‹ Souvenirs de Beauce: Biographies des hommes remarquables d'Angerville la GateChapitre 2 sur 5 · IV AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT- PROPOS

d'enfance <ie nos pères. Nous avons parcouru avec bonheur les sentiers de leur existence ; notre ambition a grandi ; nous avons rêvé la vie simple de Cassegrain, les connaissances littéraires de Blanchet, la science de Tessier. Hélas ! nous n'avons atteint aucune de leurs qualités : il y a témérité de notre part à vouloir aujourd'hui parler de talents que nous ne possédons pas. Mais notre désir de faire connaître des hommes de bien restés dans l'oubli, de prouver que c'est moins l'intelligence que l'instruction qui manque au village, sera notre seule excuse. En effet, tant qu'Angervilleest restée pauvre gaste^ tant que le commerce ne Ta pas fécondée, tant que l'instruction et l'éducation lui ont manqué, elle n'a, pour ainsi dire, pas donné signe de vie, et ce n'est que vers la fin du xvir siècle qu'elle s'est révélée dans la personne de Cassegrain.

Si des hommes sans mérite arrivent aux honneurs, combien doit-on regretter que les esprits distingués, les 'âmes hoiînêtes se condamnent à l'obscurité. Mais la timidité , quelquefois la modestie , retiennent des intelligences brillantes loin des ambitions, pour vivre avec leur cœur loin du grand jour, et, semblables à certaines fleurs timides, elles ne se révèlent que par la délicatesse de leur parfum.

Telle fut la vie retirée d'un homme qui, à son insu, écarta le premier le voile d'obscurité étendu sur notre village. Aujourd'hui, s'il vivait encore, il nous reprocherait de dévoiler son existence. Toutefois la société ayant droit aux vertus de chacun, nous lui devons la révélation d'un esprit essentiellement doué de la force d'être simple, d'un homme qui refusa d'être évêque pour rester curé de campagne, poste bien médiocre sans doute si l'on juge les hommes d'après les idées du monde. Cependant le curé de campagne est véritablement l'apôtre de l'Évangile. Souvent la charité se fait jour à travers la soutane de cet

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homme plein de dévouement chez lequel, enfant, nous avons cueilli avec la première rose la première épine du latin. Pour qui la comprend c'est une noble mission de consacrer sa vie à l'amélioration du cœur humain, à consoler ceux qui souffrent, à relever ceux qui tombent. Telle fut la mission que s'était proposée Cassegrain, né à Angerville en 1693. Sa famille, originaire de Chartres , fournit à cette ville des médecins distingués dont le plus ancien vivait à la fin du xv* siècle. Ses nombreux enfants se répandirent en différents lieux de la Beauce. L'un d'eux, établi à Fresnay-l'Évêque, donna naissance à François Cassegrain, qui plus tard, chirurgien d'Angerville, se fit remarquer par son dévouement et son esprit religieux. Il aimait la solitude, et sa plus douce distraction était de composer des cantiques spirituels pleins de bon sens et de naïveté. Son fils , Paul - Mathurin Cassegrain , engagé comme chirurgien militaire , lui succéda et s'unit à Marie Guenée, fille d'un hôtelier d'Etampes, veuve de Nicolas Sergent, qui tenait l'auberge de la Croix -d'Or à Angerville. Le chirurgien s'établit dans la maison de sa femme où elle continuait de faire a manger pour les voyageurs , tandis que lui , soignant les malades, se montrait partout le véritable ami des pauvres.

En 1693, le dimanche de la Sexagésime, la Croix- d'Or rayonnante reçut un nouvel hôte, la maîtresse du logis venait de mettre au monde un garçon. Cet enfant, né à l'enseigne de la Croix, le jour de la Conversion de saint Paul, fut mis sous la protection de ce saint dont il porta le nom. Dès sa plus tendre enfance, Cassegrain parut doué d'intelligence et de sentiment. On raconte qu'à trois mois, sa mère ne pouvant plus l'allaiter, on voulut lui donner une nourrice; mais la coiffure, les vêtements de celle qui l'avait mis au monde étaient déjà si fortement gravés dans son esprit qu'on ne put lui faire prendre le change. On fut forcé de substituer au lait maternel une boisson composée de vin et de sucre ; sa constitution , sous l'influence de cette alimentation artificielle, s'affaiblit considé*

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rablement. Mais, pour comble de malheur, un jour il tombe sur l'oreille gauche, se blesse grièvement et perd l'ouïe de ce côté. Malgré tous ces accidents, le jeune Paul grandissait; son père, homme très-religieux, qui destinait son enfant à la médecine, comprit qu'il fallait donner tous ses soins à l'éducation et à l'instruction de son fils. Il résolut donc d'abandonner l'auberge. Il acheta une masure pour y construire une maison où son enfant n'aurait désormais sous les yeux d'autre exemple que le sien. Son esprit de charité, les frais de sa bâtisse ne tardèrent pas à épuiser les ressources d'un homme dont le cœur était inépuisable; et, sans l'estime de ses créanciers, il eût été condamné à ne point entrer dans sa chère demeure.

Une fois installé, l'éducation du jeune Paul fut surveillée avec une scrupuleuse attention. Comme tous les enfants, il alla d'abord à l'école du village; son maîlre, M. Goussard, remarqua chez lui une grande ardeur et beaucoup de goût pour l'étude.

Ces heureuses dispositions décidèrent son père à lui faire donner des leçons de grammaire et de latin par M. Perthuis, alors curé d'Angerville. Sous ce nouveau maître l'élève étudia avec une nouvelle ardeur, et son père se confirmait de plus en plus dans l'idée de le faire médecin; Paul, du reste, semblait prendre goût à cette noble profession.

Un jour, le chirurgien d'Angerville était absent; arrive un malade pour se faire saigner. Sans hésiter, avec l'audace que donne souvent l'inexpérience ou le désir d'apprendre, Paul s'arme bravement de la lancette et, pour la première fois, il plonge l'instrument tranchant dans la veine et le sang en jaillit comme sous l'incision d'un praticien consommé.

Dès ce jour, Paul parut à son père un digne fils d'Esculape. L'histoire fut racontée à M. le curé d'Angerville qui en fut moins satisfait : M. Perthuis, remarquant l'esprit de recueillement et de douceur de son élève, avait résolu de l'arracher à la médecine et d'en faire un ministre de Dieu. L'art de guérir

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offrait au jeune homme qui aimait l'étuile, qui avait le cœur sensible, plein d'humanité, une carrière supérieure à toutes les autres. Faire abnégation de soi-même, donner ses jours et ses nuits à ceux qui souffrent, c'était, pour une âme élevée, une noble mission : elle était dans la nature du père comme dans celle du fils; mais des missionnaires venus, en 1700, à Angerville pour y prêcher le jubilé , voyant les heureuses dispositions du jeune Cassegrain , engagèrent M. Perthuis à demander pour Dieu le jeune Paul à son père. Quoique animé de vifs sentiments religieux, le chirurgien d'Angerville ne consentit pas à abandonner la profession de médecin qu'il avait inspirée à son enfant.

Quelques années après, les mêmes missionnaires repassant à Angerville déterminèrent le pieux chirurgien à vouer son fils à l'état ecclésiastique. Ils le placèrent eux-mêmes à Orléans, dans une pension qui allait au collège des Jésuites. Cassegrain avait à cette époque treize ans et demi ; ses premières éludes de latin n'avaient pas toujours été régulières, ses débuts au collège ne furent pas brillants; mais son intelligence et son travail l'amenèrent en trois ans, malgré plusieurs interruptions, à être l'élève le plus distingué de philosophie, quand une nouvelle indisposition l'obligea à retourner chez son père. Son état maladif, la considération d'une mission aussi importante avaient jeté de l'hésitation dans son esprit et, ses scrupules augmentant , il avait fini par ne pas se croire digne d'être ecclésiastique. Son père, qui l'avait livré un peu à regret aux missionnaires , profita de ce moment de découragement pour le remettre de suite aux saignées, à l'administration des médecines. Le jeune philosophe était à cet âge où l'incertitude s'empare souvent de l'âme, où il y a un trouble dans l'être moral comme dans l'être physique, en passant de la jeunesse à la puberté. Mais il s'aperçut bientôt que la pratique de la médecine , à la campagne surtout , s'opposerait à son esprit de recueillement et de solitude. Il revint donc à Orléans (1709), et termina sa philosophie à 46 ans et demi ,

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avec un tel succès , qu'il fui appelé , après deux années d'études, à soutenir, au collège royal des Jésuites, une thèse de trois à quatre heures sur toute la philosophie. Encouragé par ces brillants succès, en 1711 , il entra à Sainte-Barbe pour étudier sous Montempuis , professeur au collège du Plessis. Dans cette institution, on le voit lutter contre le Jansénisme. Ardent et fort à la discussion, insinuant et persuasif dans la conversation, sage et exemplaire dans toute sa conduite, il eût été une belle conquête pour un parti , dans lequel il ne se laissa pas entraîner.

Partout les succès suivaient ce jeune homme dont Tétoile paraissait si brillante. Jusqu'ici il n'avait connu dans la vie que la douceur. Plein de foi et de sentiment, son cœur, épanoui devant Dieu et devant son père, n'avait point encore été flétri par les désillusions de la vie. Il croyait, il aimait; il croyait que jamais l'affection ne lui manquerait quand, le 30 octobre 1717, ce pauvre jeune homme, vierge encore de toute affliction, perdit celui qu'il aimait le plus, celui qui avait entouré âa jeunesse des soins les plus doux, et dont la vie, d'une entière abnégation, avait été concentrée pour faire de son fils un homme de bien. En perdant son père, Cassegrain comprit qu'il perdait son soutien et que lui, l'aîné de quatre jeunes enfants, devait devenir l'appui de sa mère et de la famille. Comme il arrive souvent dans les revers, son cœur se repliant sur lui-même et voyant la fragilité des affections humaines, chercha un amour infini, s'ouvrit tout entier à Dieu. Paul résolut d'entrer au séminaire de Chartres , pensant que les portes de cette maison s'ouvriraient aisément pour lui. Cependant l'évêque de Chartres, M. de Mérinville, issu de l'illustre famille des Desmontiers, seigneurs de Méréville et d'Angerville et compatriote de Cassegrain, soupçonnant la foi de l'élève de Sainte-Barbe, fit quelques difficultés pour le recevoir dans son séminaire. Ces soupçons ne lardèrent point à se changer en estime; il vit bientôt quelle intelligence brillante, quels sentiments élevés animaient Cassegrain : il lui donna la tonsure

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dès son entrée et les quatre ordres mineurs quatre mois après. On s'aperçut également que s'il avait attendu si tard pour revêtir l'habit ecclésiastique, c'était pour s'en rendre plus digne.

Cassegrain joignait à une intelligence élevée un physique agréable, des manières distinguées, sa physionomie était pleine de noblesse et de douceur, et il empruntait à l'art tous ses agréments : frisure, poudre, manchettes, il ne négligeait rien pour se mettre élégamment. Aussi sa mère, croyant lui faire plaisir, lui envoya un jour un surplis neuf garni de dentelle. Pauvre mère, elle vit bientôt revenir la dentelle du séminaire. Paul avait compris que la coquetterie est l'apanage des petitsesprits, que la vertu ne s'enseigne pas par le vice, qu'un homme destiné à prêcher l'humilité doit, avant tout, être simple. Mais si Cassegrain gagnait l'humilité au séminaire, il y apportait une autre vertu qui s'y trouve souvent étouffée par la crainte, la franchise. Habitué, à Sainte-Barbe, à la discussion, à la liberté de penser, le séminariste de Chartres avait des allures plus dégagées que ses camarades. Forcé, selon l'habitude du séminaire, de rendre compte de son oraison, c'est-àdire des pensées qu'il avait eues dans la journée, voici que notre jeune homme, sous prétexte de rendre compte de la sienne, dit, en présence de ses maîtres et devant tous les élèves, qu'il avait eu pendant la journée une bonne pensée, celle de déterminer le supérieur de la maison à ne plus exiger le compte de l'oraison, car pour lui c'était exposer : les uns à la vanité, les autres à la risée, la plupart au mensonge.

Les élèves applaudirent; le supérieur ne lui en voulut pas, je crois même que depuis le compte de l'oraison fut abandonné.

Et l'évêque de Chartres conçut tant d'estime pour l'enfant d'Angerville que, sur le point de lui donner les ordres, il lui remit sans observation une lettre calomnieuse qui interprétait mal une amitié de famille, et procéda sans délai à son ordination.

Il reçut le sous-diaconat le jour de St-Thomas 4715, onze mois après son entrée au séminaire; le diaconat la veille delà

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Sainte-Trinité 4716, et enfln fut ordonné prêtre un an après, à pareil jour, n'ayant pu l'être aux Quatre-Temps de Noël par défaut d'âge. Dès lors, il fallut dire adieu à ces maîtres, à ces camarades qu'il aimait tant, à cette maison où il était l'enfant chéri, pour s'engager dans la vie réelle, dans la vie militante. Plein d'abnégation et de cœur, Cassegrain entrait avec enthousiasme dans le sacerdoce, où il espérait trouver ce qu'il avait rêvé : une existence vouée à la retraite, au travail et à l'éducation. Trop jeune pour être curé, il fut d'abord attaché au vicariat de Dangeau, près Bonneval, où il resta fort peu de temps. Un seigneur des environs d'Angerville, M. de Chambon, marquis d'Arbouville , connaissant le talent de Cassegrain et la position de sa pauvre mère qui avait été forcée de vendre ses biens pour se retirer honnêtement des mauvaises affaires laissées telles par la trop grande bonté du père, fit demander Cassegrain pour remplir les fonctions de chapelain à son château.

Heureux d'être rappelé près de sa famille et de son pays, le vicaire accepta avec bonheur cette nouvelle proposition, quoiqu'il se vît forcé alors d'avoir chez lui sa mère avec trois frères et de suffire, avec ses modestes appointements et une rente de 60 fr., unique débris de la fortune de son père, à la nourriture , à l'entretien de cinq personnes. Mais quand le cœur est à l'enthousiasme, quand l'esprit est au dévouement, il n'est pas de difficulté insurmontable.

L'âme de Cassegrain s'éleva,4mmédiatement au-dessus do ces aspérités. L'austérité de sa vie, l'amour du travail lui donnèrent les moyens de suffire à tout; et, sans jamais cesser de donner il n'a jamais manqué de rien. Aussi, quelle vie sobre! Le chapelain d'Arbouville ne faisait que deux repas par jour. A midi, une soupe, un bouilli, un peu de fromage, jamais de vin ; le soir, jamais de viande, tel était son régime. Il savait que la vertu naît de l'harmonie, que le dérèglement du corps entraîne le dérèglement de l'esprit; que l'estomac et le cerveau ne peuvent fonctionner ensemble, et que l'âme d'un gourmand ressemble à ces oiseaux pesants qui ne peuvent plus s'élever.

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« C'est le grand mai de Thomme, dit saint Augustin, de vou- « loir jouir des choses desquelles il doit seulement user, et de « vouloir user de celles desquelles il doit seulement jouir. « Nous devons jouir des choses spirituelles, et seulement user « des corporelles, desquelles, quand Tusage est converti en « jouissances, notre âme raisonnable est aussi convertie en « âme brutale et bestiale. »

Cette austérité, en économisant la force morale du jeune prêtre, amenait un peu d'aisance dans toute la famille, aisance augmentée par de petites ressources que lui donnaient quelques élèves, pensionnaires chez lui. Mais la vie simple fait naître le bonheur, et toute la famille jouissait de cette paix intérieure que le travail et la charité, vraies sources de l'harmonie, peuvent seuls donner. Cassegrain était un véritable apôtre; il pouvait prêcher contre la richesse, lui qui ne voulut jamais amasser; contre l'orgueil, lui qui fut toujours humble; contre la paresse, lui qui a tant travaillé; contre le luxe, lui qui avait pour appartement une chambre sans papier, un sablier pour horloge, pour mobilier une petite table, une armoire à clairevoie, un prie-dieu et quelques méchantes chaises, le tout de sa façon. La simplicité qu'il avait dans la pratique de la vie, il la portait également dans son langage, dans ses sermons ; par elle il gagnait les cœurs, on l'écoutait avec intelligence, avec plaisir. Bientôt ce ne fut pas seulement Arbouville qui profita de ses enseignements. J)emandé d'abord à Rouvray, à Châtenay, le chapelain d'Arbouville ne tarda pas a être appelé dans toutes les paroisses environnantes. Quoique le plus jeune, il était sans contredit le plus éloquent de ses confrères qui se plaisaient à le faire prêcher dans leurs paroisses quand se présentaient de grandes solennités. Le chapelain avait acquis et conservait cette supériorité par un travail assidu et intelligent. Il ne lisait jamais sans prendre de notes ; et nous devons à ces notes V Abrégé de VHistoire ecclésiastique commencé, à Arbouville, en 1720. Ces prédications répétées, le soin de ses pensionnaires , ses éludes de chaque jour avaient altéré sa

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santé naturellement faible , quand M"' Poussepain , fille d*un riche marchand de soie de Dourdan, supérieure d'une communauté qu'elle avait fondée à Sainville, augmenta encore les fatigues du jeune prêtre, en le priant de l'aider dans la direction de sa maison. Cassegrain, plein de zèle, de courage, fit toutes les semaines huit lieues à pied, pour diriger la communauté de Sainville (1727). La supérieure voyant toutes les peines causées par ce voyage, résolut de déterminer le jeune ecclésiastique à venir l'aider dans sa communauté. La permission de l'évêque, le consentement du comte d'Arbouville étaient accordés; néanmoins la pieuse institutrice essuya bien des refus de la part du chapelain. Toujours persévérante, elle supplia, conjura, pleura; mais Cassegrain, qui vivait heureux à Arbouville, restait inébranlable. Enfin, se jetant à ses pieds : « Monsieur, dit-elle, au nom de Dieu venez à mon secours; l'âge ne me permet plus d'exercer assez d'empire sur l'esprit de mes filles; je ne sais plus que faire. Vous seul pouvez rétablir Tordre de la maison et empêcher la communauté de se dissoudre. » Persuadé d'être utile à cette maison, il se rendit enfin aux instances de M°' Pooissepain. Son parti une fois pris, ni les larmes de sa mère, ni la considération de ses intérêts ne purent le retenir; et, après cinq années de séjour, il quitta Arbouville, où il laissa bien des regrets (1722), pour venir à Sainville y exercer les fonctions de premier chapelain de la communauté, et s'installa dans un petit bâtiment voisin de la chapelle, avec sa mère, sa sœur et un modique revenu de 400 fr.

Sa présence fit d'abord quelque ombrage au curé du lieu qui, fort jaloux et un peu enivré de sa qualité de prédicateur du roi, crut sans doute se trouver en face d'un prêtre ambitieux, remuant, ou d'un concurrent à craindre dans l'art de bien prêcher. Il alla jusqu'à faire difficulté de l'admettre dans l'église en habit de chœur; mais lorsqu'il le connut un peu mieux, l'estime succéda à la défiance et une bonne intelligence les unit bientôt.

En peu de temps, Cassegrain se concilia par ses verUis l'amour et le respect de tout le pays. Il s'employa tout entier au bien spirituel de la communauté, et pour se fortifier encore dans ses principes, la deuxième ou troisième année de son séjour à Sainville, il alla faire une retraite à la Trappe. La solitude de ce couvent lui offrait tant de charmes qu'il y serait resté sans le souvenir de sa mère.

Pendant tout le temps qu'il demeura à Sainville, il s'occupa d'établir les meilleures règles possible. Mais la fondatrice devenue trop âgée pour continuer à gouverner elle-même sa maison, sa nièce, sœur Agnès Revers, lui succéda, et bientôt la mort de sa tante la mit à la tête de la communauté. Femme à l'esprit vif, entreprenant, elle savait se faire des amis, des protecteurs.

Elle obtint des lettres patentes, et, grâce à ses soins, la maison fut solidement réparée. Elle s'occupait surtout du matériel delà communauté. Naturellement dure, austère, absolue, trop sévère, elle faisait agir les esprits par la crainte. Cassegrain s'y prenait tout autrement. Il était plus aimé : dès lors jalousie de la supérieure à l'égard du chapelain. La supérieure l'emporta, eut la permission de lui signifier son exeat. Cassegrain sortit ainsi, au bout de sept ans, d'une place que la complaisance, le devoir seuls lui avaient fait accepter.

Nommé chapelain au château de Louville-la-Chenard, il s'y rendit immédiatement, et fut reçu avec une joie égale aux regrets qu'il laissait à Sainville. Là, comme partout, il fut trèsestimé. M. d'AlIonville, marquis de Louville, personnage considérable par les emplois qu'il avait occupés à la cour d'Espagne et à Rome sous le pontificat de Clément XI, donna, en le visitant, en s'entretenant avec lui, des preuves de la plus haute considération.

Le bon prêtre goûtait toutes les douceurs d'une vie tranquille, il se voyait aimé, chéri du peuple, respecté des grands, apprécié de tout le monde, lorsque son évêque résolut de faire violence à sa modestie, en le forçant de prendre la cure de Bou-

glainvâl. Malgré sa répugnance, il fut obligé de se soumettre.

Il quitta donc Louville, après un séjour de deux ans, et se rendit à Bouglainval , pour y commencer les fonctions de curé desservant, en attendant son titre qui lui vint dans les premiers jours de février 1732.

A son arrivée, Cassegrain trouva une petile paroisse de deux cents à deux cent cinquante communiants, avec un presbytère, une église dans un état pitoyable, un simple revenu de 300 fr. et peu de ferveur dans les habitants. Tout, en un mot, était fait pour décourager un jeune prêtre : mais cette fois encore son courage grandit avec la difficulté.

Dans son premier sermon, le nouveau curé adressa à ses paroissiens ces paroles pleines de simplicité : « Mes frères, je « dois travailler à votre salut de la manière que J.-C. Tor- « donne, et non pas comme vous le voudriez peut-être ou « comme je le voudrais moi-même. Je ne dois employer à cette < grande affaire que les moyens qu'il nous a enseignés. Je dois « les employer tous, je dois vous conduire par le chemin qu'il « nous a tracé et non pas par un autre. Enfin je ne dois vous <c gouverner que suivant les lois qu'il a établies et non pas sui- « vafil les lois et les maximes du monde, c'est-à-dire que je ne « dois pas faire d'autres commandements que les siens, ni vous « donner d'autres préceptes. Quand même vous trouveriez ces « préceptes trop durs ou trop difficiles, ce ne serait pas à moi « à vous en décharger ou à rien diminuer de leur rigueur. Ce « n'est pas moi qui ai fait V Evangile, et il ne m'est permis « d'y rien changer. Je dois vous l'enseigner et vous obliger à <c le pratiquer, tel qu'il est, parce qu'enfin je n'en suis que le « ministre et non pas le maître, etc. y>

Cependant, malgré tous ses bienfaits, dans une paroisse où il vivait aimé, le désir de la solitude prenait sur lui un empire d'autant plus fort que ses chagrins augmentaient en voyant son zèle ne pas remplir toutes ses espérances. Il finit par obtenir de M. de Mérinville la permission de se retirer dans la solitude de Saint-Remy d'Auneau. Jamais contentement ne fut semblable

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à celui de Cassegrain, quand il se sentit tout à la fois déchargé d*un lourd fardeau et sur le point de prendre possession d'une retraite après laquelle il aspirait depuis longtemps. Il rencontra les mêmes difficultés pour son départ de Bouglainval que pour celui de Louville, dont le seigneur avait dit : « S'il n'y a, pour retenir mon curé, qu'à faire couper les jarrets è tous mes chevaux, je ne balancerai pas. »

Néanmoins, après un séjour de trois ans à Bouglainval, il se rendit à Anneau, en 1734, avec sa mère et un jeune neveu adoptif. Précédé par sa réputation, il fut reçu à bras ouverts. La sœur Scholastique, fondatrice de la communauté d'Auneau, vit en lui un ange envoyé du Ciel pour la seconder dans son entreprise. On lui bâtit une petite maison, et il y entra avec le dessein arrêté de n'en sortir qu'à la mort. Sans argent, sans revenu, caché au monde, enseveli enfin dans cette chère solitude, son bonheur fjut au comble. Une seule chose le préoccupait : l'ennui de sa mère. Heureusement cette pauvre femme commençait à s'habituer à toutes ses migrations, et, comme il avait adopté un second neveu, ils étaient maintenant quatre pour subsister avec une centaine d'écus. Maître d'une si modeste fortune, Cassegrain ne croyait pas tenter les voleurs. Cependant, une nuit d'hiver, réveillé par le bruit d'une tentative qu'on fait pour forcer sa fenêtre, il se lève tranquillement, ouvre la porte et voit les voleurs prendre la fuite. Le lendemain, on lui dit : « Qu'auriez-vous fait, s'ils fussent entrés? » Il répond naïvement : « J'aurais tâché de leur inspirer de l'horreur pour leur conduite. »

La petite communauté, composée alors de huit jeunes filles, devait, avec l'aide protectrice de Cassegrain, prendre un jour bien de l'accroissement ; elle reçut le nom de Comipunauté du Sacré-Cœur de Jésus, eut des règles basées sur la pénitence, la pauvreté et le travail, et les jeunes filles portèrent pour marque distinctive, sur leur poitrine, une médaille d'argent, en forme de cœur, surmontée d'une croix et gravée du nom de Jésus et Marie.

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Yuici quelques lignes du sermon de Cassegrain aux filles de Sainl-Remy d'Auneau, lors de leur prise d'habit (1) :

€ La maison où vous entrez, leur dit-il, ne ressemble pas à « la plupart des autres maisons religieuses, où l'on rencontre « au moins ce que l'on a quitté et quelquefois plus. Dans celle- <c ci, il ne faut attendre que peine sur peine, travail sur travail, « souffrance sur souffrance. La pauvreté qu'on embrasse ici, « n'est pas cette pauvreté en idée dont on semble ne faire vœu « ailleurs que par l'esprit, sans qu'il en coûte rien ou très-peu « au corps, etc. »

Cassegrain, directeur de la communauté d'Auneau, s'y fit remarquer par sa vie exemplaire, par l'excellence de ses sermons, dans lesquels il était toujours clair, explicatif et profondément vrai. Il ne pouvait, comme il Ta souvent répété, laisser le peuple dans la superstition. Et en dictant les règles sévères de la communauté , il les suivit lui-même tout le premier. Jamais vie ne fut plus austère que la sienne. Jusqu'à l'âge de cinquante ans, il a toujours couché sur la paille, sans lit ni matelas, et dans une sorte de bière placée à Sainl-Remy, sous l'escalier du grenier et voilée par un morceau de vieille tapisserie qui en dérobait la vue. Ce genre de vie devait être d'autant plus dur pour lui qu'il était d'un tempérament délicat et d'une poitrine très-faible, que souvent il avait des étourdissements et des maux d'estomac. Néanmoins, l'abbé Cassegrain vivait très-heureux à Anneau , quand la mort de son excellente mère, 15 novembre 1738, vint ajouter à ses peines. Il ne put sitôt oublier une femme dont il avait été si tendrement aimé, une mère à laquelle, bien malgré lui, il avait causé tant de peines par son désintéressement, sa prodigalité, son esprit de retraite, son silence, sa manière de se conduire toute différente des autres et par ses divers changements.

Après avoir perdu ce qu'il avait de plus précieux sur la terre,

(1) Cette communauté, transportée à Chartres, est connue aujourd'hui sous le nom bien mérité de Bon-Secours. C'est là où j'ai trouvé les manuscrits de M. Durand, qui m'ont servi à faire cette biographie.

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il abandonna son bien à ses frères et sœurs, et plus que jamais il se livra à la solitude, à la prédication. Ses vertus, ses talents ne tardèrent pas à le tirer de l'obscurité dans laquelle il voulait s'ensevelir. M. Chéret, curé de Saint-Roch, ancien chanoine de Chartres, connaissant l'éloquence de Cassegrain, le fit mander pour desservir son église; mais le curé de campagne ne put être arraché à sa solitude que par les efforts réunis du lieutenant de police, de i'évéque de Chartres et du ministre cardinal de Fleury.

On lui écrivit de se rendre immédiatement à Paris, en passant par Chartres, chez son évêque. Le coup dont il se sentit frappé , à la réception de ces lettres , ne pouvait être plus imprévu. Le bon prêtre, au seul aspect du sceau, pâlit et pleura. Cependant il fallut obéir et, en partant, il adressa aux habitants d'Auneau les paroles les plus touchantes :

<( Ce n'est point pour vous faire un long discours, mes « frères, dit-il, que je monte aujourd'hui en chaire. Je n'ai « pas eu tous ces jours passés assez de temps et de tranquillité v< pour m'y disposer. Mais c'est qu'il ne me paraît pas raison- « nable, après avoir demeuré si longtemps parmi vous, devons « quitter sans vous dire publiquement adieu, et sans vous té- « moigner le désir que j'aurais eu de ne vous quitter jamais. « La bonté que vous avez eue de me souffrir ici sans peine, la « paix et la tranquillité dont j'ai joui depuis que j'y suis venu, « les marques d'honnêteté que vous m'avez données, votre dé- « sir de m'entendre, votre attention à m'écouter ne m'avaient « pas permis de penser à me séparer de vous, et il a fallu des « ordres supérieurs auxquels il n'est pas permis de résister « pour m'y obliger en pareille circonstance; mais comme c'est « malgré moi et contre toutes mes inclinations que je me suis « arraché de cette chère solitude, que je m'étais ici ménagée, « en vous quittant de corps, je demeurerai toujours parmi vous « et de cœur et d'esprit. »

Arrivé à Paris, Cassegrain ne put trouver dans cette Babylone, comme il l'appelait, le bonheur, le calme de la cam-»

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pagne. Cependant les occupations nombreuses qui lui furent données empêchèrent Tennui de le gagner.

Il fut désigné pour prêcher les Dames de Charité. Cassegrain en changeant de pays, ne changea pas de style. Toujours siYnple et naturel, il crut ne devoir rien ajouter à sa manière de dire, il fit bien. On ne tarda pas à aller en foule à Saint-Roch, pour entendre un homme dont la vie pleine de sainteté pouvait être proposée comme modèle à tous les ecclésiastiques, dont la parole douce, persuasive, était si éloquente à prêcher les sublimes principes de la charité chrétienne. Ce qui dominait surtout dans ses sermons, c'était lui-même, c'est-à-dire les qualités du cœur, c'est par elles qu'il fut éloquent. M. le car^ dinal de Fleury fut tellement frappé de ses vertus et de son talent qu'il lui fit offrir l'évêché de Québec. L'abbé refusa par modestie.

Une année s'était écoulée depuis son départ d'Auneau, et souvent il avait pensé à sa chère solitude. Il obtint enfin d'y aller prendre quelques vacances, en juillet 4740. Une fois rendu à Auneau, les charmes de l'obscurité le séduisirent tellement, qu'il ne voulut plus retourner à Paris. Il écrivit au cardinal d'une manière si persuasive, qu'on ne put lui refuser ce qu'il demandait. Le cardinal y consentit à la condition qu'au premier signal il reviendrait auprès de lui. Cassegrain espérait bien être oublié pour toujours. La joie accueillit son retour à la communauté; mais deux ans après, il reçut du ministre une lettre conçue en ces termes :

« Vous savez, monsieur, à quelle condition je vous «i per- « mis de rester dans votre solitude, vous savez l'engagement « que vous avez pris de revenir près de moi ; c'est aujourd'hui « qu'il faut le faire. Je vous somme de tenir votre parole. »

Obligé de partir d'Auneau, en septembre 1742, il se rendit, avec son neveu, le jeune Durand, à Issy, résidence du ministre. L'oncle et le neveu furent accueillis avec les plus grands honneurs. Cassegrain déclara au ministre son intention de vivre au milieu de sa cour avec la même simplicité que dans sa re'

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traite d'Auneau. Tout ce qu'il demanda lui fut accordé, et même on lui donna ce qu'il ne demanda pas. Il fut nommé confesseur et conseiller du ministre.

Le curé d'Auneau vivait en toute simplicité au milieu des grandeurs, quand le cardinal de Fleury mourut le 29 janvier

Blancbet, un de nos compatriotes, dans un portrait remarquable qu'il fait du cardinal, en écrivant à M. de Chavannes, s'exprime ainsi :

« Il manque un trait qui fait bien de l'honneur à M. le car- « dinal de Fleury : c'est le cas qu'il faisait des gens de bien, « des gens de mon pays ; le saint homme qu'il a fait venir de « Chartres, ou plutôt d'Auneau, et qu'il voulut, m'a-t-on dit, « faire évêque, il y a trois ou quatre ans, ce M. Cassegrain est « un homme que je connais assez particulièrement. Le croiriez- « vous. Monsieur, c'est un homme de mon village, c'est le fils « du chirurgien d'Angerville. Rien n'est plus vrai que ce que « je viens de vous dire, et vous pouvez m'en féliciter. »

Le cardinal mort, Cassegrain eut hâte de retourner à Anneau. Il fit lui-même ses paquets, et ne voulut d'autre voiture que ses jambes. « Nous marcherons bien à pied, dit-il à son neveu ; il n'est question que de trouver un âne dans le village, pour transporter nos bagages. » Sa femme de ménage ayant trouvé la bête de somme et une personne pour la ramener, le conseiller du ministre et son neveu chargèrent eux-mêmes l'humble animal. Puis, prenant chacun un bâton à la main, leur soutane retroussée, ils se mirent gravement à sa suite, accompagnés d'une pauvre femme (février i743). Avec un si triste équipage, les voyageurs ne s'attendaient pas à être arrêtés sur la route.

Néanmoins, à deux pas du logis, un des secrétaires de feu M. le cardinal de Fleury les rencontra ainsi retroussés, suivant leur bête. S'adressant à Cassegrain, il lui dit : « Où allez-vx)us donc ainsi ?» — « Monsieur, lui répondit-il, je m'en retourne chez moi. » — « Eh quoi ! reprit l'autre , avec un tel équi-

CASSEGRAIN. 47

page? » — € Il me sied par trop, dit Cassegrain ; mon bagage n'est pas assez considérable pour s'embarrasser d'une voiture. »

Cassegrain ne voulant point entendre les remontrances, et l'officier voyant qu'il n'y gagnait rien par la persuasion, ne craignit pas d'en venir aux voies de fait. Forçant alors l'âne et sa conductrice à tourner bride, il mit les deux voyageurs dans la nécessité de rentrer au château, à la grande satisfaction de l'un et au grand regret de l'autre. On partit le lendemain, en compagnie de M. le Secrétaire et de MM. les Aumôniers , dans l'équipage du cardinal.

Arrivés à Versailles, l'ex-confesseur, accompagné de son neveu , se présente, sans cérémonie, en soutane, en manteau court et en rabat blanc, pour paraître dans le château. Le suisse lui dit brusquement : « On n'entre pas ici dans ce costume. » Cassegrain, tournant les talons, lui répond en souriant : « Je n'ai pas envie de quitter ma soutane. » Il s'en allait, lorsqu'un aumônier lui fit ouvrir les portes.

La reine vint à passer et, le remarquant, elle lui envoya une duchesse, afin de se faire recommander à ses prières. Cassegrain répondit à la duchesse messagère, qui se recommandait également aux prières du saint prêtre : « Je supplierai sa divine Majesté de vous rendre aussi grande dame dans le ciel que vous l'êtes sur la terre. »

La grande dame accepta le compliment, en lui faisant une profonde révérence. Les adieux terminés, Cassegrain put, pour continuer son voyage, trouver à Versailles un animal semblable à celui qui lui avait été pris à Issy , et, malgré le mauvais temps, à pied, à la suite de cette modeste monture, le confesseur du cardinal ne se souvenait pas d'avoir eu un plus beau jour dans sa vie.

Il n'en était pas ainsi de son neveu. Le séjour d'Issy lui avait plu malgré, la solitude, et, comparant les délices d'autrefois avec les fatigues actuelles, comparant aussi l'équipage du cardinal avec la pénible marche à laquelle il était réduit, il se regardait comme un pauvre ibalheureux qui a fait un beau

^8 CASSEGRAIN.

rêve. Voilà donc, disait-il, ces flatteuses caresses de la part des grands, ces respects profonds de la part des petits? Le monde ne s'est-ii présenté à moi si brillant que pour me faire mieux sentir ma bassesse, que pour exciter en moi des regrets qui m'auraient été inconnus ?

— Ainsi passe la gloire du monde, répondit Toncle, et c'est un bonheur de l'éprouver d'une manière sensible, pour ne pas courir risque d'y attacher son cœur. La vie de ce monde est une comédie assez amusante, mais souvent elle se convertit en tragédie pour l'éternité.

— Véritablement, elle est bien vaine, disait le neveu; on nous a conduit à Versailles, parce qu'on y allait et qu'on voulait éviter la honte de nous voir marcher à pied. Nous étions sur les terres de la grandeur humaine. Aujourd'hui, sortant des limites de la région fortunée, aujourd'hui nous rentrons dans le désert ; on peut nous oublier sans crainte, on nous laisse dans les boues.

Tout en philosophant, ils arrivèrent le soir au Peré. Le curé, en les voyant mouillés jusqu'aux os, avec un tel équipage, ne savait que penser; mais, comme ils riaient de leur aventure^ les craintes se dissipèrent, et il les reçut gaiement.

Le conseiller du cardinal raconta toute son histoire. Le lendemain on se remit en route ; l'âne fut reconduit à Versailles, et les bagages restèrent chez l'ami de Cassegrain, le curé Gombault. Enfin, après bien des fatigues, des mauvais temps, ils arrivèrent le soir à Auneau. L'idée de jouir en paix, pendant le reste de ses jours, d'une obscurité qui lui était si agréable, rendait Cassegrain très-heureux. Mais ses espérances ne tardèrent pas à être déçues. Il avait à peine goûté le repos après lequel il courait depuis encore si longtemps, que l'abbé Fleury, neveu de feu le cardinal, alors évêque de Chartres, ayant à disposer du canonicat d'un grand vicaire, résolut de faire chanoine le chapelain d'Auneau, quelque résistance qu'il rencontrât.

Il lui envoya brusquement son équipage avec un ordre posi^ tif de se rendre à Chartres. Cassegrain était chez le prieur de

CASSEGRAIN. 19

Mondonville. L'équipage s'y rendit aussitôt. Le voyant arrêté devant sa porte, ]e prieur dit en plaisantant : « Serait il possible qu'on pense à moi pour quelque chose de grand I M'apporteriez-vous, messieurs, dit-il aux envoyés, quelque chapeau de cardinal ? y>

— «Monsieur, répondirent-ils, c'est pour M. Cassegrain que nous venons de la part de Monseigneur. N'est-il pas chez vous? » — « Bon 1 reprit le prieur, je m'en doutais. » Le curé d'Auneau de son côté répondit qu'il préférerait être conduit en prison. Cependant, malgré tous les regrets, il fallut aller près de l'évoque, et force fut également d'accepter le canonicat.

Rendu à sa destination, il résolut de ne changer, dans sa manière de vivre, que ce qui serait incompatible avec ses nouveaux devoirs. Sa conduite fut exemplaire, et il acquit une réputation considérable. On venait de tous côtés lui demander des avis et lui amener des gens possédés du démon pour les guérir.

Un jour, il découvrit l'imposture d'une jeune fille soi-disant possédée, et qui avait réussi à le faire croire à son père. Malgré ses cris, malgré ses contorsions, Cassegrain découvrit qu'un mariage manqué inspirait à cette fille une si étrange malice. Lui appliquant alors à Timproviste deux soufflets, il conseilla à son père de la traiter ainsi dans tous ses prétendus accès. Le remède opéra, dit-on, à merveille.

Il y avait un an au plus qu'il édifiait la ville de Chartres par la réguliotrité de sa vie, par ses sermons et sa charité, quand le frère de l'évêque de Chartres, nommé à l'archevêché de Tours, le détermina à venir prêcher une retraite ecclésiastique dans sa ville. Il devait, avec le célèbre d'Aulonne, chanoine de l'église de Sens, remplir cette pénible mission.

Lé chanoine de Chartres, dont la santé s'affaiblissait de plus m plus, tomba malade et, malgré son zèle, il dut limiter ses instructions : néanmoins, on lui attribua tous les fruits de la retraite.

Plusieurs conversions furent dues à son éloquence. A le vmf, rapporte un témoin oculaire , ou eût dit un saint Jean-

20 CASSEGRAIN.

Baptiste sortant du désert pour prêcher la pénitence. C'était assez qu'il se montrât pour qu'on fût touché.

De retour à Chartres, il s'occupa de fonder la pieuse Congrégation de la Croix, qui prit naissance dans cette ville en 4750, et pour laquelle Monseigneur ordonna l'impression de son ouvrage intitulé : La Dévotion à la Croix du Sauveur. Il développa pour cette institution tout son talent, tous ses soins et, comme toujours, prêcha d'exemple. Continuant à vivre simplement, refusant toute espèce d'honneur, une réponse de lui prouve bien le peu de cas qu'il en faisait. Quand le Dauphin vint à Chartres, en 1756, Tévêque lui faisant remarquer Cassegrain, qui s'en allait tranquillement dans la rue, le jeune prince lui envoya une personne de sa suite pour l'arrêter dans sa marche. Arrivé près du saint homme, il engagea avec lui une longue conversation, et le reconduisit jusqu'à sa demeure, à la grande admiration de la foule.

Le soir, au dîner, son neveu étonné du silence au sujet de la conversation royale, lui dit :

— Mais vous ne nous faites point savoir que M. le Dauphin vous a mis aux arrêts pour s'entretenir avec vous. ,

— Grande rareté, répondit Cassegrain, qu'un grand de la terre parle à un homme, quand Dieu lui parle tous les jours.

Ce fut quelque temps après, septembre 4758, que M. Durand, après avoir demeuré quatre ans et demi aux Carmélites, obtint de s'établir à Auneau, dans la petite maison bâtie pour son oncle, près de la chapelle Saint-Nicolas, où Cassegrain alla encore pendant ses vacances faire entendre sa voix bienaimée. Mais cette même année ses vacances furent employées moins gaiement, car il fut obligé de se rendre à Paris pour se faire opérer d'une loupe qui le gênait considérablement.

De retour à Chartres, il donna tous ses soins à la Confrérie de la Croix. Après bien des difficultés, l'acte de fondation fut enfin passé, le 9 mars 4761, ratifié par l'évêque et homologué trois ans après au parlement.

Le bien que Cassegrain faisait dans cette ville était univer-

CASSEGRAIN. ât

sel; tout le monde était intéressé à ce qu'il y demeurât tout& sa vie ; le chapitre avait en sa personne un modèle accompli d'un parfait chanoine, toute la ville un exemple de vertus ecclésiastiques, la Congrégation des Filles de la Croix un përo spirituel, les habitants un bon conseiller, les pauvres le meilleur ami. Mais ce bon prêtre vieillissait ; une hernie considérable, des rhumatismes, une poitrine de plus en plus faible lui donnaient à comprendre chaque jour qu'il ne pourrait continuer plus longtemps ses fonctions.

De plus, convaincu que tout bénéficier, quand il ne peut s'acquitter de son ministère, doit quitter son bénéfice, il se résolut à abandonner son canonieat, et, après bien des difficultés, il obtint de permuter avec son neveu. Il se rendit à Auneau vers le commencement de juillet. Là, sa santé continua tellement à s'altérer, qu'il ne fut bientôt qu'un composé d'infirmités.

« Je ne suis plus bon à rien, répétait-il ; je ne l'ai jamais été à grand chose. » Il continuait cependant à instruire les enfants comme par le passé et avec le même zèle, et, chose remarquable, Cassegrain n'en était ni plus triste, ni plus inquiet. La tranquillité était peinte sur son visage, sa conversation était toujours aussi agréable. Aucun de ceux qui lui rendaient visite ou demeuraient avec lui n'eurent à se plaindre de sa mauvaise humeur. On s'alarmait toujours mal à propos à son sujet. Ses maux étaient sans doute très-violents par moments, mais comme cet état de souffrance n'était pas sans quelque relâche, et qu'il avait toujours la tête libre, l'appétit bon, le sommeil assez paisible, hors de ses crises il ne se croyait plus malade : il vivait avec autant de sécurité, travaillait avec autant d'ardeur.

C'est dans ce temps qu'il rédigea un manuscrit intitulé : Examen des Preuves de la Religion, qu'il revit et annota son Histoirç ecclésiastique, qu'il réunit une partie de ses sermons, lesquels pourraient par leur simplicité servir de modèle aux curés de campagne.

Ses amis avaient beau le presser de faire imprimer son His-

22 CASSB6RAIN.

toire ecclésiastique, il répondait : « Je sais qu'elle est trop impartaite. » Cependant ce livre pourrait être d'une très-grande utilité aux jeunes prêtres ; il leur offrait sous un petit volume une histoire très-étendue et, pour eux, importante à connaître.

Mais le saint homme s'occupait peu de sa réputation, il pensait à son salut. Un jour, passant dans le cimetière près de l'endroit désigné par lui pour sa sépulture : « C'est donc ici, dit-il, que mon corps sera mis après ma mprt; et mon âme. Seigneur, continua -t -il, en portant ses regards vers le ciel, qu'elle place lui donnerez-vous ? »

Il semblait pressentir sa fin prochaine > en effet, le soir même, plus affaibli que jamais, sentant tout son corps glacé, Cassegrain, pour la première fois, fit réchauffer son lit. L'endroit où il couchait était un vrai sépulcre, n'ayant que cinq pieds de long sur quatre et demi de large.

Il y avait une heure à peine qu'il reposait, quand il se sentit oppressé et obligé, contre toutes ses habitudes, d'appeler du secours. La vapeur répandue par le réchaud allait Tasphyxier si l'on n'était arrivé a temps pour le rappeler à la vie.

Mais bientôt ses traits se décomposèrent peu à peu, et on vit que sa dernière heure était venue. Dire quelle émotion, quelle douleur cette nouvelle porta dans le cœur de tous les habitants est chose impossible. Tous vinrent assister à son agonie ; tous voulurent recevoir sa bénédiction, et jamais scène ne fut plus louchante. M. Durand arrivant à ce moment extrême, le bon vieillard se souleva, afin de presser une dernière fois sur son cœurceluiquiavaitété l'objet de toutes ses affections sur la terre.

Le chapelain de Chartres, tombant à genoux près de lui, se mit à dire les prières des agonisants, et on entendait par intervalle la voix fléchissante du bon vieillard qui laissait tomber lentement avec lui les consolantes paroles qui accompagnent l'homme passant de la vie à la tombe (18 février 4771).

Le nombreux concours de personnes de tout rang venus de différents endroits à Auneau, pour suivre Cassegrain jusqu'à sa dernière demeure, prouve biea de quelle estime il jouissait.

CASSEGRAIN. 23

et la consternation peinte sur tous les visages quelle perte Ton venait de faire.

Maintenant on peut lire encore sur son tombeau cette épitaphe :

Ici repose le corps de maître Paul CASSEGRAIN, prêtre chanoine de Téglise de Chartres, décédé, en opinion de sainteté, le XVIII février MDCCLXXI, âgé de LXXVIH ans.

Épris de la beauté de cette solitude, 11 méprisa pour elle et la ville et la Cour; Le cœur de Jésus fut sa plus chère étude, Il mit toute sa joie à l'aimer à son tour.

Toi que :

Ce digne prêtre eut tant de soin d'instruire,

Retiens bien ses leçons, ô peuple de ce lieu !

Du fond de son sépulcre il semble encor te dire :

« Tu mourras ; fuis le monde et n'aime que ton Dieu. »

A sa mort, Gassegrain a laissé plusieurs ouvrages ; un seuf avait été imprimé, par ordre de son évêque, et, selon le désir de Tauteur, on n'y mit pas de nom. Cetouvrage que je dois à la générosité d*un archéologue distingué de Chartres, M. Lecoq, est intitulé : La Dévotion à la Croix, ou Prières et pratiques pour les personnes qui emhrassent cette dévotion , imprimées par ordre de Monseigneur Tévêque de Chartres. MDCCLIII.

Le style simple, le ton naturel de cet ouvrage indiquent un fond intarissable de charité, de bonté dans Tâme de Cassegrain. Sans s'épuiser en vaines déclamations, il va droit au but. Il prouve, touche et convainct. Ce n'est pas Moïse armé des foudres du ciel, c'est le prêtre selon le cœur du Christ qui parle toujours au cœur.

Cassegrain n'était pas seulement religieux par ministère, mais par conviction. Il joignait à une foi solide une constante pratique du bien. Ses nombreux sermons, qui formeraient à eux seuls tout un volume et que nous ne pouvons reproduireici, confirment l'idée que nous nous sommes faite de son esprit

et de son caractère. Profond dans la pensée, simple dans ie style, naturel dans Télocution, Cassegrain puisait toute son éloquence dans son cœur et ses méditations journalières; ses uniques livres étaient TEcriture Sainte, l'Evangile et la nature. Il avait par une constante réflexion acquis des convictions profondes, des idées élevées. Aussi, rien de bas dans ses discours, rien de puéril ni de rampant. Ses compositions, sans ornement, sont toujours vraies, solides et naturelles. Il parle comme on doit parler à des hommes,- c'est-à-dire avec simplicité et noblesse tout à la fois.

Toujours ennemi du brillant, ne visant jamais qu'au solide et au profitable, le détachement des choses d'ici-bas, la mortification des passions, la fuite des aises, des commodités de la vie, l'amour du prochain, le soin de son salut, la pensée de l'éternité, voilà ce qu'il traitait avec le plus d'étendue, voilà ce à quoi il faisait tout revenir. Il n'aimait pas à prononcer des panégyriques, parce que leur but principal est d'exalter les saints plutôt que de sanctifier les hommes.

A toutes ces qualités qu'il nous est encore facile d'apprécier s'en joignaient d'autres non moins importantes qui ne se trouvent plus dans ses écrits, et dont le souvenir seul est resté.

Cassegrain avait une voix, un geste, une physionomie douce, toujours en harmonie avec son style. Le ton pénétrant de sa parole allait droit au cœur. Son langage n'était autre chose que l'expression de sa pensée, et si Cassegrain a droit à notre admiration, ce n'est pas seulement comme écrivain, c'est surtout comme homme honnête, modeste, désintéressé, aimant sa famille et son Dieu. Ame fortement trempée, ni les souffrances physiques, ni même les richesses, les honneurs n'ont pu exercer sur son cœur le moindre empire. Cassegrain a vécu comme un saint et sa mort fut celle du juste.

Rien ne trouble sa fin. C'est le soir d'un beau jour.

François Blanchet naquit à Angerville, le 26 janvier 1707, de l'une des plus anciennes familles de ce pays , où Jean Blanchet, son père, était procureur fiscal (4) des Dames de Saint-Cyr. Sa mère se nommait Cantienne Baudet. Dusaulx, à qui nous devons sa biographie, le fait naître, par erreur, le 6 janvier de la môme année, et ne parle nullement de son enfance. On trouve cependant, dans un ouvrage de Tabbé « Va^ riétés morales et amiAsantes, » plus d'un portrait curieux où Blanchet s'est peint lui-môme. Ainsi, dans le premier chapitre il dit : « Je remarque que la plupart des gens lisent sans plai- « sir, quand ils n'ont pas une idée bien exacte de l'écrivain.

« Ils veulent savoir de quelle humeur il est, de quelle taille, « de quel poil ; s'il est garçon ou marié, et mille autres choses

« aussi importantes pour qui veut saisir le véritable esprit

(1) Le procureur fiscal était un magistrat établi prés des justices seigneuriales, pour y remplir les fonctions qu'exerçaient les procureurs du roi dans les justices royales.

26 l'abbé blanghet.

<3c d'un auteur. Je me bâte donc de satisfaire une curiosité « aussi raisonnable :

« Cette feuille vous fera connaître les auteurs du Journal où j'ai puisé mes documents ; mais, comme c'est moi qui suis principalement chargé d'assembler les matériaux et de conduire tout l'ouvrage, il est bien juste qu'ayant moi seul toutes les peines, mon histoire ait l'honneur de précéder celle des autres.

« Je suis né héritier présomptif d'un petit bien de campagne qui est depuis six cents ans dains ma famille* Nous l'avons possédé de père en fils sans Taliéner ; selon la tradition du village, il a encore les mêmes haies, les mêmes fossés qui lui servaient de clôture sous Guillaume-le-Conquérant.

« Ma mère étant grosse de moi rêva, dit-on, qu'elle accouchait d'un juge.

« Un procès qui l'inquiétait ou bien le titre de juge de paix qu'avait mon père fut, apparemment, ce qui occasionna ce rêve, car je ne suis pas assez vain pour y voir le présage de p)on élévation à une grande magistrature ; j'avoue seulement que toutes nos voisines l'y virent bien clair et bien marqué. Quoi qu'il en soit, à peine étais-^je né que tout ce qui parut de moi sembla confirmer le songe. Jamais on n'avait vu de poupoq si grave.

« A deux mois, je rejetais avec dédain tous les jouets qu'on me présentait, et ma mère m'a souvent raconté que pour me faire sucer le corail de mon hoebet, il fallut en ôter les grelots.

« Ce fut là ce que ma première enfance eut de plus remarqual^Ie. On m'envoya de bonne heure à l'école où je parus, à mes camarades, un petit Caton assez déplaisant ; mais j'étais le favori du maître qui disait, en parlant de moi : « Il a du solide; on ne le connaîtra bien qu'à l'user. »

En effet, Dusaulx(l) nous apprend qu'il vint à Paris, pour y finir ses études au collège Louis-le-Grand,etque les Jésuites

(l) Voir ]a biographie de Blanchet par Dosaulx en tête des Contet orientaux.

ne tardèrent pas à distinguer ie beau naturel et les talents de ce jeune homme, qui devint bientôt le confident de ses camarades et Tami de ses maîtres. Ceux-ci le comblèrent de tant de bontés que, par reconnaissance, il se méprit sur sa vocation. En 47âl4, il entra au noviciat et n*y resta pa$ longtemps. Déj^ tyrannisé par un ascendant secret, par une inquiétude dont il ne connaissait pas le pridcipe, et qui n'était que Tamour si naturel de Tindépendance et de la liberté, il se sépara de ses maîtres, ou plutôt de ses bienfaiteurs : mais ce fut avec tant de sensibilité, qu'ils le regrettèrent, et ne le perdirent jamais de vue. Il leur demanda de l'amitié, et ne paria point de protection.

Rendu à lui^m$me, sans appui, sans fortune, il ne se dou-* tait pas que, dans Tun de ses jeunes compagnons d'étude, la Providence lui réservait un ami toujours prêt à le soutenir et à le consoler.

On a vu tant de réputations usurpées, qu'il paraît juste et honnête de parler enfin du mérite qui n'a pas voulu se montrer. Mais convient-il d'occuper le public, d'un inconnu qui s'est condamné à l'obscurité? On va juger si l'abbé Blanchet eut assez de vertu, de talent, de physionomie et d'originalité, pour mériter que l'on entreprît, après sa mort, de faire son portrait ; et l'on espère que ce portrait sera d'autant plus fidèle, que lui-même en fournira presque tous les traits et toutes^ couleurs (4j.

Pour bien juger des tristes affections qui, dès l'âge de vingt ans, ont empoisonné sa vie, il faut l'entendre lorsqu'il s'entretient avec le dépositaire de toutes ses pensées, de tous sessentiments : « Il me tarde de me soulager de mes peines sacrêtes, en les versant dans votre sein. Ma santé va de mal eit pis ; et je suis si horriblement triste, que la vie m'en devient a mère. Tel que je mis, il faut pou/rtant quêjeme supporte :■

(l) Les passages que l'on trouvera entre deux guillemets, sont tirés et copiés fidèlement des lettres de l'abbé Blancbel, lesquelles forment une correspondance de plus dé soixante années.

28 l'abbé blanghet.

mais les autres, y sont-ils obligés ? Je perds la tête; je

suis toujours dans mes perplexités, et je ne sais, en vérité, par quelle porte j'en sortirai. Si la religion ne me soutenait et ne me consolait un peu, je crois que je deviendrais fou, etc. » Quand on songe que €*est l'auteur de tant de vers, de tant de contes agréables, qui s'exprimait ainsi ; que c'est un homme que l'on recherchait principalement à cause de la douceur de son commerce et de l'aménité de sDn esprit, il faut convenir que le cœur humain est fait pour admettre les contraires.

Afin de ne point flotter au gré de ses passions naissantes, il se proposa un but conforme à des principes, dont rien n'a jamais pu le détourner. Il prit le parti de se consacrer tout entier à l'éducation de la jeunesse, et résolut, malgré son aversion pour toute sorte de gêne, de faire pour les autres ce qu'on avait fait pour lui d'une manière si généreuse.

Il n'eut pas la peine de chercher : on le prévint, on l'annonça. Ses anciens maîtres veillaient sur lui à son insu. Les Pères Brumoy, Bougeant, Castel et l'ingénieux Gressel, qu'il avait aimés de préférence, lui avaient procuré une sorte de réputation. D'ailleurs, Bouvart, déjà célèbre, car les premiers pas de ce grand médecin furent des pas de géant, et de Gennes, homme de lettres et fameux avocat, tous deux compatriotes et amis de l'abbé Blanchet, le firent connaître et rechercher par ce qu'il y avait de plus grand en France. Déjà des personnes titrées veulent lui confier l'espoir de leurs^ maisons : il préfère d'abord de se livrer à l'instruction publique.

Il professa, avec distinction, les humanités et la rhétorique, dans deux collèges de province. Un véritable apôtre, M. de Mérinville (4), évoque de Chartres, témoin de son zèle et de ses succès, mais qui voyait que sa santé commençait à s'altérer, lui offrit un canonicat, à condition qu'il se ferait prêtre : « Monseigneur, lui répondit-il, je suis trop honnête homme

(1) M. de Mérinville était compatriote de l'abbé Blanchet ; il appartenait à l'illustre famille des Desmontiers, de Méréville, petite ville située prés d'Angervilie, et connue autrefois sous le nom de Mérinville.

l'abbé blanghet. 29

pour cela; » ensuite il exposa ses motifs, et ce vertueux prélat ne put s'empêcher de les approuver : le fait est qu'il ne se croyait pas digne de cet important ministère, et il eut cela de commun avec Tillustre Nicole, son compatriote.

Sa santé, qui dépérissait sensiblement, le força de descendre aux éducations particulières, souvent plus utiles que les autres à l'intérêt de l'institeur ; mais cette considération n'entrait pour rien dans ses calculs: il ne songeait qu'à faire le bien, et il l'a fait.

Il parut, enfin, plus content de son sort : mais son ami le plus intime, et à qui on doit tous les matériaux et toutes les pièces justificatives de sa vie, n'en était pas satisfait. De Ghavane (4), car c'est de lui dont il s'agit, l'un des plus dignes et des plus intègres magistrats du siècle, lui donna un premier induit [î) qu'il oublia de placer, et qu'il garda pendant cinq ans; il lui en donna un autre qui lui valut un canonicat dans la cathédrale de Boulogne-sur-Mer. Il part, et dans sa première lettre : « Me voilà donc arrivé à Boulogne ; il ne s'agit plus que de savoir si j'y resterai : c'est ce qu'aucun mortel ne saurait décider, et je ne l'ose moi-même, quoique, sur cet article, je doive être plus savant qu'un autre, etc. » C'est à partir de cette époque que les scrupules, l'indécision et les singularités de l'abbé Blanchet, allèrent toujours en augmentant ; mais , comme il était en quelque sorte double en luimême, c'est-à-dire qu'on y remarquait deux hommes trèsdistincts, nous le considérerons bientôt sous un autre aspect.

Son chapitre le pressa d'entrer dans les ordres : il répondit comme la première fois, et remit sa démission pure et simple entre les mains de M. de Mirepoix, qui lui donna huit jours pour y songer. Il persista.

L'embarras était d'apprendre cette nouvelle à son ami : mais M. de Chavane, qui respectait et qui admirait en lui la vertu qui le rendait pauvre, se paya de ses raisons comme il

(1) Doyen du parlement de Paris.

(2) Bénéfice.

30 l'abbé blanchbt.

avait fait de tant d'autres, et ne se rebuta point. Que deviendrait l'humanité^ si les âmes fortes ne s'attachaient pas, de temps en temps, aux âmes faihies?

Délivré de son canonicat, il reprit ce qu'il appelait, en riant, ^on collier de misère^ et dont il fut le premier à plaisanter : « Puisqu'il faut ramer, disait-il, je rame d'assez bonne grâce et même assez gaiement, etc. » Cependant, il s'honora constamment du titré de préceptev/r. Il tenait tant à cette profession, jadis si vénérée (1), qu'il y retombait toujours comme à son vé* ritable centre; c'est pourquoi il ne la quitta qu'à regret : mais il en conserva un souvenir tel, qu'il se crut de ta famille de ceux qu'il avait élevés. Aussi cette profession, que bien des gens osent traiter de subalterne, ne lui fit-elle rien perdre de la dignité de son caractère, ni de la liberté de son esprit: car s'il acquit auprès des parents de ses disciples, quelques formules ée convention et de pure étiquette, ceux-ci lui rendirent la justice que relativement à la vraie politesse, à celle qui vient du cœur, son commerce ne leur avait pas été moins profitable qu'à leurs enfants.

La singularité de cette démission volontaire, jointe à la singularité plus piquante encore des contrastes qu'il offrait naturellement et sans qu'il y eût rien d'affecté, excita la curiosité de bien des gens, qui ne l'auraient pas remarqué s'il avait vexisté comme un autre. Des grands voulurent connaître un homme qui, gardant la peine et le chagrin pour lui seul, ne portait que de la gaieté chez tous ceux qu'il fréquentait ; un homme, surtout, qui ne savait ni demander, ni accepter; qui méprisait sincèrement les richesses, mais sans cynisme, sans jactance, et ne condamnait pas les autres à s'en passer : témoins tous les mouvements qu'il se donna pour procurer un état honorable à son neveu (2), bien digne, assurément, de sa tendresse et de son estime. Les grands le connurent et l'ai-

il] Voyez Plutarque, Vie de Thésée, et Juvénal, Sat. VII, v. 207- 12) M. l'abbé Fournier, chanoine de la cathédrale de Chartres.

l'abbé blanchbt. 31

mèrent : ils résumèrent assez pour s'occuper de sa fortune, malgré lui-même.

Observons, en passant, que ce caractère, car il ne s'agit pas ici du talent, affre plusieurs traits de conformité avec celui de J.-J. Rousseau; mais il y a de grandes différences* JearirJacq'ues fut constamment dévoré de Tamour de la célébrité ; il se défia de tout le monde, et fut toujours insociable : au lieu que l'abbé Blanchet cacha de son mieux sa vie et ses ouvrages, vécut avec confiance, et mourut au sein de Tamitié.

£n général, la vie humaine se passe presque toute entière à désirer, à poursuivre les honneurs et les richesses : la vie de Tabbé Blanchet est surtout remarquable par les obstacles qu'il ne cessa d'opposer à la fortune, qui vint plusieurs fois le chercher et sans qu'il y songeât.

On le fait interprète à la bibliothèque du roi, pour les langues italienne, espagnole et anglaise. Après y avoir un peu rêvé, il va trouver M. Bignon : -— Je vous entends, monsieur, lui dit le bibliothécaire du roi ; mais nous ne recevrons point la démission de votre place d'interprète, comme M. de Mirepoix a reçu celle de votre canonieat de Boulogne. Au reste, ajouta-t-il, il s'agit ici d'une récompense et non d'un emploi. — Ainsi, l'abbé fut condamné à toucher cent pistoles, qui lui ont été comptées jusqu'à son dernier soupir.

On venait de le faire interprète, à condition de ne rien interpréter; on le fit censeur, à condition de ne rien censurer^ et seulement pour le gratifier de nouveau : cette fois, il n'en eut pas le démenti ; il accepta le titre et refusa la pension. Observons encore qu'il n'aimait pas les dons gratuits, de quelque nature qu'ils fussent; et qu'il avait fait, avec ses généreux amis, une espèce de convention par laquelle ils en étaient réduits à le servir plutôt à sa manière qu'à la leur.

La victoire remportée sur les répugnances éternelles de l'intraitable abbé» encouragea ses amis, les rendit plus entreprenants ; car les premiers services en attirent presque toujours d'autres. lU le firent nommer garde des livres du cabinet du

3!2 l'aiibé blanghet.

roi, place honorable et lucrative ; mais après lui en avoir appris la nouvelle, ils ne lui laissèrent pas le temps d*y réfléchir : — H faut partir, lui dirent-ils, et sans délai. — Plus étourdi, d*abord, que consterné de ce nouveau coup de fortune, il écrivit à son ami : « Je pars demain pour Versailles, et je compte que mes livres y arriveront après-demain : hélas I j*ai grand-peur que mes chers livres et moi, nous ne revenions bientôt, etc. »

Il arrangea, avec beaucoup d'intelligence, la bibliothèque qui lui avait été confiée. D'ailleurs, il se conduisit au gré du prince et même des courtisans qui recherchaient son entretien, quoiqu'il ne les flattât point. En conversant avec eux du fond de sa conscience, il eut le talent d'être vrai sans rudesse, honnête sans familiarité. Il observait scrupuleusement tous les égards de convention, dont les nuances lui étaient parfaitement connues. On avait beau l'appeler mon cher, il répondait toujours monsieur; et c'est ainsi qu'il évita certains retours humiliants, qu'entraînent presque toujours les commerces inégaux.

Cependant, il périssait de chagrin et d'ennui, comme il le déclare lui-même : « Ah, mon ami I puissiez-vous être aussi heureux où vous êtes, que je l'ai été peu dans ce pays-ci I Je le quitterai, s'il plaît à Dieu, vers la fin de l'hiver, et je me retrouverai probablement comme j'étais, avec une pauvreté honnête, qui ne m'effraie point quand elle est jointe à la liberté, à la santé du corps, et à la tranquilité de l'âme, etc. » Hais que devient la liberté, lorsque le physique ayant enfin altéré le moral, tous deux sont également conjurés contre un pauvre malheureux?

Il quitta sa place, comme il l'avait dit, et revint à Paris : mais le séjour de Versailles l'avait guéri de toute illusion, en lui montrant de trop près ce qu'on n'admire guère que de loin. Comme les passions sont partout les mêmes, Paris, après cette nouvelle et dernière expérience, ne lui parut plus qu'un désert. Se jugeant incapable de commercer , désormais , avec les

l'abbé blanchet. 33

hommes, qu*il ne pouvait plus estimer autant qu*il le voulait, et redoutant la présence habituelle des amis dont il avait frustré les plus douces espérances, il prit le parti d'aller cacher, à Saint-Germain-en-Laye, les restes d'une vie dont il croyait le terme plus prochain qu'il ne l'était, car il y a langui, dans la tristesse, pendant près de dix-sept ans.

Il ne se fut pas plutôt réfugié dans ce dernier asile, qu'il prouva bien qu'on ne change point de caractère en changeant de demeure. Dès qu'il eut essayé de ce nouveau séjour, il s'en expliqua dans ces termes : « Pour moi, vous le savez, qui n'ai guère connu le bonheur, je vais le connaître encore moins que par le passé. Je suis consumé par une mélancolie cruelle que je ne puis plus vaincre, et contre laquelle je ne trouve ici aucune ressource. Depuis six semaines, je vis comme un ours dans ma tanière, sans oser faire ni recevoir la moindre visite. Cela finira bientôt, s'il plaîtà Dieu; car, selon toute apparence, je mourrai bientôt de pure tristesse. En attendant, monsieur, conservez-moi les sentiments dont vous m'honorez : il me semble que tant que j'aurai l'amitié d'un homme si sage, je ne pourrai pas devenir fou, comme je l'appréhende quelquefois, etc. »

S'il ne perdit pas la raison, il faut convenir qu'elle fut souvent offusquée par de sombres vapeurs. La vue de la mort, toujours présente, et la crainte des jugements de Dieu, de ce Dieu tout-puissant et par conséquent plein de justice et de bonté, le mettaient quelquefois hors de lui-même ; de sorte que tout ce qui devait le rassurer, ne servait qu'a l'intimider de plus en plus.

Si Ton me disait qu'un vil corrupteur, enfin dégoûté de ses propres vices, redoute également de vivre et de mourir, je le comprendrais : mais quand il s'agit d'un homme naturellement bon, qui n'a fait que du bien, qui n'a jamais voulu que le bien, j'avoue que je ne le comprends pas. Que cette raison superbe, dont nous sommes si fiers, s'incline devant cet exemple frappant de la faiblesse humaine. Mais la faiblesse de l'abbé Blan-

34 l'abbé blanchet.

chet ne vint que de lassitude; car il lutta longtemps, et avec un courage dont il y a peu d'exemples.

Loin de TaiSiger par des reproches inutiles, ses amis furent les premiers à l'excuser.

Plusieurs gens de lettres se firent un devoir d'épier ses bons moments. Trochereau de la Berlière, savant très-distingué, et de Rochefort, aussi avantageusement connu par ses ouvrages que par Texcellence de son cœur, ne Tont pas quitté jusqu'au dernier moment. Ils en usaient avec lui, comme des enfants tendres et respectueux en usent avec un bon père épuisé par les ans et par la maladie. Tous deux l'ont dignement célébré après sa mort : Trochereau, dans une notice envoyée au Journal de Paris (1) ; et de Rochefort, dans une lettre adressée à Dusaulx.

Il est temps de montrer l'abbé Blanchet par des côtés plus intéressants, et de résoudre, s'il est possible, le problème moral que nous présente sa vie. On vient de voir comment il vivait avec lui-même; voyons, maintenant, comment il vécut avec les autres.

Il paraît que, dès sa jeunesse, il eut au-dedans de lui-même deux mobiles qui ne cessèrent de le pousser en sens contraire : de là son penchant à l'inertie, tandis qu'il brûlait en môme temps du désir d'orner son esprit, d'achever ses ouvrages et de les perfectionner; c'est que la force de ses organes n'était pas proportionnée à celle de son âme; c'est qu'ayant plus d'ardeur que de puissance, il s'inquiétait, se tourmentait, se consumait gratuitement et pour des riens.

Ce qu'il redoutait le plus, c'étaient les porteurs de billets et les exprès qu'on lui dépêchait quelquefois ; il en pâlissait d'avance : « Vous ne sauriez croire, écrivait-il à son ami, combien c'est un rude exercice pour moi que de manier une plume; il y a des jours où j'aimerais mieux faire deux lieues à pied que d'écrire deux lignes, etc. >> Lorsqu'il ne dépendit plus que de

(1) Année 1784, n° 102.

l'abbé blanchet. 35

lui-même, il ne put pas souffrir les besognes pressées, et surtout de commande, à moins qu'elles ne lui parussent indispensables. Voici un trait fort bizarre, pour ne rien dire de plus, et qu'il s'est toujours reproché.

L'amitié dont l'honorait un très grand seigneur, non moins recommandable par ses mœurs que par ses talents et par son esprit, fut l'un des principaux motifs d'un petit voyage qu'il fit en Angleterre. Il n'y était arrivé que depuis peu de jours, lorsque M. le duc de^^"^, alors ambassadeur en cette cour, se trouva pressé de joindre à une dépêche importante, la traduction de quelques discours prononcés au parlement d'Angleterre. Le duc partagea cette tâche en trois parties : il s'en réserva une, remit l'autre à son secrétaire, et, précipitamment, envoya la troisième à Tabbé, qui savait très-bien l'anglais et s'amusait souvent à traduire les plus beaux morceaux écrits en cette langue. Le pauvre abbé voit arriver à l'improviste le paquet de l'ambassadeur ; dès qu'il eut appris ce qu'il contenait et ce qu'on lui demandait, il s'écria : — ciel ! comme on me traite!... C'est justement le jour de ma blanchisseuse, et l'on me charge comme un baudet 1 Que faire ? que devenir dans ce maudit pays?*-^ Il fit son paquet et se sauva. Ce qu'il y eut de mieux, c'est qu'après cette incartade, M. le duc de^^^, qui connaissait parfaitement son homme, le plaignit et ne l'en aima pas moins. Quelques caprices passagers et quelques boutades, ne sauraient ternir un si beau caractère ; d'ailleurs, Dusaulx n'a pas promis la vie d'un homme parfait, mais d'un excellent homme.

Tel fut l'abbé Blanchet, et cela par un ascendant dont nul homme n'est responsable. Pour vaincre, ou du moins retarder les dangereux effets de cette nonchalance intermittente, qui tendait à le séquestrer et à le rendre aussi à charge à lui-môme qu'inutile à ses semblables; inutile, car on ne devait pas craindre qu'il fît du mal, mais qu'il ne fit rien du tout : pour vaincre cette fatale inertie, il avait commencé de bonne heure à méditer sur l'art de vivre avec les hommes, art sans artifice et

36 l'aubé blanchet.

vraiment libéral, quand il ne s*agit que de les servir, que de leur plaire. Ce furent ses premiers vœux ; car s'il fuyait quelquefois ses amis les plus intimes, et qui avaient si souvent relevé ses esprits abattus, ce n'était que par égard pour eux^ mêmes, et de crainte de les affliger. Aussi remarquait-on qu'il ne se produisait pas tous les jours, et qu'il ne se montrait guère qu'avec sa belle humeur et son bel habit.

Il avait compris qu'il ne suffit pas d'aimer les hommes en général, comme tant de gens qui n'aiment rien, mais qu'il faut encore avoir soin d'avertir, de temps en temps, les individus de notre existence, et cela par des procédés agréables ou obligeants. Enfin, il sentit que, sous peine de vivre seul, il fallait,^ quand on est inutile dans les affaires, n'être pas importun dans les plaisirs.

Ce fut alors que, malgré'les sourdes instigations de sa mélancolie, il résolut de combattre l'un des plus mauvais conseillers du genre humain, l'apathie, dangereuse sirène, qui ne cessait de lui vanter son repos léthargique. Ce fut alors qu'il s'avisa de sacrifier aux grâces ; qu'il s'imposa l'obligation, si souvent enfreinte et renouvelée, de remplir exactement tous les devoirs de bienséance qui pouvaient le rapprocher de ses amis et, par conséquent, le garantir de lui-même et de la solitude où son goût l'entraînait : de là tant de jolis vers qu'il prodiguait dans la joie de son âme, quand ils étaient dans la prospérité; de là tant de consolations touchantes, quand le joug de la nécessité pesait sur leurs maisons.

Ces alternatives de bien et de mal, et toutes les vicissitudes que le temps amène nécessairement à mesure qu'il s'écoule, ne rendaient pas du moins sa vie insupportable, parce qu'il vivait alors beaucoup plus dans les autres que dans lui-même. Heureux si ses organes, moins tourmentés, avaient pu lui permettre de suivre constamment ce régime 1 Quoi qu'il en soit, on ne saurait lui contester l'honneur d'avoir tiré de sa propre raison, le seul remède qui pût, sinon le guérir, du moins ' adoucir la rigueur de son mai. « Tel que je suis, il faut pour-^

tant que je me supporte; mais les autres, y sont-ils obligés, etc. (4 ) ? » Cette réflexion si simple, et qu'il fit à propos, le rendit, de Thomme le plus mélancolique qu41 était naturellement, Fun des hommes les plus aimables de son temps.

Peu de gens ont su, comme lui, quel parti nous pourrions tirer de nos rapports avec la société qui, si elle est la source de plusieurs maux, est encore plus sûrement Timmense réservoir de presque tous les biens dont nous sommes susceptibles.

Il ne s'en tenait pas aux devoirs de simple bienséance. Cet homme, dont les infirmités précoces, avaient considérablement altéré l'humeur et diminué l'activité, retrouva toujours, dans le besoin de servir ses amis, un principe de vie qui le rendait infatigable ; on aurait dit quelquefois que son âme, inutile à lui-même, n'appartenait qu'aux autres.

Je commence à croire, dit Dusaulx, que l'abbé Blanchet no fut pas si malheureux qu'il le parut. En effet, si l'on calcule le temps qu'il a donné à la pratique de tous les devoirs, tant religieux que crvils, on sentira que sa longue maladie ne fut pas dénuée de bons intervalles : qui sait même s'il n'a pas eu plus de jouissances et de plus pures que n'en ont la plupart de ceux dont on envie le sort ?

S'il est vrai que l'on n'accorde guère aux autres que la portion de sensibilité dont on n'a pas besoin pour soi-m^me, comment s'est-il fait que l'abbé Blanchet, qui ne devait pas, à cet égard, avoir de superflu, ait pu étendre ses affections par-delà ses rapports habituels? Il est pourtant certain que cet homme, qui renonçait à tout, qui se refusait à toutes les grâces et aux moindres bienfaits, entrait dans le ravissement, quand ses anciens camarades, ses compatriotes ou ses amis parvenaient à quelque chose d'utile et d'honorable. Remarquons, cependant, qu'il se modérait d'autant plus qu'il sentait davantage. Par une» sorte de pudeur qu'on ne saurait développer, on aurait dit, lorsqu'il était vivement affecté, qu'il craignait de paraître faux.

(1) Voyez ci- devant, page 27.

38 l'abbé BLAIfCHKT.

et impudent, en montrant trop d'éloquence et de vivacité ; mais cette pudeur disparaissait toutes les fois qu4i s'agissait de ses élèves.

Tel qu'un bon aïeul confiné dans ses terres, et qui veille de loin sur la prospérité de sa race, sa bienveillance s'étendait jusque sur les enfants et les petits enfants de ses disciples. Il ne les perdait pas de vue, les suivait depuis le berceau jusqu'à leur entrée dans le monde; et c'est alors qu'il ne mettait à ses vœux paternels que les bornes prescrites par l'honneur et la raison.

Il entend dire, du fond de sa retraite, qu'un jeune bomme, dont il avait élevé le père, que M. Hérault de Séohelles (4), supérieur à son âge, ne nourrit son cœur que de grands sentiments, son esprit que de hautes considérations; il entend dire que ce jeune homme, dévoré de l'amour de la vraie gloire, inséparable de l'amour du bien public , marchant sur les traces des l'Hôpital et des Daguesseau , vient de se couvrir, dès son début, d'une gloire confirmée par ceux qui la dispen* sent avec le plus d'équité; plus de réserve ni de retenue, il en verse des larmes de joie , et ne cesse de le redire à tout le monde.

Puissé-je avant ma mort, s'écriait-il, témoigner de la reconnaissance à tous ceux qui m'ont voulu du bien! car cette sorte de dette ne lui paraissait pas moins sacrée que les autres, et c'était de son vivant qu'il voulait l'acquitter. Cependant, il s'attachait encore plus par les services qu'il rendait, que par ceux qu'il recevait; et c'est pourquoi il recherchait avec bien plus d'empressement ceux qui avaient besoin de lui, que ceux qui pouvaient le seconder dans l'occasion. Aussi, est-il avéré que toute sa prudence, tant qu'il a vécu, ne fut que de la justice et de la bonté ; mais de pareilles assertions ont toujours besoin de preuves.

La détresse des autres se peignait sur son visage ; et quand

(1) Avocat du roi au Châtelet.

l'abbé blancuet. 39

il soupçonnait que quelqu'un de ses voisins manquait du nécessaire, il ne pouvait pas se résoudre à prendre les moindres aliments avant de les avoir secourus. Pourquoi n'a-t-il jamais manqué d'assister un aveugle? c'est que, disait-il, ces infortunés sont dénués de l'organe qui commande la pitié, et qu'il faut les rechercher avec d'autant plus de soin qu'ils sont plus négligés.

Encore un trait. Dès qu'il eut hérité du petit bien de ses pères, son premier soin fut de compulser ses papiers de famille, afin de voir s'il n'y avait point quelques injustices ou quelques méprises à réparer Un ancien compte dé tutelle, auquel il ne comprenait rien, manqua de lui tourner la tête et de le ruiner. Quoique le compte fût en règle, au dire des plus experts, il s'obstina toujours à se croire redevable. Les artifices de celle à qui il eut affaire augmentant ses scrupules, il fit, à diverses reprises, les plus grands efforts pour réparer des erreurs chimériques; en un mot, il paya ce qu'il ne devait point. Ce n*est pas de lui que l'on tient ces détails, c'est d'une femme rustitique et très-rusée. Cette femme, n'entendant plus parler de lui, alla trouver son ami, et, après bien des circonlocutions : — Je vous conjure, monsieur, d'engager le bon M. l'abbé Blanchet à revoir, de temps en temps, notre petit compte de tutelle.

Ce dernier acte en suppose bien d'autres : mais je ne serais pas surpris que bien des gens ne le regardassent que comme l'abus ou la folie de la probité ; au reste, cette sorte de folie n'est pas contagieuse.

Je vais enfin parler de son esprit et de ses ouvrages, qui ne sont que l'expression de ses propres sentiments {\).

On ne voit pas que l'abbé Blanchet ait jamais eu d'autre but, en exerçant son esprit, que de remplir son cœur de sentiments honnêtes ; que de se rendre de plus en plus agréable

(1) Quo fit ut omnis

Votivd pateat veluti descripta tabelld Vitasenis. Horat. Lib. H, Sat. 1, v. 32.-

40 L*ABBÉ BLAIfCHBT.

à ceux qu*ii fréquentait. Quoiqu'il ait parfaitement réussi à ces deux égards, il n*en a pas moins prouvé que Tesprit est comme la richesse, que souvent il sert plus aux autres qu'au propriétaire.

Il ne rivalisait avec personne; et, sans émulation, sans songer aux éloges, il travaillait de toutes ses forces, parce qu'il n'était jamais plus heureux qu'en travaillant. Les ouvrages des autres ne lui inspiraient que de l'indulgence et quelquefois de l'enthousiasme. S'il ne louait pas toujours, car il ne savait pas mentir pour consoler les gens, il n'a jamais blessé personne, même dans le silence du cabinet. Bien différent de ceux qui laissent des libelles posthumes, on n'a trouvé dans ses papiers que des notes honorables sur ceux qu'il a fréquentés ; on n'y a trouvé que des projets de réconciliation.

Quant au goût, il en était i'apôtre et non le satellite ; de sorte qu'il croyait qu'on le soutient mieux par des exemples que par des sarcasmes. Quant au style, le négligé des grâces lui plaisait beaucoup plus que toutes leurs parures. Malgré son extrême indulgence, il lui échappait cependant des traits vigoureux contre certains abus qui menacent les lettres.

Il est fâcheux que la modestie de M. de Ghavane n'aie pas permis de publier les lettres de son ami ; car, indépendamment des grâces, de la finesse et de l'enjouement, interrompus quelquefois, il est vrai, par des cris douloureux, on y trouve des anecdotes piquantes, des portraits fort bien exécutés. On en pourra juger par cet échantillon : « Je souscris de tout mon cœur au jugement que vous portez sur feu M. le cardinal de Fleury. C'était, selon moi, un bomme sage, un homme de bien. C'était même, j'ose le dire, une grande âme : mais une âme tranquille et modérée, qui n'admirait et ne méprisait rien ; qui faisait du même air les grandes et petites choses ; qu'une attention particulière, jointe à beaucoup d'adresse et de patience, rendait capable de tout voir, de tout conduire. C'était un ministre modeste et désintéressé, qui aimait l'État et le roi, et qu'aucun ordre de l'État n'aimait assez ; un homme vraiment digne d'être

L ABBÉ BLAMCHET. 41

admiré , qui ne voulait pas Tétre, et qui ne Tétait pas, etc. »

La suite de cette lettre caractérise trop bien Tabbé Blanchet pour ne pas continuer : « Voilà, si je ne me trompe, ajoutet-il, un portrait dans les formes; cependant, il y manque un trait, qui fait bien de Thonneur à M. le cardinal : c'est le cas qu*il faisait des gens de bien, des gens de mon pays. Ce saint homme, qu'il a fait venir de Chartres, ou plutôt d'Auneau, et qu'il voulut, m*a-t-on dit, faire évêque il y a trois ou quatre ans, ce M. Cassegrain dont vous me parlez est un homme que je connais particulièrement : le croiriez-vous, monsieur? c'est un homme de mon village, c'est le fils du chirurgien d'Angerville. Rien n'est plus vrai que ce que j'ai l'honneur de vous dire, et vous pouvez m'en féliciter, etc. »

L'abbé Blanchet étudia longtemps, et n'oublia rien. II s'attacha surtout à l'art de bien narrer, tant en prose qu'en vers : cet art, en fait de littérature, lui paraissait la clef de tous les autres. Il s'y disposa par la lecture réfléchie des bons auteurs latins, italiens, espagnols et anglais, sans négliger sa propre langue, dont il avait appris les finesses dans les cercles choisis où l'idiome national s'épure et se maintient.

Pour se perfectionner en même temps dans l'art d'écrire et de parler, il eut recours au moyen le plus sûr, il se mit à traduire : ce qu'il appelait, en badinant, verser du français dans les moules des anciens, afin, disait-il, de s'accoutumer aux belles formes.

Il s'exerça d'abord sur Tite-Live et Tacite, historiens également fameux, quoiqu'ils n'aient pas* le même ton, et rivaux entre lesquels la palme restera longtemps incertaine. L'abbé de la Bletterie, qui, dans le genre dont il s'agit, jouissait déjà d'une très-grande célébrité, voulut se l'associer, pour concourir ensemble à la traduction de Tacite qu'il avait entreprise ; mais l'abbé Blanchet, selon sa coutume, craignit de prendre un engagement.

Il ne reste de ses nombreux essais que deux grands morceaux de traduction fort intéressants, et qui semblent demander grâce,

ne fût-ce qu'en faveur du style. Le premier de ces morceaux est VHistoire de la Famille d'Hiéron, par Tite-Live ; le second est la Conjuration de Pison contre Néron, par Tacite. En comparant ces traductions au texte des deux auteurs, je me suis confirmé, dit Dusaulx, dans Topinion où j'étais depuis longtemps; c'est que lorqu'il s'agit de rendre les anciens, il est bien plus difficile d'en représenter Télégance que la force; aussi s*apercevra-t-on que Tabbé Blanchel, quoique fort élégant, est bien plus loin de Tite-Live que de Tacite.

Du latin il passa à d'autres langues : ce fut alors qu'il imita quelques contes espagnols et anglais, et qu'il entreprit de traduire ce qu'ont de plus ingénieux le Spectateur et quelques autres journaux qui parurent en Angleterre presque en même temps.

Après avoir traduit, il voulut composer. Ses manuscrits ont appris son secret, c'est-à-dire comment il procédait dans la composition, et comment la moitié de son esprit y surveillait Tautre.

Voici comment il s'y prenait pour projeter et terminer un conte : de jour à autre il inscrivait différents sujets sur son agenda ; quand sa provision était faite, il les considérait, les retournait et les apostillait : -^ Celui-ci est trop galant, il ne convient point à mon rabat;.... cet autre est un peu chatouilleux, qu'en dirait la Sorbonne?.... l'idée de ce troisième est brillante et féconde, mais elle est trop passionnée, etc.— Tout bien considéré, il ne s'en tenait qu'aux sujets qui promettaient de l'agrément sans licence, de la force sans audace, et toujours quelque chose d'utile aux mœurs.

Le choix du conte étant fait, il le traçait d'abord en raccourci; puis, il le recommençait jusqu'à ce qu'il l'eût amené au point que le sentiment et le goût lui prescrivaient; ce n'était qu'alors qu'il s'arrêtait, du moins pour quelque temps, et s'obligeait par serment à n'y plus revenir. Il le jurait en toutes sortes de langues, il l'écrivait en marge ; mais les marges se sont remplies de ses serments toujours violés.

l'àbbé blanchbt. 43

Ce qui frappe dans ces sortes d'esquisses qui, toutes, ont le mérite d'une vraie composition, c'est la promptitude de l'esprit et la sûreté du trait : elles sont telles que les copies de la même pièce, qui va toujours en augmentant, n'offrent rien d'incomplet, et presque jamais de ratures. L'abbé avait ce que Montaigne appelle l'esprit prime-sautiery c'est-à-dire qu'il atteignait le but du premier coup.

On a reproché à quelques auteurs de contes orientaux, d'ailleurs fort ingénieux, de n'avoir presque rien d* oriental, que le titre ; Dusaulx espère que l'on ne fera pas ce reproche à l'abbé Blanchet , lui qui avait sous les yeux une espèce de dictionnaire, fait avec beaucoup de soin, et dans lequel l'abbé avait rassemblé tous les éléments nécessaires aux sujets qu'il devait traiter, mœurs, costumes, figures, images, etc., travail étonnant de la part d'un homme qui , le plus souvent , aurait mieux aimé, disait-il, faire deua lie'oeu à pied, que d'écrire deux lignes (4).

De plus, il cultiva les muses latines et françaises avec beaucoup de succès. « J'ai commencé, disait-il, par faire des vers sur des mariages illégitimes, j'en ai fait ensuite sur des sujets de dévotion, et vous savez qu'à présent je n'en peux plus faire du tout, etc. » Il disait cela plus de trente ans avant sa mort; mais l'amitié, mais l'amour de son pays lui en ont inspiré jusqu'aux derniers moments. Aussi, s'appliquait-il souvent les beaux vers où Juvénal s'écrie : « Nous voudrions en vain ab- « jurer cette manie ambitieuse, elle nous retient toujours dans « ses filets ; et la rage d'écrire, dont tant de gens sont atteints, « cette rage incurable ne finit qu'avec eux, etc. (2) »

Il publia dans sa jeunesse une ode contre les incrédules, et

(1) Voyez ci-devant, page 34.

(2) I^am si discedas, laqueo tenet amèitiosi Consuetudo mali ; tenet insanabile multos Scribendi cacoëthes, et œgrè in corde senescit,

Sal. VII, V. 50.

44 l'abbé blanchet.

il en usa, dans cette conjecture, comme ceux qui écrivent contre les passions qu'ils redoutent ou dont ils cherchent à se guérir; car il éprouva de bonne heure de gvaiTiàes perplexités. Au reste, quels que fussent ses doutes, il voulait croire, il le voulait sincèrement et même avec ardeur. Quelqu'un lui insinua que sa foi s'affermirait en proportion de Taffaiblissement de ses organes : — Que le ciel vous entende ! s*écria-l-il, en versant un torrent de larmes, et cette idée le consola. Je ne connais point Tode dont il s'agit, et n'ai pu m'en procurer qu'une strophe : mais on sait que, dans le temps qu'elle parut, l'abbé Desfontaines la traita fort bien dans son journal. Voici la strophe en question :

Aux accents de sa voix féconde»

L'Être éternel et tout-puissant Fit sortir le temps et le monde Du sombre abîme du néant.

Dans une argile corruptible, Il transmit ce souffle invisible Qui nous fait penser et sentir :

Cette âme, faite à son image, Inaltérable, et qu'un Dieu sage Ne peut vouloir anéantir.

On a remarqué qu'il ne manquait jamais l'occasion de chanter les vertus utiles à son pays, sous quelques formes qu'elles se montrassent. Le comte de Gisors expire dans les champs de l'honneur, et il fait son épitaphe :

Content d'avoir servi ma patrie et mon maître,

Je meurs au bord du Rhin :

J'étais déjà Bayard, ne pouvant encore être

Dunois ni Duguesclin.

Il a célébré un illustre étranger, naturalisé parmi nous, et qui a aussi bien mérité de la France que de Thumanité :

N***, tu sus choisir, tu sus servir ton roi : Avec un esprit juste, avec un cœur sensible,

l'abbé blanchet. 45

Tu réparas le mal que l'on fit avant toi ; Tu fis le bien qu'on croyait impossible.

De plusieurs milliers de vers polis, galants, ingénieux, et quelquefois d'un ton fort élevé, qu'il a faits sur toutes sortes de sujets, tant publics que domestiques, ce que j*en ai pu recueillir se réduit à peu de chose, encore la plupart des pièces sont-elles mutilées. Excepté celles qui ont transpiré dans les journaux on a perdu les autres, parce qu'il ne les communiquait à son ami, qui lui tenait lieu de l'univers, qu'à condition de ne les montrer qu'à peu de gens, et de n'en pas laisser prendre copie. Il en vint à exiger qu'on les lui renvoyât, et Ton sait qu'il passait de mauvaises nuits quand il les recevait trop tard. Comme il n'avait pas toujours pris cette précaution, il eut bien de la peine à les rattraper, et ne cessa jamais de recourir après celles qui avaient échappé à toutes ses recherches.

A mesure qu'il recouvrait ses vers, qu'il avait tant aimés ! il avait grand soin de les brûler, comme s'ils lui avaient reproché de n'avoir pas été toujours aussi malheureux qu'il l'était : il en faisait, comme il le disait lui-même, un joli petit sacrifice à Yulcain ; et il se comparait au vieux Saturne qui dévorait ses enfants.

Il ne savait pas que ses amis regrettaient ses vers irréprochables, comme on regrette l'innocence condamnée sans sujet et sans formalité. On en a retenu quelques-uns, et l'on cite encore ce triolet : Fontenelle prétendait que, dans ce genre, on ne pouvait pas mieux faire :

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