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SAINTE-BEUVE ET LE « LIVRE d'aMOUR »
Au temps où Sainte-Beuve voulut prendre, sans y réussir, non pas la renommée mais la femme de Victor Hugo, il était tout à la poésie. Il n'avait plus le courage de secouer la poussière de sa bibliolhèque ; il écrivit son unique roman : Volupté. Oui, il aspirait à la volupté, à toutes les voluptés pour arracher de son cœur la figure de cette brave créa- 1. 1
2 SOUA'ENIRS DE JEUNESSE
ture, Adèle Fouché, devenue madame Victor Hugo. Pourquoi la jeune femme ne le jetat-elle pas tout de suite à la porte quand il osa tenter le crime de lèse-amitié, car il jouait encore le rôle de l'ami quand il voulait être l'amant de la femme. C'était au temps où Victor Hugo était dominé, lui le dominateur de l'Olympe romantique, par les beaux yeux de Juliette, cette mauvaise comédienne qui se consola dans la politique de son échec sur les planches.
Dans le monde du théâtre, il faut toujours qu'une femme s'impose, soit par le talent, soit par la beauté. Juliette aurait bien pu se contenter d'être belle, mais elle voulait régner pour avoir une cour de flatteurs. Le premier flatteur, ce fut Victor Hugo. Quand madame Victor Hugo vit les ravages de l'acfrice dans le cœur, sinon dans l'esprit de son cher Victor, elle perdit quelque peu la tête.
Sainte-Beuve jugea que c'était Theure de la crise et de la prise. Il ressentit et joua tous
les embrasements de la passion. Il tomba à genoux et rima des stances bien allumées, car, en ce critique, il y avait aussi un poète. Il rima tout un volume.
Profondément jalouse de. la maîtresse, la femme, presque abandonnée, ne dédaigna pas de lire les vers de Sainte-Beuve, et Sainte-Beuve s'imagina qu'un jour ou l'autre il prendrait la femme d'assaut. Sainte- Beuve comptait sur l'esprit de vengeance mais, outre qu'il était fort laid, elle était fort vertueuse. Ce fut alors que, perdant la tête, Sainte-Beuve publia ce fameux Livre d'amour dont on a tant parlé, livre de l'eu et de flammes. Ce petit monument élevé à la beauté de madame Victor Hugo c'était une mauvaise action pire que tous les crimes de Don Juan, puisqu'on ne doutait pas, en lisant les vers, que le poète n'eût pas triomphé.
A ce propos, je vais donner une lettre que m'écrivit Sainte-Beuve après avoir repris partout où il pouvait le Livre d'ar}iour. Il
pleura de vraies larmes sur son forfait, mais nul ne lui pardonna, même parmi ses meilleurs amis qui l'avaient vu faire son meâculpâ.
« A Arsène Houssaye.
» Ce 14 juillet.
)) Mon cher poète,
» Voilà une nouvelle édition de poésies ; c'est bien assez de vers comme cela. Je vous rappelle instamment ce que vous m'avez promis de faire pour les autres ; tâchez à tout prix et aussi promptement que vous le pourrez de les avoir entre vos mains ; tout ce que vous croirez devoir faire, à cet effet, sera bien fait et un vrai service dont je vous resterai profondément reconnaissant.
» Si ridée que vous ne les demandez que pour eu publier donnait du scrupule à ceux qui pourraient avoir ces vers entre les mains, vous pourriez les rassurer et dire que vous
VOUS réservez de publier ou de ne pas publier ; que vous voulez choisir et que vous ne désirez pas moins acquérir le tout.
» Veuillez donner ce qu'on en demanderait.
» Et encore garantissez-leur le secret.
» Mais je me confie en cette négociation à votre esprit et à votre amitié.
» Sainte-Beuve.
» Une prière encore :
» Au cas où ces personnes diraient qu'elles n'ont plus ces vers entre leurs mains, ne pourriez-vous savoir d'elles :
» 1° Si ce qu'elles avaient était plus que de simples épreuves ;
» 2° Si c'était une portion ou la totalité ;
» 3" Si ce qu'elles avaient entre les mains n'en est point sorti pour passer entre celles de la personne qui en a fait, il y a une couple de mois, un si mauvais usage. »
{Sic.)
J'eus beau faire, je ne pus arracher l'exemplaire que j'avais eu dans les mains et qui appartenait à un autre ami de Sainte-Beuve qui s'était brouillé avec lui. On jasa beaucoup sur le Livre d'atiaouT. Tout le monde condamna Sainte-Beuve. La lettre quMl m'écrivit prouve bien son repentir.
Nul ne lui pardonna, hormis Victor Hugo, qui n'avait pas douté un seul instant de la vertu de sa femme. Charles Hugo médita ur.e vengeance terrible, mais ses amis le calmèrent en lui disant que le silence était d'or pour toutes les affaires de cœur.
— Vous avez raison, mes amis, dit Charles Hugo, les odieuses calomnies de Sainte- Beuve s'effacent devant sa laideur ; mais ces calomnies ne pouvaient atteindre la femme de Victor Hugo.
Prenons pourtant pitié de Saiiite-Beuve, qui a toujours poursuivi Tamour qui le fuyait toujours.
Etre aimé ! c'est à la portée de tout le
KTRE AIMÉ ! 7
monde. On voit des couturières qui s'empoisonnent pour des perruquiers. On voit des filles de chambre françaises qui se jettent à l'eau pour des cochers anglais. On voit même des femmes .du monde qui se font enlever par des gens de maison. On parle des femmes entretenues : je crois que le nombre des hommes entretenus inquiéterait l'arithmétique de Léon Say. Eh bien ! il y a pourtant des hommes qui ne sont pas aimés et, parmi ces hommes, des poètes, parce que la nature railleuse s'est amusée à les faire laids, témoin Alain Chartier, témoin Sainte-Beuve. Alain Chartier a été embelli pour l'histoire par le baiser d'une reine de France; mais Sainte- Beuve est mort sans le sacrement de l'amour. Et pourtant, Sainte-Beuve était charmant dans la causerie ; il avait des amis de toutes sortes pour sa bonté, pour son esprit, pour ses mots de sentiment, pour ses mots cruels, pour ses amitiés, pour ses trahisons ; mais il eut beau dire et beau faire, il eut beau recher-
cher le coin des femmes, il eut beau leur prouver qu'il était familier à toutes les fémineries, à tous les serpentements, à toutes les ondulations ; il eut beau être, tour à tour, attendri et moqueur, il eut beau prendre des mines de Werther et des airs de Lovelace, rien n'y fît.
Il avait cru naïvement que ses vers lui seraient lettres de recommandation. Il s'était mis en quatre, mais on ne le prit jamais pour un diable-à-quatre. Il décrocha des étoiles au ciel pour celles qu'il aimait comme d'autres offrent des diamants, mais jamais une femme ne fut prise à ses séductions ; on l'aimait comme un ami, mais point comme un amant.
N'être pas aimé ! Ne pas avoir place au banquet de la vie quand on est aussi vivant que le premier coquin qui s'enivre les coudes sur la table ; être un homme de marque et ne pas marquer sa griffe triomphante sur le sein d'une créature adorée ; être bien accueilli dans tous les mondes, y coudoyer des du-
chesses railleuses et des bourgeoises épanouies, sans qu'une main vous fasse signe, et sans qu'un regard vous brûle ; se réveiller le malin sans jamais recevoir, par la petite poste ou par un groom distrait, quatre lignes qui font battre le creur ; comprendre les splendeurs du ciel, mais être seul pour les comprendre, ou, pour parler en prose, rentrer chez soi sans être poursuivi par une jalouse ou une affolée qui force la porte pour avoir sa part de ciel de lit, n'est-ce pas la désolation des désolations?
Sainte-Beuve fut l'éternel inconsolé I 11 redisait, pour se consoler un instant, le beau vers de Voltaire, le plus beau vers de sentiment et de vérité qui soit tombé du cœur d'un poète :
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime 1
En effet, être aimé n'est presque rien, mais aimer c'est tout !
Sainte-Beuve mourut avec la conscience légère. Il avait fait de belles choses, il avait ouvert ses mains pleines de vérités, quelquefois pleines d'argent : il pouvait s'en aller. Victor Hugo n'a pas dit, en mourant, s'il croyait à Dieu ; ce qui est certain, c'est qu'il croyait en l'immortalité de son âme, sinon dans l'immortalité de toutes les âmes. Sainte- Beuve, qui avait été un chrétien fervent, avait mis de côté Dieu le père comme Dieu le fils. On en a la preuve, non parce qu'il se fit enterrer civilement, mais parce qu'un de ses derniers mots fut celui : « Rien dessus, rien dessous. » Ceux qui ont vu Sainte-Beuve jeune ne l'ont pas trouvé plus beau que Sainte-Beuve vieux. O cruelle nature, qui donne à un poète le sentiment du beau et la soif d'être aimé, quand elle n'a revêtu leur âme que d'un masque comique I Rien n'était venu à point dans la figure de Sainte-Beuve ; quelques rares cheveux roux, des oreilles en [ilat à barbe, un front sillonné
dès Taurore, des joues luisantes et colorées dans un visage légèrement orangé, un petit nez en éveil, des yeux vifs, mais mal enchâssés, une bouche gourmande mais décolorée, un menton fuyant où la barbe était mal semée ; le tout sur un corps gros et court. Sainte-Beuve avait, pour ainsi dire, vaincu la nature. Une suprême intelligence rayonnait sur son front, l'esprit éclatait dans ses yeux, la bonté animait son sourire. Mais il ne fallait pas le mettre en colère, car tout son travail ^ de retouche s'effaçait dans la laideur primitive.
Le nuage passait vite.
Il avait beau faire, il n'arrivait pas à changer sa figure. Il lui fallait vivre et aimer la sienne. Il ne se fit jamais d'illusions. Pauvre Sainte-Beuve 1 a-t-il dit plus d'une fois en se regardant dans un miroir. C'est que son idéal, son souverain idéal, fut toujours d'être aimé, même jusqu'à la fin. Aimé ! il l'était par ses amis ; il ne l'était pas par les femmes.
Elles lui donnaient la menue monnaie de l'amour, l'amitié.
Eh bien ! cet homme hors ligne, qui avait commencé par aimer Dieu, qui avait dans son expression je ne sais quoi du cénobite, je m'explique pourquoi il est tombé dans l'athéisQie : c'est qu'il en voulait à Dieu de lui avoir donné un pareil corps pour une pareille âme. Je me trompe, il niait Dieu pour ne reconnaître que le hasard. Car si Dieu eût existé, il ne se fût pas joué d'une âme comme la sienne.
Chaque fois qu'on lui parla de publier son portrait, il dit avec un sourire de résignation : « A quoi bon? » Il voulait effacer l'homme dans l'œuvre. Le rêve de Sainte-Beuve fut donc d'être aimé ; ce ne fut qu'un rêve.
Quand je connus Sainte-Beuve, une vague aspiration vers l'Académie le contenait déjà dans ses vagabondages poétiquement amoureux.
Je dis poétiquement, car la première venue
lui inspirait les hémistiches bleus, quoiqu'il aimât le terre-à-terre. 11 était toujours au pourchas de quelque fillette du pays latin, une désœuvrée ou une boutiquière, ce qui ne l'empêchait pas de jeter quelques autres hémistiches plus endiamantés chez les femmes du monde soutachées de littérature ; mais le pur bas-b!eu, il ne l'aimait pas.
Un soir que nous errions sous les galeries de rodeon par une pluie battante, il me dit, en saluant une étalagiste en librairie : « Si nous dînions avec Rcxelane? » La demoiselle répondit à son salut par un sourire de francmaçonnerie galante. C'est qu'ils avaient déjà diné ensemble. En ce temps-là, on dînait à "six heures. La demoiselle ne fit pas de façons. Elle pria sa voisine de veiller sur ses livres, elle mit son chapeau de travers et nous accompagna discrètement comme une femme qui suit le même chemin. En deux minutes, nous voilà chez Pinson, dans un petit cabinet familier à Sainte-Beuve. Pinson lui-même apparaît :
— Je sais, dit-il, d'un air entendu : une soupe à la bisque, une sole à la normande, une fricassée de poulet aux truffes.
— Oui, oui, interrompit Sainte-Beuve, au hasard de la fourchette, avec une bouteille de moulin-à-vent.
— C'est cela, dit la demoiselle, pour me faire tourner la tête.
On se mit à table. Elle était assez jolie, cette petite Roxelane qui ne demandait qu'à jeter son chapeau par-dessus la bouteille de moulin-à-vent, mais avec elle, il ne fallait pas causer littérature. Elle avait horreur des livres depuis qu'elle en vendait, comme les petites bonbonnières ont horreur des bonbons.
Aussi, dès que nous prononcions un nom connu dans les lettres, elle se mettait à chanter les ballades de Victor Hugo et d'Alfred de Musset.
— Voyez, me disait Sainte-Beuve, nous avons bien tort de ne pas faire de chansons î
Il avait peut-être raison; les poètes ne sont
ÊTRE aime! 15
lus que par les poètes, ils montenl dans les sphères radieuses ; tandis qu'ils sont chantés par des lèvres de vingt, ans, quand ils descendent jusqu'aux strophes familières; tout poète renferme un oiseau royal et un oiseau chanteur, un paon et un coq, un aigle et un rossignol.
La petite Roxelane avait à peu près autant d'esprit que de figure, esprit retroussé comme son nez, des hardiesses, des impertinences, des va que je te pousse ! Le dîner était devenu fort gai. Quand Sainte-Beuve s'amusait, il s'amusait bien et moi pareillement, mais je m'amusais ce jour-là surtout du spectacle. Je comparais les trois Sainte-Beuve, la gravité majestueuse du critique, la pénétrante mélancolie du poète consolé par les larmes, la gaillardise de l'homme de trente-cinq ans qui ne donne pas encore sa place au banquet de la jeunesse.
A la troisième bouteille, la petite Roxelane sauta comme une chatte sur les genoux de
Sainte-Beuve et l'embrassa à tour de bras. Il était rayonnant. On ne l'avait peut-être jamais si gentiment embrassé. Il y avait bien un peu de moulin-à-vent dans cette affaire.
On rit beaucoup au dessert. On fit sauter un bouchon de vin de Champagne. La dame nous conta mille et une drôleries : elle nous fit l'histoire galante des galeries de TOdéon, où, selon elle, on voyait venir des femmes du monde pourchassant les étudiants. — Vieux clichés !
Vers minuit, nous descendîmes.
Une surprise à la porte : un monsieur en garde national offre son bras à Roxelane qui, déjà, avait pris le bras de Sainte-Beuve. L'homme de la garde nationale insiste brutalement. Elle l'envoie au diable dans le beau style. Sainte-Beuve contresigne. Il paraît que c'est le mari.
— Comment, petite malheureuse ! lui disje, si jeune et déjà mariée?
Sainte-Beuve, qui, on le sait, un jour d'orage, s'était battu au pistolet, un parapluie à la main, voulant bien être tué mais ne voulant pas être mouillé, portait toujours son parapluie légendaire. Le voilà "qui s'escrime vaillamment contre le garde national, lequel avait aussi le parapluie légendaire de sou roicitoyen. Vrai duel au réverbère. L'homme à la tunique est repoussé avec perte et ramasse son parapluie, que Sainte-Beuve a fait voler à six pas de là. — Le poète repart en avant, reprenant le bras de Roxelane.
— Je suis mariée, murmure-t-elle, mais je suis séparée.
— Je vois bien, lui dis-je en riant.
Et j'accompagne les fugitifs dans le souci d'un autre duel.
Sainte-Beuve n'était pas au bout de ses peines. Dans la peur qu'elle ne rencontrât son mari, il voulut accompagner la dame jusque chez elle, place de la Sorbonne. Quand elle arriva sur la place, elle poussa un cri digne
de traverser les siècles, s'il y a toujours des femmes galantes :
— 0 ma maison, quelle joie de te revoir I II y a quatre jours que nous ne nous sommes vues !
— Comment, dit Sainte-Beuve, quatre jours sans rentrer chez soi ! Vous êtes donc bien pervertie ? Ce n'est pas assez d'avoir un mari, vous avez quatre amants !
La dame s'indigna.
— Oh ! Monsieur, pouvez-vous me calomnier ainsi ! J'en ai à peine deux I
Je revis la petite Roxelane à son étalage; elle était plus pimpante encore. C'était k la brune, ses yeux noirs allumaient les lèvres et les cœurs. Nous causâmes cinq minutes. Elle me raconta que le dernier dimanche elle était allée faire une partie de campagne avec Sainte-Beuve, bien loin, bien loin, du côté d'Issyet de Vaugirard. Elle courait dans les blés pour cueillir des bleuets. Elle effeuillait des marguerites avec lui, pendant qu'il lui
débitait un sonnet sentimeulal. Contre son habitude, elle s'était laissée prendre à la poésie du cœur; un peu plus, elle pleurait avec lui ; mais en le regardant elle avait eu peur de celte tète de moine, quoique cette tête n'exprimât qu'une idée, l'ambition de ' toute sa vie : la douceur d'être aimé !
La petite Roxelane qui se retrouvait ce jour-là jeune comme à quinze ans devant les efflorescences de la nature, ne demandait qu'à partir pour un voyage dans le bleu ; il s'en fallait de bien peu que dans son expansion elle ne donnât sou cœur et ses bras, et ses pâleurs, et ses larmes à Sainte-Beuve. Mais lui seul pleura d'amour.
— Comment ! dis-je à Roxelane, vous ne lui avez pas au moins donné l'illusion.
Mais l'heure de l'expansion était passée. Elle me jeta seulement ces mots cruels :
— Oh ! la ! la 1 Pour quoi faire ? J'avais toujours peur d'embrasser un curé déguisé en homme.
A quelque temps de là, Roxelane fit du tapage avec un étudiant qui l'adorait et qui l'enleva à tous les adorateurs de la galerie.
— Tout s'en va! me dit mélancoliquement Sainte-Beuve; les dieux qu'on n'aime plus et les femmes qu'on aime encore !
Balzac était toujours comique dans ses colères; aussi, pourquoi jouer au Jupiter foudroyant avec sa figure ronde et rouge. Il allumait bien le feu de ses yeux, mais il n'avait pas le geste tragique.
Balzac-Jupiter a foudroyé beaucoup d'imbéciles qui ne s'en portaient guère plus mal. Il s'indignait qu'on niât la lumière sous le soleil. Tout en peignant le monde tel qu'il le voyait, il aurait voulu créer un autre monde. J'ai dit déjà que la vie des autres ne lui coûtait rien. Il se croyait le don de l'extermination. Beaucoup de ses ennemis d'occasion furent par lui condamnés à mort : une mort plus ou moins prochaine. Il ne leur fit jamais grâce. Il n'eut pas de haine contre les
ETRE aime! 21
femmes, mais il en eut beaucoup contre les hommes, surtout contre les faux hommes de lettres qui ne reconnaissaient pas son talent. Une de ses haines les plus plantées fut sa haine contre Sainte-Beuve. Il savait bien que Sainte-Beuve lui reconnaissait le génie, et il lui en voulait d'autant plus qu'il faisait semblant de ne pas le comprendre.
Je ne sais pas s'il le piqua dans le livre noir des sorcelleries, mais l'historien delà Comédie humaine mourut sans avoir enseveli Sainte-Beuve.
Qui ne serait étonné aujourd'hui en voyant ces deux renommées, dont l'une monte encore, quand l'autre descend vers les ténèbres, ou plutôt vers le purgatoire des quasigrands hommes!
Jusqu'au jour où on a vu, dans les journaux du lundi, éclater d'une pure lumière les noms de Jules Janin, de Sainle-Beuve et de Théophile Gautier, on sentait le rayonnement sympathique de 1830. Même à travers les orages politiques, l'arc-en-ciel illumiminait les nuées. Ces trois rares esprits ont disparu presque du même coup. La nuit ne s'est pas faite dans les lettres, mais pourtant tous ceux qui ne se méprennent pas sur l'écri-
vain qui a le don, ont senti je ne sais quoi de nocturne autour d'eux.
Qui donc donnera, désormais, l'idée de cet esprit à Taventure, de celte jeunesse épanouie qui s'appelait Jules Jauin? On a parlé de ses années de collège et de ses années de misère. N'en croyez pas un mot ; il a traversé le jardin des roses de Saadi ; il a étudié l'anthologie avec Horace pour maître d'école ; il a picoré sur tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité, ivre et bourdonnant, abeille d'or tour à tour gourmande et savoureuse. Je ne sais pas s'il a jamais mis le pied en la terre ferme, tant il a vécu de la vie idéale, des prismes du rêve, dans le cénacle des anciens, avec sa fenêtre ouverte, comme par échappées, sur le monde de son temps.
Et pourtant, quoiqu'il confondît tous les siècles, comme si le siècle de l'esprit n'en faisait qu'un, il peignait, avec autant de justesse que d'éclat, le tableau de la vie moderne ; il était plus vrai dans sa fantaisie
que tous les réalistes patentés qui s'imaginent être vrais parce qu'ils n'ont pas le rayon.
Etudiez de près l'Ane viort et le Chemin de traverse, étudiez ses cent et un contes, ses mille et un feuilletons, vous reconnaîtrez que toute l'histoire intime du dix-neuvième siècle est là, vivante par fragments, comme vous trouvez dans l'atelier d'un peintre de génie la créature humaine, de face, de profil, de trois quarts. On entre dans l'œuvre de Jules Jaiiin comme dans un atelier : ici un fusain, là une gouache, plus loin une ébauche, çà et là de vivantes peintures qui ont l'âme, qui ont le regard, qui ont la parole.
Que de trouvailles inattendues !
On a déjà trop oublié l'œuvre de Jules Janin. Qaud on remue cette montagne de sable fin, on s'étonne d'y trouver tant d'or pur !
La sottise de la plupart des critiques, ceuxlà qui ne laisseront rien après eux, c'est de n'être jamais content de rien, hormis d'eux- I. 3
mêmes. Ont-ils assez « tombé » Janin, sous prétexte que, chez lui, le mot cachait l'idée ou plutôt que la pensée se noyait dans la phrase ! La critique disait à Janin, comme au peintre antique : « Ne pouvant la faire belle, tu l'as faite riche. »
Janin l'avait faite riche, parce qu'elle était jolie.
Quel charmant entraîneur pour tous ceux qui s'aventuraient dans les lettres ! Comme il leur donnait cordialement le coup de l'étrier ! Il semblait qu'il voulût les consoler par avance de tous les déboires futurs. Nous étions encore avec Théophile et Gérard dans la bohème du Doyenné, la mère-patrie de tous les bohèmes littéraires, quand je reçus, un matin, à ma grande surprise, un hiéro-
LA MARQL'ISE DE LACARTE ?7
glyjihe de Jules Janin, que nous lûmes en nous mettant à trois pour cette œuvre laborieuse. Il n'y avait que deux lignes, mais qui en valaient bien quatre.
Les voici, car je les ai gardées comme un parchemin de ma vingtième année. C'était à propos d'un roman oublié, à ce point que je l'ai oublié tout le premier : la. Pécheresse :
a Vous avez fait un livre charmant dont je raffole : venez me voir si vous passez par là.
» Jules Janin. »
Je n'attendis pas au lendemain. C'était en son temps le plus radieijx ; il habitait le rezde-chaussée et le jardin d'un grand hôtel de la rue de Tournon. Et il habitait cela en grand seigneur, avec tous les raffinements de l'artiste. On me fit traverser un salon splendide qui s'ouvrait sur un jardin inattendu : un petit parc tout peuplé d'arbres centenaires. Jules
Janin, qui lisait un journal sur le perron, me salua du meilleur sourire.
Je fus charmé de celte tête enjouée, presque enfantine, dans son cadre de clieveux noirs, bouclés par la nature avec plus d'art que par le meilleur perruquier. II me dit les choses les plus gracieuses et me conduisit par une pelouse, pour prendre le chemin le plus court, vers la maîtresse de céans qui babillait avec un amoureux. « Madame, lui ditil, je vous présente Arsène Houssaye, qui fait des pécheresses encore plus jolies que vous. »
Janin avait traduit à la soldatesque le mot pécheresse.
A ce mot, la marquise de Lacarte, car c'était elle, donna à Jules Janin le plus joli soufflet du monde, sans doute par habitude, car il ne s'en fâcha pas.
Elle me répéta le mot de madame de Girardin : « J'ai lu votre premier volume, mais je n'ai pas voulu lire le second. »
En venant ce matin-là, je faisais d'une pierre deux coups, car au lieu d'un ami, j'en trouvai deux ; le second, c'était l'amoureux de la marquise, Nestor Roqueplan, un dandy, un beau ou un fashionable, pour prendre les mots du temps. On ne s'imagine pas comme il jouait alors à la grâce et à la désinvolture, tout habillé à la mode du lendemain, tout parfumé d'arômes.
La marquise de Lacarte était chez Janin un luxe qui le ruinait, mais il n'avait pas le courage de briser. Elle était si belle, d'ailleurs, cette fille du baron Bosio, que c'eût été chasser de la maison l'œuvre d'art la plus parfaite. La voir, c'était le plaisir des yeux, même pour Janin, dont ce n'était plus le plaisir du cœur. La marquise ayant laissé tomber son mouchoir, je fus très surpris, en le lui offrant, d'en voir un autre dans sa main. C'était celui de Roqueplan ; mais le maître de la maison le saisit et me le présenta d'un air de raillerie : « Tenez, me dit-il, voyez où
vont les gens d'esprit ; n'esl-ce pas là le mouclioir d'un damoiseau ? » En effet, c'était un mouchoir de femme, tout parfumé d'eau de Portugal. « Vois-tu, Roqueplan, poursuivit Jules Janin, tu finiras par écrire dans un journal de modes. Figaro est déjà ton perruquier. »
On sait que Roqueplan avait fait quelque bruit dans le Figaro : Janin souligna son mot par un vif éclat de rire, mais la marquise de Lacarte consola Roqueplan par un sourire tout plein de promesses. J'entrais à vif dans un roman.
Roqueplan n'était pas invité à déjeuner, mais quand la femme de chambre vint avertir la marquise, il dit à Janin :
— Tu sais que je déjeune.
— Tu vas être bien attrapé, s'écria Janin, car ici, quand il y en a pour trois, il n'y en a pas pour quatre.
Ceci ne désarçonna pas Roqueplan, qui n'avait faim que de madame de Lacarte. On
se mil gaiement à table. Ce n'était pas un déjeuner à la Balzac : il y avait de quoi se mettre sous la dent, quoique tout le monde eût de belles dents. Nous avions tous les quatre nos trente-deux dents, sans compter les dents de sagesse. Quelques jours après, comme j'étais retourné chez Jules Janin, je me trompai de porte, et je tombai comme un aérolilhe dans la chambre à coucher de madame de Lacarte. Elle descendait -dans sa baignoire. Suzanne la chaste se fût jetée à l'eau jusqu'aux cheveux, mais la marquise me dit avec son beau sourire :
— Ah ! c'est vous? Donnez-vous la peine d'entrer ; vous allez me tenir compagnie pendant une demi-heure.
— Je suis bien heureux, madame, de m'étre trompé de porte.
Et nous voilà en gaie causerie. La marquise' était couchée dans sa baignoire, non pas vêtue de l'air du temps, mais de Teau qu'elle agitait de sa main blanche ; naturellement, je
ne regardais pas de l'aulre côté. Elle était charmante en naïade, avec ses cheveux opulents qui la voilaient à demi.
Tout à coup, la marquise me dit d'un air malin :
— Je vous avertis que je vais sortir du bain.
Et, souriant d'un sourire attractif qui me retint, car je m'en allais comme un Champenois :
- Donnez-moi la main.
Je vis alors la plus belle statue du baron Bosio. Ne i'ai-je pas dit dans mes Confessions? tionni soit qui mal y pense : la marquise était vêtue de ses cheveux — et de sa pudeur — et de mon amour de l'art.
JanJn, qui avait quitté mademoiselle Georges pour la marquise de Lacarte, quitta la marquise de Lacarte pour sa femme, ce qui fît dire qu'il avait perdu la carte.
La marquise est morte après Janin, dans une masure du Tréport, où elle avait voulu se
faire oublier, elle qui avait été une des reines de Paris par sa grâce de déesse comme par sa beauté éclatante. Ah! celles qui veulent être oubliées le sont bien vile ! Paris ne se souvient pas.
Dans cet hôtel de la rue de Tournon, Janin s'effraya de son luxe ; il eut peur de manger son fonds avec son revenu. Il sacrifia héroïquement ses plus belles choses, moins ses livres, pour aller se réfugier au septième ciel dans un appartement de la rue de Vaugirard, en face de la grille du Luxembourg, disant : « Ce sera là mon jardin. » La mansarde fut bien vile dorée. C'était tout petit, mais c'était charmant : Toiseau bleu ne pouvait pas chanter dans une vilaine cage.
Ce fut alors que cette jeune fille, dont quel-
ques peintres ont éternisé la beauté dans ses radieux vingt ans, vint lui donner cette main loyale qui lui a toujours été si sûre et si douce. Son mariage fut un événement ; le contrat était étoile de toutes les illustrations de ce temps-là, Thiers et Hugo en tête.
Une jeune fille comme toutes les autres eût dit à Jules Janin : « Je suis très flère de vous épouser, mais je ne veux pas monter dans cette mansarde. » Madame Jules Janin y monta et s'écria : Le bonheur est ici.
Et, pourtant, son père lui offrit ce joli petit château qui frappait l'œil de tous les artistes dans la grande avenue de Passy au milieu d'un océan de verdure, ou d'ailleurs Jules Janin passa la première nuit de ses noces. Château enchanté pour lui comme pour moi, puisque j'y passais aussi la première de mes noces. On nous croyait partis pour l'Italie, taudis que Janin et sa femme venaient dîner avec nous tous les jours.
Ce fut vers 1858 que Janin se décida à vivre
dans un coin des jardins de la Muette. Il bâtit lui-môme sa maison, comme l'oiseau fait son nid, ne s'inquiétant que de la chambre de sa femme et de la chambre de ses livres.
C'est là que Jules Janin a passé les quinze dernières années de sa vie ; c'est là qu'il a écrit sa traduction d'Horace, son Neveu de Rameau, ses feuilletons des Débats, ses derniers romans ; c'est là qu'il a reçu tout ce que la France compte d'illustrations dans les lettres, dans les sciences, dans les arts. C'est là, pourrait-on dire, qu'il a été nommé à l'Académie française, car Janin a reçu plus de visites académiques qu'il n'en a fait.
Jules Janin rêvait pour son tombeau un petit coin au Père-Lachaise, où ses amis eussent planté un saule, comme au tombeau d'Alfred de Musset; mais madame Jules Janin aimait trop sa Normandie pour ne pas lui offrir les cendres de son mari. Jules Janin est donc enterré à Evreux, où sa tombe est bien solitaire. Là, pourtant, il a pour ami un jeune
avocat de beaucoup d'éloquence, Léon Tyssandier, qui a commencé par écrire d'une plume vaillante plusieurs romans et beaucoup de portraits littéraires. Ce jeune avocat a d'ailleurs bien débuté dans la vie, puisqu'il a obtenu le prix Jules Janin, fondé à Évreux par madame Jules Janin.
Jules Janin aurait dû fonder à Paris le prix de la critique, puisqu'il fut le premier des critiques, selon Théophile Gautier et Saint-Victor, ces deux maîtres suprêmes.
Je n'avais pas dix-huit ans, quand j'écrivis mon premier roman. Voilà pourquoi je pris la plume :
En ce temps-là, il y avait un théâtre du Panthéon, dirigé par maître Eric Bernardt ; on y jouait le drame et le vaudeville. Un soir, le vaudeville et le drame n'appelant plus personne du dehors, on eut l'idée d'y montrer des bêtes curieuses. La première bête curieuse fut un ours savant nommé Kiouny ; la seconde I. 4
bête curieuse ce fut Paganini : le grand violoniste n'avait pas trouvé mieux que cela dans tout Paris; son triomphe fui rapide. Tout Paris vint au théâtre du Panthéon ; naturellement, moi qui jouais du violon, je fus un enthousiaste de tous les soirs, je devins même un ami du plus merveilleux des Orphées modernes.
Un soir, aux stalles de galerie, je me trouvai entre deux étranges créatures : une femme mûre dont les appas — style du temps — débordaient comme une averse, et une jeune fille toute fluette, d'une grâce idéale. On eût dit une création d'Angelico d'Afiesol, tant elle semblait envolée et envolante. Et jolie jusqu'à la beauté : yeux bleus, sous des cils noirs, une bouche dont on buvait le sourire, tout un paradis d'innocence et de candeur. On dit souvent : « Telle fille, telle mère. » Or, c'était la fille de la femme-futaille. J'aurais, volontiers, demandé à voirie père. Il n'y avait pas de père ou il y en avait trop.
Je tentai quelque vague causerie avec la demoiselle, mais elle était renfermée dans sa vertu comme dans un oratoire. « Voyez-vous, me dit la mère, elle n'est pas de ce monde. Aussi j'ai bien envie de la remettre au couvent. »
J'étais de plus en plus surpris. — « Au couvent, qu'est-ce qu'elle ira faire là? — Comme les autres, adorer Dieu. — Ce n'est pas la peine d'aller au couvent pour adorer Dieu. Ainsi, moi qui vous parle, j'adore Dieu en adorant votre fille. — Vous pourriez bien dire votre demoiselle. — Votre demoiselle si vous voulez. » — Ici, un air de violon. — « Ce Paganini ne ressemble-t-il pas au diable luimême? Il vous tn^nsporte au ciel, dit la jeune fille. »
A cet instant, Paganini jouait le Réveil des Anges, un hymne qu'il avait arrangé d'après Paleslrina. C'était divin. La jeune fille pleura. Je ne pouvais croire que ce fût la fille de ma voisine. « — C'est votre fille adoptive, ma-
dame? — C'est ma fille naturelle, monsieur. Aussi, j'en suis fîère. » Je remarquai alors que la mère elle-même, transportée par le violon de Paganini, avait de beaux yeux bleus, sous des cils noirs; pourquoi la chair l'avait-elle envahie pour la défigurer? Je lui demandai si elle destinait sa fille à la musique : « — Monsieur, je destine Léonie au mariage. » J'étais si émerveillé de la beauté de Léonie, qu'un peu plus je demandais sa main. « — Madame, est-ce qu'il serait indiscret de me présenter chez vous? — Pas du tout, monsieur, je ne suis pas une sauvage. Dieu merci. — Eh bien ! madame, j'irai vous voir un de ces matins. » Tout en parlant, je regardai mademoiselle Léonie. Autre air de violon.
Après la fin du spectacle, je saluai ces dames et je les suivis à distance respectueuse. Le lendemain, tout en me demandant à quoi bon, je me présentai rue du Four, numéro 3, chez madame Dusol. J'entrai dans un horrible taudis. Mon premier regard fut pour Léonie,
qui feuilletait uu livre de messe devant la fenêtre. « Bonjour, mademoiselle. » Elle ne me répondit pas el continua à feuilleter le livre. Alors, la mère lui dit : « — Léonie, vat'en chez la voisine. — Oh ! madame, dis-je, il n'y a pas de mystère entre nous, cette jeune fille peut entendre ce que j'ai à dire. » Un clignement d'yeux m'avertit que la mère voulait être seule avec moi. Léonie s'était levée. Elle cueillit une primevère sur le petit balcon de la fenêtre, elle la respira et sortit sans même m'avoir regardé. « Vous comprenez, reprit la mère, que j'ai trop bien élevé ma fille pour la perdre, et que je suis trop fière pour rougir devant elle. »
Je ne devinais pas, mais madame Dusol me fit comprendre bien vite en me dévoilant son sein volumineux. Il y eut de l'épouvante dans ma surprise. Etail-il possible que cette mère et cette fille vécussent sous le même toit! « Madame, je vois bien que je me suis trompé de porte. Je vous avoue que je suis amoureux
de votre fille, mais c'est tout. — Et vous vous figuriez, mon cher monsieur, que vous alliez dénicher l'oiseau bleu dans son nid ! Vous n'avez pas assez de foin dans vos bottes. »
Je saluai la dame qui parut tout étonnée comme le fut madame Putiphar. Et encore je ne laissai pas mon manteau.
Je ne pensais guère remonter cet escalier en casse-cou. J'étais furieux contre moi. Comment n'avais-je pas deviné au premier abord cette coquine qui croyait bien élever sa fille dans une telle atmosphère ! Voulait-elle se donner un air d'innocence par le reflet de cette étrange créature qui lisait les évangiles et qui cultivait des fleurs sur la fenêtre ?
Or, cet escalier honteux, je devais pourtant le monter encore. A peine dans la rue, je me sentis pris au cœur, pris à l'âme par un amour qui me donnait la fièvre. Je me retournai pour voir la petite fenêtre du quatrième étage où mademoiselle Léonie avait son jardin. Déjà sa mère l'avait rappelée, car je la
revis qui arrosait ses primevères. Délicieux tableau, sous un rayon de soleil d'avril.
Mon ami Edouard l'Hôte vint à passer : « — Que diable fais-tu là, planté comme un point d'admiration ? — J'admire le paysage. Vois-tu là-haut ce jardin babylonien? »
Quelques primevères tombèrent dans la rue. Je courus les ramasser. « — Quoi ! reprit mon ami, c'est si sérieux que cela ? Mais tu ne vois donc pas que c'est une horrible maison où il ne perche que des filles? — Oui, je vois ça; mais vois-tu, c'est un ange qui est à la fenêtre. »
Je ne fis pas de façons pour conter mon aventure ! « — Tu ne juges donc pas que cette fillette n'est là que pour les attrape-nigauds. — Ceci ne l'empêche pas d'être la plus jolie créature du monde. » J'étais sérieusement pris, pris à ce point que le soir même, je remontais les quatre étages sans savoir pourquoi. Je fus bien inspiré, car cette fois je trouvai la fille sans la mère. Elle voulut me fer-
mer la porte. « — Je n'ai qu'un mol à vous dire, mademoiselle. — Monsieur, je ne veux rien entendre, passez votre chemin. »
Mais j'étais entré dans la chambre. « Mademoiselle, je vous aime follement, votre beauté me va au cœur. Voulez -vous vous promener avec moi ? — Jamais, monsieur. »
Elle me montra la porte. « — Mademoiselle, je vous aime, je vous aime, je vous aime. — Et moi, je ne vous aime pas. — Expliquezmoi ce mystère. Pourquoi étes-vous ici? — Parce que je suis venue pour voir ma mère. » Je voulus saisir la main de Léonie ; mais d'un air hautain elle me dit encore : « — Sortez, monsieur. — Oui, je sortirai avec vous ; je ne vous demande qu'une grâce, c'est que vous ne restiez pas ici plus longtemps. — Pourquoi, monsieur? — Parce qu'il n'y a pas ici d'air respirablepour vous. Tenez, je ne comprends pas que les fleurs de votre fenêtre ne soient pas flétries. — Et oîi me conduiriez-vous, monsieur ? — Partout ; chez moi. — Vous
m'offensez. » De belles larmes noyèrent les yeux de la jeune fille. « — Mais enfin, si un prince des contes de fées voulait vous enlever, que feriez-vous? — 'Je courrais me cacher au couvent. Je n'ai qu'un seul ami et une seule amie : c'est Jésus et la sainte Vierge, et je n'écouterai jamais que ceux-là. — Ce sont de 1res beaux sentiments ; mais si vous n'êtes pas religieuse, que ferez-vous? — Ce que je ferai !... »
Léonie me regarda avec les yeux d'un ange : « Ce que je ferai... »
Ce fut alors qu'une de ses amies entra dans la chambre. « Allons, dit la nouvelle venue, voilà encore Léonie qui pleure. Ma « pauvre amie, es-tu assez entêtée. » Cette fille me regarda d'un air eflronté. a Jugez, monsieur ;
je lui ai offert toutes les occasions de faire comme moi. Croyez-vous que je ne suis pas plus heureuse avec mon étudiant que si j'étais retournée avec Léon ie chez les soeurs? On peut bien aimer Dieu sans être une sainte. Aimer un homme, est-ce donc un crime ? )>
Léonie était silencieuse et indignée. L'autre continua: « Figurez-vous, monsieur, qu'on lui a offert un homme très bien qui lui donnait cent louis comme entrée de jeu et qu'elle a craché dessus. » Léonie reprit la parole. « — On m'offrirait le Pérou que je passerais à côté. — Oui, oui, je connais ça, tu passerais à côlé de la fortune ; mais un beau matin, tu te donneras pour rien parce que tu aimeras un perruquier ou un soldat. — J'aimerai ma mère et Dieu », répondit Léonie. Elle prit à son cœur une petite croix d'argent et elle se signa avec les marques de la plus austère piété. Son amie lui dit qu'avec tous ces beaux sentiments elle irait mourir à l'hôpital. « — Non, mur-
murà-t-elle. — Alors, que feras-tu? — Quand j'en aurai assez, j'embrasserai ma mère et j'irai me jeter à la Seine. »
Quelques jours après, je rencontrai cette fille que j'avais vue venir chez Léonie en l'absence de sa mère.
— Eh bien! mademoiselle, votre belle et blanche amie est toujours un ange.
— • Je crois bien ; hier encore je lui ai proposé cinq louis, oui, cinq pièces d'or pour être d'un souper où il y aurait des hommes très bien et des femmes à falba!as. J'ai eu beau la prier, c'était un roc de glace. Ceci ne nous a pas empêchés de souper gaiement et nous recommencerons ce soir. Vous comprenez, monsieur, c'est une invitation à la valse.
Puisque Léonie avait refusé, je refusai moi-
même et je pris l'adresse de cette drôlesse, ne désespérant pas de rencontrer Léonie chez elle.
Très peu de temps après, on se demandait pourquoi, dans les gazettes, une demoiselle Dusol, belle fille de dix-huit ans, demeurant chez sa mère, rue du Four, s'était jetée à l'eau. Tout le monde alla voir à la morgue ce beau corps virginal, sans percer le mystère de sa mort.
Je n'étais pas en ce temps-là un élégiaquc, mais en voyant tant de vertu sous le linceul, quand Léonie était si digne de revêtir la robe blanche d'une mariée, je sentis deux larmes tomber de mes yeux.
C'a été une des admirations de ma vie, cette vertu inattaquable, ce lys rarissime répandant un parfum de paradis sur l'odieux fumier de la courtisane.
Ce fut sous le coup de cette émotion que j'écrivis le premier mauvais roman qui a pour titre De Profundis, sur la couverture duquel
il faut écrire Requiescat in pa.ce. J'eus d'ailleurs le bon esprit de ne le point signer.
Et dire que ce livre, d'un romantisme affolé, atteint toujours le chiffre de cent francs en vente publique !
Dans notre atelier de la rue du Doyenné, abrité par les murailles du Louvre inachevé, atelier qui était la pièce principale de notre bohème, j'avais dessiné la géographie des poêles romantiques. En. ce temps-là, voici les rues habitées par les mousquetaires chevelus.
D'abord, c'était la rue du Doyenné le point central. Nous demeurions là, Camille Rogier, encore vivant à cette heure ; Gérard de Nerval, qui a publié un livre sur nous tous, la. Bohème galante; Théophile Gautier, le mailre incom-
parable. Tout en demeurant là, nous nous égarions quelquefois une semaine enlière sans dire où nous étions. Le pauvre Gérard de Nerval courait déjà les dessous de Paris. Nos amis, les bohémiens du dehors, semblaient jouer aux quatre coins : Karr demeurait au huitième étage , rue Vivienne ; Edouard Thierry, quai des Raisins, vis-à-vis l'île Saint- Louis ; quai d'Anjou, demeurait Roger de Beauvoir, Tout à côté, rue du Puits-qui-Parle, c'était Esquiros; Victor Hugo, place Royale; Léon Gozlan, rue Bleue; Méry, à l'Observatoire ; Jules Janin, rue de Vaugirard ; Jules Sandeau et George Sand demeuraient au même numéro, rue du Bac, sans vouloir se rencontrer; Pétrus Borel, route d'Asniéres, avec son terre-neuve et sa dame blanche; Edouard Ourliac, il ne savait où lui-même ; Gavarni,çàetlà; Sainte-Beuve, rue du Montparnasse ; Alfred de Musset, rue de Grenelle, à la fontaine de Bouchardon.
La carte géographique était ornementée de
nos figures plus ou moins souriantes, mais parmi elles celle d'Edouard Thierry ne riait pas. On se demandait si cet esprit charmant avait jamais ri. On disait : « A sa mort, on l'hahillera d'une robe de jésuite pour aller à sa dernière demeure. »
Comme on le raillait sur sa religiosité : « Prenez garde, dit Théophile Gautier, c'est le Sage au milieu des fous ! Est-ce donc une déchéance de croire à Dieu et au Fils de Dieu? »
Et là-dessus on bataillait sur la foi et sur l'athéisme. Un jour, Edouard Ourliac, qui avait signé VArchevêque et la protestantef prit aussi, à notre grande surprise, la défense du jésuitisme. C'est qu'il avait diné la veille avec Louis Veuillot. Le grand prêcheur en a conduit bien d'autres au chemin de Damas.
Ce qu'il y avait de singulier en Edouard Thierry, c'est qu'il aimait presque du même amour l'Église et le Théâtre ; aussi fut-il au
comble de ses vœux quand il devint directeur du Théâtre-Français. Sa première visite ne fut pas au portrait de Molière. Au lieu d'entrer à la Comédie, il alla à Saint-Roch. Il y trouva, d'ailleurs, un de ses dieux, le poète de Polyeucte.
Comment devint-il directeur du Théâtre- Français, lui qui n'a jamais rien demandé, lui qui n'a jamais mis le pied dans le monde?
Voici comment :
De 1832 à 1859, il écrivit le feuilleton de théâtre dans cinq ou six journaux. Ses feuilletons avaient frappé tous les amis du théâtre, tant ils étaient écrits par une plume savante; mais le feuilletoniste ne sauvait pas les journaux, puisque ces journaux mouraient l'un après l'autre : lai Revue du Théâtre, Id. Charte de 1830, le Messager des Chambres, la France littéraire^ le Moniteur du soir, la Chronique, le Conservateur, \e Monde musical, V Assemblée nationale, la Vérité.
Qu'importe, la renommée de critique impec-
cable lui resta. Il eut, dans la Charte de 1830, un journal qui fit quelque bruit, la bonne fortune de défendre, à lui tout seul, une comédie qui fit beaucoup de bruit, mais qui fui sifflée. C'était VÉcole du monde du comte Walewski, un des plus beaux échecs du Théâtre-Français. Pourquoi avait-on joué la pièce ? Parce qu'elle était d'un fils de Napoléon. Grâce à l'article d'Edouard Thierry, on siffla les sifûeurs et on donna encore quelques représentations de ï École du monde. Walewski, touché au cœur, alla remercier le critique et lui dit que, le cas échéant, il pourrait compter sur lui.
Peu de temps après, le comte retourna chez le journaliste : « Mon cher ami, je veux vous prouver combien je vous aime. Ma carrière diplomatique m'empêche d'être tuteur d'un enfant que mademoiselle Rachel vient de mettre au monde ; j'ai pensé ne pouvoir trouver un meilleur tuteur que vous, qui avez autant de cœur que d'esprit. Ne vous inquiétez
pas, d'ailleurs, de la tutelle, car la mère sera un ange pour ses enfants. »
Edouard Thierry ne fit pas de manières. Jamais un tuteur ne fut plus paternel à un enfant.
Vint le jour où le comte Walewski put payer en grand seigneur les bonnes grâces d'Edouard Thierry. M. Empis battait la campagne, il fallait le remplacer. Achille Fould, avec qui j'avais été au plus mal, me vint voir un matin à Beaujon, où il voulait bâtir un hôtel, La démission d'Empis était officielle. Achille Fould me proposa de revenir au Théâtre-Français. A sa grande surprise, je refusai, en lui disant : « Il ne faut pas toujours faire la même chose. J'aime mieux rester inspecteur général des Beaux- Arts. »
Tout à propos, le jour même, le ministre avait à dîner Walewski. On paria du Théâtre - Français. Walewski, sans avoir «consulté Edouard Thierry, demanda pour lui la direc-
liou. On reconnut qu'il avait tous les litres pour cette direction, lui qui connaissait le répertoire ancien comme le répertoire moderne. Il fut donc nommé dès le lendemain. Au théâtre, comme au ministère, on n'eut qu'à se louer de cette nomination, Edouard Thierry, lui-même, n'eut qu'à se louer des sociétaires. Le théâtre, d'ailleurs, allait tout seul après bien des jours orageux.
Edouard Thierry eut la main heureuse pour les pièces à mettre à la scène, mais un peu moins pour le choix des comédiens et surtout des comédiennes. On a eu tort de dire qu'il avait mis au répertoire tout Alfred de Musset, puisque c'est moi qui ai joué tous ces petits chefs-d'œuvre du grand poète. En sa vingtième année, Edouard Thierry a publié un volume de vers : les Enfants et les Anges, introuvable aujourd'hui. On sent l'influence tout hugolâtre dans ce précieux petit volume. Il faudrait relire la Fête des Morts et les Pensées de la Nuit. Baudelaire n'a-t-il pas puisé
la plus large inspiration d'une de ses Fleurs du Mal dans ces deux strophes :
Amis ! qui nous dira ce qu'on devient en terre ? L'homme fait-il de bon fumier?
Germe-til ? Dort-il bien dans le fond de sa bière ? Vaut-il même un chien au charnier?
Tu viendras là pourtant, toi, la belle ingénue,
A qui la sueur coule au front!
Beau morceau pour les vers, quand sur ta face nue
Leurs corps gluants se vautreront.
Il publia ensuite en 1834 un volume de contes : Sous les rideaxix. Ce titre était un peu risqué pour un écrivain si haut campé sur la morale, mais Sous les rideaux ne cachait rien de passionnel.
Une bonne amitié nous liait, Edouard Thierry et moi, depuis 1832. Ces temps derniers, j'avais rêvé d'appeler chez moi, pour un déjeuner en musique, mes chers contemporains, qui n'ont pas encore donné leur démission. J'invitai naturellement Edouard Thierrv,
qui, d'ailleurs, n'eût pas été le doyen de cette assemblée à barbes blanches. Voici la lettre toute charmante qu'il écrivit ; c'est, je crois, sa dernière lettre.
« Mon cher ami,
» Mes doigts n'ont plus le sens du toucher et ne se réjouissent plus au contact de la plume. Hélas ! mon écriture illisible ne vous dissimulera rien de tout cela. Vous, au contraire, vous n'en êtes pas là, Dieu merci ! Je ne vous l'envie pas. Je vous admire. Je vois, je me figure voir votre plume se lancer, comme toujours, hardiment sur le papier ; elle y court, elle s'y joue, elle s'y trémousse, délicates projections qu'elle laisse se dessiner derrière elle. Vous êtes toujours notre Arsène Houssaye, toujours jeune, toujours aimable et toujours bon, dont le cœur est toujours le même, toujours ouvert, toujours s'offrant à
l'amitié qui vit des souvenirs d'antan et qui peut eu vivre parce qu'il en est riche, et qui les a toujours conservés, car il n'en a que d'affectueux, de généreux, et sans mélange d'aucune arrière-pensée. Soyez heureux, mon cher ami, cela vous est bien dû, vous qui avez toujours mis votre bonheur à faire celui de vos amis. Il y a de ces délicatesses de cœur que vous êtes seul à avoir, vous faites à vos amis des surprises touchantes. Ils ne se révoltent pas contre la loi naturelle des choses. Ils consentent à être oubliés, parce qu'ils s'oublient eux-mêmes. Eh bien I non, ils ne sont pas oubliés, parce que vous êtes là, pour vous souvenir, sans y être sollicité que par la libéralité de votre cœur; c'est un doux appel que vous leur faites au delà de l'horizon. Si loin que vous soyez d'eux, ils entendent votre voix amie. Ils se sentent appelés. Ils se réveillent pour vous répondre. Vous voyez, je me réveille mal. Je me réveille pour un moment, qui sera court. C'est égal, il aura été
doux : VOUS m'avez rendu un jour de ma jeunesse.
» Tout à vous !
» Tout du peu qui me reste de moi-même !
» Ed. Thierry. »
N'est-ce pas que, dans notre temps, on gardait les bonnes traditions !