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LA MAISON DÉSERTE

de pensées et d'actions que l'imagination la plus puissante des poètes ou des romanciers ne saurait même entrevoir dans ses rêves les plus hardis. Mais il n'est point sain de s'abandonner à ces entraînements de notre curiosité; au delà d'une certaine limite, en forçant les inventions du possible, on s'expose à perdre le sentiment de la réalité ; contentons-nous de n'être jamais ni trop affirmatifs ni intolérants.

Mars 1856.

Dans plusieurs tableaux et dessins admis cette année à l'Exposition de peinture, un artiste de beaucoup d'imagination et d'esprit, aimé du public, M. Maurice Sand, s'est attaché à reproduire les légendes fantastiques de cette partie de la France que Ton appelait autrefois le bas Berry, et qui a conservé dans ses croyances populaires, comme dans son aspect pittoresque, un cachet, pour ne pas dire un parfum d'ancienneté très caractéristique. Grâce au ciel, les mauvaises superstitions ont diminué, les maladies épidémiques que l'on appelait la grand'mort ont disparu avec les eaux stagnantes et les terres incultes. Le pays est généralement bien cultivé et les mœurs sont devenues fort douces; mais la poésie à la fois sombre et burlesque des antiques légendes vit encore dans

les imaginations et défraye les veillées d'hiver, tandis

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que la campagne conserve en mille endroits, grâce à certaines habitudes agricoles traditionnelles, une physionomie qui est encore celle du moyen âge. Ainsi, au milieu de terres fertiles en plein rapport, on trouve encore, dans cette région, le pâturai, vaste espace d'herbes folles, de buissons épineux et d'antiques souches d'arbres trapus, littéralement émaillé de fleurs sauvages au printemps, mais sec et morne quand les troupeaux de bœufs qui y ont pris leurs quartiers d'été le laissent tondu et foulé pour tout le reste de l'année. Une autre coutume barbare est d'ébrancher les arbres pour donner la feuille sèche aux moutons durant l'hiver, après quoi on brûle le fagot. C'est Forme abondant et vigoureux dans ce terrain, qui est soumis à cette mutilation périodique, et qui se couvre de bosses et de rugosités affectant les formes les plus bizarres, parfois les plus effrayantes. Dans le brouillard du crépuscule, ou quand la lune, à son lever, argenté de lueurs obliques les fonds humides, ces monstres, plantés au bord des chemins, semblent étendre sur le passant des bras désespérés ou pencher vers lui des têtes menaçantes.

La largeur démesurée des chemins de pâture communale est encore un caractère particulier au bas Berry. Leurs vastes sinuosités, rayées d'herbe courte et de déchirures rougeâtres, donnent à certains points de vue un air d'abandon capricieux qui rappelle l'abandon primitif où se trouvait la terre, lorsqu'elle n'était pour l'homme nomade qu'un lieu de passage et de campement.

En d'autres endroits de cette province, le sol a pu trouver dans la petite culture ou dans la gestion de la grande propriété, les ressources nécessaires ou l'activité suffisante pour sortir de sa primitive pauvreté. Là s'étendent des steppes inféconds, semés de grosses roches que la tradition attribue à un travail d'esprits pervers ou fantastiques, et autour desquelles se passent encore, dit-on, des choses étranges, des scènes incompréhensibles.

Ges croyances passeront, ces lieux seront transformés. Chaque jour, le progrès, quelque lent qu'il soit dans les campagnes, travaille à son œuvre persévérante et emporte, ici une superstition locale, là un coin obstiné du désert. Il arrache les ronces, nivelle les passages, soumet la nature rebelle, et défriche les esprits en même temps que le sol. Dans cinquante ans, on cherchera ces traditions rustiques, ces roches éparses, ces arbres mutilés, cette poésie du passé rude et coloré qui s'en va en bien-être et en raison.

Hélas! disent les artistes, la terre sera bien ennuyeuse quand la charrue aura passé partout, et quand le paysan sera un bourgeois voltairien. Je l'avoue aussi, moi, je sens la nécessité des grandes réformes agricoles, et pourtant je m'étonne encore quand un villageois me dit qu'il passe désormais sans terreur aux lieux où, dans sa jeunesse, le fadet, sous la forme d'un loup noir ou d'une chienne blanche, lui sautait sur les épaules et se faisait porter, lourd comme trente boisseaux de blé} jusqu'à la porte de la métairie, ou

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jusqu'au porche de l'église paroissiale. Mon cœur se serre quand j'entends le conseiller municipal du hameau menacer les vieux arbres hantés, les petits étangs habités par de gigantesques personnages baignant leurs grand'jambes dans l'eau rougie des feux du couchant ; je suis presque en colère quand on parle d'enlever les grosses pierres parlantes et grimaçantes pour en faire des auges de granit, et les vieux téteau^ pour faire du feu. « Quand tout ça n'y sera plus, disent quelques esprits forts, le monde ne sera plus si bête. On ne croira plus que le diable fait son sabbat à la croix des Bossons, et que le follet jette les cavaliers par terre aux pierres d'Epnell pour bourdir leurs montures en les fouaillant d3 sa grand'queue de dix aunes. »

Il est vrai, et tant mieux si l'on s'éclaire sans devenir sot, desimpie qu'on était. Mais, quoi qu'il en arrive, le passé perdra bientôt son prestige, il ne faut pas en douter, et il est bon qu'un artiste ait consacré son talent à reproduire ces lieux agrestes qui vont disparaître et ces scènes fantastiques qui, après lui et nous, ne laisseront plus de traces dans la mémoire des bonnes gens.

L'hallucination est, d'ailleurs, un fait psychologique et physiologique qui trouve à chaque instant sa place nécessaire dans l'histoire des masses. Tout est prodige dans les récits et dans les souvenirs de la race humaine. Les ouvrages de M. Maurice Sand ne sont donc pas de pures fantaisies d'artiste : ce sont des traits de mœurs et, dans leur genre, des documents pour l'histoire d'une province. Si l'on songe qu'avec

quelques modifications, ces traditions se retrouvent, non seulement dans toute la France, mais encore dans presque toute l'Europe, on ne niera pas l'utilité et l'intérêt de cette recherche. Et d'ailleurs, avonsnous bien envie dérailler les visions et les crédulités des gens de campagne, nous qui voyons la croyance passionnée aux tables parlantes et aux jongleries à la mode des médiums défrayer les loisirs et enflammer les imaginations du plus beau monde? Je n'y vois qu'une différence, c'est que la vieille légende populaire est plus intéressante et plus originale que toutes ces inventions modernes, et que ces symboles ont un sens logique et moral très préférable aux balourdises ou aux caprices absurdes des esprits frappeurs. Cet animal qui se fait porter, n'est-ce pas le sensualisme, qui, laid comme une bête et lourd comme un remords, pèse sur l'ivrogne attardé ? Ce follet railleur qui le jette parterre et lui emmène son cheval, n'est ce pas la personnification de sa propre malice ou de sa propre ambition, qui, folle et quinteuse, emporte sa force, et le laisse, étourdi et brisé, dans la nuit et dans la solitude, auprès de ces pierres druidi ques où le diable cache des trésors? Tous ces fantômes qui poursuivent les méfaits nocturnes, sont des esprits bien avisés, qui avertissent, répriment ou châtient. C'est une histoire naïve, poétique ou divertissante, des tourments, et, par conséquent, des progrès de la conscience populaire.

14 juillet 1857.

MADAME HORTENSE ALLART

Sous le titre un peu effrayant de Novum organum^ ou Sainteté philosophique , madame Hortense Allart de Méritens vient de publier un de ces livres clairs et brillants qui méritent la popularité, et qui devraient être dans toutes les mains. Nous ne lui reprocherons donc que ce titre, qui peut éloigner les gens du monde et les femmes, parce qu'il fait pressentir aux unes un ouvrage écrit en latin, aux autres un traité trop dogmatique pour leur usage. Aussi nous nous hâtons d'annoncer que ce n'est point là un de ces gros et terribles in-folios destinés à moisir sur les rayons de chêne noir d'une austère bibliothèque. C'est un léger format Charpentier qui peut se lire aussi facilement qu'un ouvrage frivole, avec cette différence que, après l'avoir lu, on se sent plus fort, plus instruit, plus sage, plus honnête, plus heureux. Pourtant c'est un

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livre très sérieux par le fond : c'est le résumé concis des études et des réflexions de toute une vie savante et lettrée. L'auteur est une femme charmante qui a étudié les langues mortes et les philosophies abstraites, sans que sa figure blanche et rose trahît par un pli les veilles et les méditations. Il est vrai qu'elle n'a probablement ni veillé ni souffert pour apprendre, mais qu'une organisation supérieure lui a permis de tout comprendre et de tout retenir sans le moindre effort. A la voir si animée, si active, si dévouée aux nobles fardeaux de la famille et avec cela si brillante causeuse, nous avons eu besoin de la connaître longtemps pour croire qu'il y eût tant de sagesse, d'érudition et de tranquillité dans cette jolie tête blonde qu'elle portait comme si elle ne l'eût pas soupçonnée sur ses épaules. Elle écrivait quelquefois des romans, des romans agités de passion et traversés de grandes plaintes éloquentes. Et puis elle a écrit de forts bons livres d'histoire, elle en écrit encore. Nous en parlerons une autre fois, quand elle publiera V Histoire de la République d'Athènes qu'elle achève en ce moment. Nous voulons nous occuper aujourd'hui de son Novum organum^ mais non sans dire encore quelques mots sur l'auteur, dont le génie modeste, bien qu'apprécié dans un milieu digne de lui, n'a peut-être pas reçu de la renommée tout l'accueil qu'il mérite.

Il est peu de caractères littéraires aussi fortement trempés et aussi nobles que celui d'Hortense Allart. Elle a caché ses vertus privés dans un intérieur sobre, libre et fier. Elle a vécu simplement et par un grand

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esprit d'ordre, de prudence ou de stoïcisme, elle a pu vivre en apparence, à l'abri des préoccupations de la réalité. Elle a écrit pour écrire ne demandant appui et courage qu'à elle-même, ne reprochant à personne de paraître l'oublier, ne sachant pas si elle avait des amis tièdes ou préoccupés, un public ingrat ou trop exigeant. Elle ne s'est peut-être pas assez soucié des choses littéraires qu'on appelle actualité; des fautes d'inexpérience dans ses romans en ont peutêtre fait méconnaître la valeur très réelle, et cela parce qu'elle n'a pas suivi attentivement le goût du public. Elle s'est peut-être un peu trop arrêtée sur l'époque où les moyens étaient plus simples. Si on l'eût mieux connue, elle, on l'eût applaudie davantage. Il y a des personnalités qui ne savent pas se communiquer, qui tout à la fois se révèlent trop et pas assez .

C'était selon nous le défaut de madame Allart. La muse montait sur le piédestal, couverte d'un voile emprunté. On ne voit pas assez dans son œuvre la femme excellente que ses amis adoraient en dépit de son mâle génie.

Cette fois, Hortense Allart a élevé son vol plus haut que le roman et l'histoire, c'est-à-dire plus haut que le récit et l'appréciation des faits humains; elle a embrassé et concentré, en trois cents pages excellentes et vraiment belles, l'histoire du sentiment le plus élevé de l'humanité, la religion des belles âmes, ce qu'elle appelle avec raison la sainteté.

C'est un cours rapide sur le sentiment religieux, sur

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l'enthousiasme de la vertu et la puissance de la foi chez les hommes, depuis le sauvage qui bégaye l'idée divine jusqu'au méthaphysicien profond qui l'embrasse, depuis l'aurore de la philosophie jusqu'à ses moindres rayonnements, depuis l'Inde jusqu'à nos jours.

Son travail est donc une esquisse libre des principaux élans du génie religieux dans l'histoire des idées et des sentiments. Elle raconte, elle cite, elle choisit, elle critique et elle admire. Sans s'astreindre à un plan méthodique, et, tout en gardant les formes d'une causerie émue et brillante, qui conviennent merveilleusement à son esprit affirmatjf et convaincu, elle va à son but, tout en allant comme il lui plaît. Il arrive 4onc que, entraîné par son mouvement et par son intention nette de vous faire courir à travers les chefsd'œuvre de l'art et de la science, on se plaît à la suivre et à s'arrêter devant ce qu'elle saisit comme type et comme preuve. Mais que veut-elle prouver? Une chose bien simple et qu'elle dit, elle-même, avec une grande et belle candeur:

« Nous aurions voulu faire de cet ouvrage un ouvrage utile adressé aux personnes de toutes- les croyances et de tous les pays qui, emportés par le courant du siècle, cherchent Dieu sans savoir le trouver ni comment s'adresser à lui. Nous leur faisons part de nos recherches.

» Cette théologie universelle qu'entrevoyait madame de Staël pourra-t -elle s'atteindre enfin? Cette vraie, cette sublime voix de la charité, de la philoso-

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phie, ne doit-elle pas amener l'homme à un port assuré qiii devienne celui de tous les mortels? Des vérités s'étendent, s'épurent et s'affermissent. . . Si l'homme a étudié Dieu comme il a étudié la sagesse, la politique, les beaux-arts, il a trouvé les fondements d'une science qui sera la science religieuse. C'est une science sortie du sein de l'homme, sortie de ses entrailles, celle que rien ne peut lui arracher, car il tient Dieu en lui-même comme il tient la vie, et il ne peut pas plus éviter d'être pieux que d'être mortel!...

» Arriverons-nous à ce moment favorable où l'exaltation et la critique à la fois sauront élever l'âme sans l'égarer? O Dieu, qui faites l'objet de ce livre, nous avons notre récompense dans notre travail même, consacré à vous. Si nous avons souvent apporté devant vous nos larmes secrètes et nos chagrins particuliers, vous les avez toujours dissipés à l'instant; mais prier pour le monde appartiendrait-il à une créature? Cependant accueillez avec bonté les efforts de ceux qui, depuis la réformation et le xvme siècle, cherchent à rendre à vos autels la pureté et la vérité. Faites-leur trouver dans leur sincérité, dans leur pieuse intention, un éclair de l'antique sagesse ! Faites-leur distinguer les nouveaux prophètes, non pas encore assez respectés, assez reconnus, qui ont depuis cinq siècles relevé la conscience et la liberté en Europe. Les armes de la satire, vous les avez aussi sanctifiées, quand elles avaient la charité pour but, et vous avez béni les travaux de divers genres où l'on peut vous servir. » Ici, l'auteur revient, dans sa pensée, sur les beaux côtés

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de l'œuvre de Voltaire. Hautement impartiale, elle discute peu et tranche hardiment, mais c'est avec une droiture qui se fait aimer. Elle sait par où pèchent ces philosophes qu'elle estime, ces enthousiastes qu'elle chérit, et ces penseurs qu'elle admire. Elle fait très justement la part du scepticisme de Voltaire, des délires de Pascal, de tous les nuages qui, à un moment donné, obscurcissent la santé et la lucidité des plus grands esprits. Mais elle les suit fidèlement dans toute leur existence dramatique ou rêveuse, et elle les retrouve, comme elle dit, dans les parages de la sainteté : l'un quand la fièvre le quitte, l'autre quand l'émotion l'a saisi, tous quand les fruits de l'expérience et du travail ont donné le développement nécessaire à la nature et à la tendance de leur force.

Elle s'empare donc avec une grande habileté et un grand goût de tous ces cris éloquents poussés vers le ciel par les hommes supérieurs dont l'autorité établit les vraies lois de la vérité et de la conscience dans les annales de la pensée. Ses récits et ses citations sont faits de manière à procurer une lecture agréable et attachante, même à ceux qui, ayant une conviction arrêtée ou une complète indifférence, ne songeraient, en lisant ce livre, qu'à s'instruire ou à se remémorer. Notre siècle aime ces claires analyses et ces ingénieux extraits où la vraie critique sérieuse excelle aujourd'hui et qui, véritablement, nous apportent la nourriture de l'esprit. On a beau dire que ce siècle meurt d'une disette d'idéal, nous ne croyons pas à cette mort, nous n'y croyons pas, parce que nous voyons,

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au-dessus d'une foule qui se rue sur les dangers et les émotions des affaires dites positives, une quantité de beaux et bons esprits poursuivre tranquillement l'œuvre de critique lumineuse et de sublime bon sens qui ramènera l'homme à Dieu, en conciliant toutes les apparentes contradictions de la révélation continue.

L'homme ne vit pas seulement de pain. Quand il s'enfièvre pour le bien-être avant tout, c'est que le milieu social est agité de convulsions qui le poussent dans cette voie, c'est parce que l'homme a le droit de fuir la souffrance et le besoin de poursuivre le bonheur ; c'est aussi parce que la vertu austère est une exception, et qu'aucun gouvernement n'aura le droit de dire à un peuple : « Soyez tous des saints ! » Il ne faut donc pas s'habituer à mépriser ce qu'on appelle le vulgaire; car le vulgaire, c'est nous tous. Nous sommes tous sur terre comme de simples voyageurs qui, avant d'admirer les beautés d'un site, se voient forcés de s'inquiéter d'un souper et d'un abri quelconque, après une marche plus ou moins pénible. Mais, que le bien-être mieux réparti nous arrive, cette agitation cessera, et nous aurons les mœurs douces et les aspirations élevées qui sont notre tendance inévitable. Alors tous ces excellents travaux de l'esprit qui n'ont pas, à cette heure, la vertu de faire oublier les crises financières, le mal passager et les grands abus qu'il traîne à sa suite, redescendront sur nous comme une pluie bienfaisante après une tempête, et rien de ce que le bon génie du siècle aura inspiré aux âmes libres et calmes dans la tourmente ne

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sera perdu pour leurs contemporains remis à flot.

L'auteur du Novum Organum va plus loin que nous dans cette voie d'espérance. Elle ose dire du fond de sa retraite, où les vains bruits du monde n'arrivent pas jusqu'à elle, et ne soulèvent pas de nuages sur son esprit droit et confiant, que les facultés humaines acquerront peut-être dans l'avenir une puissance inconnue aux siècles qui nous ont précédés, une clarté pour ainsi dire évangélique, la certitude de l'immortalité. Il faudrait citer et il faudrait lire tout le chapi^ tre intitulé Confiance en Dieu, qui est très beau dans son effort pour concilier la raison avec l'émotion. Ému, et presque persuadé nous-même après l'avoir lu, nous pouvons du moins affirmer que la foi fera ce miracle, puisque, sans jouer sur les mots, on peut dire que croire, c'est déjà être.

Nous conseillons aux femmes intelligentes la lecture de ce livre, et particulièrement de la partie inti^ tulée Résumé, qui semble s'adresser à elles de préfé~ rence, avec une grande délicatesse de sentiment. La manière de l'auteur est originale, Ses défauts sont presque toujours des qualités. Son style court toujours et vole souvent. Beaucoup de facultés semblent parfois gêner la direction de ce vol. Elle est savante, elle est poète et elle est femme. Elle semble parfois aller au hasard de l'inspiration et quitter son idée pour une autre idée qui l'emporte ailleurs. Mais ce désordre apparent n'amène jamais la contradiction. C'est une abeille qui puise partout son miel, et non un papillon qui s'enivre pour s'enivrer. Un soleil calme éclaire

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son œuvre, et l'on sent bien que, si elle s'est arrêtée quelquefois devant l'antre des pythonisses pour surprendre le secret de leurs tourments, elle n'a jamais perdu le chemin du sanctuaire où la vérité se révèle sans trépied, et où la sainte dignité de la raison est encouragée par Dieu-même.

En somme, madame Hortense Allart est, par ses travaux sérieux, ses vertus privées, la noblesse de son caractère, l'élévation de son talent, et la haute direction de son esprit, une des gloires de son sexe. Plus ou moins répandus, ses livres resteront comme des matériaux de l'édifice du progrès. Nous n'avons pas toujours adhéré à toutes ses idées sur les choses de fait, et nous trouverions bien encore à faire nos réserves à quelques égards, dans son livre. Mais à quoi bon ? Chacun peut en dire autant à propos de tous les livres. Ce qui importe, c'est l'ensemble, c'est le but cherché et le résultat obtenu. Rendons-lui cet hommage de la juger par ses côtés essentiels et victorieux, comme elle juge ceux qu'elle cite. Il est impossible de mieux comprendre qu'elle ne l'a fait Platon et Pascal, Pythagore et Rousseau, les pères de l'Église et les encyclopédistes. C'est véritablement, à cette heure surtout, un très grand esprit que le sien, un esprit arrivé à une telle hauteur, que Ton sent pour lui un respect ennemi de la discussion.

Nohant, 30 septembre 1857.

LA BIBLIOTHÈQUE UTILE

Nos lecteurs apprendront certainement avec une vive satisfaction que, sous le nom de Bibliothèque utile, les hommes les plus honorables de la démocratie vont publier une collection de livres à très bas prix, destinés à l'instruction nationale.

Il est utile, assurément, d'assainir les cités et de distribuer partout l'air et la lumière. Mais il est non moins utile et plus glorieux de distribuer à tous le pain de l'intelligence. Si la monarchie a bâti Versailles, et si l'Empire veut faire de Paris une des merveilles du monde architectural, d'autres doivent, de leur côté, préparer la nation à ses futures destinées, et élever son intelligence au niveau des devoirs qui lui sont imposés, dès à présent, par l'égalité politique que nos pères ont conquise au prix de tant d'efforts.

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Nous avons l'habitude de déclarer à tout propos que la France est la première des nations par la science^ la littérature et les arts, comme elle est la première par le dévouement et le courage. Il serait plus modeste et plus vrai de dire que nous possédons une sorte d'aristocratie de l'intelligence, laquelle donne souvent le ton à l'Europe, brille au premier rang par le génie des découvertes, et cherche, avec une infatigable activité, à faire progresser toutes les branches du savoir humain. Mais ici, comme aux bords du fleuve Jaune, nous avons nos mandarins : la science est le monopole d'une classe peu nombreuse, et ses docteurs n'ont pas tous, il s'en faut, le désir et la faculté de répandre sur la foule, comme le pratiquait si bien notre regrettable François Arago. les bienfaits de leur enseignement. Ceux qui le pourraient ne le veulent peut-être pas ; ceux qui le voudraient ne le peuvent pas toujours. Aussi la diffusion et la vulgarisation des sciences sont-elles beaucoup plus en arrière chez nous que dans certaines contrées, et la moyenne intellectuelle du peuple français très inférieure à celle des cantons suisses, des Etats-Unis d'Amérique, et même d'une partie de l'Allemagne.

Or il est impossible de diriger une société vers cet état de perfection qu'on nomme la démocratie, sans l'y préparer en répandant partout l'instruction, cette puissante armure au moyen de laquelle le faible et le pauvre peuvent, sans trop de désavantages, lutter pour conquérir leur place au soleil. Les hommes ne pourront devenir à peu près égaux, libres et frères,

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que lorsque leur développement intellectuel leur donnera la force et le pouvoir d'y arriver, avec la sagesse et la volonté de s'y maintenir. Une nation instruite et policée à tous les degrés de l'échelle sociale n'est plus un rêve impossible : les ouvriers de nos grandes cités ont donné, en ces dernières années, la preuve (surabondante pour tout homme de cœur et de raison), que le savoir n'est pas et ne peut pas être le privilège d'une caste, et que la naissance, pas plus que la fortune, n'élargit le cerveau humain. Notre nation est comme une terre féconde : il ne s'agit que de la labourer, et c'est l'œuvre de nos instituteurs primaires, puis d'y jeter de bonnes semences, et c'est ce que se proposent de faire les auteurs de la Bibliothèque utile*

Rendons en passant justice à la monarchie constitutionnelle : c'est elle qui a le plus fait pour cette préparation intellectuelle du peuple. Elle a exécuté, sans le vouloir peut-être, ou du moins sans en prévoir toutes les conséquences sociales, le grand programme élaboré par la Révolution. Les lois d'instruction primaire ont hâté et facilité le travail d'enfantement de la démocratie. Mais ce n'était pas tout que d'ouvrir des écoles : c'était le début. Ce qu'on y enseigne, c'est le moyen d'apprendre ; ce qu'on y donne, c'est l'instrument du savoir, et non la science elle-même. C'est donc à compléter l'œuvre qu'il faut s'attacher.

Cette foule immense qui maintenant sait lire n'a rien ou presque rien à lire de sérieux et de profitable. Les livres de science ne sont pas à sa portée : à

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peine les tire-t-on à quelques centaines cT exemplaires. Les livres d'histoire, un peu plus répandus, sont très chers. Il ne reste donc pour le public des industriels, des commerçants, des employés, des ouvriers, c'est-à-dire pour le gros de la nation, que les journaux politiques et les publications de romans illustrés, aliment intellectuel des oisifs et des grands enfants. Les exceptions sont rares, et, quand on a nommé le Magasin pittoresque et deux ou trois autres feuilles qui rendent de véritables services, on est conduit à reconnaître que la lecture, ce puissant moyen de civilisation, reste aux mains du grand nombre un simple instrument de distraction. Le lecteur d'aujourd'hui s'amuse, il ne s'instruit pas. Quelquefois il se corrompt, et alors on pourrait dire, avec Jean- Jacques Rousseau, qu'il aurait mieux valu ne pas apprendre à lire.

Des ouvrages compréhensibles pour tous, et à bas prix, tel est donc le besoin impérieux du moment, et il nous a semblé tout naturel qu'il y fût répondu par d'anciens représentants du peuple. En fondant la Bibliothèque utïle} ils n'ont pas voulu faire une étroite manifestation de parti : la politique du moment n'a rien à voir dans cette œuvre, dont le but et la portée ont un bien plus haut caractère. Ces hommes ont servi la France au moment de la tourmente : ils veulent la servir encore, et ils ne peuvent mieux choisir le temps et saisir l'occasion, dussent-ils, comme Moïse, ne jamais voir la terre promise vers laquelle ils ont à diriger les générations actuelles.

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Il nous reste à dire quelques mots du plan et des moyens d'exécution de cette excellente pensée. La Bibliothèque utile résumera ce que chacun doit savoir sur les principales branches des connaissances humaines, et, dans son développement, elle suivra Tordre naturel qu'indique la raison. Elle mettra ses lecteurs au courant de ce que la science la plus avancée a découvert jusqu'ici touchant le monde extérieur; elle leur fera connaître les lois magnifiques qui président aux grands mouvements de l'univers, les mondes qui le peuplent, les éléments qui le constituent. Puis, revenant à ce grain de sable qui nous porte, elle le décrira sous tous les aspects, dira quelles formes multipliées y revêt la vie, depuis le plus humble végétal jusqu'à l'animal le plus savamment perfectionné. Après les sciences physiques et naturelles viendront les sciences morales, et notamment l'histoire des sociétés humaines. Notre France sera surtout l'objet d'une prédilection facile à comprendre, et son histoire prendra, sous la plume des plus éminents de nos historiens et hommes politiques, une forme neuve et saisissante.

Tous les grands faits de notre passé : la formation laborieuse de notre nationalité, la féodalité, les communes, le tiers état et ses luttes, les états généraux, les croisades, les guerres des Anglais, les guerres de religion, la monarchie despotique, la philosophie du xviue siècle, la Révolution, seront l'objet de travaux distincts, reliés entre eux par une bonne chronologie de notre histoire. Chacun des écrivains

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y mettra sa pensée propre avec la plus entière berté. D'autres raconteront aussi l'histoire de notre pays sous d'autres aspects : finances, commerce, industrie, corporations ouvrières, littérature, poésie, beaux-arts.

Puis viendra l'histoire générale, les modifications successives des sociétés humaines se dérouleront dans le récit des faits du passé : les conquêtes pacifiques de la science ; la civilisation et ses divers instruments, depuis le sabre jusqu'à la presse et au crayon ; les diverses lois religieuses, sociales, politiques; les brillantes individualités qui se sont élevées de temps à autre ^iu sein de l'humanité pour lui tracer sa route, tout cela sera embrassé dans sa généralité et développé dans ses détails, avec simplicité et concision.

Quelques chiffres diront éloquemment à quelle pensée élevée est due la création de la Bibliothèque utile. Les volumes dont elle se composera, élégants, portatifs, contenant plus de sept mille lignes et près de trois cent mille lettres, coûteront cinquante centimes.

Février 1859*

PRÉFACE

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