‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 40 sur 42 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

et un enfant groupés autour d'une quatrième personne à demi couchée sur une de ces chaises longues qui servent à transporter les malades aux bains. C'était là une de ces touchantes réunions de famille dont on peut deviner d'un regard la douloureuse préoccupation. En les voyant , je m'arrêtai d'abord , et, craignant de les troubler, j'allais rebrousser chemin, si je n'eusse été attiré vers eux par une irrésistible sympathie. L'instinct du cœur ne m'avait pas trompé... à peine avaisje fait quelques pas, que je reconnus Gustave P*^% qui ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il vint rapidement à ma rencontre. L'empressement que j'avais mis moi-même à le rejoindre ne m'avait pourtant pas empêché de remarquer l'extrême pâleur de son visage et l'abattement de toute sa personne.

— Vous ici ! lui dis-je , dès que sa main fut dans la mienne, vous que j'avais laissé brillant de santé?...

— Et de bonheur, reprit-il , en levant les yeux au ciel... hélas ! tout est changé !

— Mais votre maladie n'a rien de grave , je l'espère?

— Ce n'est pas moi qui souffre , ajouta-t-il , mais cet ange ! . . . et il m'indiquait sa jeune femme , dont la tête reposait languissamment sur le sein de sa mère. — Vous qui l'avez connue si fraîche , si pleine de vie , auriez-vous pu penser. . .

Son émotion devint si grande en prononçant ces mots, qu'il fut obligé de s'appuyer sur mon bras.

— Mai», reprit-il bientôt en faisant un violent effort 8ur lui-même , Eugénie nous regarde , et plutôt perdre tout espoir de salut dans le ciel que de lui causer une douleur de plus.

— Elle est donc bien faible , bien souffrante ?

— Si souffrante , hélas ! que c'est peut-être aujourd'hui le dernier jour où nous pourrons la transporter dans le lieu qu'elle affectionne pour l'air doux et pur qu'on y respire.

Tout en parlant ainsi , nous nous étions rapprochés de la pauvre malade : — Ma présence pourrait la troubler, dis-je alors à Gustave ; laissez-moi m'éloigner.. . ce soir je viendrai savoir de ses nouvelles.

— Non , non , restez de grâce ; ne connaissez-vous pas mon Eugénie depuis assez longtemps pour que votre vue ne lui fasse que du bien ?

Je cédai à son désir, et bientôt je fus près de cette malheureuse femme que j'avais vue , il y a trois ans encore , dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté , et qui put à peine me tendre la main , en me disant d'une voix presque éteinte : « Que nous sommes heureux de vous voir 1 . .. i Elle voulait continuer ; mais la tendre mère , dont les yeux ne la quittaient pas , lui rappela que le médecin avait expressément défendu qu'elle prononçât un mot dans l'intervalle de ses bains. La pauvre Eugénie se tut aussitôt , et , regardant sa mère , son mari et son enfant avec une inexprimable tendresse , elle leur souriait doucement.

Àh \ ma sœur, quelle résignation , quelle foi , quel amour il y avait daus cet angélique sourire ! et comme il répandait bien sur cette figure déjà presque éteinte la sérénité que Dieu accorde seulement dans les derniers moments aux âmes pieuses et éprouvées qui de bonne heure ont mis en lui toutes leurs espérances!

Mais, quelque céleste que fût Texpression de ce visage , j'en détournai bientôt les yeux avec un douloureux serrement de cœur, car la mort était là !... la mort , qui allait enlever à une famille désolée sa plus pure lumière , et avec elle tout espoir de félicité !... L'impression que j'en éprouvai devint même si poignante, que je m'éloignai rapidement pour ne pa8 laisser voir les larmes qui s'échappaient de mes yeux. — A ce soir, dis-je à Gustave , après avoir déposé un baiser sur la main de la pauvre malade , et sur celle de sa mère , bien plus à plaindre encore !

Je n'avais pas fait deux cents pas , que je rencontrai les porteurs qui venaient chercher l'infortunée jeune femme : peut-être dans peu de jours la transporteront-ils à sa dernière demeure , pensai-je en passant près d'eux... et mon cœur se brisa !

Quand la nuit s'approcha , je me rendis à la maison qu'habitait Gustave : tout y était triste et silencieux. Introduit dans la première pièce de l'appartement, j'y trouvai la mère d'Eugénie ayant sur ses genoux son petit-iils qui répétait sa prière do soir... c Mon Dieuf disait l'enfant, conserve-moi ma bonne petite maman ;

mon Dieu , je voos donne mon cœur , ayei pitié de nous!... > Et la pauvre grand'mère priait aussi en essuyant ses lanaea !

J'étais resté debout près de la porte , pour ne pas interrompre la touchante oraison ; quand elle fut terminée , et que Fenfant fut posé dans son lit , la bonne dame me fit signe de venir m'asseoir près d'elle: — Ma fille est {^us faible encore que ce matin, me dit-elle à voix basse ; elle est là dans sa chambre avec son mari... Pauvre chère enfant I c'est elle qui Tencourage , et pourtant elle a bien souiTert depuis deux ansi . . . Mai« elle est si dévouée , mon Eugénie , que pour convertir son Gustave et le ramener à Dieu , elle lui consacrera jusqu'au dernier souffle d'une existence qu'elle a si généreusement sacrifiée pour lui sauver Thonneur et la vie!...

Ces paroles , prononcées avec toute la douloureuse exaltation dont «ne mère est capable , seraient restées comme une énigme pour moi si les revers de fortune de Gustave P* * \ et toutes les péripéties qui devaient en avoir été la suite , ne se fussent en même temps présentés à mon imagination.

— Àb! si vous saviez, reinrit-elle , en s'efforçant d'étouffer ses sanglots, si vous saviez ce que mon Eugénie a montré de courage au moment des malbeoreuses affaires de mon gendre , von» diriez avec moi qu'il n'y a qu'un ange du ciel capable de tant de vertus... Hélas! par quelles horribles épreuves n'a-t-elle

pas dû passer , ma pauvre fille?... Tout autre qu'elle n'aurait pu retenir ses plaintes , ses murmures , tandis que cette douce créature , pleine de confiance en Dieu, ne cesse de le bénir à chacun des jours qu'il lui accorde encore , parce qu'elle espère que le salut de Gustave sera la récompense de tant de jsouffrances. ( Maintenant que la foi est dans son cœur , me disaitelle encore hier , je n'ai plus peur de mourir , car il vivra pour son fils et pour toi , ma bonne mère !. .. >

Frappée sans doute de la funeste idée que ces touchantes paroles venaient de réveiller dans son âme , la malheureuse femme s'arrêta tout à coup , fondit en larmes et se mit à genoux. Elle priait avec ferveur depuis quelques minutes , lorsqu'une femme de chambre ouvrit vivement la porte , et l'avertit que sa fille la demandait : — Grand Dieu ! serait-elle plus mal ? s'écria-t-elle... et, sans attendre la réponse , elle sortit avec précipitation , me laissant seul dans sa chambre, où je restai jusqu'au moment où un domestique vint me prévenir que là crise de madame était trop forte pour que son mari et sa mère pussent la quitter un instant. Je me retirai donc , le cœur plein de tristes pensées , et avec d'autant plus de regrets que j'étais obligé de partir pour Chambéry , le lendemain de trèsbonne heure.

Il eût fallu que je fusse bien aveugle d'esprit ou bien endurci de cœur , pour que tout ce que je venais de voir et d'entendre n'élevât pas mon âme à de pieuses

contemplations. . . La nuit était donc déjà fort avancée , que je me promenais encore , songeant à ce qu'il y a de sublimp! et de surhumain dans le dévouement ignoré de cette jeune femme , qui sait trouver assez de forces et de consolations dans ses convictions religieuses pour quitter sans murmurer la vie à vingt-six ans , et pour regarder la conversion de son mari comme une grâce , une compensation à tout ce qu'elle a souffert et à tout ce qu'elle laisse sur la terre. Alors je compris tout ce qu'il y a de divin. dans l'évangélique mystère de la rédemption des^ âmes.

J'aurais voulu retarder mon départ de quelques heures , afin qu'il me fût possible d'avoir encore une fois des nouvelles de la pauvre Eugénie , mais mon compagnon était obligé d'être à Chambéry à une heure fixe ; force fut donc de me mettre en route aux premiers rayons du jour.

Le pays que nous avions à parcourir n'anrait offert rien de remarquable , si nous ne nous fussions pas arrêtés pour visiter l'habitation du fameux M. de Boigne. Tu sais , sans doute , ce qu'on attache d'extraordinaire , de merveilleux même au nom de cet homme dont les immenses richesses , acquises dans les Indes orientales, sont pour toutes les classes un inépuisable sujet de conjectures , d'imputations et de calomnies plus étranges, plus odieuses les unes que les autres. Tu te rappelleras aussi que l'on attribue sa fortune colossale à sa trahison envers Tippo-Saëb , qu'il aurait soi-disant

vendu et livré aux Auglais au prix de beaux miUion» comptants.

Si tu ajoutes à tous ces on dit du monde les contes de diableries , sorcelleries que les bons paysans sa* voyards répètent avec une crédulité digne du moyen âge, tu comprendras et ma vive curiosité de voir, d'examiner la pompeuse demeure de Tancien chef des Marattes, et mon désappointement en apprenant qu'en son absence on ne laissait pénétrer auieun étranger dans son château.

— C'est grand dommage , nous dit un campagnard que nous trouvâmes près de la grille ; vous auriez vu de belles choses , allez !

— il est donc bien riche , votre monsieur de Boigne?

— Riche !... ah , Seigneur Dieu ! il a assez d'argent pour acheter à notre roi la Savoie , le Piémont , et la Sardaigne par-dessus le marché... Ah! c'est un fier homme!

Puis , se rapprochant de nous, il re[Mrit à voix basse : — On dit comme ça qu'il a vendu son âme à Satan , et que c'est le malin esprit qui garde son or.

— S'il en est ainsi, lui répondis -je en souriant, il faut avouer que Satan est un diable fort accommodant, puisque l'or qu'il fournit à M. de Boigne est employé à fonder des établissements de charité.

— Dame ! c'est vrai... mais voyez- vous, il a beau bâtir des hospices , faire des fondations , je ne vou-

drais pas , au prix de ses millions , avoir à régler son compte dans l'autre monde.

Le langage de cet homme , que je retrouvai d'ailleurs avec des variantes dans la bouche de la plupart des gens du pays , nous prouvait ce qu'on nous avait dit à Âix , que le pauvre M. de Boigne , malgré toutes ses munificences envers son pays natal , est considéré par une partie de ses compatriotes comme un être à part , comme une puissance occulte dont^ on accepte les bienfaits, sans être tenu pour cela à se montrer reconnaissant... et pourtant ils sont immenses, ces bienfaits 1

Les établissements de la ville de Chambéry , les rentes importantes constituées à l'Académie des sciences et à d'autres établissements de ce genre , ainsi que les nombreux hôpitaux fondés par lui pour les vieillards , les voyageurs pauvres, sont là pour l'attester... Mais ce triste monde est ainsi fait , qu'il préfère regarder les dons du riche plutôt comme le résultat d'une conscience troublée ou d'une orgueilleuse ostentation , que comme l'acte spontané d'une âme généreuse !

Quant à la vie et aux actions du nabab savoyard , il faut dire à son honneur et à celui de la vérité qu'il n'a nullement trahi Tippo-Saëb , ni livré sa capitale aux Anglais , puisqu'il était depuis trois ans en Europe quand Seringapatam fut prise d'assaut. Quant à ses richesses , j'ai su, par des renseignements scrupuleusement pris et donnés , qu'il les a loyalement gagnées au service de Mahadagi-Scindia , prince des Marattes ,

dont il commandait valeureusement les armées , ce qui ne ressemble en rien à toutes les infamies qu'on lui impute si légèrement , et que j'aurais sans doute acceptées moi-même comme des faits avérés , si je ne me fusse fait un devoir de conscience , — et ce n'est pas là , sœur , un des moindres bienfaits de ma réforme morale et intellectuelle , — de me tenir en garde contre les on dit , et d'examiner à fond avant de juger , et surtout d'anathématiser les actions et la conduite de chacun , et plus particulièrement encore celle des hommes éminents.

La ville de Chambéry n'offre , certes , rien de bien attrayant aux yeux du voyageur ; mais eût-elle renfermé dans ses tristes murs toutes les beautés d'une capitale , que je me serais hâté d'en partir pour me soustraire aux vexations sans nombre d'une police aussi ombrageuse que puérile dans ses détails. Pour employer les heures de la seule journée que je voulais passer dans ce pays monotone , j'allai d'abord de grand matin jusqu'à l'ancien passage des Échelles , remplacé aujourd'hui par une magnifique galerie longue de cinq cents pas , que Napoléon fit tailler dans le roc pour éviter la voie étroite et dangereuse qu'on était obHgé de franchir auparavant , quand on venait de France en Italie.

A l'aspect de. cet ouvrage gigantesque , je m'écriai avec le poète : — Oui , cet homme a marqué la terre d'empreintes ineffaçables , qui suifiraient seules pour

transmettre son nom à la postérité la plus reculée... puis , je me rendis compte , avec admiration , des effrayantes difficultés que Ton avait dû vaincre pour percer cette voûte si large , si spacieuse , dont une des extrémités , du côté du pont Beauvoisin , plane sur d'admirables vallées , qui , vues tout à coup de cette hauteur , offrent aux regards surpris un des plus vastes et des plus ravissants paysages que Timagination puisse se créer.

Il me fallut de la raison , je te le jure » pour m'arrachera la contemplation des imposantes beautés d'une nature grandiose , et retourner à Chambéry où j'allais me trouver seul , mon ami ayant été forcé d'en partir peu de moments après son arrivée. Le soleil était , hélas ! encore bien élevé au-dessus de l'horizon, quand je descendis de voiture à la porte de mon auberge : comment passer les longues heures qui restaient jusqu'au soir?... deux m'avaient suffi et au delà pour faire le tour de la ville , visiter la cathédrale , la bibliothèque , et il n'y a dans ce pays ni journaux , ni cabinets de lecture , ni théâtre. Je désespérais donc d'y parvenir avec succès, lorsque ma bonne étoile me fit rencontrer un habitant de Chambéry que j'avais vu à Aix , et qui me proposa , en manière de passe-temps , de me conduire à la prison où l'appelaient ses fonctions municipales. J'acceptai de grand cœur cette opportui^ distraction , et nous allâmes tous deux directement à la geôle.

Je ne veux pas contrister ton cœur en te mettant sous les yeux le hideux spectacle dont je fus frappé en pénétrant dans une cour longue , étroite , entourée des quatre côtés de bâtiments et de murs d'une grande élévation ; véritable basse-fosse où de misérables détenus aux joues caves , au teint blême , aux yeux hagards, aux vêtements en lambeaux, venaient, soidisant, respirer un air plus pur que celui de leurs cachots.

Je ne te répéterai qu'à demi les singuliers propos du geôlier en chef qui me disait, en m'entendant plaindre le sort des malheureux prisonniers : — Enx , à plaindre !... ah ! bien oui !... N'ont-ils pas du pain à manger ici , ne sont-ils pas couverts , et ne vaut-ii pas mieux rester en prison que d'être pendu , comme la plupart d'entre eux le seraient depuis longtemps , si les procès allaient chez nous aussi vite qu'en France ?

— Ëh quoi! lui demandai-je , ces infortunés passent des années en prison avant d'être jugés ?

— Sans doute.

— Et pendant ce temps ils sont tous confondus... l'assassin , le voleur endurci , avec celui qui n'est passible que d'une simple peine correctionnelle... Et s^il y avait des innocents , ajoutai-je avec feu , il faudrait donc qu'ils fussent condamnés à vivre , à se corrompre parmi ces misérables ? . . .

— Des innocents ! reprit le geôlier en ricanant , est-ce que l'on fait attention à ces choses-là ?

— Ce qui veut dire que Ton est regardé comme coupable , dès qu'on est arrêté.

— Sans doute , me répondit-il encore avec un sourire d'arrogante conviction qui me fit frémir , car le sourire de cet homme me donnait la juste mesure du régime arbitraire sous lequel gémissaient les sujets du pacifique roi de Sardaigne.

Je t'épargnerai aussi la triste description des cachots séparés où pourrissaient , c'est le mot , un grand nombre de soi-disant détenus politiques ; je me hâtai, après un examen rapide , de quitter le quartier des hommes , où j'éprouvais une sorte de cauchemar, pour entrer dans celui des femmes.

Leur cour est plus aérée , plus spacieuse que celle des prisonniers ; plusieurs d'entre elles sont réunies pendant le jour , mais toutes sont séparées la nuit. Elles occupent chacune une cellule plus ou moins petite , selon leurs délits , ou plutôt , je crois , selon le bon plaisir de leur geôlier.

— Ce sont de bonnes filles , me disait-il , ça n'est pas méchant... De petits vols , des misères , quoi !... Rien de grave ; pas une , excepté notre pauvre incendiaire...

— Comment ! votre pauvre incendiaire ! répétai-je tout surpris de cette épithète de compassion...

— Oui, sans doute, elle est là-haut. Voulez-vous la voir ?

Je fis un signe affirmatif . — Hé , Madelon ! dit-il

à Tune de 868 détenues que sa bonne conduite avait rendue digne de surveiller les autres , conduis ce monsieur près de Marguerite : tu sais?...

Nous montâmes donc un escalier qui menait aux divers étages du quartier des femmes. Les chambres des prisonnières , tenues avec beaucoup de propreté , donnent sur un corridor ayant vue sur la cour, ce qui rend la surveillance facile ; quoique toutes les portes fussent ouvertes , je n'y donnai qu'un coup d'oeil , pressé que j'étais de voir la malheureuse femme qui s'était rendue coupable d'un aussi grand crime.

Arrivés au second , au détour de l'escalier , Madelon m'indiqua une porte entr'ouverte, et me dit : C'est là , entrons... Je la repoussai d'une main, et de l'autre je lui fis signe de garder le silence : Ne la troublons pas dans ses prières , lui dis-je un instant après à voix basse.

Elle était à genoux près de son lit , le dos tourné du côté du guichet , les mains jointes , la tête levée , les yeux fixés sans doute sur une image de la Vierge attachée à la muraille.. .-immobile comme l'ange de marbre d'un tombeau ; on n'entendait que le mouvement de ses lèvres et le murmure de quelques mots.^. Ave Maria , Mater Deu

La prière porte avec elle un sentiment qui touche , soit qu'elle vienne d'un cœur pur , ou d'un cœur repentant !... déjà je m'intéressais à cette femme.

La chambrette aux murs blancs était ornée de fleurs;

son lit, bien fait, bien net, était d'une propreté remarquable , et de petites images de la bonne Vierge , entremêlées aux bouquets , donnaient à cette prison Taspect d'une petite chapelle aux ex^oto.

Quelques minutes s'étaient déjà écoulées depuis que je contemplais en silence la pauyre pécheresse, lorsque Madelon, ennuyée sans doute de faire ainsi sentinelle, me dit à haute voix : Ah I tous pouvez bien rester là jusqu'à ce soir , elle ne bougera pas... Tirez la porte toute grande , entrez , entrez... Et, sans attendre ma réponse, elle avança le bras pour ouvrir davantage. Alors je fis un pas vers la prisonnière qui ne bougea pas néanmoins , tant sa ferveur était grande ! Puis je regardai de nouveau sa sainte Vierge , objet d'un culte si pieux ; c'était une de ces images coloriées , entou-rées de légendes , que l'on voit souvent au village ; seulement aux quatre angles et au-dessous de l'enfant Jésus , on avait attaché de petits morceaux de papier blanc , sur lesquels était écrit : 129.

— Quelle est cette femme , difhje à Madelon qui s'était rapprochée de moi , et que signifie ce numéro 429?

Sans me laisser finir ma demande , elle s'écria :

— Je savais bien que vous aussi vous voudriez connaître l'histoire de la pauvre Marguerite.

f Cette brave fille , monsieur , était d'un village aux environs d'Annecy ; elle avait deux frères , bons travailleurs , qui , tout jeunes qu'ils étaient , aidaient

déjà leurs vieux parents à vivre ; mais dans ce temps là qui est<;e qui pouvait dire : Je mangerai dans un an mon pain avec ma mère... La Savoie était France, et il fallait des conscrits.

c L'alné de la famille tira au sort et il partit ; ça fit tant de chagrin au père qu'il en perdit le boire et le manger , le cher homme ! La vieille mère pleurait , ça va sans dire , et Marguerite , encore jeunette , pleurait avec elle , puis elle essayait de la consoler comme elle pouvait , la pauvre enfant ! — Il reviendra , qu'elle disait ; ne vous désolez pas, ma mère; Jérôme et moi nous aurons bien soin de vous en attendant.

« Jérôme , d'un an plus jeune que Marguerite , était . un sujet du bon Dieu , doux comme une fille , laborieux comme un vrai Savoyard , soutenant à lui seul toute la maison. Ça alla bien comme cela pendant quelque temps ; mais cette conscription était là , qui prenait tout ; on avait beau avoir un frère à Tannée, ça n'exemptait plus. Marguerite le savait... et elle se disait : Que deviendront mon père et ma mère si Jérôme part ? C'était aflreux à penser !... Alors il lui revient dans l'esprit qu'elle n'avait pas assez prié Dieu pour son premier frère, et qu'elle voulait mieux faire cette fois-ci. Elle s'en alla donc en pèlerinage dans les montagnes bien loin de son pays , marchant pieds nus et disant des oraisons. Quand elle fut arrivée , elle resta plus d'un jour et d'une nuit aux pieds de la Vierge , tant qu'on croyait qu'elle était morte !... Puis , quand

elle eut bien prié ; elle se releva toute joyeuse , baisa la robe de la madone et prit un ruban qu'elle lui avait passé au cou en arrivant.

c De retour à la maison après bien des fatigues , elle consola son père et sa mère : — Jérôme ne partira pas, leur disait-elle , la sainte Vierge nous protégera.

f Les mois passaient vite dans ce temps-là pour les conscrits ; la classe de Jérôme fut bientôt appelée ; les pauvres parents de Marguerite ne faisaient que pleurer, il n'y avait qu'elle qui ne perdait pas courage... — Tiens , dit-elle à son frère , la veille du tirage , viens avec moi dans l'église... Us y allèrent, les braves enfants ! et, après avoir récité bien des prières, Marguerite tira de son corset une petite boite où était le ruban rapporté du pèlerinage... — Prends, frère, dit la pauvre fille ; c'est un ruban bénit qu'il faut porter sur toi demain au tirage ; ça te portera bonheur. . . Us s'embrassèrent en pleurant , et Jérôme prit le ruban.

i Le lendemain il partit avec ses caiiiarades : le père et la mère sanglotaient en lui donnant leur bénédiction ; pour Marguerite , elle avait dit : J'irai t'attendre sur la route , tu sais bien , là sur la roche d'où l'on voit de si loin... quand tu me verras, tu feras aller ton ruban , et ce sera bon signe ; j'ai de bons yeux , je te verrai et je viendrai vite l'annoncer à notre vieux père. Jérôme promit de faire tout comme elle voulait : il y avait 1S9 conscrits dans le canton... >

 ces mots , je jetai les yeux pour la dixième fois

peui-étre sur celte pauvre Marguerite toujours à genoux , sur rimage de la Vierge , et sur le u** 429 , dont je commençais à deviner la signification. ..

— Il en fallait cent , continua Madelon , autant vaut dire tout.

i Le pauvre Jérôme n'était pas à la noce , comme vous pensez ; c'était un beau et fort gaillard , que Toffîcier de gendarmerie et les autres couvaient de l'œil. . . •

— Eh bien! lui dis-je avec impatience , qu'arriva t-il?

— Il arriva que Jérôme mit la main dans la boHe après avoir fait le signe de la croix , et qu'il en tira bravement le 129... Le pauvre garçon en resta tout ébahi dans le premier moment ; puis , sans souffler un mot, il s'élança de la salle et se mit à courir de toutes ses forces sur la route qui conduisait au pays. Quand il vit le rochCT , il agita le ruban , pour que Marguerite le vît.... Elle était là, cette bonne fille, à genoux, les yeux fixés sur le chemin; Jérôme ne pouvait lui échapper : elle l'aperçut de suite avec son ruban , et elle ne fit qu'wie course jusqu'à la maison , où elle s'écria en entrant r

— Ma mère , Jérôme ne partira pas. . .

€ —Tu l'as vu?

« —Ha le 429.

I —Tu l'as vu?

€ — C'est la sainte Vierge qui Ta sauvé , allons la remercier! >

Je montrai alors du doigt à MadeloD les images et lel%...

— Oui , ditelle , Yoilà ce que c'est que le 429; et qui saurait dire comment la pauvre Marguerite put savoir sitôt que son frère venait de tirer ce numéro-là serait bien fin ! II y en avait beaucoup dans le village qui disaient que c'était la bonne Vierge qui le lui avait appris.

c — Alors ils croyaient tous au pays que Jérôme ne partirait pas , parce qu'il y avait dans tout ça quelque chose d'en haut, disaient-ils... Marguerite , la pauvre fille , le croyait plus qu'eux , et qui lui aurait dit que son frère pouvait être repris, aurait manqué à ses yeux de confiance en Dieu ! Père, mère pensaient comme elle ; aussi vivaient-ils dans la plus grande tranquillité, quand tout d'un coup on leur annonça qu'on allait rappeler tous les conscrits qui n'étaient pas tombés au sort , sans en excepter un seul , et qu'aucun n'en échapperait. Ça n'est pas vrai , disait Marguerite , ça ne se peut pas ; il a pris le 129, le dernier billet ; ça n'est pas vrai...

f II fallut l»en y arriver, pourtant, quand le maire envoya au pauvre Jérôme sa feuille de route... Marguerite la prit et la cacha pendant quelques jours à ses parents... ce coup-là devait les tuer... On ne plaisantait pas alors, et le maire, c't homme, était responsable. 11 vint chez Marguerite et lui dit comme ça que si Jérôme ne rejoignait pas, les gendarmes viendraient le

prendre... Elle pleura bien, cette bonne fille, et le maire aussi. Jérôme lui dit qu'il aimait mieux mourir que d'être pris par les gendarmes, et qu'il se mettrait en route le lendemain.

€ — Frère, lui répondit-elle , je vais dans l'église prier la sainte Vierge; peut-être m'accordera -t- elle quelque bonne pensée !

< Au bout de quelques heures, elle raccourut près de son frère avec un air tout consolé.

« — Jérôme , qu'elle lui dit , il ne faut pas que tu partes, ça serait pécher contre la volonté de Dieu et de sa sainte mère , notre protectrice...

I — Et les gendarmes ?. . . répondait Jérôme.

c — Les gendarmes ! frère. . . ils ne te trouveront plus. Tu iras te tacher dans les montagnes, dans ce lieu que nous seuls connaissons ; je t'y porterai à manger deux fois par semaine , et la bonne sainte Vierge aura pitié de nous.

< Jérôme ne voulait pas d'abord; mais il aimait tant sa sœur, qu'il ne put pas la refuser, et il partit le soir sans dire adieu à ses parents.

c Pendant un mois ça alla bien : tous les quatre jours elle portait des provisions à son frère, et tel temps qu'il y eût, elle faisait , pendant la nuit , plus de trois lieues dans les montagnes , sans que personne en sût rien, pas même sa mère. Fallait voir comme elle était consolée , c'te pauvre Marguerite ; mais ça ne fut pas pour longtemps , car les gendarmes , qui se doutaient

de quelque chose , la suivirent une belle fois si bien , qu'ils arrivèrent derrière elle à la cache de Jérôme ; alors ils le prirent et lui mirent les menottes , malgré les cris de sa pauvre sœur qui leur demandait grâce à genoux !... Âh ! bien oui , grâce ! est-ce qu'on ne leur donnait pas tant par chaque réfractaire qu'ils arrêtaient?...

€ — Marche, dirent-ils à Jérôme, et prends garde . de bouger. Le garçon obéit sans mot dire. Marguerite, elle, la pauvre fille, le suivait de loin, malgré ce que lui disaient les gendarmes qui ne sont pas polis tous les jours : ils avaient beau aller vite , elle était toujours derrière eux.

I — Courage, Jérôme ! criait-elle quelquefois quand elle s'était un peu plus rapprochée de lui.

f Et Jérôme détournait la tète pour lui faire signe qu'il en avait.

c La nuit étant trop proche pour pouvoir arriver à la prison, ils prirent le parti de coucher en route dans un cabaret isolé : le conscrit devait être dans leur chambre ; il n'y avait donc pas moyen de s'échapper. Pour Marguerite , ils la renvoyèrent.

« — Permettez- moi seulement d'embrasser mon frère, leur demanda-t-elle en joignant les mains.

< — Tope , dirent les coquins , pourvu que tu nous embrasses aussi, la belle fille ! . . .

c Elle en passa par là ; puis, après l'avoir embrassée, ils lui dirent que ce n'était pas encore tout. . . Alors elle

les repoussa , la pauvre Marguerite , et s'en fut en pleurant.

f Où alia-t-elle alors ? ... on n'a jamais pu le savoir. . . pas plus que ce qui se passa dans sa tête... mais tant il y a que , deux heures après que les gendarmes étaient couchés, le feu prit en même temps dans la grange et à récurie ; tout fut bientôt en flammes ; c'étaient des cris dans la maison à faire trembler... Chacun se sauvait comme il pouvait , et Jérôme en aurait fait tout autant si les enragés de gendarmes ne lui avaient pas mis la main sur le collet , le gardant là comme un trésor, au risque de se griller. Que voulez-vous? c'est de l'instinct chez eux. . . ils dorment d'un œil et l'antre est toujours là , braqué sur le prisonnier.

« Pendant toute la nuit que dura le feu , ils restèrent au bivouac , gardant à vue le pauvre Jérôme, qui ne se doutait guère , le brave gars , que c'était sa sœur Marguerite , on le dit du moins comme ça , qui avait incendié le cabaret pour lui donner l'occasion de s'échapper.

c II ne l'apprit que trop tôt , car dès le matin , les gendarmes et lui s'étant mis en route , ils trouvèrent Marguerite moitié morte de froid, assise sur le chemin à quelques centaines de pas de l'auberge.

< — Tiens ! dit un des gendarmes , je parie que c'est cette gaillarde-là qui a voulu nous rôtir...

( Marguerite ne les avait pas encore aperçus ; mais dès qu'elle eut vu son frère entre ses deux gardiens ,

elle poussa un cri afireux , et les attendit sans bouger ; et quand les gendarmes lui eurent dit d'un ton menaçant : — Ah ! c'est donc toi , chienne d'incendiaire î elle les regarda fixement et leur fit signe que oui , sans dire un mot , sans faire un mouvement.

c Le pauvre Jérôme fit alors tout plein d'efibrts pour rompre ses liens , quand il vit que les gendarmes garrottaient les bras de Marguerite qui ne se défendait pas... — Ça ne se peut pas , criait-il ; tuez-moi , mais laissez ma pauvre sœur... Il s'adressait bien ! — En avant , réfractaire , dit l'un des deux en lui appuyant le canon de sa carabine sur la poitrine ; marche..., réfractaire , incendiaire... Belle famille , sur ma foi !

f n n'y avait pas à dire , il fallut obéir : l'autre gendarme tenait Marguerite par la corde qui liait ses bras derrière son dos. — Allons , en avant , la belle ! lui criail^il, tu auras ce soir un logement à l'abri du feu... Et la pauvre fille allait devant lui comme un agneau à la boucherie , tout en ne sentant pas son malheur pourtant, car sa tête n'y était plus... Elle ne faisait qu'appeler la sainte Vierge , son frère Jérôme et sa mère. . . La fièvre chaude la tenait.

f Arrivée dans sa prison , elle y resta longtemps malade : c'est ce qui fait qu'on ne l'a pas jugée du temps des Français. Elle ne reconnaissait personne que sa mère , et encore par moments ; aussi la pauvre femme en estrclle morte de chagrin. La maladie de Marguerite a passé , mais la tête a délogé pour tou-

jours : dans les premiers temps , on croyait que c'était une feinte ; mais on vit bientôt après que la pauvre fiUe était folle , et on Ta enfermée dans cette prison , d'où elle ne sortira plus, i

Ces derniers mots résonnaient encore dans la bouche de la détenue , quand Marguerite se leva en prononçant ces douces paroles : — La bonne Vierge aura pitié de nous...

— Oui , elle aura pitié de toi , m'écriai-je, pauvre victime !... Marguerite fixa sur moi ses grands yeux noirs pleins de douceur, puis elle les reporta en souriant sur rimage de la madone , en me montrant du doigt le numéro 129.

— Cent vingt-neuf, dit-elle avec assurance. .. Jérôme ne partira pas...

— Infortunée Marguerite ! lui dis-je involontairement... Et comme si elle eût compris l'intérêt qu'elle m'inspirait , elle me tendit sa main , que je serrai avec émotion; s'agenouillant alors, elle m'attira doucement sous la sainte image et me dit avec un accent qui m'alla au cœur : — Prions ! i .. Qui aurait refusé de se mettre à genoux auprès de la pauvre Marguerite?... Qui ne se serait senti ému d'une tendre pitié?

Bientôt elle se releva , s'assit sur une petite chaise auprès de son lit , prit de l'ouvrage et se mit à coudre avec activité. — C'est pour toi , mon frère.. . me ditelle.

Madelon se rapprocha de nous : — Voilà qu'elle

vous prend pour Jérôme... Il est temps de vous é!oigner, monsieur, car elle tombera bientôt dans un de ses accès; alors elle se débat comme si on la battait , elle crie contre les gendarmes.*.. Venez « venez ^ monsieur.

Je m'éloignai donc, non sans regrets , de cette fille si à plaindre , mais que la Proyidence n'a pourtant pas abandonnée tout à fait , puisqu'elle lui a laissé pour toute idée , pour toute vie , la prière et un sentiment d'amour et de bonheur en pensant à son frère.

— Tu t'en vas , me ditrelle... c'est que tu n'es pas Jérôme. Et elle se remit à travailler.

— Voilà toute la vie qu'elle mène , ajouta sa compagne ; elle prie et elle travaille. Son frère Jérôme , qui n'est pas mort aux armées , vient lavoir souvent, mais elle ne le reconnaît presque plus. La première fois , cela lui avait fait de l'effet , on croyait qu'elle allait revenir : à présent c'est fini.

Voilà , ma sœur, ce que c'était que cette incendiaire que tu plaindras et à laquelle tu aurais dit avec moi : — Pauvre Marguerite !

Quelques heures après, j'étais sur la route d'Aix, qu'il fallut traverser la nuit , malgré tout mon désir d'y rester jusqu'au matin pour savoir des nouvelles d'Eugénie ; mais notre voiturier, despote et grossier, comme tous ceux de son espèce, ne voulut entendre ni raisons ni prières, et le lendemain soir je me retrouvai dans les murs de l'hospitalière Genève , fort

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