‹ Souvenirs de funambulesChapitre 19 sur 49 · LBS CAROTTES SB RÉVOLTENT CONTRE PIERROT · texte numérisé non relu

LBS CAROTTES SB RÉVOLTENT CONTRE PIERROT

Après un tel cauchemar, Pierrot n'eût pas mieux demandé que de dormir tranquillement quelques heures ; mais Cassandre arriva avec sa fille pour prendre son repas.

Rien n'était préparé. Pierrot dormait. On comprend la colère de Cassandre, qui, ne soupçonnant pas le rêve de son futur gendre, le traita de paresseux et de fainéant.

— Allons, dit-il, prends vite ces légumes et épluche-les I

Pierrot ne savait (^mmeat se tirer d'un tel pas. D'un côté, il

craignait de blesser la reine des Carottes en continuant à martyriser ses sujets; de l'autre, il u'osait aller contre les ordres de Gassaudre.

Alors il essaya d'expliquer son rêve.

— Folles \isious que tout celai dit le bonhomme Gassandre, qui De s'inquiéta jamais des mystères delà nature.

Pierrot .essaya de biaiser, en prétendant qu'il serat plus sage d'aller vendre les légumes au marché, et qu'ils rapporteraient beaucoup plus d'argent que de santé au corps.

— Ça se vend si bon marché! dit Colombine.

Au risque de se fâcher avec sa future, Pierrot, essayant toujours de détourner le sort qui le menaçait, s'écria que les légumes avaient une grosse valeur, et que les fermières seulement mettaient à profit la baisse exagérée des légumes, en s'achetant, avec ce qu'elles détournaient de la vente, des robes, des bijoux, des colifichets.

Gassandrc entra en fureur contre ces sophismcs, mis en avant par Pierrot pour masquer un refus d'éplucher les légumes. Colombine bouda et se retira dans un coin.

L'amour triompha.

— Tant pis! s'écria Pierrot, je vais faire la soupe.

Il se mit un tablier autour du corps, apporta une marmite, alluma le feu et débuta par laver les légumes.

Les oignons, remplis d'esprits malfaisants, lui tirèrent les larmes des yeux; le chou se laissa faire; car son ventre l'empêchait de protester.

Au moment où Pierrot ratissait la première carotte, il entendit un faible gémissement; tout d'abord il ne s'inquiéta pas. Ce ne fut qu'à un second cri qu'il pensa à un chat enfermé dans une armoire

Mais comme il continuait k éplucher les carottes, il finit par comprendre qu'il tenait ces gémissements dans sa main.

Pierrot fut effrayé autant qu'un couvreur qui tombe d'un clocher; les menaces de la reine se réalisdient. Ces plaintes et ces gémissements des carottes n'étaient encore qu'une faible protestation de victimes innocentes; mais que réservait l'avenir 1

Pierrot» effrayé, appela Colombine et lui expliqua que les carottes

pleuraient. Colombine se moqua de lui ; et, pour prouver à son futur qu'il était victime d'une hallucination, elle éplucha une carotte.

Les gémissements continuèrent.

Justement entraient Gassandre et Polichinelle, qui s'enquirent de rémotion de Colombine ; tous deux refusèrent de croire à ce phénomène.

— Essaye plutôt toi-même, dit Pierrot à Polichinelle.

Pendant ce temps-là, Gassandre avait pris une carotte et la ratissait avec une telle ardeur, que les cris etles pleurs redoublèrent.

Bien prit à Polichinelle de n'avoir pas victime les carottes; la désolation était dans la maison de Gassandre : lui-même, ce bourgeois si prudent, qui le matin se moquait des chimères de Pierrot, n'était-il pas forcé de convenir de l'étrange réalité qui se manifestait par des gémissements?

Pierrot courut quérir le juge de paix du quartier, et lui expliqui l'affaire en quatre mots. L'homme de loi montra une telle incrédulité, que Pierrot le pria de venir à la maison s'assurer du fait par ses propres yeux.

Le juge de paix prit une carotte et lui coupa brutalement le corps en deux ; jamais on n'entendit des plaintes plus touchantes.

Le Gode est tout pour certains magistrats; celui-ci fouilla dans sa poche, en tira un petit livre aux tranches multicolores, etcondamna l:s carottes à se laisser couper dorénavant sans souffler mot. Jugement inique t On peut condamner quelqu'un à mort, mais jamais on ne lui a rétiré l'usage de la parole dans ses derniers moments.

Rassuré par la présence du magistrat, Pierrot fit la sourde oreille aux cris des carottes, les coupa en deux, en quatre, en six, et les jeta dans la marmite; mais ces tronçons, comme la queue du serpent, se mirent à sauter de dehors la marmite, à courir par la chambre et à chercher à se réunir.

Il fallait que force restât à la loi ; le juge ordonna qu'on s'emparât des insurgés, les fit remettre dans la marmite, et le couvercle fut fermé soigneusement.

Les éléments ont beau se déchaîner, les carottes fourniront leur suc dans le potage de Gassandre.

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