PRÉFACE D'ANDORRE ET SAINT-MARIN
risque sans crainte de paradoxe et qu'on ne contestera probablement pas, après avoir lu cette simple et intéressante histoire.
On se tromperait pourtant, si, à priori, on croyait trouver entre ces deux petits États une similitude qui établît la confirmation de l'existence de Tune par celle de l'autre. Andorre et Saint-Marin diffèrent autant que les types qui les constituent. L'histoire d'Andorre est patriarcale , celle de Saint-Marin est héroïque : Andorre est une paisible municipalité solidement constituée; Saint-Marin, une forteresse et une sorte d'église. Je n'hésite pas pour mon compte, à donner toute ma préférence à Saint-Marin par ce seul fait que, dans toutes les époques de péril et de lutte, son rocher a servi d'asile aux proscrits et aux persécutés, tandis que les bons bergers d'Andorre n'ont été hospitaliers qu'à ceux dont la présence ne leur apportait ni trouble ni danger.
Ceux-ci me paraissent avoir les antiques vertus qui caractérisent le paysan, vertus négatives en bien des cas, et qui seraient vices à la limite de leurs étroits domaines : la justice en famille, l'égoïsme à plusieurs; une fraternité touchante quand on la voit pratiquée dans le petit troupeau, mais qui disparaît dès qu'une pauvre brebis errante vient y chercher protection ; avant tout, la prudence, cette grande qualité de la vie rustique qui ne se laisse jamais entamer par le dévouement, et qui ferme obstinément sa porte à tous les genres de progrès.
Ceux-là (Saint-Marin) sont de vieux chrétiens du
MÉLANGES
moyen âge. Ils luttent au besoin contre le pape luimême. Ils ont un saint dont la légende est fort belle, et pour lequel ils se feraient volontiers hérétiques, si l'Eglise s'avisait de lui contester son orthodoxie. Leur liberté n'est pas seulement un droit et un avantage précieux, c'est une religion, un article de foi. A travers les âges, la corruption du dehors vient là pourtant modifier les formes austères et les mœurs stoïques. Elle s'est introduite dans ce sanctuaire; elle savait y trouver des principes à combattre, quelque chose de grand et de fort à détruire ; qu'eût-elle été chercher à Andorre? Andorre a conservé sa simplicité. Les gens vertueux par calcul sont incorruptibles.
Que l'auteur du livre nous pardonne de traiter plus durement que lui ces bons Andorrans, dont la vie heureuse et les douces manières ont apaisé en lui, on le sent, des velléités d'impatience bien légitime. L'indulgence est naturelle aussi quand on sent certaines bonnes fibres répondre à celles qu'on a dans le cœur ; mais on voit que notre voyageur n'a pas senti le sien tout à fait à l'aise dans cette république de sénateurs à houlette. Nous lui en savons gré, ainsi que de toutes les recherches consciencieuses qu'il n'a pas dédaigné de faire pour constater historiquement l'existence volontairement mystérieuse de cette république méfiante, qui renferme ses chartes dans une armoire de fer, et qui en défend l'approche aux profanes étrangers.
Nohant, 26 novembre 1854.