MARIO PROTH
Voici, d'une personne que nous aimons, un très bon livre qui nous fait grand plaisir. Jusqu'ici, Fauteur avait montré plus de talent dans le détail que dans l'ensemble; à présent tout y est. Nous n'avons plus qu'un reproche à lui faire, et encore n'est-ce point une critique à l'écrivain, c'est une remontrance amicale adressée à l'homme: nous trouvons dans sa plaisanterie contre les noms et les choses d'hier et d'aujourd'hui une certaine âcreté qui ne nous semble pas assez philosophique pour un esprit de cette portée. Quand on voit les grandes choses de haut, il n'est pas permis de se battre avec les petites, c'est trop descendre à leur niveau. On risque, d'ailleurs, à ce tra-
MÉLANGES
vail d'aversion contre la médiocrité, de se tromper systématiquement et d'écraser de beaux papillons que l'on prend pour de vulgaires chenilles.
Ceci posé, prenons et louons de bon cœur, car ce tort est l'excès d'une qualité précieuse. M. Mario Prothaime le grand et le fort dans toutes leurs manifestations naturelles ou artistiques. La nature particulière de son talent est la vigueur. Il a le style alerte, coloré, brillant, tout rempli d'érudition universelle, sans être chargé de fatigant archaïsme. Le tour est vif, l'expression heureuse, le trait incisif, cruel même; mais, quand c'est réellement le méchant et le mauvais qu'il vise dans l'histoire et dans l'art, cette cruauté indignée est une équité et une puissance.
Bien peu de nous ont lu à fond et bien compris VAstrèe. M. Mario Proth, soit hasard, soit vouloir, a découvert et véritablement prouvé que ce fameux livre, oublié et démodé, valait la peine qu'on ne se donne plus de l'étudier et de l'interpréter.
Nous-même, qui, par un hasard particulier, l'avions étudié quelque peu, nous voyons bien à présent, qu'il a plus de mérite et de valeur que nous ne pensions ; nous avions été charmé de la partie descriptive et des vers; nous avions passé légèrement sur la pensée toute gauloise et sur l'érudition extraordinaire pour le temps où il fut écrit. Le travail consciencieux et amusant (notez ces deux points-ci) de M. Mario Proth restitue au sire d'Urfé la part de gloire qui lui appartient, et nous fait comprendre pourquoi et comment ce créateur du roman français moderne fut si apprécié
AU PAYS DE L'aSTREE
de ses contemporains, et encore plus tard, jusqu'à Jean-Jacques Rousseau, qui le goûta si fort dans sa première jeunesse.
Jean-Jacques,., écrivons vite ici ce nom vénéré, pour ne pas chercher une nouvelle querelle à M. Mario Proth, qui le hait d'une haine impie, sans se douter, sans s'apercevoir qu'il lui doit une forte part de cet individualisme qu'il est si jaloux de proclamer.
Il y a encore iciy dans ce cerveau très puissant, une lacune que le temps et la réflexion combleront à coup sûr. L'individualisme (le mot est bien barbare sous la plume d'un écrivain aussi élégant et aussi indépendant que lui) — l'individualisme n'est qu'un aperçu de la vérité ; c'est un droit sacré de penser et d'agir à sa guise tant que cette part de vérité n'écrase pas sa sœur jumelle, qui pourrait s'appeler le socialisme et qui a droit de vie à tout aussi juste titre. Aucune vérité n'a droit de mort sur les autres vérités, car il y en aura en apparence plusieurs jusqu'à ce que le couronnement de cet édifice-là soit trouvé.
Toutes nos réserves faites, suivons M. Mario Proth comme un guide vraiment intéressant et sûr à la recherche du monde enchanté de VAstrée; il a toutes les aptitudes et toutes les facultés d'un heureux explorateur; il sera, nous osons le prédire, un éminent critique quand le bouillonnement de sa jeunesse se dégagera de l'excès de sève qui, sous prétexte de personnalité, tombe à V exclusivisme. Il est bien permis, il est même bien nécessaire qu'un artiste et un critique aient une croyance; sans cela, point de méthode
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dans le travail ; mais, si cette croyance se fait trop absolue, elle frise bientôt ce que l'on pourrait appeler un mysticisme réaliste, et, en devenant intolérante et hargneuse, elle rétrécit son horizon et use rapidement son énergie. L'énergie véritable, vitale de la critique est de voir chaque chose au point de vue de la conception qui Ta produite. M, Mario Proth Ta très bien senti, du reste, en se plaisant avec tant de laisser aller à l'érudit et charmant travail que nous venons de lire* D'abord l'histoire de d'Urfé et de sa famille, qui est, en même temps, une très remarquable page de l'histoire du moyen âge et de la renaissance; et puis l'analyse excellente du livre de VAstrèe^ ses tendances ses intentions, sa cause et son but, ses défauts trop faciles à railler aujourd'hui, ses qualités difficiles à surpasser, ses résultats, son influence sur la littérature et sur les mœurs. Tout ami des lettres, tout esprit préoccupé des enseignements de l'histoire voudra, sinon relire VAstrëe, du moins lire avec attention l'analyse de Mario Proth, et, pour ceux qui ne demandent qu'une teinture strictement nécessaire de ces choses, il est indispensable qu'ils se munissent d'un renseignement si rapide, bien que très complet, et si amusant, bien que très sérieux.
Autre mérite de ce travail. La nature y est bien vue, bien comprise et bien exprimée : certains paysages sont dessinés de main de maître, et le savant y trouve, aussi bien que le peintre, la notion nécessaire à sa satisfaction intuitive. M. Mario Proth est très instruit en toute chose, ce qui donne une grande lucidité à