CHAPITRE PREMIER
LA FORFAITURE ET LA TRAHISON d'uN MAGISTRAT DE LA CHAMBRE CRIMINELLE
Ma déposition secrète sur la dépêche Panizzardi \devant la Chambre criminelle
Le jeudi 5 janvier 1899, je comparaissais pour la deuxième fois (1) en qualité de témoin, devant la Cour de cassation. Chambre criminelle, constituée en commission d'instruction et chargée d'enquêter sur l'affaire Dreyfus.
Etaient présents à mon [audition neuf conseillers, parmi lesquels le président Lœw^, MM. Sevestre, Bard, Laurent-Atthalin, Roulier et Dumas. Le greffier de la Chambre y assistait également : il écrivait ma déposition sous ma dictée. Mon audition, comme celles de tous les autres témoins, avait lieu dans le plus strict huis clos.
A un moment donné, je m'interrompis pour demander une garantie de secret plus absolue, les faits dont j'allais parler étant de nature particulièrement confidentielle.
(i) Ma première déposition avait eu lieu quelques jours auparav.-'.'^t, le vendredi So décembre 1898.
Ces faits se rapportaient à une dépêche déposée au bureau de postes de la rue Montaigne, le 2 novembre 1894, c'est-à-dire le jour même où l'arrestation de Dreyfus avait été rendue publique, par le lieutenant-colonel Panizzardi, attaché militaire à l'ambassade d'Italie. Cette dépêche était chiffrée et adressée au Grand Etat-Major italien, à Rome. Le Bureau central des Télégraphes, tout en l'expédiant à son destinataire, en avait pris une copie qu'il avait transmise au ministère des Affaires étrangères (1). Celuici avait procédé au déchiffrement, et cette opération avait produit un texte en clair qui constituait une charge accablante contre Dreyfus. Des manœuvres dont je n'ai pas à faire le récit pour le moment (2) avaient empêché que cette charge fut produite, en 1894, devant le Conseil de guerre de Paris ; plus
(i) Les télégrammes chiffrés n« sont reçus en France que peur les communications internationales. La loi reconnaît au Gouvernement le droit de faire surveiller et de faire prendre connaissance par ses agents de toute la correspondance télégraphique émanant des particuliers. Cette surveillance incombe à Pans au Bureau central des Télégraphes qui prend copie des télégrammes quand il le juge utile, et transmet cette copie aux administrations compétentes : Intérieur, Affaires étrangères, Guerre, etc.
La copie de la dépêche Panizzardi fut adressée au ministère des Affaires étrangères parce que l'expéditeur appartenait au personnel diplomatique. Le Service des Renseignements avait surpris le chiffre de l'Attaché militaire italien et il l'avait transmis aux Affaires étrangères qui étaient ainsi en mesure d'opérer le déchiffrement.
(2) L'historique complet de la dépêche Panizzardi fait l'objet d'une brochure acti ellement en préparation.
de quatre ans s'étaient passés depuis ; il n'avait plus jamais été fait mention, ni même allusion à cette dépêche dont personne ne semblait se soucier. J'avais, quant à moi, résolu de dévoiler son existence au cours de ma déposition devant la Chambre criminelle, mais l'avais, en même temps, le devoir de n'en parler qu'après m'être assuré du plus inviolable secret.
Je devais prévoir, en effet, que ma déposition sur la déoêche Panizzardi provoquerait, de la part des conseillers présents à l'audience, une multitude de questions, tant sur l'espionnao^e étransjer et sur ses aojents que sur les mesures adoptées nar nous pour protéger les secrets de la défense nationale contre des investigations malveillantes. Or, l'espionnage était, d'une façon générale, dirigé et exécuté par les attachés militaires étrangers en résidence à Paris, qui opéraient presque tous au profit de l'Allemagne ; aussi étaient-ils l'objet d'une surveillance très étroite de la part du Service des Renseignements, et c'est en raison de cette surveillance que leur corresnondance, par lettres ou par télégrammes, était soumise au contrôle du Cabinet Noir, dénommé en langage administratif « le Service Offi'^iel ». Il est bien certain que, pour être efficace, cette surveillance ne devait pas même être soupçonnée par les intéressés. D'autre part, sa divulga-
tion pouvait créer à notre pays des complications extérieures peut-être très graves. L'intérêt national exigeait donc impérieusement que les déclarations que j'allais faire sur la dépêche Panizzardi, ou à l'occasion de cette dépêche, ne fussent pas exposées au danger d'être divulguées, et c'est à cette exigence que j'obéissais en demandant à la Cour de vouloir bien m'autoriser à ne pas dicter au greffier la partie de ma déposition qui devait suivre.
En réponse à cette demande, le Président Loëw me fit observer que les procès-verbaux de l'enquête ne seraient pas publiés et que, dans ces conditions, étant donnée par surcroît la discrétion professionnelle des magistrats qui m'entouraient, j'estimerais peutêtre avoir déjà toutes les garanties de secret désirables.
Je répondis que l'idée ne pouvait pas m'être venue de mettre en cause la personnalité des membres de la Cour, et que cette assurance de non-publication des procèsverbaux était aussi de nature à me tranquilliser; mais, ajoutai-je, je ne l'étais encore que dans une certaine mesure. Les procèsverbaux pouvaient, malgré toutes les précautions prises, se perdre ou être dérobés, et j'avais, quant à moi, le devoir d'insister pour qu'il ne subsistât aucune trace matérielle des déclarations que j'allais faire.
M. Loëw,après avoir consulté ses collègues du regard, me dit alors que la Cour faisait droit à ma requête; il invita en même temps le greffier à ne prendre aucune note sur ce que je dirais et à n'écrire de nouveau que lorsque j'aurais prévenu la Cour que je pouvais recommencer à dicter.
Ainsi fut fait.
Je parlai pendant environ trois quarts d'heure, tant sur la dépêche Panizzardi que sur les mesures de surveillance adoptées par notre Service des Renseignements. Je répondis à toutes les questions qui me furent faites, et je le fis avec d'autant plus de liberté, en donnant à mes explications des développements d'autant plus précis, que j'étais assuré du plus inviolable secret.
Quand j'eus fini, je dictai au greffier, au lieu et place de la déposition que je venais de faire et pour servir en quelque sorte de trait d'union entre la dictée précédente et la dictée prochaine, ces quelques lignes que je reproduis d'après VEnquête de la Cour de cassation, édition Stock, tome I, page 363 :
« On a apporté au ministre de la Guerre un « document ém,anant de V agent B... et dont on (( a donné successivement deux versions : une « seule de ces versions est au dossier (n'* 44). Le « texte de la deuxième pourrait être indiqué Ck « la Cour par le général Gonse. La Cour esti- « mera peut-être qu'il y aurait intérêt à
« entendre, au sujet de ce document, outre le « général Gonse, MM, les généraux Billot et « Mercier et M. Hanotaux,
« Le document original dont il est question « était du i" novembre 1894 (i), jour oii a « été rendue publique la nouvelle de Varresta- « tion de Dreyfus. »
Seuls les très rares initiés à l'existence de la dépêche Panizzardi (2) auraient pu se rendre compte, à la lecture de ces lignes, de quel document j'avais parlé à cet endroit de ma déposition; ils se seraient figurés, d'ailleurs, que j'en avais parlé en termes vagues, d'une façon très incomplète. Quant aux renseignements absolument confidentiels que j'avais communiqués aux magistrats sur leur demande et dans la mesure strictement nécessaire pour établir l'importance de la dépêche Panizzardi, nulle personne au monde ne pouvait en avoir la moindre idée. Donc, si les procès-verbaux de l'enquête étaient un jour publiés (et M. Loêw m'avait affirmé que cette éventualité ne se produirait pas) (3)
(i) La dépêche est du 2 novembre ; c'est ce jour-là, et non le 1", que l'arrestation de Dreyfus a été rendue publique. J'ai dû dicter, ou tout au moins, j'ai voulu dicter : 2 novembre. Mais je transcris ma déposition telle que la donne l'édition Stock. ^ j c
(2) Ces initiés étaient au maximum aunombre de 12 ou i^:anciens ministres, officiers et fonctionnaires des Affaires étrangères.
(3) Environ deux mois et demi plus tard, les procès-verbaux de l'enquête étaient publiés dans le Figaro, contrairement aux assurances qui m'avaient été données par M. Loêw. Ils ont reçu depuis une publicité officielle.
si, par impossible, ces procès-verbaux étaient perdus ou dérobés, de toute façon mes déclarations, dont il n'y avait pas trace écrite, ne seraient pas connues du public^, et, par conséquent, de l'étranger, dont il ne fallait pas éveiller les soupçons.
Aussi, quand, quelques instants plus tard, mon audition étant terminée, je sortis de l'audience, je me retirai sans l'ombre même d'un souci.
Livraison de ma déposition secrète au comte Tornielliy ambassadeur d'Italie.
Je ne me préoccupais guère de la dépêche Panizzardi et de ce que j'avais pu dire à son sujet, quand, neuf jours après ma déposition, le 14 janvier 1899, vers neuf heures du matin, le commandant Rollin, pénétrant dans mon bureau, me tendit un papier en me disant : « Lisez cela; ça va vous intéresser; il y est question de vous. »
Je jetai les yeux sur la pièce; elle débutait ainsi :
« Le C" est très surexcité j)ar la déposition (( du capitaine Guignet » (sic). (1). J'allai à la signature; je lus :Lévèque, un nom qui ne médisait rien d'ailleurs. Ce Lévèque ajoutait que le C" (?) me défiait de prouver que Paniz-
(i) J'éiais encore, à ce moment-là, capitaine ; j'ai été promu chef de bataillon quelques semaines plus tard, le 3 avril 1899.
zardi aurait adressé à son gouvernement une dépêche où il serait question de Dreyfus ; qu'il était d'ailleurs invraisemblable que le Service des Renseignements eût surpris, ainsi que je l'avais dit à la Cour de Cassation, le chiffre de l'ambassade d'Italie...
J'arrêtai ma lecture... et je renonce à dépeindre mon douloureux étonnement, Tangoissequime saisissait. ..Ainsi, ma déposition dont, comme je l'ai dit, il n'y avait pas trace écrite, qui ne vivait, qui ne pouvait vivre que dans mon souvenir à moi, dans celui des neuf magistrats de la Cour de cassation, et dans celui du greffier, cette déposition était connue en dehors de la Cour! Il n'y avait pas de doute, pas d'hésitation possible!...
Je demandai, sur un ton anxieux, au commandant RoUin, quel était ce Lévèque, quel était le personnage désigné par lui sous les initiales : « le fj' ».
« Le C », me dit le commandant, « c'est le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie ; Lévèque, c'est son valet de chambre, un de nos agents qui écoute aux portes . »
Ainsi, c'était au comte Tornielli, à l'ambassadeur d'Italie, à celui qui avait le plus d'intérêt à connaître ma déposition, c'était à lui que ma déposition avait été livrée ! Et elle n'avait pu l'être que par un des magistrats qui l'avaient entendue, qui la lui avait
par conséquent rapportée OU fait rapporter!...
Sans plus faire attention au commandant Rollin, je me précipitai dans le bureau du ministre, M. de Freycinet. Ce bureau était attenant au mien ; une seule porte nous séparait. J'oubliai de frapper, je pénétrai en coup de vent. Le ministre se tenait au milieu de la pièce, ayant revêtu son pardessus, le chapeau sur la tête, prêt à sortir.
Je me précipitai vers lui.
— Monsieur le ministre, lui criai-je plutôt que je ne lui dis, il vient de se commettre un acte de forfaiture et un acte de trahison dont je vous dem^ande justice !
Mon appel à la justice de M. de Freycinet, m^inistre de la guerre .
On devine la stupéfaction de M. de Freycinet devant mon irruption subite dans son cabinet : mon appel à la justice achevait de le bouleverser.
Le ministre s'avança vers moi, et, apercevant la lettre que je tenais à la main, il s'en saisit, la parcourut rapidement des yeux, retourna la feuille et, s'aperce vant qu'elle ne portait d'écriture que d'un côté, recommença plus lentement sa lecture. Il finit par me dire d'une voix émue, sur un ton d'interrogation :
« Je ne comprends pas .?. . »
Et, en effet, le ministre ne pouvait pas
comprendre : il ne savait rien de ma déposition du 5 janvier, ni des circonstances qui l'avaient accompagnée; il ignorait que j'eusse parlé de la dépêche Panizzardi; il ne pouvait deviner quel personnage était désigné par ces initiales : « le C" », et Lévèque, le signataire de la lettre, lui était inconnu comme il l'était encore à moi-même quelques minutes auparavant
Quant à moi, encore sous le coup de la révélation inattendue et brutale du plus abominable des crimes, je n'avais pu que pousser un cri de colère et de détresse. Il m'aurait fallu évidemment mettre tout d'abord le ministre au courant des faits : son interrogation inquiète provoquait les explications préliminaires qui lui étaient indispensables pour pouvoir comprendre. Je commençai un exposé ; mais je ne parvins à proférer que des mots hachés, des phrases sans lien entre elles :
«... J'ai déposé sur la dépêche Panizzardi « la semaine dernière... J'ai demandé que ma a déposition ne fût pas transcrite... Elle ne Va <( pas été... J'ai dit fout ce que je savais, j'ai « répondu aux questions qui m'ont été faites « sur la surveillance des attachés militaires. . . (( Il n'y a pas trace 'matérielle de ma dépo- « sitioUy et celle-ci est connue aujourd'hui du a comte Tornielli : c'est lui, le C'% en abrégé ; « Lévèque, c'est un nom de guerre qui désigne
« son valet de chambre... Ma déposition lui a « été portée par un des magistrats qui rriont « entendu... »
M. de Freycinet fit un geste de protestation.
« Ce ne peut être qu'un magistrat, lui dis-je, à « moins que vous ne supposiez que ce soit moi... « Mais je ne suis pas en relations avec Tor- « nielH, que je n'ai jamais vu. Je ne connais « pa^ non plus son valet de chambre, qui paraît a entendre mon nom pour la première fois et « qui le transcrit « Guignet », tel qu'il l'a « perçu, en le dénaturant légèrement. . . »
Il y eut un silence, M. de Freycinet paraissait consterné. Il recommença à lire pour la troisième ou quatrième fois la lettre Lévèque ; puis enfin, rompant le silence et fixant sur moi un regard véritablement angoissé :
« Connaissez-vous le coupable h) medemandat-il.
« Ça, non », lui dis-je.
Puis, tout à coup, un souvenir me traversa l'esprit.
Aussitôt, après mon audition du 5 janvier, et Taudience terminée, le président Loëw, sortant de séance, avait été abordé par M. Trarieux qui l'attendait dans les couloirs. Tous deux étaient aussitôt partis à l'écart et ils s'étaient promenés, loin de toute oreille indiscrète, le président semblant être seul à parler, M. Trarieux esquiosant des gestes
SOUVENIRS DE l'aFPAIHE DREYFUS 23
de surprise. Or, M. Trarieux et Joseph Reinach étaient signalés au service des renseignements comme ayant, tous deux et en même temps, des entrevues clandestines avec le comte Tornielli, à l'ambassade d'Italie! Ces entrevues avaient lieu le soir, à partir de huit heures et demie.
En ce moment, je revoyais Loëw et Trarieux dans la galerie Saint-Louis, et un soupçon m'obsédait. N'était-ce pas ma déposition que Loëw rapportait ainsi à Trarieux, pour qu'il la communiquât à Tornielli?
« Je ne connais pas le coupable, repris-je ; mais, en y réfléchissant 7naintenant, fen soupçonne un... w
« Non, s'écria vivement le Ministre en m'arrêtant d'un geste, il faut une certitude.^^ {i)
Puis, s'avançant vers son bureau, il prit sa serviette, y inséra la lettre Lévèque qu'il
(0 M. de Freycinet commençait à reprendre son sang-froid, et il redevenait peu à peu lui-même, c'est-à-dire le personnage fuyant, toujours uniauement préoccupé de ne pas rompre en visière avec le parti de Dreyfus, tout en ménageant les susceptibilités du parti contraire. Ma révélation de l'acte de forfaiture et de trahison commis par un magistrat de la Chambre criminelle lui avait causé tout d'abord un grand trouble : allait-il donc être contraint tout à coup de marcher contre Dreyfus!... Il avait voulu savoir jusqu'à quel point je pouvais le faire marcher, et de là sa question faite sur un ton d'immense inquiétude : « Connatsse:(-vou5 le coupable ? » Mais, puisque je ne le connaissais pas et que je n'avais que des soupçons, M. de Freycinet était un peu moins désemparé. Il verrait à se tirer du mauvais pas où je venais de le' mettre; le tout était pour lui de gagner du temps.
n'avait pas cessé de tenir à la main, et se dirigeant vers la porte, il me dit :
« Je vais au Conseil; attendez-moi, »
Loëw et Trarietcx.
Je rentrai dans mon bureau où m'attendait le commandant Rollin : depuis qu'il était venu me communiquer la lettre Lévèque, il s'était écoulé à peine un quart d'heure. Le chef du Service des Renseignements me demanda si je lui rendais le document qu'il m'avait remis. Je lui dis que celui-ci était entre les mains du ministre qui allait le communiquer au Conseil, le matin même.
(( C'est donc sérieux? » me dit-il. Je lui répondis affirmativement, raais je crois bien ne lui avoir dit que quelques jours plus tard, lors de la constitution du dossier Trarieux- Tornielli-Reinach, l'importance de la lettre Lévèque.
Resté seul, j'examinai à part moi, l'hypothèse de la culpabilité de M. Loëw avec la complicité de M. Trarieux.
« Il faut une certitude », m'avait dit M. de Freycinet. Mais ne suffit-il pas, pour inculper un individu, pour ouvrir contre lui une instruction, d'avoir des présomptions graves? Je me rappelai qu'il n'y avait même pas de présomption contre M. Bontoux, directeur de l'Union Générale, quand 'ce même M. Loëw,
alors procureur de la République près le tribunal de la Seine, le fit arrêter (1). L'arrestation de M. Loëw ne serait-elle pas mieux justifiée que ne l'avait été celle de M. Bontoux?
D'après des informations que la presse répétait constamment et auxquelles l'intéressé n'avait jamais opposé de démenti, le Président de la Chambre criminelle était un Juif et la religion protestante, dont il se réclamait, n'aurait été qu'une étiquette destinée à masquer sa nationalité. Originaire d'Alsace, substitut du Procureur Impérial à Strasbourg en 1870, il aurait tout d'abord accepté après la guerre d'être confirmé dans ses fonctions par l'administration prussienne. Puis, tandis que son frère, notaire à Strasbourg, avait franchement adhéré à la Prusse, il avait lui-même, mais tardivement, opté pour la France : cette option paraissait bien n'avoir été faite qu'après mûre réflexion et balance des avantages
(i) Le fait en question remontait à l'année 1882. A cette époque, l'Union Générale qui était une institution de crédit de création récente, avait pris presque subitement un essor considérable et elle paraissait vouloir disputer à la haute finance juive le marché des valeurs. Pour tuer l'Union Générale et sauvegarder ainsi les intérêts juifs, M. Loëw,. Procureur de la République, provoqua de la part d'un actionnaire une plainte, non fondée d'ailleurs, qui lui permit de procéder à l'arrestation du directeur, M. Bontoux. L'Union Générale s'effondra aussitôt, provoquant par sa catastrophe un immense krack dont les répercussions sur l'épargne française ont été particulièrement douloureuses.
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pour ou contre. A tous égards, par le fait de sa race, par ses antécédents et par ses attaches, Loëw était éminemment suspect au point de vue national. Quant à son devoir de magistrat, l'affaire de l'Union Générale suffisait à montrer quel cas il en faisait, dès que l'intérêt juif était en jeu : et cet intérêt n'était-il pas beaucoup plus engagé dans l'affaire Dreyfus qu'il ne l'avait été dans celle de rUnion Générale ?
Ce juif. Français de convention (1), rallié à la France par calcul, ce magistrat qui avait déjà forfait au devoir, était celui-là même qui présidait l'audience de la Chambre criminelle au cours de laquelle j'avais fait ma déposition secrète. C'était immédiatement après avoir entendu ma déposition, et pendant une suspension de l'audience, que Loëw avait conféré avec Trarieux. Tous deux s'étaient retirés à l'écart; Loëw était seul à parler, il parlait hâtivement, ne disposant que des dix minutes de suspension. Trarieux écoutait, scandant seulement, avec des gestes brusques, le discours du président de la Chambre criminelle. Or, Trarieux, quoique
(i) Français de convention, parce que Juif.
Avant 1789, les Juifs n'étaient considérés dans aucun pays comme des nationaux; les droits de citoyen ne leur ont été accordés dans les divers Etats c[ue successivement et sous l'influence de plus en plus généralisée et dominatrice des principes de 178Q, c'est-à-dire des n principes modernes -b, qu'un synode j^uif réuni a Bône en 1869 a acclamés comme étant aies plus sures garanties du présent et de l'avenir du Judaïsme . »
non Juif, était tout autant que Loëvv, sujet à caution.
En 1895, moins de six mois après la condamnation de Dreyfus, il avait fait voter, en sa qualité de Garde des Sceaux, ministre de la Justice, la loi qui avait fourni aux amis du traître un moyen juridique pour demander la revision de son procès. Le projet de loi datait déjà de plusieurs années, il avait été ballotté de la Chambre au Sénat sans avoir jamais abouti, et il semblait abandonné, quand il fut repris par Trarieux, adapté par lui aux prochaines nécessités de la campagne dreyfusarde et voté hâtivement par les deux Chambres. Depuis, l'ancien Garde des Sceaux de 1895 ne s'était pas seulement déclaré partisan de la revision, mais il avait été le héros de divers incidents qui témoignaient de sa passion et de son manque absolu de scrupules, pour assurer le succès de la cause de Dreyfus. C'était ce défenseur de la trahison qui ajoutait aujourd'hui, à tant d'autres motifs de suspicion légitime, le fait de se rendre clandestinement, le soir, avec des allures de malfaiteur et en compagnie de Josepli Reinach, à l'ambassade d'Italie. Quel était l'objet de ce colloque mystérieux qu'il avait eu avec Loëw, aussitôt après mon audition? Et puisque le comte Tornielli avait été presque immédiatement mis au courant de ma déposition secrète, n'était-il pas vrai-
semblable, probable même, que celle-ci lui avait été communiquée par Trarieux, préalablement informé par Loëw?
La dérobade de M. de Freycinet.
Telles étaient les réflexions que je voulais soumettre au ministre dès son retour, et quand, à midi moins quelques minutes, j'entendis sa voiture rentrer à l'hôtel, je me levai vivement, prêt à répondre à Fappel de M. de Freycinet : l'hypothèse qu'il pourrait ne pas m'appeler ne m'était même pas apparue. J'attendis, non sans impatience, pendant quelques minutes; puis, l'attente se prolongeant, je finis par faire demander à l'huissier si le ministre ne m'avait pas demandé. L'huissier me répondit négativement et me fit connaître que le ministre rentrait chez lui déjeuner. Au même moment, je voyais sa voiture sortir de l'hôtel.
Etonné de ce que M. de Freycinet ne m'eût même pas fait notifier sa rentrée, après m'avoir prescrit de l'attendre, je partis à mon tour, me proposant de revenir au ministère à la première heure de l'après-midi. Quand j'y arrivai, le ministre avait déjà réintégré lui-même son cabinet. Je frappai à la porte qui me séparait de lui; je n'obtins aucune réponse. Une deuxième, une troisième, une quatrième tentative n'eurent pas
(le meilleur résultat. M'étant assuré que le ministre était toujours là, et qu'il était seul, j'eus pour la première fois l'impression qu'il se refusait à me voir ; je résolus d'en avoir le cœur net, et d'entrer quand même si, après avoir frappé une dernière fois, je n'obtenais encore aucune réponse. Je frappai donc à nouveau, et n'ayant pas entendu répondre, je voulus tourner le bouton : je constatai alors que la porte était verrouillée en dedans. La volonté de ne pas me recevoir était évidente, et elle était sans doute motivée par le désir de ne pas être obligé de s'expliquer sur la suite qui serait donnée à l'acte de forfaiture et de trahison révélé par la lettre Lévèque. Le ministre avait-il donc décidé de laisser un tel acte impuni?
Que devais-je faire? En appeler au pays et lui dénoncer la trahison dont il était la victime de la part de la Chambre criminelle. Mais si le gouvernement, au contraire de ce que je croyais, avait pris des mesures utiles, conformes à l'intérêt national, et si, pour des raisons que je n'avais pas «'i apprécier en définitive, il avait simplement voulu, comme c'était son droit, ne pas me faire connaître ces mesures?!...
Bref, si M. de Freycinet m'avait paru per plexe dans la matinée, je l'étais bien davantage moi-même à la hn de l'après-midi de ce même jour. Je ne savais qud parti prendre.
et je n'avais personne près de moi à qui demander un conseil utile.
Le lendemain, 15 janvier, était un dimanche ; j'allai au ministère dans la matinée, ainsique j'avais l'habitude de le faire. Je constatai que ma porte de communication avec le ministre était toujours verrouillée en dedans.
La situation fut la même pendant toute la journée du lendemain, lundi.
Enfin, le mardi matin, à peine étais-je arrivé à mon bureau, que je vis s'ouvrir cette fameuse porte de communication : M. de Freycinet me faisait signe d'entrer. Je m'avançai et je suivis le ministre qui allait vers son bureau ; arrivé là, il me tendit la lettre Lévèque, me disant simplement, tout en évitant de croiser mon regard : « Classez ceci soigneusement ; il n'y a rieii à faire pour le moment. » . .
Rien à faire!..', c'était bien cela... Loëw et Trarieux devaient avoir été prévenus... tous les compromis de la Chambre criminelle avaient dû se concerter entre eux, protégés et couverts par le Gouvernement... J'étais roulé... Ou mieux — (car moi, qu'étais-je? sinon un modeste serviteur du pays) — , c'était le pays qui était roulé... La France était trahie une fois de plus au profit d'abominables criminels, en faveur de la réhabilitation de Dreyfus, pour la glorification d'un traître avéré.
Je me contins devant M. de Freycinet, et c'était le plus sage. Le gouvernement n'attendait qu'une occasion pour me remplacer; il n'aurait pas osé prendre l'initiative de me dessaisir de l'affaire Dreyfus, mais si je lui en fournissais le prétexte, il s'empresserait de le saisir. Une protestation de ma part eût merveilleusement servi ses desseins; je devais me taire pour pouvoir rester à mon poste et empêcher qu'il ne fût occupé par un arriviste quelconque ou même un partisan plus ou moins déclaré de la cause de Dreyfus.
Le dossier Trarieuœ-Tornielli-Reinach.
M. de Freycinet m'avait dit de classer soigneusement la lettre Lévèqué, et je cherchais du la classer.
Je demandai au commandant Rollin s'il avait d'autres lettres émanant du même agent et se rapportant à l'affaire Dreyfus. Il m'apporta deux ou trois pièces où il était question des entrevues clandestines de Reinach et de Trarieux avec l'ambassadeur d'Italie. Ce fut l'origine du dossier Trarieux- Tornielli-Reinach, lequel s'augmenta successivement d'autres pièces, et qui en contenait environ une trentaine, lorsque je fus dépossédé de mes fonctions, trois mois plus tard, par une première mise en non- activité.
Chaque pièce qui arrivait était montrée au ministre et adjointe au dossier sur son avis conforme.
Le 16 février 1899 — (environ un mois après les incidents qui précèdent), — une nouvelle lettre de Lévèque nous apprit que l'ambassadeur d'Italie avait modifié son chiffre pour la correspondance secrète. L'ancien chiffre que le Service des renseignements n'avait pu se procurer qu'à grand peine et moyennant des dépenses élevées, devenait inutile. Nous perdions un précieux moyen de surveilllance et de protection contre les menées de l'espionnage étranger : c'était le premier effet de la trahison d'un membre de la Chambre criminelle !
Bientôt, le comte Tornielli intervenait officiellement en sa qualité d'ambassadeur pour certifier, contrairement à la vérité, que le colonel Panizzardi, son attaché militaire, n'avait jamais entretenu aucune espèce de rapport avec Dreyfus. Il payait le prix de la trahison.