‹ Souvenirs de 1848Chapitre 15 sur 79 · C. Attendez pourtant, cela me paraît la loi de l'égalité · texte numérisé non relu

C. Attendez pourtant, cela me paraît la loi de l'égalité

A. Non, ce n'est pas la loi de l'égalité, c'est la loi de la fraternité.

Bo Voilà qui est bien subtil. La fraternité se trouverait donc contraire à l'égalité ? Je ne vous comprends pas.

A. Mon Dieu, voilà comme je l'entends. Si je ne le dis pas aussi bien que je voudrais, ce n'est pas faute de le sentir.

jB. Dites toujours.

A. Voilà. L'égalité voudrait que le dévouement de chacun établît le bonheur de tous. Mais l'égalité n'est pas encore possible, parce qu'il y a encore des paresseux.

C. C'est juste. S'il n'y avait que des hommes plus ou moins forts, plus ou moins intelligents, le dévouement mettrait le niveau. Mais c'est qu'il y a des paresseux, et les bons ouvriers ne peuvent pas consentir à laisser leurs enfants mourir de faim au profit de ceux qui n'ont pas de famille et qui ne veulent rien faire.

B. Ou alors il faudrait que l'État eût tant de travail à donner, et tant de richesses pour le rétribuer, que le bonheur de l'un ne ferait pas le malheur de l'autre.

D. Attendez. Quand même nous aurions assez de richesses pour que personne ne souffrît de la misère, ce qui est juste sera toujours juste, et ce qui est injuste ne peut pas cesser d'être injuste.

DEVANT l'HOTEL DE VILLE

A. Vous trouvez donc le dévouement injuste ? D. Je trouve injuste de détruire l'émulation.

C. C'est vrai, cela. Et pourtant, citoyens, il y a la loi de la fraternité .

A. Oui, qu'est-ce que nous ferons pour la fraternité avec la concurrence ?

B. Dame, sans doute. La fraternité, pourtant, c'est la loi, nous la voulons, elle ne doit pas être impossible.

Ç. Si elle était impossible, il faudrait nous en aller chacun chez nous et faire comme auparavant.

A. C'est-à-dire renoncer à la République.

B. Je ne me croirai pourtant pas en République si on me force à m'associer d'une manière qui ne me convient pas, ou que je ne comprends pas.

Ct Du moment où on serait forcé, jè n'en serais plus ; au lieu que, si on me donne le temps de comprendre ce qui est juste, je m'y rendrai peut-être.

D. Eh bien, il faut attendre l'Assemblée nationale, et la question s'éclaircira.

A. Moi, je crois qu'en effet la discussion nous enseignera ce que nous devons vouloir. Alors, nous verrons ce que nous avons à faire.

D. Moi, je voudrais avoir le cœur net sur le point du salaire. L'égalité du salaire me blesse quant à présent. Pour celui qui est fort ouvrier, c'est une contrainte ; pour le faible ouvrier, c'est une aumône.

A. Le progrès cependant doit amener cela. L'esprit de fraternité nous y pousse. Voulez-vous supprimer l'esprit de fraternité ?

Tous. Noix, non, certes; pour nous autres, c'est une loi sérieuse.

Z). Reste à savoir si c'est comme cela que la fraternité doit absolument se manifester.

B. Pas sûr ! Le plus ou moins de travail fait, donne droit à plus ou moins de repos et de bien-être, et il me semble qu'une loi qui blesse le droit de chacun blesse dans tous la loi de l'égalité.

A. Il ne faudrait pas vous butter contre cette idéelà ; ce n'est pas une loi, c'est une proposition morale. A vous, à moi, à nous tous le droit de dire oui ou non.

D. Je dis non.

B. Je dis non aussi, je ne vois pas la chose possible. A. Moi, je dis non aussi, quoiqu'à regret^ car l'idée

me paraît belle, et je voudrais que ce qu'il y a de plus beau fut ce qu'il y a de plus aisé à faire.

C. Nous disons non, citoyens, et je dis comme vous, parce qu'une chose dont le plus grand nombre ne veut pas est une chose qui n'est pas encore possible. Pourtant nous retirerons-nous chacun dans son atelier ou dans sa chambre, sans avoir pensé à faire quelque chose pour la fraternité,

D. 11 n'est pas possible qu'il n'y ait pas un moyen pour en conserver le principe et pour commencer à l'appliquer.

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