‹ Souvenirs de 1848Chapitre 42 sur 79 · Rome et Venise · texte numérisé non relu

Rome et Venise

ont fait une guerre plus opiniâtre et plus savante que toute cette foule attachée à la bannière de la monarchie.

Par guerre de peuple, nous entendons une guerre sanctifiée par un but national, dans laquelle l'on met en mouvement le plus grand nombre de forces possible appartenant au pays, en se servant d'elles selon leur nature et leurs moyens ; — dans laquelle les éléments réguliers et irréguliers, distribués sur un terrain adapté à leurs aptitudes diverses, alternent leur action ; — dans laquelle on dit au peuple : « La cause pour laquelle on combat ici est la tienne ; le prix de la victoire sera à toi; les efforts pour l'obtenir doivent être faits par toi;» — dans laquelle un principe, une grande idée hautement proclamée, loyalement appliquée par des hommes purs, intelligents, aimés, vigilants, consciencieux, excite à une vie extraordinaire, exalte jusqu'à la fureur toutes les facultés de lutte et de sacrifice qui se réveillent et s'endorment si facilement dans le cœur des multitudes ; — une guerre dans laquelle aucun privilège de naissance, de faveur ou d'ancienneté sans mérite ne peut présider à la formation de l'armée, mais où le droit d'élection aussi largement appliqué que possible, renseignement moral alterné avec l'enseignement militaire, et les récompenses proposées par les compagnies approuvées par les chefs et données par la nation, font sentir au soldat qu'il n'est point une machine, mais bien une partie du peuple, un apôtre armé dans une cause sainte ; — une guerre dans laquelle les esprits ne s'habituent

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pas à reporter exclusivement leur salut sur une armée, sur un homme ou sur une capitale, mais où ils apprennent à créer des centres de résistance partout, à voir la cause de la patrie tout entière là où une poignée de braves élève une bannière de victoire ou de mort ; — dans laquelle un plan prudent et bien combiné étant tenu en réserve pour le cas de revers sérieux, les actions procèdent audacieuses, rapides, imprévues, calculées plus qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour sur les éléments et sur les effets moraux, sans être entravées par les considérations diplomatiques, ni par les vieilles traditions qui régissent les circonstances normales; — une guerre, enfin, dans laquelle on doit avoir en vue les peuples plus que les gouvernements, où l'on cherche plutôt à élargir le cercle de l'insurrection qu'à redouter les mouvements de l'ennemi, et plutôt à blesser l'ennemi au cœur qu'à épargner un sacrifice au pays.

Et à cette guerre — la seule capable de sauver Tindépendance et de fonder une nation — la guerre royale devait, par nécessité inévitable de tradition et d'intention, opposer les habitudes froidement hiérarchiques des soldats du privilège ; — l'aride calcul des éléments matériels et l'absence de tout élément moral, de tout enthousiasme, de toute foi capable de transformer le militaire en héros de la victoire ou en martyr ; — le mépris et le soupçon envers les volontaires; —l'importance exclusive de la capitale; -—l'armée telle qu'elle était formée par le despotisme, avec ses nombreux et mauvais officiers, avec ses chefs

presque tous ineptes ou contraire à la guerre ou... pis encore f — la défiance de toute action, de tout contact avec le peuple, qui aurait pu développer de plus en plus les tendances démocratiques et la conscience des droits fatals à la royauté; — l'aversion pour tout conseiller qui, par son influence populaire, aurait pu dicter des conditions ou des devoirs ; — le respect de la diplomatie étrangère, le respect des pactes, des traités, des prétentions gouvernementales qui remontent à l'époque de 1815, lors même que ces traités eussent entravé des opérations décisives; — la répugnance à secourir Venise républicaine;— le refus de tout secours du dehors qui eût pu augmenter la sympathie pour le parti contraire à la monarchie; — la vieille tactique et la peur de toute opération hardie, inusitée ; — l'idée persistante, dominante, de sauver à son profit, en cas de revers, le Piémont et le trône; — enfin, et plus particulièrement, un germe de division, mortel à l'enthousiasme, entre les combattants de la même cause, un mesquin projet d'égoïsme politique substitué à la grande idée nationale 4. Je ne parle pas, comme on voit, de trahison; car, quand même j'y croirais3 il ne

1. Les tristes effets de l'idée dynastique se trouvent indiqués avec la perspicacité ordinaire des observations anglaises, dès le 30 mars, dans une dépêche expédiée à lord Palmerston par Robert Campbell, vice-consul à MiJan. « Jusqu'à ce jour, milord, dit-il, la plus grande union a prévalu entre toutes les classes; mais, depuis que le roi de Sardaigne est entré en Lombardie, on reconnaît deux partis : l'un, celui cle la haute aristocratie, voudrait que la Lombardie et le Piémont s'unissent

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convient guère à mon caractère d'en jeter l'accusation sur une tombe. Je signale des causes plus que suffisantes à la ruine d'une insurrection dépeuple, et je rappelle aux Italiens le mal qu'elles ont produit deux fois en un court espace de temps, qu'elles produiront fatalement une troisième fois, — et toutes les fois qu'il surgira une race assez entêtée pour vouloir recommencer l'épreuve.

Dès les premiers jours de la guerre, ces causes agirent si puissamment, qu'il fallait être aveugle pour ne pas les apercevoir et insensé pour ne pas en gémir. Aveuglés et insensés par égoïsme, par esprit de parti, par servilité courtisanesque, par tradition aristocratique et par peur de la république, étaient, hélas! les hommes du gouvernement provisoire de Milan et les modérés du Piémont et de la Lombardie! Les républicains s'en aperçurent bien; et, de ce qu'ils le dirent tout bas, on leur fit un crime impardonnable. De là les basses accusations, et les folles menaces, et les calomnies qu'alors ils méprisèrent. Aujourd'hui que la preuve est faite pour tous, et que, grâce aux calomniateurs, l'Italie est gisante, réfuter ces calomnies est un devoir pour nous.

J'écris des notes et non pas l'histoire; ainsi je n'entends pas, dans ces pages, suivre à travers les fautes

ensemble sous le roi Charles-Albert; l'autre, la classe moyenne dans laquelle on doit comprendre les négociants et les hommes de lettres, ainsi que toute la jeunesse un peu distinguée, sont partisans de la république. »

du gouvernement et les opérations delà guerre royale, l'influence dissolvante et ruineuse des causes que j'ai signalées. Le livre de Cattaneo, les documents contenus dans une brochure publiée en 1848, à Venise, par Mathias Montecchi, secrétaire du général Ferrari, et un écrit récent du général Allemandi ; le récit des derniers événements de Milan fait par deux membres du comité de défense, les actes officiels contenus dans le journal le 22 mars, et les rapports mêmes dictés pour leur défense par les adversaires confrontés avec l'irrécusable raison des faits, renferment la douloureuse histoire tout entière. — Il importait de mettre au jour les intentions et les nécessités4 qui poussèrent Charles-Albert sur la terre lombarde, et il importe maintenant de mettre au jour la ligne que suivirent les républicains au milieu de ces événements : ce

i. Aux extraits de documents déjà insérés, il est bon d'en ajouter d'autres : « Le gouvernement était à bout de moyens pour contenir le frénétique enthousiasme du peuple, et il fallait obtenir promptement une solution à la lutte lombarde.

» Les rapports reçus de Gênes ce matin sont, qu'une manifestation populaire dans le but de contraindre le gouvernement de la ville à envoyer des secours à la Lombardie, avait été apaisée par la promesse de détacher une partie de la garnison à cette fin. » (Abercromby à lord Palmerston; Turin, 24 mars.)

« La prolongation de la lutte de Milan raffermissait la détermination du peuple et affaiblissait les moyens de résistance du gouvernement, si bien que le danger de la monarchie sarde devint tellement évident aux ministres, qu'ils furent contraints d'accéder...

» Le cabinet sarde actuel a dû ainsi adopter une ligne de politique bien éloignée de ses désirs. » (Abercromby à lord Palmerston; 25 mars.)

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sont des points qui, jusqu'ici, n'ont pas été traités, ou qui pour le moins ont été à peine effleurés.

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