‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 35 sur 39 · II. Si la paix n’est pas signée · texte numérisé non relu

II. Si la paix n’est pas signée

I„ Conséquences en 'politique extérieure : L’état de guerre sera rétabli, sans doute avec une dénonciation à trois jours de date de l’armistice. Les Alliés, c’est-à-dire tous les Alliés y compris les Américains, avanceront jusqu’à une ligne impossible à déterminer, c’est-à-dire au moins jusqu’à celle qui passe par la ville de Cassel parallèlement au Rhin. En particulier le bassin de la Ruhr sera occupé. D’après certaines informations, il semble bien que les Alliés veuillent former un corridor de Francfort à Prague pour séparer l’Allemagne du Nord de l’Allemagne du Sud. Le blocus sera aggravé, les frontières hermétiquement closes. Les neutres ont déjà été avertis par les Alliés de s’opposer à toute importation et exportation en Allemagne. La population en âge de porter les armes peut être emmenée en captivité, puisqu’il s’agit d’un rétablissement de l’état de guerre. Le reste de la population des vastes territoires occupés sera peut-être traité d’après les lois de la guerre. Il faut s’attendre à ce que les Alliés procèdent aux plus rigoureuses représailles. Les réquisitions seront appliquées avec la plus grande rigueur. Par l’Est, les Polonais envahiront le pays.

II. Conséquences en politique intérieure : Disette générale de vivres, de marchandises et de matières premières en Allemagne. La population allemande des régions frontières de l’Est et de l’Ouest affluera vers l’intérieur de l’Allemagne et augmentera la disette en des proportions incroyables. L’occupation du Bassin de la Ruhr coupera notre ravitaillement en charbon, entraînant peut-être la débâcle générale du trafic et la famine dans les grandes villes en quelques semaines. Extension du bolchévisme, qui verrait son heure arrivée. Le pillage et le meurtre seront à l’ordre du jour. Dans le chaos général il n’y aura plus de services d’information. L’Allelemagne se trouvera donc atomisée. Les bureaux ne pourront plus travailler, étant privés d’autorité, et ne recevant plus d’instructions d’en haut. La machine de l’Etat s’arrêtera. La disette de vivres et des articles de première nécessité feront

bondir follement les prix, d’où dépréciation totale de l’argent. La situation en Allemagne deviendra absolument analogue à celle de la Russie. Par peur de cette terreur, de nombreux éléments bourgeois passeront, comme en Russie, à l’extrèmegauche. L’autre partie passera à droite. Guerre civile sanglante, surtout à Berlin et dans les grandes villes.

Le Reich se démembrera . Les différents Etats libres ne pourrontrésister aux propositions etaux pressions des Alliés. Ils concluront la paix. Des tendances de ce genre se sont déjà manifestées en Bavière, dans les pays rhénans et à l’Est. Elles triompheront si la débâcle complète de l’Allemagne devient un fait accompli. En quelques jours, la république rhénane sera devenue une réalité. Après le triomphe de ces tendances, les Alliés s’attacheront les Etats allemands avec tant d’énergie que le Reich cessera d’exister. Même des régions moins importantes de l’Allemagne proclameront leur autonomie et leur rattachement à nos adversaires. La carte de l’Allemagne disparaîtra, cédant la place à un panachage de petits Etats : le grand rêve de la France sera réalisé. A peu près tout l’Empire allemand tombera sous la dépendance territoriale des Alliés. Ce qui restera de l’Allemagne sera obligé, pour avoir la paix, de se courber sous de nouvelle charges, et ne sera plus qu’un pays entièrement ruiné et épuisé. Même si l’on suppose que la progression des armées alliées aura des conséquences moins formidables, en tout cas le pays rhénan sera perdu pour l’Allemagne, et l’unité du Reich sera par conséquent détruite. Après une courte invasion des armées alliées, la paix qui nous sera imposée sera encore plus pernicieuse. Il ne faut pas s’imaginer que les Alliés assumeront l’administration d’une Allemagne abattue. L’état d’impuissance complète où serait plongée l’Allemagne répondrait au vœu d’une importante fraction de l’opinion française et anglaise. Les Alliés démembreraient donc l’Allemagne et en abandonneraient les parties à leur propre sort.

En résumé, les conséquences d’une entrée des Alliés en territoire allemand, si le traité n’est pas signé, sont les suivantes :

1. Destruction du Reich, démembré en une poussière d’Etats. La haine des différents Etats contre la Prusse, à laquelle on attribue les responsabilités de la catastrophe, ferait du démembrement un fait permanent et durable.

2. Peu de temps après, il faudrait, malgré tout, conclure la paix. Elle ne serait pas conclue par le Reich, mais par les

POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX

différents Etats auxquels on imposerait de ne jamais plus se réunir. Une pareille paix serait encore plus funeste que celle qu’on nous offre.

3. Chute du gouvernement, dont s’empareraient les indépendants et les communistes. Dissolution de la Reichswehr. Désordres sur tout le territoire.

Conformément à mon vœu, des réunions secrètes eurent lieu entre les membres du Cabinet les 3 et 4 juin 1919. J'étais à peu près le seul à préconiser la signature de la paix. Je fus bientôt appuyé par deux collègues socialdémocrates. Les démocrates du cabinet déclarèrent que la signature de la paix provoquerait la guerre civile à i’Ëst, et les forcerait à sortir du Cabinet. Si l'Allemagne ne signait pas la paix, elle pourrait faire appel au pacifisme des autres nations; l'inacceptable du 12 mai avait déjà tracé le chemin qu'on allait suivre. D'ailleurs — disaient-ils — la catastrophe se produira, même si nous signons. En tout cas, le gouvernement ne peut se faire le bourreau de son propre peuple. Un ministre socialdémocrate fit remarquer au contraire quel' ((inacceptable » du 12 mai avait été prononcé, comme il avait été convenu, surtout pour des raisons de tactique. Ne pas signer la paix ne détournerait pas le mal, mais déchaînerait le chaos. Je déclarai pour ma part que je ne songerais pas, si j'étais libre, à signer le traité de paix, même s'il contenait encore une série de modifications d'importance secondaire. Il ne s'agissait de signer le traité qu'en se plaçant au point de vue de quelqu'un qui cède à la violence. A la base de toute nos considérations — disais-je — plaçons ce principe que le maintien de l'unité de l'Empire doit dominer tout le reste. Si le gouvernement actuel ne signe pas, il faut s'attendre à ce qu'il cède à bref délai la place à un gouvernement qui signera et devra signer. L'idée d'offrir à l'Entente d'assumer elle-même l'administration de l'Allemagne n'est pas une solution, car l'Entente n'entendra point de cette oreille. Elle se contentera, comme il arrive dans les faillites, de mettre la main sur les parties saines de la masse, en laissant le reste de côté. L'Entente essaiera de s'entendre, non pas avec l’Allemagne, mais

avec les différents Etats. Quant au pacifisme des pays ennemis, j’affirmais qu’il était prématuré d’y compter : la non-signature équivaudrait à une continuation de la guerre, à un renforcement de la censure qui empêcherait les tendances pacifistes de progresser. Ce n’est qu’après la signature de la paix que ces tendances pourraient prendre des forces. Je disais encore : Quand on est forcé de signer, on n’est pas coupable d’insincérité. On n’a qu’à dire que l’on cède à la force. Si quelqu’un, m’ayant lié les bras et m’ayant présenté un revolver, exige de moi la signature d’un papier par lequel je m’engage à atteindre la lune en 48 heures, tout homme raisonnable, pour sauver sa vie, signera ce qu’on voudra. Il déclarera seulement qu’il ne peut pas remplir la condition qu’on lui impose. Il en est de même du traité de paix. Le terme d’ (( inacceptable » n’est pas un obstacle. Nous avons obtenu quelques modifications. Cet « inacceptable» est dû à des considérations de tactique. Il n’a été prononcé que sous la réserve que rien n’était encore définitif. Un de mes collègues social démocrates m’approuva en disant : « Qui dit aujourd’hui « non » exécute un geste héroïque. Qui dit « oui » sera abreuvé d’outrages et considéré comme un lâche. Et pourtant je dis « oui ». Si le traité n’est pas signé, l’ouest du Reich sera perdu, tandis que l’est, même s’il se sépare de nous, pourra nous être restitué dans la suite ».

Le résultat de ces discussions fut que la décision serait laissée aux différentes fractions des partis de la majorité. Auparavant des débats passionnés avaient déjà eu lieu. Elles continuèrent de plus belle. A partir du 13 juillet, la fraction du Centre commença des discussions qui durèrent des journées entières. Presque tous les membres de la fraction prirent la parole. Ils affirmèrent tous qu’il ne pouvait être question de majoriser personne, et que chaque député était responsable deson vote devant Dieu, sa conscience et le peuple allemand. Quand un membre de la fraction voulait, dans la conversation, faire intervenir des considérations de parti et de tactique, on lui déclarait d’un commun accord qu’il ne s’agissait pas de savoir si le Centre

POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX

allait être ou non anéanti, mais de savoir comment on pouvait sauver le peuple allemand et l'existence même du Reich. La fraction était unanime sur ce point qu'une résistance militaire était impossible. Déjà la grande majorité de la fraction était d'avis que, sous certaines conditions, en particulier moyennant une protestation, la signature de la paix pouvait être envisagée. Au sein du Comité directeur du parti, je fis triompher cette conception qu'il était possible de signer, mais qu'il faudrait que les questions intéressant l'honneur de l'Allemagne (jugement d'Allemands par une Haute-Cour de l’Entente, acceptation solennelle de l'unique responsabilité de la guerre) devaient être éliminées du traité. Un accord fut bientôt conclu sur cette base avec les social-démocrates. Quant aux démocrates, ils persévéraient dans leur attitude.

Au milieu de ces discussions, on annonça l’arrivée de la délégation allemande, qui apportait de Paris l'ultimatum à court terme de l’Entente. Son arrivée, qui eut lieu dans la nuit, fut précédée d’un curieux incident. Des prisonniers militaires s'évadèrent de la prison de Weimar et essayèrent, après minuit, d'entrer dans le château mal gardé où habitaient les ministres, en proférant des menaces à l'adresse du ministre de la Reichswehretdu président du Reich, Ebert. Heureusement, quelques chauffeurs d'automobiles ne dormaient pas, car ils avaient été chargés d’aller chercher à la gare les délégués.. Au dernier moment on put donc fermer la porte du château. Les mutins tirèrent alors des coups de feu dans les chambres des ministres Noske et Bauer, situées sous mon appartement. Ils crièrent qu’il fallait pendre Noske et les autres ministres. Après une courte lutte, les fugitifs furent faits prisonniers par des troupes du gouvernement, et la délégation de la paix put entrer dans le château. Malgré le conseil que j'avais donné à quelques-uns de ses membres, la délégation avait déjà, durant le voyage de Versailles à Weimar, rédigé un mémoire concluant à la non-signature du traité de paix. Les démocrales s'en trouvèrent confirmés dans leur attitude et exigèrent que le gouvernement allemand opposât à l'ultimatum de l'Entente les

revendications en quatre points que voici : 1. Danzig, la Prusse Occidentale et le district de la Netze seraient soumis à l'autorité de la Ligue des Nations ; 2. la révision du traité de paix aurait lieu dans deux ans ; 3. si l'accord n'avait pas lieu d'ici quatre mois au sujet de la somme maximum de l'indemnité, cette somme serait fixée par une instance impartiale; 4. l'Allemagne devrait être admise dans la Société des Nations à partir du 1 er janvier 1920. Je déclarai qu'une nouvelle démarche de ce genre près de l'Entente n'avait absolument aucune chance d'aboutir. Au sein de la fraction social-démocratique, ies avis étaient encore partagés. Scheidemann espéra d'abord qu'il aurait une majorité pour la non-signature, mais on constata bientôt qu'il n'y avait qu'une minorité d'environ 20 membres qui se rangeait à son avis. Par suite de la désunion qui régnait dans le Cabinet et parmi les partis de la majorité, les discussions se multiplièrent. Elles se prolongeaient toute la nuit, quelquefois jusqu'à cinq heures du matin. Dans la nuit du 18 au 19 juin, le Cabinet tint la séance décisive sous la présidence du président du Reich. Encore une fois on énuméra les raisons pour et contre la signature. Le vote permit de constater que le gouvernement était séparé en deux parties égales (7 voix contre 7). Pour la signature votèrent, outre moi, les deux ministres du centre Giesberts et Bell ainsi que quatre socialdémocrates. Contre la signature votèrent trois démocrates, le ministre des Affaires Etrangères comte Brockdorff- Rantzau et trois social-démocrates. On décida cependant de faire un nouvel effort pour réaliser l'accord entre les partis de la majorité. C'est ce qui eut lieu le jeudi. L'aprèsmidi de ce jour, les ministres des différents Etats se réunirent en conférence. C’est au cours de cette conférence que la vraie décision fut prise. Deux ministres du Reich (Dernburg et le comte Brockdorff-Rantzau) exposèrent le point de vue de la non-signature. Puis le Ministre-Président bavarois fit remarquer que d'autres points de vue étaient représentés dans le gouvernement du Reich, et qu'il fallait également les envisager. J'exposai mon opinion. Au cours du débat, on constata bientôt que c'étaient

POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX

les gouvernements du Sud de l'Allemagne et de l'Allemagne moyenne qui, tout en affirmant qu'ils cédaient à la force, exigeaient cependant avec énergie que la paix fût signée. Les gouvernements actuels, disaient leurs représentants, ne signeraient pas de paix séparée avec l'Entente après l'invasion qui allait sûrement se produire ; mais il était certain, quand on connaissait l'ardente volonté de paix qui animait les populations, quand on songeait à l'impossibilité où l'on était de s'opposer à l'invasion, et aux conséquences imprévisibles de cette invasion, qu'en peu de jours de nouveaux gouvernements se formeraient, qui seraient tout simplement forcés de signer la paix. Ce serait la fin de l'unité du Reich. C'étaient là des idées qu'appuyaient des milieux comptant parmi les plus influents du Reich tout entier. Un membre de l'opposition me dit ces jours-là que, par exemple, à Hambourg, de nombreux négociants avaient déclaré que, si la guerre recommençait, afin de se protéger d'une part contre le bolchévisme imminent et pour préserver d’autre part leur ville natale de l'anéantissement, ils étaient décidés à placer Hambourg sous le protectorat anglais. Seuls quelques membres du gouvernement prussien se prononcèrent, et encore avec une certaine réserve, pour la non-signature.

Le jeudi soir, au cours d'une nouvelle explication avec les partis de la majorité, on essaya de réaliser un accord. Les démocrates restèrent inébranlables. On put bientôt observer que les partis, loin de se rapprocher, s'écartaient toujours davantage les uns des autres. Le ministre-président Scheidemann, après s'ètre mis rapidement en relation avec moi et quelques ministres, mit un terme à ces fâcheuses discussions en déclarant qu’il allait transmettre au président du Reich la démission du Cabinet. Dans la nuit du jeudi au vendredi, on envisagea à nouveau la situation générale avec les ministres démocrates, principalement avec celui des Finances, Dernburg. On essaya de jeter les bases d'un nouveau Cabinet, qui serait formé de membres du Centre et de social-démocrates, auxquels, se joindraient deux ou trois démocrates, dont l'entrée au Cabinet serait en quelque sorte personnelle et tolérée par

la neutralité bienveillante de leur fraction. On songea à Dernburg, au comte Bernstorff, à d’autres membres notoires du parti démocrate. On espérait d’autant plus s’arranger sur cette base que l’on avait appris que plusieurs députés de la fraction démocrate s’étaient déclarés en faveur de la signature. A l’aube du vendredi, on se sépara en exprimant l’espoir qu’un nouveau gouvernement allait être constitué dans ces conditions. La fraction démocratique décida cependant qu’aucun de ses membres n’entrerait dans le nouveau gouvernement. Il était inutile de vouloir, par de nouveaux pourparlers, fléchir la volonté de la fraction. Le Centre et les social-démocrates se trouvaient donc obligés de former à eux seuls un Cabinet et même de se hâter, car les délais fixés par l’Entente étaient près d’expirer. Le président de la fraction du Centre répondit en ces termes à certaines objections qui avaient été élevées contre une collaboration exclusive du Centre avec la social-démocratie :

« Que deviendra le peuple allemand si notre impuissance éclate, et si l’Assemblée nationale n’arrive pas à mettre sur pied un gouvernement ? Nous avons devant Dieu et devant le peuple allemand, dont les destinées nous ont été confiées, le devoir d’assister ce peuple dans les jours de sa plus grande épreuve et de sauver ce qui peut encore être sauvé. Si les autres se dérobent, nous sommes contraints d’essayer avec les seuls social-démocrates de former un gouvernement. »

La fraction en décida de même de son côté. Au point de vue parlementaire, on aurait dû nommer soit David, soit Noske ministre-président. Ce fut le ministre du Travail Bauer que le président du Reich chargea de former le Cabinet. Au cours de séances précédentes, on m’avait parlé de prendre le ministère des Transports en vue de l’unification des chemins de fer. J’avais approuvé ce plan. Mais ma nomination prit soudain une tournure qui me fut personnellement très désagréable. Le nouveau Ministre- Président et le Président du Reich m’adressèrent la prière instante d’accepter le portefeuille des Finances, en me disant que mon énergie trouverait dans ces fonctions

POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX 433

son meilleur emploi, car la tâche la plus pressante devait consister à rétablir les finances du Reich, à achever l'organisation fiscale et à faire aboutir surtout l'impôt dit Offrande nationale. Je résistai d'abord, et j'allai consulter mes amis politiques. Ils me prédirent quelle effroyable campagne les milieux capitalistes allaient déchaîner contre le nouveau Ministre des Finances, surtout si j'entreprenais de faire passer dans les caisses de l'Empire les profits de la guerre et de la révolution, et si je prétendais faire aboutir l'impôt sur la fortune. Toutes mes répugnances personnelles cédèrent devant le souci des nécessités nationales. J'acceptai les fonctions de Ministre des Finances, sachant quelle tâche ingrate j'abordais. Avec moi, trois autres députés du Centre entrèrent dans le gouvernement, qui fut composé dès lors de 7 social-démocrates et de 4 ministres appartenant au Centre.

Durant la crise ministérielle, et après la retraite des anciens ministres, j’eus plusieurs entretiens avec des diplomates français et italiens. Je leur exposai en détail pourquoi l'Entente devait renoncer aux clauses qui touchaient à l’honneur national de l'Allemagne. Dès ce moment, je leur fis remarquer que le jugement des coupables de la guerre pouvait être confié à la plus haute cour allemande, et qu'il était impossible de livrer des Allemands à la juridiction de l'ennemi. Ces entretiens me firent concevoir l'espérance que, sur ce point, on se montrerait accommodant. Le nouveau gouvernement se déclara prêt, le dimanche après-midi, 22 juillet, devant l’Assemblée nationale, à signer le traité de paix « sans cependant reconnaître par là que le peuple allemand est l'auteur de la guerre, et sans prendre d'engagement au sujet des articles 227 à 230 (extradition) ». Les deux partis de la majorité proposèrent la motion suivante : « l'Assemblée nationale approuve l'attitude du gouvernement dans la question de la signature du traité de paix ». Un des secrétaires de l'Assemblée, député du Centre, considérant l'attitude des Indépendants qui exigeaient une signature inconditionnelle du traité de paix, établit que la motion des partis de gouvernement n'était pas absolument sûre

d'obtenir la majorité. Des pourparlers eurent alors lieu entre les Indépendants et les deux autres partis. Je n'y pris point part. Ils eurent pour résultat cette nouvelle motion : « L'Assemblée nationale est d'accord avec la signature de la proposition de paix ». Le président de la fraction du Centre me demanda si cette motion était acceptable pour le gouvernement. Je répondis affirmativement : le gouvernement avait déjà fait savoir quel était son point de vue. Cette motion fut acceptée par 237 voix contre 138 et 5 abstentions. Par 236 voix contre 89 et 68 abstentions, la confiance était votée au nouveau gouvernement.

On espérait que l'Entente ferait une concession. Ce fut alors qu'on apprit que la flotte de guerre allemande avait été coulée à Scapa FIow et que les drapeaux français de 1870-71 avaient été brûlés à Berlin. Des diplomates français, anglais et italiens me dirent quelques jours plus tard que ces deux événements avaient rendu impossible toute concession. Durant la nuit, nous reçûmes la réponse : le temps des négociations était passé, il fallait faire savoir avant lundi soir à sept heures par une déclaration nette si le traité était oui ou non signé.

Une situation nouvelle était donc créée, car il s'agissait maintenant de savoir s'il fallait accepter ou refuser sans conditions . Les socialistes majoritaires se prononcèrent pour l'acceptation sans conditions. La fraction du Centre en était encore à se consulter lorsque se produisit la première révolte militaire des officiers dans la nouvelle République allemande — car on ne peut guère qualifier autrement l'attitude qu'eurent les officiers ce jour-là. Pendant que la fraction du Centre était en séance, le général von Maerker, qui était chargé de la protection de l'Assemblée nationale, se présenta au président de la fraction. Il était chargé par le corps des officiers de la Reichswehr de déclarer au Président que, si la paix était acceptée, le corps des officiers de la Reichswehr ne se rangerait plus derrière le gouvernement et ne pourrait plus répondre du maintien de l’ordre à l'intérieur du pays. Le ministre de la Reichswehr, Noske, qui jusque là était partisan delà

POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX

signature de la paix, en proie à une profonde émotion, exposa à la fraction du Centre qu’au cas où la paix serait acceptée, les ofiiciers de ta Reichswehr abandonneraient leur poste, et qu’il deviendrait impossible de maintenir l’ordre en Allemagne. L’heure fatale paraissait donc être venue pour le pays : c’était l’anarchie en cas de signature, l’anarchie en cas de non-signature. Il était impossible de discuter longuement de la situation puisque le Président du Reich avait convoqué les chefs de partis pour midi. On vota donc. Le Centre refusa à T unanimité contre 14* voix de se prononcer désormais pour la signature du traité de paix. Cette résolution provoqua dans tous les camps, non seulement de la surprise, mais encore un immense effarement. Maintenant, il s’agissait de parler clair. Au cours des pourparlers chez le président du Reich, on me remit une dépêche que venait d’envoyer le Quartier Maître général Groener, avec qui je n’avais aucune relation. Le général Groener y déclarait que, parlant non pas en officier mais en Allemand, il considérait comme absolument nécessaire la signature du traité de paix. Je compris que l’opinion du corps des ofiiciers n’était pas, ou du moins n’était pas unanimement, celle qu’avait exprimée le général von Maerker. On pouvait désormais espérer que, si le gouvernement se montrait ferme, l’anarchie pourrait être évitée. Le proportion des voix pour et contre la signature au sein de l’Assemblée nationale était si incertaine qu’on pouvait craindre que l’acceptation ou le refus du traité eût lieu à une majorité de 1 à 5 voix. Tout dépendrait du hasard, de l’état momentané de l’Assemblée— et cela dans une question vitale pour la nation! Je Fis demander par le président du Reich aux leaders de l’opposition s’ils seraient prêts à se charger du gouvernement, à refuser de signer la paix et à continuer la guerre. Les leaders de l’opposition essayèrent d’abord de nous demander à nous, membres du Centre, si nous n’avions pas un assez grand nombre de voix en faveur de la signature pour lui assurer à l’Assemblée nationale une majorité certaine. Ils ne songeaient pas que dans ce cas il n’y aurait plus du tout de gouvernement. Sur une question que je leur posai.

les démocrates déclarèrent qu'ils n'entreraientpas dans un gouvernement dont les socialistes majoritaires ne feraient point partie. De même l'orateur du parti populaire allemand déclina la participation à un nouveau gouvernement. L'orateur du parti national allemand déclara que sa fraction était prête à envisager la question d'une pareille collaboration, mais seulement à la condition que son parti eût les appuis parlementaires suffisants.

Ces paroles étaient prononcées l'après-midi du 22 juin vers une heure, et à sept heures du soir la réponse décisive devait être arrivée à Paris ! Il était désormais prouvé qu'il était impossible de former'avec l'opposition un gouvernement de signature. Je proposai donc au président du Reich de permettre au gouvernement et aux représentants des partis de la majorité de se retirer pour examiner la situation. L'opposition resterait dans la salle pour se consulter de son côté et pour recevoir la décision du gouvernement. Pendant que les membres du Centre discutaient entre eux, l'ancien ministre Dr. Naumann, du ministère des Affaires Etrangères, vint nous dire que l'opposition était prête à faire, à la séance de l'après-midi de l'Assemblée nationale, des déclarations dont le sens serait celuici : elle reconnaîtrait les motifs patriotiques qui déterminent l'attitude des partisans de la signature; on éviterait un nouveau vote touchant l'acceptation ou le refus de la paix. La dépêche du général Groener, cette déclaration de l'opposition furent complétées par l'accord suivant : Le président de l'Assemblée nationale demanderait seulement à l'Assemblée de décider par un vote si elle était d'avis que le gouvernement restât autorisé à signer le traité de paix. Grâce à ces trois faits, le Centre put rester au gouvernement, une nouvelle crise fut évitée. A une heure et demie, le Cabinet formé le samedi était de nouveau en selle. Le résultat des discussions était que le Ministère était chargé par l'Assemblée nationale de signer sans conditions. C'est un résultat auquel l'opposition a collaboré autant que les partis de la majorité. Durant les heures d'angoisse du lundi matin et après-midi, j'ai vu trembler sur ses jambes plus d'un héros qui se montra

POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX

dans la suite intrépide dans ses attaques contre moi-même et contre le Cabinet. Un député haut comme un arbre criait d’une voix qui remplissait le hall de l’Assemblée nationale : « Où est mon auto? Où estmon auto? Je veux partir tout de suite : les aviateurs français seront ici cette nuit! » Il y eut bien d’autres scènes encore. L'attitude du parti national allemand s’inspirait de raisonnements analogues. D’abord, le lundi après-midi, les membres de ce parti demandèrent le vote nominal. Le Président leur dit : « Le parti national allemand prend-il la responsabilité de retarder encore l’affaire et d’exiger le vote nominal? » Ce ne fut qu’un cri dans toute la Chambre : « Il est maintenant trois heures. A sept heures, les ennemis seront en marche». Dans le vacarme, je crois avoir entendu dire que la motion relative à un vote nominal était écartée. En tout cas, les nationaux allemands n’insistèrent plus pour la mettre en discussion. On ne vota point là-dessus. Immédiatement avant le vote, le leader démocrate Friedrich Naumann me dit : « Aujourd’hui nous avons besoin de vous. Mais, dans quelques mois, quand la situation sera différente, nous vous laisserons de côté ». Je répondis : « C’est assez qu’aujourcl’hui, à l’heure la plus grave qui ait jamais sonné pour ma patrie, je puisse lui sacrifier ma personne ». Des membres de la Reichswehr exercèrent le soir sur moi un attentat qui échoua. Peu de jours après, on bombarda mon cabinet de travail au ministère des Finances. Une grenade à main dévasta une chambre qu’on croyait être ma chambre à coucher. Lors du troisième attentat qui eut lieu contre moi, à Moabit, j’ai été visiblement protégé par la main de Dieu. Je n’ai été que légèrement blessé. Ce signe de « gratitude », toute la haine de mes adversaires n’ont point affaibli en moi la conviction que la signature de la paix fut, aux jours dont je viens de parler, le seul moyen de sauver le peuple allemand.

Page 1