‹ Souvenirs de 1848Chapitre 53 sur 79 · LES MODÉRÉS · texte numérisé non relu

LES MODÉRÉS

La misérable histoire des modérés sardo- lombards ne finit pas avec la reddition. — Semblables à la couleuvre coupée en deux, ils continuèrent à s'agiter, impuissants et sans espérance de vie. La queue du serpent fut le gouvernement provisoire transformé en Consulte lombarde qui serra l'État Lombard-Vénitien, la tête — qui fut le cabinet de Turin et les hommes de la confédération princière — mordit le centre de l'Italie, où la pensée nationale, chassée du nord, s'était réfugiée et reprenait vigueur. — Ne pouvant se rendre utiles, ils se mirent résolument à nuire ; ne pouvant faire, ils s'ingénièrent à défaire. Ils travaillèrent et travaillent toujours à dissoudre. — Mais il n'entre nullement dans mon plan d'en suivre ici les mouvements tortueux. L'action funeste que certains d'entre

eux, réconciliés en apparence et repentants, tentèrent d'exercer à Venise, — les intrigues qui, en fascinant plusieurs des nôtres, contribuèrent puissamment à la mauvaise issue de la tentative, qui du val d'Intelvi, devait rallumer l'insurrection dans toute la haute Lombardie, — les espérances mensongères qui introduisirent un élément de dissolution au sein de l'émigration lombarde, — les projets d'invasion en Toscane, — l'opposition à V unification du centre, couronnée, hélas! de trop de succès, — et, en dernier lieu, l'infâme déroute de Novarre,— pourraient former et formeront peut-être un jour une page additionnelle à cette esquisse. Les documents qui seront bientôt publiés dans la Suisse italienne seront le commentaire des faits que je signale ici en courant. C'en est assez pour aujourd'hui ; l'àme, fatiguée de se retourner sur elle-même au milieu de cette fange, a besoin de se reposer en s'élevant à la contemplation de l'avenir.

Aujourd'hui encore, les débris du parti des modéréS) partagés en autant de fractions qu'il existe de petites idées personnelles et de petites ambitions locales, travaillent dans les ténèbres, les uns à séduire, s'ils le peuvent, la pauvre Lombardiepar de nouvelles illusions, en l'engageant par de nouvelles trames monarchico-piémontaises ; les autres à susciter en Toscane d'innocentes conspirations en faveur d'hommes qui combattent en Piémont les libres tendances des populations ; d'autres encore à profiter de la haine générale contre le gouvernement sacerdotal pour proposer — véritable profanation de la grande idée

sortie de Rome ! — un démembrement des provinces romaines, et servant, peut être à leur insu, les vues de l'Autriche, une fusion avec l'Etat du duc de Modène ! — Mais il suffit de dévoiler de pareilles intrigues pour qu'elles avortent ; — et si, après la guerre royale de 1848, après la déroute de Novare, les Italiens, voyant d'un côté l'incapacité (pour ne rien dire de pis) des chefs de la faction ; — de l'autre les prodiges de valeur et de constance populaire accomplis à Rome et à Venise, — si les Italiens, dis-je, hésitaient encore dans le choix entre les deux drapeaux, ils seraient vraiment indignes de la liberté;

Non, les enseignements écrits pendant ces deux dernières années avec les larmes des mères et le sang des braves ne peuvent pas être perdus. L'épreuve est complète. Les hommes d'un esprit faux ou pervers qui ont voulu appliquer â Tltalie naissante une doctrine expérimentée depuis vir/gt ou trente ans et reconnue inefficace, même en France, peuvent encore, pour un peu de temps, créer des modifications ministérielles, ourdir des intrigues, séduire, en les trompant, quelques hommes peureux ou sans expérience politique ; mais ils ne tiendront plus, de quelque nom qu'ils s'affublent, les rênes du mouvement italien. — Il leur manquait, dès le jour où ils usurpèrent la direction du mouvement, les droits que donnent à la confiance d'autrui les croyances fortement enracinées : ils se déclarèrent des hommes d'opportunité, de transaction provisoire, de mensonge utile. Aujourd'hui, il leur manque même les prétextes qu'ils pouvaient invoquer, il y a quel-

ques années, au nom de la situation où se trouvait l'Europe.

La situation européenne est, depuis deux ans, visiblement, irrécusablement changée. Autrefois, la question fermentait entre le despotisme et la monarchie tempérée; aujourd'hui, elle frémit entre la république et la royauté. Qu'il s'élève de n'importe où, le cri républicain sera le premier cri révolutionnaire. Si la révolution italienne entend se rendre forte en s'alliant au mouvement européen, il lui faut être républicaine. Toutes les utopies modérées ne donneront pas un seul ami, noteront pas un seul ennemi à la cause italienne.

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