‹ Souvenirs de CombourgChapitre 6 sur 8 · L'INNOCENCE · texte numérisé non relu

L'INNOCENCE

«Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la vieillesse et de bonheur à finfortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'a rien que de céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent, l'envie t'adresse tous ses traits : trembleras-tu, modeste innocence? chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»

Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de Combourg. Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au parlement de Bretagne, M. de Malfilâtre, cousin de l'infortuné poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait

ressenti une passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion étouffée était au fond de la mélancolie de ma sœur. Elle avait d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil : elle croyait que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en 1789, accompagnée de cette sœur Julie dont elle a déploré la perte avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira, depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les cryptes révolutionnaires à Rennes, elle fut au moment d'être renfermée au château de Combourg, devenu cachot pendant la Terreur. Délivrée de prison, elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au bout d'un an. Au retour de mon émigration, je revis l'amie de mon enfance : je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de m'affliger.

Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des

beaux adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose k la tombe de ma Fioridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les Hamadryades, Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux.

Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie fut de l'huile jetée sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me passa par l'esprit des vanités

de renommée; je crus un moment à mon talent, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me mis à douter de ce talent , ainsi que j'en ai toujours douté. Je regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à Lucile d'avoir fait naître en moi un penchant malheureux ; je cessai d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on pleurerait sa gloire passée.

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis^dayantage cegui manquait à ma jeunesse^ je m'étais un mystère^e ne pouvais voir une femme sans être troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma timidité, déjà excessive avec tout le monde, était SI grande avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec cette femme : elle n'était pas plutôt partie, que je la rappelais de tous mes vœux. Les peintures de Virgile, de TibuIIe et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire : mais l'image de ma mère et de ma sœur, couvrant tout de sa pureté,

épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moms désintéressée. Quand on m'aurait hvré les plus belles esclaves du sérail, je n'aurais su que leur demander : le hasard m'éclaira.

Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village; on courut à l'une des fenêtres de la grand'salle pour regarder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipitait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus

^,^^^^Af:^!!Î^pIus ce qui se passa autour de moi.

^:::^^^^-^::^^^^^^ ^Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer / et d'être aimé d'une manière qui m'était ^ inconnue devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce que font les autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines et les plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en moi un caractère

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extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même ; faute d'objet réel , j'évoquai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais SI l'histoire du cœur humain offre un autre exemple de cette nature.

Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues : elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui m'avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François L*", de Henri I Vet de Louis XIV, dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les éghses.

Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec elle comme avec un être réel ; elle variait au gré de ma

folie : Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hëbé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile; j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre Je changeais aussi ses parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous les siècles, à tous les arts, à toutes les rehgions. Puis, quand j'avais fait un chef-d'œuvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de femmes dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais adorés réunis.

Pygmahon fut moins amoureux de sa statue : mon embarras était de plaire à la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour être aimé, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval comme Castor et PoIIux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars maniait ses armes avec moins de force et d'adresse : héros de roman ou d'histoire, que d'aven-

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tures fictives j'entassais sur des fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses, délices de TAsie, tout m'était approprié par une baguette magique.

Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était toujours ma sylphide); elle me cherche à minuit, au travers des jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel d'amour que fastre d'Endymion pénètre de sa lumière; elle s'avance, statue animée de Praxitèle, au miHeu des statues immobiles, des pâles tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de la lune : le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se mêle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna; les ondes de soie de son diadème dénoué viennent

caresser mon front, lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années et que ses mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté.

Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n'attirerait les regards de personne, qui passerait Ignoré, qu'aucune femme n'aimerait jamais, le désespoir s'emparait de moi : je n'osais plus lever les yeux sur l'image brillante que j'avais attachée à mes pas.

Ce déhre dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je parlais peu, je ne parlais plus; j'étudiais encore, je jetai là les livres; mon ^oût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes d'une passion violente ; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne dormais plus; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices.

Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques; j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes : j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée l'astre du jour; je lui donnais ma beauté à conduire, afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de l'univers.

Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou, me rappelaient à la réalité: je reprenais le chemin du manoir, le cœur serré, le visage abattu.

Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait la nue et

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marquait d'une flamme électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme : comme Ismen sur les remparts de

Jérusalem, j'appelais la foudre, j'espérais qu'elle m'apporterait Armide.

Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail , autour duquel étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules. J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules : là, isolé entre

le ciel et la terre, je passais des heures avec les fauvettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des brises.

D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois : je voulais redire ces plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor ou d'un harmonica. II serait trop long de raconter les beaux voyages que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem, Memphis, Carthage;

comment nous franchissions les mers; comment nous demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous aUions réveiller l'aurore; comment nous descendions les Jleiives saints dont les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur le mât d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne.

La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubhais surtout le dernier; mais si je ne lui adressais plus mes vœux, il écoutait la voix de ma secrète misère : car je souffrais, et les souffrances prient.

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rlus la saison était triste, plus elle était

en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l'abri des hommes.

Un caractère moral s'attache aux scènes

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de l'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

Je voyais avec un pk,isir indicible le retour de la saison jestempétes, le pas^, s^ge des cygnes et desramiers^le rassernblement des corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui,

retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne : le sillon qu'il creusait était le monument destmé à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain caché sous la bruyère : je m'applaudissais d'avoir placé les fables de ma félicité hors du cercle des réalités humaines.

Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénufar. Là se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était moins attentif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du solei 1 , poursuivaient les insectes , s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient sus-

pendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumëe, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois : j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation. Je montais avec ma magicienne sur les nuages : roulé dans ses cheveux et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au

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milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du danger à celle du plaisir. Les souEfîes de l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté; le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve innocente, Eve tombée, fenchanteresse par qui me venait ma foHe était un mélange de mystères et de passions : je la plaçais sur un autel et je fadorais. L'orgueil d'être aimé d'elle auo-mentait encore mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire; je tremblais au son de sa voix; je frémissais de désir si je touchais ce qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang.

Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre; quel désert ne m'eût suffi avec elle! A ses côtés, l'antre des lions se fût changé en palais, et des millions de siècles eussent été trop courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé.

A cette fureur se joignait une idolâtrie morale : par un autre jeu de mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la pensée la plus rare, donneraient à peine une idée de cette autre sorte de bonheur. Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je devenais le nuage, le vent, le bruit; j'étais un pur esprit, un être aérien, chantant la souveraine félicité. Je me dépouillais de ma nature pour me

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fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois la passion reçue et donnée, famour et l'objet de l'amour.

Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche; je me roulais dans ma douleur; j'arrosais mon ht de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant.

Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.

Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un hêtre; je regardais les corbeaux que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie : j'au-

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rais voulu habiter ce monde mort, qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette heure la cloche du village ne s'était fait entendre.

Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordmairement à la pomte du jour que l'on sonne pour les trépassés. Cette sonnerie compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en annonçait la fin. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane inconnue, ensuite déposé dans un cimetière non moins ignoré. Qu'était-il venu faire sur la terre? moi-même, que faisais-je dans ce monde? Puisque enfin je devais passer, ne valait-iI pas mieux partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever le voyage sous

le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du désir me montait au visage; l'idée de n'être plus me saisissait le cœur "7 à^ .(L à la façon d'une joie subite. Au temps-des f ^ '^ erreurs de ma jeunesse, )'ai souvent sou- ^ - f^, haité ne pas survivre au bonheur : il y avait dans le premier succès un degré de féhcité qui me faisait aspirer à la destruction.

De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui n'existait pas, j'étais comme ces hommes mutilés qui rêvent des béatitudes pour eux insaisissables, et qui se créent un songe dont les plaisirs égalent les tortures de fenfer. J'avais en outre le pressentiment des misères de mes futures destinées Longénieux, à me forger des souffrances, je m'étais plao^ entre deux^desespoirs.; quelquefois je^ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des quahtés qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct m'avertissait qu'en avan-

çant dans le monde, je ne trouverais rien de ce que je cherchais.

Tout nourrissait l'amertume de mes goûts : Lucile était malheureuse; ma mère ne me consolait pas; mon père me faisait éprouver les afiPres de la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gourmander. Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au château. Ce n'était néanmoins que différer mon supphce : obligé de paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en désordre. Sous les regards de mon père , je demeurais immobile et la sueur couvrait mon front : la dernière lueur de la raison m'échappa.

Me VOICI arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour confesser ma faiblesse. L'homme qui attente à ses

jours montre moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature.

Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je réitérai plusieurs fois l'épreuve : le coup ne partit pas; l'apparition d'un garde suspendit ma résolution.

Fatahste sans le vouloir et sans le savoir, je supposai que mon heure n'était pas arrivée, et je remis à un autre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ,/\/"

ne saurait rien de l'histoire qui m'aurait /1t«

conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la trace de mes chaorrins comme un blessé à la trace de

son San

Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces folies, ceux qui

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s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur, que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré : il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé.

Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par qui m'arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de mer qui affluent de tous les points de l'horizon : pilote sans expérience, je ne savais de quel coté présenter la voile à des vents indécis. Ma poitrine se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya chercher à Bazouges , petite vifle éloignée de Combourg de cinq ou six heues, un exceflent médecin nommé Chefi;el, dont le fils a joué un rôle dans l'affaire du marquis de La Rouerie. II m'examina attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout né-

cessaire de m'arracher à mon genre de vie.

Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s'asseoir au bord de mon lit, et me dit : «11 est temps de vous décider; votre frère est à même de vous obtenir un bénéfice ; mais , avant d'entrer au séminaire , il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde que prêtre scandaleux.»

D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma pieuse mère tombait cà propos. Dans les événements majeurs de ma vie, j'ai toujours su promptement ce que je devais éviter; un mouvement d'honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Evêque, la majesté du sacerdoce m'imposait et je reculais avec respect devant l'autel. Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d'acquérir des vertus, ou me contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le premier parti, trop franc pour le second.

Ceux qui me traitent d'hvpocrite et d'ambitieux me connaissent peu : je ne réussirai jamais dans le monde, précisément parce qu'il me manque une passion et un vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première serait tout au plus chez moi de l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelquefois être ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par la fenêtre.

Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes projets : je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais : mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue : je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service dans les armées des princes de ce pays.

Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. II gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo; on y préparait un armement pour Pondichéry.

Deux mois s'écoulèrent : je me retrouvai seul dans mon île maternelle ; la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante : ce premier monument de ma vie en face du dernier monument de la vie de ma seconde mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un attachement

si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le cœur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.

Du reste, rien de mon passé à Saint- Malo : dans le port je cherchais en vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde s'était écroulé. Etranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant on demandait qui j'étais, par l'unique raison que ma tête s'élevait de quelques lignes de plusau-dessusdusol vers lequel elle s'inclinera de nouveau dans peu d'années. Combien rapidement et que de fois nous changeons d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, d'autres leur succèdent; nos liaisons varient : il v a toujoursuntempsoùnousnepossédionsriende ce que nous possédons, un temps où nous n'avons rien de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et même vie; il en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère.

Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui vit mes châteaux de sable : campos iibi Troja fuit. Je marchais sur la plage désertée de la mer. Les grèves aban-

données du flux m'offraient l'imao-e de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard regardait comme moi ces flots, il va huit cents ans, avec le souvenir de son Héloïse; comme moi il

voyait fuir quelque vaisseau (ad horizontis iindas) , et son oreille était bercée ainsi que la mienne de l'unisonance des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me livrant aux imaginations funestes que j'avais apportées des bois de Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses : assis sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à l'époque des fêtes; j'y dévorais mes larmes, et mes camarades s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux.

Bientôt j'allais quitter ma patrie pour émletter mes jours en divers climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j'étais tenté de me laisser tomber dans les flots. Une lettre me rappelle à Combourg :

j'arrive, je soupe avec ma famille; monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît consternée; à 10 heures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne savait rien. Le lendemain à

8 heures du matin on m'envoie chercher. Je descends : mon père m'attendait dans son cabmet.

«Monsieur le chevaher, me dit-il, il faut renoncer à vos foHes. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-heutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour Cambrai. Voilà cent louis; mënagez-les. Je suis vieux et malade; je n'ai pas longtemps à vivre.

Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom.»

II m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec émotion contre le mien : c'était pour moi le dernier embrassement paternel.

Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main décharnée et pleurai. II commençait d'être "^ attaqué d'une paralysie; elle le conduisit S au tombeau; son bras gauche avait un mouvement convulsif qu'il était obligé de

contenir avec sa main droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa vieille épëe, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. II m'y fit monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux ma mère et ma sœur qui fondaient en larmes sur le perron :

Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie; je jetai un regard sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m'avançai sur la terre inconnue : le monde était tout devant moi : and tbe world ivas ail before him.

Depuis cette époque, je n'ai revu Combourg que trois fois : après la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnai ma mère à Combourg : elle s'occupait de l'ameublement du château; elle attendait mon frère, qui devait amener ma belle-

sœur en Bretagne. Mon frère ne vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main du bourreap, un autre chevet que l'oreiller préparé/des mains de ma mère. Enfin^e traversai une troisième fois Combourg, en allant\ m'embarquer à Saint- Malo pour l'AmeKique. 'Le château était abandonné, je fus\ obhgé de descendre chez le régisseur. Lè^rsque, en errant dans le grand Mail, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert, la porte et les fenêtres fermées, [je me trouvai mal. Je regagnai avec peine lie village; j'envoyai chercher mes chevauxjet je partis au miheu de la nuit, y^ \

Après quinze années d'absence, avant de quitter de nouveau la France et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me restait de ma famille. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut attachée. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai commencé

à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité. Là, j'ai cherché un cœur qui pût entendre le mien; là, j'ai vu se réunir, puisse disperser ma famille. Mon père y rêva son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée : autre chimère que le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous étions, nous ne restons plus que trois : mon frère, JuHe et Lucile ne sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont été arrachées de son tombeau.

Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoires , quelque voyageur viendra visiter les lieux que j'ai peints. 11 pourra reconnaître le château; mais il cherchera vainement le grand bois : le berceau de mes songes a disparu comme ces songes.

Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon pleure les chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et le pro-

tégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai vu comme lui tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son abri : heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.

«y^tx^

EN arrivant chez les Natchez, René avoit été obligé de prendre une ^' épouse, pour se conformer aux mœurs~3[ës Indiens, mais d ne viyoit]DQint av^^^v*^ avec^ëTTe. Un penchant mélancohque l'entraînoit au fond des bois; il y passoit seul des journées entières, et sembloit sauvage r^ parmi dessauyages. Hors Chactas, son père adoptif, et le père Souël, missionnaire au

fort Rosalie, il avoit renoncéau commerce des hommes. Ces deux vieillards avoient pris beaucoup d'empire sur son cœur :

le premier, par une indulgence aimable; l'autre, au contraire, par une extrême sévérité. Depuis la chasse du castor, où le Sachem aveugle raconta ses aventures à René , celui-ci n'avoit jamais voulu parler des siennes. Cependant Chactas et le missionnaire désiroient vivement connoître ^ar Pquel maIheur un Eui^é^ ^jenjié avoit ]P*^j^ ète conduit à rétrang;e résolution de s'en-

^^ seveTTr dans les déserts de la Louisiane.

René avoit toujours donné pour motif de ses refus le peu d'intérêt de son histoire, qui se bornoit, disoit-il, à celle de ses pensées et de ses sentiments. «Quant à l'événement qui m'a déterminé à passer en Amérique, ajoutoit-il, je le dois ensevelir dans un éternel oubli, w

Quelques années s'écoulèrent de la sorte, sans que les deux vieillards lui pussent arracher son secret. Une lettre qu'il reçut d'Europe , par le bureau des Missions étran-

gères, redoubla tellement sa tristesse, qu'il

fuyoit jusqu'à ses vieux amis. Ils n'en furent

que plus ardents à le presser de leur ouvrir

son cœur; ils y mirent tant de discrétion,

de douceur et d'autorité, qu'il fut enfin

obfigé de les satisfaire. Il prit donc jour

avec eux pour leur raconter, non les aven- / y 1 ^

tures de sa vie, puisqu il n en avoit point

éprouvé, mais les sentiments secrets de ;

son ame. -"

Le 21 de ce mois, que les sauvages appellent la lune des fleurs, René se rendit à la cabane de Chactas. 11 donna le bras au Sachem, et le conduisit sous un sassafras, au bord du Meschacebé. Le père Souël ne tarda pas à arriver au rendez-vous. L'aurore se levoit ; à quelque distance dans la plaine , on apercevoit le village des Natchez, avec son bocage de mûriers et ses cabanes qui ressemblent à des ruches d'abeilles. La colonie françoise et le fort Rosalie se montroient sur la droite, au bord du fleuve. Des tentes, des maisons à moitié bâties, des forteresses commencées, des défriche-

ments couverts de nègres, des groupes de Blancs et d'Indiens, présentoient, dans ce petit espace , le contraste des mœurs sociales et des mœurs sauvages. Vers l'Orient, au fond de la perspective, le soleil commençoit à paroître entre les sommets brisés des Apalaches, qui se dessinoient comme des caractères d'azur dans les hauteurs dorées du ciel; à l'Occident, le Meschacebé rouloit ses ondes dans un silence magnifique et formoit la bordure du tableau avec une inconcevable o-randeur.

Le jeune homme et le missionnaire admirèrent quelque temps cette belle scène, en plaignant le Sachem, qui ne pouvoit plus en jouir; ensuite le père Souël et Chactas s'assirent sur le gazon, au pied de l'arbre; René prit sa place au milieu d'eux , et, après un moment de silence, il parla de la sorte à ses vieux amis :

«Je ne puis, en commençant mon récit, me défendre d'un mouvement de honte.

La paix de vos cœurs, respectables vieillards, et le calme de la nature autour de

moi me font rougir du trouble et de l'ao-itation de mon âme. — J

« Combien vous aurez pitié de moi ! Que mes éternelles inquiétudes vous paroîtront misérables! Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu, qui trouve en lui-même son tourment et ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se fait à lui-même? Hélas! ne le condamnez pas : il a été trop puni ! - /

((J'ai coûté la vie à ma mère en venant .Cc^cA( [(

au monde; j'ai été tiré de son sein avec le

fer. J'avois un frère, que mon père bénit,

parce qu'il voyoït en lui son fils aîné. Pour

moi, hvré de bonne heure à des mains rv^'l^ <^^^

étrangères, je fus élevé loin (Ju toit paternel. f^

((Mon humeur étoit impétueuse , mon caractère inégal. Touràtour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblois autour de moi mes jeunes compagnons , puis , les abandonnant tout à coup, j'allois m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.

, «Chaque automne je revenois au château

^ paternel, situé au miheu des forêts, près

d'un lac, dans une province reculée.

j <^ «Timide et contraint devant mon père,

' ' 'Aï j^ "^ trouvois Taise et le contentement

M- ^^vvJ^ qu'auprès de ma sœur Améhe. Une douce

yf*^ COnformité^d^hum^'iT- e\ de gnnt<; m'iinis-

p^^/Y^o\j^JC sojt étroitement à cette sœur; elle étoit un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de déhces.O illusions ^ , I , -<^ de l'enfance et de lajatricne perdez-vous y€7a>^3 jamais vos dou£Êurs! "^

«Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arcen-ciel sur les collines pluvieuses; quelque- ^ \ fois aussi nous murmurions des vers que nous inspiroit le spectacle de la nature.

Jeune, je cultivois les Muses, il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies. «Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appeloit au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutois en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain") portoit à mon âme naïve l'mnocence des mœurs champêtres , le calme de la solitude , le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance! Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte alléo-ressè de son père, les douleurs et les joies encore

C^rv^P

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plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous

plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.

«Il est vrai qu'Améhe et moi nous jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur : nous tenions cela de Dieu ou de notre mère.

«Cependant mon père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J'appris à connoître la mort sur les lèvres de Crw^lv ri\,'^5 celui qui m'avoit donné la vie. Cette impression fut grande; elle dure encore. C'est la première fois que l'immortalité de l'âme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce corps inanimé étoit en moi l'auteur de la pensée; je sentis qu'elle devoit venir d'une autre source, et, dans une sainte douleur, qui approchoit de la joie, j'espérai me rejoindre un jour à l'esprit de mon père.

((Un autre phénomène me confirma dans cette hautej(jée. Les traits paternels avoient y^ pris au cercueil quelque chose (de subhme. Pourquoi cet étonnant mystère ne seroit-il pas rin(dice (de notre immortahté? Pourquoi la mort, qui sait tout,n'auroit-eIIe pas gravé sur le front (de sa victime les secrets (d'un autre univers? Pourquoi n'y auroit-il pas (dans la tombe quelque gran(de vision de l'éternité?

((Améhe, accablée de douleur, étoit retirée au fond d'une tour, d'où elle entendit retentir, sous les voûtes du château gothique, le chant des prêtres du convoi et les sons de la cloche funèbre.

((J'accompagnai mon père à son dernfer asile; la terre se referma sur sa dépouille; l'éternité et l'oubH le pressèrent de tout leur poids : le soir même l'indifférent passoit sur sa tombe; hors pour sa fille et pour son fils, c'étoitdéjà comme s'il n'avoit jamais été.

((II fallut quitter le toit paternels djevenu f^^^ l'héritage de mon frère : je me retirai avec 'T' i" Aînéhe cTiez^dF^îeux parents.

« Arrêté à l'entrée des voies trompeuses de la vie, je les considérois l'une après l'autre sans m'y oser engager. Amélie m'entretenoit souvent du bonheur de la vie religieuse; elle me disoit que j'étois le seul lien qui la retînt dans le monde, et ses yeux s'attachoient sur moi avec tristesse.

((Le cœur ému par ces conversations pieuses, je portois souvent mes pas vers un monastère voisin de mon nouveau séjour; un moment même j'eusJb ten^tion^ d'y V '1 . cacher ma vie, Heureux ceux qui ont fini-^ -jv^"''* CC^vio^w ''''^reur voyage sans avoir quitté le port, et qui n'ont point, comme moi, traîné d'inutiles jojars suiiJaJ£rre !

((Les Européens, incessamment agités, v>^ sont obligés de se bâtir des solitudes. Plus '^^yy^ notre cœur est tumultueux et bruyant, . .^•' plus le calme et le silence nous attirent. Ces hospices de mon pays, ouverts aux malheureux et aux foibles, sont souvent cachés dans des vallons qui portent au cœur le vague sentiment de l'infortune et l'espérance d'un abri; quelquefois aussi on les

découvre sur de hauts sites où Tâme religieuse, comme une plante des montagnes, semble s'élever vers le ciel pour lui offrir ses parfums.

«Je vois encore le mélange majestueux des eaux et des bois de cette antique abbaye où je |^ensa.[dérober ma vie au caprice -^r^ / <> du sort; j'erre encore au déclin du jour dans ces cloîtres retentissants et solitaires. Lorsque la lune éclairoit à demi les piliers des arcades et dessinoit leur ombre sur le mur opposé, je m'arrêtois à contempler la croix qui marquoit le champ de la mort et les longues herbes qui croissoient entre les pierres des tombes. O hommes qui, ayant vécu loin du monde, avez passé du silence de la.vie,au silence de la mort, de quel dégoût de lajerre vos tombeaux ne ,— ^ ci€!^&remplissoient-ils point mon cœur!

«Soit inconstance naturelle, soit préjugé contre la vie monastique, je changeai mes ^

desseins, je. jne^résolus 4__voyager. Je dis / J adieu à ma sœur; elle me serra dans ses bras avec un mouvement qui ressembloit

à de la joie, comme si elle eût été heureuse de me quitter; je ne pus me défendre d'une réflexion amère sur Tmconséquence des amitiés humaines.

«Cependant , plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde, dont je ne connoissois ni les ports ni les écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus : |e m'en allai, m'asseyant sur les débris de Rome et de la^rèce ,jDays de forte et d'ingénieuse mémoire, où les palais sont ensevehs dans la poudre et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force delà nature et foiblesse de l'homme! un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissants, ne soulèveront jamais!

«Quelquefois une haute colonne se montroit seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève par intervalles dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée.

«Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de

la journée. Tantôt ce même soleil qui avoit vu jeter les fondements de ces cités se couchoit majestueusement à mes yeux sur leurs ruines; tantôt la lune se levant dans un ciel

pur, entre deux urnes cinéraires k moitié brisées, me montroit les pâles tombeaux. Souvent, aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries^ j'ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés. «Mais je me lassai de fouiller dans des

cercueils, où je ne remuois trop souvent qu'une poussière criminelle.

(( Je voulus voir si les races vivantes m'offriroient plus de vertus ou moins de malheurs que les races^ëvanouies. Comme je "'me promenois un jour dans une grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée et déserte, j'aperçus une statue qui indiquoit du doigt un lieu fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le vent seul gémissoit autour du marbre tragique. Des manœuvres étoient couchés avec indifférence au pied de la statue ou tailloient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que signifioit ce monument; les uns purent à peine me le dire, les autres ignoroient la catastrophe qu'il retraçoit. Rien ne m'a plus donné la juste mesure des événements de la vie et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée.

«Je recherchai surtout dans mes voyages

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les artistes et ces hommes divms qui chantent les dieux sur la lyre et la fëhcité des peuples qui honorent les lois, la rehgion et les tombeaux.

«Ces chantres sont de n-^ce divine, ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et subhme; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or, et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou comme de petits enfants; ils exphquentles lois de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés.

«Sur les monts de laCalédonie, le dernier barde qu'on ait ouï dans ces déserts me chanta les poëmes dont un héros consoloit jadis sa vieillesse. Nous étions assis sur quatre pierres rongées de mousse; un torrent couloit à nos pieds; le chevreuil paissoit à quelque distance parmi les débris d'une tour, et le vent des mers siffloit sur

la bruyère de Cona. Maintenant la religion chrétienne, fille aussi des hautes montagnes, a placé des croix sur les monuments des héros de Morven, et touché la harpe de David au bord du même torrent où Ossian fit gémir la sienne. Aussi pacifique que les divinités de Selma étoient guerrières, elle garde des troupeaux où Fingal hvroit des combats , et elle a répandu des anges de paix dans les nuages qu'habitoient des fantômes homicides.

{(L'ancienne et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'œuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur j'errois dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la religion! Quel labyrinthe de colonnes!

Quelle succession d'arches et de voûtes ! Qu'ils sont beaux ces bruits, qu'on entend autour des dômes, semblables aux rumeurs des flots dans l'Océan, aux murmures des vents dans les forêts ou à la voix de Dieu dans son temple! L'architecte bâtit, pour ainsi dire, les idées du poëte, et les fait toucher aux sens.

RENE. 2j$ 7

«Cependant qu'avois-je appris jusque alors avec tant de fatigue? Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes. Le passé et le présent sont deux statues incomplètes : l'une a été retirée toute mutilée du débris des âges, l'autre n'a pas encore reçu sa perfection de l'avenir.

«Mais peut-être, mes vieux amis, vous surtout, habitants du désert, êtes -vous étonnés que , dans ce récit de mes voyages , je ne vous aie pas une seule fois entretenus des monuments de la nature?

«Un jour j'étois monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au milieu d'une île. Je VIS le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau , les fleuves ne me sembloient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte ; mais, tandis que d'un côté mon œil apercevoit ces objets, de l'autre il plongeoit

dans le cratère de l'Etna, dont je découvrois les entrailles brûlantes entre les bouflPées d'une noire vapeur.

«Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyoit à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards! qu'un objet digne de votre pitié; mais, quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence ; c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création XTa fois immense et ck\ ^ ! V^ s i m per^eptib I e eLun abime ouvert à mes cotés,. «.

En prononçant ces derniers mots, René se tut et tomba subitement dans la rêverie. Le père Souël le regardoit avec étonnement, et le vieux Sachem aveugle, qui n'entendoit plus parler le jeune homme, ne savoit que penser de ce silence.

René avoit les yeux attachés sur un groupe d'Indiens qui passoient gaiement dans la plaine. Tout à coup sa physionomie

s'attendrit, des larmes coulent de ses yeux; il s'écrie :

«Heureux sauvages! oh! que ne puis-je — ^> jouir de la paix qui vous accompagne toujours! Tandis qu'avec si peu de fruit je parcourois tant de contrées, vous, assis tranquillement sous vos chênes, vous laissiez couler les jours sans les compter. Votre raison n'étoit que vos besoins, et vous arriviez mieux que moi au résultat de la sagesse, comme l'enfant, entre les jeux et le sommeil. Si cette mélaiicohe qui s'en- .^ ./.'■e. gendre de l'excès du bonheur atteignoit . ^^^..J^l^ qïïêîqîJé fois votre âme, bientôt vous sortiez de cette tristesse passagère, et votre regard levé vers le Ciel cherchoit avec attendrissement ce je ne sais quoi inconnu qui prend pitié du pauvre sauvage. »

Ici la voix de René expira de nouveau, et le jeune homme perrcha la tête sur sa poitrine. Chactas, étendant les bras dans l'ombre et prenant le bras de son fils, lui cria d'un ton ému : «Mon fils! mon cher fils!» A ces accents, le frère d'Améhe, re-

iyx'

venant à lui et rougissant de son trouble , pria son père de lui pardonner.

Alors le vieux sauvao[e : «Mon jeune lami, les^ mouvements d'un cœur comme file tien ne sauroient être égaux; modère seulement ce caractère qui t'a déjà fait tant de mal. Si tu soufiPres plus qu'un autre des choses de la vie, il ne faut pas t'en étonner : une grande âme doit contenir plus de douleurs qu'une petite. Continue ton récit. Tu nous a fait parcourir une partie de l'Europe , fais-nous connoître ta patrie. Tu sais que j'ai vu la France et quels liens m'y ont attaché; j'aimerois à entendre parler de ce grand Chef qui n'est plus et dont j'ai visité la superbe cabane. Mon enfant, je ne vis plus que par la mémoire. Un vieillard avec ses souvenirs ressemble au chêne décrépit de nos bois : ce chêne ne se décore plus de son propre feuillage, mais il couvre quelquefois sa nudité des plantes étrangères qui ont végété sur ses antiques rameaux.»

Le frère d'Améhe, calmé par ces

paroles, reprit ainsi l'histoire de son cœur :

«Hélas, mon père! je ne pourrai t'entretenir de ce grand siècIe dont jeji/ai vu ^p <^ ^ que la fin dans mon enfance, et qui n'ëtoit i^y^* h

piusjorsque je rentrai dans ma patrie. Jamais un changement plus étonnant et pkis soudain ne s'est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la rehgion, de la gravité des mœurs, tout étoit subitement descendu à la souplesse de l'esprit, à l'impiété, à la corruption.

«C'étoit donc bien vainement que j'avois espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer cette inquiétude, cette ardeur de <>^n,-vc désir qui me suit partout. L'étude du monde ne m'avoit rien appris, et pourtant je n'avois plus la douceur de l'ignorance.

«Ma sœur, par une conduite inexpHcable, sembloit s£plaireà augmenter mon ennui; elle avoit quitté Paris quelques jours avant mon arrivée. Je iui écrivis que je comptois l'aller rejoindre; elle se hâta de me répondre pour me détourner de ce

projet, sous prétexte qu'elle étoit incertaine du lieu où l'appelleroient ses affaires. Quelles tristes réflexions ne fis-je point alors sur l'amitié, que la présence attiédit, que l'absence efface, qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité! «Je me trouYaiJbi entât plus isolé dans ma patrie que je ne l'avois été sur une terre ! J étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disoit rien et qui ne m'entendoit pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avoit encore usée, cherchoit un objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnois plus que je ne recevois. Ce n'étoit ni un langage '

élevé ni un sentiment profond qu'on demandoit de moi. Je n'étois occup£jju'à à

/ rapetisse rma vje, pour la mettre au niveau ~^ ^

t'vv / W •<>- de Ja société. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouois, dégoûté de plus en plus A^i choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.

((Je trouvai (J'aborcJ assez de plaisir dans cette vie obscure et indépendante.

Inconnu, je me mêlois à la foule : vaste, désert d'hommes !

« Souvent assis dans une église peu fréquentée, je passois des heures entières en méditation. Je voyoïs de pauvres femmes venir se prosterner devant le Très-Haut,

OU des pécheurs s'agenouiller au tribunal de la pénitencç. Nul ne sortoit de ces lieux sans un visage plus serein, et les sourdes clameurs qu'on entendoit au de« hors sembloient être les flots des passions et les orages du monde qui venoient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées , tu sais combien de ^ fois je me jetai à tes pieds pour te suppher ■^- de me décharger dujoids de l'existence. . . / ou de changer en m^i le vieil homme !

v\(M/^< <^v^ Ah! qui n'a senti quelquefois le besoin-i de se régénérer, de se rajeunir aux eaux 1 du torrent, de retremper son âme à la ) fontaine dévie! Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption et incapable de rien faire de grand , de noble, de juste!

«Quand le soir étoit venu, reprenant le chemin de ma retraite, je m'arrêtois sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L'astre, enflammant les vapeurs de la cité, sembloit osciHer lentement dans un fluide

d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles. Je me retirois ensuite avec la nuit, à travers un labyrinthe de rues sohtaires. En regardant les lumières qui brilloient dans les demeures des hommes, je me transportois par la pensée au miheu des scènes de douleur et de joie qu'elles éclairoient, et je songeois que sous tant de toits habités je n'avois pas un ami. Au milieu de mes réflexions, l'heure venoit frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique; elle alloit se répétant sur tous les tons, et à toutes les distances, d'éghse en éghse. Hélas! chaque heure dans la société ouvre un tombeau et fait couler des larmes.

«Cette vie, qui m'avoit d'abord enchanté, ne tarda pas à me devenir msupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirois. Je ne le savois pas, mais je crus tout à coup que les bois me seroient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever

dans un exil champêtre une carrière à ' '^'^ ^ . peine commence et dans laquelTe^favois

:^v^>ti-c ^v-5 déjà dévoré des siècles.

((J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins; je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme j'étois parti autrefois pour faire le tour du monde.

((On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle étoit accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas ! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avois en- ,Y^o<j.M~ core la^ohe de croire au bonheur, je le

chercherois dans Fhabitude.

((La sohtude absolue, le spectacle de la

nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Saiis parents.

sans amis, pour ainsi diré^f^Ùr la terre, n'ayant point encore aimé, j'étois accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissois subitement, et je sentois couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussois des cris involontaires, et la nuit étoit également troublée de mes songes et de mes veilles. 11 me manquoit qjielque- chose pour remplir l'abîme de mo]iexistence : je descendois dans la vallée, je m'élevois sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme, ' future; je l'embrassois dans les vents; )e croyois l'entendre dans les gémissements du fleuve ; tout étoit ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.

«Toutefois cet état de calme et de

trouble, d'indigence et de richesse, n'étoit

pas sans quelques charmes : un jour je

/' m'étois amusé à effeuiller une branche de

ni,

^X/^x*^c/~Oc-

saule sur un ruisseau et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînoit. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes à chaque accident qui menaçoit les débris de mon rameau. O foiblesse des mortels! ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais! voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.

«Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvois dans mes promenades? Les sons que rendent les passions dans le vjjide d'un cœur sohtaire^ ressemblent au murmure que Tes vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.

(( L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurois

voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes; tantôt j'enviois jusqu'au sort du pâtre que je voyois réchauflPer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avoit allumé au coin d'un bois. J'ëcoutois ses chants mélancoliques, qui me rappeloient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste , lors même qu'il exprime le bonlTeur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

«Le jour, je m'égarois sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il falloit peu de choses à ma rêverie! une feuille séchée que le vent chassoit devant moi, une cabane dont la fumée s'élevoit dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui trembloit au soufHe du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmuroit! Le clocher du hameau s'élevant au loin

c^vcM-jr \''

dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui voloient au-dessus de ma tête. Je me figurois les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j'aurois voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmenFort;^~sentois que je n'étois^, moi-même qu'un voyageur, mais une voix du ciel sembloit me dire «Homme, la sai- «son de ta migration n'est pas encore «venue; attends que le y^ent de la mort «se lève, alors tu déploieras ton vol vers « ces régions inconnues que ton cœur de- « mande.»

«Levez -vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une__aut£e vie L Ainsi disant, je mar^ chois à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon cœur.

«La nuit, lorsque l'aquilon ébranloit ma chaumière, que les pluies tomboient

en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyois la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me sembloit que la vie redoubloit au fond de mon cœur, que j'aurois la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avois pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvois! O Dieu! si tu m'avois donné une femrne selon mes désirs: si, comme à notre premier père, /]

, — '' ' i • ^ù nn/KOLL^

tu m eusses amené par la main une hve ' ^ tirée de moi-même... Beauté céleste, je me serois prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurois prié l'Eternel de te donner le reste de ma vie!

(( Hélas ! j'étois seul . seul sur la terre! Une langueur secrète s'emparoit de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avois res- . j

senti dès mon enfance revenoit avec une "C-^ . '

torce nouvéîîE BîéîTtôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée et je ne m'apercevois de mon existence que par un profond sentiment djermuiL

«Je luttai quelque temps contre mon

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mal, mais avec mdifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette

-/ étrange blessure de mon cœur, qui n'étoit

vv^M> ^^ r II • ' • ■ . I

V ^jj^ I nulle part et qui etoit partout, je résolus

>^' *' j^v^ [ de quitter la vie. "^ '

ÇaT^ ' «Prêtre du Très-Haut, qui m'entendez,

pardonnez à un malheureux que le ciel avoit presque privé de la raison. J'étois plein de religion, et je raisonnois en impie; mon cœur aimoitDieu, et mon esprit le méconnoissoit; ma conduite, mes discours, mes sentiments, mes pensées, n'étoient que contradiction, ténèbres, mensonges. Mais l'homme sait-il bien toujours ce qu'il veut, est-il toujours sûr de ce qu'il pense ?

« Tout.nL.échappoit à la fois , / l'amitié^

îéLjnûndej laj"etraite. jJ'avois essayé de

tout, et tout m'avoit été fatal. Jl.epouss£,

I par la société, abandonné d'Amélie quand

la solitude vint à me manquer, que me

f^y\A^-cr-\/r ^ restoit-il? C'étoit la dernière planche sur laquelle j'avois espéré me sauver.

et je la sentois encore s'enfoncer dans l'abîme!

«Décidé que j'étois à me débarrasser « /

du poids de Ia.Yie, je résolus de mettre '^ toute ma raison dans cet acte insensé.

Rien ne me pressoit; je ne fixai point le moment du départ, afin de savourer à longs traits les derniers moments de l'existence et de recueillir toutes mes forces, à l'exemple d'un ancien, pour sentir mon âme s'échapper.

«Cependant je crus nécessaire de prendre des arrangements concernant ma foro

tune, et je fus obligé d'écrire à Amélie. II m'échappa quelques plaintes sur son oubli, et je laissai sans doute percer l'attendrissement qui surmontoit peu à peu mon cœur. Je m'imaginois pourtant avoir bien dissimulé mon secret ; mais ma sœur, accoutumée à lire dans les replis de mon âme, le devina sans peine. Elle fut alarmée du ton de contrainte qui régnoit dans ma lettre et de mes questions sur des affaires dont je ne m'étois jamais occupé. Au lieu

de me répondre, elle me vmt tout à coup surprendre.

«Pour bien sentir quelle dut être dans la suite l'amertume de ma douleur et quels furent mes premiers transports en revoyant Amélie, il faut vous figurer que c'étoit la seule personne au monde que j'eusse (y^j'^-KcrxMT ^imée, que tous mes sentiments se venoient contohdre eîTeTIë^avec la douceur des souvenlFs de mon enfance. Je reçus donc Amélie dans une sorte d'extase de cœurjl y avoit si longtemps que je n'avois trouvé quelqu'un qui m'entendît et devant qui je pusse ouvrir mon âme !

((Amélie se jetant dans mes bras me (dit : ((Ingrat, tu veuxjnpunr, et ta sœur (( existe] Tu soupçonnes son cœur! Ne ((t'explique point, ne t'excuse point, je ((sais tout; j'ai tout compris, comme si ((j'avois été avec toi. Est-ce moi que l'on ((trompe, moi qui ai vu naître tes pre- ((miers sentiments? Voilà ton malheureux ((caractère, tes dég;oûts, tes injustices. Jure, ((tandis que je te presse sur mon cœur.

«jure que c'est la dernière fois que tu te «livreras à tes folies ; fais le serment de ne «jamais attenter à tes jours.»

«En prononçant ces mots, Amélie me regardoit avec compassion et tendresse, . ^^jCj-i^^" et couvroit mon front de ses baisers; c'ëtoit presque une mère, c'ëtoit quelque *^'^X^"^ chose de plus tendre. Hélas! mon cœur ^^ , 'j"^^^"^^^ se rouvrit a toutes les joies; comme un en- '^-^

fant je ne demandois qu'à être consolé; je cédai à l'empire d'Amélie : elle exigea un serment solennel ; je le fis sans hésiter, ne soupçonnant même pas que désormais je pusse être malheureux.

«Nous fûmes plus d'un mois à nous accoutumer à l'enchantement d'être ensemble. Quand le matin, au lieu de me trouver seul, j'entendois la voix de ma sœur, j'éprouvois un tressaillement de joie et de bonheur. Amélie avoit reçu de la nature quelque chose de divin; son âme avoit les mêmes grâces innocentes que son corps; la douceur de ses sentiments étoit infinie; il n'y avoit rien que de suave

28o RENÉ.

et d'un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix soupiroient comme de concert; elle tenoit de la femme la dmidité et Tamour, et de l'ange la pureté et la mélodie.

«Le moment etoitvenu où j'allois expier toutes mes inconséquences. Dans mon délire, j'avois été jusqu'à désirer d'éprouver un malheur, pour avoir du moins un objet réel de souffrance : épouvantable souhait que Dieu, dans sa colère, a trop exaucé!

({ Que vais-je vous révéler, ô mes amis ! Voyez les pleurs qui coulent de mes yeux. Puis-je même. . . II y a quelques jours , rien n'auroit pu m'arracher ce secret. . . A présent, tout est fini!

((Toutefois, 6 vieillards! que cette histoire soit à jamais ensevehe dans le silence: souvenez-vous qu'elle n'a été racontée que sous l'arbre du désert.

((L'hiver finissoit lorsque je m'aperçus qu'Amélie perdoJLJ.^^ repos et la santé, qu'elle commençoit à me rendre. Elle maigrissoit ; ses yeux se creusoient; sa dé-

marche étoit languissante et sa voix troublée. Un jour je la surpris tout en larmes au pied d'un crucifix. Le rnonde, la solitude, mon absence, ma présence, la nuit,

le jour, tout l'alarmoit^ D'involontaires soupirs venoient expirer sur ses lèvres ; tantôt elle soutenoit sans se fatioruer une longue course; tantôt elle se traînoit à peine : elle prenoit et laissoit son ouvrage, ouvroit un livre sans pouvoir lire, com-

mençoit une phrase qu'elle n'achevoit pas , fondoit tout à coup en pleurs, et se retiroit pour prier.

«En vain je cherchois à découvrir son secret. Quand je l'interrogeois en la pressant dans mes bras, elle me répondoit avec un sourire qu'elle étoit comme moi, qu'elle ne savoit pas ce qu'elle avoit.

«Trois mois se passèrent de la sorte, et son état devenoit pire chaque jour. Une correspondance mystérieuse me sembloit être la cause de ses larmes, car elle paroissoit, ou plus tranquille, ou plus émue, selon les lettres qu'elle recevoit. Enfin, un matin, l'heure à laquelle nous déjeunions ensemble étant passée, je monte à son appartement; je frappe, on ne me répond point; j'entr'ouvre la porte, il n'y avoit personne dans la chambre. J'aperçois sur la cheminée un paquet à mon adresse. Je le saisis en tremblant, je l'ouvre, et je lis cette lettre, que je conserve pour m'ôter à l'avenir tout mouvement de joie.

«Le Ciel m'est témoin, mon frère, que «je donnerois mille fois ma vie pour vous «épargner un moment de peine; mais,/ «infortunée que )e suis, je ne puis rien «pour votre bonheur. Vous me pardon- «nerez donc de m'étre dérobée de chez «vous comme une coupable ; je n'aurois «pu résister à vos prières, et cependant il «falloit partir... Mon Dieu, ayez pitié de « moi !

«Vous savez, René, que j'ai toujours «eu du penchant pour la vie rehgieuse; il ''~ ''''-<■ ^ ^ «est temps que je mette à profit les aver- ^^

«tissements du Ciel. Pourquoi ai-je attendu «si tard! Dieu m'en punit. J'étoisjÇÊSt4£ fi-^K.^rXA/^ «pour vous dans le monde. j^. Pardonnez, «je suis toute troublée par le chagrin que «j'ai de vousqujtter.

«C'est à présent, mon cher frère, que

«je sens bien la nécessité de ces asiles -Woi>(/VV/i^

«contre lesquels je vous ai vu souvent ljXv)aî)4lirti

«vous élever. 11 est des malheurs qui nous / - - J/

^ (jx ùim.'i^xM

«séparent pour toujours des hommes : que «deviendroient alors de pauvres mfor- ((tunées!... Je suis persuadée que vous- «même, mon frère, vous trouveriez le «repos dans ces retraites de la religion : « la terre n'offre rien qui soit digne de vous.

«Je ne vous rappellerai point votre ser- «ment : je connois la fidélité de votre «parole. Vous l'avez juré, vous vivrez «pour moi. Ya-t-il rien de plus misérable c^

«que de songer sans cesse à quitter la l^i >v. ç ^ (me^? Pour un homme de votre caractère, ^ W>iI est SI aisé de mourir! Croyez-en votre «sœur, il est plus difficile de vivre.

«Mais, mon frère, sortez auplus^ vite «d e iâ -Solitude, qui ne vous est pas [vniI'\*^ «bonne; chercjiez quelque occupation. (^c^^ckXv^ «Je sais que vous riez amèrement de cette « nécessité où l'on est en France de prendre aunJiauNe méprisez pas tant l'expérience « et la sagesse de nos pères. ILj^aiitJfti^ux, «mon cher René, ressembler un peu plus «au commun des hommes et avoir un peu «moins de malheur.

«Peut-être trouveriez-vous dans le ma- «riagre un soulagement à vos ennuis. Une «femme, des enfants occuperoient vos ((jours. Et quelle est la femme qui ne ((chercheroit pas à vous rendre heureux! ((L'ardeur de votre âme, la beauté de ((votre génie, votre air noble et pas- ((sionné, ce regard fier et tendre, tout ((VOUS assureroit de son amour et de sa ((fidélité. Ah! avec quelles délices ne te (( presseroit-elle pas dans ses bras et sur ((son cœur! Comme tous ses regards, ((toutes ses pensées, seroient attachés sur ((toi pour prévenir tes moindres peines! ((Elle seroit tout amour, toute innocence ((devant toi : tu croirois retrouver une (( sœur.

((Je pars pour le couvent de... Ce mo- ((nastère, bâti au bord de la mer, convient ((à la situation de mon âme. La nuit, du ((fond de ma cellule, j'entendrai le mur- ((mure des flots qui baignent les murs du ((couvent; je songerai à ces promenades ((que je faisois avec vous au milieu des

((bois, alors que nous croyions retrouver (de bruit cJes mers (dans la cime ao-itée (des ((pins. Aimable compagnon de mon en- ((fance, est-ce que je ne vous verrai plus? ((A peine plus âgée que vous, je vous ba- (dançois (dans votre berceau; souvent nous ((avons (dormi ensemble. Ah ! si un même ((tombeau nous réunissoit un jour! Mais ((non, je (dois (dormir seule sous les mar- (( bres glacés (de ce sanctuaire où reposent

M ((pour jamais ces filles qui n'ont point

L; ((aimé.

((Je ne sais si vous pourrez lire ces (dignes à (demi effacées par mes larmes. ((Après tout, mon ami, un peu plus tôt, ((un peu plus tard, n'auroit-il pas fallu ((nous quitter? Qu'ai-je besoin (de vous en- ((tretenir (de l'incertitude et du peu de ((valeur de la vie? Vous vous rappelez (de jeune M... qui fit naufrage à l'ile-de- (( France. Quand vous reçûtes sa dernière ((lettre, quelques mois après sa mort, sa ((dépouille terrestre n'existoit même plus, «et l'instant où vous commenciez son

((deuil en Europe étoit celui où on le ((finissoit aux In(des. Qu'est-ce (donc que (d'homme, dont la mémoire périt si vite? (( Une partie de ses amis ne peut apprendre «sa mort que l'autre n'en soit déjà con- ((solée! Quoi, cher et trop cher René, ((mon souvenir s'efFacera-t-ii si prompte- ((ment de ton cœur? O mon frère! si je ((m'arrache à vous dans le temps, c'est ((pour n'être pas séparée de vous dans (( l'éternité.

« Amélie. »

P. S. ((Je joins ici l'acte de la donation ((de mes biens; j'espère que vous ne refu- (( serez pas cette marque de mon amitié.»

((La foudre qui fût tombée à mes pieds ne m'eût pas causé plus d'effroi que cette lettre. Quel secret Amélie me cachoitelle? Qui la forçoit si subitement à embrasser la vie religieuse? Ne m'avoit-elle rattaché à l'existence par le charme de l'amitié que pour me délaisser tout k coup ?

Oh ! pourquoi ëtoit-elle venue me détourner de mon dessein ! Un mouvement de pitié l'avoit rappelée auprès de moi; mais bientôt, fatiguée d'un pénible devoir, elle se hâte de quitter un malheureux qui ri^ayojtjqn' elle -Siiiiiajerre. On croit avoir tout fait quand on a empêché un homme de mourir! Telles étoient mes plaintes.

Puis, faisant un retour sur moi-même.

«Ingrate Améhe, disois-je, si tu avois été «à ma place, si comme moi tu avois ((été perdue dans le vuide de tes jours, ah ! ((tu n'aurois pas été abandonnée de ton (( frère ! ))

((Cependant, quand je rehsois la lettre, j'y trouvois je ne sais quoi de si triste et de si tendre, que tout mon cœur se fondoit. Tout à coup il me vint une idée qui me donna quelque espérance : je m'imaginai qu'Amélie avoit peut-être conçu une passion pour un homme qu'elle n'osoit I L avouer. Ce soupçon sembla m'exphquer [^ sa mélancohe, sa correspondance mystérieuse et le ton passionné qui respiroit

dans sa lettre. Je lui écrivis aussitôt pour la supplier de m'ouvrir son cœur.

«Elle ne tarda pas à me répondre, mais sans me découvrir son secret : elle me mandoit seulement qu'elle avoit obtenu les dispenses du noviciat et qu'elle alloit prononcer ses vœux.

((Je fus révolté de l'obstination d'Amélie, du mystère de ses paroles et de son peu de confiance en mon amitié.

((Après avoir hésité un moment sur le parti que j'avois à prendre, je résolus d'aller àB... pour faire un dernier effort auprès de ma sœur. La terre où j'avois été élevé se trouvoit sur la route. Quand ^7 j'aperçus les bois où j'avois passé les seuls ' moments heureux de ma vie, je ne pus ^ retenir mes larmes, et il me fut impossible P''"y ^

de résister à la tentation de leur dire un dernier adieu.

((Mon frère aîné avoit vendu l'héritage ^y( ( /c^ paternel, et le nouveau propriétaire ne l'habitoit pas. J'arrivai au château par la longue avenue de sapins; je traversai à

pied les cours désertes ; je m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées, le chardon qui croissoit au pied des murs, les feuilles qui jonchoient le seuil des portes, et ce perron solitaire où j'avois vu SI souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marches étoient déjà couvertes de mousse; le vioher jaune croissoit entre leurs pierres déjointes et tremblantes. Urt gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes. J'hésitois à franchir le seuil ; cet homme s'écria : «Eh bien! allez-vous «faire comme cette étrangère qui vint «ici il y a quelques jours? Quand ce «fut pour entrer, elle s'évanouit, et je fus «obligé de la reporter à sa voiture. » II me fut aisé de reconnaître VJtrangère qui, comme moi, étoit venue chercher dans ces lieux des pleurs et des souvenirs !

«Couvrant un moment mes yeux de

mon mouchoir, j'entrai sous le toit dejnes

^ancêtres. Je parcourus les appartements

sonores où l'on n'entendoit que le bruit

de mes pas. Les chambres étoient à peine

éclairées par la foible lumière qui pénétroit entre les volets fermés; je visitai celle où ma mère avoit perdu la vie en

me mettant au monde, celle où se retiroit mon père, celle où j'avois dormi dans mon berceau , c e 1 1 eenfmjQÙLJ'ainitié-a.y-OLt reçu mes£remiers vœux dans le sein d'iine sœur. Partout les salles étoient détendues,

(Tx^w

et l'araignée filoit sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à grands pas, sans oser tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides, les moments que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents ! La^faniille de l'homme n'est q^ue d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée.

A peine le fils connoît-il le père, le père le fils, le frère la sœur, la sœur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui : il n'en est pas ainsi des enfants des hommes!

«En arrivant à B... je me fis conduire au couvent; je demandai à parler à ma sœur. On me dit qu'elle ne recevoit personne. Je lui écrivis : elle me répondit que, sur le point de se consacrer à Dieu, il ne lui étoit pas permis de donner une pensée au monde; que si je l'aimois, j'éviterois de l'accabler de ma douleur. Elle ajoutoit : «Cependant, si votre projet

«est de paroître à l'autel le jour de ma ((profession, daignez m'y servir de père : «ce rôle est le seul digne de votre cou- «rage, le seul qui convienne à notre «amitié et à mon repos.»

«Cette froide fermeté qu'on opposoit à l'ardeur de mon amitié me jeta dans de violents transports. Tantôt j'étois près de retourner sur mes pas ; tantôt je voulois rester, uniquement pour troubler le sacrifice. L'enfer me suscitoit jusqu'à la , -A

pensée de me poignar(Jer dans 1 église et de mêler mes derniers soupirs aux vœux cKy^^^'^^^^'' qui rnlarrachoient ma sœur. La supérieure du couvent me fit prévenir qu'on avoit préparé un banc dans le sanctuaire, et elle m'invitoit à me rendre à la cérémonie, qui devait avoir lieu dès le lendemain.

«Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches... Vers 10 heures, dans une sorte d'agonie, je me traînai au monastère. Rien ne peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil

spectacle; rien ne peut plus être douloureux quand on y a survécu.

«Un peuple immense remplissoit l'église. On me conduit au banc du sanctuaire ; je me précipite à genoux sans presque savoir où j'étois ni à quoi j'étois résolu. Déjà le prêtre attendoit à l'autel ; tout à coup la grille mystérieuse s'ouvre, et Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde. Elle étoit si belle, il y avoit sur son visage quelque chose de si divin, qu'elle excita un mouvement de surprise et d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence s'évanouirent; ma force m'abandonna; je me sentis lié par une main toute-puissante, et, au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne trouvai dans mon cœur que de profondes adorations et les gémissements de l'humilité.

«Amélie se place sous un dais. Le sacrifice commence à la lueur des flambeaux, au milieu des fleurs ef des parfums.

^'•^TW- C~A,.'M££^>7ia^z^

qui dévoient rendre l'holocauste agréable. A l'offertoire, le prêtre se dépouilla de ses ornements, ne conserva qu'une tunique de lin, monta en chaire, et, dans un discours simple et pathétique, peignit le bonheur de la vierge qui se consacre au Seigneur. Quand il prononça ces mots ; «Elle a paru comme l'encens qui se con- «sume dans le feu», un grand calme et des odeurs célestes semblèrent se répandre dans l'auditoire ; on se sentit comme à l'abri sous les ailes de la colombe mystique, et l'on eût cru voir les anges descendre sur l'autel et remonter vers les cieux avec des parfums et des couronnes.

«Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le sacrifice. Amélie, soutenue de deux jeunes religieuses, • se met à genoux sur la dernière marche de l'autel. On vient alors me chercher pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On

ct^X,

me place à côté du prêtre pour lui présenter les ciseaux. En ce moment je sens renaître mes transports; ma fureur va éclater, quand Amélie, rappelant son courage, me lance un regard où il y a tant de reproche et de douleur, que j'en suis atterré. La religion triomphe. Ma sœur profite de mon trouble; elle avance hardiment la tête. Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré ; une longue robe d'étamine remplace pour elle les ornements du siècle sans la rendre moins touchante ; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de lin, et le voile mystérieux, double symbole de la virginité et de la religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n'avoit paru si belle. L'œil de la pénitente étoit attaché sur la poussière du monde, et son âme étoit dans le ciel.

«Cependant Amélie n'avoit point encore prononcé ses vœux, et pour mourir au monde il falloit qu'elle passât à travers le tombeau. Ma sœur se couche sur le

marbre; on étend sur elle un drap mortuaire; quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l'ëtole au cou, le livre à la main, commence l'Office des morts; de jeunes vierges le contmuent.

O joies de la religion, que vous êtes grandes, mais que vous êtes terribles! On '^^ m'avoit contraint de me placer à genoux près de ce lugubre appareil. Tout k coup un murmure confus sort de dessous le voile sépulcral; je m'incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : «Dieu de «miséricorde, fais que je ne me relève ja- «mais de cette couche funèbre, et comble «de tes biens un frère qui n'a point par- a. «tagé ma criminelle passion ! »

«A ces mots échappés du cercueil, l'affreuse vérité m'éclaire ; ma raison s'égare ; je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je presse ma sœur dans mes bras; je m'écrie : «Chaste épouse de Jésus- « Christ, reçois mes derniers embrasse- «ments à travers les glaces du trépas et les

«profondeurs de l'éternité, qui te séparent ((déjà de ton frère!»

((Ce mouvement, ce cri, ces larmes, troublent la cérémonie : le prêtre s'interrompt, les religieuses ferment la grille, la foule s'agite et se presse vers l'autel ; on m'emporte sans connoissance. Que je sus peu de gré à ceux qui me rappelèrent au jour! J'appris, en rouvrant les yeux, que le sacrifice étoit consommé et que ma sœur avoit été saisie d'une fièvre ardente. Elle me faisoit prier de ne plus chercher à la voir. O misère de ma vie ! une sœur craindre de parler à un frère, et un frère craindre de faire entendre sa voix à une sœur! Je sortis du monastère comme de ce lieu d'expiation où les flammes nous préparent pour la vie céleste, où l'on a tout perdu comme aux enfers, hors l'espérance.

((On peut trouver des forces dans son âme contre un malheur personnel, mais devenir la cause involontaire du malheur d'un autre, cela est tout à fait insuppor-

table. Eclairé sur les maux de ma sœur, je me figurois ce qu'elle avoit dû soufiPrir. Alors s'expliquèrent pour moi plusieurs choses que je n'avois pu comprendre : ce mélange de joie et de tristesse qu'Amélie avoit fait paroître au moment de mon départ pour mes voyages, le soin qu'elle prit de m'éviter à mon retour, et cependant cette foiblesse qui l'empêcha si longtemps d'entrer dans un monastère : sans doute la fille malheureuse s'étoit flattée de guérir! Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de ses biens en ma faveur, avoient apparemment produit cette correspondance secrète qui servit à me tromper.

«O mes amis! je sus donc ce que c'étoit que de verser des larmes pour un mal qui n'étoit point imaginaire! Me sapassions, si longtemps indéterminées, se précipitèrent sur cette première proie avec fureur. Je trouvaF même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude de mon chagrin, et je m'aperçus, avec un secret mou-

fi

vement de joie, que la douleur n'est pas une affection qu'on épuise comme le plaisir.

((J'avois voulu quitter la terre avant l'ordre du Tout-Puissant; c'étoit un grand crime : Dieu m'avoit envoyé Amélie à la fois pour me sauver et pour me punir.

Ainsi, toute pensée coupable, toute action criminelle entraîne après elle des désordres et des malheurs. Amélie me prioit de vivre, et je lui devois bien de ne pas aggraver ses maux. D'ailleurs (chose étrange !) je n'avois plus envie de mourir depuis que j'étois réellernent malheureux. Mon chagrin étoit devenu une occupation qui rempHssoit tous mes moments : tant mon cœuf^st naturellement pétri d'ennui et de misère!

«Je pris donc subitement une autre résolution; je me déterminai à quitter l'Euy rope et à passer en Amérique.

«On équipoit dans ce moment même, au port de B..., une flotte pour la Louisiane ; je m'arrangeai avec un des capi-

taines de vaisseau, je fis savoir mon projet

à Amélie, et je m'occupai de mon départ.

«Ma sœur avoit touché aux portes de

la mort, mais Dieu, qui lui destinoit la

première palme des vierges, ne voulut pas la rappeler si vite à lui; son épreuve ici-bas fut prolongée. Descendue une seconde fois dans la^ pénible carrière de la vie, l'héroïne, courbée sous la croix, s'avança courageusement à fencontre des douleurs, ne voyant plus que le triomphe

3o4 RENÉ.

dans le combat, et dans l'excès des souffrances, l'excès de la gloire.

«La vente du peu de bien qui me restoit, et que Je cédai à mon frère, les longs préparatifs d'un convoi, les vents contraires, me retinrent longtemps dans le port. J'allois chaque matin m'informer des nouvelles d'Amélie, et je revenois toujours avec de nouveaux motifs d'admiration et de larmes.

«J'errois sans cesse autour du monastère , bâti au bord de la mer. J'apercevois souvent, à une petite fenêtre grillée qui donnoit sur une plage déserte, une religieuse assise dans une attitude pensive; elle revoit à l'aspect de l'Océan où apparoissoit quelque vaisseau cinglant aux extrémités de la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, j'ai revu la même religieuse aux barreaux de la même fenêtre : elle contemploit la mer, éclairée par l'astre de la nuit, et sembloit prêter l'oreille au bruit des vagues qui se brisoient tristement sur des sfrèves solitaires.

«Je croîs encore entendre la cloche qui, pendant la nuit, appeloit les religieuses aux veilles et aux prières. Tandis qu'elle tintoit avec lenteur et que les vierges s'avançoient en silence à l'autel du Tout-Puissant, je courois au monastère : là, seul au pied des murs, j'écoutois dans une sainte extase les derniers sons des cantiques, qui se mêloient sous les voûtes du temple au foible bruissement des flots.

«Je ne sais comment toutes ces choses, qui auroient dû nourrir mes peines, en émoussoient au contraire l'aio-uillon. iMes larmes avoient moins d'amertume, lorsque je les répandois sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portoit avec lui ^

quelque remède : 9n jouit de ce qui n'est / /

pas commun, même quand cette chose est un malheur. J'en conçus presque l'espérance que ma sœur deviendroit à son tour moins misérable.

«Une lettre que je reçus d'elle avant mon départ sembla me confirmer dans

3o6 RENÉ.

ces idées. Amélie se plaignoit tendrement de ma douleur et m'assuroit que le temps diminuoit la sienne. «Je ne désespère pas ((de mon bonheur, me disoit-elle. L'excès ((même du sacrifice, à présent que le sa- ((crifice est consommé, sert à me rendre ((quelque paix. La simplicité de mes com- (( pagnes, la pureté de leurs vœux, la ré- ((gularité de leur vie, tout répand du ((baume sur mes jours. Quand j'entends ((gronder les orages et que l'oiseau de mer ((vient battre des ailes à ma fenêtre, moi, ((pauvre colombe du ciel, je songe au ((bonheur que j'ai eu de trouver un abri ((contre la tempête. C'est ici la sainte ((montagne, le sommet élevé où l'on en- ((tend les derniers bruits de la terre et les (( premiers concerts du ciel ; c'est ici que ((la religion trompe doucement une âme ((sensible : aux plus violentes amours elle ((substitue une sorte de chasteté brûlante ((OÙ l'amante et la vierge sont unies; elle ((épure les soupirs, elle change en une ((flamme incorruptible une flamme péris-

REiNE.

«sable, elle mêle divinement son calme «et son innocence à ce reste de trouble et

«de volupté d'un cœur qui cherche à se « reposer et d'une vie qui se retire. »

«Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que les orages accompagneroient partout mes pas. L'ordre étoit donné pour le départ de la flotte ;

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déjà plusieurs vaisseaux avoient appareillé au baisser du soleil; je m'étois arrangé pour passer la dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin et que je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient fi-apper mon oreille. J'écoute, et au milieu de la tempête je distingue les coups de canon d'alarme mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout étoit désert et où l'on n'entendoit que le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du monastère se perdent confiisément dans les cieux. Une petite lumière paroissoit à la fenêtre grillée. Etoit-ce toi, ô mon Amélie! qui, prosternée au pied du crucifix, priois le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère ? La tempête sur les flots, le calme dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler ; l'infini de

l'autre côté du mur d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale connoissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie; d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marmier : tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau je vis s^éloigner pour jamaiijna,^ P'^^/ terre nataleLie contemplai longtemps sur~Ta^côte les derniers balancements des arbres de la patrie et les faîtes du monastère qui s'abaissoient à l'horizon.))

Comme René achevoit de raconter son histoire, il tira un papier de son sein, et le donna au père Souël, puis, se jetant dans les bras de Chactas et étouffant ses

sanglots, il laissa le temps au missionnaire de parcourir la lettre qu'il venoit de lui remettre.

Elle étoit de la supérieure de. . . Elle contenoit le récit des derniers moments de la sœur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son zèle et de sa charité en soignant ses compagnes attaquées d'une maladie contagieuse. Toute la communauté étoit inconsolable et l'on y regardoit Amélie comme une sainte. La supérieure ajoutoit que, depuis trente ans qu'elle étoit à la tête de la maison, elle n'avoit jamais vu de religieuse d'une humeur aussi douce et aussi égale, ni qui fût plus contente d'avoir quitté les tribulations du monde.

Chactas pressoit René dans ses bras ; le vieillard pleuroit : «Mon enfant, dit-il à son fils, je voudrois que le père Aubry fût ici; il tiroit du fond de son cœur je ne sais quelle paix qui, en les calmant, ne sembloit cependant point étrangère aux tempêtes : c'étoit la lune dans une

nuit orageuse. Les nuages errants ne peuvent l'emporter dans leur course; pure et inaltérable, elle s'avance tranquille au-

dessus d'eux. Hélas! pour moi, tout me trouble et m'entraîne ! »

Jusque alors le père Souël, sans proférer une parole, avoit écouté d'un air austère l'histoire de René. II portoit en secret un cœur compatissant, mais il montroit au dehors un caractère inflexible ; la

sensibilité du Sachem le fit sortir du silence :

«Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite dans cette histoire la pitié qu'on p-vous montre ici. Je vois un jeune homme ^ ,, \ entêté de chimères, à qui tout déplaît, et

yj\ qui s'est soustrait aux charges de la société

pour se hvrer à d'inutiles rêveries. On n'est pomt, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Etendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie sans être forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine tolérable la seule idée de vos chagrins. Votre sœur a expié sa faute; mais, s'il faut ici dire ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du

sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour. Que faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs? Des saints,

me direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts. Ils y étoient avec leurs larmes, et employoïent à étemdre leurs passions le temps que vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Jeune présomptueux, qui avez cru que l'homme se peut suffire à lui-

même, la solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables : s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard le Ciel lui envoie un châtiment effroyable. »

Troublé par ces paroles, René releva du sein de Chactas sa tête humiliée. Le Sachem aveugle se prit à sourire, et ce sourire de la bouche, qui ne se marioit plus à celui des yeux, avoit quelque chose de mystérieux et de céleste. «Mon fils, dit le vieil amant d'Atala, il nous parle sévèrement; il corrige et le vieillard et le jeune homme, et il a raison. Oui, il faut que tu renonces à cette vie extraordinaire qui n'est pleine que de soucis : il n'y a de bonheur que dans les voies communes.

«Un jour le Meschacebé, encore assez

près de sa source, se lassa de n'être qu'un limpide ruisseau. II demande des neiges aux montagnes, des eaux aux torrents, des pluies aux tempêtes, il franchit ses rives et désole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s'applaudit d'abord de sa puissance; mais, voyant que tout devenoit désert sur son passage, qu'il couloit abandonné dans la solitude, que ses eaux étoient toujours troublées, il regretta l'humble lit que lui avoit creusé la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les ruisseaux, jadis modestes compagnons de son paisible cours.»

Chactas cessa de parler, et l'on entendit la VOIX du flamant qui, retiré dans les roseaux du Meschacebé, annonçoit un orage pour le milieu du jour. Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes : René marchoit en silence entre le missionnaire, qui prioit Dieu, et le Sachem aveugle, qui cherchoit sa route. On dit que, pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur.

II périt peu de temps après avec Chactas et le père Souël dans le massacre des François et des Natchez à la Louisiane. On montre encore un rocher où il alloit s'asseoir au soleil couchant.

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