MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRA1RES-ÉI>1TEURS
RUE VIVIENNÉ, 2 BIS. ' • -.
KeprodccUon et traductfoa réscrvc^es* «'*
A MON AMI SCHANN'
Je suis plein d'orgueil et d'admiration pour moimême; mais il faut me comprendre : celui que j'admire est un petit homme mystérieux qui est au-dedans de moi. Mon nom, mon enveloppe/ ma figure, qac seraient-ce sans lui? Tout appartient à Vhomuncuius; c'est lui qui travaille laborieusement et obsUnément pour me faire un nom. En cinq ans, il s'était agité tellement, il avait tant couru dans tous les coins et recoins de mon corps, que ses sautades et ses procès- . sions m'avaient rendu maigre. Alors, trois mois durant, je me suis reposé, prenant de grosses nourritures; Vhomuncuius, étouffé, s'est tenu tranquille.
Ma figure, elle n'est pas à moi ; suivant que l'ftomunculus est dans mon cerveau, je ris, je pleure, je
chante. Ainsi, il ne faut pas dire que je suis laid, il faut dire que Yhomunculus s'ennuie. Je sors de chez moi pour travailler, j'emporte mes papiers, mes livres, mes plumes, ne sachant pas un mot de ce que je vais écrire. Cependant j'écris; ma plume semble.bourrée de choses qui sortent sans peine. Quand j'ai fini, je relis. Toujours j'ai été étonné. Etonné à ce point que j'écrivais sur des matières que je ne croyais pas connaître. *
Aussi suis-je d'une grande humilité vis-à-vis de ma triste enveloppe, mais aussi ai-je un grand orgueil de ce que Vhomunculus a bien voulu se loger en moi. De même un charcutier serait honoré de recevoir le pape.
Je ne m'appartiens pas, et je n'ai pas la VOLONTÉ. Ce serait un mensonge de dire : « Je veux. » Il est arrivé que je trouvais un sujet de Conte; en écrivant ce Conte, Yhomunculus me joue mille tours; il est assez malicieux pour m'entralner à dix lieues démon sujet. J'avais rêvé \m personnage, type principal. Le type principal disparaît; au contraire, les utilités, les figures des derniers plans deviennent imperator et étouffent le type principal.
Ainsi l'a voulu Yhomunculus. C'est donc à Homunculus qu'appartient le présent livre, qu'il m'a fait écrire avec tous ses capriceset ses inquiétudes, lanuit, le jour, dans un café, au coin de mon feu, dans des coins de théâtres, en province, me forçant à abandonner les travaux les plus chers» et se sauvant tout d'un coup. Aussi lé livre paraîtra-t-il décousu, co-
miqne pfttfoi», kstractif rareœe&l, excentrique pour beanaieoiip. Ceox qoiaime&tkttélhode, le didaetiqiee, les cravates blanches empesées et les raeis tirées au cordeau, ne devroât pas aller plus loin.
Il y a une forte cessemUanee eotre ce livre etTha- * bit d'Arlequin : ce sont des pièeea et des morceaux de toute» couleurs^ et je n'aurais pas été fâché deTintitu- 1er : Ctmleê cotmis de fil blanc*
Tu sais^ ami, combien Tîgnorance, la mauvaise foi, la niaiserie, me remplissent de colère. On m'a dit sou* vent: — Le joli spectacle quelesFunambulesl — C'est délicieuxl — Vous seriez bien aimable de m'envoyer quelques places.
Je me laissais toujours prendre à ces mensonges de la vie parisienne. A la représentation, je regarde mes gens sans en avoir l'air; ils s'ennuient, ils sont étonnés. — Qu'est-ce que c'est que ça? pensent-ils. Aussi ai-je quelquefois passé des journées en combinaisons, ai-je dépensée des trésors de ruse et de mensonge pour empêcherles incroyants d'aller aux Funambules. Deux classes seules comprennent la pantomine et en jouissent : les gens naïfs sans science, les gens naïfs à force de science. Ceux-là ne peuvent comprendre qui n'ont jamais ouvert qu'un livre, le Grand-Livre, qui ne connaissent qu'un dieu, l'Argent, qui n'admirent qu'un monument, la Bourse.
Pour eux, argent veut dire des femmes qu'ils n'aiment pas, des tableaux qu'ils méprisent, et les œuvres de Voltaire bien reliées;- encore n'ont-ils pas grand
lY
respect pour les morceaux remarquables du sceptique. Il leur faut un Voltaire, aussi complet qu'un omnibus quand il pleut.
Tu retrouveras, mon ami, une partie des sensations que nous avons éprouvées ensemble; mais je devais prévenir humblement mes lecteurs que ce livre a souvent le tort d'être écrit pour des enthousiastes, et qu'il n'enseigne pas directement ; il manquera de clarté pour ceux qui n'auraient pas un réel amour de la pantomime. C'est le défaut de beaucoup de livres de notre époque.
Paris, 1819.
TRVGS ET CASCADES.
Un matin, ayant jeté quelques antithèses sur la tombe de Deburean, j'allai trouyer le directeur des Funambules. Aujourd'hui, je ne me rends pas compte de cette audace, car je n'étais pas trop ému en entrant chez le concierge du théâtre. Nous avons causé longtemps de l'avenir de la pantomine . Le directeur me trouva des idées, et m'engagea à écrire une pièce pour son théâtre; il désirait spécialement une pantomime à cascades.
— Cela vous regarde, lui dis-je, vous ferez venir autant d'eau que vous voudrez à Tapothéese.
— Vous *ne comprenez pas, me dit le directeur, qui s'appelait M. Billion, un nom en harmonie avec les places â deux sons de son théâtre.
Cascade i^ovLT moi signifiait chute d'eau; mais le directeur m'expliqua que la pantomine à caseades est la nouvelle forme de la pantomime, comme qui dirait une forme romantique, une grande scission avec l'école classique.
Cascade appartient au dictionnaire des Funambules ; cascade contient tout à la fois les coups de pied, les soufflets, les coups de bâton.
— Nous ferez-vous uoe pièce à trucs? me demanda M. Billion.
— Écoutez, lui dis-je,je suis très-innocent dans cette langue ; je ne gais pas^e quje c'est qu'un tru£.
Alors le directeur souleva un coffre mystérieux, qui contenait des petits cartons découpés et mobiles, se mouvant au moyen de ficelles.
Je m'aperçus avec terreur que ces ouvrages très-compliqués demandaient une adresse de forçat. Je n'ai aucune subtilité dans les mains; comment confectionnerais-je jamais de ces trucs qui représentent des fusils qui se chahgent en échelles, des armoires qui se changent en chaises, tout cela exécuté en carton?
Je m'en retournai Tesprit chagrin, trouvant le métier d'auteur funambutesque très-j^nible, vu qu'il exige des connaissances profondes dans l'art du cartonnage. Je pen^ sais avec raison que je n'avais qu'à écrire une pantomime en collaboration avec un fabricant de tabatières à sun^rises. TcMut le long du chemin, je me disais : « Il n'est pas possile qu'un auteur fasse an métier pareil. Je comprends qu'il écrive les changements à vue les plus compliqués, qu'il trouve dans sa tête des trucs bizarres, mais ce n'est pas son état de les confectionner, pas plus qn'en écrivant, en tête d'un drame : Le théâtre f^réêentc le palais de VAlhambra, le poète n'a jamais pensé à peindre lai-méme son déeor. »
Dès lors je vouai une haine féroce au truoy et j'eus pour système d'employer les combinaisons les plus simples, de chasser les personnages surnaturels de mes pièces, de m'en tenir à la réalité et d'essayer de réaliser en mimique ce que Diderot avait fait pour la comédie, c'est*>dire des pantomimes bourgeoises.