‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 3 sur 7 · I-'Mrr.K CHEVE · texte numérisé non relu

I-'Mrr.K CHEVE

Paris l'attirait. Il donna sa démission, alléguant, ce qui était vrai, qu'il n'avait jamais pu supporter la mer. Depuis la première minute d'une traversée jusqu'à la dernière, il était horriblement malade. Il se fit recevoir docteur en médecine et il paraît que sa thèse, sur la fièvre jaune, fut très remarquée à l'époque. Il ne lui eût pas été facile de se constituer une clientèle : il ouvrit des cours libres d'anatomie et de pathologie, et, ce qui est plus bizarre, de mathématiques.

L'instinct obscur qui le guidait lui avait découvert sa voie. Je ne sais que par oui-dire les succès quMl obtint en qualité de professeur ; mais, si j'en crois les fidèles de sa petite église, ils furent prodigieux : tous les étudiants en médecine se pressèrent autour de cette chaire nouvelle, d'où tombait l'enseignement le plus solide et le plus lumineux qui fut jamais. Je dois dire que j'ai rencontré, depuis, un médecin qui avait assisté à ses leçons, qui m'en parlait avec une admiration que trente ans écoulés n'avaient pu affaiblir.

— Quel dommage, me disait-il, que M. Chevé ait un beau jour tourné du côté de la musique ! Il eût, chez nous, renouvelé l'enseignement de la médecine: c'est le plus merveilleux expo^an^ que j'aie jamais connu.

L'esprit souffle où il veut, comme dit l'Écriture. M. Emile Chevé trouva son chemin de Damas. Un

soir, il entra distraitement, et par simple curiosité, dans la salle où M. Paris, qui s'était voué à la propagation de renseignement de la rfiusique par la méthode de Galin, faisait son cours et exposait la doctrine du maître. Il sortit de là, frappé comme d'un coup de foudre <le la grâce. Jamais jusqu^à ce jour il ne s'était occupé ni préoccupé de musique ; il n'avait pas la voix juste et ne chantait pas ; il n'avait pas même de goût pouf cet art, et je ne sais s'il avait jamais mis le pied àTOpéra. Mais une vérité avait soudainement éclaté à ses yeux, une vérité méconnue, une vérité raillée, méprisée, à terre. L'instinct de combativité^ qui était la caractéristique de sa nature, s'éveilla aussitôt. Il lui sembla qu'une voix l'appelait.

Il n'hésita pas : il dit adieu à ses élèves, brûla ses livres, renonça à ses cours et à ses espérances de fortune et de gloire ; il quitta tout pour s'attacher à ce nouveau maître, sur les pas de qui le hasard l'avait jeté. Il se voua tout entier, corps et âme, à la propagande de la méthode de Galin.

Je n'ai pas à exposer ici cette méthode, ni à m'expliquer sur ses mérites. Ce n'est qu'une étude psychologique que je prétends faire. Je ne veux que vous peindre une physionomie éminemment curieuse, dont les traits déjà affaiblis par le temps finiraient par s'effacer entièrement de la mémoire des hommes, si je ne les fixais sur le papier.

EMILE CHEVÉ

Sa vie dès lors ne fut plus qu'une longue lutte, une lutte acharnée, sans trêve ni merci, toute pleine de violences, d'injures, de coups donnés et reçus, une lutte inexpiable et dont rien ne saurait donner l'idée à ceux qui n'y ont pas été mêlés, quj n'en ont pas senti les ardeurs.

Une lutte contre qui? m'allez-vous demander ; une lutte contre quoi? car enfin, de quoi s'agissaitil? de substituer dans la musique aux vieux et ordinaires procédés d'enseignement une nouvelle méthode que ses inventeurs déclaraient être plus facile et plus expéditive : il n'y avait pas tant là de quoi s'irriter, prendre les armes; et, tantôt se livrer à des combats à ciel ouvert, comme les héros de V Iliade qui s'accablaient réciproquement d'invectives avant d'en venir aux mains ; tantôt se surprendre à l'improviste, dans l'ombre, comme dans une guerre de Mohicans.

Ah ! mes amis, que vous connaissez mal les musiciens ! On assure que la musique adoucit les mœurs ; au moins n'adoucit-elle pas toujours les mœurs de ceux qui la servent. C'est une remarque que vous avez pu faire comme moi si vous avez coudoyé dans le monde les amants de la mélodie et les fanatiques du contrepoint : nombre d'entre eux n'ont jamais pu s'accorder que sous le bâton d'un chef d'orchestre. Vous les trouverez presque tous, et parfois même les plus grands, entêtés dê

leurs idées, qui ne sont le plus souvent que les préjugés d'une vieille routine; prompts à la colère, prodigues d'épithètes méprisantes, incapables de discuter posément même un point de doctrine ou de se rendre à une bonne raison.

Leur art est tout de sentiment, et le sentiment, vous le savez, n'a rien à voir avec la logique, ni avec le sens commun. Il est individuel ; il est exclusif ; il est irritable. La musique, qui ne vise que les nerfs, a le don de rendre ceux des musiciens plus sensibles, même dans le train ordinaire de la vie et plus excitables. Deux hommes de lettres qui causent d'un ouvrage peuvent encore s'entendre alors qu'ils ne sont pas du même avis. Ils ont des points communs de discussion ; ils savent pourquoi ils diffèrent d'opinion et se pardonnent aisément, comprenant les raisons l'un de l'autre, d'avoir chacun la sienne. Deuxmusiciens ne discutent pas ; ils se disputent, ils sMnvectivent ; pour un rien, ils se prendraient aux cheveux.

Il n'était pourtant pas là question de musique, à proprement parler, mais bien de pédagogie musicale et, partant, de philosophie, de mathématiques. Il semblait qu'un débat sérieux pût s'engager et se poursuivre, sans haine ni fureur, sur ce terrain solide de la science pure. Mais, une fois que Von s'est habitué à juger des choses de son art par sentiment, c'est comme un pli dont l'esprit ne peut

lÎMILE CHEVÉ

plus se défaire. Pédagogie, philosophie, mathématiques, tous ces grands mots sonnent creux à Poreille des musiciens. Ils voyaient tout simplement qu^un brouillon venait troubler la routine de leur enseignement, qu'un téméraire iconoclaste prétendait déchirer leur vieux et cher grimoire ; c'était là une insupportable outrecuidance ; ils poussèrent des cris d'orfraie blessée ; on eût dit que le feu était à la musique.

C'est un fait aussi positif qu'inexplicable : dans une bataille, Tardeur des combattants est d'autant plus enragée que l'objet de la lutte est plus mesquin, plus futile. On est trop disposé à croire que la vivacité de la passion est en rapport avec l'importance de l'intérêt débattu : point du tout, et c'est le contraire qui est la vérité. Les grandes causes ont ce privilège d'enlever dans des régions plus hautes et d'atmosphère plus sereine, où les adversaires en présence sentent leur poitrine s'élargir, leurs nerfs se détendre, et s'apaiser leurs colères.

Deux fourmis, aux prises sur un fétu qu'elles se disputent, ne le lâchent point que l'une n'ait dévoré la tête de l'autre. Ainsi des hommes, sur une question étroite qui les divise. Ils se butent, ils s'exaspèrent, ils s'emportent à des férocités inouïes. Des fleuves de sang ont coulé sur Vi de l'hérétique Homoiousios.

Pauvre père Chevé ! Que de fureurs se déchaînèrent de toutes parts contre le fougueux apôtre deçà nouvel enseignement! Des avalanches de railleries et de gros mots lui tombèrent sur la tête, comme ardoises et tuiles un jour de tempête. Il n'y eut si mince organe, de la musique traditionnelle qui ne le criblât d'injures et d'épigrammes. Les grands journaux mêmes s'émurent au bruit et donnèrent de tout leur poids contre le novateur. Il eût été l'antechrist en personne, qu'on ne l'eût pas maudit, vilipendé, piétiné avec plus d'acharnement.

Et lui... oh! mon Dieu, lui ! je ne serais pas étonné qu'au fond li ne fût enchanté de tout ce bruit. Il était de ces violents dont parle saint Paul, qui aiment mieux ravir le ciel que de le gagner doucement. Il aimait le combat; il possédait ce don, qui est particulier à de certains hommes nés pour la lutte, de susciter des adversaires et de les irriter par un air de provocation hautaine, de traîner derrière lui leur meute hurlante comme un sanglier. De temps à autre, il faisait tête, en éventrait deux ou trois d'un coup de boutoir et repartait de plus belle, suivi de leurs aboiements furieux.

Il y avait déjà bien longtemps que la Méthode (la Méthode avec une M majuscule, la vraie méthode, la grande, l'unique, la Méthode enfin), ii y

EMILE CHEVÉ

avait donc longtemps déjà que la Méthode était enseignée en France ; elle l'avait été par Galin d'abord, le premier fondateur, puis par M. Pâris, qui l'avait promenée de ville en ville, faisant des cours là où les municipalités l'appelaient, et l'avait .enfin établie à Paris. Elle n'avait jusqu'alors rencontré que des oppositions discrètes, polies : il s'était sans doute élevé autour d'elle de nombreuses discussions, mais qui avaient gardé un caractère de courtoisie conciliante. Il est vrai qu^en revanche elle n'avait groupé autour d'elle que des adeptes sans ferveur : c'étaient, si vous voulez, des croyants, mais ces croyants-là ressemblaient aux tièdes que Dieu, selon le mot de l'Ecriture sainte, vomit de sa bouche.

M. Chevé vint et tout changea de face.

Ce n'était pas un inventeur : il n'a rien ajouté à la Méthode, conçue par Galin, perfectionnée par Aimé Pâris. Il la prit telle quelle de leurs mains; et comme l'apôtre saint Paul, il se donna la mission de prêcher la bonne nouvelle aux Gentils. Il y a des hommes qui portent en eux un si brûlant foyer de conviction que, lorsqu'ils entrent dans une salle il semble que la température ambiante s'y élève de dix degrés. Il était de ceux-là. Si les inimitiés surgirent de tous côtés, ardentes et furieuses, un petit groupe de fidèles se forma dès l'abord autour du professeur, et quels fidèles! Il n'en fut

jamais, dans aucune église, de plus fervents, de plus dévoués, tranchons le mot, de plus fanatiques.

Oui, de plus fanatiques. Il vous paraîtra, j'imagine, hors de toute raison que le fanatisme s'applique à une méthode d'enseignement musical, mais aussi le fanatisme n'a-t-il rien à voir avec la raison pure. Le fanatisme, c'est l'idée fixe s'exaspérant jusqu'à la passion, et n'y a-t-il pas toujours dans l'exclusivisme de l'idée fixe un grain de folie ?

Eh bien, oui; il y avait un peu de folie dans leur affaire — dans la nôtre, car j'étais de la bande.

Un des derniers venus i je n'avais pas vu naître la petite église, alors que l'humble troupeau des catéchumènes se réunissait secrètement dans une salle de la rue Saint-Merry, comme autrefois les chrétiens dans les catacombes, pour y jurer tout bas une haine invincible au grimoire. On appelait de ce nom odieux l'écriture de la musique en notes sur la portée de cinq lignes. Mais on m'a cent fois conté toute cette histoire.

J'ai eu l'occasion de me lier avec un violoniste de beaucoup de talent, qui, après avoir fait ses études au Conservatoire et après y avoir même emporté un premier prix, s'était laissé prendre par le père Chevé et avait, sur la parole du maître, brûlé ses anciens dieux. Il avait été, lui, de la pri-

IJMILE CHEVÉ

mitive Église. Quand je le rencontrai, bien des années le séparaient déjà de Pépoque où il s^était affilié à cette manière de religion. Il ne m'en parlait néanmoins qu'avec une émotion ardente, tant ces jours de foi exaltée avaient laissé dans son âme des impressions vivaces et profondes.

— Nous n'étions alors qu'un petit nombre, me disait-il, mais tous des illuminés. Le croiriezvous? Après un chœur enlevé à première vue on fondait en larmes, on s'embrassait les uns les autres, on criait de rage et d'horreur contre une administration routinière, qui refusait d'ouvrir à la Méthode les écoles de la ville et de l'Etat. Le père Chevé nous exposait ses démarches incessantes. Il avait fatigué de ses suppliques et de ses visites préfet, recteur, ministres, partout rebuté, jamais découragé. C'était, chez nous, des transports de fureur contre cesmonstres d'imbécillité et d'obstination ; nous serrions les poings, et je crois que si le Vieux de la Montagne eût fait un signe, nous les eussions hachés, flambés, comme de simples hérétiques, sur un bûcher de partitions. Il provoquait les musiciens de la vieille école à des joutes de lecture à première vue et d'écriture sous la dictée. Les musiciens faisaient la sourde oreille, et nous, enragés contre la méprisante insolence de ce mutisme, nous nous en donnions à cœur joie de les vouer aux dieux infernaux. Nous apportions,

le soir, à la classe, les journaux qui déblatéraient contre la Méthode ou qui la tournaient en ridicule. Le père Chevé nous les lisait tout haut, et c'étaient, quand il arrivait aux puisages violents, des cris étouffés ou des révoltes ouvertes : « Ça n'est pas vrai, s'écriait-on, ça^n'est pas vrai! » Et nous nous levions tous, la main tendue, lançant des imprécations furibondes aux journalistes absents.

« Et quand M. Chevé sortait de la classe pour rentrer à la maison, nous nous mettions toujours à trois ou quatre pour Tescorter jusque chez lui. Nous avions peur, mais sérieusement peur, qu^on n'en finit avec son opposition par quelque mauvais coup. Quand je vous dis que nous étions quelque peu fous, en ce temps-là ! »

c( Vous êtes des tièdes, vous ! » ajoutait ce néophyte de la première heure.

Il est certain que les fidèles, à mesure qu'ils étaient devenus plus nombreux, avaient vu diminuer chez eux la ferveur d'autrefois. C'est une loi sans exception, que les sentiments humains perdent en énergie ce qu'ils gagnent en étendue. Et cependant, même en ces temps de lassitude morale où j'ai connu la Méthode, loin, bien loin de la grande époque héroïque de la rue Saint-Merry, que d'enthousiasme encore I quelle chaleur de cœur ! que jde scènes curieuses auxquelles j'ai assisté, dont *ai pris ma part et gard^ m émouvant souvenir 1

TV

MADAME CUEYÛ

C'étaient les musiciens de profession, compositeurs ou artistes, que le père Chevé tenait surtout à convaincre. Nous en avions pour nous quelques-uns, qui avaient consenti à faire partie d'un comité d'honneur. C'est là, notamment, que j'ai connu Félicien David, ce doux rêveur entêté, et M. Membrée et M. Gevaert, qui s'étaient hautement déclarés les partisans et les protecteurs de la Méthode. D'autres étaient enragés contre elle, et c'est à ces derniers que le père Chevé envoyait cartels sur cartels.

Des cartels, entendons-nous : il ne s'agissait pas de se battre à l'épée ni au pistolet. Il leur disait : « Venez chez nous^ et proposez à notre société chorale telle lecture à livre ouvert, telle dictée qu'il

VOUS plaira. Nous ne sommes pas, nous, des élèves du Conservatoire ; nous ne sommes que des ouvriers, qui ne pouvons donner à Fétude delà musique qu'un petit nombre d'heures par semaine ; et cependant telle est l'efficacité de la Méthode, que ces ignorants résoudront, haut la main, ces difficultés contre lesquelles échoueraient vos jeunes gens, élevés dans la serre chaude de renseignement classique.»

L.a plupart de ces cartels étaient restés sans ré,, ponse. Mais le père Chevé avait eu Theureuse chance de conquérir à sa Méthode M. Ernest de Lépine, un des secrétaires de M. de Morny; et M. Ernest de Lépine avait à son tour réussi à persuader son patron, M. de Morny, qui se piquait de se connaître en musique comme dans tous les autres arts, qui avait Tesprit ouvert et hardi, qui ne haïssait pas les aventures. Il fallait, bon gré, mal gré, compter avec un homme qui avait l'oreille de Tempereur. On ne se permit plus de répondre au père Chevé par de dédaigneuses fins de nonrecevoir ; les hauts barons de la musique consentirent à s'émouvoir et à l'écouter.

Je me rappellerai toujours la visite de Berlioz à la salle du lycée Louis-le-Grand, où nous Favions convoqué et provoqué, le sommant de noiis soumettre a toutes les épreuves qu'il lui plairait nous imposer. Quand je dis : nous^ vous entendez

MADAME CHEVÉ

bien que je n'étais pas si osé que de prendre place dans la sainte phalange des exécutants. Je me tenais à côté d'eux (comme bien d'autres), les encourageant du cœur et de la voix.

Et avec quelle émotion je suivais les exercices: comme le cœur me battait à chaque épreuve nouvelle! comme j'éclatais en applaudissements furieux, quand nos amis en étaient sortis vainqueurs 1

Berlioz avait apporté un chœur à trois parties, qui était tout hérissé de casse-cou musicaux. lien donna le manuscrit au père Chevé, qui, séance tenante, le fit traduire en chiffres sur le tableau noir. Il leva son bâton de chef d'orchestre, et la société chorale partit; elle arriva au bout sans broncher; ce fut dans toute la salle une longue acclamation.

Berlioz, après quelques compliments présentés d'un air hautain et presque grognon, fit observer qu'à un certain endroit le chœur n'avait pas diésé la note.

Un nuage de consternation passa sur tous nos visages et les rembrunit :

— Ah! mon Dieu! quel malheur! ils ont oublié un dièse !

Ce dièse omis était pour nous tous un coup de massue. Nous étions désespérés. Mais le père Chevé, calme et serein comme un Dieu de l'Olympe, se reporta au texte donné par le composi-

teur lui-même et, lui mettant le passage sous les yeux :

— C'est vous, lui dit-il, qui avez commis Terreur ; la note n'est pas diésée sur le texte.

Nous vîmes le ciel s'ouvrir. Un poids énorme nous tombait de la poitrine. Nous battîmes des mains avec fureur.

Deux jours après, Berlioz écrivait dans les Lfébats un article moitié figue, moitié raisin, où, tout en rendant justice au talent de professeur de M. Chevé, il affirmait qu'il n'y avait rien de si extraordinaire dan? les résultats : qu'on les obtiendrait tout pareils à Taide des anciennes méthodes, si Ton possédait un maître de talent égal.

Le père Chevé nous l'apporta à la séance du lendemain et nous le lut à haute voix, tout bouillant d'indignation. Non, j'aurais voulu que vous nous vissiez l'écoutant : nous étions secoués sur nos bancs de soubresauts furieux ; nous ne nous connaissions plus, nous eussions écartelé Berlioz si nous l'avions tenu entre nos mains; je jurai solennellement, le bras étendu, de répliquer à Berlioz et de le confondre.,.

Et de fait, vous prendrez la chose comme il vous plaira, je le confondis le lendemain dans mon journal.

Je me sens un peu confondu à cette heure, en y pensant. O fanatisme! voilà de tes coups!

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Une autre fois... C'était à l'époque où Ton montait à rOpéra, par ordre de l'empereur, le Tanti" hauser du maître allemand. Wagner dirigeait les répétitions. Il se répandait en plaintes sur les choristes de rOpéra, qui ne pouvaient venir à bout de chanter convenablement un de ses chœurs.

Et comme, un soir, au sortir d'une répétition, il s'en expliquait en termes amers à M. Ernest de X^épine, lui disant que les Français étaient une nation antimusicale :

— Voulez-vous, lui dit M. de Lépine, venir avec moi dans une réunion d'ouvriers ? Vous verrez là si nos Français sont aussi dénués d'éducation musicale que vous le croyez. Ceux que jevais vous présenter ne sont que des amateurs, et quels amateurs ! de simples ouvriers ! Ils vous enlèveront votre chœur à première vue.

— A première vue ?

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

La curiosité de M. Wagner était piquée. Il suivit M. de Lépine et donna son texte à M. Chevé, qui le fit traduire tout aussitôt.

— Et maintenant, dit le père Chevé au maître, non sans une pointe d'orgueilleuse malice, veuillez conduire vous-même.

Wagner, un peu étonné, donna le signal. Le chœur fut enlevé. M. de Lépine jouissait de sa surprise.

— On n'en ferait pas autant en Allemagne, dit le maître allemand avec beaucoup de courtoisie.

Et, le lendemain, le père Chevé contait Fhistoire à tous les échos ; mais les échos se faisaient sourds à sa voix. La presse demeurait muette ou hostile. Il n'avait gu^re pour lui, dans le journalisme, qu'Azevedo et moi : Azevedo, qui passait pour un toqué, et moi dont l'opinion ne comptait pas. J'étais en musique lîn ignorant trop avéré.

— Savez-vous, me dit un jour le père Chevé, que vous allez très bien ; vous avez la voix juste. M™<^ Chevé se ferait un plaisir de vous donner des leçons particulières.

A cette ouverture, je frémis de la tête aux pieds. Je perdais déjà tant d'heures chaque semaine autour de cette satanée musique ! Le nombre en allait-il croître encore? Je me sentais pourtant incapable de résister à un désir exprimé par le père Chevé.

J'alléguai la prédiction faite sur moi par le \ieux maestro et confirmée par mon père : « Toi, si jamais tu deviens musicien, il fera chaud! » Rien n'y fit ; M. Chevé insista avec une bonne grâce si impérieuse, que je me vis contraint de céder.

Je fus présenté à M""® Chevé.

Je suis très aise aujourd'hui d'avoir fait la sottise (c'en était une) de me rendre et d'accepter ^

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car j'ai pu, grâce à cette faiblesse, étudier de plus près les plus singuliers originaux qu'il m'ait été donné de rencontrer dans ma vie. Mais ce ne fut pas, en ce temps-là, sans une secrète appréhension, que je me rangeai sous la férule de cette petite vieille.

M™' Chevé était, en effet, une petite vieille, maigre, ratatinée, ridée, presque diaphane ; on eût dit que l'âme, après avoir dévoré le corps, n'en avait gardé que juste ce qu'il lui fallait pour s'y loger à Fétroit. Elle avait des gestes courts, les mouvements rares, un œil vitreux d'où tombait un regard froid et glauque. Et cependant, je ne sais comment ni pourquoi, de cette frêle enveloppe glacée par Tâge émanait une force que Ton sentait indomptable.

M. Chevé Tavait jadis épousée parce qu'elle était la sœur de M. Aimé Pâris, pour Tamour de la Méthode. Et il semblait qu'elle fût elle-même une personnification sèche, énergique et ardente de cette Méthode. Ces deux époux bizarres s'étaient aimés et embrassés à travers la Méthode, dans la Méthode, pour la Méthode. Ils n'avaient eu d'autre enfant que la Méthode, et je jurerais presque qu'ils n'avaient jamais songé à s'en donner d'autre. C'étaient de purs esprits, l'un le génie, l'autre la fée de la Méthode.

Je la vois encore, tandis qu'elle me donnait des

leçons. Je tâchais de me mettre dans la mémoire les intervalles : ut^ ré^ mi; ut^ mi ; iit^ ré, mi^fa; ut^fa; ut, ré^ mi, fa, sol ; ut^ soL Elle écoutait avec une patience inaltérable, ne me donnant jamais l'intonation, ce qui eût été contraire au système, me la laissant chercher moi-même et attendant jusqu'à ce que je l'eusse trouvée. Et parfois, honteux d'hésiter si longtemps, de la tenir, elle dont les heures étaient si précieuses, cinq ou six minutes sur un intervalle qu'il m'était impossible de franchir, je m'excusais de Tennui que je devais lui causer :

— Mais non, me dit-elle un jour paisiblement, c'est moi, au contraire, qui vous dois beaucoup ; car vous aurez contribué pour votre part à l'achèvement de la Méthode.

Et comme je la regardais avec un air d^interrogation étonnée : ^

— Eh! sans doute, reprit-elle. En musique, les gens qui sont doués devinent tout ce qu'ion croit leur enseigner. Pour eux, il n'y a pas besoin, pour ainsi dire, de méthode ni de maître. Ils savent tout d'instinct. Les intervalles les plus difficiles ne sont qu'un jeu pour ces natures exceptionnelles. Les méthodes sont faites pour les organisations moyennes et surtout pour les organisations rebelles.

« Je n'en ai jamais vu de plus récalcitrante que

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la vôtre. Vous possédez en revanche une capacité d'attention, une force de volonté et une ténacité de caractère qui sont extrêmement rares. Quand vous ne pouvez pas vous emparer d'un intervalle, c'est que Tescalier qui vous y conduit n'est pas assez commode, et ce m'est [un avertissement que j'en dois chercher un autre ; mais où vous arrivez, tout autre est inexcusable de demeurer en arrière; car, parmi les déshérités de la musique, il n'y en a pas de plus authentique ni de plus com-' plet que vous.

(c Vous voyez donc bien que vous m'êtes très utile : c'est sur vous que j'éprouve l'efficacité d'un procédé. S'il vous laisse en chemin, c'est qu'il faut le changer; car personne n'apportera jamais à l'étude une obstination plus énergique et plus patiente; s'il vous conduit au but, je le regarde comme définitivement acquis ; car où est l'homme à qui serait impraticable la voie par où vous avez passé ?»

C'était de son air tranquille, de sa voix indifférente, qu'elle me donnait cette explication, ne se doutant pas qu'elle m''enfonçait un poignard dans le cœur. Ainsi donc, l'affreuse prédiction me suivrait toute la vie I Ainsi donc il ne ferait jamais assez chaud pour que je devinsse musicien!

Je finis cependant, grâce à cette incomparable méthode et à ce professeur merveilleux, par me

rendre maître de Pintonation ; j'en vins à lire à peu près à livre ouvert la musique écrite en chiffres, pourvu que le morceau ne fût pas trop difficile, ni trop hérissé de modulations. Mais ce ne fut pas encore là le meilleur profit que j'emportai de cet enseignement. J'y pris en outre une sérieuse leçon de pédagogie pratique, dont j'eus l'occasion de me souvenir plus tard, beaucoup plus tard dans une circonstance que je vais vous dire.

C'est une histoire qui n'a qu'un rapport indirect avec le sujet que je traite. Mais je cause avec vous à bâtons rompus. Vous me permettrez bien de la conter. Elle intéressera tous ceux qui se sont, ne fût-ce qu'une fois en leur vie, occupés d'éducation.

C'était quelques années plus tard. Emile Augier venait de donner à la Comédie-Française sa comédie de Maître Guérin. Je ne sais si vous vous rappelez qu'il s'y trouvait un rôle d'inventeur qui avait nom Duronceret. Ce personnage avait été copié sur nature. Emile Augier, au temps de sa jeunesse, avait connu chez son père un homme de beaucoup de mérite, qui se vantait d'avoir trouvé une méthode nouvelle à l'aide de laquelle on apprendrait à lire, en quelques leçons, aux esprits les plus fermés. Il s'appelait Laffore, et il avait désigné sa méthode du nom de méthode lafforienne.

Il avait pris un brevet pour l'exploitation de sa

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méthode; il avait échauffé la cervelle de tous ses amis et camarades, les avait mis dans l'affaire : ils s'étaient partagé la France et chacun d^eux, selon la somme qu'il avait donnée, avait droit à un plus ou moins grand nombre de départements. Le père d'Augier ne réussit point, comme cela était facile à prévoir, s'entêta et perdit une bonne partie de sa fortune.

Cette histoire était restée sur le cœur ou plutôt dans la mémoire du fils, qui crut bien faire de transporter sur la scène ce type original d'inventeur pris sur le vif de la réalité. C'était une façon, pour lui, de rentrer dans les débours paternels.

M. Laffore avait laissé un fils, qui avait gardé pour la gloire de son père un respect pieux. Ce fils était un médecin qui possédait la manie d'écrire et qui expédiait, entre deux ordonnances, un drame en cinq actes et quatorze tableaux. Il avait son tiroir tout plein de pièces de théâtre. Il profita de Toccasion pour en apporter quelques-unes à Emile Augier, qui recula d'horreur et lui donna avec une perfide bonhomie ce conseil insidieux :

— Il n'y a qu'un homme à Paris capable de s'intéresser à la découverte de votre père, qui est une question pédagogique; et il se trouve, par bonheur pour vous, que cet homme a la passion du théâtre. Portez-lui la méthode lafforienneet vos œuvres dramatiques.

b^aVENIRS DE JEUNESSE

Je vis donc^ un beau matin, débarquer chez moi, muni d'un mot de recommandation d'Augier, le fils de l'inventeur de la méthode lafforienne, chargé des reliques de son père et portant en outre sous le bras les enfants de sa muse, un paquet de manuscrits.

Il y avait des oeuvres en prose ; il y en avait en vers ; il me les lut toutes avec une impartialité bien rare dans notre siècle de fer. Mais je ne fus pas en reste et déployai une impartialité au moins égale à n'écouter ni les unes ni les autres. La méthode, en revanche, m intéressa ; j'en compris en quelques minutes le mécanisme, qui était très simple et très ingénieux. Mon homme voulait qu'aussitôt je partisse en guerre, que j'allasse voir les ministres et leur mettre tout de suite la méthode sous la gorge.

— Écoutez! lui dis-je, il est impossible desavoir au juste ce que vaut une méthode d'enseignement, si on ne la connaît que par l^exposition théorique. Laissez-moi expérimenter la vôtre. Je la jugerai sur ses résultats.

Et me voilà en quête d'élèves adultes 1 car le Deau de la méthode, au dire de l'inventeur, c'était qu'en huit jours, un homme fait pouvait, grâce à elle , apprendre à lire couramment la lettre moulée.

A la campagn^e, je n'aurais eu que l'embarras

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du choix; à Paris, il n'était pas commode de £e procurer des jeunes gens de l'un ou de l'autre sexe ignorant Va h c d et curieux de se familiariser avec lui. Un de mes amis, qui demeurait près de moi, me prêta son domestique : c'était un grand garçon de vingt-cinq ans, qui avait la dignité correcte d^un valet de chambre de bonne maison, au visage engageant, au sourire affable, Pair onctueux et bête. J'avais toujours, quand il entrait dans ma chambre, le matin, à cinq heures, et quand il me souhaitait poliment le bonjour de son maître, des velléités de lui tirer ma plus belle révérence comme à un attaché d'ambassade.

Oncques n'eut-on la tête si dure que ce Frontin. Je le mis à l'alphabet lafforien. L'inventeur m'avait assuré qu'en deux leçons, de vingt minutes chacune, l'élève le plus rétif devait le savoir et commencer à épeler. Nous étions loin de compte. Le malheureux ne pouvait encore, au bout de huit jours, appliquer le son juste sur les divers signes qui le représentaient. Et ce n'était pourtant pas chez lui faute d'attention où légèreté d'esprit. Je voya's distinctement les veines de son front se gonfler sous ] 'e ffort d'un travail de pensée intense ; nous étions en hiver, au coin d'un feu qu'on venait d'allumer, et la sueur lui coulait du visi ge.

Pariois il se dépitait contre lui-même, et, se

tournant vers moi d'un air navré, il s'excusait du temps qu'il prenait à mes travaux.

Il ne se doutait guère que la sympathie qu'il m'avait inspirée croissait au spectacle de son impuissance.

— Tout comme 'moi ! me disais-je tout bas, voilà comme j'étais dimanche !

Et, le coude appuyé sur le bras de mon fauteuil, le menton dans la main, avec cette inaltérable patience que j'avais vu déployer à M"'® Chevé, je l'écoutais cherchant, à mesure qu'un groupe de lettres passait sous ses yeux, le son afférent, son qu'il devait, par un procédé particulier à la méthode lafforienne, retrouver de lui-même et sans indication du maître.

Le pauvre diable n'apprit jamais à lire ; mais je m'instruisis à son école d'une foule de choses que je n'avais fait qu'entrevoir aux leçons de M '^^^ Chevé: j'y compris que, passé un certain âge, le cerveau de rhomme est irrémédiablement fermé à tout enseignement nouveau ; que, s'il est facile d'éveiller dans les esprits des germes d'idées qui s'y trouvaient déjà, les révolutionnaires s'abusent étrangement de croire qu'ils y feront pénétrer une parcelle de vérité neuve; qu'il est inutile de discuter avec les gens, car on ne persuadera jamais que ceux qui sont déjà convaincus par avance ; que le plus sage et le p) as court est de s'accommo-

MADAME CHEVÉ

der aux mœurs et aux préjugés de la génération à laquelle on appartient, car on n'y pourra rien changer, et rien, comme dit Tautre, c'est rien ou peu de chose.

Peut-être serez-vous curieux de savoir comment se terminèrent les leçons que j'avais entrepris de donner à cet imbécile. Ne croyez point que ce fut moi qui me rebutai. Son maître vint un beau matin à la maison me prier de les suspendre.

— Si vous continuez, me dit-il, vous me le rendrez idiot ou fou. Vous soumettez sa pauvre cervelle à une gymnastique si épuisante, qu'il sort de chez vous abruti et ne sachant plus ce qu'il fait. Vous verrez qu'il tombera malade.

Je m'imaginai qu'il exagérait : point du tout. J'appris bientôt que mon élève s'était mis au lit. Il faut croire que la méthode lafforienne lui monta au cerveau : une fièvre cérébrale l'emporta en quelques jours. Il me semble que, de la façon dont se sont passées les choses, je ne dois point avoir cette mort-là sur la conscience. C'est tout au plus M. Laffore qui pourrait en être comptable. Il est médecin ; il porte sans doute assez légèrement ces sortes de responsabilités.

J'avais par bonheur l'esprit plus robuste et mieux équilibré que le pauvre garçon. J'étais aussi plus philosophe, et, tout en m'acharnant à la musique, je m'intéressais au spectacle de cette

passion, qu'il m'était permis d*observer ainsi de près.

Il m'arrivait parfois, quand M^^ Chevé m'avait donné, d'après les principes de la Méthode, la solution pratique d'un petit problème de pédagogie musicale, de n;e récrier avec admiration sur la simplicité ingénieuse du procédé.

Tout aussitôt M™® Chevé se redressait, comme si elle eût reçu en pleine poitrine une déciiarge électrique : cette petite vieille, enveloppée de silence et de froideur, tressaillait sur sa chaise, Tœil étincelant, les narines ouvertes, la voix frémissante ; de son poing fermé, elle frappait rageusement la table :

— Eh bien! monsieur, criait-elle, ils n'ont pas voulu comprendre cela ! Non, ils n'ont pas voulu !

Ils^ c'étaient les adversaires de la Méthode, les seuls ennemis qu'elle connût au monde. Quand elle ^n parlait, tout son être était secoué d'un grand tremblement de colère, et puis c'étaient des éclats soudains de fureur, des révoltes d indignation, un je ne sais quoi d'amer, de méprisant, d'emporté, tout gros de menaces sombres, et elle répétait, baissant le ton à chaque fois, modulant du majeur au mineur :

— Ils n'ont pas voulu 1 ils n'ont pas voulu !

Et quand, par aventure, je me divertissais à la pousser un peu.... — Non, j'ai tort de dire que je

MADAME CHEVÉ

me divertissais à cela ; si grande est la puissance de contagion d^un fanatisme vrai, que j'étais ému comme elle, que je prenais ma part de ses colères et que je m'écriais de bonne foi, avec un étonnement douloureux :

— Cela est-il possible ? ils n'ont pas voulu ! — Elle me regardait comme si j'eusse été moimême un de ces sauvages imbéciles ; il est évident qu'elle croyait, grâce à Tillusion de Tidée fixe, en avoir un, juste en face d'elle, et c'était sur lui qu'elle dardait l'éclair de ses yeux soudainement allumés :

— Non, monsieur, ils n'ont pas voulu ! Ce n'est pas faute qu'Emile leur ait expliqué... Tenez..., l'autre jour...

Mais elle sentait la colère lui monter à la gorge et la lui serrer ; elle suffoquait, les mots se pressaient en tumulte sur ses lèvres et n'en pouvaient sortir; et, se voyant incapable de donner ellemême les explications dont j'avais besoin :

— Aimé, criait-elle d'une voix étranglée, Aimé, viens !

Aimé Pâris, c'était son frère, le premier disciple de Galin, le premier maître de Chevé. Il travaillait toujours dans une chambre à côté. A l'appel de sa sœur, il accourait. Je voyais paraître, dans l'entre-bâillement de la porte, une trogne d'un rouge vif, sous des mèches de cheveux blancs en-

volés au hasard ; Toeil égaré, comme d'un chien qui cherche son maître ; une bouche ouverte et sans dents. Il avait l'air de se demander : « QuV a-t-il donc ? »

Il entrait, parfois en bras de chemise, le plus souvent une vieille houppelande roulée autour de son corps ; le pantalon, trop haut d'un côté, tombait de Tautre, la bretelle s'étant cassée ou défaite. Ses pieds nageaient dans des chaussons de lisière. Tout cela plein de trous, constellé de taches d'encre ou de graisse. Un personnage échappé des Contes d'Hoffmann. Son ventre pyriforme, ses bras courts et désordonnés, ses jambes toujours en mouvement complétaient la ressemblance avec un de ces mystérieux et grotesques fantoches que le romancier allemand se plaît à mettre en scène.

On ne riait pas de lui : nous savions que sous ces cheveux bizarrement ébouriffés bouillonnait et fumait d'idées nouvelles un des cerveaux les plus encyclopédiques qu'ait jamais formé la nature. Ce teint de brique, plaqué de vermillon par endroits, il le devait à réchauffement d'un sang constamment brûlé de travail. Cette négligence de l'habillement marquait moins chez lui l'incurie de l'homme qui s'abandonne, que la préoccupatioa du savant et de l'inventeur absorbé par des soins plus nobles. Ce regard même, ce regard effaré qui donnait à sa physionomie un aspect si étrange.

MADAME CHEVÉ

c'était celui du mathématicien en quête de solutions élégantes et les cherchant dans les espaces.

C'est que M. Pâris n'était pas seulement un puits de science ; ou plutôt, si Ton veut s'en tenir à cette vieille comparaison, c'était un puits artésien, d'où jaillissaient et dégorgaient pêle-mêle tout ce qu'avait su l'humanité jusqu'à lui et tout ce qu^il y ajoutait sans cesse, par un esprit d'invention qui ne se reposait jamais.

M. Aimé Pâris est un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais connus. Il était doué d'une prodigieuse mémoire qu'il avait encore accrue, jusqu'à un point qui paraîtrait fabuleux, grâce à l'application constante de sa méthode de mnémotechnie. Il savait tout, et c'était une vivante bibliothèque de dictionnaires : dictionnaire d'histoire, dictionnaire de science, dictionnaire de statistique..., oui, de statistique. J'en ai fait dix fois l'épreuve. On avait besoin d'un chiffre dans n'importe quel ordre d'idées, le chiffre des divers chapitres du budget, par exemple, en telle année : M. Aimé Pâris le tirait aussitôt des profondeurs de sa mémoire, où il savait toujours retrouver juste à sa place ce qu'il y avait emmagasiné avec méthode.

Et, ce qu'il y a de plus inouï, c'est que sous cet effroyable amas de connaissances Fesprit d'invention n'avait pas été étouffé chez lui. M, Azevedo,

qui Ta beaucoup connu et plus pratiqué que je n'ai fait, a pu écrire un volume sous ce titre : les Inventions de M, Aimé Paris, C'est que M. Aimé Pâris en a fait dans tous lés genres, mais surtout en pédagogie. Il ny a point, dans Tordre de Téducation, de problème auquel, s^ étant appliqué, il n'ait trouvé des solutions nouvelles et ingénieuses Sa mnémotechnie est un outil de travail dont la puissance est merveilleuse. Azevedo, qui avait eu la curiosité d'en apprendre le mécanisme, s'était à cinquante ans passés, donné artificiellement une mémoire sans égale. Mais c'est surtout au perfectionnement de la méthode Galin que M. Aimé Pâris avait consacré toutes les forces de son esprit. Galin n'avait fait que poser les principes : c'est M. Paris qui a trouvé les procédés d'enseignement pratique ; c'est à lui que nous devons la langue des durées, le système des mutations. Mais je me laisse entraîner ; ce n'est pas de la Méthode que j'ai à parler ici, et j'oublie que j'ai laissé M. Aimé Pâris debout, au milieu de la chambre, comme il venait de se rendre à l'appel de sa sœur.

— Qu'est-ce qu'il y a, Nanine ? demandait-il. A cette interrogation qu'elle avait sollicitée,

il semblait que M.^^ Chevé reprît possession d'elle-même ; d'une voix très posée, très nette, détachant même avec affectation chaque syllabe :

— M. Sarcey demande que tu lui expliques les

MADAME CHEVÉ

objections qu^a faites l'autre jour le préfet de la Seine et ce qu'Emile y a répondu.

Et, la phrase une fois dite, elle se renfonçait dans son immobilité et son silence. La paupière retombait sur son œil redevenu morne ; elle avait passé la main à son frère.

C'était au tour du frère de prendre feu et de partir ; et alors, marchant à grands pas, gesticulant, les yeux au plafond, il bredouillait éperdûment, d'une voix basse et précipitée, des explications où je n'entendais rien, mais que sa sœur paraissait écouter avec dévotion. M. Pâris, qui avait longtemps émerveillé ses auditeurs par la lucidité et la force de sa parole, n'avait plus, à rheure où je Tai connu, ni dents ni souffle ; il fallait prêter une grande attention pour saisir, dans ce fouillis de sons inarticulés, quelques mots à Faide desquels on put reconstituer la phrase. Mais, pour sa sœur et son beau-frère, il était resté le successeur de GaliUjDieu le fils : on ne parlait de lui dans la famille qu'avec des airs de componction admirative et attendrie.

Ces trois êtres singuliers, Aimé, Nanine et Emile, vivaient ensemble, étroitement unis, possédés, brûlés d'une même passion, s'y étant dévoués corps et âme et pour la vie.

Il m'est arrivé de dîner avec eux.

La première fois, le père Chevé me prit à part,

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après la leçon publique, et me dit d'un air mystérieux, avec son bon sourire engageant :

— On nous a fait cadeau d'un lapin : voulezvous manger la soupe avec nous?

Je vis bien que ce lapin était pour eux une extraordinaire occasion de noces et de festins. J'acceptai. J'étais ravi de pénétrer plus avant encore dans l'intimité de ces braves gens, qui étaient de si curieux originaux. J'arrivai juste à l'heure que l'on m'avait marquée. Je croyais que l'on allait causer, comme partout, des nouvelles du jour, ou tout au moins du lapin qui avait servi de prétexte à la fête et de son donateur. J'étais loin de compte. M. Chevé avait fait dans la journée je ne sais quelle démarche chez un ministre ; il la conta, avec force imprécations contre l'entêtement des fanatiques du grimoire. Ses deux convives s'enflammèrent à ce récit; tout fut dès lors oublié, même le lapin, que l'on expédia rapidement, stins un mot aimable dédié à son souvenir. Il ne fut plus question que de la Méthode, et encore de la Méthode, et toujours de la Méthode.

C'est ainsi, j'imagine, que devaient dîner autrefois les solitaires de Port-Royal, mangeant vite, sans s'inquiéter de ce qu'on leur avait servi, tout occupés de Jansénius et entremêlant la conversation de virulentes apostrophes contre les jésuites, vingt-cinq minutes, nous avions fini.

MADAME CHEVÉ

lor

— Je ne vous retiens pas, me dit M. Chevé; )e sais que, le soir, vous allez au théâtre ; et nous, il faut que nous courions à nos leçons.

La somme de travail que fournissait tous les jours chacune de ces trois personnes passe toute imagination. Le père Chevé surtout, c^était quelque chose d^inouï, d^incompréhensible, et que je ne croirais pas si je ne Tavais pas vu plusieurs années de suite. Il avait sept, huit cours par jour, et aux quatre coins de Paris. Il professait à TEcole de la Faisanderie, à TÉcole normale, au lycée Louis-le-Grand, chez lui, à PÉcole de médecine, dans les maisons d'éducation, que sais-je? Il partait le matin, de son pied léger, des paquets de livres sous le bras, les poches gonflées de papiers et de brochures; on le voyait filer, d'un train rapide, à travers les rues, affairé, fumeux, souriant ; si Ton faisait mine de l'arrêter au passage, il vous invitait du geste à le suivre et causait en courant. Jamais il ne manqua un cours de sa vie : hiver ou été, neige ou pluie, allègre ou souffrant, ii se mettait en route ; rien ne Tarrétait. Un jour il devait aller donner sa leçon à la Faisanderie, qui est près de Joinville-le-Pont. La neige était tombée, la nuit, par masses énormes ; plus de voitures, aucun moyen de locomotion. Un autre eût abandonné la partie ; lui, jamais. Il fit le trajet à pied, dans la neige, et arriva, trempé,

rompu de fatigue, mais layonnant et à Theure.

41 avait reçu de la nature un corps et une âme également élastiques. Toujours en train, toujours gai. Il se plaignait souvent, mais point à la façon des pleurards qui geignent. C'étaient des récriminations énergiques, c^étaient des ostentations viriles de sa capacité de travail ; il portait gaillardement ses quinze heures de besogne quotidienne, et il en parlait avec une vaillance joyeuse. Il les jetait au nez de ses adversaires ; il les leur reprochait avec une fureur bien comique. Ils me feront mourir ! s^écriait-il, mais d'une voix si superbe qu'elle rassurait immédiatement sur la force de résistance de cet indestructible coffre.

Il est mort cependant, et mort à la peine. Mais quand ce malheur arriva, je m'étais depuis assez "ongtemps séparé de lui, et non sans un grand déchirement de cœur. Ce dénouement de nos relations mérite un récit à part, car il mettra en lumière un autre côté du caractère de cet homme singulier et l'achèvera ainsi de peindre.

AMAND CHEVÉ

Le premier but que s'étaient proposé les fondateurs de la Méthode, qui réunissait sous une même étiquette les trois noms de Galin, Pâris et Chevé, c'était d'apprendre au peuple à lire la musique et à récrire sous la dictée, de lui donner en quelque sorte renseignement primaire de la musique.

C'est à cette tâche que M. Emile Chevé s'était voué tout entier depuis vingt années, et il faut reconnaître qu'il avait admirablement réussi : des milliers et des milliers d'ouvriers lui avaient passé par les mains, et tous étaient sortis de ses leçons capables de lire, à livre ouvert, n'importe quelle musique dans n'importe quel ton. Beaucoup, en outre, les mieux doués, avaient été mis par cet enseignement au point d'écrire couramment un

SOUVENIPS DE JEUNESSE

air entendu au théâtre ou dans un concert. Le père Chevé disait, en souriant, qu^il chasserait de la langue le vilain mot de déchiffrer^ qui marque l'effort pénible des malheureux acharnés à Tétude du grimoire.

Ce n'est pas tout, poi^r un élève de Pécole primaire, que de savoir lire la lettre moulée. Le joui où il est enfin en possession de cet outil d'étude la lecture^ le goût lui vient de bien lire. Il comprend tout ce qu'il lit ; il essaye de se traduire à lui-même et de traduire aux autres l'impression qu'il a reçue.

A plus forte raison, cela est-il vrai de la musique. Lire une partition, c'est déjà quelque chose; mais Tessentiel est de la bien lire, de la lire en la comprenant et en la faisant comprendre, de goûter soi-même, en la lisant, un plaisir d'art plus ou moins délicat et de le donner aux autres.

— La belle avance, s'écriaient les adversaires de la Méthode, la belle avance de former des lecteurs,, si ces lecteurs ne doivent jamais devenir musiciens ! Où sont les musiciens sortis de l'école de M. Chevé ? Ces ouvriers qu'il nous présente sont capables en effet d'enlever tellement quellement, grosso modo^ un chœur qu'on leur met pour la première fois sous les yeux. Mais c'est de la besogne abominablement bousillée. Ils sont incapables, en revanche, d'une exécution finie et vraiment artis-

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tique. Ils n'en sentent même pas le besoin. Ce sont des barbares mal dégrossis î

Ces objections ne touchaient guère M. Chevé, qui se contentait de répondre : Pour goûter, en les lisant, Racine et Corneille, il faut avoir d'abord appris à lire. Nous sommes des maîtres d^école et ne voulons pas être autre chose. Nous enseignons la lecture à tous parce que tous, sans exception, doivent savoir lire. Libre à ceux qui se sentiront des dispositions de pousser ensuite plus avant.

Mais si M. Chevé demeurait insensible à ce genre de critiques, il avait près de lui quelqu'un qui les portait impatiemment.

C'était son fils, Amand Chevé, un fils unique, qu'il avait eu d'une première femme.

Amand Chevé formait avec son père le plus singulier contraste. C'était un grand jeune homme blond, froid, de manières réservées, d'allures pais^ibles, qui parlait bas, d'une voix sans chaleur; si bien qu'en le voyant, on ne pouvait s'empêcher d'être surpris que, d'un père si exubérant, il fût né un fils si méthodique, que la montagne en travail d'éruption volcanique eût accouché d'un simple glaçon.

Amand Chevé avait sur son père l'avantage d'être musicien, et musicien de premier ordre. Il n'avait pas seulement le goût, il avait encore la passion de la musique ; et cette passion s^était

manifesté par des signes éclatants dès la plus tendre enfance. Il avait appris la musique en se jouant et il en savait tout ce qu^on en peut savoir. 11 tenait, lui aussi, pour Texcellence de la Méthode; mais il était persuadé, contrairement à Topinion du chef de la famille et/de TEcole, que si elle se réduisait à ne donner que renseignement primaire, jamais elle ne s'établirait dans le monde de la musique ; que les artistes, pour qui elle ne serait qu'un outil de pédagogie d'une utilité problématique,continueraient de la mépriser et de la tourner en ridicule.

Son ambition^ c'était de montrer que la Méthode pouvait conduire ses élèves de Técole primaire jusqu'aux plus hautes régions de l'enseignement supérieur ; qu'elle pouvait également dégrossir des lecteurs à première vue et former des exécutants consommés, des artistes. Et comme il n'y a pas d^autre façon de prouver le mouvement que de marcher soi-même, il avait choisi parmi les élèves de son père ceux qui avaient témoigné le désir de pousser plus loin leurs études ; il les avait réunis ; tous ensemble étudiaient sous sa direction des chœurs de grande musique et ils en poussaient l'exécution jusqu'au dernier degré de perfection dont ils étaient capables.

Je n'oserais pas dire que cela se faisait secrètement, dans l'ombre, à Tinsu du maître, car il le

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savait, et même il frémissait d'un certain orgueil, quand il apprenait que cette petite fraction de sa Société était allée, malgré ses ordres, disputer un prix de concours orphéonique dans quelque localité voisine et Pavait emporté.

Au fond, il était plus inquiet que content.

Que voulez-vous? il était... comment dirai-je? jaloux? oui, jaloux, et le mot sera juste, si j'ajoute qu'il était jaloux non de son fils, mais de sa propre autorité.

C'est un trait de caractère sur lequel, en vous peignant cet homme étrange, je n'ai pas encore eu Foccasion d'insister. Personne ne fut plus autoritaire que lui. Sectaire en cela comme dans tout le reste. Quiconque n'est pas avec moi est contre moi, a dit le plus humble et le plus doux de tous les fondateurs de religion. M. Emile Chevé avait l'instinct de la domination. Jamais amabilité ne fut plus impérieuse. Il prétendait rester seul maître et n'eût jamais consenti à céder aux mains de personne la moindre parcelle de son pouvoir.

Non, pas même aux mains de cet autre soimême qu'on appelle un fils. Le père Chevé sentait vaguement qu'au point de vue artistique, ce fils lui était infiniment supérieur ; et il ne pouvait se défendre d'en concevoir de Tombrage.

Nous donnions parfois, en ce temps-là, de grmds festivals, où c'était l'habitude de convoquer

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les compositeurs, les musiciens et la presse. Aux exercices habituels de lecture à première vue se joignaient, en ces solennités, quelques morceaux d'apparat qui demandaient une exécution plus soignée^ plus finie. Il eût été naturel qu'Amand Chevé, qui était un artiste, prît le bâton de commandement et dirigeât cet orchestre de voix humaines. Jamais son père ne le souffrit. Nous sentions tous je ne sais quelle honte à le voir monter au pupitre, car il battait la mesure à la façon d'un métronome, sans ombre de goût artistique.

Tel était l'ascendant exercé par lui sur nous tous que personne n'osait récriminer ni se plaindre. On baissait les yeux et l'on partait. C'eût été pour lui un coup trop sensible s'il eût aperçu chez nous Tombre d'un mouvement, je ne dis pas de désobéissance — personne n'y eût songé, — mais d'ennui et de chagrin.

Je sais bien qu'en vous contant ses faiblesses je vous gâte mon héros. Mais une étude psychologique ne vaut, ce me semble, que par la vérité du détail, par l'exactitude de la ressemblance.

Eh bien ! oui, il était jaloux, et jusqu'à la mesquinerie. Ce défaut chez lui tournait presque en manie intraitable. J'en ai vu des exemples bien étonnants, dont je ne citerai qu'un seul.

La famille Chevé avait édité un certain nombre d'ouvrages soit de polémique, soit de pédagogie.

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qu'elle avait tous fait imprimer à ses frais. Les pamphlets étaient naturellement destinés à tomber vite dans Tabîme de Toubli ; mais, parmi les ouvrages de pédagogie, quelques-uns méritaient d'être placés au premier rang : ainsi les Exercices -pratiques de Ghevé, un des plus admirables livres, j'allais dire le plus admirable livre d'instruction élémentaire que je connaisse; la maîtresseœuvre de Galin : Exposition (Tune nouvelle méthode pour renseignement de la musique, une des plus merveilleuses analyses qui aient jamais été faites par un mathématicien doublé d'un philosophe, et les Huit cents duos, et tant d'autres opuscules qui formaient une sorte de bibliothèque de la Méthode.

Vous croyez peut-être que tous ces livres, une fois édités, étaient mis en vente et qu'on pouvait se les procurer comme on voulait, en payant le prix du volume. Ah ! que vous êtes loin de compte, mes amis! Le père Ghevé gardait Pédiiion tout entière chez lui, sous clef, dans son cabinet encombré de paperasses. Pour en avoir un exemplaire, il fallait s'adresser à lui et montrer patte blanche, je veux dire témoigner pour la Méthode d'un inaltérable sentiment d'admiration.

Il ne lâchait son volume qu'à bon escient. Mais il n'y avait pas moyen alors de lui en faire accepter

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le prix. Il le donnait aux amis de la Méthode ; aux autres, il refusait de le vendre. C'était le comble du désintéressement. Mais ce désintéressement partait, à mon avis d'un faux calcul.

— Vous entravez ainsi, lui dis-je, l'expansion de la Méthode. Il faut se jeter à vos genoux pour obtenir de vous les livres qui Texposent. Nombre de gens préfèrent s*en passer.

— Combien en voulez-vous d'exemplaires? me demandait-il avec un air de badinage.

Je voulus avoir raison de cet entêtement.

Il y avait en ce temps-là, rue de Grammont, une petite librairie dont la titulaire était une ancienne actrice du Théâtre-Français, M^i® Biron. C'est elle qui avait créé jadis à TOdéon la bonne et brave fille de ferme de François le Champî. Elle avait^ à la suite de je ne sais quelle histoire, quitté la Comédie- Française et acheté ce petit fonds de librairie, où je ne tardai pas à faire sa connaissance, car beaucoup de mes amis s'en allaient là, dans son étroite boutique, tailler entre trois et six une forte bavette.

On y rencontrait souvent Laurier, Mosselmann, Crémieux, Xavier Aubryet, puis des acteurs et des actrices ne divers théâtres ; c'était pour un certain nombre d'habitués un lieu de rendez-vous commode. On trouvait toujours à son bureau la maîtresse de la maison, avenante et spirituelle, qui

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savait aiguiser de beaucoup de malice un grand fonds de bonté native.

Je ne sais si mes souvenirs m'abusent ; mais il me semble qu'on y causait agréablement toujours, avec esprit quelquefois. Xavier Aubryet lançait à tort et à travers des fusées de paradoxes que Laurier rabattait d'un mot, avec son air d'indifférence sournoise et traînante. De quel cœur on y daubait quand M°"® Madeleine Brohan ou M^^® Jouassain tenaient le dé de la conversation, sur le directeur de la Comédie-Française, sur les camarades et même sur les critiques I Que d'anecdotes plaisamment contées I que de francs et bons rires !

Il fallait voir la figure ahurie d'un acheteur de passage, quand il entrait à l'improviste dans celte petite boutique dont noue avions fait une sorte de divan Lepelletier. C'était un intrus, un gêneur et comme on dit en stylr". boulevardier, un empêcheur de danser en rond : — Quel est cet olibrius, qui se permet d'acheter des livres dans une librairie et dérange, sans dire gare, d^honnêtes Parisiens en train de se livrer aux douceurs de la blague ?

Biron nous grondait; nous lui jurions de respecter le client, et, le lendemain, c'était à recommencer.

Je lui parlais souvent de la méthode Chevé, qu'elle avait étudiée et estimait à sa juste valeur ; car elle était excellente musicienne et se piquait

d'avoir l'esprit libre des préjugés de toute routine.

— Vous devriez nous rendre un ^ service, lui dis- je un jour. Les livres qu'ont édités les fondateurs de la Méihode ne sont point connus et méritent de l'être. Vous êtes en relations avec le tout Paris artiste : acceptez quelques exemplaires en dépôt, et faites de la propagande*

— Je ne demande pas mieux, me répondit-elle. Vous pouvez même dire à M. Chevé que, par sympathie pour lui, je ne demanderai aucune remise en échange de mes bons offices. Je vendrai le volume au prix où il m''aura été coté à moi-même. Ce n^est pas une spéculation que je prétends faire; c'est un service que je veux rendre.

Vous pensez si j'étais ravi. Je m'en fus de mon pied léger porter cette proposition au père Chevé. J'étais si foncièrement naïf que je m'imaginais qu'on allait, moi et ma nouvelle, nous accueillir, l'un portant l'autre, à bras ouverts, avec de grands transports de joie. Le père Chevé me regarda d'un œil soupçonneux. Il cherchait sur mon visage si je n'étais pas un traître qui avait sournoisement passé à l'ennemi. Mon honnête et loyale figure le rassura. Il entra dans d'assez longues explications sur les nombreux inconvénients qu'il y aurait à laisser courir les livres de la Méthode dans les mains des philistins. Ces inconvénients, j'avoue

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que pour ma part je ne les voyais point — et je ne les vois pas encore.

Le seul qui fût réel était celui dont le père Chevé ne parlait pas. C'est que, s'il eût livré ses ouvrages au libre commerce, il se fût dessaisi d'une part de son influence personnelle. Son objectif, c'était de mettre et de garder sous sa coupe tout néophyte de la Méthode ; beaucoup lui eussent échappé s'ils avaient pu s'adresser, pour prendre connaissance de ses ouvrages, au premier libraire venu.

C'est en vain que je plaidai la cause de la liberté, qui me semblait être celle du bon sens. M. Chevé, quand il fut à bout d'arguments, m'invita d'un ton sec et péremptoire à me taire désormais sur ce chapitre. Il n'aimait pas bien la contradiction. Il serrait le pouvoir d'une main d'autant plus énergique qu'il sentait gronder et croître parmi les siens, autour de lui, une sourde résistance.

Ce n'était pas que son fils, Amand Chevé, fût capable de lever l'étendard de la révolte et de faire un schisme. Il professait pour son père une piété respectueuse qui était sincère, et il n'avait pas d'ailleurs l'envergure d'un chef de parti. Il faut ajouter aussi qu'il n'eût trouvé, dans la grande Société chorale, personne pour le suivre dans une rébellion ouverte. Tous pliaient sous l'ascendant du père Chevé ; tous lui étaient profondément attachés. Il n'y en avait pas un à qui, musique à

part, il n'eût rendu quelques services. Il les avait, dans leurs maladies, soignés en qualité de médecin. Il avait été le confident de leurs chagrins domestiques, le conseiller de leurs jours douteux, l leur directeur de conscience. Car ce diable d'homme trouvait du temps pour tout, et ce n'était pas seulement de la confiance qu'il inspirait à ses disciples : ils avaient foi en lui.

Et il fallait bien qu^ils lui fussent dévoués jusqu'au sacrifice de leurs plus chères aspirations, puisque depuis des anr.ées ceux qui avaient fini par apprendre la musique — et quelques-uns étaient devenus des musiciens consommés — se résignaient, chaque fois que les cours reprenaient, à rentrer dans le rang, à recommencer avec les débutants les exercices de la première heure, à mêler leurs voix éprouvées et sûres à des voix novices qui gâtaient l'ensemble de l'exécution.

Le père Chevé l'exigeait ainsi. Mais c'était beaucoup demander à la nature humaine. Instinctivement les plus hardis s'étaient groupés autour d'Amand ; et ils avaient formé une petite chapelle dans la grande église. Ils se croyaient en règle avec le maître parce qu'ils n'en continuaient pas moins d'assister, comme les camarades, à toutes les séances qu'il présidait. Mais le Dieu de Jacob est un dieu jaloux!... M.Emile Chevé ne souffrait qu'impatiemment cet échec porté à son autorité

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souveraine. Il eût mieux fait de fermer les yeux, de laisser aller les choses, sans avoir Tair d'y prendre garde, et qui sait, même ? d'encourager ce mouvement dont il aurait, après tout, gardé la direction au moins en apparence, puisque tous s'accordaient à le reconnaître comme le chef nominal, le pape de la Méthode.

Mais ces doux tempéraments n'étaient pas dans son caractère. Il résolut de casser les vitres. Il comptait sur le prestige de son nom pour terrasser les hérétiques et les ramener au giron de l'Église. C'était une bataille à livrer. Il convoqua FAssociation à une grande séance, qui était, si je me rappelle bien, la séance de clôture annuelle, celle où le chef de l'École rendait compte à l'assemblée plénière des travaux et des progrès accomplis, des sommes dépensées, des efforts qui restaient à faire.

C'est dans le grand amphithéâtre de l'École de médecine que les séances avaient lieu. Aucune ne fut plus solennelle. Toute la Société était là, au grand complet, attendant avec une curiosité mêlée d'angoisse ce qu'allait dire M. Chevé. Il se leva ; il commença par expédier rapidement les menus détails du budget ; puis, d'une voix très émue, il rappela à grands traits les services qu'il avait rendus là a Méthode, le labeur écrasant auquel il s'était condamné, les conquêtes que l'idée de Galin avait, grâce à lui et à ses deux collaborateurs,

M. Aimé Pâris et M°"® Nanine Chevé, faites en France et dans la plupart des pays d^Europe.

Il me semble que je le vois, que je Tentends encore. Saint Paul ne devait pas parler autrement aux fidèles de son Eglise. La demi-obscurité où était plongée cette vaste salle, mal éclairée par un petit nombre de lampes, ajoutait encore à la mystérieuse émotion de la scène. La tête du père Chevé s'enlevait en vigueur sur ce fond sombre ; elle était superbe, avec ses longs cheveux gris, qui flottaient sur ses épaules et lui donnaient un air de prophète. Il avait le geste ample et magnifique ; j'aurais dit : théâtral, si ses grands bras étendus en croix, si ses mains ramassées sur la poitrine et la frappant avec force n'eussent pas fait partie en! quelque sorte de sa physionomie et n'eussent complété l'homme. Il se répandit en allusions menaçantes contre ceux qui voulaient jeter l'Ecole hors de sa voie ; il demanda si quelque autre se sentait de force à la conduire à sa place ; il ajouta qu'il n'avait plus qu'un petit nombre d'années à vivre; qu'on pouvait bien attendre un peu et ne pas lui infliger, en ses derniers jours, le chagrin de voir son œuvre défaite. Il fut tour à tour terrible, insinuant, attendri. Il avait, comme on" dit en style parlementaire, posé la question de cabinet.

Il se fit un grand silence quand il eut cessé de

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parler. Beaucoup ae ses disciples pleuraient Comment retenir ses larmes à cette peinture, qui était si vive, si animée, de ses craintes et de ses douleurs ! Et cependant je me disais en mon coin que ce n'était pas de tout cela qu'il s'agissait. Personne ne contestait les services et le dévouement du père Chevé ; personne ne songeait à lui arracher la direction de PEcole. La question était plus humble et plus simple : Etait-il bon que des musiciens consommés fussent remis à Técole primaire et chantassent avec des commençants de première année ? Ne valait-il pas mieux les laisser, sous le contrôle du maître, s'occuper d'art pur et montrer aux partisans du grimoire que le chiffre, lui aussi, peut inspirer le goût de la perfection, qu'il y peut même conduire ?

Cest ce qu'aurait pu dire Amand, s'il avait été là. Mais la déférence qu'un fils doit à son père, et surtout à un tel père, lui fermait la bouche. C'est un inconnu qui se leva pour répondre. Il dit, simplement et sans phrases, qu'il n'y avait pas un membre de l'Association qui ne gardât pour le maître une vénération profonde et un attachement inviolable, mais que la tentative qu'un certain nombre de membres poursuivaient à cette heure n'était nullement incompatible avec cette affection et ce respect.

— C'est un manque de discipline, s'écria le père

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SOUVENIRS DE JENUESSE

Chevé, un outrage au chef de FÉcole ! Si vous ne voulez plus de moi, osez le dire !

Vingt, trente voix protestèrent. Mais le branle était donné. On avait osé regarder le maître en face, lui tenir tête. Il essaya de regagner de haute lutte le terrain perdu ; il se fâcha, menaça de sa démission. Rien n'y fit ; une discussion s'engagea, longue et confuse, entre le groupe des révolutionnaires et les tenants du maître, ceux qui lui étaient demeurés fidèles quand même. Le dissentiment avait éclaté ; le schisme était inévitable.

Je me dérobai sans bruit, avant d'avoir vu la fin de cette scène, dont le spectacle m'était pénible. Je n'osai pas retourner tout de suite chez le père Chevé. Je le rencontrai par hasard dans la rue, quelques jours après. Il me parla avec amertume de rÉcole compromise et me pressa, moi qui avais été un des champions de la Méthode dans le journalisme, de plaider la cause des bons principes. Je regardais obstinément, sans souffler mot, la pointe de mes souliers.

Il insista avec son air de bonne grâce impérieuse.

— C'est, lui dis-je avec embarras, c'est qu'en cette affaire il me semble que votre fils n'a pas tout à fait tort.

— Vous aussi ! me dit-il.

Ce mot avait creusé un abîme entre nous deux^ Il me quitta brusquement et je ne le revis plus.

AMAND CHEVÈ

Il est vrai qu'il ne dura guère. Sa constitution robuste était depuis longtemps minée par l'excès du travail. Il lui eût fallu quelques mois de repos; mais il n'en voulait point prendre. Peut-être le chagrin de voir TEcole échapper à sa main de fer, forcément desserrée, Facheva-t-iL Tant qu'il n'avait été le chef que d'une petite secte, il avait pu satisfaire, en exerçant le pouvoir absolu, son goût de domination ; mais, à cette heure, la secte, grâce à lui, était devenue Église ; les gentils y affluaient de toutes parts. Il eût fallu en ouvrir les portes toutes grandes et se résigner à ne plus gouverner que de loin, à ne plus régner que de nom. Il n'en eut pas le courage. C'était un homme de lutte qui, le triomphe obtenu et la tâche finie, n'avait plus qu'à se retirer dans la mort, impuissant, inutile, gênant même.

Au premier moment, il sembla qu'il eût emporté la Méthode avec lui dans la tombe. Elle perdit toute sa force d'expansion, tout son éclat de renommée. Cette poussière de bruit que le maître avait soulevée autour d'elle s'abattit d'un seul coup. Mais les idées justes peuvent avoir des éclipses ; elles ne disparaissent point. Après quelques tiraillements de compétitions personnelles, Amand Chevé, par droit d'héritage et de talent, prit en main la direction de l'École restée sans chef; il la releva, meurtrie encore de cette terrible chute, et

relança dans le monde la méthode Galin-Pâris- Chevé. Elle y fait son chemin, avec moins de fracas sans doute, d'un pas aussi sûr et aussi rapide.

Pour moi, Je délaissai quelque peu la musique après ma rupture avec le maître. J'avais fait la connaissance, au cours, d'un ouvrier typographe qui était devenu l'un des professeurs en sous-ordre de la Méthode. Je m'entendis avec lui pour qu'il vînt trois fois par semaine, le matin, chanter avec moi des airs d'opéras vieux et nouveaux que nous avions soin de traduire préalablement dans la langue du chiffre.

Je le gardai dix-huit mois. Mais ce brave garçon, qui savait admirablement tout ce qu'eût pu enseigner Chevé père, n'avait été qu'un médiocre élève deChevé fils. Il manquait d'initiative et de goût. La conversation était peut-être aussi par trop insuffisante. Quand il dut quitter Paris pour aller en province répandre la Méthode, il m'offrit, comme remplaçant, un de ses amis. Je ne me sentis aucun goût à renouveler Tépreuve. Je donnai, en le congédiant, congé à l'étude de la musique et jetai dans un coin de ma bibliothèque tous les volumes dont je m'étais si longtemps servi et dont j'avais profité si peu.

Je les ai retrouvés, il y a quelques jours, pour écrire cette notice, sous l'épaisse couche de pous-

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sière où ils dormaient ensevelis. J'ai senti, à les revoir, à les feuilleter de nouveau, un plaisir analogue à celui que j'éprouvai, bien des années auparavant, lorsque, déménageant la maison paternelle, j'aperçus dans le grenier une boîte carrée qui tombait en ruine, et que j'en tirai mon premier bugle d'enfant, le bugle sur lequel j'avais autrefois si vaillamment lancé la Marseillaise : sol, la, si, ut ; ut, ré, ré, sol; mi, ut... etc. C'était un grand bugle; oh ! qu'il me parut petit! Toute mon enfance me remonta à la mémoire, et Benoist, et le père Ducroq, et Turgart, et ce digne chantre de paroisse, M. Pecquo, et les illusions de mon brave homme de père ! Il eût été si heureux, lui qui adorait le théâtre, de voir que si la musique ne m'avait pas trop réussi, j'avais au moins conquis un humble nom dans un modeste coin de Fart dramatique ! Le destin m'a ravi ce bonheur de le payer de tout ce que je lui devais en le menant avec moi aux premières représentations ! Il en eût été si joyeux et si fier, le pauvre papa Sarcey !

J'ai aujourd'hui passé la cinquantaine ; je suis encore un vieux fou, qui vais me toquant sans cesse d'idées nouvelles. Mais il n'y a pas apparence que j'aie plus jamais à ajouter un nouveau chapitre à ces souvenirs. Je commence à trouver que la musique, à qui cependant je ne veux point de mal, prend une part trop large dans l'éducation df

nos enfants, de nos filles surtout, et dans les préoccupations du public. Je voudrais quVUe ne fût qu'un plaisir, et non une affaire.

Mais je ne suis plus de mon temps en ceia, comme en bien d'autres choses. Je n'aime que la musique que je corpprends, et encore faut-il que je la comprenne sans eff*ort ; qu'elle soit pour moi une jouissance et non une étude. J'adore notre vieil opéra-comique et trouve au'Auber a écrit des chefs-d'œuvre. Vous voyez bien que je radote.

Aux premières représentations de l'Opéra, j'occupe un fauteuil d'orchestre qui est placé juste derrière celui de Reyer, l'auteur de la Statue et le feuilletonniste du Journal des Débats. Quand par hasard il se rencontre, dans quelques-uns des opéras nouveaux que Ton nous sert, une phrase bien rythmée et franchement mélodique, il se tourne à demi vers moi, me voit applaudir de toutes mes forces, et, d*un air de compassion méprisante :

— J'étais sûr, me dit-il, que vous alliez aimer ça !

— Ma foi ! lui ai-je répondu l'autre soir, ce n'est pas ma faute si la musique qui me plaît me plaît mieux que celle qui m'ennuie.

Il a laissé tomber sur moi un regard de dédain, et j'ai senti errer sur ses lèvres la terrible phrase

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qui a chanté à mes oreilles tout le long de ce récit véridique :

— Toi i si jamais tu deviens musicien, il fera chaud !

Et au moment que je pose la plume, le soleil de juin éclate dans toute sa splendeur; c^est Fheure de midi. Les oiseaux lassés dorment dans le feuillage ; la natvire est tout entière assoupie, et j'essuie mon front où . perlent des gouttes de sueur. Quand donc fera-t-il assez chaud, grand Dieu!

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