‹ Souvenirs de l'affaire Dreyfus. le dossier Trarieux, Tornielli, ReinachChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un dossier expurgé ; — Mon voyage DE Rennes a Paris

Ma demande de production devant le Conseil de guerre de Rennes du dossier Trarieux- Tornielli'Reinach.

Le 3 juin 1899, DQoins d'un mois après ma mise en non-activité, la Cour de cassation, toutes chambres réunies, annulait, la condamnation prononcée quatre ans et demi auparavant contre Dreyfus par le premier Conseil de guerre de Paris, et elle renvoyait l'accusé devant le Conseil de guerre de Rennes.

Le procès s'ouvrait deux mois plus tard, et la première audience avait lieu le 7 août. Je déposai le 19 août, et, dès le début de ma déposition, je réclamai en ces termes la production devant lesjugesdu dossier Trarieux- Tornielli-Reinach :

« Je dois signaler au Conseil Vexistence au 'ininistère de la Guerre d*un dossier que peutêtre il jugera utile de consulter, si M. le mi-

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nistre de la Guerre croit pouvoir lui en donner communication. Ce dossier contient des renseignements détaillés sur des entrevues qui ont eu lieu entre des hommes qui ont occupé ou qui occupent une situation considérable dans VEtat, et le représentant d'une puissance au profit de laquelle a été accomplie la trahison (de Dreyfus). Je me borne à indiquer au Conseil V existence de ce dossier. Je ne puis entrer dans les détails de ce qu'il contient avant que M. le ministre delà Guerre ait décidé s'il est possible de le comm^uniquer, »

Le général Ghamoin, qui assistait, en qualité de délégué du ministre de la Guerre, à toutes les audiences du Conseil, ne m entendre aucune observation; les juges ne me demandèrent de leur côté aucune explication complémentaire, et je continuai ma déposition sur un autre point.

Les autres dépositions suivirent; les jours se succédaient, le procès tirait à sa fin, et nul ne semblait se souvenir de ma demande de production du dossier Trarieux-Tornielli- Reinach.

A la 20* audience, le lundi 5 septembre, ayant été provoqué par certaines allégations de la défense à intervenir aux débats, ainsi que je l'avais fait déjà précédemment à différentes reprises pour des raisons identiques, je profitai de ma présence à la barre pour rappeler Texistence du dossier dont j'avais

parlé dans ma déposition du 7 août, et j'insistai pour qu'il fût produit devant le Conseil.

Le général Ghamoin déclara avoir le dossier par devers lui, mais ne pouvoir en donner communication qu'à huis clos.

Le Conseil décida qu'une audience à huis clos aurait lieu le lendemain, et le président m'autorisa, sur ma demande, à assister à cette séance.

Ma ire déposition à huis clos; — les simplifications â^un dossier; — ma mission près du général de Galliffety ministre de la Guerre.

Le lendemain, mardi 5 septembre, après que le Conseil eût entendu, également à huis dos et hors ma présence, une autre déposition sur un point spécial, je fus introduit, vers 7 h. 1/2, dans la salle des séances, et je pris ma place habituelle au banc des témoins.

Devant moi, à trois ou quatre mètres environ, était l'estrade, surélevée de quelques marches, où siégeait le Conseil. Les juges étaient assis en arrière d'une loûgue table recouverte d'un tapis vert : perpendiculairement à la direction de la table, et se faisant face, d'une part Dreyfus, le capitaine de gendarmerie préposé à sa garde, les avocats, M* Démange, M* Labori, et leurs secrétaires; de l'autre, le commissaire du Gouvernement, le commissaire suppléant et le

greffier. En arrière des juges se tenaient les juges suppléants, et un assez grand nombre de personnes, de trente-cinq à quarante, autant que j'ai pu en juger, autorisées par le président. Le général Ghamoin, délégué du ministre de la Guerre, était parmi les assistants au huis clos.

A peine étais-je assis, que le général Ghamoin s'avançait sur Testrade et remettait au président un dossier enveloppé d'une couverture en papier bleu. G'était bien l'apparence tout au moins de la couverture que j'avais donnée moi-même au dossier Trarieux-Tornielli-Reinach. Le président, élevant le dossier au-dessus de sa tête, me demanda de déclarer si je reconnaissais le dossier.

a Je crois bien reconnaître la couverture, « répond is-je. D'ailleurs le titre du dossier « doit y être inscrit de ma main. Mais, avant « de déclarer si la couverture contient le dos- « sier dont fai réclamé la production, je vou- « drais être autorisé à m' approcher et à véri- « fier le contenu.

Le président n'avait sans doute pas entendu ma demande : il tardait à répondre. Un des membres du Conseil, le lieutenant-colonel Brongniart, lui fit remarquer que je demandais à m'avancer.

« Mais qu'il vienne, qu'il- vienne! » dit le président.

Je m'avançai donc; le colonel Jouaust tenait toujours le dossier dans la main. Quand je ne fus plus séparé de lui que par la table, il me renouvela sa question : « Reconnaissez-vous le dossier ? »

— « Je demande à voir, mon colonel ! »

— « Ah! oui, vous êtes de Vinfanterie, me dit en riant le colonel Jouaust : un méfiant! »

Le colonel Jouaust était du génie, et, pour comprendre sa boutade, il faut savoir que les fantassins sont en effet, dénommés, — je ne sais pas pourquoi, — « les méfiants », comme les cuirassiers ont pour sobriquet : « les gros frères » .

Cependant, souriant toujours, le colonel me tendait le dossier qui me paraissait très mince et avoir bien maigri, depuis quatre mois que je ne l'avais vu. Je le pris et, aussitôt après l'avoir ouvert, je constatai qu'il avait été soigneusement expurgé : toutes les pièces de quelque importance avaient disparu ; il ne restait que des rapports de police sans valeur intrinsèque, surtout quand ils étaient séparés des autres pièces qui leur servaient de justification. Plus trace de la lettre Lévèque, ni de celle par laquelle on nous avaitprévenusdu changement de chiffre de l'ambassade ; d'autres lettres étaient subtilisées : il manquait bien en tout, une vingtaine de pièces sur trente ou trente-cinq.

Je protestai vivement, en disant : a Oui,

&est bien la chemise du dossier; quant au dossier lui-même, il a été tripatouillé, on en a extrait tous les documents importants, et il ne reste que des pièces sans valeur ».

Le général Chamoin, debout à mes côtés, était devenu blême.

(( Je ne suis pas coupable » s^écria-t-il.

— « MaiSj, mo7i géîiéral, lui-dis-je, /e ne vous accuse pas, je n'accuse personne, et je suis hors d'état d'accuser qui qv^e ce soit; je constate seulement que le dossier est réduit à rien, par la disparition des pièces les plus importantes ».

Je fis connaître qu'il manquait entre autres pièces la lettre du 14 janvier, une autre du 8 février, une autre du 16. Je dis quel était l'objet de chacune de ces lettres; je citai des lambeaux de phrases dont j'avais gardé le souvenir.

Les juges, absolument stupéfaits et paraissant déjà convaincus de Texactitude de mes dires parleur précision même, fixaient leurs regards sur le général Chamoin dont le trouble faisait vraiment peine à voir.

L'un des membres du Conseil lui demanda s'il connaissait les pièces dont je venais de parler; s'il se rappelait avoir lu les phrases citées par moi.

Le général répondit qu'il était hors d'état de rien préciser, mais qu'il était bien moins que moi versé dans la connaissance des dossiers. Comme il renouvelait ses protestations

d'innocence, un autre juge lui demanda s'il n'était pas possible de retrouver les pièces au ministère de la Guerre. Sans attendre la réponse du général Chamoin, je m'offris immédiatement à me rendre moi-même à Paris, si le Conseil voulait bien me donner officiellement mandat de rechercher les documents distraits du dossier.

Le Président, après avoir consulté ses assesseurs, me fit connaître que le Conseil adoptait ma proposition, et il chargea le commissaire du Gouvernement de faire le nécessaire pour me permettre d'accomplir ma mission.

Ainsi se termina cette première audience à huis clos, et à 11 heures je prenais l'express pour Paris.

L'accueil du général de Galliffet

J'arrivai à la gare Montparnasse vers les sept heures. Bien que n'étant pas encore sous le régime de l'Ouest-Etat, le train avait un gros retard. Aussi, sans perdre une minute, je me fis conduire à l'Hôtel du ministre de la Guerre : je supposais le ministre prévenu télégraphiquement de ma visite et m*attendant peut-être avec impatience.

Pendant le trajet de Rennes à Paris, j'avais eu tout le temps de réfléchir à l'accueil qui allait m'être fait.

Je ne connaissais pas le général de Galliffet, autrement que de nom et de réputation : je n'avais pas servi sous ses ordres, et luimême ne m'avait sans doute jamais vu.

Aucune relation antérieure n'avait préparé ce premier contact, qui me paraissait devoir être épineux, autant en raison de la mission que je venais remplir que des sentiments nettement dreyfusards manifestés antérieurement par Galliftet. N'était-il pas le protecteur de Picquart et surtout l'esclave de Reinach, qui, au dire delà chronique, l'avait largement obligé, en même temps que d'Alsace, d'Arenberg et autres cercleux cosmopolites? Au cours de l'enquête de la Chambre criminelle, Gallifïet s'était fait le porte-paroles de l'attaché militaire anglais, général Talbot, pour substituer Esterhazy à Dreyfus. Ce Talbot, d'origine française cependant, descendant des conquérants de la Grande-Bretagne, avait la haine de la France, et sa principale occupation à Paris, comme pour la plupart de ses camarades, les attachés militaires étrangers, consistait à pratiquer l'espionnage au profit de l'Allemagne. Il s'était fait inviter, quelques années auparavant, à des manœuvres de cavalerie que dirigeait le général d'Espeuilles et auxquelles les attachés militaires ne devaient pas, en principe, être autorisés à assister. De hautes influences, parmi lesquelles celle du général de Galliffet

lui-même, avaient fait fléchir la consigne en faveur du général anglais Talbot. Celui-ci avait été accueilli comme un véritable frère d'armes par les officiers du corps d'Espeuilles; le général directeur des manœuvres l'avait prié de ne prendre ses repas qu'à sa table, et, le jour de son arrivée, il lui avait donné à ses côtés la place d'honneur. Rendant compte de cette réception à son ami le major Baron von Sûsskind, deuxième attaclié militaire allemand à Paris, le général Talbot terminait sa lettre par ces mots : « Us ne se doutent pas de ce que je viens de faire chez eux : au reste, comme vous le savez, il n'y a pas d'être au monde plus sottement naïf qu'un officier français (1). »

(i) On peut dire que la haine de la France est héréditaire chez ces Talbot, descendants d'un compagnon de Guillaume le Conquérant. Un ancêtre du général dont il est ici question, commandait une armée anglaise en Guyenne, pendant la guerre de Cent ans, et il se fit remarquer par de véritables atrocités contre les Français. Il avait imaginé de faire marcher ses prisonniers les mains liées derrière le dos, avec une grosse pièce de bois pendue au cou et battant entre les jambes : de cette manière, quelques hommes d'armes suffisaient à la garde de plusieurs centaines de prisonniers mis dans l'impossibilité de prendre la fuite, et les escortes étaient réduites au minimum. Les malheureux archers et lansquenets français, pris par Talbot, étaient souvent condamnés à parcourir, ainsi entravés, ôàylieues par jour pendant plusieurs jours consécutifs. La plupart tombaient exténués sur la route ; alors les gardes les faisaient se relever à coups de gourdin, si non ils les achevaient d'un coup de pique.

Dans une partie de l'ancienne Guyenne, en particulier dans le bergeracois, on conserve encore le souvenir du traitement barbare, inflij^é aux prisonniers français, il y a cinq cents ans, par l'ancêtre du Talbot dont il est ici question : les paysans de cette région appellent talbot la pièce de bois qu'ils suspendent au cou de leurs bœufs pour les empêcher de s'échapper, quand ils les conduisent aux champs.

Le général de Galliffet avait consenti à porter devant la Cour de cassation, en faveur de Dreyfus, le témoignage de cet espion. Sans doute, il ignorait la basse besogne à laquelle se livrait son ami, sous le couvert de l'immunité diplomatique. Il n'en restait pas moins que le fait d'être lié avec Talbot, joint à mille autres détails tout aussi fâcheux et connus de moi, augmentait encore mon aversion pour le ministre de la Guerre du cabinet Waldeck. Si, selon toute apparence, celui-ci ne devait pas avoir désiré se trouver en face de moi, j'éprouvais un sentiment identique à son égard : notre antipathie devait être réciproque.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit que je descendis de voiture, à la porte de l'Hôtel du ministre. J'étais occupé à payer mon cocher, quand je me sentis frapper sur l'épaule et entendis une voix me crier :

— « Mais dépêchez-voiffS doîic ! le ministre vous attend depuis une heure ! »

C'était le général Davignon, chef de cabinet du général de Galliffet, qui guettait mon arrivée.

— « Ma foi, mon général, lui dis-je, je 7ie puis pas aller plus vite que le train. Il y a trois quarts d'heure de retard, »

Puis, tandis que nous traversions ensemble la cour d'honneur, je ne pus m'empêcher de demander comment le ministre me recevrait.

— «Ah! me dit le général Davignon, il est nerveux; il rue à tous ceux qui l'approchent... Il parait qu'il manqua des pièces là-bas ? Depuis qu'il a appris ce qui s'est passé ce matin, il ne décolère plus... J'aime mieux que ce soit vous que moi qui alliez le voir... En tout cas, gardez-vous à carreau..,

— Bah! fis-je à mon tour^ il ne m'avalera tout de même pas en travers. »

Tout en parlant, nous avions atteint le grand escalier qui conduisait au cabinet du ministre. Gomme nous franchissions la dernière marche, l'huissier ouvrit brusquement les portes de ce cabinet toutes grandes devant nous; le général Davignon se défila vivement vers la gauche, et je me trouvai seul vis-à-vis de Galliffet, debout, face à la porte, dans le fond de Fimmense pièce.

Il était bien tel que je me Tétais représenté, tel aussi que je l'avais entrevu à Saint-Gyr, vingt ans auparavant, sanglé dans un veston qui ressemblait à un dolman, la figure alerte, l'œil vif, l'air brimeur.

A peine m'eùt-il aperçu, et pendant que je m'avançai, il marcha lui-même vers moi et, me tendant la main, me dit, sur le ton de bonne et joviale camaraderie : « Bonjour, Cuignet... serrez-mx>i la main. Vous êtes un brave homme. Je ne vous connaissais encore que par ce que vous avez fait: je suis heureux de com/mencer avec vous une con-

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naissance personnelle et directe... Asseyezvous là. i)

Et le ministre m'indiquait un fauteuil, tout à côté de son bureau. Pendant qu'il s'asseyait lui-même, je me disais à part moi : « Bon ! cela va mieux que je ne l'aurais cru... Que me disait donc le général Davignon ! »

— « Eh bien ! reprit aussitôt le ministre^ il manque des pièces dans un dossier ?... Ce n'est pas moi qui les ai enlevées. Je ne connais pas les dossiers Dreyfus. D* ailleurs, je me f... de Dreyfus. » — ("Je prie mes lecteurs de m'excuser, si je reproduis des expressions un peu vives ou soldatesques. J'ai à cœur de leur donner la physionomie de mon entretien avec le ministre, telle qu'elle est restée gravée dans mon souvenir. Ils voudront bien se rappeler, d'ailleurs, que Galliffet, c'est GallifPet, et qu'il était en ce moment d'autant plus lui-même qu'il n'avait aucune raison de se contraindre.) — « Je ne sais pas si Dreyfus est innocent ou coupable) je m'en f...; ça n'est pas mon affaire, c'est l'affaire du Conseil de guerre. Vous, vous êtes contre Dreyfus, avec Mercier, Roget : c'est bien votre droit. Est-ce que je vous ai défendu d'être contre Dreyfus .^ Dites, est-ce que je vous l'ai défendu ? »

J'esquissai un geste de dénégation.

Le ministre continua, sans me laisser le temps de placer un mot :

— « Voici : je n'ai pas plus influencé les dossiers que je n'ai influencé les témoins... S'il manque des pièces, ce n'est pas ma faute... Il paraît que vous venez chercher les pièces qui manquent... Le ministère tout entier est à votre disposition : j'ai convoqué tout l'état-major y tous les officiers sont là, dans leurs bureaux, à vos ordres. Le chef d'étatmajor et un des sous-chefs sont absents de Paris, sinon, ils seraient là, eux aussi. Mais il y a le deuxième sous-chef, le général de Lacroix ; il attend dans la pièce à côté que je le fasse entrer. Vous lui direz où vous voulez aller, il vous accom^pagnera ; il vous fera ouvrir toutes les armoires, vous prendrez toutes les pièces que vous voudrez. Moins j'aurai de paperasses, mieux cela vaudra !

(( Voyons, dites-moi, puis- je faire m,ieux ? » Je remerciai le ministre des facilités qu'il voulait bien me donner pour accomplir ma mission-

— « Alors, me dit Galliffet, vous allez reconnaître que vous vous êtes emballé à tort contre moi, ce matin, au conseil de guerre... Ah ! je ne vous en veux pas ! »

— « Mais, m.on général, il n'a pas été question de vous ce matin », lui répondis-je.

— « Allons, allons, je suis au courant », répartit Galliffet, tout en riant et en me prenant familièrement par le bras. «Mais je vous l'ai dit, je ne vous en veux pas. Je sais bien ce

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que c'est que Vexcitation de la bat ailles et vous êtes dans la bataille. Vous et tous ceux que vous voyez à Rennes, vous dites de Galliffet : « Cest un dreyfusard, une canaille, un c..., un s.,. » Alors, vous vous montez tous la tête contre moi, et quand twus en avez l'occasion, vous me tapez dessus. C'est pourquoi vous vous figurez tous que je suis contre vous ! Vous vous trompez, voilà tout... Mais fai bien le droit de dire que vous vous êtes trompé, et, quand vous en serez C07ivaincu, vous ne recommencerez pas à me prendre comme tête de turc, ainsi que vous l'avez fait ce matin ; vous n'irez plus dire que c'est moi qui ai tripatouillé les dossiers. » Je me levai, voulant protester...

— « Mais asseyez-vous donc, reprit le ministre, puisque je vou^ dis que je sais tout ! J'ai là un télégramme de Chamoi7i... »

Je l'interrompis alors en ces termes :

— « Mon général, vous avez bien voulu me dire tout à l'heure que vous étiez heureux de faire avec moi une connaissance personnelle... Quand vous me connaîtrez, vous saurez que, si je dis ne pas vous avoir attaqué, c'est que vous ne l'avez pas été. Loin de vous avoir accusé ce mati7i, je n'ai mêrne pœ^ pensé à vous ».

Je parlai d'un ton très calme. Galliffet resta un instant à me regarder, puis, prenant une feuille de papier devant lui :

(( Qu'est-ce que c'est que ce télcgra77zme de Chamoin, alo7-s! » s'écria-t-il.

Et il me lut un télégramme d'après lequel j'aurais créé, à la séance de huis clos du Conseil de guerre, le matin, un violent incident, déclarant qu'un dossier était tripatouillé et qu'il l'avait été par ordre du ministre.

— a 11 y a eu un incident, dis-je, Tiiais il n'a vas été violent, sauf peut-être pour le général Chamoin, qui m'a paru en effet être en proie à une vive émotion. Quant à moi, je me suis contenté de constater qu'il manquait des pièces au dossier que j'avais à examiner; je Tne suis gardé d'accuser qui que ce soit de les avoir soustraites ; je n'ai m^m^. pas accusé le général Chamoi7i )>.

— « C'est fort tout de ^né^>^e/ s'exclama Galliffet. Alors Chamoinme raconte des blagues?.,. Il a télégraphié en chiffres, c'est un officier du cabinet qui a traduit ; je ne connais que la traduction, moi!... Je suis obligé de croire la traduction, n'est-ce pas ?. . . »

Je ne répondis plus.

— « Allons, restons-en là, dit alors le ministre. Je me moque de tout ça!... Vous ven^z chercher des pièces : je fais des vœux pour que vous les trouviez. »

Et, appelant l'huissier, il lui donna l'ordre d'introduire le général de Lacroix, deuxième sous-chef de Tétat-major. Après m'avoir présenté, il renouvela au général de Lacroix l'ordre déjà donné de mettre à ma disposition, sur simple demande de ma part, toutes

les archives de n'importe quel service, de me faire ouvrir tous les tiroirs et toutes les armoires que j'indiquerais. Puis, nous reconduisant jusqu'à sa porte, après m'avoir serré la main de la façon la plus cordiale, le ministre médit qu'il attendrait avec impatience dans son cabinet le résultat de mes recherches ; il me prescrivit de venir lui en rendre compte le plus tôt qu'il me serait possible.

La découverte des pièces subtilisées

Il était environ sept heures et demie quand nous sortîmes tous deux, le général de Lacroix et moi, du cabinet du ministre.

Nous entrâmes d'abord, à ma demande, dans le bureau où étaient conservés tous les dossiers de l'affaire Dreyfus et où m'attendait le capitaine d'infanterie adjoint au général Chamoin pour la garde de ces dossiers. Je dis à cet officier que les pièces dont j'avais signalé la disparition appartenaient au dossier Trarieux-Tornielli-Reinach.

Le capitaine ne me manifesta pas plus de surprise de cette déclaration que s'il s'y était attendu. Il me déclara avoir adressé le dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, huit ou dix jours auparavant, au général Chamoin, à Rennes; mais, il m'apprit que, depuis plusieurs mois déjà, le général s'était dessaisi

de ce dossier qui lui avait paru n'avoir aucun rapport avec l'affaire Dreyfus. Les pièces dont il était composé provenaient toutes du Service des Renseignements, et, pour cette raison, c'était à ce Service que la remise du dossier avait été faite. Le capitaine était allé reprendre possession du dossier récemment, sur une demande à lui adressée de Rennes par le général Ghamoin. Il ajouta, à titre d'hypothèse, que peut-être, et par un hasard aussi malheureux qu'inexplicable, il aurait laissé quelques pièces glisser hors du dossier, soit en déposant celui-ci dans l'armoire du Service des Renseignements, soit en le retirant. Il me proposa en conséquence d'aller visiter cette armoire.

Je pensai que mon interlocuteur en savait sans doute plus long qu'il ne voulait me dire ; mais ce qui m'importait avant tout, c'était de retrouver les pièces et je me ralliai à la proposition qui m'était faite. Pendant que nous nous dirigions vers le Service des Renseignements, dont les locaux étaient assez éloignés, le général de Lacroix me fit remarquer (ce que m'avait d'ailleurs déjà dit le ministre) que tous les officiers de tout l'état-major se tenaient à ma disposition dans leurs bureaux. Il me demanda si je croyais avoir besoin d'eux tous. « Pas le moins du monde, lui dis-je ; il est bien certain que si les pièces ne sont pas au Service

des Beyiseignements, je ne vois pas où elles pourraient être. D'ailleurs y la nuit et même huit jours ne me suffiraient pas pour fouiller toutes les armoires ». Sur ce, il fut convenu que les officiers de Tétat-major auraient immédiatement leur liberté, et le général de Lacroix donna des ordres en conséquence.

Arrivés au Service des Renseignements, nous y fûmes reçus par le capitaine François, investi depuis peu, et à titre provisoire, des fonctions de chef. Le capitaine adjoint au général Chamoin m'indiqua l'armoire où il avait repris, quelques jours auparavant, le dossier Trarieux-Tornielli-Reinach. L'armoire fut ouverte; sur le deuxième ou troisième rayon se trouvait un paquet composé d'un petit nombre de pièces, et se distinguant immédiatement de tous les autres dossiers : ceux-ci étaient enveloppés d'une chemise en papier jaunâtre, tandis que ce paquet n'avait aucune enveloppe. Je le pris et constatai qu'il était composé des pièces subtilisées au dossier Trarieux-Tornielli- Reinach.

— « Voilà mon affaire », dis-je au général.

— « Allons, tant mieux », me répondit celui-ci ; « le '?ninistre va être ravi. Allons le trouver. »

Et nous revînmes tous deux au cabinet du général de Galliffet.

La remise des pièces; — Les soîliciii^es du Ministre de la Ghuerre.

Quand^ à mon retour près de lui, le général de Gallitfet apprit la découverte des pièces (( subtilisées », il ne dissimula pas le plaisir qu'il en éprouvait. Comme le général de Lacroix lui présentait le dossier afin qu'il pût en prendre connaissance, le ministre s'écria vivement, en se reculant et en affectant comiquement un geste d'effroi : « Non, non, je ne veux pas voir ces papiers Dreyfus. Je n'ai jamais consenti à en voir aucun : je ne commencerai pas aujourd'hui. »

Puis, s'adressant à moi : « Eh bien, vous voilà content ! me dit-il. Je le suis aussi. Vous allez emporter ça, mais auparavant vous me signerez un reçu bien en règle : je tiens à me couvrir. Comm^ent allez-vous faire ce reçu? »

Je proposai d'établir, en double expédition, un bordereau qui donnerait l'analyse de chaque pièce ; une des expéditions serait signée par moi et conservée par lui pour sa décharge ; l'autre, revêtue de sa propre signature, serait jointe au dossier que j'allais emporter,

« C'est cela )■>, me répondit le ministre. Et nous montrant son bureau : « Installez-vous là tous les deux, Lacroix et vous, et dressez chacun une expéditioyi. J'attends ici, jusqu'à ce que vous ayez termitié. »

Nous nous mîmes au travail, et j'étais, quant à moi^ pressé d'en finir. Je voulais, en effet, reprendre le train pour Rennes, à dix heures du soir, afin d'être en mesure de remettre les pièces au Conseil de guerre, le lendemain matin au début de l'audience. Il était déjà huit heures passées, et je désirais n'être pas obligé de repartir sans avoir dîné.

Je dictais^ pour chaque pièce, une courte analyse que le général de Lacroix transcrivait en même temps que moi. Pendant que nous étions ainsi occupés, un officier du cabinet se fit annoncer et vint parler à l'oreille du ministre. Celui-ci, se levant brusquement, s'excusa d'être obligé de s'absenter. — «J'en ai pour quelques minutes seulement », me ditil. Il rentrait^ en effet, peu après, et, presque en même temps, les deux expéditions du bordereau étaient faites. Je signai celle que je venais d'écrire, et le général de Lacroix présenta la sienne au ministre afin qu'il la signât de son côté. Mais celui-ci voulut auparavant que je donnasse lecture du texte que j'avais écrit et que j'avais par devers moi, afin qu'il pût constater si son texte à lui était bien identique au mien. Après avoir suivi attentivement cette lecture, il signa enfin et nous fîmes l'échange de nos deux expéditions, pendant que le général de Lacroix me remettait lé dossier.

— « Voilà! me dit le général de Galiffet.

Je ne suis plus responsable des papiers. Mais, par exemple, fai la responsabilité de votre personne, et je ne voudrais pas qu'il vous arrivât malheur cette nuit. Tout le monde parle de votre arrivée ici, de ce que vous êtes venu faire ; on sait que vous partirez par V express de dix heures, et que vous transporterez ce dossier, au cas où vous V auriez retrouvé,.. Je ne crois pas aux attentats : ce sont des inventions des nationalistes \ mais ils seraient euxmêmes capables de vous faire un mauvais coup, afin de pouvoir dire que le gouvernement vous a supprimé. . . Ça ferait joliment leur affaire, pour la fin du procès Dreyfus !. .. Je ne veux pas que les nationalistes vous assassinent en route. »

J'étais fort amusé, et je répondis en riant à Galliffet que je n'avais pas encore pensé à celle-là.

— n Riez tant qu£ vous voudrez, répondit le général. Quant à mMi, j'ai ma responsabilité à couvrir. Alors, j'ai pris toutes les mesures qu'il m'était possible de prendre pour votre sécurité,.. tF ai fait retenir à votre intention toute une voiture de première classe; vous occuperez un compartiment à votre choix, et les autres resteront fermés à clef pendant tout le trajet afin que vous n'ayez pas de voisins. Vous-même vous vous ferez en fermier. Je vous engage à éviter les compartiments des extrémités et à vous caser plutôt dans un des compartiments du milieu. »

Je remerciai le ministre de sa sollicitude qui me procurait tout au moins l'avantage de pouvoir m'installer confortablement pour la nuit et de dormir comme dans mon lit.

Le général de Galliffet reprit (et j'appelle d'une façon spéciale l'attention de mes lecteurs sur ce point de sa conversation avec moi) : « Tout le gouvernement s'intéresse à vous. Ainsi tout à Vheure.fai été dérangé. . . (On se rappelle que, pendant que le général de Lacroix et moi, nous établissions les expéditions du bordereau, un officier était venu dire un mot à Galliffet et que celui-ci s'était absenté pendant quelques minutes). . . Eh bien, ON venait me proposer de vous protéger et d'assurer votre tranquillité encore mieux que je ne Vai fait. Je n'avais pas pensé à vous faire accompagner... »

J'interromps ici pour un instant le ministre, et j'ouvre une parenthèse qui me paraît nécessaire.

Si mes lecteurs veulent bien se reporter à l'extrait de la lettre de Galliffet à Waldeck que j'ai reproduit tout au début de cette brochure, ils constateront que cette lettre porte la date d'un mardi soir. Galliffet vient d'apprendre que des papiers ont été subtilisés et que j'ai reçu mission d'aller les rechercher à Paris. C'est bien un mardi, en effet, le mardi 5 septembre, que j'ai constaté à Rennes^ au cours d'une audience de huis

clos, les « simplifie atio7is » apportées au dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, et que je suis venu à Paris rechercher les pièces soustraites. Le ministre écrit à Waldeck avant que je sois arrivé, puisqu'il dit : « Je renonce au dîner Brugère ; Cuignet arîHve vers 6 h, il2. » Dans cette même lettre, il y a encore cette phrase : « Le dossier, sHl est retrouvé — (il ressort bien clairement de ce texte que la lettre est écrite avant mon arrivée), — sera porté à Rennes par l'un des officiers de mon cabinet., qui partira ce soir en même temps que Cuignet. )) — Ce serait donc avant mon arrivée, si j'en crois cette lettre reproduite par le Matin, que le ministre aurait décidé de faire partir un officier avec moi ? Alors pourquoi me dit-il, en présence du général de Lacroix, qu'il navait pas songé à me faire accompagner au retour, et qu'oN (?) vient seulement d'appeler son attention sur l'intérêt qu'il y aurait à le faire??... Mystère, que je suis hors d'état d'expliquer et que le Matin serait bien aimable de m'aider à débrouiller, s'il en a le moyen.

Je fais remarquer encore que cet officier destiné à m'accompagner ne devait pas, contrairement aux indications de cette même lettre insérée dans le Matin, porter lui-mênie le dossier aux juges de Rennes : le général de Galliffet, quoi qu'il ait put écrire à Waldeck dans l'après-midi du mardi, ne m'a

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pas manifesté pareille intention, le soir du même jour, quand je me suis trouvé devant lui. Il m'a rendu personnellement responsable des pièces, que j'étais, d'ailleurs, seul qualifié en vertu d'un mandat du Conseil de guerre, pour porter de Paris à Rennes ; c'est pourquoi le général de GallifPet a exigé de moi un reçu, qu'il n'aurait pas eu l'idée de me demander s'il avait cru pouvoir faire porter le dossier à Rennes par un de ses officiers (1).

(i) Voici le texte complet de la lettre que le général de Galliffet aurait écrite (??) à Waldeck le mardi 5 septembre avant mon arrivée au ministère, et qui est insérée dans le Matin du 14 février 191 1.

Ministère de la guerre république française

Cabintt du minhirt

Mardi soir.

Mon président et ami.

Votre copie de Vinstruction sera prête demain matin à II heures au plus tard. Mon télégramme convenu — rectifié par le sage et \< prudent » Crétin — est parti vers ^heures et sera arrivé en temps opportun {en éclair).

Je demanderai par le téléphone demain matin st le commissaire du gouvernement a fait ce que je lui avais prescrit au sujet du huis clos.

4. Je renonce au dîner Brugère, parce que Cuignet arrive * vers 6 h. jjs, envoyé par U président du Conseil de « guerre, pour chercher lui-même des lettres qui auraient « été subtilisées {rassure :(-vous, c'est avant nous). Je € tiens à m'assurer que les recherches seront faites « dans des conditions rassurantes */ à faire signer les « constatationsJ>ar Cuignet. Le dossier, s'il est retrouvé^ € sera porte à Rennes par l'un des officiers de mon cabinet € qui partira ce soir en même temps que Cuignet. Je ru « ne serai libre que vers g h. 1/2 a 10 heures. Donc, à « demain matin.

f Amitiés. « Galliffet ».

« On ne retrouve rien du procès-verbal C^ernuschi^je « n'en suis pas étonné. »

Ceci dit, je ferme la parenthèse et je rends la parole au général qui, après m'avoir annoncé qu'oNlui suggérait de me faire accompagner, ajoutait aussitôt : <l VertHez-vous quelque inconvénient à ce qu'un officier de mon état-major voyage avec vous? »

Sur ma réponse négative, il continua, disant que, de son côté, il n'y voyait que des avantages. Je pourrais notamment sortir de mon compartiment pendant un arrêt sans être obligé de garder le dossier sous mon bras, au risque de laisser tomber des pièces ou d'attirer l'attention.

— « Un officier de mon cabinet se tient prêt, ajouta-t-il. Cest le capitaine Raffaelli. Le connaissez-vous ? en préférez-vous un autre ? »

Je ne connaisais pas le capitaine Raffaelli; je n'avais jamais entendu parler de lui. J'ai appris seulement plus tard qu'il avait épousé la sœur de la femme d'Emmanuel Arène, dont il était par conséquent, en langage courant, le beau-frère. Lorsque le général de Galliffet me proposa de me faire accompa^ gner par lui, je lui répondis qu'il m'était indifférent que ce fût celui-là ou un autre. Le ministre voulut me présenter sur le champ le capitaine Raff'aelli, qui était précisément de service, et il le fit introduire. Je vis un capitaine d'artillerie en tenue, qui me fit une salutation très obséquieuse, me demandant mes ordres. Je répondis que je n'en avais pas

à lui donner, et que je le retrouverais à la gare Montparnasse, sur le quai de départ du train de Rennes, quelques minutes avant 10 heures. Uoffîcier sortit, et le général de Galliffet, s'adressant au général de Lacroix, lui dit : — « Si jamais il arrive un incident, vous certifierez, n'est-ce pas, que le commandant est parti avec le capitaine Raffaelli de son plein et entier consentement. »

Le ministre m'adressa encore quelques mots sur le procès. Il m'annonça qu'il faisait donner par le commissaire du Gouvernement, à tous les officiers témoins à charge ou à décharge, l'ordre de quitter la salle des séances aussitôt la clôture des débats et avant le prononcé du réquisitoire; tous devaient, s'ils n'étaient pas en résidence normale à Rennes, avoir quitté définitivement la ville avant le soir (1). C'était, m'assura-t-il, le seul ordre, absolument le seul, qu'il eût donné relativement au procès. Puis il me dit avoir reçu du général Chamoin une lettre annonçant que les débats allaient très proba-

(i) En donnant cet ordre, le ministre de la Guerre commettait un singulier abus de pouvoir. Les témoins étaient à la disposition exclusive du président du Conseil de guerre, et leur présence pouvait toujours être rendue nécessaire à un moment donné, même après le commencement du réquisitoire et jusqu'à ce que le Conseil se fût retiré pour délibérer. Mais Galliffet et le ministre Waldeck, dont Galliffet exécutait en cette circonstance les instructions, redoutaient les manifestations que les habitants de Rennes et les nombreux Français venus du dehors à l'occasion du procès allaient vraisemblablement prodiguer aux officiers à la suite de la deuxième condamnation de Dreyfus .

blement mal finir, et que Dreyfus serait condamné.

— « Je Tissais pas pourquoi, ajouta-t-il, Chamoin estime que le procès finirait mal pour cela. Quant à moi, il m,' est bien indiffèrent que Dreyfus soit condamné ou qu'il soit acquitté, »

Le général de Galliffet me donna enfin ma liberté, en me souhaitant bon voyage. Gomme j'allais franchir la porte de son cabinet, il me jeta un dernier mot : « Méfiez-vous des nationalistes! »

Je passai chez le général Davignon pour le prier de vouloir me conserver, pendant vingt à vingt-cinq minutes, le dossier que je devais emporter à Rennes, et je me hâtai d'aller dîner avant de prendre mon train.

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