CHAPITRE VII
le rôle de déserteur ou autres rôles ; alors le public sifflait : « Je m'y attendais, repartait Carlin ; mais si vous vouliez avoir la bonté d'encourager notre camarade un tel, je vous réponds de lui, c'est un garçon studieux et laborieux; vous encouragerez son talent naissant et vous verrez qu'un jour il suppléera peut-être son chef d'emploi; vous direz : C'est mon ouvrage! » Bravo, Carlin! disait le public. Et si l'acteur n'était pas applaudi, du moins il n'était pas sifflé.
Camerani, secrétaire perpétuel de la Comédie-Italienne, était aussi chargé de mauvaises commissions. Quand un manuscrit n'était pas accepté, il le rendait à l'auteur en lui disant : « Votre pièce est charmante, mais elle a été refusée à l'unanimité ; » tout cela dans un jargon moitié italien et moitié français. Il jouait aussi des arlequins et des gilles.
Tout le monde sait que Liège , avant la prise de la Bastille , avait pour souverain un évêque. C'est là que mon ami Pigault se sauva pour éviter les persécutions de son père qui voulait rompre son mariage. Il avait deux enfants, Victoire et Pigault, excellent officier de cavalerie
dans les chasseurs de la garde impériale, et qui fut tué en duel au camp de Lunéville. Il était gai, spirituel, aimable; je ne sais lequel des deux j'aimais le plus. Si le père m'entendait parler ainsi de son fils, il m'embrasserait. Je perdis un fils qu'on nommait Alphonse et qui n'avait que dix-neuf ans. Pigault me dit qu'il partageait mon chagrin. «Non, luirépondis-je, tu ne peux me comprendre, » et je lui tournai le dos. A la perte du sien, il vint me voir et me dit : 0 Tu avais raison, je te comprends à présent. » M. Valentin de la Pelouze , propriétaire du Courrier français, à qui je parlai de la perte douloureuse que j'avais faite dans mon fils, me dit : « Si je n'avais pas causé une heure avec Alphonse avant d'aller à mon bureau, je regardais ma journée comme perdue ; vous voyez, monsieur, que je comprends bien vos chagrins. » A l'enterrement de Bouilly, je vis un ami de longtemps que je croyais mort depuis vingt ans : eh bien ! je défie qui que ce soit de me comprendre. Il faut éprouver les mêmes événements pour sentir comme celui qui les a éprouvés.
Avant l'arrivée de Pigault à Liège pour y jouer la comédie , Boursault , qu'il ne faut