PHILOSOPHIE DE LA P^^TOMIME
Je me promenais un matin sur les quais, rêvant à mon libretto à^Àrleqwn dévoré par le$ papillons, lorsqu'en bouquinant, je trouvai une brochure ainsi intitulée : « De la nature hyperphy •
sique de l'homme, par Wallon ; Paris, 1816. » J'ouvris la brochure et je lus :
«La croyance de la société future doit être le développement du christianisme. Tous les peuples modernes cherchent instinctivement comme la France, ou scientifiquement comme rAUemagne, l'explication rationnelle du dogme chrétien. — Le Verbe doit apparaître de nouveau, se manifester logiquement dans l'humanité, et changer la simple croyance, la foi, en une certitude absolue. La solution du problème du Verbe fait chair nous donnera l'immortalité consciente, seule digne de nous. L'homme spirituel se débarrassera définitivement de la .mort, il tuera, écrasera la mort pour arriver à ses destinées supérieures ; alors il sera délivré des conditions matérielles et relatives qui arrêtent ses progrès. Les facultés psychologiques ou physiques seules connues et étudiées Jusqu'ici se transformant en facultés hyperphysiques, l'esprit jouira de toute sa spontanéité créatrice. »
Ces quelques lignes, qai paraîtront peut-être d'un illuminisme digne de Swedenborg, furent pour moi un éclair. J'abandonnai à son malheureux sort ArUquin dévoré par les papillons, et, huit jours après, fécondé par le philosophe inconnu, j'avais terminé Pierrot, valet de la Mort.
Non pas que j'aie eu l'intention de faire une pantomime avec tirades philosophiques, chose du plus fâcheux effet et qui rentrerait dans Técole du peintre penseur et du romancier socialiste. Ce Pierrot, valet de la Mort, est une œuvre simple comme bonjour, qui a pour but d'amuser le spectateur' et de le divertir par un nombre illimité de coups de pied au cul et de soufflets.
Mais, de même que la pensée jaillit d'un tableau sans que l'artiste s'en soit inquiété, de même que des idées socialistes naissent de la lecture d'un roman où l'auteur n'aura semé^que des observations et des ftiits, de même une simple farce (lèut conduire à un monde d'idées. C'est ce qui fait la grandeur, la puissance, et ce qui explique la supériorité de la pantomime sur la tragédie.
J'en veux pour preuve que les esprits les plus distingués et les
DES FONÂMBULES. 9
plus fins de ce temps-ci ont aimé et ont chanté sur tous les tons )a pantomime et Debureau.
Feu Charles Nodier fut un des premiers; mais ses amours les plus ardentes, il les réservait pour Polichinelle.
n y a déjà quinze ans, M. Jules lanin écrivait deux in-12 à propos d'un théâtre inconnu du boulevard du Temple. Le livre lit for» tune, et en même temps celle du bouge. Tout le grand monde de ce temps-là courut voir Debureau. Le théâtre, grand comme la maison de Socrate, faisait des recettes de Cirque- Olympique.
Théophile Gautier est allé plus d'une fois aux Funambules en compagnie de Shakspeare et de Gérard de Nerval. Ces impressions laissèrent un germe qui se développa un jour, sous la forme d'une pantomime racontée dans la Bévue de Paris. L'idée est d'une grande originalité. Pierrot tue un marchand d'habits pour jouir à moins de frais d'un vêtement convenable. Il l'enterre dans une cave sous des biches. Pierrot est au comble de la joie : il va se marier; mais, dans l'église, une voix bien connue le fait tressaillir: Rrrrrchand d'habits II Cette voix, il l'entend partout; dans les grandes circonstances de sa vie, la voix mystique, — sa conscience ^ le poursuit du terrible cri : Btrrrchand d'habits!!
Un jour Théophile Gautier se trouva auteur des Funambules sans le savoir; le librettiste ordinaire de l'endroit avait trouvé le si\jet bon, et il l'accommoda en pantomime, sous le titre dy Marchand à^habits, La pièce eut un grand succès; les voyous du paradis, qui ont vu tant de chefs-d'œuvre se succéder, parlent encore avec enthousiasme du Marchand d'habits, qui cependant n'a pas été repris depuis trois ans.
Gérard de Nerval est allé en Italie, en Angleterre, en Allemagne, uniquement pour étudier la pantomime de ces différents pays.
Aussiy en présence de ces attestations, doit-on peu s'inquiéter des errements des feuilletonistes qui nient Debureau et qui traitent de paradoxe cette grande réputation. Je les renverrai à M. Rolland de Yillarceaux : « On a dit quelquefois que la renommée de Debureau était une œuvre de caprice de quelques écrivains ; mais ceux qui ont avancé cette opinion hérétique n'avaient pas ttn sentiment vrai des choses dramatiques, » (La Comédie italienne et Debi^reau, Bévue Nouvelle.)
15 SOUVËNIBS
I. — Ignorants ceux-là qui regrettent la mort de Debureau. Gfette fin est un trait de génie. U est mort comme Molière, — du théâtre.
II. — Rien ne pouvait ajouter à sa gloire, — quand bien même il eût été nommé mambre de l'Institut.
III. ^ Plus adroit que M. Ponsard, Debureau n*a pas fait de tragédies.
IV. — La jeune génération qui l'a vu peut se consoler de n'avoir pas connu Talma.
V. — Les sculpteurs ont persuadé aux Français que leurs grands hommes n'étaient pas assez honorés. Les mêmes sculpteurs entendent par honmurs une statue ou une fontaine. On parle déjà d'élever un tombeau à Debureau.
VI. '— Folle idée ! Debureau a été peint et sculpté depuis longtemps par les Égyptiens; il est même très-répandu. On le retrouve, gestes, allures, masque, sur l'Obélisque, sur les bottes de momies et sur le zodiaque du Denderah.
VU. — Debureau, oe mime d'un talent si comique, tua un jour un homme. Celui-là trouva son Jeu brutal.
VIII. »^ Comme on portait à l'église le cadavre du paillasse défunt, pendant le Die» irœ, une foule joyeuse assistait à une noce dans une chapelle voisine,