CHAPITRE XX
FRAGMENTS DE JOURNAL
loépuitable dévovemeat de SismoDdi pour let réfugiés Ualiens. — Je lui suis présenté. — Camille Jordan et son amie.
5 mai. •
Giacomo , après être resté quatre jours à Genève , s'est décidé à suivre mes conseils et à se fixer momentanément dans le canton de Yaod.
Je n'ai jamais rencontré créature plus franche , plus confiante , meilleure enfin que ce jeune homme. Je Fai vu s'éloigner avec regret , et en nous quittant nous avons mutuellement senti que nous ne pouvions plus être désormais étrangers Tun à l'autre. Toutes les douleurs sont expansives quand on y compatit ; elles nous portent à ouvrir notre âme , à aimer ceux qui , pleurant avec nous , cherchent à adoucir nos souf^
frances ; mais la douleur de Texil est plus que toute autre , peut-être , sensible au baume d'une douce et prévenante compassion , parce que Fisolement et l'abandon d'un exilé sont presque toujours plus complets que ceux qui entourent les autres infortunes , et qu'espérant moins des étrangers au milieu desquels le sort l'a jeté tout à coup , il n'en est que plus touché de l'intérêt qu'on lui témoigne.
C'est sans doute à cette triste cause, autant qu'au caractère national , qu'il faut attribuer le cordial laisser aller et la facilité à se lier que je remarque chez presque tous les réfugiés italiens ; cette manière d'être tout en dehors , qui va si bien à mon caractère , tranche singulièrement avec la réserve et la froideur des Genevois. Du reste , chacun ici leur montre une bienveillance affectueuse , et quoique le gouvernement ne les tolère qu'avec une sorte d'inquiétude , ils ne peuvent cependant que se louer de l'hospitalité qui leur est accordée dans cette ville.
Mais celui qui , plus que tous , est leur ami , leur protecteur f c'est M. de Sismondi : rien ne l'arrête , rien ne lui coûte pour les aider, pour les produire ; il semble se multiplier avec leurs besoins, et, laissant de côté ses intéressants travaux, ne s'occuper uniquement que de ces pauvres exilés qui chaque jour arrivent ici en plus grand nombre, et qui tous trouvent en lui secours , accueil et consolations. . . Aussi son nom est-îl sans cesse sur leurs lèvres et toujours accompagné de bénédictions.
Désormais ce digne homme me devient cher et véné. rable {>ar son dévouement et sa générosité : on peut bien analyser , bien composer , bien écrire ; mais bien agir , mais mettre en pratique les préceptes qui coulent si facilement de la plume , est un mérite plus rare encore , un mérite qui vous gagne le coëbr , tandis que celui de Técrivain ne parle ordinairement qu'à Tesprit et à l'imagination.
Un autre encore accueille les malheureux réfugiés et travaille pour eux... C'est Buonarotti, que rien n'émeut, que rien n'abat... Buonarbtti , le Procida de nos jours , qui pourrait prendre pour devise une digue à moitié faite , renversée par la mer , avec ces mots : Recommençons.
A toute heure du jour et de la nuit , il est à leur disposition , les reçoit , les encourage , les rallie autour de lui. . . Son dernier sou , son dernier morceau de pain est pour ceux qui en manquent : ses modiques économies , amassées à la sueur de son front , il les prodigue , il s'en dépouille... et je l'ai vu déjà plus d'une fois se contenter de soupe et de pain à son dîner , pour secourir ses malheureux compatriotes. Vainement sa pauvre vieille femme proteste et se débat contre cette ruineuse hospitalité , il lui répond : — Quand nous étions dans l'infortune, on nous a secourus... C'est un prêt qu'on nous a fait , je suis trop heureux de pouvoir le rendre.
Étrange caractère ! où l'on trouve réunies toutes
les vertus d'un sage de la Grèce , avec toutes les exagérations d'un jacobin de 95.
20 mal.
— Qui a procuré un passe-port à cet Italien , disaitron hier soir à la société de Lecture ?
— C'est Sismondi.
— Qui a fait des démarches pour que ce Piémontais pût rester à Genève ? ^
— C'est Sismondi.
— Et le malheureux qui était arrivé sans aucune ressource , qui Ta mis en état de continuer sa route ?
— C'est Sismondi... toujours Sismondi, dont la bienfaisance est inépuisable, et qu'à tout prix je voulais connaître. J'allai donc chez M. Schaub , mon digne maître de mathématiques , pour lui demander de me présenter le jour même à l'illustre écrivain.
— De grand cœur , me répondit-il ; à deux heures , si rien n'y met obstacle , nous partirons pour sa campagne.
Au moment convenu , nous nous mîmes en route à pied , à la Jean-Jacques, comme disait mon spirituel professeur, dont la joyeuse humeur ne tarit pas un seul instant pendant cette longue course , qui devait à juste titre , répétait-il , lui être comptée comme un des travaux d'Hercule , vu la rotondité de sa chère personne. Enfin , après vingt pauses et autant de facé-
lieax récits , nous aperçûmes la maison de M. de Sismondi, située à une demi-4ieue de Genève, sur la rive gauche du lac , non loin d'un village appelé Chênes.
A Taspect de l'habitation de Thomme de bien, M. Sehaub fit trêve à ses calembours pour entonner les louanges de son compatriote , qu'il mettait à la tête de toutes les célébrités dont Genève s'enorgueillit. Notre Sismondi , ajoutait-il , est le premier historien de l'époque.
— De Genève , voules^vous dire ?
—r Non , monsieur, non, de l'époque ; son Histoire des républiques italiennes du moyen âge est un monument littéraire de la plus haute portée ; les Français n'ont rien qui vaille cela ; il n'y a que Mûller, l'historien de notre Suisse , qu'on puisse lui comparer.
Je me gardai bien de contrarier mon eiLcellent guide, car il était homme à se planter debout au milieu du chemin , malgré le soleil et la poussière , et à y discuter une heure , s'il le fallait , pour me prouver sa thèse. Nous continuâmes donc paisiblement notre route , et peu de minutes après nous étions arrivés à la porte de l'habitation de M. de Sismondi.
La maison , de fort peu d'apparence et de construction irrégulière , est séparée de la route par un petit jardin anglais , clos d'une haie aussi poudreuse que l'étroite pelouse au milieu de laquelle passent les voitures pour gagner la principale entrée. Derrière et à côté des bâtiments est un verger , puis une ceinture
de prairies plantées de peupliers au-dessus desquels se montrent , dans Téloignement , les premiers monts de la chaîne des Alpes. Telle est la rustique retraite du célèbre historien que je venais chercher avec tant d'empressement.
A peine eûmes-nous franchi le seuil de sa demeure, que nous nous trouvâmes , au rez-de-chaussée , dans une vaste bibliothèque ; c'est là qu'il travaillait. A notre entrée , il déposa sa plume , et s'empressa de venir au-devant de nous ; je n'avais pas , je crois , assez de mes deux yeux pour juger tout d'abord s'il répondait à l'idée que je m'étais faite de l'auteur de tant d'ouvrages célèbres... et il faut bien le dire , je restai désappointé autant que l'a jamais été tout jeune cœur qui s'est créé , sur le nom d'une femme , un type de grâce et de beauté , et qui , la voyant pour la première fois , ne trouve qu'une figure ordinaire , sans charme et sans expression. Ce n'était plus là le Sismondi dont je m'étais tracé un si noble portrait... son embarras, sa timidité me frappèrent , et le peu de mots qu'il balbutia dès les premiers moments n'étaient pas d'ailleurs assez saillants pour me faire revenir de ma première surprise; mais au moment où, laissant de côté les hésitations et les monosyllabes , il redevint lui-même en traitant la question de l'Italie et des institutions constitutionnelles , il fut éloquent , persuasif, entraînant ; sa physionomie s'anima , s'ennoblit, et j'y vis un cachet de générosité et d'élévation que le génie seul peut apposer.
Notre conversation dura longtemps , trop bngtemps peutrètre pour une visite d'introduction : mais j'écoutais avidement , et ma sympathie pour le grand écrivain devenait plus vive à mesure que je Tentendais épancher son cœur et verser les trésors de son esprit; et lorsqu'en me congédiant il ajouta : J'espère que nous nous reverrons,... je lui serrai la main en lui disant un : Oui , monsieur , qui valait à lui seul toutes les protestations imaginables. Que Dieu le récompense de cet accueil bienveillant et affectueux!... Qui sait quelle influence il peut avoir sur tout mon avenir?... Heureux , bien heureux le jeune étudiant qui peut obtenir les conseils et l'amitié d'un homme tel que lui !
26 mal.
La mort de Camille Jordan vient de priver le parti libéral d'un loyal défenseur , et la France d'un vertueux citoyen. A la tristesse qui s'est emparée de mon âme à cette fatale nouvelle , j'ai senti , j'ose le dire , que j'étais digne de le comprendre et d'aspirer un jour à son amitié. C'était un homme de conscience et de coeur , dont toute la carrière ne tendit qu'à un but , celui de doter sa patrie d'institutions sages et modérées, qu'il croyait les plus aptes à assurer à la fois ses libertés et son bonheur.
Ce n'est pas ainsi , je le sais , que le jugent les bonapartistes et les ultra-libéraux ; mais leurs opinions ne
sont pas toujours , il a'en faut bien, d'accord avec les miennes , et Finfluence qu'elles auraient pu , d*ailleurs« exercer sur mon esprit en cette circonstance est plus que contre-balancée par celle d'une femme que j'estime et que je révère , d'une femme qui m'a fait connaître le digne Camille Jordan, dont elle était l'amie.
Cette femme si remarquable, dont j'ai été assez heureux pour faire la connaissance il y a quelques jours^ c'est madame V*** , Française , habitant la Franche- Comté. Mère d'une fille de dix-huit ans sur laquelle se sont reversés tous les soins et la tendresse qu'elle prodiguait à une autre fille morte à l'âge de douze ans , elle s'est entièrement consacrée à son éducation ; et grâce à ce dévouement maternel , qui est de tous le plus constant et le plus éclairé , elle en a fait une personne aimable et simple dans ses manières, gracieuse et sensée dans tout ce qu'elle dit , dans tout ce qu'elle fait. £n voyant, en écoutant son intéressante Adèle, on envie le sort de celui qui obtiendra sa main , car il y aura par elle et près d'elle toute une vie de douce et suave félicité.
Peu de visites sufiirent pour me confirmer dans la haute opinion que j'avais d'abord conçue de madame V*^* ; et du fond de mon âme , que son touchant accueil pénétrait de reconnaissance , je fis vœu de justifier ses bienveillantes prévisions en devenant digne de son amitié par mes actions et parle savoir... Oui, sa pensée m'est toujours présente ; et puisqu'elle a daigné
m'hoDorer de son estime , je prouverai qu'elle avait bien jugé celui dont toute Tambition, et elle est grande ! eût été de lui donner le doux nom de mère. . . ! Afais, hélas ! sa fille bien-aimée est fiancée... Pourquoi cette aimable famille ne réside-lrelle pas constamment à Genève ! Combien j'y gagnerais !