LE CARDINAL DB LOMÉ NIE
tendait à tout, ou se croyait propre à* tout, précisément parce qu'on ne savait rien et que l'on était également novil^e dans tous les genres ; étrange vanité ! qui faisait cependant de nombreuses dupes. II suffisait de réussir auprès des femmes, puisqu'elles dirigeaient l'opinion , et l'on sait à quoi tiennent les succès de cette espèce. L'on s'accorde à dire qu'il faut plus d'adresse que de génie et plus d'assurance que de méritç. Tel était M. de Brienne ; il avait en outre l'esprit agréable et les formes insinuantes ; son grand art consistait à parler à chacun des choses qu'il croyait que l'on ignorait ; dogmatique avec les ignorants , il était réservé et même silencieux avec les gens instruits ; mais son silence n'avait rien de dédaigneux ; il prenait alors Tair distrait d'un homme occupé de grands intérêts. Doux par caractère et par principes , il ne blessait jamais personne , et, ménageant tous les amours-propres , il se faisait accorder dans Testime publique une place supérieure à celle qu'il méritait. Souple et même tortueux avec les gens en crédit, il parvenait à son but par des chemins détournés ; c'est ainsi que, pour se concilier les bonnes grâces des femmes , il se soumettait à leurs caprices, flattait leurs préjugés et gagnait bientôt de Tascendant sur leur esprit ; frivole lui-même , s'il cherchait à plaire à celles qui pouvaient le servir, c'était autant par goût que par ambition. Cette galanterie, toujours si choquante dans un homme de son état , le paraissait moins aux gens du monde lorsqu'ils songeaient que les deux cardinaux célèbres qui gouvernèrent la France avec gloire pendant la moitié du dixseptième siècle avaient dû leur élévation à des femmes ; mais s'ils avaient commencé par les séduire, ils les avaient bientôt subjuguées , et cela n'appartient qu'à des hommes forts. Quant à M. de Brienne, ses partisans auraient pu nous persuader qu'il avait les talents du cardinal Mazarin , avec qui ses manières et la tournure de son esprit lui donnaient quelque ressemblance , s'il n'eût pas été ministre ; mais un poste éminent produit sur un homme l'effet du piédestal sur une statue :
LE CABDINÀL DE LOUENIE. 311
c'eit en plaee seulement qu'on peut la juger ; posez-la à terre, vous ne sauriez reconnaître ses beautés ou ses défauts. L*arr chevéqne de Toulouse n'était pas depuis dix jours à la tête du gouvernement que son incapacité était dévoilée. Il serait injurieux à la mémoire du cardinal de Richelieu de chercher à établir une comparaison entre ce génie puissant et un personnage à vues bornées et à petits moyens v leurs défauts même étaient opposés. Le premier était impérieux , vmdicatif , hautain; l'autre faible, sans dignité, et supportant par pusillanimité les outrages faits à la nation. Il y avait encore cette dissemblance en faveur du ministre de Louis XIII : c'est que , malgré sa conduite peu chrétienne envers ses ennemis et ses mœurs scandaleuses, il n'a jamais cessé de respecter la religion . il lui a même rendu hommage en composant, dans sa retraite d'Avignon, des ouvrages de controverse et de théologie, au lieu que le cardinal de Loménie poussa l'indifférence sur les moyens de parvenir jusqu'à favoriser la philosophie moderne , cherchant à capter la faveur des chefs de ce parti ; la correspondance de Voltaire en fait foi , et l'opinion en était si répandue que l'on cita , dans le temps , la réponse du roi à la demande que l'on fit pour lui de l'archevêché de Paris. « Il faut , « dit-il avec un mouvement d'impatience quf lui fait honneur, « que , du moins , l'archevêque de Paris croie en Dieu. » Et il nomma M. de Juigné , prélat respectable, dont les lumières n'égalaient peut-être pas la piété , mais dont les mœurs étaient exemplaires et la doctrine sans reproches. Plût au Ciel que le monarque eût persisté avec autant de fermeté dans la résolution, qu'il avait manifestée étant Dauphin, de ne jamais placer un ecclésiastique à la tête des affaires ! Mais lorsque sa conscience n'y était pas intéressée , il ne savait pas résister à une influence trop puissante.
M. de Brienne fut donc principal ministre, et aussitôt cette réputation factice s'écroula. Les capitalistes avec lesquels il eut d'abord à traiter, étonnés de son ignorance et prévoyant sa