançait sous les ordres du commandant Darbois; mais elle fit d'abord fausse route et ne nous rejoignit que plus tard.
La nuit était des plus obscures, aussi obscure que la précédente, quand l'oiu'agan de neige nous enveloppait.
Les Russes se tenaient sur la défensive. De nombreuses embuscades protégeaient le mur qui en cet endroit longe la route de Sébastopol, et des troupes massées par carrés stationnaient entre le mur et une forte batterie dernièrement construite*
Nous arrivons sur la ligne des embuscades sans recevoir un seul coup de fusil; nos compagnies d'avant-garde les traversent paisiblement, et nous nous demandions
déjà si ces messieurs étaient endormis ou rentrés ai quartier, quand, sur nos flancs et sur notre front, un» fusillade presque à bout portant... éclate... éclate au mi liçu d'une splendide illumination et des rayonnement des feux de Bengale.
QueUe fête ! les réflecteurs et les pots à feu des Russe: nous éclairent; tant mieux! nous y verrons clair en com battant; nous saurons d'où partent les coups, et noui rendrons coups pour coups !
Ici, à gauche, la fusillade est plus intense que partout ailleurs; — tombons sur la gauche, et que la fusillade se taise.
Le colonel n'eut pas même besoin de nous commander de charger à gjiuchej d'elle-même notre colonne opéra ce mouvement, et en quelques secondes fl ne restait plus un seul Russe dans les embuscades.
A droite, les autres embuscades tenaient encore.
Notre autre colonne, qui, ainsi que Je vous Taî dit, avait fait fausse route au départ, entra alors bravement en ligne.
Mais tandis que nous écrasons les embuscades, les compagnies d'avant-garde, que les Russes ont laissé passer sans leur tirer un coup de fusil, contkment de marcher etiarrivent sur les carrés de troupes massées en avant et sur les flancs des ouvrages de défense que nous voulions détruire.
Là, un combat silencieux s'engage; un combat où Ton se transperce à la baïonnette, où l'on s'ipissomme à coups
e crosse ; mais nos compagnies vont toujours de ravant.
Le général de Monet^ avec son infanterie de marine^ nivaii pédant ce temps-là à la tête des embuscades ue nous n'avions pas détruites, et il y recevait cinq ilessures.
Ce fut alors qu'il remit le commandement aux, mains le notre colonel, le colonel Cler.
Le colonel, débarrassé des embuscades, résolut de tâter 'ouvrage de front. Il confie l'attaque de droite au comnandant Lacretelle, celle de gauche au commandant Darbois, et, à la tête de quelques compagnies, il se prénpite vers le fossé du retranchement, le traverse, escalade le parapet et Sjeiute dans l'intérieur de l'ouvrage I
Je le suivais, en ma qualité de clairon, et je vous promets que nous y allions de bon coeur. Les camarades de gauche et de droite ne boudèrent pas non plus, et ils mirèrent^ chacun de leur côté, comme nous au milieu.
Mais le feu des bataillons misses établis en rangs serrés iurla gorge du retranchement écrase nos têtes d'at- :aque... Sept officiers, deux adjudants et de nombreux ;ous-ofCLciers et soldats tombent, et notre position devient out à coup des plus critiques; le colonel nous ordonne ilors de nous placer sur la berge entre le fossé et le talus lu parapet.
Pourquoi, aussitôt que nous eûmes.^i vaillanunent em- >orté ce retranchement, pourquoi quelques bataillons de roupes fraîches ne vinrent-ils passoj&tenir et consolider lotre victoire? Les Husees^ reprirent. bientôt km: sang-
froid, en s'apercevant que le 2* de zouaves était décimé et privé de la moitié de ses officiers et de ses meilleurs soldats; ils nous comptèrent^ et au lieu de fuir par ks pentes du côté de la ville, ils sortirent de l'ouvrage nar la droite et par la gauche pour former Tinvestissement complet.
Cernés! ! ! nous étions cernés !
Le colonel nous fit tous entrer dans le fossé de Tonvrage, fossé qui n'avait pas plus d'un mètre de profondeur, et qu'une rangée de gabions bordait le long de la campagne.
Ce fossé, c'était notre tombeau creusé à l'avance. — Nous y mourrons tous jusqu'au dernier plutôt que de nous rendre.
Mais on ne fit pas ce serment de mourir plutôt que de se rendre : ce serment était inutile. — Est-ce qu'il n'est pas toujours sous-entendu, chez nous, les zouaves, qu'on ne se rend jamais. Pourquoi donc en faire le serment?
Nous voilà donc réfugiés dans ce fossé, et les bataillons russes nous y canardent à leur aise. Nous ne ripostons que très-peu, car l'obscurité est complète, et nous attendons les lueurs de leurs coups do feu pour tirer en visant bien et descendre les plus hardis qui viennent jeter sur nous des gabions et des pierres.
Cependant la retraite sonnait pour la seconde fois du côté de notre parallèle, et notre colonel se décide enfin à sortir de ce fossé. Il nous fait signe de la main qu'il veut parler, nous tendons l'oreille vers lui et il s'écrie :
— Je ne veux pas donner à des brigands de Russes la satisfaction de promener un colonel de zouaves par toute la Russie : mieux vaut mourir! suivez-moi...
Et nous nous élançons hors des fosses, et protégés par Dieu^ nous traversons la ligne des Russes, nous échappons à une pluie de mitraille, et nous^ rentrons dans nos tranchées.
Je crois vraiment que les Russes, stupéfaits de tant d'audace, nous laissèrent passer.
Voyez la chance! celte nuit-là j'aî vu tomber autour de moi des centaines d'hommes et n'ai pas reçu .une égratignure, et une autre fois, dans une méchante escarmouche^ je suis dangereusement blessé !
Les tranchées.—La maison du Clocheton.— La chatte de Mademoiselle.
— Je reviens aux tranchées :
J'ai ouï dire que ceux-là même qui connaissent l'art des sièges ne peuvent se faire une idée de ce que sont nos batteries, nos tranchées et nos parallèles, cette œuvre de géants et de fourmis que nous avons exécutée, pas à pas, millimètre par millimètre, devant Sébastopol.
Je n'avais encore assisté qu'à une seule opération de ce genre dans ma carrière militaire, — le siège de Zaat-
192 SOUVENIRS D'UN ZQUAVE
cha; — et quelle différence î Je doute même que de tous les si^es modernes et anciens, depuis celui de Troie jusqu'à celui de Silistrie, Thistoire des guerres» ait jasoais rien raconté de pareil au siège de Ja. seconde forteresse de l'empire russe.
Je n'ai appris à connaître les sinuosités, les détours^ les labyrinthes compliqués des sillons creusés autour de la place par la pioche de nos travailleurs, qu'après les avoir maintes fois parcourus en allant aux embuscades, et longtemps étudiés chaque fois que j'étais de garde aux parallèles jdvl de planton à la maison du Clocheton, ce chef-lieu de résidence du major de tranchée, ce centre d'où partent tous les ordres relatifs aux travaux^ et où convergent tous les renseignements, tous les rapports arrivant des divers points d'attaque.
Mais je suis bien prétentieux d'oser dire qiit je connais les mailles innombrables de ce réseau qui grandit de jour en jour et emprisonnera bientôt la ville entière !
Le soldat, dans ma situation^ ne peut réellement voir que ce qu'il touche des yeux. Au général en chef, lui seul, appartient la faculté d'embrasser le tout d^ns son ensemble^ je n*ai donc vu, je ne connais, donc .que les tronçons de l'œuvre; et les tronçons qui d'heuro.ea heure changeaient d'aspect, alors que je n'étais pas encore in- • valide, ces tronçons seraient aujourd'hui méconnaissables pour moi; je ne yous parlerai donc que de ce qui existait de mon temps et de ce que j'ai pu voir.
Cette maison du Clocheton, où tant de fois, la nuit, j'ai
sonné le garde à vote» t doit à sa situation de n'avoir pas été démolie en même temps que les nombreuses villas éparses au milieu des jardins et des vignobles du plateau de Kersonèse.
Le feu de la soupe, cet hiver, convoita en vain sa charpente; il fallait un asile, il fallait des bureaux pour l'expédition des ordres^ et le logis fut respecté. Mais on rogna le superflu de ses boiseries; les volets furent déclarés inutiles, et on les brûla, ainsi que plusieurs portes d'intérieur. A propos de cette pénurie de combustible, je me souviens que lorsque les ceps de vigne et leurs souches furent épuisés, les zéphirs eurent l'idée lumineuse de faire bouillir le café avec les planches de leur sac. L'armée adopta le procédé, et bientôt nos sacs, n'étant plus^ maintenus carrément parleur carcasse de bois, ressemblèrent à^es'sacs écrasés, à ces vieux baluchons en peau de chien des volontaires de 93.
Un prêtre protestant habitait le Clocheton avant la guerre, et y demeurait avec sa Glle et sa chatte. Le père et la ûlle déménagèrent à notre arrivée et emportèrent une partie de leur mobilier. — La chatte resta. — La fille était jeune, grande et très-belle, dit-on, quoique personne d'entre nous ne l'ait vue; la chatte est noire ; le bruit de la canonnade, les pantalons garance, tout ce monde et tout ce fracas nouveaux pour elle ne l'ont pas mise en fuite ; elle dort au soleil sur le seuil de la porte, elle ravaude sur la gabionnade, elle fait le gros dos sur les genoux du major. Au premier jet de mon clairon, elle
vient fouetter doucement mes guêtres blanches avec sa longue queue noire, en fixant sur mon embouchure ses grands yeux pers ; cnfin^ elle est si aimable et si caressante, qu'aucuns prétendent qu'en ce pays d'enchantements et de sortilèges, c'est la demoiselle de la maison qui, pour ne pas quitter les lieux qui l'ont vue naître, et en même temps échapper aux séductions du major, s'est revêtue ainsi de la robe d'une chatte noire ! — Vous croirez ça si ça vous va; quant à moi, je la caressais comme on caresserait im gros paquet de velours, et sans penser à mal.
Que de rêves, que de causeries, que de romans à propos de la princesse invisible du Clocheton ! Un fusilier de la ligne l'a reconnue se promenant pendant tout une nuit aux alentours du logis; elle lui a parlé, elle lui a dit: ^
— Beau factionnaire ! donne-moi ta main.
Et lui a répondu :
— Passez au large!
Le zouave achevait à peine cette phrase de son récit, que des rires d'incrédulité firent explosion dans le cercle de ses audileurs.
Pour la première fois, il racontait quelque chose d'invraisemblable ; on s'était trop habitué à la véracité de ses souvenirs, et on ne voulait pas lui permettre la plus petite excursion dans le domaine du fantastique.
Lui, ne se déconcertant pas, allait continuer sans doute sur le même ton, quand un brigadier de gendarmerie.
privé d'un œil, hélas! et renvoyé aux Invalides de Paris, intervint en sa faveur, et, fort indigné de pareils rires, s'écria :
— Me croira-t-on, ou ne me crjira-t-on pas, moi, qui ai vn aussi une dame errante à la brune du côté du Gocheton?
— Aviez -vous encore vos deux lampes d'habitacle, brigadier? demanda le matelot des schtschegole/fs.
— J'avais tout ce qu'il faut pour y voir clair ; — et ce que j'ai vu, je l'ai bien vu; et le factionnaire dont parle le clairon n'a certes pas menti plus que je ne mens moimême.
— A vos souhaits! brigadier, répliqua le matelot; du moment où vous avez relevé la dame à votre compas, c'est que la dame existe.
— Je ne dis pas que ce soit la même, entendons-nous, d'autant plus que l'on se montra moins aimable avec moi qu'avec le factionnaire..
L'auditoire sourit malicieusement à cet aveu du cognard, — c'est ainsi que le soldat appelle le gendarme.
— Et vous avez verbalisé contre l'inconnue, n'est-ce pas, brigadier? dit un curieux.
— J'ai fait ce que Je devais faire, — mon devoir, — répondit fièrement le brigadier, et, contrairement à ses allures de bon gendarme, il se campait déjà en pe.rsohnage offensé d'un démenti.
— Personne ne prétend le contraire, insinua quelqu'un.
— Et Ton a raison, reprit le zouave... Vous dites donc, brigadier, qu'à l'instar de mon factionnaire en question, vous avez été interpellé par une inconnue?
— C'est moi qui l'ai interpellée.
— 11 lui a demandé ses papiers.
— Je lui ai demandé en vertu de quelle permission elle se trouvait ainsi dans nos lignes. Elle ne répondit pas et alla s'asseoir sur une-grosse pierre, à l'entrée d'une caverne ou d'un silo situé à cent cinquante jnètres du Clocheton. Je consignai alors im de mes honmies en vue de cette particulière, afin de surveiller sa conduite, et je courus en toute hâte prévenir le major de tranchée. — Le major, qui sait qu'on ne doit rien négliger à la guerre, et que l'œil de la vigilance ne doit jamais se fermer, dans ces contrées surtout où les Grecs qui pullulent à Kamiesh et à BalaUava pratiquent pour le compte du czar un espionnage continuel, et inventant chaque jour de nouveaux expédients de trahison; le major, plein de confiance en mes lunoières et en mon expérience, me répondit :
— C'est bien, très-bien, brigadier; retournez au silo; éclaircissez le sexe obscur de ce personnage, et rédigez votre rapport.
Je me transportai donc à cinq heures de relevée à l'entrée de la susdite caverne, après avoir requis l'aide de quatre hommes et un caporal qui m'accompagnèrent.
L'inconnue était toujours là, et les observations du gendarme que j'avais consigné devant elle se réduisaient à néant.
— Madame^ lui dis-je avec douceur et honnêteté, car ridée me vint en ce moment qu'elle pouvait être l'épouse d'un grenadier anglais du voisinage, opérant sa promenade du soir; madame... seriez-vous indisposée?
Sa réponse consista en un gros soupir.
J'étais désarmé, je m'attendrissais; je me convainquai's de plus en plus qu'elle était l'épouse, la veuve peut-être d*un de nos alliés, et je ne me sentais pas le courage de lui demander ses papiers.
Elle était pâle, la pauvre dame, pâle comme une morte, pâle comme le chifTon blanc qui enveloppait sa tête.
— Madame, repris-je avec douceur, auriez-vous des besoins?
Nouveau soupir et pas de réponse.
— i Est-ce que la pudeur naturelle à son sexe l'empêcherait de s'ouvrir à moi ? pensai-je. Craindrait-elle de s'engager en demandant quelque chose à un homme ? Ou bien, la présence de mon escouade l'intimide-t-elle au point de lui ravir la parole ?
D'un signe expressif j'ordonnai aux soldats de se retirer à ^écart, et prenant un biais adroit pour lui inspirer de la confiance, et recommencer notre entretien, je posai cette question toute d'humanité :
— Madame, vous avez peut-être faim ?
— Oh ! oui, j'ai faim, s'écria-t-elle d'une voix mourante ; je n'ai pas mangé depuis cinq jours !
— Soyez alors susceptible d'un morceau de biscuit... Et m'élançant vers l'escouade, je pris un biscuit dans
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le sachet d'un des soldats^ et prompt comme réclalr^ je retins l'offrir à Finconnue.
Mais ne Toilà-t-il pas qu'elle se redresse fièrement, qu'elle me toise du regard, pleure d'indignation, et que, faisant demi-tour à gauche, elle disparaît impoliment dans la caverne...
— Ah ! madanie ! madame ! quelle noire ingratitude î m'écriâi-je. Et, à la tête du caporal et de ses hommes, je me précipite dans la caverne, à la poursuite de cette impertinente.
L'obscurité la plus profonde y régnait; la voûte, les parois, le sol, tout y était invisible.
— Halte-là, camarades 1 ordonnai-je, et attendons un fanal pour tirer cette aventure au clair.
J'expédiai donc mon gendarme au Clocheton, afin qu'il en rapportât de la lumière ; pendant son absence, nous nous postâmes de façon que personne ne pouvait entrer dans le silo ni en sortir sans être appréhendé au pas sage.
Le fanal nous éclaira bientôt. Ccttetîaverne consistait en une espèce de petite salle, taillée dans le roc, profonde, large et haute de quelques mètres seulement, et guère plus spacieuse que les abris que les cantonniers de France se creusent sur le talus de nos grandes routes. Solitude complète, — nulle trace d*êti'e vivant, et encore moins de femme fugitive.
Quelle est donc cette mystérieuse créature? Nous l'avons tous vue entrer là, et elle n'est plus là. J'explore
DEVANT SEBASTOPOL lîJ9
les parois de la caverne à coups de crosse de pistolet^ les soldats en font autant^ et la résonnance du roc n'indique nulle part la présence d*un asile secret. Le sol fait de même quand nous frappons du pied.
Je déclare que j'étais vexé de m'être laissé aller à des sentiments de compassion pour cette femme suspecte^ au lieu de la réintégrer immédiatement au poste du Clocheton, en sa qualité dlnconnue, et comme prévenue de vagabondage.
Cependant je ne renonçais pas à découvrir Tissue secrète par où la colombe s'était envolée, je ne voulais pas avouef qu'elle m'avait refait ; et je cherchais avec d'autant plus d'intelligence et d'activité, que le caporal venait de dire, ce que je savais déjà, du reste, que la semaine dernière on avait trouvé dans le silo des vêtements de femme, un chapeau blanc de demoiselle, des meubles et des gravures.
Enfin, en promenant le bout de mon fourreau de sabre à l'entour et au bas de l'appartement, je fais tomber une pierre plate qui masquait un trou oîi l'on pouvait pénétrer en rampant.
— Bravo ! m'écriai-je, bravo, camarade, la belette a passé par là, et nous allons l'appréh^er. Attention, caporal ! veillez bien au dehors.
Immédiatement je me dépouille de ma tuniqhe, et, esclave du devoir, je me glisse insidieusement et à plat ventre dans ce passage souterrain. Je nage en quelque sorte sur le gravier, l'espace de deux mètres, en m'aidant
des genoux et d'une main^ tandis que de l'autre main je porte le fanal.
— Ah ! madame ! madame ! murraurais-je, votre impolitesse vous coûtera cher^ et vous allez apprendre à vos dépens si Ton se joue impunément de la sensibilité d'un brigadier de gendarmerie !
Je croyais donc tenir déjà la délinquante^ quand je m'aperçus que je donnais du front au bout de la gi-otte. A droite^ à gauche^ et au-dessus^ mêmes obstacles; j'étais dans un cul-de-sac^ dans un bocal de rochers^ et il- fallait pour en sortir ramper à reculons comme j'y étais entré.
J'exécutai cette manœuvre, mais je ne TexécutaS qu'après avoir levé un plan détaillé des lieux ; désormais il devenait évident pour moi que cette femme s'était évadée par une ouverture pratiquée dans le premier compartiment de la caverne : mes recherches devaient donc se porter là, et elles s'y portèrent en effet. Je renvoyai mon escouade et le fanal, je ne conservai avec moi que mon compagnon le gendarme, et tous deux nous nous plaçâmes en faction à quelques pas en dehors et de chaque côté de l'ouverture du silo.
La nuit se passa sans que rien ne parût.
Le matin, au rapj^rt, le major se moqua de l'apparition de cette dame fantastique, et la traita de fable; mais je ne lâchai pas prise. Mon camarade et moi, nous veillâmes ainsi sans interruption pendant toute une semaine, en nous relevant de faction de quatre hemes en quatre heures.
Rien ne parut^ rîen... ni dame^ ni demoiselle^ ni per* sonne, enfin... N'importe, je crois que j'y yeîllerais encore, si, un matin que le major m'avait envoyé chercher à la tranchée quelques travailleurs indisciplinés, un morceau de caillou brisé par le choc d'un boulet n'était venu me crever un œil.
Groirez-vous maintenant que ce que le 2ouave raconte puisse être vrai ?
Et le bon gendarme était enchanté de l'effet qu'il vâ^. nait de produire sur ses auditeurs, qui attendaient en silence, et vivement intéressés, la fin de cette histoirèi Le dénoûment leur sembla un peu sec ; mais le gendarme, ami de la vérité quand même, ne voulait pas inventer des péripéties pour plaire aux curieux.
Les relations officielles du siège mentionnent Tapparition d'une femme dans un silo, et la découverte, dans ce même silo, de vêtements et de meubles. On a brodé là-dessus des histoires fantastiques, mais le fond est vrai.
On a aussi prétendu que des passages souterrains faisaient communiquer les campements des alliés avec les caves du monastère de Saint-Georges, et les moines de ce monastère ont reçu parfois la visite de quelques boulets pour les prévenir qu'on ne tolérerait leur présence dans le voisinage des armées, qu'à la condition qu'ils prieraient Dieu et ne s'occuperaient plus des affaires de ce bas monde.
La plupart des passagers du Nily oisifs et curieux, avaient pris l'habitude de venir chaque soir après dîner
écouter les récils de mon clairon, qui, flatté d'un tel honneur, évoquait alors ses plus beaux souvenirs.
Quelques auditeiffs, comine moi, ayant peine à comprendre Fensemble des travaux du siège, lui demaudaient des explications, et il s'empressait toujours d'y répondre.
— La parallèle n« 1 est-elle la première construite?
— C'est, au contraire, la dernière ; la première construite devient numériquement la deuxième, la troisième, la quatrième, selon le nombre.
— Et par oii commencent-elles? Par quoi conununiquent-elles les unes avec les autres?
— Par des boyaux en zigzags qui partent du pied de cette célèbre maison du Clocheton, — et des boyaux semblables les relient entre^ elles.
— Ainsi, la parallèle dite première est la plus rapprochée de Sébastopol?
— Gui. -
— Et si J'on en construisait une autre plus près encore de la ville assiégée, elle ne serait plus que la seconde?
-^ C'est entendu. Aujourd'hui, en juillet, cette première parallèle s'avance sans interruption jusqu'au faubourg de la Quarantaine, et elle déborde la deuxième à gauche. La troisième s'en va aussi à gauche, jusqu'à moins de trois cents mètres du fond de la baie, et déborde à droite la deuxième. Comprenez-vous?
— Pas trop,
— Et cependant c'est ainsi que dans tous les journaux de Paris on décrit la position de nos parallèles. Mettez-
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en dix à la suite les unes des autres, tirez une ligne imaginaire passant par leur centre; celles à nombres impairs déborderont à gauche; celles à nombres pairs déborderont à droite, et l'ensemble formera un zigzag à plus ou moins àq branches. Ne vous attendez pas à ce que j'entreprenne une description de nos travaux d'attaque. Je n'en ai vu et parcouru qu'une faible partie, et l'endroit que JQ connais Je mieux appartient à la troisième parallèle, quand elle passe au point d'origine de deux ravins qui se réunissent à trente mètres de profondeur.
Si vous ne comprenez pas ma description, prenez une carte, cherchez-y ce qui est indiqué sous le nom de butte Verte : là se rejoignent ces deux ravins, là aussi se cachent quelques milliers de Russes qu'on peut apercevoir en regardant par-dessus le parapet de la troisième parallèle. 11 y a longtemps qu'une batterie, établie entre les attaques anglaises et françaises, les aurait délogés de celte position, si les ondulations du terrain et les sinuosités du ravin ne les protégaient pas contre nos boulets. Les Russes ont construit des embuscades sur cette butte. C'est aussi de derrière cette butte qu'ils exécutent de fréquentes sorties sur 1» droite française et sur la gauche anglaise. En avant de la butte Verte, se trouve un petit lac dans lequel débouche un troisième ravin qui descend des attaques anglaises, rejoint les deux premier^ et passe par derrière le bastion du Mât.
La butte Verte est assez bien nommée pour le pays :
au printemps, seule entre toutes les buttes de cette contrée ravagée par la guerre, labourée par Fartillerie, arrosée par le sang, elle porte à sa base un rideau de peupliers qui se mirent dans les eaux du lac, et des trembles qui chatoieront bientôt, et sur ses pentes des carrés de jardinets entourés de baies vives. Puis pn aperçoit, assis sur la dernière chute du ruisseau du ravin, un moulin sans tic-tac, hélas !
Les Russes ont bâti des baraques de campement sur le versant de cette profonde vallée que nous devons franchir un jour. Nous voyons ces baraquements à droite de la troisième parallèle, et à gauche apparaissent une maison et une église de la ville. Là plateau qui sépare le versant que nous voyons des pentes qui, de l'autre côté, descendent jusqu'au port, est protégé par des batteries formidables. 11 est échu aux Anglais dans le partage des attaques.
Le bastion du Mât, en avant de notre pai^allèle, n'est plus qu'une ruine, mais c'est une ruine solide. Six de nos mortiers à éprouvettes l'accablent en vain de grenades et de bombes. U résiste toujours, il répond toujours, avec ses parapets et ses embrasures raccommodés à grands renforts de madriers, avec son fossé garni de palissades, avec sa contrescarpe, véritable poro-épic hérissé d'abatis et de chevaux de frise.
Les bofds extérieurs de nos tranchées sont garnis de parapets surmontés de sacs de terre qui, de distance en distance, forment des créneaux. Les Russes en ont fait
autapt^ et les tirailleurs des deux côtés luttent d'adresse. Des gradins de terre remplacent en quelques endroits les parapets et permettent aux bataillons de soutien de sortir du fossé pour repousser les attaques de l'assiégé.
J'essaye de vous donner une idée de ce côté de nos attaques. C'est celui que je connais le mieux^ je le répète^ et celui où j'ai le plus souffert. Aujom^d'hui^ la tour Malakoffetle Redan concentrent sur eux l'attention publique.
Les Anglais^ cherchant partout le confortable^ vivent autrement que nous à la tranchée. Le petit bidon plein d'eau^ et le sachet .chargé de biscuit pour deux jours ne leur suffisent pas. Tandis que la sentinelle veille^ ces gentlemen s'installent dans le fossé comme un bon bourgeois dans son logis. Ils allument du feu^ prennent le thé et fument paisiblement leur pipe^ sans s'inquiéter de ce qui peut et doit arriver.
La fumée du foyer éveille l'attention des canonniers russes^ et une bombe descend au milieu du cercle des frileux. Mais ce n'est rien, ils ne se dérangent pas pour si peu ; ils continuent à fumer et à boire le thé, tandis que les hommes de corvée enlèvent, sans rien dire, le camarade écrasé par le projectile, et l'emportent flegmatiquement à l'ambulance ou dans la fosse commune.
Le fait est que ces visites de bombes ou d'obus, qui jetaient tant d'épouvante parmi nos gardés de tranchées aux premiers temps du siège, sont aujourd'hui accueillies avec une parfaite indifférence. Ceux qui se trouvent trop près quand la bombe creuse sa fouille, s'éloignent
OU se prosternent honnêtement devant elle. Cei\x qui ont appris à calculer d'un coup d'oeil s'ils ne se trouvent pas dans son rayon d'explosion^ ne s'en occupent pas plus que si elle décrivait sa parabole à quatre cents pieds au-dessus du soleil levant.
On raconte beaucoup d'histoires de braves fantassins qui ont couru après une bombe pour lui ai'racher sa mèche. Mais la mèche est chevillée aussi solidement au corps de la bombe que certaine queue, tirée depuis si longtemps par l'humanité, Test au corps du diable. Les forces d'un homme échoueront donc toujours dans une telle entreprise, et nous le savons si bien que, si on s'élance vers une bombe qui menace de faire explosion, ce n'est pas pour arracher la mèche, mais pour l'éteindre ou pour essayer de rejeter au loin cette terrible visiteuse.
Le seul vrai moyen d'éviter les éclats d'une bombe consiste à pratiquer envers elle le laisser-passer. Jamais la bombe n'éclate où elle tombe. Jamais elle ne reste non plus où elle tombe. 11 vaut donc mieux se jeter de côté que de fuir devant elle.
Nous avons vu souvent d'intrépides soldats qui se sont élancés sur une bombe pour chercher à en éteindre la mèche. Ils sont ou morts ou décorés de la médaille, ou, ce qui est le plus fréquent, oubliés dans leur compagnie !
Le courage est quelquefois sublime de bêtise !
Un soir que j'étais de tranchée, je faisais une causette avec des voisins du 39® de ligne, et nous parlions des bombes, des obus, des grenades, des balles musicales
des Russes^ etc.^ etc.; chacun disait quelle sensation lui causa le tonnerre de Tartillerie y entendu pour la première fois^ et quel frémissement provoqua en tout son être le passage à Tair libre des projectiles ennemis sifflant la mort dans le voisinage.
Le sergent de ce poste du 39^ avait une idée fixe : il rêvait la médaille et la croix ; il les rêvait comme récompense d'une action héroïque^ et il espérait à chaque heure^ à chaque instant^ à chaque minute^ qu'une bombe tomberait au milieu de son peloton^ et qu'il lui serait permis de s'élancer vers elle, de lui airacher la mèche et de sauver ainsi la vie de ses hoimnes.
— Mais, lui disais-je, malheureux I tu te feras tuer pour le roi de Prusse.
— Tu appelles ça mourir pour le roi de Prusse, quand on meurt en sauvant la vie aux autres? s'écria-t-il.
— Mais tu ne sauveras la vie à personne.
— J'empêcherai la bombe d'éclater.
— Non, pauvre fou !
— Je lui arracherai la mèche.
— Impossible.
— Cela s'est fiait pourtant^
— Jamais!
-^ J'en suis certain.
— Je suis certain du contraire.
— Cette mèche peut s'enlever, m'a-t-on dit.
— Cette mèche est rivée au corps delà bombe, comme la lame de ton sabre est rivée à* la poignée.
— Bah ! j'ai lu dans l'histoire que ça se faisait, et je veux montrer que le sergent Tourvieui (c'était sob nom) peut tâcher moyen d'en faire autant. On a de la poigne j clairon^ et Ton sait s'en servir. Vous verrez comme je manie une citrouille russe.
J*ai connu tant de hâbleurs au service, que le brave sergent me semblait être du poil de ces gens-là, et que^ malgré le danger que nous pouvions courir, je n'aurais pas été fâché qu'une bombe vint met^e à l'épreuve ses héroïques niais stupides intentions»
Le hasard s*en mêla.
Tout à coup un fiou fiou bien connu retentit derrière le parapet de la tranchée, et une bombe escalade obliquement ce parapet^ et arrive en battant de l'aOe dans notre couloir, qui, par suite du voisinage d'un zigaag, se trouvait ouvert perpendiculairement aux batteries de la place; la citrouille, comme le sergent l'appelait, laboure le sol en roulant, et sa mèche flamboie.
— Gare les quilles ! s'écrie-t-on, et nous nous couchons tous à plat ventre le long de la muraille de terre, pour laisser passer le projectile, qui s'en ira fort innocemment éclater plus loin. Nous étions déjà prêts à nous relever hors de danger, quand le damné sergent, qui avait son idée fixe, appuie une chasse à la bombe, la rattrape au tournant du zigzag, et, se jetant à genoux, veut lutter avec elle comme en fourbi nous luttons avec un cochon pris par la queue.
— Sergent, lui criai-je en soulevant la tête de son côté
(j'aurais voulu pouvoir dire : imbécile ! mais il était mon supérieur),sergent! lâchez tout! vousalleznous faire tuer... Q ne tint pas compte de mon avertissement ; mais fort heureusement sans doute que la mèche lui brûla les mains, et qu'il la laissa partir, car la bombe fit encore deux ou trois tours, et Texplosion eut lieu a plus d'un mètre de l'imprudent... Aussitôt la fumée de ce volcan dissipée et les débris du projectile retombés, nous nous élançâmes vci's le sergent, qui gisait étendu comme un cadavre, la face contre terre et les bras étendus... Nous nous attendions à le trouver mort, mais il se relève, se secoue, et.nous regarde d'un air héLété.
— Sergent, êtes- vous blessé? — Pas de réponse.
— Sergent, vous en avez une chance î — Pas de réponse encore. ^
— Sergent, au bidon pour vous remettre. — Rien, il ne dit rien : il cherche autour de lui, il lève la tête en l'air comme pour voir si la bombe était allée se coUer au plafond, et il se prend à rire d'un vrai rire d'idiot.
— Mais, sergent, répondez-nous donc I
Et il ne paraissait pas se douter de l'intérêt qu'on lui témoignait. Enfin, il ouvrit la bouche pour parler, mais la parole ne vint pas;. et à une nouvelle question qu'on lui adressa, il fit signe qu'il n'entendait plus rien. L'infortuné! il n'avait échappé à la mort que pour vivre soiurd et muet. Moins malheiu^eux que lui fut un grenadier, en faction à dix pas de là : un éclat de la bombe rétendit roide mort.
J'ai ouï dire que ce sergent du 39® était toujours soupdmuet. On Ta expédié aux savants de Paris, conline échantillon des désordres que peut produire dans' notre* machine humaine une violente commotion.
De même que certaines batteries russes ont été baptisées du uoïh de Foutriquet, de Gringalet et de Bilboquet (elles n'existaient pas de mcm temps), de même aussi chaque projectile a reçu une dénomination nouvelle dans Targot du troupier.
Je me souviens que Berthier, ce camarade qui me conduisit à l'ambulance provisoire, cherchait à m'égayer dans mon malheur* en me racontant les cancans du siège, et me disait que la veille au soir il avait faiDi être tué par un perruquier,
— Le perruquier de la compagnie? demandai-je, ahl le brigand!
— Eh! non, reprit-il, un boulet russe, qui aurait pu m'emporter la tête, et que j'appelle perrugigier, pai^ce qu'il m'a frisé de près.
On criait souvent dans les bataillons de tranchée :
Saluez le bouquet! — quand les grenades étincelaient la nuit, au-dessus de nos têtes, — ou bien encore ;
Fantassiml ne craignez rien, c'est la cavakrie! lorsque Ton entendait la mitraillé pleuvok Sur le sol en dehors de nos positions.
Le fameux cri, à l'aj^roche de la bombe : Gare la inwrmite 1 est remplacé par celui de ; Gare la citrouille I qui lui-m&ne doit l'être déjà par un autre.
Les balles sont des mouches ou des pruneaux^ selon leur calibre.
Les fusées^ des papillons de nuit ou des hirondelles de feu, d'après les Turcs.
Les biscaïens, vu la résonnance du mot, des citoyens, ' Bref, les classifications de projectiles varient et varieront sans cesse; chacun est libre d'inventer im mot selon son caprice, sa fantaisie.
Une chose que je remarquai et que d'autres ont remarquée comme moi et qui m'étonne beaucoup, c'est qu*il y a une différence très-sensible, très-appréciable la nuit, entre les bruits que fDnt les balles; tantôt la balle siffle : le ton sec et strident fuit sans diminuer d'intensité, et cesse brusquement d'être entendu sans aucun smorzendo; tantôt elle gémit : c'est une plainte qui traverse l'espace, c'est un cri de douleur qui va se perdre au loin en mourant... Serait-ce que la balle qui siffle ne tue pas et que celle qui gémit tue toujours un homme ?
Il ne suffit pas d'avoir du courage, il faut encore avoir l'habitude du courage; cette habitude s'acquiert assez proniptement : deux ou trois tours de garde de tranchée suffisent, et on cesse d'être conscrit quand on ne salue plus une balle qui passe et qu'on la laisse émietter la terre du parapet, sans faire instinctivement un mouvement de recul.
Nous avions dans notre compagnie un faubourien (de Paris, biementendu) . Chose extraordinaire, ce faubourien n'était rien moins que gai. tî'était bien le personnage le
plus nébuleux^ le plus silencieux et «n même temps le plus mystérieux de toute l'armée.
Bon soldat^ bon tireur, rempli de sang-froid et d'intrépidité, il est demeuré simple zouave depuis six ans que sa classe est sous les drapeaux; on dit cependant qu'il a de l'instruction : on le voit lire souvent, et il écrit sa correspondance aux jours de com-rier.
Cet original vivait au milieu de nous aussi isolé, aussi solitaire que s'il avait établi son gourbi au centre du Sahara. Nous l'appelions rastronomey car souvent on le rencontrait faisant des mamours aux étoiles, quand les nuages du firmament étaient absents par congé temporaire.
Si je do^ne une place dans mes souvenirs à ce faubourien dégénéré, c'est que les projectiles et la tranchée me font penser à lui; le hasard nous réunit plusieurs fois de planton au Clocheton : un jour que je m'étais approché de la gabionnade, et que je contemplais, du côté de la ville et de nos attaques, les rayonnements des batteries, il me dit :
— Je viens de voir une drôle de bombe.
J'avoue que j'eus le frisson en l'entendant parler : je ne savais pas qu'il était là, je ne connaissais pas le son de sa voix, je* ne l'avais jamais vu ouvrir la bouche que pour manger la soupe, et je crus d'îU)ord que c'était un sac de terre qui m'adressait la parole.
— Oui, je viens dé voir une drôle de bombt, ou plutôt deux drôles de bombes^ ajouta-t-il.
— C'est possible, lui répondis-je avec amabilité pour l'engager à continuer, tant j'étais vivement intéressé par ce commencement de confidence; — c'est possible !
— Je viens de voir une bombe russe et une bombe française.
— La chose n'est pas rare.
— Certainement; mais celles que j*ai vues se sont livrées à un genre d'exercice assez eurieux.
— Elles ont décrit une parabole plus ou moins longue?
— Vous n'y êtes pas.
— Bien sûr que je n'y suis pas dans leur parabole, et fort heureusement pour moi!
— Elles se sont rencontrées et embrassées.
— Pas possible! ripostai-je en riant de toutes mes I forces, au risque de le vexer et de le faire rentrer dans
son silence habituel. Pas possible !
— Si ce n'est pas possible, alors n'en parlons plus, répîiqua-t-il de mauvaise humeur, et il se confondit de nouveau avec les sacs de terre de la gabionnade.
Je le laissai là sans plus m'inquiéter de ses confidences, et je repris le fil de ma contemplation.
Les Russes étaient cette nuit d'une prodigajité folle ; jamais peut-être le feu de la place n'avait été si bien attisé, et le nôtre ne restait pas en arrière ; on aurait cru que cent nulle tonnerres dégringolaient du ciel dans un même roulement; on aurait cru aussi à la chute des étoiles, tarit l'obscurité était sablée d'innombrables étincelles. Cependant ce fracas et ces illuminations se ra-
lentirent un instant, et quelques bombes solitaires et par couples parcoururent encore Tatmosphère.
Les canonniers font relâche, pensai-je; les Russes préparent une sortie, et nous les attendons; cette tactique est connue. — Je me préparais donc à exécuter l'ordre de sonner le garde à vous ! quand mon attention fut attirée, je ne sais pourquoi, vers une bombe solitaire partie du bastion du Mât; simultanément une autre bombe s'élevait de nos batteries, et je suivis du même coup d'œil leur marche ascendante.
Bizarre coïncidence! originalité du hasard! toutes deux, arrivées à leur point culminant, se rencontrent, s'entre-choquent, se brisent et égrènent dans la nuit un épais bouquet d'artifice!
— Tu avais raison, l'astronome, m'écriai-je, voilà deux bombes qui viennent de s'embrasser.
— Ce n'est pas encore cela, grommela-t-il en se rapprochant de moi; ce n'est rien, cela.
— Mais je gagerais que, sur mille coups, de part et d'autre, cette rencontre n'est pas assurée.
— Je voulais te dire cependant que je viens de voir quelque chose de mieux.
— Tu es difficile.
— Ce soir même, j'ai suivi le trajet lumineux de deux bombes, l'une partie de chez nous, l'autre partie de làbas : ces deux bombes se sont rencontrées, et rencontrées si bien mèche à mèche, que les deux mèches se sont éteintes, et que les deux bombes, par conséquent, ont
disparu du ciel instantanément et sans laisser de traces, conune celles de tout à l'heure.
— Clairon, sonnez le garde à vousl cria soudain TofÛcicr de service; et je sonnai le garde à vomi qui servit de fieuifare en l'honneur de la blague de l'astronome.
Le fiévrenz affamé. <— Les malades, les blessés et les hôpitaux de Constantinople. ~~ Gallipoli.
Un matin, que je passais devant la boxe en faisant ma ronde, je m'entendis interpeller par le clairon.
— Docteur, disait-il, guérissez donc le pays.
Le pays, c'était ce chasseur à pied dont je vous ai parlé, le colocataire de notre zouave.
J'avais, en effet, remarqué dès le début du voyage l'aspect maladif et presque moribond de'ce pauvre solifet que le zmiave prenait sous sa tutelle par commisération, et non pour utiliser ses services dans leur association d'intérêts et de vie communs.
Ce chasseur me semblait terrassé, écrasé par de longues souffrances; morne et silencieux, il ne se plaignait jamais, ne demandait jamais rien, et passait ses longues journées, tantôt assis dans son réduit, tantôt accroupi et
adossé au dehors de la boxe, les- coudes sur ses genoux, et le menton renfermé dans cette espèce de fronde formj^ par la réunion de la paume des mains.
La fixité de son regard, le blanc jauni de ses yeux en eaillie, que recouvraient à peine ses paupières démesurément agrandies par de longues douleurs; son air de résignation passive, son silence obstiné, tout en lui, tout provoquait, depuis notre départ de Constantinople, mon attention de médecin.
Mais je n'avais pas encore pu lui donner mes soins; il s'y refusait en me répondant ; — Ce n'est rien! chaque fois que j'essayais de l'interroger sur les causes de sa maladie.
Ce matin, il se montra moins sauvage, grâce à la provocation de son camarade, et dès que je lui eus dit :
— Avez'Vous la fièvre depuis longtemps?
— Oh! que oui, major, répondit-il avec un demi-sourire errant sur ses lèvres bleuâtres.
— Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? j'aurais pu, sinon vous guérir, du moins calmer Votre mal.
■*- Oh ! major, ce n'est pas la peine, ajouta-t-il en se relevant et jen transformant en écharpe sa couvttture de laine, car les matelots se préparaient à laver le tillac, — ce n'est pas la peine, major !
— Depuis quand êtes-vous malade?
— Depuis la Dobrutscha. — Ma fîèvi^e a duré pendant lout l'hiver et pendant tout le printemps.
Et en prononçant ce nom de Dobrutscha, il frissonna
tout à coup, comme si sa flèvre redoublait au souvenir de cette contrée maudite.
— Ça ne l'a pas empêché, cet hiver, d'administrer pas mal de coups de fusil £^ux Russes, ajouta le clairon.
Je passai outre. — Mais une heure après, en revenant de ma tournée, et quand le soleil eut séché le tillac, je le retrouvai accroupi à sa même place. On distribuait alors le café du déjeuner, je remarquai qu'il ne faisait partie d'aucune gamelle, et qu'il grignotait un fragment de biscuit.
— Monsieur fait la petite bouche, dit encore le zouave, monsieur a des dégoûts, servez monsieur en vaisselle plate.
' De plus en plus intéressé, je ne sais pourquoi, en faveur de ce soldat, que son camarade raillait ainsi, je me pris à penser que sa maigreur, sa faiblesse, son affaissement, provenaient phitôt de privations successives que de la fièvre paludéenne de Bulgarie.
Une longue maladie rend le patient si bizarre, exalte tant les susceptibilités, qu'il serait bien possible que ce jeune homme ne mangeât pas, seulement parce qu'il est obligé de manger à la gamelle. — Actif, bien portant, ayant pour condiment la fatigue d'une étape, d'une longue faction et de la manœuvre, il n'éprouverait peutêtre pas de dégoût à plonger sa cuiller dans la soupe commune...
Tandis que je faisais ces réflexions, la cloche du déjeuner tinta, et l'idée me vint que l'ordinak-e succulent de
la table de première classe lui serait plus salutaire que les trésors de ma pharmacie !
J'éprouvai donc comme des remords^ en énumérant les plats délicats et superflus qui m'attendaient en bas. Et faisant un tour à gauche du côté de la cambuse, j'ordonnai au fournisseur de servir immédiatement à ce pauvre chasseur-fantôme un morceau de p^ irais, une côtelette de mouton et une demi-bouteille de notre vin de table, — : à mes frais, bien entendu, et avec Tinjonction de se taire sur le nom du donateur.
— Ah ! mfe dit plus tard le zouave, ce fut un coup de théâtre lorsque le cambusier déposa l'assiette à la côtelette sur les genoux du dédaigneux, et plaça près de lui le pain et le vin, puis se retiiu mystérieusement sans répondre à ses interrogations.
Le chasseur mangea, ou plutôt dévora cette pitance inattendue; le lendemain, même ration; le troisième jour encore. Ses forces lui revenaient à vue d'œil. Le quatrième jour, je supprimai cette subvention, mais il ne jeûna pas pour cela. -~ Le dégoût avait disparu avec le retour des forces, et je m'apefçus que durant le reste de la traversée, il ne méprisa plus la gamelle. — Ce fait peut prouver qu'on ne guérit pas certains malades en les médicamentanfsans cesse.
Mon chasseur, redevenu bien jporlant, redevint en môme temps conteur et joyeux, et se montra capable de donner la réplique au clairon.
Je parlai d'une guérison si rapide ail commandant du
NUf et comme nous avions à bord plusieurs malades dans le même cas, il m'autorisa à leur faire suivre la même médication. — Je dois dire ici que jamais la Compagnie n'a refusé de rembourser le prix des rations spéciales ordonnées par le médecin à des soldats passagers malades^ et cela à bord de tous les autres bâtiments, comme à bor^ du Nil.
La Compagnie a toujours cherché à adoucir les rigueurs d'une aussi longue traversée en plein air, et si les soldats ne peuvent, la nuit, s'abriter quelque part, c'est que l'espace couvert à bord mlhque, et que l'impossibilité est matérielle, et non calculée dans le but d'augmenter les bénéûces du fret. — Depuis que je ne navigue plus, on m'a dit que les grands bâtiments de la Compagnie avaient été convertis en hôpitaux de voyage. — Là, rien ne manque aux malades et aux blessés évacués sur France ; le médecin est secondé par des infirmiers, eties vastes entre-ponts sont remplis de lits et de cadres, espèce de lits ^suspendus, conservant leur horizontalité malgié le roulis et le tangage. Ce genre de couchette est le seul qui convienne aux hommes les plus gravement blessés.
Nous sommes heureusement presque débarrassés du fléau qui maltraita, l'an dernier, les armées alliées; le choléra neTègne plus épidémiquement, et il semblerait que la Providence a voulu permettre qtte les places destinées aux blessés ne fussent désormais occupées que par eux.
Avant de reprendre les récits de notre clairon, permettez-moi de vous dire un mot du matériel médical et chirurgical de Tarmée d'Orient.
J'oublie à dessein le personnel^ car tout le monde connaît le dévouement et la science des chirurgiens de l'armée de terre et de mer : ils ont largement payé de leur personne. Viujgt-cinq d'entre eux, jusqu'en avril dernier, avaient déjà succombé en activité de service. D'autres les ont suivis depuis lors.
En Crimée, après l'ambulance de combat vient l'ambulance divisionnailfe, puis l'ambulance du quartier général et l'ambulance des convalescents. Hors de Crimée sont établis les hôpitaux.
A Varna, aujourd'hui, les victimes du siège remplacent les fiévreux et les cholériques de Tan dernier, et le maréchal de Saint-Arnaud se trouve avoir fondé' quelque chose de stable en transformant en hôpital provisoire les deux casernes du haut de la ville. Ces vastes bâtiments, dont le fronton est orné d'un volumineux soleil d'or rayonnant sur fond vert, s' emplissent 'et se désemplissent sans cesse des blessés évacués des ambulances deFarmée. A chaque arrivée d'un paquebot ou d'un navire de transport, lés anciens cèdent leurs lits aux nouveaux impotents, et selon Tétat de leur santé ou de leurs blessures, appareillent, soit pour Constantinople, soit pour France. Le plus petit nombre, hélas! peut retourner aux tranchées. — Varna est donc la première étape de cette route qui conduit aux Invalides.
Les malades elles blessés ne pouvaient manquer d'être nombreux dans une armée aussi considérable que celle des alliés^ armée occupée depuis neuf mois aux travaux d'un siège meurtrier et éprouvée pai* les rigueurs d'un hiver passé sous la tente, au sortir d'une terrible épidémie.
Cette masse de soldats manquants aux corps se partage en trois catégories :
Les blessés.
Les fiévreux,
Les convalescents.
Par fiévreux, on entend les individus alités pour toute auti'e cause que pour des blessures, et par convalescents ceux qui, sans être encore renvoyés comme valides à leurs corps, soit après la cicatrisation des blessures, soit après la guérison d'une affection interne, doivent céder leur place, à Fambulance ou à l'hôpital, à de nouvelles victimes de la guerre.
L'organisation du service de santé de l'armée française fait aujourd'hui l'admiration de nos alliés. C'est que l'expérience acquise dans la guerre d'Afrique a permis aux chirurgiens militaires de pratiquer en Orient sur une vaste échelle, sans être jamais pris au dépourvu; — sauf au début de la campagne, à Varna, tjuand, par suite de fausses directions et du retard des navires de ti-ansport à voile, les médicaments manquèrent, ainsi que beaucoup d'objets nécessaires à l'installation et S Tentretien des hôpitaux; mais cette crise ae fut que passagère.
D'après le rapport d'un médecin en chef au ministre de la gueiTC, rapport daté du mois de janvier dernier^ dix mille blessés et malades pouvaient alors être soignés dans les ambulances de Grimée et dans les hôpitaux ûxes de Ck)nstantinople^ et soignés aussi bien qu'au .Gros- Caillou ou au Val-de-Grâce.
Le chiffre de Tarmce ayant augmenté depuis lors, on a créé de nouvelles ambulances et de nouveaux hôpitaux. Il était de toute justice que les propriétés du sultan donnassent asile à ceux qui avaient été frappés par les maladies et par les armes de la Russie^ en défendant rintégrité de son empire.
Aussi^ son grand hôpital de Péra contient
pour nous l,200lits.
Dolma-Batché^ la caserne de la garde. . . 500 Les vastes bâtiments de Ramish-Tiflish . . 1,000
Ceux de Daoud-Pacha . 800
La Quanlei^a-Bosphore . .^ • . . . 200
Les baraques de Gulkané, construites à la
Pointe du Sérail 1,000
L'hôpital de Maltépé 230
L'ancienne école navale de Kalki 250
L'École polytechnique 1,500
Plus, à Scutari, à Principico et sur de vieux vaisseaux mouillés devant Tarsenal et
Uux Dardanelles.^ 5,000
Et enfin, je ne sais combien de lits au milieu des salons du palais de l'ambassade russe, où le soldat est si
fier d'entrer, que son énergie dans la souffrance redouble, et qu'il s'y rétablit plus promptement que partout ailleurs.
n faut avouer que ce palais est admirablement bien situé. Son imposante façade^ ses vastes galènes dominant le Bosphore, reçoivent en plein les brises salutaires de la Propontide et de l'Asie Mineure; et le sommet de la colline de Fera, qui monte et s'arrondit par derrière^ les protège contre les émanations du grand champ et du petit champ des morts.
Les Anglais, moins nombreux que nous, ont eu moins de malades, mais beaucoup plus de morts. On connaît les plaintes formidées contre l'organisation défectueuse de leur service médical ; ils l'coit amélioré depuis en .prenant le noire pour modèle. Ils ont évacué une partie de leurs invalides sur des îles de L'Archipel grec, à Rhodes principalement.
Dans la nuit du 11 au 12 mars, l'hôpital installé au milieu des immenses bâtiments de TÉcole polytechnique de Coustantinople a été détruit par un incendie.
La populace commençait à piller qu^ind les marins du Marengo intervinrent.
Singulière coïncidence! une hem'e après que les matelots se furent rendus maîtres de l'incendie, et vers ime heure du matin, notre paquebot à hélice VEv/ph/rate entrait dans la Corne d'or avea un détachement de cent pompiers venant de Paris.
E^écélnbre, Ganrobert annonçait 3,794 malades dans
les hôpitaux de Gonstantinople^ dont 1,387 blessés , ci 266 Russes.
Il y a, en Crimée , près la baie de Kamiesh, un dépôt de convalescents. Ce dépôt, parfaitement organisé, permet aux soldats de rentrer de suite à leurs corps après guérison, et diminue de beaucoup les frais de passage.
Il s'est fait, à l'hôpital de Dolma-Bagt-Chi, un imllier d'opérations, pendant le trimestre de janvier à avril; presque toutes ont parfaitement réussi.
En Crimée, pendant mars, il est entré aux ambulances françaises 7,585; pendant avril 5,600; les sorties après guérison ont varié de 1,064 à 1,399.
J'ai glissé ces détails, qui sont im véritable hors-d'œuvre dans ce livre, afin que ceux qui pensent en le lisant à quelque frère, à quelque ami, là-bas malade ou blessé, sachent que les soins ne leur manquent pas.
Les soldats congédiés revenant de Crimée, ceux surtout qui appartenaient aux premières troupes envoyées en Orient, ne se regardent comme tout à fait hors du théâtre de la guerre qu'après avoir perdu de vue les ruines du vieux château génois de Gallipoli.
Le Nil s'arrête aujourd'hui devant Gallipoli, pour obéir aux lois des quarantaines. La plupart de nos passagers contemplent avec tristesse cette plage où dorment ensevelis tant de braves qui n'ont pas eu la gloire de succomber en combattant-les Russes; ils se rappellent qiyî Tan dernier, à cette même époque, les divisions du corps d'armée, prêtes à entreprendre la caifipagSi des
DEVANT SEBASTOPOL îî3
Balkans^ campaient ici sur les hauteurs des fontaines^ et non loin de là^ dans la plaine de Boulair, et ils reyoiont avee orgueil le lieu de leur première halte^ le point de dépari de» étapes qui les conduisirent devai;it Sébastopol.
Les historiens de la guerre d'Orient n'oublieront pas que les armées alliées ont livré ici leur première et leur plufi terrible bataille.. >, bataille où la résignation devait remplacer les^ entraînements du courage.
Tout le monde fit son devoir pendant ces douloureuses épreuves : soldats et généraux^ infirmiers et médecins; les défaillants soutenaient par leur exemple les plus robustes; les mourants eux-];nême adjuraient les survivants de se laisser vivre sans crainte^ et la panique^ dans les ordres du jour, était flétrie comme une lâcheté.
Aussi l'armée, en quittant cette ville-l^ôpital, en sortitille amoindrie, mais non démoralisée.
Autrefois j'aimais beaucoup à m'arrêter à GalUpoli : la misère des Turcs y était gaie; l'Orient s'y r^'élait sans façons, les turbans y paraissaient moins ridicules qu'ailleurs, et j'eusse volontiers accepté. pour lieu d'exil une . de ses maisonnettes en torchis, au milieu d'un verger verdoyant à l'ombre des vieilles ruines génoises, .
Mais aujourd'hui tout s'y est enlaidi, tout y est mort,. et la vie factice, la fiévreuse activité que lé séjour d'une armée anglo-française y provoqua au début de la guerre d'Orient, âenablent avoir épuisé pour toujours cette malheureuse bourgade.
•^ Major, me disait le zouave au moment où j'allais^
22S SOUVENIRS D'Uîî ZOUAVE
descendre à terre; major, yoyez-vous cette maison neuve et peinte en beau blanc, là-bas au pied de cette haute muraille, et devant ce terrain que nous avons travaillé à coups de pioche?
— Oui, je la vois, et je ne l'avais pas remarquée autrefois.
— Eh bien, c'était de mon temps la maison des zouaves. Si vous y passez, sans vous commander, voyez donc im peu quels personnages y demeurent. Nous l'avons bâtie nous-mêmes, cette maison, pour y loger notre drapeau.
Je suis passé devant celte .maison inhabitée , et les vents et les pluies avaient déjà commencé l'œuvre de destruction.
Il en est ainsi de tout ce que les Français et les Anglais ont réparé ou bâti l'an dernier. Leurs créations s'anéantissent, leurs améliorations disparaissent.
Le choléra avait tué la moitié des habitants et chassé Vautre. Nos troupes parties, et le choléra avec elles, les Ijallipoliens survivants, émigrés à Lampsaque et dans les vallées de la côte d'Asie, sont revenus dans leurs foyers, et ils semblent n'avoir rien apprisyrien oublié; '— rien oublié de leur fatalisme habituel, de leur indolence, de leur barbarie native ; rien appris au contact de la civilisation de l'Occident.
Le seul souvenir matériel qu'ils conservent de notre séjour parmi eux, ce n'est ni l'organisation de l'édilité, ni le numérotage des maisons, ni le baptême des rues,—
bagatelles dont on a fait si grand bruit en Europe ; c'est ce Taste cimetière où tant de braves se sont couchés avant l'heure.
— Ah ! je n'oublierai jamais mon passage à Gallipoli vers la fin de juillet 1854 ; le choléra y sévissait alors.
Le débarcadère, si bruyant d'ordinaire, est désert et silencieux ; un pâle factionnaire, dont le fusil semble être un fardeau trop lourd à porter, s'adosse immobile à la clôture en planches 9u corps de garde; un carré d'ombre, projetée sur le warf par Tauvent de la clôture, lui sert de guérite, et le sergent du poste^ qui fait respecter la quarantaine, ne répond à nos questions que par monosyllabes. On croirait qu'il n'a plus assez de force pour parler, et que son intelligence et sa mémoire se sont atrophiées, ainsi que son corps, ballottant amaigri dans sa capote grise maculée et fripée par l'usure. Il sait que nous arrivons de France, que nous avons dit adieu à la terre de France voilà huit jours à peine, et que nous la reverrons bientôt, et il ne nous parle pas de la France ; il ne s'informe pas si, en France, l'on pense à ceux qui sont venus ici pour se battre avec .les Russes, et qui ne se battent encore qu'avec le choléra.
Nous lui demandons ce qu'il y a de nouveau à Gallipoli.
— Rien.
— Meurt-il beaucoup de monde du choléra?
— Oui.
— Combien de soldats par jour ?
— Je ne sais pas.
— L'hôpital est-il plein?
— Je ne sais pas.
— Est-il vrai que deux généraux sont morts?
— Oui.
— Quand sont-ils morts?
— Je ne sais pas.
— Comment les nommez-Tous?
Et il fait un grand effort d'aspiration pour prononcer les noms de Carbuccia et d'Elchingen.
Je voyais à travers la porte entre-bâîllée du poste les quatre autres soldats de l'escouade, assis, muets et isolés, chacun dans un coin. Nul ne fumait. Frappés de stupeur, hâves et décharnés, ils me rappelaient ces soldats d'infanterie de marine en garnison dans une colonie que ravage la fièvre jaune.
Ce jour-là, nous ne communiquâmes avec Galllpoli que par entretien, de peur que le lendemain, oii ne nous admit pas en libre pratique à Constantinople.
Le duc d'Elchingen, second fils du maréchal Ney; était décédé la veille. Il ressentait depuis quelques jours ce malaise que nous ressentons tous en temps d'épidémie^ quand il apprit, le 14 au matin, la mort de sa mère, la maréchale Ney. Cette triste nouvelle lui causa une telle émotion que, presque instantanément, des symptômes de choléra foudroyants se manifestèrent en lui; et qu'il mourut le jour même, à quatre heures de l'aprèsmidi.
Huit jours plus tard, je m'arrêtai encore devant Galli-
poli^ et cette fois je pus errer dans la Thébaïde de ses rues^ car nous ne redoutions plus la quarantaine de Constantinople.
Un gendarme en grande tenue, un vrai gendanne, çonnme ceux de France, promenait son œil vigilant d'une extrémité du bazar à l'autre . Avait-il mission d'appréhender au corps les malfaiteurs, les pertiu*bateurs, les voleurs? Hélas! il n'y avait plus là ni chalands, ni marchands, et des quelques centaines de boutiques du bazar, ti'ois ou quatre peut-être avaient descellé leur devanture, hermétiquement clos^ et cadenassée depuis l'invasion du fléau. L'honnête gendarme, ûdèle à la consigne, esclave du devoir, astiqué coumae aux beaux jours, se tenait, majestueux, sur le seuil de cette baraque de bois, de ce château tremblant, qu'un écriteau en gi'osses lettres noires dénommait : Gendarmerie impériale. De temps en temps, son talon de botte troublait le silence du marché, et sur le cailloutis de la chaussée ricochait le fourreau de fer de son sabre, et tintaient comme des clochettes les molettes de ses éperons. Un certain moment, je le vis seul, tout seul, dans la grande allée du bazar. 11 venait de se mettre en mouvement pour progresser du côté d'un gamin levantin qui, portant sur sa tête un pa- • nier de fruits, débouchatt d'une des ruelles latérales. C'est que le général Levaillant, commandant alors les troupes de la presqu'île, avait prohibé, sous des peines sévères, la vente des fruits, que, dans ces contrées, on a la mauvaise habitude de cueillir avant leur maturité.
Certes, l'usage des fruits verts ne donne pas le choléra, mais en temps d'épidémie, il peut provoqua* de funestes accidents.
Le brave gendarme, sauvegarde de la santé publique ainsi que de l'ordre, s'en allait donc vériOer la maturité des prunes du Levantin, quand, passant près de moi :
— Eh! parbleu! c'est vous, monsieur le docteur^ me dit-il, l'auteur de la naissance de mon fils, (textuel) ?
Quelques mois auparavant, dans une petite ville où j'étais allé voir ma famille, j'avais, en l'absence du médecin ordinaire, pratiqué l'accouchement de madame..., et comme, dans son puritanisme de langage, le digne mari n'osait pas me dire : Fous avez accoudié ma femm^y il employait cette ingénieuse périphrase.
Ce brave militaire, jeune encore, et travaillé par l'ambition, avait demandé à échanger le calme d'une résidence de chef-lieu de canton contre le service actif de la gendarmerie d'élite de Paris, et une fois rendu à Paris, on lui avait fait l'honneur de lui confier une mission en Orient, TeUes sont ses propres expressions.
Vertueux et stoïque personnage ! quand tous se laissaient aller au découragement et ne prenaient plus nul souci du fourniment, du bon ordre et de la France, lui, le gendarme, toujours en tenue irréprochable, calme, énergique et rasé de frais comme aux beaux joui's des dimanches, dans le chef-lieu de sa brigade, avait à cœur, me disait-il, de représenter dignement le corps de la gendarmerie en général et sa légion en particulier !
On peut affirmer que «ans Tinter vention du gendarme français^ rOccident échouerait dans tous ses plans ' de réforme en Orient. Le gendarme déblaye le terrain et inspire aux masses populaires le respect de Tordre. Depuis qu'il excerce sa magistrature dans les quartiers européens de Péra, dans le labyrinthe des rues de Stamboul, et dans les villes turques où les armées alliées ont séjourné, le nombre des crimes et des délits a déjà diminué des deux tiers, et la sécurité publique n'est plus ce qu'elle était jadis, — un vain mot. Cette canaille cosmopolite, 16 rebut de TEurope occidentale, qui s'est réfugiée en Turquie, tremble aujourd'hui devant la bufQeterie jaune, et se prépare à aller chercher une nouvelle impunité sur le littoral asiatique.
Gallipoli est donc redevenu ce qu'il était avant la formation du camp de Boulair ; mais j'ai foi en son avenir. La paix ou la guerre lui seront tôt ou tard favoral^s. La guerre l'utilisera comme place d'armes, si Ton attaque jamais la Russie ailleurs qu'en Crimée; la paix en fera le port marchand le plus riche et le plus fréquenté des échelles du Levant, si un jour les populations de la Thrace, de la Roumélie et des provinces danubiennes se réunissent en confédération.
La dernière fois que j'ai quitté Paris, une jeime femme qui pleure encore et qui pleurera toujours son bien-aimé, mort du choléra au camp de Boulair et enterré au cimetière de Gallipoli, m'a donné une petite boîte remphe de graines de fleurs, et je lui ai promis de semer ces
graines autour de la tombe de Ifabsent. Ces graines provenaient de fleurs qu'ils avaient cultivées ensemble. Mais l'absent^ où est-il enseveli? quel est le monceau de terre qui le recouvre parmi tous ceux que j'enjambe ? En voilà des centaines à la suite les uns de^ autres^ tous pareils^ tous égaux et tous sans noms*.. Çà et là^ se gauchissent au-dessus des herbes quelques petites croix de bois, et les pluies de l^biver ont séparé les quatre gros cailloux posés en croix par le fossoyeur à la tête de chaque fosse; ik sont tous là, confondus dans le même champ, et sans prérogatives, et couchés, eomme^ils vécurent^ rang par rang. On reconnaît seulement;, à la forme des tertres, que tel ou tel jour le fléau a moissonné plus ou moins de victimes. Aux premiers temps de Fépidémie, les fosses sont petites et ne recèlent qu'un cadavre. Bientôt l'épidémie augmente d'intensité, et les fosses s'élargissent çt deviennent de véritables tranchées, où on accumule les morts. Puis les tertres s'isolent peu à peu, à mesure oue le fléau moissonne moins de victimes.
Je confie au hasard le soin de remplir la pieuse mission dont je suis chargé, j'ouvre la boîte, et je jette au vent les gr^nes de fleurs. L'une d'elles, je l'espère^ germera où la pauvre femme voudrait qu'elles germassent toutes. '
Le cimetière de Gallipoli est encore plus triste, plus désolé que celui de Varna, que j'ai vu inaugurer et remplir...
Mail oubUons ces lugubres souvenirs; qu'ils s^éloignent
DEVANT SKBASTOPOL 888
de notre pensée à mesure que nous nous éloignons de ee rivage maudit!
xin
L'inçesdie.— Le combat du 33 mars.'-Le commandant Dninas. -^L'armistice. — Les yautours. — La fosse commune.
Le voyage de Constantinople à Marseille est scindé par plusieurs temps d'arrêt : à Gallipoli^ aux Dardanelles^ à Mëtelens^ à Smyrne^ à Syra et à Malte. Des navires suivent encore une autre route en quittant les Dardanelles : ils passent par le Pirée et par Messine. Ce dernier trajet est le plus courte et c'est celui que nous effectuons.
A Messine^ on se croit déjà en France. Le bateau se repose bord à bord avec un vapeur arrivant de Marseille^ et Ton reçoit des nouvelles toutes fraîches de la patrie bien-aimée.
A peine étions-nous mouillés devant le lazaret de Messine, que des journaux de Paris arrivèrent à bord. Us contenaient des détails circonstanciés sur Taffaire Malakoff, du 18 juin; et des rapports «ur les opérations de la mer d'Azof.
Les passagers des premières et des deuxièmes^ ainsi que les soldats, tous veulent connaître les nouvelles, et des groupes d'auditeurs s'organisent à l'entour des lec-
284 • SOUVEiîIRS D'UN ZOUAVE
teuTS à haute voix, qui échangent entre eux les numéros des gazettes.
Le zouave conteur fut un moment délaissé ; mais on retourna bien vite près de lui, dès que la Presse et le Siècle eurent été dévorés jusqu'aux affiches.
Nous étions, au contraire, plus quejamais affamés des détails que nous donnait si libéralement le clairon, et nous l'obligeâmes à faire l'histoire rétrospective de plus d'une péripétie de ce siège à jamais mémorable.
11 fut amené, je ne sais comment, à parler des incendies que nos bombes et nos fusées allumaient dans Sebastopol, et à ce propos il nous raconta le combat sanglant qui suivit celui de la nuit du 22 au 23 mars dernier.
Nous sortions alors du canal de Messine, et bientôt allaient apparaître à l'horizon les flammes du volcan de Stromboli.
Je n'oublierai jamais les sensations que j'éprouvai durant cette soirée, en écoutant au pied d'un volcan en fureur le récit des fureurs insensées des hommes.
— Les Anglais, dit le zouave', faisaient pleuvoir sur la ville autant de fusées à la congrève que nous autres de bombes, et un incendie, un incendie aussi violent que celui qui rougit là-bas le sommet de Stromboli, dévora bientôt cette partie de ta ville située derrière le bastion Central.
J'étais alors avec les troupes de garde au mamelon Vert.
Nous ne pouvions apercevoir le foyer du feu de joie;
u DEVANT SÉBASTOPOL 235
mais sa position nous était indiquée et pai* les réverbérations au ciel et par le trajet lumineux de nos bombes et de nos fusées, qui, pour attiser ce brasier, convergeaient toutes sur lui.
Tandis qu'à notre gauche une fusiUade incessante s'échangeait entre nos parallèles extrêmes et les embuscades russes, tout était tranquille à notre droite, et le batailloa de garde protégeait Tarme au bras les travailleurs qui cheminaient à la sape volante du côté de MalakoiT.
Tant que la lune brilla, on nous laissa en paix ; mais la lune absente, les Russes arrivèrent par masses épaisses et nous attaquèrent de face avec un aplomb et un entrain vraiment extraordinaires.
Ck)mme d'habitude, on leur souhaita la bienvenue, et de si bon cœur encore, que leurs premiers rangs restèrent sur notre terrain. Nous espérions déjà que le reste de la bande allait faire volte-face, quand tout à coup une autre colonne, forte de dix à douze bataillons, après avoir tourné le ravin de Karabelnaïa, nous aborda par le flanc et se précipita en même temps sur les lignes anglaises du voisinage.
Nous l^ur résistâmes d'abord en compagnie du 7 « et du 11® léger; mais les Anglais, qui n'étaient pas en force, évacuèrent leurs tranchéeé ; les Russes s'installèrent sur les parapets, et.de là nous fusillèrent largement.
Ça ne pouvait pas durer!
Quoi 1 se laisser tuer ainsi à l'instar d'une compagnie de perdreaux! Allons donc ! jamais! Si nous sommes per-
236 SOUVENIRSD'UN ZOUAVE
dus^ si Dous devons moam, tous mourir jusqu'au dernicr^ mouinr écrasés dans cette basse-fosse que domine Tennemi^ mardiandons au moins notre mort^ vidons no& cartouchières^ ébréchons le fil de nos sabres ! • Le colonel des zouaves^ déjà blessé à la tête^ n'eut pas besoin de nous crier^ à moi ef à mon camarade Fritcher : Clairons^ sonnez la charge 1 *^ Nous avions déjà le cuivre aux lèvres^ et notice batailbn de garde^ lui aussi^ eut si peu besoin de nous entendre, que même avant la sonnerie, et comme si chaque homme Teût instmctivement devinée et entendue sans qu'elle retentît^ notre bataillon de garde bondit baïonnette en avant sur les talus d'où partait la mort.
Là il y eut des hauts et des bas. Là^ notre bataillon arriva sur les pentes de la tranchée comme la marée montante arrive sur les pentes de la côte, et, comme la marée qui se retire et qui revient tour à tour, apportant et abandonnant chaque fois de nouveaux galets sur le sable^ notre bataillon se retira et revint abandonnant toujours de nouveaux morts sur cette falaise du combat; — et ce flux et reflux de combattants dura deux heures ! deux grandes heures! jusqu'à ce qu'enfin, à marée haute, la pleine mer, une pleine mer de braves, eut envahi et dominé les parapets d'où les Russes^ terrifiés et décimés, s'échappèrent en désordi^e !
Et cependant, tandis que zouaves et fantassins se battaient ainsi, face contre face, sabre contre sabre, avec les survenants de la Karabelnaîa, la fusillade du début
ne se ralentissait pas; — au contraire, elle s'étendait^ elle se reliait à la lutte de la parallèle anglaise; elle nous enveloppait dans ses feux convergents, et éOe nous eût tous abattus jusqu'au dernier, sans la sublime initiative de notre charge à la baïonnette, et en même temps^ avouonsrle, sans le retour offensif de nos ailie's, que leurs compagnies de soutien ramenèrent dans la tranchée.
Aux lueurs du feu, je le voyais debout sur un gabion et combattant au premier rang, quand il tomba frappé de deux balles^ le commandant du génie Dumas 1 — et à ma droite et à ma gauche, tombèrent aussi mon capi-, taine et mon lieutenant! La balle qui tua mon capitaine proivenait de la fusillade latérale; la baïonnette qui em-^ brocha la poitrine de mon^ heutenant était une de celles qui hérissaient le talus de la tranchée. Je l'aperçois encore, cette baïonnette s'enfonçant et disparaissant à travers la tunique du lieutenant; je voulais la détourner avec mes mains, nuiis j'avais besoin de mes mains pour manier mon mousqueton et mon clairon, et détourner celles qui me menaçaient moi-même I
Et d'ailleurs, ce n'étaient pas les Russes qui proje^ talent sur nous leurs baïonnettes; ils les tenaient seulement en arrêt, et une fiorce aveugle> cette force de marée montante, ces Ilots d'hommes, comme je l'ai déjà dit, qui s'élevaient derrière nous, nous poussaient «irrésistiblement sur elles.
Pauvre lieutenant ! — Renversé en amère, il ne peut
tomber; ceux qui le suivent Ten empêchent et le soutiennent par pression ; même obstacle à ses côtés; il s'affaisse donc sur lui-même en se cramponnant de la main au bas de mon capuchon^ et quand il s'est afiaissé^ les genoux des arrivants le repoussent et lui font courber la tête et les épaules en avant, et les arrivants passent outre en marchant sur son dos! Quand je pense à lui, je crois ressentir au gosier le seiTcment saccadé qu'y produisit la boutonnière de mon capuchon, alors que sa main fît un dernier effort pour ne pas Tabandonner, conmie si, en se rattachant à lui, il se rattachait encore à la .vie !
Une demi-compagnie de notre régiment se distingua entre tous les combattants : sur cinquante hommes elle en perdit vingt-cinq, mais aussi combien de Russes abattit-elle pendant cette nuit terrible ?
Un instant, en revenant d'escorter im officier général, elle se trouva isolée sur la droite et tomba au milieu d'un bataillon ennemi en voulant rejoindre le gros de notre division. Nos zouaves se hâtaient et marchaient trois par trois, le fusil sur Tépaule; tout à coup ils reçoivent, à bout portant , une mousquctade des plus furieuses, et ceux qui ne tombent pas s'arrêtent... non pas de peur, mais parce qu'il est impossible d'aller plus loin , et parce qu'ils se trouvent face à face, poitrine à poitrine avec une joauraille de Russes, que les lueurs de la poudre leur montrent épaisse et s'étendant à perte de vue des deux côtés.
Que faire ?
Le coup de fusil?
Mais après trois décharges ils seront tous à bas.
Tourner les talons ?
Fi donc ! ils n'y pensèrent même pas.
Trouer ce bataillon et rejoindre le régiment dont ils reconnurent les sonneries retentissant non loin de là, sur la hauteur, denière et un peu à gauche des Russes?
Oui! c'est cela! il faut donner tête baissée au milieu des Moscovites comme un troupeau de moutons donne tête baissée dans les broussailles qui le séparent du pâturage... il faut traverser ce fourré de chasseurs d'Otkotsch, il le faut... ou bien mourir!
Et mourir pour mourir, mieux vaut encore mourir en le traversant.
Oh î ils ne se réunirent pas en conseil pour décider cette audacieuse manœuvre; ils ne délibérèrent pas sur les chances de succès ou de défaite : ils agirent spontanément, simultanément et surtout héroïquement.
François Pérou, cet Hercule à large poitrine, au col de taureau, et qui porte son mousquet sur Tépaule comme un enfant porterait un fétu de paille, François Péron relèvfr audacieusement la tête, la retourne vers les siens, étend le bras de leur côté, et s'écrie en marchant sur un Russe qu'il vient d'abattre du genou :
— Enfants ! pas de coups de fusil 1 à coups de pied, à coups de poing et à coups ëe crosse, et en avant!
Et il s'élance de nouveau, et tous le suivent, et les
Russes tombent! A la droite de François, un camarade aplatit sous sa crosse un chasseur qui résiste. •— A gauche, un autrç qui a déjà écrasé deux ou trois opposants s'arrête, respire, et, se plaçant la main en Yisière sur les yeux, mesure qu^le est encore Tépaisseur du parti ennemi. Puis, aux pieds de François, un Mosco coiffé du casque à paratonnerre se relère sournoisement sur le coude, et cherche à faire trébucher notre brave en lui insinuant son bois de fusil entre les jambes.
L'ofGcier qui commandait ces zouaves héroïques se trouvait alors au milieu du groupe. 11 obéit à François comme si François eût répété ses ordves, et un quart d'heure après, les vingt-dnq survivants de la demi'^mpagnie rejoignaient le régiment.
Brave François! il serait officier aujourd'hui s'il avait su lire et écrire. L'ordre du jour, la médaille et l'admiration de tous, telles furent ses récompenses.
Le combat, commencé à onze heures, cessa vers une heure. Nous demeurâmes maîtres de la position, et les travailleurs reprirent stoïquement leurs outils. Les nuits n'étant déjà plus si longues, il fallait en utilisa: tous les instants pour mener à bonne fin les travaux de cheminements, travaux impossibles de jour.
L'affaire ayant eu lieu dans nos ouvrages et à côté, il nous était possible d'enlever au plus vite nos blessés et de les transporter aux ambulances^ Quelle triste manœuvre ! Pas de lanal pour aller en quête de ces malheureux, car xm fanal eût servi de cible aux canons de la place.
DEVANT SÉBASTOP0L ' 241
Les gens de rintendance^ chargés ordinairement de pareilles corvées, vaguèrent donc au milieu des morts et des mourants, cherchant dans l'obscurité tout ce qui n'était pas cadavre.
Ils allaient là où un gémissement les mandait, là où un dernier cri de douleur implorait un dernier secom^. Les blessés russes étant plus nombreux que les blessés angliais et français, il arrivait parfois qu'au moment de partir avec le brancard chargé d'un mutilé ramassé au hasard, on s'apercevait, au dialecte de son agonie, que le mutilé était Russe; alors on le replaçait à terre, et le brancard servait à un allié ou à im compatriote.
Cela est afTreiix, mais cela devait être... N'est-il pas de bonne justice .de secourir les siens avant les étrangers, les ennemis surtout? Le tour des prisonniers blessés viendra, et une fois entrés à l'ambulance, ils seront traités et soignés comme nos frères.
Quand le jour se leva , nous jetâmes un rapide coup <i'œil sur le théâtre du carnage avant de rentrer à l'abri dans nos tranchées. Le canon de la place nous souhaitait déjà le bonjour. Çà et là des entassements de morts indiquaient qu'en tel ou tisl endroit il avait fait plus chaud qu'en tel ou tel autre. Je cherchai à m'orienter, à reconnaître jusqu'où nous nous étions avancé^ sur le parapet de la tranchée^ anglaise; mais je ne pouvais retrouver mes traces; tout se ressemblait au milieu de ces abatis d'hommes. Je crus cependant deviner la position du gabion sur lequel était mort le commandant Du-
t« Sa»VENIRS D'UN ZOUAVE
mas, que ks soldats da génie a^aîoit enleTé aussilôt sa chute. La gabiosnade^ (» cet enâroK, étœit blindée de cadavres rosses; as avaient .ehèremeat payé le trépas de ce brave ofScier. On me dit alors' que j'avais mal vu en le voyant tomber frappé par les balks. Il était mort comme mon lieutenant^ la poitrine traversée d'un coup de baïonnette.
Vous vous souvenez que mon eapKatne toinba à ma dsoite piesque fiuimême instant où mon lieutenant expi^ rait à ma gauche. J'appris le matin que le régiment perdait un autre capitaine qui avait dû mourir mifie fois au lieu d'une.
Ge^héro» se battait avec enthousiasme, et déjà, tout cisdé de blessures à Farme blanche, il hittsât^corps àcorps avec un géant moscovite, et il luttait avec avantage^ lui, frêle ofOciery miniature d'homme de guarre, type élé« gant de ces élégants capitaines de voltigeurs qui dé(^ient autant de courage aux combats que-de grâces aux revues.: tandis que, plus agile: et plus libre que mon lieutenant, il écartait la baïonnette qui effleurait déjà sa peau, et renversait son adversaire d'un coup de sabré en travers du cou,, un autre Russe lui appliquait le canon de son fusil sur la tempe. ^^ Miracle! le couppartit,>mais la ballQi au lieu d'aller chercher la cervelle en droite ligne, s'eigaina dans le cuir chevelu, et fit presque à moitié le tour de la tête.
Cette blessure n'était pas mortelle^ mais^ terrassé par la conHnotlonde> la décharge, il tomba évanoui au mi-
DEVANT SÊBASTOPOL 248
^ lieu des Russes^ qui essayèrent de Tachever à coups de baïonnettes.
Le malheureux! il respirait encore quand la bataille cessa; mais les gras de l'intendance ne le retrouTèrent pas. BraTe entre toiOB les braves > c'était bien en avant de nos paremiers rangs que son courage Tavait conduit. Peut-être eût-on pu le sauver, si le soleil eût éclairé ces scènes de carnage!
Le lendemain, on ramassa son cadavk^ assez loin de là, sur le bord des tranchées anglaises; il s'y était traîné dans l'obscurité et gisait au milieu des sacs de terre et des gabions bouleversés par l'artillerie de la place, p Le général russe fit demander nn armistice pour re* cueillir ses morts. On en trouva quatre cents dans nos Ugnes.
Je suis un de ceux qui, ce jour-là, ont sonné : Cessez le feu! et k midi, le drapeau blanc, le drapeau neutre, se d^loya du cÀé de la France et de la Russie. L'armistice dura jusqu'à cinq heures.
Quelle triste cérémonie !
Les officiers russes et leurs soldats descendent du mamelon Vert... Ils approchent sans armes et s'arrêtent sur le bojd du champ de bataille. Nos officiers et nos soldats escaladent le revers des tranchées, s'avancent aussi sans armes et s'arrêtent comme eux à vingt ou trente pas de nos cheminements; on se salue, du moins officiers entre offiders, et le triage des morts commence... Alors, les Russes prennent ce qui leur af^r-
au SOUVENIRS D'V^ ZOCAVE
tient ^ et nous aussi. — Mais nous aTons fini avant eux^ et nous leur donnons un coup de main.
C'était là notre genre de politesse^ à nous autres soldats/ tandis que les épaulettes se disaient des douceurs. Nous avons rapporté nos morts dans la tianehée^ et les Russes ont entassé les leurs derrière ime embuscade.
Aujourd'hui, la tenue de nos officiers, tenue sévère et plus que simple; contraste avec celle des officiers russes, qui semblent s'être habillés comme pour une revue de leur empereiur. Autrefois, les officiers russes étaient revêtus de la capote grossière des soldats ; malgré cela, ils avaient meilleure tenue que les officiers anglais, vêtus à la Balaklata, c'est-à-dire en paletots de fantaisie, et coiffés de coiffures indescriptibles.
La plupart d'entre eux ont les mains gantées beurre fiais ou les doigts chargés de bagues.
Les uns causent en français et offrent des cigares à nos officiers; les autres, plus réservés, surveillent en silence l'enlèvement des cadavres.
Ils paraissent avoir plus de sympathie pour nous que pour les Anglais.
J'entends un Anglais, jaloux sans doute de ce qu'un officier russe vient d'offrir un cigare à un capitaine de la ligne, sans faire attention à lui, je l'entends dire à haute voix :
— Nous ne partirons pas d'ici sans avoir démoli Sébastopol;
— • Alors, vous y resterez bien longtemps, répliqua le Russe.
Les soldats russes étaient mal vêtus et très-sales, mais, en revanche, jeunes et robustes.
Leurs brancards, leurs litières, paraissent avoir beaucoup d'usage. Les courroies, les toiles de garnitures, étaient noires de sang caillé. J'ai remarqué un Grec, un géant 5 ses pieds et sa tête dépassaient en longueur le brancard sur lequel on l'emportait ; il avait encore à sa ceinture un gros marteau à long manche. Ce marteau devait sans doute lui servir à enclouer nos canons.
J*ai remarqué aussi parmi les morts trois hommes vêtus en bourgeois.
Pourquoi se trouvaient-ils là? Comme volontaires? Je ne le pense pas. Comme maraudeurs, peut-être; et d'autres maraudeurs les auront poignardés la nuit dernière.
On avait formé un tas de plus de quatre cents Russes tombés au bord de nos ouvrages-j on les croyait tous défunts, quand on vit tout à coup un bras qui s'agitait au milieu d'un fouilis de bras immobiles.
-iRetirer aussitôt hors du tas celui auquel appartenait ce bras, impossible; il fallut enlever un à un les plans de cadavres, et on rendit ainsi à la vie un pauvre diable qui sortait fort à propos d*un long évanouissement. Un instant de plus, et il suivait les camarades dans la fosse commune.
Les sous-officiei-s russes chargés de faire enlever les morts se disputaient souvent la possession de tel ou tel
corps de soldat : c'est que chacun avait à cœur de rendre les derniers devoirs au camarade de sa compagnie que la mort rendait parfois méconnaissable.
Cette émulation a quelque chose de saint et de touchant.
Je sais bien qu'on a dit qu'ils ne se disputaient ainsi que dans le but d'amoindrir leur cmrée^ et que les sousofficiers rivalisaient à qui aurait le moins de morts à emporter et à enterrer^ car chaque régiment envoie un détachement pour r^nplir ce (unèbre devoir; mais j'ai suivi attentivement les phases diverses de ces altercations; j'ai compris aussi Hiuelques mots de leur langage^ et je puis affirmer que jamais un sous-officier ne soufft'ira (pi'un autre que lui relève du champ de bataille un soldat de sa compagmie.
Le terrain sera donc bientôt déblayé^ car les troupes de garde ont envoyé là une centaine d'hommes^ et la besogne marche plus vite que si elle était faite par les seuls employés de Fintendance. Nos zouaves mettent le plus d'ardeiur et d'activité à reche]:clfer les morts qui nous appartiennent. C'est qu'il s'agit de retrouver le commandant Banon, qui' a disparu^ et que les Russes affirment n'être pas prisonnier à Sébastopol. On finit par le découvrir entièrement caché sous trois ou quatre plans de cadavres ennemis^ le dernier tas restant encore à enlever.
— Salut^ commandant! vous avez toujours votre croix, votre épée et votre uniforme; car vous avez fait les pa-
rois de Votre tombeaa si épaisses, en tuant beaucoup de ceux qui voulaient vous tuer, que les vautours n'ont pu vous dépouiller comme ils ont'dépouillé mon pauvre lieutenant, que nous retrouvons tout nu f
Oui, profitant des dernières heures de la nuit, des vautours envolés à la Ibis des lignes de défense et des lignes d'attaque y &*étaieait d^ «âvaitus stu* le charnier... Aux Russes, il manquait ces bottes que vous savez, et le petit, sachet de cuir qui Tenferme leur argent, et qu'ils portait à la jarretière; aux Français manquait aussi le crapaud, le coffre^fort pendu au cou, et flottant sur la poitrine; — manquaient encore les montreset les bijoux, , et, prdanation! de quelque étoitede baxar sans d(mle, ceux dont les vêtemente: n'étaient endommagés ni par l'usage, ni par la lutte; nous les retrouvions, ceux-là, tout nus, et seulement revêtus d'une couche de sang.
Le pillage des morts ennemis a quelque ehose de barbare, d'odieux et de sacrilège; le pillage des morts-amis est un crime, et je crois que. nous applaudirions, si on passait par ks-armes quicon<pie s'en rend coupable.^
Il ne serait pas<4iffici}e de découvrir les coupables ; ils •n'attendent.pas leur retour dans une gamisoif de France ou d^Algérie, ou leur passage dans une ville européenne, pour trafiqua* de leur butin.
Ils cherchent à réaliser des bénéfices, même pendant la campagne. >
Ainsi, dans les bataillons de turcos, nous avons des Mores d'Alger^ d'Oran ou de Constantine qui font un
véritable commerce de lapidaires^ de bijoutiers et de ciiangeurs.
A-t-on quelque chose à bavarder, on s'adresse à eux; quelque chose à acheter, ils vous le vendront; un emprunt à contracter, sm* nantissement, bien entendu, lems capitaiix sont toujours disponibles. Ils sont donc devenus les entrepositaires, ou plutôt les receleurs de tous les fripons et de tous les maraudeurs de l'armée, et même ils maraudent et friponnent pour leur propre compte.
Il y a loin de ce glanage de nuit siu* des cadavres abandonnés, au fourbi, à notre fourbi de zouaves, qui consiste la plupart du temps à tordre grahiitement le cou aux volailles du bourgeois débonnaire, à boire son vin, ^ et à caresser le menton de sa femme ou de sa fille quand elles en valent la peine.
Ces vautours, ces rôdeurs de nuit ont-ils donc une langue à eux, une télégraphie spéciale qui leur permet de se reconnaître la nuit, et de ne pas s'attaquer mutuellement lorsqu'ils passent l'inspection des morts? Ontils donc des conventions, des traités d'après lesquels ils se partagent en paix cette proie commune, le Russe abandonnant le Russe au Français et à l'Angfais, et l'Anglais et le Français abandonnant leurs camarades aux Russes? Depuis que nous assiégeons Sébasfopol, les victimes de la guerre n^nt pas passé une seule nuit, hors de la fosse commune, sans que les maraudeurs ne soient venus les dépouiller, et jamais les maraudeurs n'ont éveillé l'attention de nos sentinelles en se disputant le butin.
DEVANT SÉBAStOPOL 249
Mais le temps de rarmistice s'est écoulé. La fosse commune a été creusée^ les héros y descendent tout habillés, Faumônier de service les bénit, et la terre s'amoncelle sur eux... Adieu! Notre tour viendra demain/ peut-être. — Puis le drapeau parlementaire disparaît, et chacun retourne aux embuscades, aux bastions, aux tranchées, aux batteries, et la voix de la poudre recommence à mugir...
Le repos. — La couture. — La lecture. — L'ennui.
. Durant quinze jours après cette terrible affaire de nuit, nous nous sommes reposés. Que dis-je ! reposés ! Non ! nous avons travaillé comme nous travaillons depuis six mois, travaillé à piocher le roc, à élever des batteries, à les armer et à nous avancer pas à pas, pouce à pouce, ligne à ligne, vers ces embuscades que nous anéantissons, et qui renaissent aussitôt ; vers ces lignes de défenses qui grandissent sans cesse à mesure que notre artillerie les ébrèche.
, Mais qu'importe! la victoire nous restera! car entre tous ceux qui combattent encore devant Sébastopol, il n'en est pas un seul qui ne prenne pour modèle le courage héroïque de ceux qui déjà sont morts à la tâche.
Tout pénible, tout dangereux qu'il est, le travatt des tranchées, nous le préférons encore à la yie monotone du camp.
Vous nesauries croire coniblan Tennui et Timpatienee nous rongent, lorsqu'il nous faut passer une longue journée, d'oisiveté sous le bonnet de police, cette tente que TOUS connaissez et qui, semblable à la nôtre, ne peut abriter que deux ermftes à la fois.
Fritcher et moi, nous avions heureusement Famour du travail, je m'en flatte, et les heures de notre solitude s'écoulaient plus rapidement.
Ces jours-là les clairons sont de véritables sinécuristes. Sonner aux manœuvres, aux corvées, à l'exercice, etc.; voilà tout le travail.
Le soir seulement on se visite de tente en tente, on va aux nouvelles, et l'on rentrerait joyeux dans sa tume si on ne venait,pas d'entendre l'oraison funèbre de quelque vieux camarade.
Le troupier français appelle se reposer, ne pas faire le coup de fusU; nous nous reposâmes ainsi jusqu'après Pâques. Le jou{ de Pâques, les Russes, qui sont grecs de religion, c'est-à,Hlire qui ne reconnaissent pas le même pape que celui chez lequel nous tenons garnison; les Russes nous demandèrent une trêve de vingt-quatre heures, afin de pouvoir chanter messe et vêpres tout à ' leur aise.
Canrobert refusa : nos aumôniers: officiaient bien avec la fumée de la poudre pour encens, et le roulement des
DETANT SÉBASTOPOL 251
canons pour sonneries de docfaes ; les aumôniers russes ne pouYaient-ils en faire autant ?
Ce même jour de Pâques^ on dit que le nombre des hommes blessés dans les tranchées par l'artillerie de la place se réduisit à zéro. Zéro aussi pour les entrants aux ambulances^ comme les fiévreux^ cholériques et malades de toute espèce. Zéro encore pour les morts...
Ça ne dura pas. — Le 9 avi^il^ le lundi de ce même jour de Pâques^ à cinq heures du matin^ plus de cinq cents pièces de canon entonnèrent toutes à la fois une gamme continue et sans pauses de décharges furibondes.
Je" n'étais pas de service alors, -et je dormais côte à côte avec mon camarade Fritcher sur notre tapis moquette, quand le réveille-matin m'arracha aux douceurs d'un rêve que je n'ai pu recommencer depuis. Je rêvais à la nymplie du Clocheton : je la voyais, vêtue d'une robe blanche, passer et repasser devant notre tente comme si elle attendait que j'en sortisse, et au moment où j'allais lui dire : — Belle demoiselle ! donnez-vous la peine d'entrer, voilà que ce fracas épouvantable me décolle les paupières, et que je sens la terre qui tremble sous moi, et que dans l'air en vibration la toile de notre abri se met aussi à vibrer, et que ses supports se déplantent, et que je crois voir l'édifice dégringoler sur notre tête.
— Holà I hé, vieux! m'écriai-je en môme temps que Fritcher ni'interpellait aussi, est-ce que le vrai chambardement commence?
Et nous nous élançons tous deux au dehors, com:i:e si nous devions assister à la représentation du drame qui se jouait à giand orchestre. Mais le jour était hlafard et sombre; la pluie tombait et masquait l'horizon. Pas d'animation, pas de mouvement sur notre front de bandière ; seulement des groupes de curieux s'interrogeant d'une tente à l'autre; rien en6n, rien qui annonçât ime prise d'armes du régiment.
Évidemment nous n'étions pas de la partie, et nous rentrâmes très-vexés sous notre pai'apluie.
Le bataillon ne devait prendre la garde de tranchée que le lendemain mardis on nous laissa tranquilles sous la tente; tranquilles au début d'un bombardement général !
Et cependant je vous affirme que, malgré notre contrariété de ne rien voir et de ne rien faire, jamais, depuis le commencement du siège, Fritcher et moi nous n'employâmes plus fructueusement les loisirs d'une journée de paix forcée.
L'aubade du dehors nous tenait en haleine. Le crescendo de la symphonie atteignait un développement incommensurable ; et notre oreille reconnaissait sur l'ensemble des basses fournies par les pièces de gros calibres, les paixhans et les cohorns, le ricochement par intonations diverses des batteries ordinaires.
Quel fracas I grand Dieu ! Les falaises du cap Kersonèse s'effondrent, la Crimée se déchire; la mer engloutit ses plaines et ses montagnes...
Et pourquoi? pour éventrei^les murailles de Sébastopol !
Travaillez! travaillez iurj canonniei's, à vos pièces! Faites-nous brèche, et tant petite soit-elle, les zouaves y passeront des premiers !
Et pendant cet ouragan, que faisons-nous, moi et mon camarade Fritcher? — Nous réparons le ménage, nous rafistolons la garde-robe, nous lisons, nous préparons nos lettres pour.le jour du courrier, et nous regardons de temps en temps au dehors, pour voir si la pluie cesse de nous bloquer , si l'on peut aller aux nouvelles , ou rendre une visite de politesse à nos voisins les Englishmen.
Pas moyen de sortir. On dit que le canon chasse la pluie. — Aujourd'hui, c'est le conti^aire.
J'ai promis à Fritcher de lui lire à haute voix un chapitre de la Case de V oncle Tom, ainsi que la correspondance d'Orient d'un vieux journal parisien que nous a prêtés le vaguemestre.
Mais je veux d'abord réparer ma pauvre tenue, que le temps et la gueiTe ont rudement outragée.
Vous ne sauriez croire, citadins, combien le soldat en campagne aime et respecte ses vêtements. En paix, en garnison, il n'en prend soin que réglementairement et par ordre ; à la guerre, c'est autre chose. 11 les considère comme étant sa seconde peau, et il panse leurs blessures avec une pieuse sollicitude.
Chaque trou, chaque accroc lui rappelle le sabre et le coup de feu dun ennemi; chaque tache de sang, le ca-
%&U sou VENIRS DrUN ZOUAVE
mande «{u'ila soutenu mourant au milieu du carnage, ou le Russe qu'il a vaincu en se battant corps à corps !.. . et quand ces pauvres habits^
Ces habits bleus par la Tictoire usés^
cùtBBoe ditBëranger^ deviennent des haillons et sont réformés par rintaidanee, û en conserve un knibeau^ précieuse rdiique cpi'il enfouit dans son sac et de laquelle sa famille s'enorgueillira un jour !
Jedéroole donc ma petite trousse pas plus grande qu'une blague à tabac, et je retends sur ce banc de terre que vous connaissez à l'intérieur de la tume.
Voici du fil noir, du fil blanc^ du fil rouge que m'a donnés la jolie mercière de Philippeville quand je lui dis adieu, en partant pour l'Orient.
A vous mes souvenirs ^^aujourd'hui pendant que le canon gronde, jolie mercière ! Vous aviez bien raison de dire que ce fil me rattacherait à ^us! mais à chaque instant il peut se casser. -* Et tenez I en réunissant les deux boiUs de l'aiguillée pour la promener sur une boule de cire, j'ai failli rompre le fil> tant le fracas de la canonnade vient tout à coup de me faire brusquement trèssaillirl
Vraiment, je suis honteux de me transformer sànsi en paisible couturière, tandis que la gran^ bataille se prépare.
Voici un dél undé à coudre.— <• Mais vous avez voulu
DEVANT SËBASTOPOL 266
«rire en me donnant ce dé! '— il ne pourrait servir de casque qu'à Totre doigt mignon. Et d'ailleurs^ mon doigt calleux s'en passe ; l'aiguille se briserait plutôt que de le piquer jusqu'au sang^ — ei si mon sang doit couler^ ce s»era par une autre blessure.
Voici r^ui que t vous avez rempli d'aiguilles^ comme on remplit de flècbestun carquois!
Voici les ciseauxi Ah ! pour les ciseaux^ ils ne me viennent pas' de TOUS': e*est im cadeau «qui porte ou^ieur^ Dx'avez-Yous dit...
Etc'est ainsi que s*ëcoulaitcette journée sous la tente... Je rêvais^ et je cousais comme un vieux portier dans sa loge^ tandis que k tempôte de feu se déchamait aux «ilentours.
Etr j'écoutais^ mais sans chercher à deviner qui parlait le plus fort de l'assiégeant ou de i'assiégé> dans ce dialogue d'artillerie^ où la bombe répondait à la bombe^ l'obus à Tobust, le boulet au boulet^ la ùisée à la fusée; et jerne ra'mquîétais guère desviolimet... Ge n'était pas mon tour d'être blessé... d'être tué... Mais je cousais^ je cousais avec l^entrain d'un taiileur à ses pièces^ et comme si dès demain il ne me serait phis possible de manier encore l'aiguille.
En effets je travaillais d'inspiration! Je n'avais aucun pressentiment de ce qui devait m'arriver, mais j'agissais comme si l'on m'en eût prévenu.
Je remettais à ma culotte un nouveau fond en drap an^s^ drap lord Raglan^ cuir-laine première qua'4té^
nuance parfaitement assimilable à la nuance réglementaire. Bref, pour une pièce de ce genre^ le morceau anglais valait dix morceaux de drap français.
Je conservais soigneusement ce morceau dans mon sac depuis l'affaire d'Inkermann. Il provenait d'une moitié de veste d'officier anglais, fragment que je ramassai pendant l'armistice, dans une boue sanglante^ et que je fis sécher et que je nettoyai à cause de ses bonnes qualités. Moi, je n'ai jamais dépouillé un mort! cela me répugne, et cela n'est pas honnête; mais ici le cas était différent. Je ramassais ce morceau de drap comme une épave, et loin peut-être du cadavre dont il dépendait; et puis je me doutais déjà que nous étions campés pour plus d'un jour devant Sébastopol, et que nos fonds de culottes auraient le temps de s*user avant la prise de la ville... Ajoutez i\ ces considérations l'absence du maître tailleur, resté au dépôt du régiment : chacun devait donc se préparer à rafistoler de lui-même sa tenue.
Ce sont des hâbleurs parisiens qui prétendent que nos uniformes sont raccommodés en jeu de dames ou en maillot d'arlequin. —Parbleu non ! on se procure, hélas! trop facilement des pièces de nuances assorties ; il y a chaque jour trop de pantalons et de vestes réduits en lambeaux, pour qu'on soit obligé de mettre du rouge sur du bleu et du bleu sur du rouge. En Afrique, c'était différent: chacun avait le temps d'user son uniforme; ici l'on s'use avant lui!
Fritcher, lui, se livrait à un autre genre de travail, il
restaurait notre quatrième paire de chaussures. Nous n'usions pas de la botte russe^ nous conservions la guêtre^ que nous blanchissions à fond^ avec une espèce de.ter^e de pîpe^ Tecueilhe du côté d'Inkermann.
J'avais fini de coudre^ que Fritcher travaillait toujours^ et pour le désennuyer je lui donnai le choix entre un chapitre de Tom et le joiu-nal.
— Va pour le journal, dit-il.
— Tu as tort, répliquai-je. Nous en sommes restés au cnapitre de la maman qui s'enfuit en bateau sur de§ glaçons flottants, et c'est bien plus intéressant que là correspondance de ces messieurs...
—Certainement, que c*est plus intéressant, et que je veux savoir où elle abordera, cette pauvre femme. Mais^en attendant, dis-moi ce qu'il y a de nouveau dans tes papiers.
Je déployai le journal, et cherchai le titre Correspondance d'Orient, zéro.
Dépêches télégraphiques, zéro.
Nouvelles de la guerre, zéro.
Nouvelles de Russie, zéro.
Nouvelles de la Baltique, zéro.
— Eh bien! en voilà du nouveau, s'écria Fritcher.^
— Patience, repris-je un peu désappointé, je n'ai peutêtre pas bien cherché. Ah! voilà, voilà où Ton parle des zouaves, et je lus ces quelques mots, et Fritcher écouta :
a Un monsieur rencontre des zouaves et leur dit: Vous avez de bien belles moustaches.
» — Certamement,qu'elles sont belles nos moustaches ! Et heureusement, nous les avons encore, répondit un zouave.
» — Et pourquoi ne les auriez-vous plus? ajoute le monsieur !
» — C'est qu'il y a eu un serment solennel de fait le jbur du débarquement en Grimée : les Irlandais des régiments d'élite de l'armée anglaise ont juré de défricher leurs magnifiques favoris en crosse de revolvers, si les zouaves montaient à l'assaut avant eux, et les zouaves ont juré^ de leur côté, qu'ils sacrifieraient leurs moustaches si les Irlandais parvenaient à les devancer. »
Fritcher et moi nous nous regardâmes en silence, et simultanément affilâmes nos moustaches.
Après une bonne minute de contepaplatjon mutuelle, Fritcher se prit à rire, et me demanda si j'avais entendu parler de ce serment solennel.
— Non, répondis-je, et toi?
— Pas. plus que toi.
— En as- tu assez maintenant, du journal?
— Oh ! oui, et ne me parle plus de correspondance d'Orient.
— A la bonne heure.
— Entends-tu, entends-tu comme ça chaufife du côté delaKî^rab^hiaïa?..,
En effet, le feu redoublait de violence au moment où je recommençais la lecture de l'Oncle Tom,
N'est-ce pas un singulier hasard que Fidée me soit venue d'utiliser ainsi mon dernier jour de repos au camp? Je devais être blessé le lendemain soir; je devais recevoir dans répaule cette même balJe cylindro-conique dont je vous ai raconté l'histoire, et désormais il m'eût été impossible de réparer les avaries du ménage.
Autre coïncidence! tandis que, le fond raccommodé, je replaçais des genoux neufs à ma culotte, je me disais, par suite des souvenirs de la mercière :
— Ah! combien je serais heureux d'aller en congé pendant un mois seulement, puis je reviendrais gaiement rae faire tuer! Quelle chance si un Russe m'avarie la peau! Pas trop cependant, et surtout pas de façon à ce que je tourne de l'œil, mais seulement dans des proportions raisonnables et susceptibles de me faire obtenir un congé de convalescence. Quel hono beseff!
Vingt-quatre heures après ce rêve de bono beseff, je tombais, vous le savez, je tombais en sonnant la charge.
Mais, hélas ! Dieu m'a puni d'avoir osé limiter dans mes désirs et la force du coup et l'étendue de la plaie.
J'espérais n'être invalide que pour un temps, je le suis pour toujours; ma canière militaire est finie.
Dieu l'a voulu; béni soit-U.
S60 SOBVENIRS D'UN ZOOAVE
Post-face. — Retour en France. — La Joliette. — Chate de Sébastopol. — Rencontre du clairoji manchot. — L'abnégation du soldat. — I^a promeisse.
Ainsi, rhumble ckiion des.zouayes nous lacontases souveniis du gmnd siëge, et nous récoutâmés jusqu'au moment où la patrie bien-aimée apparut à l'horizon.
Moi qui, par méti^, quittais et reroyais la France régulièrement une fois le mois, j'aurais dû, blasé par l'habitude, accoster les côtes de Provence, comme Touvrier au sortir de l'atelier accoste le soir la porte- de sa demeure, fatigué et seulement enjeux de repos....
Non! ces longues journées de navigation passées au mUieu des martyrs de la guerre, cette existence commune sur un même radeau avec de gl<»rieux invalides, pout lesquels la patrie, pendant bien loiigtemps, ne fut plusqu*unrêvel... cette respoii6âd)ilité que j'avais j^ise de les ramener tous vivants sur le sol natal, sans abandonner aux vagues un seul cadavre, toutes ces causes et bien d'autres .encore me firent saluer la France comme la saluèrent mes passagers, bataillon de héros inoonnuset mutilés... avec amour, avec enthousiasme!
Gens de loisirs et de richesses, qui chaque année conduisez en voyage vos satiétés et vos ennuis^ et demandez au Rhin, aux Alpes ou aux Pyrénées quelque chose de
nouveau^ d'imiffévu, d'émouyant^ le quai de la Joliette^ tant que durera la guerre^ vous offrira ce quelque chose d'éinoùvaht, d'imprévu et de nouveau que vous refusent les Pyrénées, les Alpes et le Rhin.
Allez donc vous y installer, sur ce quai, à Fheure où le sémaphore de Notre-Dame de la Gatde signale l'arrivée d*un paquebot-poste du Levant. Ce ne sont plus des ballots de laine de Smyme, des baquets de sangsues du Danube et de Garamanie, des colis de soies du Liban, des greniers d'alizaris de Syrie, des groups de vieilles monnaies d'argent et de cuivre, qui composent le fret du pyroscaphe, comme aux beaux jours de la paix.— Les facteurs des Échelles ont fermé leurs comptoirs, et les intendants militaires sont devenus les courtiers de la cargaison.
Aussi, voyez-la appanuire, la cargaison : même avant que le navire soit venu s'amarrer aux flancs du débarcadère, elle se presse, elle s'agite sur le tillac, elle tressaille d'impatience et de bonheur, elle pousse un long cri de joie, elle lève les bras au ciel, et, en agitant ses képis décoloi-és, flétris, malaxés et troués par les balles, elle salue la foule de terre qui la salue...
Ah ! c'est un beau spectacle que l'arrivée d'un convoi de blessés, d'invalides et de convalescents militaires ; c'est une des scènes les plus pathétiques du drame de la guerre ; c'est un tableau où l'histoire du passé, du présent et de l'avenir se lit d'un seul regard!... Et on les contemple avec une respectueuse émotion, ces remues vivantes, ces débris effleurés par la mort, ces miettes
héroïques de l'armée victorieuse qui est encore là-bas^ bien loin... trop loin ! ! !
Vous comprendrez sans peine de quel stimulant délicieux ils se sentent caressés, tous ces troupiers, toiis^ jusqu'aux plus abandonnés et aux plus abruptes, quand ils revoient cette terre de France qu'ils ont quittée voilà plus d'une année, le fusil dans la main et Tivresse dans la tête, le sac au dos et Tindifférence au cœur, allant, sans penser outre, là où on leur commandait d'aller... Depuis lors, ils ont combattu et ils ont souffert; ils ont vu leurs rangs s'éclaircir et les camarades tomber pour ne plus se relever; ils sont tombés eux-mêmes; mais Dieu les a relevés, et ils viennent demander au soleil de leur enfance les forces et la santé qu'ils ont perdues au service de leur patrie.
Ils comprennent maintenant ce que c'est que la patrie!
En voici parmi eux qui, pendant toute notre traversée, sont demeurés accroupis au fond de la cale, et ne remuant pas plus que si un boulet russe leur eût enlevé les deux jambes... Eh bien! à peine a-t-on signalé les montagnes de la patrie dans les brumes de l'horizon, que, nouveaux Lazares, ils ressuscitent, se redressent et s'élan cent aux panneaux pour la saluer, cette chère patrie ! !
Tous sont joyeux! tous sont heureux!... Celui qui a ime famille et que sa famille attend, et celui qui n'a pas de famille et dont personne ne s'inquiète, et le riche cl le pauvre, et le soldat qui n'a pas encore fini son temps de service, aussi bien que le soldat libéré. Le dépôt
du régiment ou Thôtel des Invalides recevront l'orphelin et le pauvre^ qu'il soit mutilé ou fiévreux convalescent : ce sont deux paradis terrestres auprès du camp de Kersonèse; la cité, le bourg, le viUage salueront comme un triomphateur le glorieux enfant qui rentre dans ses foyers \
J'éprouvai donc un indicible bonheur en remettant intact aux mains de l'intendance de Marseille ce dépôt que rintendance de Gonstantinople m'avait confié. Désormais je ne voulais plus avoir charge de pareilles existences, et en disant adieu à mon zouave clairon, qui se préparait à répondre à l'appel et à descendre sur le quai, suivi de son protégé le chasseur à pied, je dis adieu en même temps au Nil, au port de Joliette ei aux fonctions de médecin sanitaire.
Depuis lors, les jours et les semaines ont succédé aux semaines et aux jours, les événements ont marché, et j'ai dû, privé que j'étais des récits des acteurs du grand siège, rechercher dans les journaux l'histoire de cette lutte de géants. Les journaux me Font donnée; mais après chacun de leurs paragraphes, j'ai regretté mon poste d'auditeur près de la boxe du zouave; j'ai regretté aussi nton métier de conservateur d'invalides sur mer, métier qui m'eût permis de retrouver à bord quelque nouveau conteur dans le genre de mon clairon, et pour endormir ces regrets, je me suis mis à écrire, à verbaliser sur les causeries de cet intrépide manchot.
J'avais déjà clos ce livre, lorsque deux faits, presque
ittespérés pour moi, m'ont engagé à le rouvrir un instant : — la chute de la forteresse russe et la rencontre de notre zouave.
La grande nouvelle venant de se répandre sur Paris, j'errais avec la foule en quête des on dit.
Partout, sur les boulevards et aux coins des rues, des groupes se (brinaieût pour écouter les comînunications de hâbleurs impudents, mieux informés que le télégraphe lui-même. La prise de Maiakoff et l'évacuation du sud de Sébastopol ne les contentaient déjà plus; — selon eux, l'armée russe au grand complet avait mordu la poussière, et de Pérécop à Balaklava, d'Eupatoria à Kertch, du nord au sud et de l'est à l'ouest, la Crimée, ce joyau le plus brillant de tous les joyaux de la couronne des czars, la Grimée entière nous appartenait comme l'Algérie nous appartient.
Je passais outre et m'éloignais de ces badauds ébahis et stupéfaits; mais dix pas plus loin, j'en retrouvais d'autres plus stupéfaits, plus ébdiis encore, écoutant d'autrçs orateurs de plus en plus hyperboliques.
Crétinisme insatiable des masses!... N'était-ce donc pas assez de gloire pour les survivants de nos frères que d'avoir, en trois heures de combat, arraché des mains de l'assiégé cette clef d'une ville que l'artillerie foudroyait en vain depuis une année? Et n'est-ce pas amoindrir le triomphe des vainqueurs que de' diminuer la résistance des vaincus?
Nos soldats seront d'autant plus grands, que les sol-
dats du eear se seront plus énergiquement défendus!
Et depuis lors^ j'ai réellement compris retendue de notre yictoire^ en apprenant que l'armée russe^ après six assauts consécutifs, s'était retirée pas à pas, détruisant elle-même ses forts et ses murailles, incendiant les reliquats de sa flotte et niettant entre elle et nous un bras de mer. Certes, il fallait qu'ils eussent une bien haute opinion de notre intrépidité et de notre persistance, les généraux d'Alexandre, pour nous abandonner ainsi une place où ils possédaient encore cinquante mille boulets et cinq cents bouches à feu!
Je m'étais donc mis en quête de renseignements comme tout le monde, alors que Paris tressaillait au contact de rétincelle électrique annonçant la prise de la tour Malakoff, quand mes regards furent attirés par la cechia d'un zouave qu'im ruban de curieux suivait pas à pas. Je n'y pris pas garde d'abord, croyant être pour la millième fois témoin d'une de ces ovations banales qui attendent depuis le début de la guerre d'Orient le premier soldat venu, apparaissant au grand jour, — car il est admis aujoiurd'hui que tout soldat infirme qui tiaverse les rues de Paris arrive de Crimée. — En voilà un, je suppose, qui, pâle et amaigri, s'avance péniblement, soutenu d'un côté par un bâton et de l'autre rasant du coude les maisons du trottoir; il sort d'un hôpital où le conduisirent des blessures reçues ailleurs que dans un combat... N'importe! c'est une victime de MenschikofT, de Gortschakoff ! c'est un revenant d'Orient! et la foule
de s'attendrir sur son sort^ les badauds de lui faire escorte, et certains flâneurs toujours altérés, mais Français avant tout, de le circonvenir, de l'embrasser et de le trôler de comptoir en comptoir de marchands de vin pour arroser le récit de ses batailles.
La cechia du zouave s'effaçait donc déjà de devant mes yeux, quand j'entendis plusieurs passant murmiu'er : 11 est blessé I Cette indication réveilla mon attention; je prêtai de nouveau Toreille à d'autres voix qui ajoutaient : 11 est manchot! Puis, saisi d'une inspiration soudaine et comme assuré que j'allais revoir mon brave et joyeux passager du iViZ, je m'élançai à travers son cortège, et usurpant de force la place de celui qui le coudoyait de plus près, je m'écriai, même avant d'avoir reconnu sa face :
— Eh ! conmient va le clairon du deuxième ?
C'était bien lui 1 lui mon héros des embuscades, mon homme au chef-d'œuvre de résection, mon invalide portant toujours l'avant-bras gauche en écharpe et collé sur son plastron rouge.
Et nous nous embrassâmes des mains, moi serrant dans les deux miennes la seule qui lui restât, vigoureuse et libre encore.
Le soldai, le franc soldat sans reproches aussi bien que sans peur, n'usera pas de circonlocution et d'ambages vernis de politesse pour exprimer ce qu'il éprouve à la rencontre imprévue d'un individu; rondement et brusquement il témoigne son déplaisir comme sa joie ; aussi
pouvais-je lire dans ses yeux pétillants de bien aise ce qu'il pouvait lire dans les miens, — notre mutuelle satisfaction de nous rencontrer.
— Ah çà I camarade, lui dis-je, j*espère que vous allez vous pendre !
— Le fait est, major, que j'aurais donné mon bras tout entier pour sonner la charge... et quelle charge!...
— Le camarade Fritcher Ta sonnée à Totre intention.
— Pauvre Fritcher ! ne vous souvient-il plus qu'il a quitté la pairtie avant que Pélissier ne jouât le grand jeu?...
— C'est vrai !
— Mais le tremblement a été si fort et le tonnerre a si bien grondé, qu*il a dû se réveiller là-haut, et applaudir comme moi à nos successeurs.
La foule grossissait sous nos pas; une tourbe d'envieux penchaient l'oreille sur nos paroles. On nous serrait de plus en plus près, comme si le zouave arrivait de Sebastopol sur les fils du télégraphe, et nous nous trouvâmes forcés, pour continuer notre conversation, d'abandonner le trottoir et de nous remiser subitement dans un coupé de passage qui nous emporta bien loin, à Fabri des fâcheux.
Je subissais moi-même l'influence générale, et j'étais si heureux de ma rencontre, qu'il me semblait que le conteur du Nil arrivait aujourd'hui de Kamiesh et devait me donner des nouvelles inédites du 8 septembre.
Le brave garçon^ ii n'en savait pas plus long que moi!...
— Ah! major^ répondit-^ à une de mes qoeBtions^ je suis un ancien de la troisième paraMe, et depuis mon départ, ils ont pioché la quatrième et la cinquième; ce que je sais de plus^ je Tai appris ccfmme vous en lisant les journaux.
— Le dernier fait d'armes que tous nous avez raconté se passait devant le mamelon Vert, vous y étiez; vous connaissez le terrain, et vous pouvez vous rendre compte mieux que personne de la marche victorieuse des colonnes d'assaut le 8 septembre.
— Pour ça, oui, je comprends que nos colonnes, après le prolongement de la dernière parallèle, n'ayant plus à parcoiuir un aussi long espace pour atteindre le ttastion KomiloiT, que la tour MaMoff surmonte, ont dû arriver sur l'ennemi, bien moins écrasées, bien moins écharpées qu'an 18 juin. Je comprends aussi qu'elles ont pu se maintenir sur la tour, la redoute du mamelon Veri ou du Ramshatka n'étant plus armée contre nous, le bastion du grand Redan s'occupant à repousser nos bons amis les Anglais, et les navires russes embossés dans le port militaire ayant assez affaire à se garer de nos mortiers à longue portée.
*— Je comprends aussi tout cela; mais que cette victoire a dû coûter cber !
— N'importe ! j'aurais voulu faire partie de l'appoint dont oïl l'a soldée.
— Consolez-vous; vous avez payé par avance.
— Et j'espère bien pouvoir lecommencer encore» .
— Quoi! vous n'êteu pas libéré du service?
-~ Eh! non ! je compte toujours sur les cadres du ré* gimeirt et je jouis seulement d'un congé temporaire en ma qualité de blessé convalescent. Teiiez^ major^ je vais vous avouer tout ce que je désire^ tout ce que j'ambi^ tienne : le régiment est encore là-bas^ eh Dieu! je n'ai qu'une ambition, qu'un désir, c'est d'y retourner, et j'espère que si je «uis encore blessé, je le serai en plein jour. ....
-^Felie! votre bras est toujours en éoharpe.
— Oui, mais il reprend peu à peu* son ancienne .vigueur ; et puis, d'ailleurs, mon mauvais hns est le bras gauchci et le droit est solide pour deuxa
-*- Votre i^ace, selon moi, est aux Invalides^
— Je ne veux pas d'Invadides à vingt-deux ans. -*- Ce serait bien triste, il est vrai.
— Comme j'ai l'honneur de vous le du-e, je veux revoir Sébastopol. Je veux redescendre les ravins du Carénage, de Karabelnaïa, des Anglais et des Boulets, et me promener eu liberté dans cette cité oj^eiOeùsey. devant laquelle j'ai si longtemps donné du cor, pour qu'on m'ouvre les portes. Je veux revoir le faubourg où j'allais en fourbi et découvrir les ruines du logis où je m'approvisionnais d'un tapis moquette et de meubles débités en -fagots ; je veux enfin, depuis la pointe extrême du fort de la Quarantaine jusqu'aia redoutes^extrêmes de la baie
du Carénage^ souhaiter le bonjour à tous les bastions et à toutes les batteries : bastion de Quarantaine^ bastion Central; bastion du Mât^ batterie du Jardin^ bastion du grand Redan^ bastion Komiloff^ redoute de Karnshàtka^ batterie de la Pointe, batterie du Mât, redoute Selinski, redoute de Volhynie, et terminer ma promenade en prenant un bain de pied à Fembouchure de la Tchemaïa. Je veux enfin sonner un nouveau pas de charge sur les talus du fort Gonstantm, et faire la conduite à GortschaûofT jusque par delà les fossés de Pérécop.
Je laissais dire le brave jeune homme, et à mesure qu'il me . déroulait ses plans d'avenir, l'enthousiasme rayonnait sur sa mâle figure; et quand il sortit son bras mutilé de son écharpe et qu'il l'étendit vers le sud comme pour me montrer qu'il pouvait encore s'en servir, je sentis brûler et tressaillir d'impatience son autre main, que je tenais pressée entre les miennes...
— Adieu, major, me dit-il après un instant de silence, adieu.
— Non, repris-je, au revoir.
— Au revoir, soit.
-^ C'est que j'ai raconté au public l'épopée que vous nous racontiez sur le NU^ et puisque vous en recommencez une nouvelle, je voudrais la raconter encore; promettez-moi donc le récit de vos futures aventures de guerre.
— Je vous le promets.
— Promettez-moi i^Us^i ^ m'adresser le premiei*
zouave que tous rencontrerez arrivant de Grimée^ et blessé dans cette glorieuse journée du 8 septembre.
— Je vous le promets aussi.
— Au revoir donc, et bonne chance !
— Au revoir et à la garde de Dieu !